‹ Galeries historiques du Palais de VersaillesChapitre 118 sur 299 · SA SECONDE FEMME · texte numérisé non relu

SA SECONDE FEMME

(N* 2195.) Hbalt, d'après Zucchcro.

Née le 7 septembre 1 533. — Morte le 3 avril i6o3.

Elisabeth a eu dans l'histoire le même bonheur que son père Henri VIII : son règne a été despotique, et il est resté populaire. Elle porta sur le trône autant de vices que de vertus, autant de petitesse que de grandeur, et fut sans respect pour des libertés dont le peuple anglais, avant et après elle, s'est toujours montré jaloux à l'excès. Cependant, comme elle sut flatter les préjugés et les passions de ce peuple en les partageant, elle exalta en sa faveur le sentiment national et lui fit produire de grandes choses. De là la reconnaissance et l'admiration qui tinrent, pendant quarante-cinq ans, l'Angleterre à genoux devant Elisabeth; de là le spectacle étrange d<»

cette fière nation, oubliant sa liberté dans sa gloire, et remettant à régler le compte de ses droits méconnus et de tous les torts de la royauté avec la race infortunée des Stuarts.

Élisabetb, née du mariage de Henri VIII avec Anne de Boleyn , fut d abord exclue de la succession au trône par un acte de la colère de son père, puis remise en possession de ses droits par le testament qu'il fit en mourant. Surveillée avec une défiance jalouse par les conseillers de son frère Édouard VI , elle fut traitée plus rigoureusement encore sous le règne de sa sœur Marie. On l'arrêta comme complice d'un crime d'état, et on l'enferma dans la Tour de Londres. Elle en sortit, chose étrange , par la protection de l'infant don Philippe , destiné à devenir le plus cruel de ses ennemis, et obtint, au prix d'une profession hypocrite du catholicisme , une retraite tranquille dans le château de Woodstock. Cette retraite lui fut très-utile : la réflexion y développa la vigueur naturelle de son intelligence, et l'étude y ajouta aux connaissances déjà fort étendues que lui avait données son éducation. A la mort de Marie, en 1 558, Elisabeth fut reconnue sans obstacle par toute l'Angleterre. Elle sembla d'abord vouloir rester fidèle à la religion catholique, et l'on a dit que ce furent les orgueilleuses prétentions du pape Paul IV qui rejetèrent la fille de Henri VIII au sein de la réforme. Quoi qu'il en soit , elle n'hésita pas à rompre avec Rome et à ressaisir le pouvoir spirituel qui avait appartenu à son père et à son frère.

Le parlement, convoqué par elle en i55o, la déclara gouvernante suprême de l'Église comme de l'État, et les trente-neuf articles formèrent dès lors l'établissement religieux de l'Angleterre. Le traité de paix de Cateau- Cambrésis qu'Elisabeth signa avec la France (s avril i559) n'ajoutait ni gloire ni puissance à sa couronne; mais elle se mit aussitôt à l'œuvre pour donner à son royaume de nouveaux moyens de force et de grandeur. On la vit favoriser l'agriculture et le commerce, introduire l'économie et la régularité dans les dépenses publiques , déployer enfin , pour l'accroissement de la marine , la plus active sollicitude. Elle recourait en même temps à de moins nobles armes pour faire triompher son pouvoir, et sa conduite avec la reine d'Ecosse, sa voisine et sa parente, n'est qu'une longue suite d'artifices et de noirceurs. Il faut le dire , une misérable jalousie de femme se joignait ici à la rivalité politique, et l'incomparable beauté de la jeune veuve de François II enflammait la haine d'Elisabeth bien plus que les armes d'Angleterre écartelées avec celles de France sur l'écu de Marie Stuart. Aussi, du jour où l'infortunée Marie débarqua à Leith pour y prendre possession de son royaume (1 56 1), jusqu'à l'heure fatale de son supplice (1587), la main d'Elisabeth est-elle dans tous ses malheurs, et, l'on pourrait presque ajouter, dans toutes ses fautes. Ce fut une grande joie pour la reine d'Angleterre de voir sa rivale, chassée du trône, lui demander un asile (1 56-7); mais en traitant comme sa sujette celle qui était son égale, en la promenant de prison en prison,

elle excita en faveur de sa captive la pitié des âmes généreuses, et prépara de graves embarras à son gouvernement. Pour en triompher, elle dressa des érhafauds, et y fit monter Norfolk, Throckmorton , Babington et une foule d'autres catholiques, avant d'y faire monter Marie elle-même. Il est vrai qu'avec une impartialité digne de son père elle frappait de la même hache les puritains qui niaient sa suprématie spirituelle; mais ces sanglantes exécutions, en accord avec l'esprit et les mœurs du temps, n'ôtaient rien à Elisabeth de l'amour de ses peuples; et, après avoir refusé au parlement de se donner un époux, elle pouvait se donner des amants, sans que le prestige qui l'entourait en fût affaibli. C'est qu'en elle se personnifiait pour l'Angleterre la cause de son indépendance religieuse, et que rien n'était plus ferme et plus habile que la manière dont cette cause eùiit soutenue par Elisabeth à la face de toute l'Europe. Ainsi la vit-on, tout le temps que durèrent les guerres de religion en France , prêter aux huguenots une assistance tantôt secrète, tantôt déclarée, et souvent efficace; ainsi envoya-t-elle , à plusieurs reprises, aux insurgés des Pays-Bas des régiments anglais, qui arrêtèrent les efforts des annes espagnoles; ainsi finit-elle par braver face à face la puissance de Philippe II et engager, pour le triomphe du protestantisme, une guerre à mort avec le roi catholitpte. Celte époque est la plus mémorable du règne d'Elisabeth : elle sut échauffer l'enthousiasme de la nation anglaise à la vue des périls qui la menaçaient, opposer les mesures les plus habiles et les plus éner-

Dl PALAIS DK VERSAILLES. 191

giques aux préparatifs gigantesques de son ennemi , profiter enfin de toutes les ressources que donnait à son peuple le génie de la mer, pour achever le désastre de Y invincible Arniada, commencé par les tempêtes ( 1 588). L'Angleterre lui dut alors la révélation de sa supériorité maritime, et, jusqu'à la fin de cette guerre, elle ne cessa d'humilier le pavillon espagnol par de nouvelles défaites. Élisabeth croyant voir, à l'avènement de Henri IV, la réforme assise sur le trône de France , prêta au monarque des secours dont elle attendait un grand profit pour les intérêts de sa religion et de son royaume. Sa politique lut trompée cette fois, et la paix de Vervins (1598) lui donna le spectacle de la France pacifiée et puissante sous un prince catholique. La folle passion d Elisabeth vieillie pour le comte d'Essex causa à ses dernières années de mortels déplaisirs : après avoir encouragé , en lui accordant tout, l'ambition de ce jeune seigneur, elle fut réduite à en réprimer les excès et à demander contre lui un arrêt de mort, qu'elle expia par des larmes tardives ;i6oo). Ce fut en vain qu'avant de mourir elle vit Tirlande, que les Espagnols avaient soulevée et qui s'était donné un chef national, rentrer, épuisée de sang, sous le joug britannique (160a): il n'y avait plus de joie pour son cœur désolé, plus de soulagement à ses infirmités aggravées par le poids de l'âge, et elle acheva sa vie au milieu de toutes les amertumes d une mort anticipée.

\*àï GALERIES HISTORIQUES

Page 1