DU PALAIS DE VERSAILLES. 333 RICHELIEU ( ARMAND-JEAN DU PLESSIS
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CARDINAL, PREMIER MINISTRE
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;V 1327, page • a 1 du tome VII.)
Armand du Plessis porta dans sa jeunesse le nom de seigneur du Chillou, et fut destiné au métier des armes. Mais, pour succéder aux bénéfices laissés vacants par un de ses frères, il entra dans les ordres, et, après de rapides et fortes études, obtint à vingt-deux ans l'évêché de Lucon (1607). Il ne faut pas demander ici à cet évêque, à ce prince de l'Eglise, les exemples de la perfection évangélique, l'austérité des mœurs, l'abnégation de soi-même et les vertueux dévouements de la charité. Richelieu ne se donna point pour mission de rivaliser de sainteté avec deux illustres contemporains, François de Sales et Vincent de Paul. Il se crut appelé à servir l'État en le gouvernant, et dirigea de bonne heure vers ce but ses puissantes facultés.
Courant avec impatience au-devant de ses grandes destinées, il se montra à la cour, fit admirer dans la chaire son éloquence, mais n'avança à rien jusqu'au jour où s'ouvrirent les états généraux de 1616. Levêque de Luçon, orateur du clergé, réclama, au nom de son ordre, les changements qu'il travailla comme ministre à réaliser dans le gouvernement du royaume. On com-
mcnça dès lors à le considérer : Marie de Médicis le nomma son aumônier ( 1 6 1 5 ), et, Tannée suivante , le fit entrer au ministère ( î G î fi i ). La chute des Concini entraîna promptement celle de Richelieu (1617), et sept années se passèrent durant lesquelles il releva laborieusement sa fortune, se rendant chaque jour plus nécessaire à Marie de Médicis, rétablissant la paix entre la mère et le fds par ses adroites négociations, se grandissant avec le chapeau de cardinal (1622), abaissant enlin l une après l'autre toutes les barrières que lui opposait la volonté du Roi déclarée contre lui. Ce fut le 26 avril 16a 4 que le cardinal de Richelieu entra dans les conseils de Louis XIII, pour n'en sortir qu'à l'heure de sa mort.
11 annonça, dès l'abord au monarque son plan de gouvernement : « ruiner le parti huguenot, rabaisser l'orgueil des grands, réduire tous les sujets du roi en leur devoir et relever son nom dans les nations étrangères au point où il devait être. » Ce plan, Richelieu en poursuivit l'exécution avec une infatigable persévérance, et il l'accomplit tout entier. Les difficultés ne manquèrent pas sur sa route : il eut à combattre les grandes familles du royaume, les princes du sang, le frère, la mère, l'épouse du Roi et le Roi lui-même, et, dans une lutte qui dura autant que sa vie , il brisa successivement tout ce qui lui faisait obstacle. Les seigneurs tremblèrent en le voyant abattre leurs forteresses et faire rouler sur Pécha faud les tètes les plus hautes : Chalais ( i6a6), Montmorency, Marillacf i63a), Cinq-Mars et de Thou(i 64i .
furent des exemples de sa redoutable justice. Des deux premiers princes du sang royal, Richelieu fit l'un son serviteur, et quant à Gaston d'Orléans, il le dégrada à ce point de lui laisser la vie par grâce et de le faire consentir publiquement à son déshonneur (\6l\i). Vainqueur de Marie de Médicis, à la journée des Dupes, il la poussa hors de France et ne lui permit plus d'y rentrer. Exiler Anne d'Autriche eût été trop prétendre; mais, devenu maître du secret des correspondances de la reine avec l'Espagne, il la tint dans une dépendance humiliante, et, à son gré, lui fit trouver grâce ou défaveur auprès du Roi. Il soutint enfin, pendant dixhuit ans, la lutte la plus étrange contre Louis XIII, dont l'esprit subissait son joug, mais dont toutes les affections lui étaient contraires; qui rendait justice, qui s'unissait même de volonté et d'action aux grandes choses faites pour la France et pour lui par son ministre, mais qui, fatigué de plier tous les jours sous la hautaine domination du génie , se révoltait secrètement contre elle et conspirait avec ses favoris pour y échapper. Ce fut au prix de tous ces combats, au prix de ces victoires tour à tour mesquines et terribles, que Richelieu acquit la liberté de servir son pays et son roi comme il lui convenait de le faire.
Il s'attaqua d'abord aux huguenots. Ce n'était point leur liberté religieuse, c'était leur puissance politique qu'il voulait détruire : il voulait leur enlever ces places de sûreté, cette division en cercles, toute cette organisation indépendante décolle du royaume, qui en faisait
un état dans l'état, et, à l'occasion, une année auxiliaire des armées ennemies. La Rochelle était leur citadelle et comme le cœur du parti : il alla les y frapper. On sait les gigantesques travaux de ce siège ; on sait comment l'homme d'égiise y déploya les qualités du grand capitaine , le regard prompt et sûr qui juge les obstacles et la patiente énergie qui les surmonte (1627-1628). La Rochelle prise, les membres du parti expirant s'agitèrent encore ; mais ce furent les efforts de l'agonie , et le traité d'Alais (1629) mit fin à l'existence politique des huguenots en France. La Valteline remise sous la souveraineté des Grisons, la succession de Mantoue assurée au duc de Nevers, la Savoie conquise et l'influence française relevée en Italie, furent pour Richelieu comme des jeux hardis de sa politique , qui se mêlèrent à son attaque décisive contre les huguenots et n'en arrêtèrent pas le cours. Il préludait par là à ses grands desseins contre la maison d'Autriche , ne la combattant point encore en face , mais ébranlant de tous côtés les appuis de cette vaste domination et venant en aide à tout ce qu'elle avait d'ennemis. Le traité de subsides qu'il conclut avec Gustave-Adolphe fournit à ce rapide conquérant les moyens de pousser sa marche victorieuse au cœur de l'Allemagne (i632), et, tant qu'il fut possible d'entretenir ainsi la guerre sans y engager la France, cette politique fut celle de Richelieu; mais le jour vint où il fallut que le grand corps de la monarchie française se heurtât de front contre celui de la monarchie espagnole, et le ministre, malgré tous les embarras et les périls qui
l'entouraient, ne recula pas devant cette nécessité redoutable. La guerre fut déclarée à Philippe IV ( 1 635), guerre qui ne devait pas durer moins de vingt-quatre ans , et d'où devait sortir la grandeur de la France. Les premiers succès en furent douteux : les troupes espagnoles conservaient la supériorité de leur ancienne organisation, et les troupes françaises n'avaient point encore à leur tête cette glorieuse élite de capitaines, formés à l'école de Gustave-Adolphe, qui devaient bientôt les commander. Il y eut la funeste année de Corbie (1 636) dans laquelle les escadrons de Jean de Werth vinrent presque insulter les portes de Paris : il y eut des échecs mêlés à quelques avantages sur toutes les frontières du royaume; mais la fortune finit par se ranger du côté où était le génie. En Allemagne, l'armée de Bernard de Saxe-Weimar fut achetée avec l'Alsace qu'elle avait conquise (i638), et une nouvelle province, ainsi assurée à la France; au pied des Pyrénées, le Roussillon fut soumis après quatre campagnes, et le Portugal affranchi, la Catalogne insurgée , mirent sur les bras de Philippe IV plus d'affaires qu'il n'en pouvait porter (i6£o-i6/ia); enfin, au delà des Alpes et sur la frontière du Nord, la où la lutte était restée le plus longtemps incertaine , elle cessa de l'être. On pouvait lire dans un prochain avenir les deux grands traités de Westphalie et des Pyrénées. Cependant il en coûtait à la France pour obtenir ces magnifiques résultats : les souffrances publiques étaient à leur comble, et la main de fer du cardinal comprimait violemment tous les murmures. Il était haï au-
tant que redouté; il pesait au pays dont il faisait la gloire, et peu d'esprits étaient assez élevés pour dire avec Voiture : « Toutes les grandes choses coûtent beaucoup
On doit regarder les états comme immortels , et considérer les commodités à venir comme présentes. » Et il ne faut pas croire que les soins de la politique et de la guerre au dehors, que la nécessité de défendre chaque jour au dedans son pouvoir menacé , absorbassent toutes les facultés de Richelieu. 11 y avait place pour les travaux les plus divers dans sa vaste intelligence , et l'année même où il déclarait la guerre à l'Espagne (1 635) il fondait l'Académie française. La Sorbonne, édifiée par lui en même temps que le Palais -Cardinal, fut un des monuments de son goût pour les arts, et le prélat dont la vie était si peu exemplaire se montra plus qu'un autre jaloux du bien de la religion et de la dignité du clergé français. Tous nos historiens ecclésiastiques lui ont rendu ce témoignage, qu'il contribua puissamment à donner à l'Eglise gallicane cette forte génération de prêtres, aussi éminents par leurs vertus que par leurs lumières, qui remplirent la première moitié du siècle de Louis XIV. Dix-huit années de semblables travaux usèrent avant le temps une organisation qui avait toujours été frêle et maladive. Le cardinal de Richelieu venait d'assister au siège de Perpignan et d'ordonner à Lyon le supplice de Cinq-Mars, lorsque, atteint d'un mal irrémédiable , il se fit reporter à Paris dans cette grande litière, devant laquelle des pans de murs tombaient à l'entrée des villes pour lui ouvrir un passage. Il vit venir la mort avec une tran-
quille fermeté, et à son heure suprême, en recevant le saint viatique, il témoigna une confiance en Dieu dont l'austère évêque de Lisieux fut épouvanté. C'était le 4 décembre 1 64a , et il était âgé de cinquante-sept ans. Malgré toutes les chances d'erreur qu'il y a dans les jugements absolus, on ne court aucun risque à dire que le cardinal de Richelieu fut le plus grand ministre, et, pour parler le langage de notre temps, le ministre le plus national qui ait gouverné les affaires de la France.