IX. — doctrines mystiques de galieN
Il nous reste une dernière question à examiner : c’est de Savoir si Galien demeura entièrement étranger aux tendances mystiques qui commençaientà se montrer chez quelques philosophes de son époque, et qui annonçaient pour ainsi dire la fondation de l’école d’Alexandrie. Sprengel (loc. sup. cit.) s’indigne avec
(1) De Dogm. Hipp. et Plat., iii, i, p. as 1 2 3 ?.
(2) Lib. sup. cit., Il, 8, p. 282—283.
(3) Com. in Anal. i*r. i.
raison de voir Galien placé par Brucker et Tiedemann à côté de Nutneiiius d’Apaniée, partisan déclaré d’un mysticisme extravagant. Il est certain qu’il n’y a nul parallèle à établir entre eès deux hommes ; toutefois, comme il est impossible à un esprit, quelque grand qu’il soit, d’échapper complètement aux idées généralement répandues, on ne'S’étonnera pas de voir Galien y sacrifier un peu.
Nous savons déjà qu’un songe de son père le détermina à s’occuper de la médecine : de même, ce fut un songe qui lui fit décliner l’honneur de suivre l’empereur Marc-Aurèle dans Son expédition contre les Germains (ij. Ces deux faits isolés prouveraient plutôt, d’une part, la soumission de Galien à son père, et de f l'autre, son peu de courage, déguisé sous le prétexte d’un ordre émàné du ciel, que scs croyances sUpertitieuses. Mais en lisant ses ouvrages, on est bientôt convaincu qu'il donne accès aux idées mystiques dans ses écrits, et jusque dans sa pratique. Lé titre sêul du petit traité sur IcDiag.mki n: nus ai il\bù:s par lë moyen oes songes , témoigne de cette fâcheuse tendance, qu’on retrouve à regret chez un hottime dont l’intelligence était d’àilleUrs si élevée. Dans ce traité, Galien distingue troià espèces de songes : ceux qui tiennent à nos occupations et à nos pensées h ïbituclles ; ceux qui dépendent de l’état de notre corps ; enfin ceux qui" ont Une vertu divinatoire ; car, dit-il, l’existence de cette dernière espèce de Songes est prouvée par l’expérience ! Il raconte plusieurs cas de maladies guéries par des remèdes révélés en songe aux malades, et dont un lui est personnel^). Dans le premier livre stm lès forces naturelles' (3), it blâme les épicut riens de ce qu’ils méprisaient les songes, les augures, les prodiges et l’astrologie.. ;! Entraîné par le même ordre d’idées, Galien admet l’influence de la lune sur les choses de la terre en général, él sur les maladies en particulier (4) ; on voit même,, d’après Alexandre de Traites (tx, à), que, dans son livre, aujourd’hui perdu,,
: Sur là MÉDEciNE d’Homère, il prend la défense des enchanteurs.
(1) De Lus. prop., cap. 2, t. XIX, p. 18-19.—M. Bordes-Pagès remarque avec raison qu’on ferait une histoire assez curieuse. Si l’on rapprochait tous les Cas où tes hommes se sont inspirés de leurs songes, soit pour de hautes conceptions inlUllecluelli's, soit pour des déterminations qui ont donné un tour nouveau à des
s affaires désespérées, (Van Helmo\t, dans I’ünion MÉmcÀLE, p. 394.)
(2) Voy. le traité De Cür. rat. per sang, miss., cap. 22. — Meth. meo., xiv.
Yoy. aussi sur l’usage diagnostic des songes Com. i in lib. de morb. acüt.,
§ 16, initia, et surtout Com. m in lib. epid. i, § 1, t. XVII, p. 214 sq. — On pourrait jusqu’à un certain point trouver une sorte d’explication physiologique danscette manière d’interpréter les songes. — Dans le traité De Theriaca ad Pisonem (cap. 3, t. XIV, p. 220), on trouve un blâme énergique contre les empiri-
I ques qui règlent leur tht [ rq 1 >nges et d’après le hasard. Mais-
1 il est à peu près certain que ce livre n’est pas de Galien.
Bp). Cap. 12, t. (I, p. 29.
(4) De Dieb. crit., III, 6, t. IX, p. 911-913.
Neanmoins ces rêveries mystiques n’exercèrent pas une influence profonde et constante sur l’ensemble de sa doctrine. Pour n’en citer qu’un exemple, dans le livre III, Sur les jours critiques, après avoir expliqué son opinion sur ce qui fait que tel jour est plutôt critique que tel aulre, Galien s’élève avec sévérité contre les opinions du vulgaire des philosophes sur les nombres, sur leurs combinaisons et sur l’importance qu’on y attachait (chap. il, p. 934.)
Une lecture rapide et superficielle de cette exposition des connaissances philosophiques de Galien pourrait laisser dans l’esprit une impression peu favorable, impression que semblent du reste justifier les hésitations continuelles et prolongées, la fluctuation incessante entre les diverses écoles, les doutes en présence des problèmes les plus élevés de la philosophie, enfin les contradictions que je n’ai pas craint de reprocher au médecin de Pergame. Mais si l’on pénètre plus avant dans la question, si Ton étudie avec soin l’histoire de la science à l’époque où Galien rédigeait ses ouvrages, on restera convaincu que cette yersalité dans les doctrines, que cette absence de fermeté dans les jugements et les opinions, tiennent beaucoup moins au caractère de l’écrivain cl à la nature de son esprit si étendu et même si puissant quand il s’agit de médecine, qu’aux circonstances au milieu desquelles se trouvait alors la philosophie. Le temps du dogmatisme était passé ; à la science proprement dite succédaient l’érudition, l’histoire, et surtout l’esprit de Controverse. Le scepticisme avait profité de cette guerre intestine pour relever son drapeau ; c'est à cette époque que prit naissance la secte des nouveaux sceptiques.
Il n’est donc pas étonnant que Galien, au milieu de luttes acharnées qui affaiblissaient les grandes écoles de philosophie, bien loin de les relever, n’ait pas toujours su prendre un parti très-arrêté. Ne mérite,|-il même pas quelques éloges pour être entré dans une voie de progrès, en essayant un éclectisme plus ou moins scientifique, dans un temps où les esprits les plus droits, fatigués de divisions interminables, ne trouvaient de refuge que dans le scepticisme ou dans un mysticisme absolu? D’ailleurs comme logicien et comme historien de la philosophie, lors meme que le reste de ses conceptions philosophiques serait sans valeur, ce que je suis loin de prétendre, Galien serait encore digne de notre reconnaissance et de notre admiration.