‹ Galien considéré comme philosopheChapitre 7 sur 8 · VII.—MORALE DE GALIEN · texte numérisé non relu

VII.—MORALE DE GALIEN

« Dans tout ce que nous faisons^, dit Galien (3), nous recherchons ce qui nous ;» paraît bien ; nous fuyons au contraire ce qui nous semble mauvais. Comme » nûus avons par notre nature un double penchant vers le bien et vers le mal, la » philosophie, en nous instruisant de ce qui est vraiment bien et vraiment mal, » nous rend purs de toute mauvaise action. »

, En élevant si haut le rôle de la philosophie, le médecin de Pe ,'init n 1 1 lit qué consacrer la tendance morale des dialogues de Platon. La suite de ce paragraphe nous montrera qu’il reste ie plus souvent fidèle aux doctrines du chef de l’Académie; toutefois nous le verrons à la suite d’Aristote admettre des principes d’un ordre inférieur et ne trouver d’autre sanction morale, d’autre critérium de la vertu, que le tempérament du corps.

Comme il avait adopté les trois âmes de Platon, Galien devait admettre aussi

(1) Chap. 3, t. I, p. 433 et 434.

(2) Chap. 12, t. H, p. 28 et 29.

ses quatre vertus cardinales •, la tempérance pour l’âme eoncupiscible , le courage pour l’àme énergique, la sagesse ou la science pour l’âme rationnelle enfin la justice qui consiste dans la proportion convenalile, ou l’harmonie, entre les facultés de ces trois âmes. Nous lisons, en effet, dans un ouvrage déjà plusieurs fois cité (1): « Sile meilleur est un, si la perfection est une, il est né- » cessaire que la vertu de la partie rationnelle de l’âme soit la science, et si » cette partie rationnelle existe seule dans nos âmes, il ne faut pas chercher » d’autres vertus ; si, au contraire, il y a en outre l’âma courageuse, il est né- » cessaire qu'il y ait également une vertu correspondante ,- de même s’il y a une » troisième âme, c’est-à-dire la concupiscente, trois vertus se succèdent égale- » ment, et il y aura de plus une quatrième qui naît de la relation des trois au- » très entre elles. »

C’est encore un principe platonique que Galien exprime lorsqu’il dit que par notre nature nous aimons, nous désirons le bien, qu’au contraire nous abhorrons, nous haïssons et nous évitons le mal (2).

En même temps, par une contradiction inexplicable, il accumule les preuves et les témoignages pour démontrer que les changements de l’âme suivent en général ceux du corps et que presque toutes les opininions sont les résultats de la disposition physique'3). Ainsi (4) il loue Andronieus comme un homme franc d’avoir dit que l’âme est le tempérament, ou une force qui suit le tempérament ; seulement il le blâme d’avoir ajouté le mot force. — Dans un autre endroit (5), on lit: « Nous trouvons que tous ne sont pas ennemis de la justice, ni tous amis de la justice par leur nature, mais que ces deux espèces de gens, sont ainsi faits par le tempérament de leurs corps. »

Plus loin encore (6), on ne trouve pas sans étonnement cette proposition qui semble détruire toute la doctrine précédente : « Presque tous les enfants sont mauvais, il n’y en a que très-peu qui soient disposées à la vertu. »

Mais si les enfants sont tous mauvais, cela doit dépendre d’autre chose que de leur tempérament, lequel diffère suivant les individus. Galien, tâchant de détruire cette contradiction, prétendait que le mal est dans l’âme irrationnelle et le

(1) De dogm. hipp. et plat., vii, 1, t. V, p. 593, 594.

(2 ) Qüod animi mobes temp. seq., cap. 11, t. IV, p. 815— Gf. aussi Platon, Menon, p. 412-13, éd. M. Ficin.

-'(3) Platon et Aristote prenaient aussi en grande considération les rapports du physique et du moral dans l’explication des penchants et des actes humains ; mais ces deux philosophes étaient loin d’avoir exagéré cette doctrine comme le médecin de Pergame qui s’efforce cependant d’appuyer sa théorie sur l’autorité de ces deux philosophes. Voy. surtout : Qüod animi mor. temp. seq., cap. 6, sq.

(4) Lib. sup. cit., cap. 4, p. 782-3.

(5) Ibid., cap. 11, p. 814.

(G) Ibid., p. 818.

bien dans l’âme rationnelle encore peu développée chez les enfants (1). « Il est » clair, poursuit-il, que les enfants ont un penchant pour le plaisir et pour la » victoire ; parvenus à un âge plus avancé, ils en ont un naturel pour le beau, ils » sont honteux quand ils font du mal, ils se réjouissent des bonnes actions, ils » recherchent la justice et les autres vertus et font beaucoup de choses suivant » les idées de ces vertus; tandis que lorsqu’ils étaient encore petits ils vivaient » selon leurs passions et ne se souciaient en aucune manière des commande- » ments de la raison, Nous avons trois penchants naturels selon la forme de cha- » cime des parties de notre âme : un penchant au plaisir, à cause de l’âme con- » eupiseenle; un penchant à la victoire, à cause de l’âme courageuse ; un pen- », chant au beau, à cause de l’âme rationnelle. Épicure ne considère que le pèn- » chaut de la partie la plus mauvaise de l’âme ; Chrysippe uniquement celui de » la meilleure partie, disant que nous n’avons de penchant que pour le beau, L ce qui est, bien entendu, la même chose que le bien ; il ne fut réservé qu’aux » anciens philosophes de considérer les trois penchants. »

Cependant ceci ne nous semble pas résoudre la difficulté; car, selon Galien, ce ne sont pas seulement les deux âmes irrationnelles, mais aussi l’âme rationnelle qui suit le tempérament du corps (2).

Il s’éloigne encore de Platon (3) en distinguant » les erreurs qui viennent d’un » jugement faux et les passions naissant au contraire d’une faculté irrationnelle « qui est en nous et qui désobéit à la raison ; » car pour Platon (Ml. mon) toute action mauvaise est la suite d’un faux jugement qui nous fait prendre le bien pour le mal ; par conséquent toutes les vertus peuvent s’apprendre. Galien admet que quelques vertus s’apprennent, celles de l’âme rationnelle, et que d’autres s’acquièrent par l’e.xercice ou l’habitude, celles des âmes irrationnelles; c’est au moins le sens que nous trouvons dans un passage des Opinions d’Hip-

POERATE ET DE l'LATOX (A),

« J’ai déjà montré que le plus souvent la diversité d’opinions vientde ce qu’on » ne sait pas distinguer le particulier du général; c’est la source du désaccord » entre les médecins sur l’usage de la décoction d’orge, et des autres choses » qu’on donne aux malades ; c’est aussi la source des dissentiments qui existe » entre les philosophes sur les vertus de l’âme. Quelques-uns croient qu’elles » s’apprennent, d’autres qu’elles sont naturelles, ou qu’elles s’acquièrent par » l’habitude ou par l’exercice ; mais s’ils avaient distinguéles espèces d’âmes, ils ; » auraient reconnu clairement qu’il y a une espèce rationnelle, et une espèce ir- ; » rationnelle, et que cette dernière se divise de nouveau en deux parties; ils

(1) De DOM. HIPP. ET PLAT., V, 5, t. V, p. 460.

(2) Quoi) ANIMI MOUES TEMP. SEQ., Cap. 4, t. IV, p. 782.

(3) Ménon, p. 419, 59, éd. M. Fiein.

(4) IX, 6, § V, p. 775, 776.

» n’auraient pas ôté la science à l’âme rationnelle pas plus qu’ils n’y auraient » fait participer les âmes irrationnelles. >. — Un peu plus loin, il ajoute : « Celui » qui sait que nous m'avons pas une forme simple et unique d’âme, comme les » plantes qui n’ont que l!âme concupiscente, ou comme les dieux qui n’ont que » l’âme rationnelle, mais que l’homme a toutes les deux et de plus encore l’âme » courageuse, celui-là connaît en même temps le nombre, la force des vertus et » la manière de les acquérir. »

Cette doctrine est conforme à celle d’Aristote (1), suivant qui les vertus morales s’acquièrent par l’exercice ; le médecin de Pergame est encore aristotélicien, lorsqu’il soutient (2) que la mesure est ce qu’il y a de meilleur, et que rien d’immodéré n’est bien ; pour Aristote toutes les vertus consistent également en un certain juste milieu entre les passions opposées (3). Enfin Galien (4) admettait, avec la philosophie de Stagyre(5),-qu'on ne saurait être heureux sans les biens extérieurs ; opinion qui a été de la part des Stoïciens la source d’une longue et vive controverse contre Aristote.

VIII. —UTILITÉ Ï)ES'OEUVRES DE GALIEN POUR 1 2 3 * 5 * 7 /L’HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE.

Comme nous venons de le voir, le côté dogmatique, dans Galien, ne se présente pas sous un jour très-favorable ; mais ses écrits sont, en revanche, une mine riche, et encore mal exploitée, pour l’histoire de la philosophie.—Ainsi, dans son traité sur les Opinions d’Hippocrate et de Platon (fÇ, tout en réfutant les doctrines des Stoïciens, il nous expose clairement les différentes phases et les transformations par lesquelle a passé ce Système ; nous voyons, par exemple, qu’à dix-neuf siècles de distance, les mêmes principes conduisirent aux mêmes conséquences. En identifiant entièrement l’âme avec là pensée, les Stoïciens, aussi bien que Descartes, furent obligés de refuser toute espèce d’âmé aux animaux. Comme on l’a vu plus haut, le commencement du premier livre de cet ouvrage sur les opinions d’Hippocrate et de Platon est perdu : c’est précisément dans cette partie que Galien réfutait plus amplement cette opinion ; cette perte est très-regrettable, puisqu’elle nous empêche de poursuivre plus loin cette comparaison.

Nous apprenons, dans un autre endroit (7),comment cette identification de l’âme

(1) Eth. ad. Nicom., Il , 1.

(2) De Animi affect, pïgn. et curât., cap. 3, t, V, p. 8 et 9.

(3) Eth. ad eud., ii, 3; Eth. ad. Nu;., ii, 5.

■ (4) Lib. sup. cit., cap. 8, p. 44; .

(5) Eth. ad Nicom , x, 9.

(61 II, 1 et 2; IH, 3, t. V, p. 212—213 et 309.

(7) Lib. sup. cit., IV, 2, p. 366.

H av cc la pensée avait influé sur leur théorie des passions que les Stoïciens regari dent comme de Taux jugements; ainsi, selon Chrysippe, la douleur est l’opinion $' récente delà présence d’un niai, là peur l’expectative d’un mal, le plaisir l’opinion I, récente de la présence d’un bien. Par suite du même principe, les vertus ne sont > plus que des applications diverses delà science, et la science elle-même est aussi la vertu dans son unitéetsà généralité (1). ■« Ariston, dit Galien, croyant qu’il n’y g „ avait qu’une faculté de l’âme, celle qui nous fait penser, n’admet aussi qu’une K » vertu de, l’âme, la science du bien et du mal. Quand il s’agit de choisir le bien B »; et de fuir le mal, il appelle cette science tempérance ; quand il s’agit de faire le E » bien et de ne pas faire le mal, il l’appelle prudence; quand on ose l’un et qu’on K- » fuit l’autre, il l’appelle courage; quand on donne à chacun celqu’il mérite, il t » le femme justice. En un mot, si l’âme, sans agir, reconnaît le bien elle mal, c’est la sagesse ou la science; si au contraire elle se mêle à l’activité de la §,< » vie, elle reçoit plusieurs noms, et on l’appelle prudence, tempérance, justice. | » et -courage. »

H , Nous ne comprenons pas plus que Galien comment Chrysippe a pu combattre j, cette doctrine, qui nous paraît parfaitement conséquente. — Environ un siècle après Chrysippe, Posidonius, que Galien appelle le plus savant des Stoïciens (2), ï, enseigna, en se rapprochant de Platon, qu’il y a trois facultés qui nous dirigent : K; lai concupiscente, la courageuse et la pensante. Comment n’a-t-il pas compris que cette théorie renversait de fond en comble la philosophie Stoïcienne ? Il se- 1: fait intéressant de voir par quels artifices il cherchait à se persuader qu’il était jt encore dans la voie du Stoïcisme. On sait que, selon les Stoïciens, la réglé suprême de la morale, celle qui résumait en elle toutes les autres, c’était de vivre S selon la nature. Eh bien! Galien nous a conservé un endroit de Posidonius où É- ce dernier se vante que lui seul peut donner une explication satisfaisante de ce B; précepte : « Celui-là, dit-il, vit d’accord avec les règles de la nature, qui suit en §î » tout les commandements du démon intérieur, et qui n’a aucune indulgence » pour l’autre démon de la nature animale (3). »

E..',i.Nous voyons de même-dans un autre passage '(&),que Posidonius, ènprofes- ;; sant cette opinion, croyait se conformer de nouveau aux Stoïciens lesplus anf r ; ciens , à Zenon et à Cléandre. Cependant Galien ne nous] dit pas quels étaient ||' les arguments dont il se servait pour prouver cette*thèse;, peut-être profitait-il | de ce que Zénon n’appelait pas encore les passions des jugements faux, mais H des contractions, des abaissements, des morsures, des élévations et des élar- Wiagissements de l’âme, qui étaient la suite de ces jugements (5).

(1) TJ b. sup. cit., VII, 2, p. 595—6.

(2) De Dogm. Hipp. et Plat., viii, 1; p. 652.

(3) Lib, sup. cit., V, 6, p. 469—471. ,

(4) Lib. sup. cit., vin, l,p. 653.

(5) Lib. sup. cit., JV, 2 et 3 ; V, 1, p. 377—429.

Pour s’expliquer ees définitions, il faut se rappeler que pour les Stoïciens, tout Ce qui agit est un corps, que par conséquent ils ne savaient concevoir l’àm'e qu comme un corps. Ainsi Chrysippe définit Pâme un air («veùpai) continu, né avec nous, qui se répand par tout le corps aussi longtemps que l’harmonie (suppôt*) de la vieest dans le corps (1).

Galien nous fournit encore, sur le Stoïcisme, quelques autres détails qu’on ne trouve pas ailleurs, et qui jettent un nouveau jour sur cette école célèbre. Ainsi nous savons par lui que, selon Diogène de Babylonc, l’âme n’est qu’une évaporation de l’aliment, c’est-à-dire du sang. Comme Galien le remarque, ce philosophe se rapprochait évidemment, par cette définition de la doctrine d’Empédoele et de Critias, suivant qui l’âme était le sang (2),

Ce n’est pas seulement le traité des opinions d’Hippocrate et de Platon qui contient des données intéressantes pour l’histoire de la philosophie. Dans son premier commentaire sur le livre hippocratique des Humeurs (t. XV, p. 37), Galien nous a conservé une explication curieuse de la manière dont Thalès entendait que l’eau était le seul élément ; il prétend même que cette explication a été tirée d’un livre authentique de Thalès lui-même. Quoiqu’il y ait de bonnes raisons pour douter de l’authenticité d’un livre de Thalès, arrivé jusqu’à Galien, le fait par lui-même ne nous semble pas dénué d’intérêt.

De même, dans son Introduction dialectique (p. 17--20 et p. 36—45), Galien nous a conservé quelques fragments delà théorie des anciens sur les syllogismes hypothétiques qui peuvent servir à compléter ce que nous savions déjà sur ce. sujet par Jean Philopone (3), Dans le dernier chapitre du traité sur les Sophismes qui tiennent a la DICTION (t. XIV, p. 95—98), on trouve aussi un fragment de la dialectique stoïcienne, si renommée dans l’antiquité par sa subtilité;

Cet essai prendrait une étendue démesurée si nous voulions énumérer tout ce que les ouvrages de Galien contiennent d’intéressant pour l’histoire de la philosophie. Il nous suffit d’avoir appelé l’attention sur cé sujet, que nous reprendrons, avec tous les détails qü’il comporte, en publiant la traduction du traité des opinions d’Hippocrate et de Platon.

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