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TROISIÈME PARTIE

Le Procès.

1. — Nous devons, après avoir exposé cette grande oeuvre, raconter brièvement le trop fameux procès qui attrista les dernières années de la vie de Galilée, et dont le souvenir est demeuré une arme favorite de l'incrédulité contre l'Eglise. Il est doublement pénible devoir persécuter un savant que nous avons appris à admirer et à aimer, et de voir la persécution lui venir d'un côté où il n'aurait dû rencontrer que la sympathie et l'estime. Certes il y a des excuses pour les congrégations romaines qui ont condamné d'abord le système de Copernic, ensuite Galilée comme l'ayant enseigné. Il faut tenir compte du temps qu'exige toute théorie nouvelle pour être généralement admise ; de l'attachement des hommes d'Eglise au péripatétisme, qui avait servi à constituer la langue théologique ; de la crainte que des attaques contre la physique péripatéticienne ne

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jetassent le discrédit sur le reste de cette philosophie, et que la théolo<i,ie n'en fût lésée ; de l'union étroite des sciences d'alors, non encore spécialisées, avec la philosophie et avec la théologie, union qui empêchait de discerner leurs domaines propres ; de la difficulté que l'on avait à comprendre la force des arguments tirés de l'expérience, puisque la science expérimentale était à peine constituée.

A un autre point de vue, il faut excuser certaines duretés par les habitudes de la justice d'alors ; on sait que les procédés de la justice restèrent barbares jusque vers la fin du xviii^ siècle. Ce sont bien là des excuses, et d'une valeur véritable ; on aimerait tout de même n'avoir pas à les invoquer... Il est à peine utile de rappeler, d'ailleurs, que la condamnation du système copernicien ne reçut pas la forme dogmatique, et que par conséquent elle ne saurait constituer un argument direct contre la foi.

2 . — Les premières relations de Galilée avec Rome avaient été très bonnes : Le savant se rendit à Rome en 1611 ; c'était peu après la publication du Nunzio Sidereo. Il voyagea aux frais du Grand-Duc de Tuscane, logea à l'ambassade de Florence. Il fut fort bien reçu. Le cardinal Farnèse l'invita dans son magnifique palais de Gaprarole ; le marquis Cesi, président de l'Académie des Lincei, donna en son honneur un somptueux festin. Galilée avait emporté avec lui sa lunette ; il faisait voir à ses hôtes les satellites de .Jupiter. Le Collège romain ne s'inquiéta pas alors de sa sympathie avouée pour le système de Copernic.

C'est à son retour à Florence que les attaques des péripatéticiens et des théologiens commencèrent à prendre plus de force. Aristote et la Bible furent invoqués contre Copernic. Le miracle de .Josué arrêtant le Soleil, et trois autres passages de la Bible (Isaïe, xl, 22, Ecclésiaste, i, 5-6, Psaume x, 5), furent présentéscomme contraires â la doctrine de la mobihté de la terre. Galilée répoadit à ces rumeurs dans une lettre à son disciple, le Père Benedetto Castelli, du 21 décembre 1613. Cette lettre est un document d'un intérêt majeur.

L'occasion en fut une conversation qu'avait eue le Père Castelli, en présence de la Grande-Duchesse mère, Marie Christine de Lorraine, et de l'archiduchesse Madeleine, au sujet de TEcriture Sainte et du miracle de Josué dans leur rapport avec la doctrine de Copernic. Gahlée y expose très clairement sa façon de comprendre les autorités respectives de l'Ecriture Sainte et de la science. Il pense bien que l'Ecriture ne peut errer, mais que si elle ne le peut, ceux qui prétendent l'interpréter peuvent errer de diverses manières ; qu'il y a dans l'Ecriture beaucoup d'expressions « choisies de façon à s'accommoder à la faiblesse du vulgaire » ; que, dans les disputes mathématiques, les arguments tirés des Ecritures devraient venir en dernier lieu. Il demande que, « en dehors des articles concernant le salut et rétablissement de la foi, contre la certitude desquels il n'est pas à craindre que jamais puisse s'élever aucune doctrine vraie et efficace » on n'en « ajoute pas d'autres sans nécessité » : — « Je crois, dit-il, que l'autorité des lettres sacrées a pour but de persuader aux hommes les articles et les propositions qui sont nécessaires pour leur salut », qu'aucune science ne peut établir et qui sont proposés à noire foi par la bouche de l''Esprit- Saint ; « mais que ce même Dieu qui nous a doués de sensibilité, de raisonnement et d'intelligence, ait voulu, négligeant l'usage de ces dons, nous donner par un autre moyen les connaissances que nous pouvons obtenir par ceux-là, je ne pense pas qu'il soit nécessaire de le croire ; » surtout, ajoute-t-il, en matière d'astronomie, car l'Ecriture s'occupe si peu de cette science qu'on n'y trouve même pas nommées toutes les planètes.

Quant au miracle de Josué, sa discussion sur ce point particulier est spirituelle, et l'arrangement qu'il propose est fort curieux. Il constate que l'expression d' « arrêter le soleil » ne serait pas exacte dans le système de Ptolémée ; qu'il faudrait arrêter, non pas le soleil, mais la sphère extérieure, le premier mobile, pour prolon-er le jour sans troubler tous les mouvements des astres. Au contraire, prétend-il, l'expression

est explicable dans le système de Copernic ; car le soleil a un mouvement de rotation sur lui-môme, a et il est probable et raisonnable que cet astre, comme organe majeur de la nature, comme cœur du monde, » ne donne pas seulement la lumière, mais encore le mouvement à toutes les planètes. Il suffirait donc d'arrêter le soleil pour suspendre ce mouvement et prolonger l'illumination diurne, sans que les rapports des planètes entre elles en fussent troublés.

Galilée suppose donc que l'entraînement des planètes a lieu actuellement, du fait du soleil ; il touche ainsi, d'une façon indirecte, à cet obscur problème de la notion des astres, que la science moderne n'a pas encore résolu.

3. — Cependant les attaques des théologiens devinrent plus pressantes ; l'archevêque de Florence, l'évêque de Fiesole, le recteur du l'université de Pise y prirent part. En l'Avent de 1614, un prédicateur se servit, comme d'une invective contre les partisans de Galilée, de cette phrase de l'Evangile : « Viri Galilcei, quid statis aspicientes in cœlum ? » Galilée fut expressément dénoncé au Saint-Office.

Inquiet, il se rendit de nouveau à Rome. Il y fut hospitalisé à la villa Médicis, où logeait l'ambassadeur de Toscane ; mais les amis qu'il avait dans la ville ne purent empêcher la condamnation par le Saint-Office de la thèse de la mobilité de la terre ; le 24 février 1616, un décret censura la doctrine de Copernic, en même temps que cette proposition de Galilée, extraite des lettres sur les Taches solaires, que « le soleil est centre du monde, et mobile d'un mouvement local ». Le cardinal Bellarmin fit appeler le savant dans son palais, et, en présence d'autres personnages, lui défendit d'enseigner ou de soutenir, par écrit, de vive voix, ou par tout autre moyen, la doctrine copernicienne. Galilée promit d'obéir.

Le 5 mars suivant, la Congrégation de l'Index appliqua le décret du. Saint-Office en condamnant les livres de Copernic, de Diego da Stunica et de Foscarini. Les lettres sur les Taches solaires ne furent pas condam-

nées, parce que la doctrine incriminée n'y apparaît qu'incidemment. A la suite de ce premier procès, Galilée resta quelque temps à Rome, et fut reçu d'une façon courtoise par le Pape Paul V.

4. — Seize ans plus tard (1632), Galilée publia le dialogue sur les deux grands systèmes du monde. Il avait obtenu, non sans difficulté, l'imprimatur de l'inquisiteur et de Tautorité civile ; le livre avait pu être imprimé à Florence. Mais un exemplaire en étant venu aux mains du Pape, celui-ci en fut choqué, et il nomma une commission spéciale pour examiner Touvrage. Les commissaires furent d'avis que le livre, quoique rédigé dans une forme impersonnelle, contenait une défense de la thèse de Copernic prise, non comme hypothèse, mais absolument. C'est d'ailleurs aussi l'impression que laisse aujourd'hui sa lecture.

Dès qu'il eut reçu le mémoire de la commission, Urbain VIII fit mander à Galilée par l'inquisiteur de Florence, qu'il eut à comparaître à Rome, devant le commissaire général du Saint-Office.

On était en septembre ; Galilée était appelé pour le mois d'octobre. Le savant, alors âgé et malade, différa. Ses excuses sont touchantes. Il représente à l'inquisiteur « la maturité des années, ses indispositions manifestes, et qu'il est entre les mains des médecins, et beaucoup d'autres choses ». Les médecins le visitent, déclarent que « le pouls est intermittent », que la faculté vitale est affaiblie dans cet âge déclinant, qu'il souffre de vertiges, de faiblesse d'estomac, d'insomnies, de douleurs, qu'une légère cause externe peut mettre sa vie en péril.

Galilée comparut pourtant. Arrivé à Rome en 1633, il fut interné d'abord à l'ambassade de Toscane, et interrogé une première fois, puis gardé dans le palais du Saint-Office et interrogé de nouveau. Après ce second interrogatoire, il fut ramené à l'ambassade. Ses réponses ne sont guère que des actes de soumission ; toutefois le Saint-Office n'étant pas encore satisfait, un décret fut rendu portant ordre de l'examiner « sur l'intention », « avec menace de torture », faculté

d'appliquer la torture s'il pouvait la supporter, réclamant en outre l'abjuration, et donnant aux juges pouvoir de l'enfermer dans telle prison qu'ils choisiraient. Le Saint-Office se montra doux relativement à ces formules qui étaient conformes aux usages de ce temps. La torture ne fut pas appliquée. L'accusé répondit aux menaces: « Je suis ici pour obéir et je n'ai pas soutenu cette opinion (celle de Copernic) depuis l'avertissement qui m'a été adressé, ainsi que je l'ai déjà dit » ; après quoi il fut ramené à sa résidence. Le lendemain de l'examen, 22 juin, il signa l'abjuration. Des copies de cet acte et de la sentence furent envoyés aux nonces et aux inquisiteurs. On voit au musée de Torre del Gallo l'original de la lettre par laquelle l'inquisiteur de Florence communique la sentence à l'archevêque.

On assigna pour séjour à Galilée la ville de Sienne ; il supplia le pape de lui donner un autre lieu de rélégation en Toscane. On lui concéda « l'habitation dans sa campagne », c'est-à-dire à Arcetri, « à condition toutefois qu'il y vivrait dans la solitude ». Des ordres postérieurs lui permirent de recevoir diverses personnes notamment le Père Castelli, mais à condition de ne pas parler du mouvement de la terre. Une lettre très dure de l'inquisiteur le représente alors (1638) comme « tout à fait aveugle et ayant plutôt la tête près du tombeau que l'esprit porté aux mathématiques ». Il travailla néanmoins presque jusqu'à sa mort, aidé de quelques disciples. Il ajouta deux dialogues aux quatre qui ont pour objet les sciences nouvelles, l'un traitant de géométrie et de proportions, l'autre de la force de la percussion, et il s'occupa de problèmes relatifs à la navigation. Une grande consolation lui vint d'ailleurs de la présence de sa fille Marie-Céleste, religieuse Clarisse dans un couvent voisin.

On demandera quelle paraîtavoir été la psychologie de Galilée dans ses douloureuses circonstances. Il faut reconnaître tout d'abord qu'il fut hardi et combattif ; la publication du Dialogue après la condamnation de la thèse, était un acte de témérité. Gahlée n'aimait pas seulement

la vérité pour elle-même ; il aimait aussi la proclamer, la défendre et l'enseigner. Mais la polémique dont il avait le goût était purement intellectuelle. Mis en présence de juges qui ne parlaient qu'au nom d'une autorité supra-sensible, et qui le menaçaient de châtiments physiques, il cessa de discuter et dit à peu près ce que l'on voulut. Il ne fut plus ni savant ni philosophe ; moins encore essaya-t-il d'exercer une action subversive en théologie ou en politique. 11 n'y a rien en lui d'un révolté, non plus que d'un révolutionnaire ; il ne méprise pas les autorités établies, religieuses ou civiles ; il les reconnaît, et il a l'intention vraie de leur être soumis ; mais il s'étonne qu'en échange de cette obéissance, ces autorités ne lui garantissent pas la pleine liberté du travail scientifique.

Comme nous l'avons dit, Galilée distinguait la science et la théologie ; ses juges les distinguaient assez mal. Il est impossible de croire que son abjuration ait été sincère, puisque ses opinions astronomiques étaient fondées sur des considérations d'ordre purement expérimental et scientifique, et qu'aucune objection du même ordre ne leur fut opposée.

Devons-nous alors dire que son attitude a été faible, qu'on doit regretter pour sa gloire qu'il n'ait pas expressément affirmé sa croyance et accepté des peines plus sévères. La question est délicate, et elle peut être discutée ; mais nous ne croyons pas qu'il soit bien rationnel de blâmer Galilée. La soumission, si l'on admet qu'elle ne fut qu'extérieure, était un acte de disoiphne sociale qu'on peut louer. La science d'ailleurs n'est pas un de ces sentiments intimes, comme l'honneur ou la foi religieuse, qui vivent au dedans de l'âme, d'une façon subjective, qui demandent à se manifester par le dévouement, et pour lesquels l'acceptation des souffrances constitue une preuve. La science est au contraire fondée sur des arguments objectifs, existant au dehors, et la croyance propre du savant en la valeur de ces arguments, n'ajoute presque rien à leur force. On se dévoue à la science au moment de la recherche ; on supporte des fatigues, on court des dangers pour trouver

des documents et établir des preuves ; mais une fois ces résultais acquis, ils subsistent et se répandent par eux-mêmes ; et c'est pourquoi la science ne porte pas au martyre, et pourquoi l'on peut dire qu'elle n'a pas besoin de martyrs.

La Philosophie,

1 . — Galilée fut un physicien ; on ne le voit guère occupé de philosophie au sens spécial du mot, je veux dire plus précisément de métaphysique. En ce sens il ne s'occupa de la philosophie que pour s'en affranchir. Mais dans toutes ses recherches sur la nature, il philosopha ; il chercha à expliquer, à rendre compte des choses, à concevoir les idées, à préparer les notions, à choisir les hypothèses, à discerner les rapports, à organiser les méthodes au moyen desquels devait se constitituer la science. Dans cette sorte de philosophie, qui est le travail de déblaiement préparatoire à la science, il excella. On peut même dire qu'il eut beaucoup de goût pour ces débats de l'esprit avec lui-même ou avec des adversaires réels, en face des inconnues de la nature ; car, dans plusieurs cas, ayant obtenu des résultats positifs, il conserva dans ses œuvres ces discussions préliminaires, qu'il eût aussi bien pu effacer, et il les relata dans des dialogues qui sont un peu longs au point de vue strictement technique, mais qui, montrant tout ce travail de l'esprit, sont des documents très précieux de psychologie scientifique.

Les principales questions sur lesquelles Gahlée ratiocina ainsi, nous les avons notées: il discuta beaucoup sur le mouvement, pour combattre les idées péripatéticiennes.

sur le ciel, dans la même intention, sur les questions d'infinitude, dont il enrichit l'analyse, sur la constitution de la matière, point sur lequel notre science ellemême n'est pas encore sortie de la période de préparation philosophique. Au sujet de la finitude du monde, notons encore de notre philosophe cette belle pensée : Personne, fait-il dire à Salviati dans le Dialogue du sj^stème du monde, ne sait si le monde est fini ou infini ; les démonstrations d'Aristote pour la finitude s'évanouissent, du moment que le monde n'est pas mobile.

2. — On a parfois présenté Galilée, suivant le mot de Lagrange, comme « le vrai et unique fondateur de la philosophie expérimentale ». Le terme « unique » est de trop ; car il faut laisser à Bacon sa juste part de gloire, pour avoir recommandé la méthode expérimentale d'une façon plus systématique que Galilée, qui la recommanda surtout par l'exemple. Quant au titre de « fondateur », notre savant ne l'aurait pas revendiqué. Il savait en effet fort bien qu'il existait avant lui des expériences dans la science ; il y en avait une grande quantité dans l'art des ingénieurs et des architectes ; il est impossible de dénier aux recherches des alchimistes le nom d'expériences, et les astronomes avaient fait des observations que Galilée ne songea pas à dédaigner. Néanmoins le nombre des expériences ou des observations bien faites était encore relativement restreint ; et surtout il y avait alors beaucoup trop de savants qui néghgeaient l'observation, n'en sentaient pas l'importance, et lui substituaient volontiers le raisonnement à priori. Notre philosophe réagit avec force contre cet abus ; lui-même d'ailleurs ne systématisa pas sa propre méthode; il la laissa très Hbre, jugeant évidemment qu'elle devait garder une très grande souplesse, pour s'adapter à l'infinie variété des problèmes naturels. Il ne recommande en somme, et moins par la parole que par la pratique, que l'attention, le soin, et bien aussi le bon sens.

Voici un exemple assez amusant où l'on voit comment il critique une expérience : Lottario Sarsi, auteur d'un ouvrage intitulé Libra astronomica et philoso-

phi'ca, auquel répond le Saggiatore de Galilée, avait rapporté ce fait tiré de l'historien Suidas : que les anciens Babyloniens savaient faire cuire les œufs en les plaçant dans des frondes et en les faisant tourner très vite. Les philosophes discutaient sur cette donnée. Galilée leur répond : « Je ne puis pas ne pas m'étonner de nouveau que Sarsi persiste à vouloir nous prouver par voie de témoignage, ce que nous pouvons à tout moment connaître par voie d'expérience. On examine les témoignages dans les choses douteuses, passées et non permanentes, comme pour rechercher les circonstances d'un meurtre, mais non pas dans celles qui existent en fait et qui sont présentes. » Sur cette question de la valeur des témoignages, Galilée observe encore ceci, qu'il ne fait guère plus de cas de beaucoup de témoins que de peu, parce que « dans les choses difficiles, le nombre des gens qui raisonnent bien est moindre que celui des gens qui raisonnent mal. » Si discourir dans les matières difficiles était comme de porter un poids, de même que plusieurs chevaux portent plus de sacs de grains qu'un seul, de même plusieurs discoureurs vaudraient mieux qu'un ; « mais discourir est comme courir, et un cheval barbe seul courra mieux que cent chevaux frisons ».

3. — Sur quels principes fondamentaux s'appuie Galilée dans l'interprétation de l'expérience ? Il n'y en a guère qu'un seul qui soitexpUcitement invoqué par lui : c'est celui de la simplicité de la nature. C'est, dit-il dans le Dialogue des systèmes^ un principe admis par tout le monde « que la nature ne multiplie pas les choses sans nécessité, qu'elle se sert des moyens les plus faciles et les plus simples pour produire ses effets ; qu'elle ne fait rien en vain... » Et au commencement du Dialogue sur les deux sciences nouvelles^ il énonce le même axiome en y ajoutant un exemple qui se trouve n'être pas fort heureux : dans l'investigation du mouvement accéléré, explique-t-il, nous avons été conduit, comme par la main, par la considération de l'habitude et du procédé de la nature mêine en toutes ses œuvres, qu'elle a coutume d'accomplir par des moyens primi-

tifs, simples et faciles : il n'y a personne, je pense, qui croie que l'on puisse nager ou voler par un moyen plus simple et plus facile que celui dont se servent les poissons et les oiseaux d'après leur instinct naturel.

C'est ce principe de la simplicité qui décide, en astronomie, en faveur du système héliocentrique. L'explication la plus simple est un minimum où l'esprit trouve le repos, de même qu'en mécanique un corps trouve son état d'équilibre lorsqu'une certaine fonction passe par un minimum.

Au principe de simplicité en est joint cependant un autre que l'on pourrait appeler le principe de précision ou de mensurabilité : les choses de la nature peuvent être mesurées et l'être exactement ; elles peuvent être exprimées au moyen des nombres et de la géométrie. Cette croyance est répandue dans toute l'œuvre de Galilée ; c'est sous cet aspect qu'apparaît chez lui l'idée de ce que nous appelons aujourd'hui les lois de la nature. Ce point de vue est manifeste, par exemple, dans ses recherches sur le mouvement de chute des corps : les corps tombent d'un mouvement accéléré ; mais on doit pouvoir décrire cette accélération d'une façon précise, c'est-à-dire qu'elle doit avoir une certaine forme géométrique. Galilée aime la géométrie ; et il adhère au sentiment de Platon « qui n'admit à philosopher que ceux qui connaissaient parfaitement la géométrie ». Chez ce grand esprit, le raisonnement philosophique, l'expérience et les mathématiques marchent de pair ; l'idée simple expHque le fait, et le nombre le mesure. Il va de soi d'ailleurs que, à ses yeux, les formes géométriques ont une valeur objective. La nature, dit-il en plusieurs endroits, est construite avant l'esprit humain ; elle est posée en dehors de notre intelligence, qui cherche seulement à en comprendre la structure et à en pénétrer les secrets. Il ne faut pas croire, remarque Sagredo (Dialogue des systèmes) que la nature a d'abord construit le cerveau de l'homme et tout disposé ensuite à la mesure de son esprit ; bien plutôt, elle a d'abord arrangé les choses à son gré, après quoi elle a donné à l'homme une intelligence qui,

encore, ne saisit qu''une partie de ses secrets, et avec beaucoup de peine.

4. — Tout le monde sait et nous avons déjà indiqué que l'un des grands mérites de Galilée en philosophie naturelle est, en même temps qu'il développait le sentiment de la méthode expérimentale, d'avoir affaibli l'argument d'autorité. Un seul exemple suffira pour rappeler ce service bien connu : il se trouve dans le discours des choses qui flottent sur l'eau. Francesco Buonamico avait contesté la doctrine d'Archimède et sa première raison était qu'Archimède se trouvait en désaccord avec Aristote. Galilée répond avec beaucoup de bon sens « que le simple fait que la doctrine d'Archimède est contraire à celle d'Aristote ne doit porter personne à la tenir pour suspecte ; parce qu'il n'y a aucune raison pour laquelle l'autorité de celui-ci doive être préférée à l'autorité de celui-là » ; que d'ailleurs, du moment que les décrets de la nature sont indifféremment exposés à tous les yeux, l'autorité de l'un comme de l'autre perd aujourd'hui tout droit à persuader, et qu'en définitive « la puissance absolue reste à la raison ».

5. — Mais cette indépendance d'esprit de notre philosophe en matière scientifique ne lui a pas fait méconnaître la nécessité de l'autorité en d'autres matières, notamment en politique et en religion ; nous l'avons vu dans la précédente section. De même son goût pour la nature ne lui en a pas fait oublier l'éternel auteur.

Nous croyons ne pouvoir mieux attester l'élévation de sa philosophie et la sincérité de son spiritualisme, qu'en résumant les remarquables réflexions qu'il consacre dans le dialogue des deux systèmes à l'intelligence humaine.

Il admire l'esprit humain, mais il l'humihe devant l'immensité de la nature et devant l'intelligence de Dieu : « Ceux-là m'ont toujours paru téméraires qui mesurent à la capacité de l'intelligence humaine, la puissance et la sagesse de la nature ; car il n'y a pas dans la nature de chose, ai minime soit-elle, à la connaissance parfaite de laquelle les génies les plus

subtils puissent parvenir. » Certains hommes sont versés dans l'agriculture ; mais comment la nature nourrit la vigne, produisant d'un côté des pampres, de l'autre formant des tendrons, des grappes, des pépins, des écorces, cela nul ne le sait ; et ce n'est là qu'une œuvre particulière de la nature ; « d'où l'on peut conclure que la sagesse divine est infinie une infinité de fois ».

Puis il exalte les grands artistes et les grands artisans, les Michel-Ange, les Raphaël, les Titien ; que sont pourtant leurs imitations à côté des corps vivants ? Qu'est le pigeon volant d'Archytas à côté du pigeon vrai ? L'homme a fait des inventions merveilleuses, et les plus méritoires sont sans doute les plus primitives ; la plus extraordinaire est l'art d'écrire, « de communiquer, à travers de très longs intervalles de temps et de lieux, ses pensées les plus intimes à n'importe quel autre homme ».

L'intelligence humaine, dit-il encore, est faible « extensivement » ; elle ne saisit qu'un petit nombre des intelligibles, dont la multitude est sans limite ; elle ne parvient pas d'ailleurs à comprendre les nombres énormes et les grandeurs démesurées ; elle est impuissante devant l'infini. « Intensivement », au contraire, elle peut être parfaite. Parmi les vérités qu'elle saisit, il en est, comme les vérités mathématiques, dont elle a une connaissance telle « qu'on ne la croirait pas inférieure à la connaissance divine, quant à la certitude objective. » Mais Dieu connaît des propositions innombrables directement, « pat* la simple appréhension de son essence », au lieu que l'homme n'en connaît quelques-unes que par voie objective. Il y a doiic un abîme, et quant à la manière de connaître et quant à la multitude des choses connues, entre notre intellect et l'intellect divin. Il ne faut pourtant pas mépriser absolument l'inteUigence humaine, qui a compris, recherché ou imaginé tant de choses admirables : « elle est une œuvre de Dieu, et une œuvre très excellente ».

Toute la vie de Galilée lui-môme est la meilleure illustration de cette belle pensée.

Biographie et Bibliographie. — Outre les deux vies de Vivi\Ni et de Gherardini, il y a des vies de Galilée par Drinkwater, Londres, 1829 ; par Nelli, Vita c commerclo letterario di Galileo Galilel, Lausanne, 1793 ; une biographie par Arago, une autre par le vicomte de Falloux, dans le Correspondant, 1847. Pour la première partie de la vie de Galilée, V. surtout Antonio Favaro, Galileo Galilei e lo studio di Padova, 2 volumes, Firenze, 1883.

Les éditions générales des œuvres de Galilée, autres que l'édition nationale, publiée depuis 1890, sous la direction de M. Favaro, sont celles de Bologne, 1656, en 2 forts volumes ; de Padoue, 1744, en 4 volumes; do Milan, 1808- 1811, en 13 volumes; de Florence, 1842-1856, en 16 volumes.

1, I. Voyez sur l'œuvre mécanique de Galilée, P. Duhem, les Origines de la Statique, 2 volumes, 1905-1906. M. Duhem (I, p. 261) juge que, sur certains points, Galilée ne s'était pas encore dégagé des idées péripatéticiennes : « Jamais Galilée n'a cessé de croire à l'axiome péripatéticien qui proclamait la proportionnalité enti-e la force et la vitesse. » Selon le même auteur, la statique de Galilée est en retard, sur plusieurs questions, par rapport à celle du « précurseur de Léonard de Vinci ». Lagrange loue l'œuvre mécanique de Galilée et, en particulier, sa notion du « moment », dans la première section de sa. Mécanique analytique. — Le concept de masse, avons-nous dit, n'est pas encore dégagé chez Galilée ; on trouve pourtant chez lui l'idée de « quantité de matière » ; témoin cette phrase de sa mécanique : La gravité « est la propension des corps à se mouvoir en bas, causée par la plus ou moins grande quantité de matière (copia di riiateria) qui les constitue. «

I, II. M. Ernst Mach, dans son ouvrage La Mécanique,

exposé historique et critique de son déceloppement, Paris, 1904 (p. 482 et suiv.), explique d'une façon assez originale la formation du concept d'inertie chez' Galilée. — Voir aussi C. Newmann, die Principien der Galilei-Neicton'schen Théorie, Leipzig, 1870.

I, m. Sur la lampe de Pise, V. le Magasin pittoresque, 1873, p. 284. — Sur l'invention du Thermoscope, V. Fa- VARO, Gai. e lo studio di Padova, I, chap. viii. — Sur le système métrique de Burattini, V. Annales internationales d'histoire, Congrès de Paris, 1900, Mémoire de M. Facaro.

I, IV. La manière dont Galilée a traité de la résistance des solides a été critiquée par le mécanicien français de La Hire. Ce savant dit dans son Traité de Mécanique, 1729, p. 319, que Galilée a expliqué la résistance des solides en considérant toutes les particules des corps comme unies par des liens qui résistent ensemble à l'effort et « qui ne sauraient prêter » ; que M. Mariotte admet que «ces liens peuvent prêter ou s'allonger jusqu'à un certain point avant que de se rompre », et que cette supposition correspond mieux que celle de Galilée à l'expérience.

Au sujet de la pesanteur de l'air et de l'expérience du Puy-de-Dôme, sur les travaux qui ont précédé cette expérience, et sur la question agitée en ces derniers temps, de savoir à qui en revient l'idée, V. Duhem, Le P. Marin Mersenne et la pesanteur de l'air, Revue Générale des Sciences, 1906.

Galilée s'est aussi occupé en physique de l'aimant (cf. p. 45), et de la théorie des sons musicaux, dans le premier dialogue sur les deux sciences nouvelles.

I, v. — Il y a de nombreuses considérations sur l'infînitude dans les dialogues du sr/stème du monde. Galilée, en quittant Padoue projetait d'écrire un traité de compositione continui ; Libri {Journal des Savants, 1840) a pensé que c'était un essai sur la théorie des indivisibles. — Le P. Bonaventura Cavalieri, dont les travaux sur les indivisibles sont si importants, fut un ami de Galilée (V. notre Leibniz, p. 5 et 6).

II, I. — Pour l'invention de la lunette, V. Favaro, Gai. e lo studio di Padova, I, chap. xi.

II, II. — V. Jean Mascart, la Découcerte de l'anneau de Saturne par Huygens {Revue du mois, 1906). — L'étoile temporaire de 1572 a été l'objet d'un long mémoire de Tycho-Brahé.

II, m. — Pour les opinions des Pythagoriciens, V. Paul

Tannery, Recherches sur l'histoire de Vastrononiie ancienne, Paris, 1893. — Kepler tint Galilée en haute estime, et cette estime fut réciproque. Des lettres de Galilée à Julien de Médicis, datées de 1610 et 1611, dans lesquelles il fait part de ses découvertes sur Saturne et sur Vénus, sont citées par Kepler dans la préface de sa Dioptriqae .

III, I. — La bibliographie du procès de Galilée est considérable. Les documents du procès ont été publiés par Berti, en 1876 : // processo originale di Galileo Ga.lilei, pubblicaio per la prima volta, da Domenico Berti, Roma. Cet ouvrage a été analysé dans la Revue des Deux Mondes par M. Mézières (Cf. Magasin Pittoresque, 1877, article où se trouve une gravure représentant le tombeau de Galilée). — M. Gaston Sortais a, dans la présente collection, consacré une étude spéciale au Procès deGalilée, Bloud, n' 37L — Le mot célèbre e pure si niuove ne pàrsilt pas historique.

III, II. — Sur la philosophie de Galilée, V. l'article de Th. -H. Martin dans le Dictionnaire des sciences philosophiques de Franck. Je ne sais pourquoi cet auteur donne beaucoup d'importance aux causes finales dans la philosophie de Galilée. — V. aussi des études de Berti.

TABLE DES MATIÈf '^.S

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