DEUXIÈME PARTIE
Astronomie.
La Lunette.
1. Les antécédents. — Buffon et d'autres auteurs du xviii^ siècle, comme le comte de Caylus, ont cru que les anciens avaient possédé des appareils télescopiques. Cette opinion, émise à diverses reprises, n'a jamais été appuyée d'arguments bien solides. Th. -H. Martin l'a discutée dans un mémoire sur les instruments d'optique faussement attribués aux anciens par quelques savants modernes. Les anciens ont fait usage de tubes visuels, mais non munis de lentilles, et simplement destinés à arrêter la lumière diffuse. Aristote parle dans le De Generatione animalium, d'un tube, aùXoç, qui permet de voir de loin. Galilée remarque {Dialogue sur les deux grands systèmes) qu'il doit s'agir ici du même phénomène, par lequel il est possible de
voir en plein jour les étoiles du fond d'un puits. Les anciens ont connu les miroirs polis et métalliques ; mais ils n'ont pas connu les lentilles de verre. Plus sûrement encore, ils ont ignoré l'agencement méthodique de lentilles ou de miroirs dans un tube qui constitue le télescope.
D'après une légende, Ptolémée Evergète fît placer sur le phare d'Alexandrie un instrument qui permettait d'apercevoir les vaisseaux à cent lieues de distance. Cette légende antique reparut au xvii® siècle. Le mécanicien italien Tite-Live Burattini, dans une lettre du 7 octobre 1672, raconte qu'il existait alors à Raguse un appareil télescopique, que la tradition faisait remonter à Archimède. C'aurait été une sorte de tambour ouvert dans lequel on apercevait l'image en regardant de côté, par réflexion sur un miroir incliné placé au fond du tube. Mais on ne peut se tenir assuré, par ce seul témoignage, de l'existence d'un semblable instrument.
2. Linvention du télescope. — Les lunettes simples avaient été inventées à la fin du xiii® siècle ou au commencement du xiv^ par Salvino degliArmati. Depuis lors plusieurs chercheurs eurent l'idée que l'on pourrait essayer des combinaisons de verres ; Girolamo Fracastoro, Lorenzo Digges, Jean-Baptiste délia Porta entrevirent cette voie. Il est même probable que le célèbre archevêque de Spalato, de Dominis, a eu de bonne heure la conception nette du télescope ; mais il ne la réalisa pas.
Ce n'est que vers 1608 que la lunette d'approche commença à se répandre en Europe. La priorité de l'invention est disputée entre Zaccaria Jansen et Henri Lippersheim, de Middelbourg ; après eux seulement doit venir Jacob Metius d'Alkmaer, que Huyghens et Descartes ont mentionné comme l'inventeur du télescope.
Le Mercure Français annonça en ces termes l'appareil nouveau : « Cette invention est venue de Middelbourg en Zélande, où un lunetier pauvre homme fit présent d'une paire de lunettes qu'il a faites, au
prince Maurice [de Nassau] environ le mois de septembre de l'an dernier passé [1608] , avec lesquelles on voit distinctement jusques à trois et quatre lieues au loin, comme si on était à cent pas près. » Le prince envoya l'instrument au Conseil des Etats, avec une lettre qui portait : « Par ces lunettes vous verrez les tromperies de votre ennemi. » L'année suivante, 1609, les lunettes se vendaient à Paris, d'après le Mercure Français qui les décrit ainsi : « Aux deux bouts d'un tuyau de fer-blanc rond et long d'un pied, il y a deux verreries. Pour regarder ce que l'on veut voir, on ferme un œil, et à l'autre, on en approche la lunette, avec laquelle on reconnaît une personne de demi-lieue. »
3. La part de Galilée dans V invention du télescope. — Bien que Galilée n'ait pas été le premier à construire des lunettes, c'est son nom qui est resté a taché, dans la mémoire du public, à cette invention ; et cet honneur lui est assez justement dû tant en raison de la perfection des lunettes qu'il construisit, que de l'usage admirable qu'il en sut faire. Il a luimême en trois endroits fait valoir ses titres en cette affaire, en se servant surtout de cet argument que les Hollandais avaient inventé le télescope par hasard, au lieu qu'il Tavait réinventé par le raisonnement : « Le Hollandais, premier inventeur du télescope, dit-il dans le Saggiatore, était un simple maestro d'occhiali (opticien) ordinaire qui, par hasard, en maniant des verres de plusieurs sortes, se trouva regarder en même temps à travers deux, l'un convexe et l'autre concave, placés à des distances différentes de l'œil, et de cette façon observa l'effet qui s'ensuivit, et trouva l'instrument. » Il paraît exact que Galilée construisit son télescope sans avoir eu de modèle sous les yeux, et d'après une simple description, très brève, de la lunette hollandaise. Le raisonnement qu'il se vante d'avoir tenu pour réinventer l'appareil, n'est pas au reste bien difficile. L'artifice, se dit-il, ne pouvait être dû à un verre seul, puisque les verres concaves diminuent les objets, et que les convexes les grossissent, mais les troublent ; il ne pouvait provenir non plus de deux verres concaves
OU de deux convexes ; il fallait donc qu'il vînt de la combinaison de deux verres concave et convexe.
Il y a évidemment moins de mérite dans ce raisonnement, que dans la perfection que Galilée apporta à la construction de son instrument, perfection attestée par les témoignages contemporains et par le parti que luimême en tira. Le premier télescope de Galilée date de 1609 ; il l'appela d'abord cannochiale ou simplement occhiale; le nom de telescopio qu'il adopta plus tard, est dû au prince Federico Cesi. C'est à Padoue que le savant construisit cette première lunette ; il en fit ensuite une autre plus parfaite, qu'il présenta à Venise à Sa Sérénissime Seigneurie et à tout le Sénat. On s'émerveilla ; on se divenit à regarder les vaisseaux, du plus haut campanile. Galilée fit hommage de la lunette au prince ; celui-ci le remercia en doublant son traitement.
Nous n'avons pas de description détaillée du télescope de Galilée. Le savant le définit sommairement dans son Saggiatore : il se composait de deux lentilles, l'une convexe ou plan convexe pour objectif, l'autre concave ou plan concave pour oculaire, placées aux extrémités d'un tube. Galilée n'avait pas une idée nette de la marche des rayons lumineux ; il savait seulement d'une façon générale que la lentille convexe réunit les rayons et que la lentille concave les disperse. Quant au grossissement qu'il pouvait obtenir avec le télescope qui lui servit à faire ses observations, on croit qu'il était d'une trentaine de diamètres.
Les découvertes astronomiques.
Dès que Galilée fut en possession de sa lunette, il la tourna vers le ciel ; et au lieu du ciel visible à nos yeux, il vit un ciel nouveau, celui de l'astronomie moderne,
succédant à celui de l'antiquité et de la scolastique. Il ne fut certes pas seul à faire des observations ; beaucoup de savants se hâtèrent d'appliquer aux mêmes recherches l'instrument nouvellement découvert ; mais Galilée, comme dit un correspondant, « a été le premier à monter à l'échelle, et c'est lui qui a remporté la couronne murale dans cet assaut vers le firmament. »
Notre savant annonça ses découvertes dans quelques lettres et dans le traité Sydereus Nuntius, en mars 1610. On peut les énumérer ainsi :
1. — D'abord le ciel apparut couvert d'innombrables étoiles fixes, qui se distinguèrent des planètes au télescope, parce qu'elles n'augmentèrent pas de volume, tandis que les planètes apparurent comme des petits disques, des « globules ronds » ou des « lunules » ; ces étoiles fixes étaient toujours entourées d'un rayonnement. Elles se montrèrent par dizaines entre les grosses étoiles visibles à l'œil nu, qui composaient les anciennes constellations ; on vuit, dans le traité de Galilée, la carte ainsi accrue d'Orion et des Pléiades.
2. — La voie lactée, la Galaxia, qui avait été l'objet de tant de discussions entre les savants, et sur laquelle les poètes avaient forgé tant de fables, fat vue comme un innombrable amas d'étoiles, en quelque endroit qu'on dirigeât le télescope. D'autres nébuleuses furent résolues de la même manière, notanriment celle d'Orion et la nébuleuse Prœsepe.
3. — La lune, répondant à Tidée que se formaient d'elle les Pythagoriciens — selon Galilée lui-même, — se montra « comme une autre terre », avec sa surface pleine de cavités et de boursouflures, et ses taches obscures ou divers philosophes ont voulu voir des mers. Notre satellite était bien éclairé par le soleil ; il n'était pas ni lumineux par lui-même, ni de substance transparente, comme on avait pu le croire jusqu'au début du XVII® siècle. Galilée examina les sommets de ses montagnes, qui apparaissaient un peu à l'intérieur du croissant comme des points lumineux émergeant de l'ombre. Il calcula leur hauteur qu'il trouva plus grande que celle des montagnes terrestres. Par l'examen des
sommets situés vers le bord extérieur du disque, il acquit peu à peu la connaissance de la libration. li s'intéressa au phénomène de la lumière cendrée, qu'il appelle lumière secondaire ; c'est cette clarté faible qui paraît sur la lune quand elle est près de sa conjonction avec le soleil. Galilée l'explique dans sa troisième lettre sur les Taches solaires, 1612, par la réflexion des rayons solaires. Dans sa vieillesse, il écrivit sur le même sujet au prince de Toscane, à propos du livre Liteosforo de Fort un io Liceti.
4. — Le soleil ayant été observé dans une chambre noire, au moyen de son image formée par la lunette, et recueillie sur un écran, Galilée vit sur son disque des taches dont il suivit attentivement la rotation. Il constata qu'elles n'étaient pas dans l'atmosphère terrestre, qu'elles appartenaient bien a'i soleil, qu'elles tournaient avec lui et étaient situées sur sa surface même. Il écrivit sur cette question trois longues lettres, délie macchie solari, des taches solaires, auxquelles il joignit des dessins, représentant jour par jour les observations faites par lui en juin et juillet 1612. Cette même année une grosse tache fut visible à l'oeil nu, du 19 au 21 août.
5. — La planète Vénus, quand elle est située sous le soleil, se montre en forme de croissant, comme la lune, cornicolata. Copernic avait prévu qu'il en devait être ainsi. Cette planète apparut beaucoup plus petite qu'on ne le croyait, présentant d'ailleurs de fortes différences de grosseurs suivant qu'elle était plus près ou plus loin. Elle n'était pas lumineuse par elle-même ; elle recevait la lumière du soleil, dont l'éclairage produisait sur elle des phases analogues à celles de la lune. L'argument tiré de cette planète fut un des plus importants pour l'établissement du système copernicien.
6. — Tournant autour de la planète Jupiter, furent aperçus ses quatre satellites ; Galilée, qui les signala le premier, leur donna le nom de planètes de Médicis. Il les vit pour la première fois le 16 janvier 1610, au nombre de trois ; il les prit d'abord pour des fixes ; mais, les jours suivants, il les vit évoluer autour de
Jupiter ; le 14 janvier, il aperçut le quatrième satellite. Il les observa jusqu'au 2 mars ; il put ensuite prédire leur marche jour par jour pour les mois de mars et d'avril 1613.
7. — Enfin notre savant entrevit Tanneau de la planète Saturne, sans parvenir à se rendre compte de ce que c'était. Il envoya à Kepler un anagramme signifiant qu'il voyait Saturne « à trois corps ». Puis ces apparences s'évanouirent ; il résume avec émotion cette série d^observations restées pour lui énigmatiques, dans ce passage de la troisième lettre sur « les taches solaires » :
« J'ai déjà écrit comment, il y a environ trois ans, je découvris que Saturne était à trois corps (tricorporeo), c'est-à-dire un agrégat de trois étoiles disposées suivant une ligne droite parallèle à la ligne équinoxiale, l'étoile du milieu étant beaucoup plus grande que les deux latérales ; je crus ces étoiles immobiles », parce qu'elles paraissaient si proches à la première observation que le moindre mouvement devait les faire se toucher. Or elles étaient demeurées sans changement pendant près de deux ans. « Cette année, vers le solstice d'été, j'ai encore revu Saturne « triforme » ; puis, ayant négligé de l'observer pendant plus de deux mois, car je ne doutais plus de sa constance, et l'ayant de nouveau regardé ces jours-ci, je l'ai retrouvé solitaire, sans l'assistance des deux étoiles accoutumées... Que dire d'une si étrange métamorphose ? Les deux étoiles mineures se sont-elles consumées comme les taches solaires ? Ont-elles fui tout d'un coup ? Saturne a-t-il dévoré ses propres enfants ? Ou bien est-elle illusoire, cette apparence par laquelle les verres m'ont trompé, moi avec tant d'autres qui ont souvent fait la même observation ? » L'explication de ces apparences présentées par Saturne, devait être donnée par Huyghen s.
Le système du Monde.
1. — Ces résultats des observations astronomiques étaient autant d'éléments nouveaux introduits dans le grand problème du système du monde. Pour des esprits libres de préjugés et que l'habitude n'eût point entravés, il eût été possible dès lors de choisir définitivement entre les deux solutions alors connues de ce problème : celle qui dominait dans les écoles avec le péripatétisme, la solution géocentrique de Ptolémée, et celle de Copernic, la solution héliocentrique. Mais la question astronomique se trouvait mêlée à des thèses philosophiques et à des croyances religieuses, où elle s'embarrassa, tandis que des habitudes d'esprit invétérées ôtèrent à beaucoup de personnes la vue nette de la vérité physique. Le génie de Galilée se montra, dans cette circonstance, très libre, très juste et très clairvoyant ; son caractère apparut actif et hardi ; sa dialectique fut vive, abondante, pleine de ressources.
Notre philosophe n'avaitd'ailleurs pas attendu l'invention du télescope pour se rallier au système de Copernic. S'étant de bonne heure émancipé de l'autorité d'Aristote, il ne devait pas avoir de peine à rejeter celle de Ptolémée qui était associé au Stagirite dans l'esprit des scolastiques. Dès 1604, une occasion d'attaquer la thèse péripatéticienne de l'inaltérabilité du ciel, lui fut offerte par l'apparition d'une étoile temporaire très brillante, dans le voisinage de Mars et de Jupiter.
En 1572, une autre étoile était apparue, et elle avait donné lieu déjà à de vives discussions. Le ciel selon Aristote, n'étant pas soumis à la génération et à la corruption, comment un astre y pouvait-il naître ? Les scolastiques, dans ces deux cas, essayèrent de soutenir que les astres nouveaux étaient situés au-dessous
de la (( sphère élémentaire ». Mais Galilée montre, pour l'étoile de 1604, que la constance de sa position la classait bien parmi les fixes. Les comètes lui fournirent un argument analogue qui se précisa plus tard.
Dès que le télescope lui eut fait découvrir les taches solaires, il renouvela ses attaques contre la doctrine de l'inaltérabilité En vain les défenseurs du péripatétisme essayèrent-ils de la défendre par divers expédients. Le P. Scheiner proposa de voir dans les taches un amas de petites étoiles. Mais elles n'en étaient pas moins variables ; on les voyait se former, grandir et diminuer. « Il sera bon, écrit alors Galilée, dans la deuxième lettre sur les taches solaires, que dans l'avenir on prête l'oreille à ces philosophes qui ont jugé de la substance céleste autrement qu'Aristote, et desquels Aristote lui-même ne se serait pas éloigné, s'il avait connu les expériences de notre temps, puisque non seulement il a admis les expériences manifestes comme un des moyens propres à conclure dans les problèmes naturels, mais qu'encore il leur a donné le premier rang. Si donc il donne pour preuve de l'immutabilité du ciel qu'on n'y avait pas constaté d'altération dans les temps jusque-là écoulés, il est bien à croire qu'ayant été témoin de ce qui nous est manifesté, il aurait suivi l'opinion contraire, à laquelle nous sommes appelés par de si admirables découvertes. » / Mais c'est surtout dans son célèbre dialogue des Deux Systèmes du monde que notre philosophe expose avec ampleur ses arguments en faveur du système copernicien, répond aux objections et renverse la thèse contraire.
Ce bel ouvrage, divisé en quatre journées, fut publié en 1632, à une époque où la thèse de Copernic avait été condamnée par le Saint-Office. Galilée, il est vrai, ne conclut pas, en son nom propre, en faveur de cette thèse ; mais de toute la discussion, qui est menée avec beaucoup de verve, de loyauté et d'entrain, ressort avec évidence l'énorme supériorité du système héliocentrique.
On trouve dans ce dialoguedes idées qui sont devenues pour nous de véritables habitudes, comme étaient certaines thèses d'Aristote pour les scolastiques d'alors ;
d'autres qui sont oubliées aujourd'hui, par suite des efforts mêmes de Galilée qui les réfute longuement ; et parfois, comme beaucoup de questions sont remuées, certains aperçus ou problèmes assez originaux, qui donnent du charme au dialogue, et sur lesquels on pourrait encore aujourd'hui méditer ou discuter.
2. — Résumons les principales objections que formaient les péripatéticiens contre la thèse de Copernic, avec les réponses que leur fait Galilée. — Les interlocuteurs du dialogue sont Salviaii, Sagredo et Simplicius. Une des premières objections que rapporte Salviati contre la mobihté de la terre et qu'il attribue à Aristote et à Ptolémée, consiste en ce que tous les objets de la surface terrestre, le3 pierres, les bêtes, les hummes seraient projetés en l'air, que les édifices et les cités seraient ruinés si le mouvement commençait, ou impossibles à construire, s'il était éternel, cela à cause de la force centrifuge « qui naît dans les mouvements de rotation rapides ». C'est Salviati lui-même qui répond à la question en des termes assez compliqués et à l'aide d'une démonstration géométrique assez longue. Le fond de sa réponse est toutefois simple, et il est ce qu'il doit être : Salviati considère la projection qui se ferait selon la tangente au cercle de rotation, et il explique que la pesanteur, à chaque instant, maintient l'objet sur la terre. La considération de la force centrifuge le long du rayon eût été plus commode ; mais la mécanique d'alors n'en n'avait pas l'idée d'une façon claire. A la suite de cette discussion, un interlocuteur émet une idée assez singulière. Il suppose' un boulet de canon tombant de la concavité de la sphère de la lune, et il imagine que, d'après Copernic, ce boulet viendrait au centre de la terre en suivant la même verticale et, par conséquent, eu égard au mouvement diurne, en décrivant une spirale conique.
Cette remarque ne constitue pas, dans l'esprit de celui qui la présente, une objection formelle contre le système copernicien, mais seulement une objection de tendance : la bizarrerie de la conception doit prévenir l'esprit contre le système. Au point de vue historique,
le passage nous semble intéressant : n'est-ce pas lui qui aurait fourni à Newton l'idée d'une chute à partir de la lune, plutôt que la vue d'un fruit se détachant d'un pommier ? D'ailleurs les interlocuteurs du dialogue galiléen ne paraissent pas convaincus que cette chute aurait lieu ; Salviati dit, d'après Copernic, que la propension des corps à suivre le mouvement de la terre, doit être limitée à quelque surface sphérique.
Une autre grande objection contre la rotation diurne de la terre est tirée de l'expérience commune : nous ne sentons pas ce mouvement. Salviati répond cette fois très simplement que « le mouvement commun à nous-mêmes et aux autres mobiles, est comme s'il n'était pas ». Il illustre cette idée par quelques exemples ; ainsi un vase plein d'eau est porté sur un navire ; si l'on y fait tomber doucement une petite balle de cire, elle tombera au fond du vase, au même point que si le navire ne bougeait pas.
Simplicius insiste et dit que si la terre se mouvait, son mouvement serait cause d'un vent violent et incessant ; car selon Copernic, l'air doit être entraîné avec la terre. Salviati, sans se troubler de ce qu'il peut y avoir de délicat dans la façon dont se fait cet entraînement, répond que si l'air nous touche toujours par les mêmes parties, nous ne le sentons pas. Simplicius essaie une distinction intéressante, en demandant si notre mouvement, quand nous sommes emportés avec la terre est interne, si la cause en est en nous, ou bien s'il est externe, communiqué par le corps de la trrre. Salviati ne s'arrête pas à ce subtil problème, et se contente d'affirmer que, dans les deux cas, nous ne devons pas sentir le mouvement ; il faudrait, pour qu'il devienne sensible que le globe terrestre se heurtât à quelque obstacle.
Un paradoxe, d'apparence un peu grossière aujourd'hui, est proposé par un des interlocuteurs : un boulet de canon lancé vers l'occident devrait aller plus loin que lancé vers l'orient ; parce que, dans le premier cas, le canon, emporté par le globe, marche en sens contraire du boulet. Ptolémée avait déjà dit que, dans
l'hypothèse de la rotation terrestre, les corps projetés, les nuées et les animaux, paraîtraient avoir un mouvement contraire à celui de la terre.
Ces divers opposants n'avaient pas connaissance de l'inertie. Galilée qui en a déjà une notion assez nette, leur répond, par la bouche de Salviati, du mieux qu'il peut.
Vient ensuite un argument de genre tout scolastique dont l'intérêt nous échappe : un corps simple comme la terre ne peut pas se mouvoir de trois mouvements différents ; on ne comprend pas qu'un même principe naturel produise trois mouvements distincts. Plus naïve est l'objection tirée du trouble que le système de Copernic apporte dans l'univers d'Aristote, et de la différence que ce système établit entre des astres, planètes et étoiles fixes, que l'on était habitué à considérer comme d'une égale dignité.
Une autre objection consistait en ce que la lune constituait une anomalie dans le système de Ptolémée, puisqu'elle était seule à tourner autour d'une planète. La découverte des satellites de Jupiter fit tomber cette objection.
Enfin Tycho-Brahé en avait soulevé une contre le mouvement annuel de notre globe : à savoir l'élévation invariable du pôle ; il lui semblait que la position delà polaire eût du changer tandis que la terre se déplaçait sur son orbite. Galilée explique que, d'après Copernic, l'axe de la terre se déplace parallèlement à lui-même, et que l'extrême éloignement des étoiles fixes rend leurs variations de position par rapport à notre globe à peu près imperceptibles.
A propos de la fixité de l'axe terrestre, une théorie assez curieuse est relatée : celle de Guillaume Gilbert qui considère le globe comme un gradd aimant toujours attiré vers un même point du ciel.
Les interlocuteurs du dialogue développent cette théorie avec sympathie. Elle représente l'enfance de doctrines qui se sont fait jour de notre temps, d'après lesquelles les mouvements sidéraux seraient dus a des influences électro-magnétiques.
3. ~ Telles étaient les objections contre le mouvement de la terre. Les preuves directes de ce mouvement, rapportées dans l'écrit de Galilée, sont les suivantes. On remarquera qu'elles s'appliquent presque toutes au mouvement annuel de la terre autour du soleil. Le mouvement diurne de notre globe sur luimême n'a reçu de preuve directe que fort tard, par l'expérience du pendule de Foucault ; jusque-là, cette rotation diurne se présentait dans la théorie héliocentrique comme un postulat que tout le reste du système vérifiait. Le moins faible des arguments que l'on pouvait y appliquer d'une façon immédiate était l'argument de simplicité fourni par Kepler : Il est plus simple de laisser la sphère des fixes sans mouvement que de la mouvoir entière avec une vitesse immense.
Le système héliocentrique était prouvé d'abord, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, pour la planète Vénus par ses phases visibles au télescope, ensuite par les variations de sa grandeur, allant de 1 à 6, qui prouvaient que sa distance à la terre variait beaucoup, contrairement à ce qui aurait lieu dans le système géocentrique. Au reste, comme les planètes Vénus et Mercure s'éloignent peu du soleil, la simple observation de leurs mouvements suffit pour établir qu'elles tournent autour de cet astre.
GaHlée applique, un peu par voie de déduction, à Mercure ce qu'il constate au sujet de Vénus, car Mercure est difficile à observer si ce n'est lorsqu'il se trouve à sa plus grande distance du soleil ; le reste du temps, il est si proche de l'astre que l'irradiation empêche d'en apprécier la grandeur.
Pour les trois planètes supérieures, Mars, Jupiter et Saturne, il était visible qu'elles se rapprochaient le plus de la terre lorsqu'elles venaient en opposition avec le soleil, et qu'elles s'en éloignaient le plus dans les conjonctions ; elles ne pouvaient donc pas tourner autour de la terre comme centre.
L'argument de simphcité était aussi considéré comme un argument très fort en faveur de tout l'ensemble du système copernicien. Copernic, tout comme Ptolémée,
observe un des interlocuteurs du dialogue, a cherché à « expliquer les apparences » du monde ; mais il a pensé qu'entre toutes les hypothèses, l'hypothèse vraie les expliquerait le mieux. Il y avait dans le système de Ptolémée des vices graves ; l'idée de quelques pythagoriciens, que le mouvement annuel appartenait à la terre, permettait de remédier à ces vices. Parmi ceux-ci le plus grave était la complication du système : des astres s'y meuvent irrégulièrement autour de quelque autre point ; les planètes vont tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre ; elles s'arrêtent et rétrogradent, etc. Le seul mouvement de rotation annuel de la terre permet, dit Salviati, d'expliquer toutes ces apparences complexes, et c'est là à ses yeux le meilleur argument.
Galilée a beaucoup goûté une autre preuve qu'il tirait des taches solaires : les taches, en passant sur la surface de l'astre décrivent un arc de courbe dont la convexité se montre tournée tantôt en haut, tantôt en bas. Cela s'explique facilement si l'on suppose l'axe de rotation du soleil incliné sur l'écliptique, et le soleil vu tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, par suite du déplacement de la terre sur son orbite.
Enfin notre philosophe présente un argument faux tiré des marées ; il les croit dues au mouvement propre de notre globe. Toute la quatrième journée de son dialogue est consacrée à cette thèse.
Cet imposant ensemble de preuves que nous venons de résumer n'assura pas encore le triomphe du système copernicien, surtout dans les nations latines. Le péripatétisme se défendit, comme nous allons maintenant le raconter. Le sentiment vulgaire répugna encore longtemps à admettre lidée d'une terre deux et trois fois mobile ; mais cette sorte de résistance intéresse moins l'histoire des sciences que l'étude de la psychologie populaire. Dans les nations non latines, la théorie copernicienne rencontra moins d'entraves ; et c'est dans une atmosphère très calme que Newton travailla à en compléter l'harmonie par l'introduction du principe de la gravitation.