DANS LA RÉNOVATION DES SCIENCES
AU XVII e SIÈCLE.
INTRODUCTION
Les noms de Galilée, de Bacon et de Descartes sont généralement rattachés à la réforme qui a été le point de départ des sciences modernes ; mais la part faite à chacun de ces grands hommes a singulièrement varié suivant les pays, suivant les époques, suivant les juges.
En Italie on appelle méthode de Galilée ce qu’en Angleterre, et souvent aussi en France, on désigne sous le nom de philosophie de Bacon.
En France, le discours sur la méthode de Descartes a été signalé comme la base sur laquelle se sont construites les sciences modernes.
Montucla, appréciant d’une manière générale les œuvres de Descartes, dit « que, si l’on n’y trouve pas
» toujours la vérité, on ne peut y méconnaître le gé- » nie et ce qui caractérise cette noble liberté qui fait » profession de ne rien admettre qui ne soit examiné » sans préjugés et d’après de solides principes. C’est » surtout par là, ajoute l’historien célèbre, que Des- » cartes a contribué à l’avancement de la philosophie. » Galilée et Bacon avaient commencé à affranchir » l’esprit humain, mais c’est le philosophe français » qui a achevé de lui rendre la liberté et qui a hâté » la révolution (1) . »
Ce jugement, vrai dans sa portée la plus générale, est loin de suffire pour la détermination historique des titres réels de chacun de ces grands hommes. Aux yeux de Montucla lui-même, il comportait des restrictions.
Car s’il a cru pouvoir dire de Descartes, considéré comme géomètre, qu’il a jeté les fondements des découvertes qui ont illustré les Newton et les Leibnitz (2), il n’a pas hésité à reconnaître, en ce qui touche les lois du mouvement, « que la solide phy- » sique a sur ce sujet plus d'obligation à Galilée qu’à » Descartes, et que la manière de raisonner du philo - » soplie florentin était bien plus saine et bien plus » propre à amener la grande révolution que cette » science éprouva peu de temps après, que celle du
(1) Hist. des math., t. II, p. 113.
(2) Ibid., p. 112.
INTRODUCTION
» philosophe français, trop porté à chercher dans la » métaphysique des principes que l’expérience seule » devait donner.
» J’ose même dire, ajoute Montucla, que si quel- » qu’un mérite le nom de précurseur de Newton, c’est » bien plutôt Galilée que Descartes (1) . »
11 y a quelques années, au moment de débats animés sur la valeur des méthodes et sur les véritables principes de la science, pendant que, sous prétexte de matérialisme et de spiritualisme, on opposait l’induction Baconienne à la déduction Cartésienne, j’ai été frappé de l’oubli dans lequel étaient laissés le nom de Galilée et sa participation à la rénovation des sciences au xvn* siècle.
Il m’a paru que la question historique de la part à attribuer à chacun de ces trois grands hommes, dans la réforme qui s’accomplit, sous leur influence, entre la naissance de Bacon en 1561 et la mort de Descartes en 1650, avait une réelle importance et ne manquait pas d’opportunité.
L’Institut avait en quelque sorte consacré la prééminence de Descartes en faisant par le concours un appel auquel ont répondu les œuvres remarquables de Bordas Demoulin et Renouvier.
La part de Bacon était faite avec autorité par M. Rémusat dans sa judicieuse et consciencieuse
(1) Hist. des math., t. II, p 191.
étude sur la vie et les travaux du philosophe anglais.
En ce qui touche Galilée, l’intérêt des publications les plus récentes s’était principalement porté sur les questions historiques se rapportant à son procès.
Les prétentions de positivisme, et diverses publications importantes, telles que celles de Whevveell en Angleterre, et de Cournot en France, attestaient la persistance dans le monde savant de cette aspiration à la détermination des véritables fondements de la science, qui, de Kant jusqu’à nos jours, n’a pas cessé
de caractériser les tendances de l’esprit moderne.
C’est sous l’influence de cette préoccupation, à laquelle, en ce qui se rapporte principalement à la méthode à appliquer aux sciences biologiques, je ne pouvais demeurer étranger, qu’est née la première pensée d'une œuvre qui, même après des développements considérables imposés par les nécessités du sujet, a conservé son but essentiel et principal , la détermination exacte de la part à attribuer à Galilée dans la réforme scientifique du xvn e siècle.
Pour mon premier pas dans cette voie, j’ai dû réparer un tort, qui m’était commun avec tant d’autres auteurs, celui de ne pas connaître sufîisamment Galilée.
Les œuvres capitales de Descartes et de Bacon ont été lues et méditées par tout ce qu’il y a d’esprits cultivés et sérieux dans le monde des lettres et des sciences.
INTRODUCTION. 5
Mais qui au dehors de l’Italie a lu les œuvres de Galilée? Presque personne; et pas même, le plus souvent, ceux qui se sont permis de les juger.
Des intérêts de polémique ont, il est vrai, fixé d’une manière constante l’attention sur le nom de Galilée, mais principalement sinon exclusivement à propos de sa condamnation par l’Inquisition.
Ce nom et cette condamnation sont devenus des lieux communs et comme des machines de guerre.
Le savant s’est effacé dans le martyr.
Faire connaître Galilée aussi complètement, aussi exactement que possible, non-seulement dans sa vie et dans ses épreuves, mais encore dans ses œuvres et ses découvertes, c'est ce que, le jugeant utile à tous égards, je n’ai pas hésité à entreprendre, avec l’intention de fournir à mes lecteurs, comme je les ai trouvées pour moi-même, les bases d’une appréciation sérieuse de la part à attribuer à Galilée dans le progrès scientifique.
La diversité vraiment extraordinaire des appréciations qui ont été faites à diverses époques et dans divers écrits, sur le caractère et la conduite de Galilée, sur la réalité de ses découvertes scientifiques, sur la valeur de ses œuvres au point de vue littéraire et même scientifique, démontre la nécessité, pour tout esprit impartial, d’avoir sous les yeux des éléments sûrs de jugement direct.
Que les Italiens, se donnant le rôle en quelque
sorte obligé de panégyristes, aient dépassé par l’expression, dans leur langage imagé et passionné, la mesure que doit s’imposer l’impartiale histoire ; c’est ce qui était à peu près inévitable, et ce que, sans s’en offusquer, loin de Florence et à Paris, on aurait pu simplement s’attacher à éviter soi-même dans ses jugements.
Que dans tous les pays l’intérêt de la défense de l’Église catholique, contre d’incessantes et amères récriminations, ait dû conduire des esprits passionnés à s’obstiner, même sans avoir l’excuse des circonstances et du temps, dans les accusations qui ont motivé la condamnation de Galilée, et même dans la dépréciation de son caractère et de son mérite, c’est ce que, tout en le blâmant, on peut facilement comprendre, et ce qu’on pourrait à la rigueur s’abstenir de réfuter à grand renfort de preuves.
Mais qu’en l’absence de tout motif extérieur ou intérieur emprunté à une passion quelconque, des savants, des historiens, à un ou deux siècles de distance de l’époque où la condamnation de Galilée, question religieuse et politique, comportait toutes les animosités de parti, se soient faits les échos, bien qu’affaiblis, d’accusations d’imprudence, de témérité, de mauvaise foi, qui ont été dirigées contre Galilée, pour justifier l’Inquisition, c’est ce qui ne peut s’expliquer que par une condescendance routinière pour des jugements portés par des autorités suspectes, par une
INTRODUCTION
négligence impardonnable du devoir qui impose à l’historien l’étude approfondie des faits à leur source, et peut-être aussi par des préventions, non complètement pures, ou de malveillance nationale, ou de morgue pédantesque, ou de jalousie de métier.
A défaut de telles raisons, comment comprendre que Montucla et Delambre aient pu s’étonner qu’on ait fait tant de bruit pour la condamnation, d’ailleurs à certains égards motivée, d’une œuvre aussi faible et aussi peu utile que le Dialogue sur les systèmes du monde ?
Ce n’est pas sans des restrictions souvent dépourvues de fondement, et sans des allégations plus ou moins empreintes d’inexactitude, que les appréciateurs, même les plus bienveillants, se sont prononcés sur diverses particularités morales ou scientifiques de la vie et des travaux de Galilée.
Sans doute, aucun de ces savants n’a complètement méconnu l’importance des travaux du philosophe italien.
Il est un point à propos duquel tous se sont unanimement inclinés devant la grandeur de son génie, la fondation de la science du mouvement. Mais il est remarquable que, parmi les savants, ce soient surtout les astronomes qui aient propagé, souvent fort injustement, du temps où il a vécu jusqu’à nos jours, la contestation de ses principales découvertes et la dépréciation de ses titres de gloire.
On a un exemple frappant de cette insuffisance d’impartialité historique, en ce qui concerne Galilée, dans l’une des notices posthumes d’Arago, imparfaites ébauches d’un auteur dont les notices biographiques publiées de son vivant ont manifesté avec tant d’éclat l’association rare du talent d’écrivain au génie scientifique.
Il est juste de reconnaître que, d’après l’autorité de Lagrange, Arago reconnaît dans Galilée un génie extraordinaire, et que lui-même, de sa propre autorité, estime qu’on doit considérer Galilée comme un des plus grands génies gui aient honoré les sciences (1) , et déclare solennellement guil est a ses yeux un des quatre ou cinq plus grands génies scientifiques des temps modernes (2) .
Certes, dans un tel témoignage rendu par un savant, qui a lui-même donné tant de preuves d’un génie éminent, il y a de quoi satisfaire les admirateurs les plus exigeants de Galilée.
Et pourtant, dans cette même notice, l’auteur s’applique à contester à Galilée sa part dans l’invention du thermomètre (3), du microscope (6), du télescope (5) , de l’application du pendule à la mesure du
(1) Couvres (TArogo, t. III, p. 263.
(2) Ibid., p. 281.
(3) Ibid., p. 245.
(4) Ibid., p. 247-248.
(5) Ibid., p. 264.
INTRODUCTION
temps (I) ; il n’admet que comme des on-dit la réalité de ses observations sur les oscillations du pendule dans la cathédrale de Pise (2) , et de ses expériences sur la chute des corps du haut de la tour penchée (3) ; à propos des découvertes exposées dans le A ’uncius sydereas, il affirme que quelques heures auraient pu suffire à toutes les observations que fit Galilée dans les années 1610 et 1611 (4); il refuse d’accorder à Galilée la part que lui-même s’est attribuée dans la découverte des taches solaires et de la rotation du soleil.
Arago n’a pas été touché de la valeur littéraire des œuvres de Galilée. Le Sciggiatorc lui a paru d’une prolixité fatigante (5) .
Il conseille aux observateurs de ne pas perdre leur temps à la lecture du dialogue sur les systèmes du monde.
Quant au caractère moral de Galilée, plusieurs insinuations tendent à le déprécier. Mais il en est une des plus graves et des plus inexcusables.
« On a été étonné avec raison, dit Arago, de ne » trouver le nom de Kepler dans les divers écrits de
(1) Œuvres d' Arago , t. III, p. 290.
(2) Ibid., p. 241.
(3) Ibid., p. 243.
(4) Ibid., p. 245-240.
(5) Ibid., p. 284.
» Galilée qu’à l’occasion de l’explication du phéno- > mène des marées (1) . »
Si Arago avait lu le Dialogue sur le système du monde , il aurait pu constater la citation du nom de Kepler, non-seulement dans la quatrième journée (2) , à propos des marées, mais de plus dans la deuxième (3) et la troisième journée (A) .
L’hommage rendu dans la deuxième journée à la valeur scientifique de Kepler, telle quelle était accréditée dans tout le monde lettré (5), aurait certainement détourné, à propos d’un oubli manquant de réalité, un motif injurieux pour le caractère de Galilée. Et Arago se serait abstenu de défigurer par ces mots : « Il est grand jusqu'à exciter F envie » (6), les paroles de Galilée mises dans la bouche de Salviati pour glorifier Gilbert :
« Je loue sans réserve, j’admire et je jalouse cet « auteur ( Io sommamente laudo, ammiro e invidio » questo autore) pour une conception merveilleuse » qui avait échappé à tant d’esprits sublimes traitant » le même sujet (7). »
(1) Œuvres (VArngo , t. III, p. 291.
(2) Œuvres de Galilée, t. I, p. 439.
(3) Ibid., p. 295.
(4) Ibid., p. 306.
(5) Ibid., p. 295.
(6) Œuvres d’ Arago, t. III, p. 291.
(7) Œuvres de Galilée, 1. 1, p. 439.
INTRODUCTION
La nécessité de faire mieux et plus exactement connaître Galilée à tous les points de vue, me paraît suffisamment justifiée par ces exemples. Certes, il appartient à l’histoire de relever les erreurs et les fautes même chez les hommes les plus grands.
Sous ce point de vue, à coup sûr, la gloire de Galilée ne sera pas trouvée sans taches; il en a luimême montré dans le soleil. Mais elle ne redoute pas la plus minutieuse observation. Et il est temps de débarrasser l’histoire de ce grand homme de tout ce que la passion ou la négligence y ont introduit d’appréciations inexactes et injustes.
C’est ce que je me suis proposé de faire dans la première partie de cet ouvrage , consacrée à l’exposé historique de la vie et des travaux de Galilée.
Ce sujet s’est naturellement partagé en trois périodes, celles qui ont précédé, accompagné ou suivi l’époque principale de la vie de Galilée, son procès et sa condamnation.
L’importance historique de ce principal épisode de la biographie du grand homme, sujet de tant de débats obstinés, de tant de jugements contradictoires, ne m’a pas permis de restreindre les développements indispensables à une saine et équitable appréciation des hommes et des choses.
A ce grave et intéressant sujet se rattachent des questions délicates, dont les solutions ont fréquem-
ment subi la pression, soit d’intérêts respectables, soit de passions condamnables.
J’ai cherché en les traitant à me maintenir dans les calmes et sereines régions de l’impartialité historique.
Non pas que j’aie cru pouvoir condescendre à aucune concession non légitimée par un devoir d’équité, ni consentir ou à l’abandon des droits de la liberté d’examen ou à l’énervation de la critique historique. Mais je me suis attaché, toutes les fois que le blâme des personnes ou des choses m’a paru imposé par la conscience, de le rendre acceptable à tout esprit impartial : pour le fond, par la mesure dans les appréciations; pour la forme, par la modération dans le langage.
A un autre point de vue, celui de la discussion des titres scientifiques contestés, je me suis trouvé en face du devoir de ne pas abandonner les droits de Galilée, et de la difficulté de les soutenir avec toute l’autorité d’une parfaite compétence. Dans cette situation, je me suis appliqué à ne marcher qu’appuyé, autant que possible, sur des témoignages et des appréciations de savants astronomes et mathématiciens, dont la valeur ne pût être mise en doute.
Et si, sur des routes qui ne me sont pas familières, il m’est arrivé de faire quelques faux pas, j’ai pensé qu’il était permis à ma bonne foi de compter sur l’indulgence des juges compétents.
INTRODUCTION
Mais je n’ai pas cm devoir me borner, en ce qui concerne les œuvres de Galilée, aux résumés, aux appréciations sommaires et aux courtes citations que comporte nécessairement une biographie.
Il m’a paru utile, et même nécessaire, pour le but que je poursuis, et, je l’espère, aussi pour l’intérêt de mes lecteurs, de mettre sous leurs yeux quelques spécimens plus développés, propres à faire apprécier la véritable valeur littéraire et scientifique de Galilée, même à ceux qui ne pourraient ou ne voudraient pas se donner la tâche assez difficile et assez laborieuse de l’étude de ses œuvres.
J’ai donné, dans un appendice de mon ouvrage, une place principale à une analyse générale du Dialogue sur les systèmes du monde, développée de manière à permettre de porter un jugement sur le mérite littéraire, sur l’importance scientifique de cette œuvre, et sur les caractères de discussion conformes à ses engagements, et aux nécessités du temps qu’il a dû lui donner. J’y ai joint une analyse substantielle des dialogues sur les sciences nouvelles, unanimement considérés comme le titre scientifique de Galilée le plus incontestable et le plus grand à une impérissable gloire.
Enfin , il m’a paru intéressant d’emprunter au Saçjcjiatore , c’est-à-dire à celle des œuvres de Galilée dans laquelle, suivant les juges italiens, il a donné le plus brillant développement à son talent d’écrivain
14 GALILEE, SA VIE ET SES DECOUVERTES, littéraire, quelques extraits assez développés pour compléter, sous la réserve des imperfections de traduction, l’idée qu’on doit se faire d’un genre de mérite déjà révélé, dans les dialogues eux-mêmes, par l’art de la composition et la perfection du style.
C’est après avoir ainsi fait connaître, aussi complètement que possible, en Galilée, le savant, le philosophe, l’écrivain et l’homme, que j’essayerai, dans la dernière partie, d’accomplir l’œuvre que j’ai entreprise , par l’appréciation comparée , sous ce quadruple point de vue, de Bacon, de Galilée et de Descartes, et par la détermination de la part à attribuer à Galilée dans l’œuvre commune à ces trois grands hommes.