‹ GaliléeChapitre 10 sur 41 · IX · texte numérisé non relu

IX

tout le monde ignorait. Il constate que le décret du 5 mars ne l’atteint pas nominativement, que les calomnies de ses ennemis ont échoué, et qu’il ne court aucun danger à Rome. La suite de sa correspondance avec Picchena montre qu’il ne voulait pas trouver les esprits à Florence sous l’impression des insinuations de Guicciardini. 11 voulait qu’auparavant la situation qu’il avait su garder à Rome pût être constatée par le cardinal de Médicis, qui devait bientôt y vevir de Florence. En effet, par sa soumission, Galilée s’était concilié les bonnes grâces du pape Paul Y, qui, le 12 mars, lui donna une audience de trois quarts d’heure, à la fin de laquelle il lui assura que les calomnies de ses ennemis ne seraient pas écoutées, et qu’il serait à l’abri de tout danger, tant que Paul V occuperait le trône pontifical1.

Cet accueil bienveillant du pape dut encourager Galilée à prolonger son séjour à Rome malgré l'ambassadeur, pour constater qu’il n’y craignait pas ses ennemis. C’est faussement que les discussions soutenues à Rome par Galilée en faveur de son système, et dont nous avons marqué les dates certaines, sont rapportées par sir Rrewster, par M. le comte de Falloux et par d’autres à une époque postérieure au 26 février 1616. Rien n’autorise à supposer que, pendant les trois mois qu’il passa à Rome depuis la fin de l’affaire, Galilée ait manqué à son engagement de se taire sur son système du monde, ni qu’il ait commis aucune imprudence compromettante pour sa sûreté. Le contraire est certain ; car il n’aurait pas manqué impunément alors à sa promesse si récente. D’ailleurs, Guicciardini lui-même, si désireux de le renvoyer

à Florence dès le 4 mars, et qui continuait ses instances et ses insinuations malveillantes dans une dépêche du 15 mai, ne trouvait cependant à articuler contre lui aucun fait qui fût venu justifier ses inquiétudes réelles ou supposées : il tâchait seulement d’inspirer au grand-duc les craintes les plus vives sur les conséquences terribles des imprudences futures dont, suivant lui, Galilée était capable. L’ambassadeur avait prétendu faussement, dans sa dépêche du 4 mars, que Galilée n’attendait l’arrivée du cardinal de Médicis, que pour le compromettre dans une négociation destinée à faire révoquer le décret de la congrégation de l’index : l’ambassadeur ajoutait que l’unique effet possible de cette négociation serait d’aggraver le mal. Le cardinal était arrivé en avril, et avait reçu à Rome le plus brillant accueil, constaté par une lettre de Galilée. Aucune des prédictions de Guicciardini ne s’était, réalisée. Maintenant, dans sa dépêche du 15 mai, Guicciardini annonce perfidement que Galilée va entreprendre seul une lutte insensée contre Y omnipotence des moines , dont il trace un tableau très-rembruni. En même temps, on semait à Florence le bruit que Galilée venait de subir à Rome une condamnation personnelle. Effrayé de ce bruit et des lettres de Guicciardini, le grand-duc chargea Picchena de presser Galilée de revenir. En s’acquittant de ce devoir dans sa lettre du 25 mai, Picchena, effrayé lui-même, le pressait de fuir le pouvoir des moines, qui le haïssaient et qu’il semblait braver par sa présence à Rome i. Galilée ne les craignait pas, parce que, dans sa prudence, calomnié par l’ambassadeur, il évitait de leur donner aucune prise ; mais il dut obéir au

VI, 238, note 2; et Marini, p. 101

grand-duc. Le 26 mai, il obtint du cardinal Bellarmino une lettre officielle qui attestait qu’il n’avait subi aucune condamnation personnelle et qu’aucune abjuration ne lui avait été imposée1. En effet, on n’avait exigé de Galilée qu’une promesse de silence sur son système. Cette lettre ajoute vaguement, sans indication de date, que Galilée a seulement reçu notification de la déclaration faite par le pape et publiée par la congrégation de l'index contre le système attribué à Copernic. Suit la teneur de cette déclaration, conforme au texte de la décision pçise par la congrégation de l’index le 5 mars 1616. Cette seconde partie de l’attestation est triplement inexacte , pour ne rien dire de plus. Car, 1° le système en question n’était pas sev\\ement a ttr ibué à Copernic , qui l’avait bien réellement affirmé comme vrai dans son ouvrage dédié au pape Paul 111 ; 2° la déclaration contre ce système avait été faite par la congrégation de l’index, mais non par le pape, qui ne l’avait pas signée et dont l’approbation officielle n’y était pas mentionnée, comme l’extrait donné par le P. Biccioli le prouve ; 5° il est clair que la notification reçue par Galilée le 26 février, comme les pièces officielles l’établissent, ne pouvait pas être la notification d’un décret public rendu le 5 mars suivant par la congrégation de l’index. Dans la sentence prononcée par l’inquisition contre Galilée en 1633, l’attestation du cardinal Bellarmino est mentionnée, parce que Galilée l’a invoquée pour sa défense, et cependant la notification du 26 février 1616 est seule indiquée, parce qu’elle avait été la seule. Ainsi la lettre du cardinal Bellarmino sub-

1 VIII, 384-7)85. Le texte de Mgr Marini, reproduit par M. Albèri, contient des inexactitudes, corrigées par M. de l’Epinois. p. 30.

GAULEE.

stitue à cette notification réelle et bien plus grave une notification imaginaire. Pourquoi? C’est que l’inquisition avait voulu le secret sur cette notification du 26 février : les secrets de l’inquisition devaient être gardés à tout prix, même, paraît il, aux dépens de la vérité.

Galilée revint à Florence avec cette attestation destinée à faire tomber le faux bruit de sa condamnation. En même temps, elle devait prouver au grand-duc que Galilée, pendant la prolongation de son séjour à Home, n’avait pas excité de nouveau les ombrages des congrégations romaines, et qu’il avait ainsi donné un démenti aux prédictions sinistres de l’ambassadeur, qui, le 4 mars, prétendait que ce protégé embarrassant allait risquer de compromettre les relations de la Toscane avec la cour de Rome. Mais, par son défaut de vérité dans les détails, cette attestation avait un double inconvénient pour Galilée : 1° elle pouvait lui faire oublier les termes bien plus rigoureux de l’injonction verbale cà laquelle il avait promis de se soumettre ; 2° s’il venait à désobéir, elle pouvait donner à ses torts l’apparence d’une gravité plus grande, parce qu’elle substituait faussement l’autorité du chef de l'Église à celle d’une congrégation de cardinaux. Il est vrai que le pape, qui avait ordonné l’injonction faite à Galilée, le 2G février, d’abandonner entièrement son système astronomique, avait été personnellement du même avis que la congrégation de l’index, qui avait condamné ce système; mais, comme on sait, le cardinal Bellarmino lui-même l, tout en considérant comme plus probable

1 De summo pontifee, II, 7, n° 10, et IY, 11, n° 58. Comparez Fénelon, De sutnmi pontificis auctoritate, c. 2

la doctrine de Y infaillibilité personnelle du pape en tant que docteur privé, avouait que les opinions restaient libres sur ce point. Les termes employés par lui dans l’attestation semblaient indiquer une déclaration officielle du pape en tant que chef de l’Église , déclaration de laquelle Paul V s’était abstenu.

Revenons maintenant surun fait antérieur, déjà mentionné. Tommaso Campanella, moine dominicain, chrétien sincère, philosophe hardi, très-opposé au péripatétisme, trop hasardeux dans quelques-unes de ses doctrines, mais vraiment savant en mathématiques et en physique, et auteur de deux ouvrages posthumes en faveur du catholicisme, était renommé dès cette époque pour sa science théologique. Le cardinal Gaëtano, membre de l’inquisition, Lavait consulté sur la possibilité de concilier avec l’Écriture sainte le système de Copernic et de Galilée. Calabrais de naissance, Campanella était alors depuis dix-sept ans condamné à la réclusion perpétuelle, pour avoir conspiré contre la domination espagnole dans le royaume de Naples, et pour avoir opéré un soulèvement dans les Calabres, dont on l’accusait d’avoir voulu se faire roi. Le 8 mars 1614, de sa prison de Naples, il avait trouvé le moyen défaire parvenir à Galilée, alors malade, une lettre, dans laquelle il l’exhortait à renoncer à toute autre étude, pour se donner tout entier à la défense du nouveau système du monde, transmis, disait-il, à Copernic par Novara de Ferrare ; il finissait par l’étrange promesse de guérir Galilée, quand il voudrait, par la médedecine astrologique. Au commencement de 1616, il adressait au cardinal Gaëtano une Apologie pour Galilée 1 et il en en-

voyait à Galilée une copie. Dans cette œuvre très-supérieure à celle du P. Foscarini, le moine calabrais développe, avec une remarquable vigueur oratoire, des pensées entièrement conformes à celles que le savant florentin avait émises dans sa lettre au P. Castelli et dans son mémoire à la grandeducbesse Christine. Probablement, en consultant Campanella, le cardinal Gaëtano lui avait communiqué une copie de ces deux pièces ou de l’une des deux. Le savant sincèrement attaché à la foi et le moine sincèrement ami de la science s’étaient trouvés d’accord. Cette Apologie du P. Tommaso Campanella pour Galilée n’aurait pas pu être publiée en Italie après la condamnation de celle du P. Foscarini : elle fut imprimée à Francfort, d’abord en 1616, puis de nouveau en 1022, par les soins de Tobia Adami, italien résidant à Nuremberg, et à qui Campanella en avait envoyé une copie i. La circulation et la vente en furent interdites à Home 2, et plus tard l’auteur dut, par prudence, désavouer cette publication faite sans sa participation apparente 3.

Le 1er juin 1616, Stelliola, médecin, philosophe et mathématicien napolitain, écrit à Galilée que les professeurs étrangers devraient rédiger un mémoire scientifique destiné à obtenir la révision de la décision arrachée par surprise et sans débat contradictoire aux supérieurs ecclésiastiques par les impostures et les calomnies des ennemis de Galilée. Une note écrite sur une feuille à part, de la main de Stelliola, mais non signée, est ainsi conçue : « Il me paraît expédient d’avertir, avec toute prudence, les seigneurs qui gouvernent le monde, que ceux qui cherchent à metlre la discorde entre la

GAULEE.

science et la religion sont peu amis de l’une et de l’autre, attendu que la religion et la science, étant toutes deux divines, sont par conséquent d’accord. » C’est par erreur que M. Trouessart attribue au P. Campanella ce billet de Stelliola. Mais cette pensée était commune aux deux savants napolitains, comme à leur compatriote le P. Foscarini, à Galilée, au P. Castelli, à Fra Micanzio et à beaucoup d’autres savants de cette époque, parmi lesquels il y avait un bon nombre d’ecclésiastiques et de moines. Il est malheureux que les congrégations romaines, en 1616 et en 1655, ne soient pas entrées dans cette pensée.

En 1616, on s’attendait à voir paraître prochainement une note de la congrégation de l’index sur les corrections avec lesquelles l’ouvrage de Copernic pourrait être publié en Italie l. La note ne parut qu’en 1620 : elle a été reproduite par Pdccioli. Le but des corrections indiquées est de faire disparaître les passages où le nouveau système du monde est affirmé comme vrai , et de le réduire à l’état de simple hypo thèse mathématique sans réalité. La congrégation persiste à déclarer dans cette pièce que le double mouvement de la terre est contraire à la sainte Ecriture et à son interprétation vraie et catholique. Aucun éditeur n’ayant assumé la tache ingrate d’altérer la pensée du grand astronome polonais, son ouvrage resta, de fait, prohibé en Italie. Un Abrégé de l'astronomie de Copernic , dont le premier volume fut publié par Kepler en 1618, fut prohibé par la congrégation de l’index le 10 mars 1610 2, et Galilée, ne pouvant se le procurer ci

1 YI, 252. - 2 Voyez le témoignage du P. Olivieri (cité dans Y Université catholique , nov. 1855, et par M. l’abbé Bouix, p.,25). Comparez M. Parcbappe, p. 158.

Florence, en fit demander à Kepler, en Autriche, un exemplaire, qui fut introduit en Italie par fraude l.

Dans cette situation, il ne tenait qu’à Galilée de vivre tranquille; mais c’était à condition de garder la promesse, que l’inquisition lui avait imposée, de ne plus exprimer son opinion sur le système du monde. 11 croyait, avec raison, que cette question intéressait grandement l'avenir de la science. Il s’abstint d’abord ; puis, peu à peu, l’amour de la science l’emporta. Au fond de sa conscience, il tenait sans doute peu de compte de cette promesse forcée, qu’il avait faite, d’obéir à une défense abusive. D'ailleurs, la promesse serait tombée avec la défense. La correspondance de Galilée prouve que jusqu’à son second procès il espéra toujours que cette défense serait abrogée, sinon par une décision expresse, du moins implicitement par la tolérance qu’on accorderait à l’opinion condamnée. Il paraît n’avoir révélé à personne, pas même à ses amis les plus intimes, l’injonction secrète et personnelle qui lui avait été faite au nom du pape Paul V et de l’inquisition le 26 février 1616. Il finit peut-être par en oublier lui-même la portée, et par la réduire aux termes du décret public de la congrégation de l’index, rappelé seul dans l’attestation trop peu véridique du cardinal Bellarmino. Peu à peu, il s’enhardit à essayer jusqu’où on le laisserait aller. En même temps, il préparait les matériaux du grand ouvrage purement scientifique qu’il méditait en faveur du nouveau système du monde ; mais il en réservait la publication pour cette époque de tolérance, qu’il espérait.

En attendant, il continuait sa théorie des mouvements des

satellites de Jupiter, et il en montrait l’utilité possible pour la détermination des longitudes. Mais il ne craignit pas, en 1618, de répandre quelques copies du Discours sur le flux et le reflux de la mer, composé deux ans auparavant, et qui contenait un argument en faveur du système de Copernic; il en offrit même une copie à l’archiduc Léopold d’Autriche, en y joignant une lettre dans laquelle il désavouait son opinion, mais avec une ironie très-transparente1. Entre les mains de l’inquisition, cette lettre l’aurait compromis, en prouvant que la copie avait été donnée à l’archiduc depuis le 26 février 1616.

Du mois d’août 1618 au mois de janvier 1619, trois comètes visibles en Europe excitèrent vivement l’attention des savants. Galdée, gravement malade, ne put les observer ; mais, à cette occasion, il exprima à ses amis son opinion, mêlée de vérité et d’erreur, d’après laquelle les comètes, au lieu d’être, comme on le prétendait, des corps analogues aux planètes, consisteraient en des phénomènes optiques analogues aux halos et aux parhélies, et produits par une réfraction des rayons solaires dans des exhalaisons terrestres d’une ténuité extrême, parvenues à une hauteur supérieure à celle de la lune. L’archiduc Léopold d’Autriche, qui le visitait pendant sa maladie, l’engagea vivement à publier son opinion. En 1619, le IL Grassi, jésuite, prononça publiquement au c allège romain, sur les trois comètes de 1618, un discours, dans lequel, après avoir essayé de prouver que la troisième comète en particulier avait, été bien plus éloignée de la terre que la lune, il concluait que les comètes

étaient de véritables astres, et non des exhalaisons de la terre. Des copies manuscrites de ce discours furent répandues. Galilée savait que les comètes ne sont pas des masses solides. Assimilant, avec raison, les planètes à la terre, il craignait sans doute, sans oser le dire, que cette assimilation légitime, mais condamnée par les congrégations romaines, ne fût compromise devant la science par une assimilation entre les comètes et les planètes. Au lieu de restreindre cette dernière assimilation en opposant la masse et la solidité des planètes à la légèreté et à la fluidité des comètes, il se laissa entraîner à écarter d’une manière absolue toute assimilation entre ces corps, par son hypothèse trop voisine de celle d’Aristote et du péripatéticien Chiaramonti. Cette hypothèse de Galilée, que M. Arago a trop de peine à lui pardonner, était excusable pour l’époque, comme on peut le voir par l’opinion presque semblable de Kepler1, et parles doutes que Cassini lui-même garda jusqu’en 1055. En effet, les calculs de parallaxes, tels que le P. Grassi les appliquait aux comètes, supposaient ce qui était en question, savoir, que les comètes étaient des corps qui, comme les planètes, décrivaient des orbites planes. Après 1665, c’est-à-dire après que Cassini eut soumis au calcul les mouvements des comètes, l’erreur de Galilée et de Kepler aurait été inexcusable.

Avec l’aide et sous le nom de son disciple Mario Guiducci, membre de l’académie de Florence, Galilée composa et publia, en 1619, un Discours sur les comètes , dans lequel il rappelait les opinions de divers auteurs et défendait la

'Voyez ci-après, IIe partie, cliap. 12

GA-LILEE.

sienne. Le P. Grossi, sans s’occuper de Guiducci, s’en prit à Galilée lui-même, auquel il répondit sous le pseudonyme de Lotario Sarsi Sigensano : dans son pamphlet violent, intitulé la Balance astronomique et philosophique, avant d’aborder la question des comètes, il commence par attaquer personnellement Galilée, en lui contestant ses principales découvertes, et en dénonçant la persistance présumée de son adhésion à un système condamné. En même temps, il saisit l’occasion d’étaler, dans ses discussions contre Galilée, les arguments delà physique péripatéticienne. Galilée, ainsi provoqué, s’abstint prudemment de répondre pendant les deux dernières années du pontificat de Paul Y et les deux années du pontificat de Grégoire XV. En 1621, il perdit son protecteur, le grand-duc Cosme II, remplacé par son fils, le jeune et faible Ferdinand II, prince instruit et bienveillant pour Galilée, qui lui avait donné des leçons, mais dominé par son ministre, le bailli Cioli, très-peu favorable aux idées nouvelles et à Galilée en particulier.

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