IV
Galilée 1 fait voir que l'hypothèse de Tycho est très-improbable, à cause de l'extrême complication mécanique qu’elle supposerait, et que celle de Copernic est très-probable, parce qu’au point de vue de la mécanique elle est infiniment plus simple, soit en ce qui concerne le mouvement annuel, soit surtout en ce qui concerne le mouvement diurne. Comme l’hypothèse de Copernic est d’ailleurs reconnue possible et conciliable avec tous les faits observés, comme on ne voit pas que l'hypothèse infiniment compliquée de Tycho, si elle était réalisée, pût produire aucun avantage pour l’ordre du monde, et comme, par conséquent, la complication extrême de forces motrices qu’elle supposerait serait inutile, Galilée 2 insinue et sous-entend cette conclusion, qu’il n’ose formuler par crainte des préjugés de l’autorité ecclésiastique trompée : l’hypothèse la plus simple, celle de Copernic, est la vraie. Dans cette conclusion importante et légitime, sur quoi s’appuie-t-il? C’est expressément sur la considération des causes finales : il les déclare évidentes dans la nature, qui ne fait rien en vain, et il les rapporte non moins expressément à la sagesse infinie de l’auteur de la nature, c’està-dire de Dieu créateur5. En cela, Galilée se montre meilleur philosophe et meilleur physicien que Descartes4 et Bacon3, qui, sans nier que les causes finales existent, les déclarent entièrement inaccessibles à notre esprit et les bannissent des sciences physiques, au grand détriment de ces sciences.
1 I, 128-138, 555-357, 371-572, 375, 587, 499-500. Comparez I, 140. — *1, 387, 499-500. Comparez, IV, 172 et 182-183. — 3 I, 114-118, 128-134, 399-400. — 4 IVe Médit., t. I, p. 297 ; Hép. aux Ve*ol>j., t. Il, p. 280-281; Lettre du 25 juillet 1041, n° 10, t. VIII, p. 280, et Principes de la philos., III, 2. — 6 Nov. org., II, aph. 2; De augm. sc ., lit, 5.
C’est là une des raisons pour lesquelles Descartes, d’abord copernicien, a fini par ne trouver le système de Copernic que plus commode, mais non plus probable que celui de Tycho Brahe. C’est là aussi la raison pour laquelle Bacon 1 a pu préférer à l’un et à l’autre un système absurde, fondé par lui sur une interprétation grossièrement erronée du témoignage des sens.
Le grand algébriste Yiète s’était bien trompé, en prétendant, dans son Harmonicum cœleste, ouvrage resté inédit2, que le système de Copernic « avait pour base une fausse géométrie. » Même au point de vue purement géométrique, Copernic avait raison contre son savant critique, moins fort en physique qu’en algèbre ; mais, au point de vue mécanique, où Galilée se plaçait avec raison, l’avantage du système de Copernic était bien plus évident.
Ce qui choque le plus Galilée5 dans l’hypothèse de Tycho Brahe, ce n’est pas la complication géométrique, qui consiste à attribuer l’immobilité à un corps éloigné du centre des révolutions des planètes et placé parmi elles, mais c’est surtout la complication mécanique, qui consiste à attribuer le mouvement annuel à un corps énorme, circulant autour d’un tout petit corps, et emportant dans cette révolution, à l’exception de la lune, tous les autres corps du système, qui tournent autour de lui ; et c’est bien plus encore la complication mécanique absurde, qui consiste à attribuer aux étoiles fixes, suivant des cercles diurnes parallèles entre eux depuis l’équateur céleste jusqu’à ses deux pôles, toutes les
1 Descriptio orbis inteUectualis et surtout T hem a cm U. — 2 Voyez M. Cantù, Hist. des Italiens, t. IX, p. 446 vtracl. fr.). — 5 I, 128-134.
variétés de vitesse réelle de translation, nécessaires pour faire que les plus petits cercles soient parcourus exactement dans le même temps que les plus grands, et pour produire ainsi le même effet que si toutes les étoiles étaient attachées à la concavité d'une enveloppe sphérique solide tournant sur son axe, comme le voulait encore, en 1715, le hollandais Nieuwentyt1, fidèle au système de Tycho Brahe. Ce que Galilée fait valoir avec tant de justesse et de force contre cette hypothèse et en faveur de celle de Copernic, c’est la probabilité de la simplicité des causes efficientes , de ces causes trop négligées par Descartes et dont nos positivistes ne veulent pas plus entendre parler que des causes finales , de peur sans doute d’être forcés de remonter jusqu’à la cause première et de rendre hommage à sa sagesse toute-puissante : Galilée était trop vraiment philosophe pour avoir peur de la vérité.
C’est encore la considération légitime et indispensable des causes efficientes du mouvement, c’est-à-dire des forces motrices, qui permet à Galilée2 d’affirmer que nécessairement, de l’hypothèse de Copernic ou de celle de Tycho Brahe, si l’une est vraie, l’autre est fausse. En effet, lorsqu’un mouvement relatif se manifeste par des changements de distance et de position entre un corps et un autre, ou bien entre un corps et un système d’autres corps, la considération purement géométrique du mouvement permet aussi bien d’attribuer le mouvement relatif à 1 un, que de l’attribuer à l’autre, ou que d’en attribuer une part à cha-
1 L'existence de Dieu prouvée par les merveilles de la nature , lit, 1 — 2 I, 586-387.
cun; mais la considération mécanique des forces nous dit que le corps en mouvement relatif est celui auquel est appliquée une force mécanique qui n’agit pas de même en même temps sur les autres corps. Au contraire, après avoir donné d’abord son adhésion au système de Copernic1, Descartes en vint bientôt2 à considérer ce système et celui de Tycho Brahe comme équivalents et môme comme identiques au fond. Pourquoi? Parce que, négligeant la considération des causes, il ne considérait le mouvement qu’au point de vue de la géométrie, au lieu de le considérer aussi au point de vue de la mécanique.
En résumé, Galilée a prouvé que le système de Copernic et celui de Tycbo Brahe sont les seuls qui puissent satisfaire aux phénomènes observés; il a fait voir, par la considération des causes efficientes, qu’il faut nécessairement que l’un de ces deux systèmes soit faux, si l’autre est vrai ; il a montré, par la considéralion des causes finales, jointe à celle des causes efficientes, que le système de Tycho est extrêmement improbable, et que la probabilité du système de Copernic approchait déjà de la certitude, si toutefois elle ne l’avait pas atteinte.
Cependant Galilée a bien compris que, pour arriver à une démonstration rigoureuse de ce système, il fallait trouver soit les forces qui produisent le double mouvement de la terre, soit quelques effets observables de ce double mouvement. C’était là ce qu’en 1G57 Pascal5 déclarait attendre, pour accepter le nouveau système du monde comme une vé-
1 Traité du inonde ou de la lumière. — - Principes de la philos., III, 28-29 et 38-39. — 5 Provinciales, XVIIIe lettre.
rite démontrée. C’était peut-être aussi une des choses que Galilée attendait pour écrire la Ve et dernière journée promise à la fin de son Dialogue astronomique. Ce qu’il attendait avant tout, et ce qu’il attendit en vain, c’était la tolérance. Mais il pouvait espérer qu’elle serait amenée enfin, comme Peiresc le lui écrivait en 1655, par un événement scientifique qui lui permettrait de donner, en faveur du système de Copernic, une démonstration irrésistible, môme pour les esprits les plus prévenus. Étant donnée l’hypothèse du mouvement annuel de la terre, l’absence d’une parallaxe annuelle notable pour les étoiles fixes était une preuve de l’énormité de leurs distances en comparaison de celles des planètes. Au jugement des péripatéticiens, la difficulté d’accepter ces distances incroyables fournissait une objection contre le nouveau système. Galilée1 répondait par deux prévisions, qui se sont réalisées : il prévoyait qu’on pourrait trouver d’autres planètes plus éloignées du soleil que Saturne, et qu’on trouverait un jour pour certaines étoiles fixes de petites parallaxes annuelles, effets patents de la révolution de. la terre autour du soleil.
En attendant, Galilée n’avait réussi à mettre en évidence ni une cause certaine, ni un effet certain du double mouvement de la terre. 11 avait échoué dans la recherche des causes des mouvements planétaires, lorsqu’en 1615, dans sa lettre apologétique à la grande duchesse Christine2, adoptant une des conjectures de Kepler, il considérait les révolutions planétaires comme incessamment produites par la rotation du soleil, avec laquelle elles cesseraient, disait-il,