‹ GaliléeChapitre 34 sur 41 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Galilée appliquant sa méthode à la question du système du monde.

Après avoir examiné, au point de vue philosophique, les doctrines mécaniques et physiques de Galilée, contenues surtout dans ses Dialogues sur les sciences nouvelles, nous devons examiner de même ses doctrines spécialement astronomiques, contenues surtout dans son Dialogue sur les deux plus grands systèmes du monde.

Le système en faveur duquel, malgré une dissimulation

i XIII, 34.

imposée par l’intolérance, ce dialogue est évidemment écrit, c’est-à-dire le système du double mouvement de la terre, n’avait pas eu dans l’antiquité les nombreux partisans que certains critiques modernes lui ont prêté. Beaucoup d’entre eux ont eu la fan I aisie de l’attribuer à Pythagore, et l’un d’eux 1 a imaginé que ce philosophe était allé en Palestine l’emprunter aux Hébreux ! Le système attribué à Pythagore par tous les anciens est très supérieur à la cosmographie soit des Hébreux, soit des Grecs avant lui : d’après ce système, la terre est sphérique, mais entièrement immobile au centre du monde. Tel est aussi le système de Platon dans tous ses ouvrages, même dans ceux de sa vieillesse, tels que le Timée et les Lois, et c’est par une erreur d’interprétation qu Aristote a cru voir dans Timée la rotation de la terre au centre du monde, système enseigné réellement par Ecphantus et par un petit nombre de pythagoriciens et reproduit par Sénèque, puis renouvelé à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième par Tost (Origanus), par Longomontanus, par Gelio Galcagnini, par William Gilbert, par Kruger, par Linemann, par Deusing et par d’autres. Ce système n’offre qu’une moitié de celui de Copernic et de Galilée, dont il diffère complètement en ce qui concerne le mouvement annuel. Aucun auteur ancien n'a attribué à aucun astronome grec antérieur à l’école alexandrine l’hypothèse d’une révolution annuelle de la terre autour du soleil. Suivant Philolaüs et d’autres pythagoriciens antérieurs à Aristote, la terre était, il est vrai, une sorte de planète ; mais son mouvement planétaire, destiné uniquement à expliquer la

' M. de la Rallaye, n° LXVI de notre Notice bibliofjr.

succession des jours et des nuils, et non à expliquer la période des saisons, consistait en une révolution exécutée tout entière chaque jour autour d’un astre central, qu’ils supposaient pérpéluellement invisible pour notre hémisphère toujours tourné vers le dehors de cette orbite du mouvement diurne de la terre ; et le soleil était, suivant eux, une autre planète, qui produisait le retour annuel des saisons sur notre globe, en exécutant autour du même astre central une révolution annuelle dans une grande orbite qui enveloppait la petite orbite terrestre. Dans l’antiquité, au grand scandale du pieux stoïcien Cléanthe, le mouvement annuel de la terre autour du soleil et sa rotation diurne ont été enseignés, mais seulment par deux astronomes grecs de l’époque alexandrine : Aristarque de Samos, pour qui ce n’était qu’une hypothèse, et Séleucus de Babylone, qui en affirmait la réalité. Ce même système, pour lequel Galilée a été condamné, a été proposé de nouveau, au quinzième siècle, par le cardinal belge Nicolas de Cues; au seizième, parle chanoine polonais Copernic, par les allemands Widmanstadt, Rheticus, Reinhold et Mæstlin, et par le philosophe napolitain Giordano Bruno ; dans le premier tiers du dix-septième siècle, par les allemands Kepler et Philipp Langsberg, par les italiens Galilée et Campanella, et par d’autres. Mais surtout il a été défendu et propagé avec autant d’habileté que d’ardeur par Galilée, qui en avait compris l’importance capitale pour le progrès delà science, et qui, malgré l’arrêt de l’inquisition, en a assuré le triomphe complet et définitif.

Galilée avait préparé ce triomphe par l’invention de sa lunette astronomique et parles grandes découvertes qu'il avait faites à l’aide de cet instrument, et qui, si bien expliquées

par lui, avaient montré l’impossibilité du système de Ptolémée et des péripatéticiens. Mais il faut reconnaître que la préoccupation d’établir le nouveau système du monde l’a égaré sur quelques points, en le rendant infidèle à sa méthode.

Par exemple, pourquoi Galilée tient-il tant à sa fausse théorie des marées, sinon parce qu’elle présente ce phénomène comme un effet et une preuve du double mouvement de la terre?

Pourquoi, sur les comètes, Galilée met-il tant d’ardeur à attaquer les preuves, insuffisantes et très-mêlées d’erreur, que le P. Grassi avait données en faveur d’une opinion moins éloignée, en somme, de la vérité, que ne l’est l’opinion de Galilée lui-même? C’est là, dans les doctrines de ce savant, un point important et peu compris, sur lequel il est nécessaire de nous arrêter ici.

Dans les leçons qu’il avait faites en 1604 sur les deux étoiles nouvelles qui avaient paru, l’une en cette année même, l’autre en 1572, Galilée1 avait soutenu avec raison, contre les péripatéticiens, que ces étoiles, pendant leur courte durée, avaient été constamment très-loin de la terre, qu’un changement de distance ne pouvait pas suffire pour expliquer leur apparition soudaine et brillante et leur disparition, et qu’elles avaient paru et disparu dans des régions qui, s’d avait fallu en croire Aristote et ses disciples, auraient été inaccessibles à tout changement. Pourtant, dans ces mêmes leçons, Galilée avait prétendu que ces étoiies avaient pu être produites par des exhalaisons terrestres, qui, parve-

s Voyez les l'nigments de ces leçons. V, 301-5 05.

nues dans un état de ténuité extrême à d’immenses distances de la terre, nous renvoyaient les rayons du soleil. Dans des ouvrages plus récents 4, Galilée applique cette hypothèse aux comètes mobiles, aussi bien qu’à ces deux étoiles temporaires, qui n’avaient eu aucun mouvement angulaire. Tycho Brahe et Kepler veulent, comme Galilée, que les comètes soient des phénomènes temporaires : Tycho les croit produites par des condensations soudaines de l’éther, et il en fait des planètes temporaires décrivant des orbites circulaires autour du soleil. Kepler croit que les comètes sont produites par des exhalaisons des planètes , et il leur attribue des mouvements rectilignes. Non content d’accepter l’opinion de Kepler, Galilée fait un pas de plus vers celle des péripatéticiens. 11 veut, comme Aristote et Chiaramonti, que les comètes soient aussi produites par des exhalaisons de la terre. Mais, tandis que les péripatéticiens veulent que les comètes soient des phénomènes de combustion, Galilée les compare aux halos et aux parhéiies : il veut qu’elles consistent en un phénomène optique produit dans ces exhalaisons si lointaines par des réfractions des rayons solaires. Il met en doute la légitimité de l’application du calcul des parallaxes aux comètes, attendu qu’elles ne sont pour lui que des phénomènes optiques. En outre, il oppose les unes aux autres les parallaxes discordantes trouvées par divers astronomes, et dont les unes placeraient telle comète à une distance inférieure à un demi-diamètre de la terre, tandis que d’autres placeraient la même comète, à peu près à la

1 IV, 49-52, 174-180, 183-185, 228-229, 332-333; I, 59, 270-271 et 505-550.

même date, jusque dans la région des étoiles fixes. 11 main-

tient, contre Aristote, qu’elles sont très-loin de nous, bien au delà de l’orbite de la lune; mais il fait tout ce qu’il peut pour leur attribuer cependant, comme l’avait fait Aristote, une origine terrestre.

Pourquoi, en 1619 dans le Discours de Guiducci et en 1623 dans Y Essayeur, Galilée metil tant d’ardeur à écarter l’opinion de Tycho Brahe et du P. Grassi sur les comètes, et ne se tient-il pas même pour satisfait de celle de Kepler? C’est que pour ses adversaires les comètes sont des planètes temporaires. Au contraire, Galilée tient à rendre impossible toute assimilation entre les planètes et les comètes, parce que, considérant avec raison ces dernières comme des objets d’une ténuité impalpable, il craint que cette assimilation ne compromette celle qu’il a raison d’établir entre les masses solides et opaques des planètes et le globe terrestre. Sa méthode lui aurait ordonné de reconnaître entre les planètes et les comètes certaines ressemblances constatées, par exemple leur origine céleste et non terrestre, leur existence comme corps réels et non comme phénomènes optiques, et

leur mouvement autour du soleil, et de constater en même

temps les différences essentielles, c’est-à-dire leur consistance gazeuse et transparente et l’allongement extrême de leurs orbites. Au lieu de cela, il établit une assimilation trompeuse entre les comètes et les phénomènes météorologiques. En janvier 1641, il se montre un peu plus réservé : dans une lettre à Fortunio Liceti1, il garde son opinion sur la nature purement optique des comètes et sur la ténuité ex-

1 VII, 354 et suiv

GAULEE.

trême des nébulosités dans lesquelles ces effets de lumière se produisent suivant lui ; mais il ne répète plus qu’elles se meuvent peut-être en ligne droite, ni qu elles aient pour origine les exhalaisons terrestres.

Pourquoi Galilée ne se constitue-t-il pas l’approbateur et le défenseur des lois du mouvement elliptique des planètes, formulées par Kepler, les deux premières en 1609 dans son Astronomie nouvelle et la troisième en 1619 à la fin de son Harmonie du monde ? Les rêveries bizarres qui remplissent ce dernier ouvrage, et qui tiennent plus ou moins de place dans les aulres œuvres de Kepler, ont pu détourner l’attention de Galilée et lui cacher la vérité et l’importance de ces trois grandes lois fondées sur l’observation et le calcul; mais une autre cause achève d’expliquer, sans la justifier, cette négligence de sa part, négligence faussement attribuée par M. Arago à une basse jalousie et par M. Valson à un aveuglement vaniteux sur les découvertes d’autrui. Galilée ne s’est occupé des lois de Kepler ni pour les nier, ni pour les affirmer, parce qu’il n’y a rien vu de décisif pour la question qui, en astronomie, le préoccupait d’une manière trop exclusive, c’est-à-dire pour la question du système du monde. Ces trois lois n’étaient décisives que contre le système de Ptolémée, suffisamment condamné par les Ph ases de Vénus et par les variations des diamètres apparents de Vénus et de Mars ; elles n’étaient nullement décisives, quoi qu’en ait dit M. Valson, contre le système de Tyclio Brahe ; car ces trois lois purement géométriques pouvaient s’appliquer à l’orbite du soleil autour de la terre dans ce système, tout aussi bien qu’à l’oibite de la terre autour du soleil dans le système de Copernic, et pour les orbites héliocentriques des

cinq planètes, de même que pour l’orbite géocentrique de la lune, il y avait identité entre les deux systèmes. De même que Kepler, Galilée non plus n’a pas prévu que ces trois grandes lois devaient révéler à Newton une loi supérieure, loi mécanique en vertu de laquelle le système de Copernic est resté seul possible.

11 ne faut pas exagérer la faute de Galilée. 11 savait bien que chaque planète n’est pas toujours à la même distance du soleil dans sa révolution autour de cet astre. Mais par quels mouvements réels s’opèrent ces changements de distances? C’est là une question que Galilée n’a pas osé résoudre. Il n’a pas rejeté les ellipses de Kepler : il n’en a pas parlé; mais, s’il avait été obligé de prendre un parti, probablement il aurait adopté les ellipses, tout en regrettant que Kepler n’indiquât pas les forces qui produisent les mouvements elliptiques. M. Arago se trompe, lorsqu’il accuse d’une manière générale Galilée de s’être constitué le défenseur des épicycles et des excentriques contre les ellipses de Kepler : c’est Piiccioli qui a fait cela ; ce n’est pas Galilée. Au contraire, dans son Dialogue sur les systèmes du monde\ Galilée signale comme une des grandes invraisemblances du système de Ptolémée l’emploi qu’il fait des épicycles pour expliquer les stations et les rétrogradations apparentes des planètes, phénomènes produits par la révolution annuelle de la terre. Il est vrai que cette réprobation ne concerne pas les épicycles par lesquels Copernic expliquait seulement les inégalités des révolutions héliocentriques des planètes; mais Galilée ne se constitue pas le défenseur de ces épicycles

de Copernic. Dans sa première Lettre sur les taches solaires 1, il déclare que les excentriques, les déférents, les équants, les épicycles, admis par les astronomes purs pour faciliter les calculs et pour satisfaire aux phénomènes, doivent être rejetés par les astronomes philosophes , qui cherchent le vrai système du monde. Pourtant il dit que les astronomes philosophes eux-mêmes doivent admettre qu’il y a par rapport à la terre des orbites excentriques, c’est-à-dire enveloppant la terre sans l’avoir pour centre, par exemple les orbites héliocentriques de Mars, de Jupiter et de Saturne, et qu’il y a aussi, par rapport à la terre, des orbites qu’on peut appeler épicycles, c’est-à-dire en dehors desquelles la terre est placée, par exemple les orbites de Mercure, de Vénus et des satellites de Jupiter. Mais il ajoute que, pour décrire ces orbites, la nature ne se sert pas de cette multitude de sphères et de cercles que les astronomes imaginent. Il faut donc, dit-il, trouver un milieu entre ces deux opinions extrêmes, dont l’une admet la réalité physique de ces sphères et de ces cercles, tandis que l’autre nie toute révolution qui n’ait pas la terre pour centre. En quoi consiste ce milieu à prendre?Galilée ne le dit pas. Il aurait mieux fait de le demander à Kepler, et de lui prendre ses trois lois, en lui laissant ses conceptions chimériques. Mais il est faux qu’il ait préféré les épicycles aux ellipses. Il est vrai qu’en un certain sens il a pris la défense des épicycles; mais qu’appelle-t-il alors épicycles , et contre qui les défend-il? Aristote admettait qu’il n’y a et ne peut y avoir aucune révolution céleste qui ait un autre centre que celui de la terre et du monde; telle était aussi la doctrine

1 HT, 588-389. Comparez IV, 180 et suiv.

GA LILÉE.

de Fracastoro et de beaucoup de péripatêticiens modernes, parmi lesquels était Lagalla. Nous venons de voir comment Galdée a attaqué cette opinion dans ses Lettres sur les taches solaires. C’est contre Lagalla, c’est pour Kepler et non contre Kepler, qu’il prend la défense de certains épicycles dans ses lettres du 50 juin 1612 au prince Cesi1 et du 25 mars 1015 à Mgr Dini 2 . Mais quels sont ces épicycles? Sous ce nom, Lagalla attaquait toute orbite ayant son. centre sur la circonférence d’une autre orbite. Or, suivant Kepler comme suivant Galilée, l’orbite que la lune décrit autour de la terre a son centre sur la circonférence de l’orbite que la terre décrit autour du soleil, et les orbites des satellites de Jupiter ont leurs centres sur la ciconférence de l’orbite de la planète. Ainsi, en ce sens, c'étaient là des épicycles , niés à tort par Lagalla et admis à bon droit par Kepler et par Galilée. Mais Galilée aurait dû établir une distinction complète entre deux choses que Lagalla confondait ensemble, savoir : d’une part l’orbite réellement décrite par un satellite autour de sa planète, d’autre part l’épicycle proprement dit, que Copernic supposait décrit par une planète autour d’un point mathématique, qui lui-même décrirait une orbite autour du soleil. Si Galilée avait connu ce que Kepler lui-même ignorait et ce que Newton découvrit, c’est-à-dire la loi de l’attraction universelle, qui explique mécaniquement toutes les révolutions célestes, il aurait compris la nécessité de faire cette distinction, et de rejeter expressément ces épicycles mécaniquement impossibles, tout en défendant

1 VI, 190-191. — 2 II, 18-20. La vraie date est 1015 (1614 de V incarnation).

contre de vaines objections les orbites réelles des satellites.

Après avoir expliqué et jugé équitablement les défauts et les lacunes de l’astronomie de Galilée, examinons maintenant les raisons vraiment philosophiques sur lesquelles il s’est appuyé pour adopter et soutenir le système de Copernic.

La majeure partie des trois premières journées de son Dialogue sur les systèmes du monde est consacrée à démontrer la possibilité de ce système contre les arguments de Tycho Brahe et surtout des péripatéticiens. Outre les suppositions gratuites et invraisemblables, les pétitions de principe, les cercles vicieux et les paralogismes divers qu’il montre dans ces arguments, il signale les erreurs de fait sur lesquelles ils s’appuient et qui sont réfutées par des observations incontestables.

Les péripatéticiens et Tycho Brahe soutiennent, contre Copernic et ses adhérents, que le mouvement annuel de la terre devrait produire des parallaxes annuelles considérables pour les étoiles fixes et des variations considérables de leurs diamètres apparents, ou bien que, pour que ces changements fussent insensibles, il faudrait supposer aux étoiles fixes des distances et des grosseurs incroyables, et qu’un si grand espace vide entre Saturne et les étoiles fixes les moins éloignées de la terre serait inutile dans le monde. Galilée répond que dans cet espace le télescope découvrira peut-être un jour d’autres corps célestes1, mais surtout qu’il est bien téméraire de déclarer inutile pour l’univers ce qui semble l’être pour nous2; que des distances effrayantes pour l’imagination

peuvent cependant être vraisemblables pour la raison1, et que telles sont les distances suffisantes pour réduire à quelques secondes de degré les parallaxes annuelles des étoiles fixes2. 11 ajoute3 que probablement un jour, avec de meilleurs instruments, on trouvera pour quelques étoiles de petites parallaxes, en observant de petites variations annuelles de distance angulaire entre deux étoiles voisines en apparence, mais beaucoup plus éloignées de la terre l’une que l’autre. Cette prévision s’est réalisée par le procédé que Galilée4 avait ainsi indiqué et qui est le meilleur: aucune des parallaxes trouvées n'égale une seconde de degré. Quant aux grosseurs que le système de Copernic force d’attribuer aux étoiles fixes, Galilée5 prouve la fausseté monstrueuse des calculs de Tycho : trompé par l’irradiation, ce patient observateur, faible sur la théorie, attribuait aux étoiles fixes les plus brillantes des diamètres apparents de deux à trois minutes de degré, et il concluait que, suivant le système de Copernic, le corps de chaque étoile devait avoir un diamètre au moins égal au double de la distance de la terre au soleil. Galilée montre qu’il n’est pas prouvé que dans le système de Copernic il soit nécessaire d’attribuer aux étoiles de première grandeur, malgré la petitesse supposée de leurs parallaxes non découvertes, un diamètre réel plus grand que celui du soleil ; car il montre que, même sans télescope, par une expérience facile qu’il décrit, on peut s’assurer qu’il n’y a aucune étoile fixe dont le diamètre apparent dépasse cinq secondes : en réalité, il n’y en a aucune dont le diamètre

apparent dépasse une très-petite fraction de seconde.

Suivant les péripatéticiens, la terre ne peut pas être une planète, puisqu'elle est un corps sans lumière propre et soumis à la loi du changement, tandis que suivant eux les planètes sont des corps lumineux et immuables comme le soleil et les étoiles fixes, et la lune elle-même, malgré son infériorité, possède encore une petite lumière propre, outre celle qu’elle reçoit du soleil. Galilée1 leur répond par l’observation des étoiles temporaires et des comètes, qui prouve que la mutabilité s’étend aux espaces célestes ; il leur répond par les observations télescopiques, qui montrent la mutabilité des taches solaires, la ressemblance entre les inégalités de la surface de la lune et celles de la surface de la terre, et le défaut complet de lumière propre de notre satellite et des planètes, par exemple de Vénus, dont les phases sont si visibles au télescope.

Quant aux objections tirées des effets que, suivant les péripatéticiens et Tycho Brahe, le double mouvement de la terre devrait produire à sa surface, Galilée2 leur répond par les principes de mécanique qu’il a établis le premier. Les objets mobiles devraient, disent les péripatéticiens, être projetés de la surface de la terre, comme la boue qui s’attache aux roues d’un char courant est projetée par ces roues. Non, répond Galilée, car ces objets sont attirés vers le centre de la terre avec une force supérieure à la force centrifuge, tandis que la boue, au lieu d’être attirée vers le centre de la roue qui tourne, est attirée par la pesanteur vers le centre de gravité du globe terrestre. L’air devrait, disent-ils,

frapper avec une vitesse prodigieuse les objets emportés par Je mouvement de la terre. Galilée répond que l’air participe à ce mouvement, et que les objets emportés dans un même mouvement peuvent parfaitement être en repos les uns par rapport aux autres. La terre devrait fuir, disent-ils, avec une vitesse effrayante au-dessous de la pierre qui tombe, au-dessous du projectile qu’on lance, au-dessous de l’oiseau qui vole vers l'occident, vers le sud ou vers Je nord. Galilée répond, d’un côté par la théorie des mouvements absolus et relatifs, de la coexistence, de l’indépendance et de la composition des mouvements, d’un autre côté par l’observation de ce qui a lieu pendant la marche d’un navire, quelque rapide qu’elle soit, quand on laisse tomber une pierre du haut d’un mât, quand on lance un projectile sur le pont, quand un oiseau vole dans l’intérieur du navire. Ainsi, erreurs de fait et vices de raisonnement, voilà ce que Galilée trouve au fond de tous ces arguments, les uns d’Aristote, les autres de Ptolémée, les autres de leurs disciples modernes, auxquels il donne à la fois une excellente leçon de physique expérimentale et d’astronomie, et une non moins bonne leçon de logique et de dialectique ; il les bal ainsi, non-seulement sur son terrain, mais sur le leur.

Cependant, après avoir lu cet ouvrage, Descartes, dans sa lettre du 10 janvier 1654 au P. Mersenne, niait hardiment ces faits mécaniques, si bien observés par Galilée ; c’est que Descartes, d’après les principes de sa philosophie, jugeait dans sa sagesse que les choses devaient se passer autrement. 11 méconnaissait ainsi les meilleurs moyens de défendre le double mouvement de la terre, que pourtant il admettait

alors comme un fait réel. Bientôt, comme nous le verrons, non par prudence seulement, mais en vertu des faux principes de sa physique, il ne considéra plus ce système, comparé à celui de Tycho Brahe, que comme une hypothèse indifférente au fond et préférable seulement pour la clarlé de l’expression. Au contraire, les excellentes raisons mécaniques par lesquelles Galilée défendait contre les objections le double mouvement de la terre, ont été parfaitement développées en 1640 par Gassendi dans son traité Du mouvement imprimé par un moteur transporté.

En môme temps qu’il prouve ainsi la possibilité du nouveau système du monde, Galilée montre avec le même succès l’impossibilité de l’ancien système; car il établit1 que la révolution des cinq planètes autour du soleil et la position de la terre dans l’intervalle des orbites héliocentriques de Vénus et de Mars sont des faits mathématiquement démontrés par les observations télescopiques sur les phases de Vénus et sur les variations périodiques des diamètres apparents de Vénus, de Mars et des autres planètes ; qu’ainsi les hypothèses astronomiques d’Aristote et de Ptolémée, qui font tourner les planètes autour de la terre, ne sont plus soutenables, et que le choix reste seulement entre l’hypothèse de Tycho Brahe et celle de Copernic. Mais il ajoute 2 que l’hypothèse de Copernic doit être débarrassée du troisième mouvement de la terre, mouvement dont la supposition n’est, comme Galilée l’avait déjà montré dans {'Essayeur*, que le résultat d’une erreur de mécanique, commise par l’astronome polonais. Dans le Dialogue sur les

i t, 350-375. — 2 I, 405-420, 451-432, 444-445. — 5 IV, 304-505.

systèmes du monde, Galilée ne répète plus l’injuste reproche que, dans Y Essayeur1, il avait adressé à l’hypothèse de Tvcho, et qui est une des fautes relevées par Kepler dans ses notes sur cet ouvrage, c’est-à-dire le reproche d’être une hypothèse nulle par défaut de développement. Il est vrai queTycho n’avait pas développé mathématiquement les conséquences de son hypothèse, de manière à l’appliquer au calcul des mouvements célestes; mais il n’avait pas eu besoin de le faire pour montrer la conformité de son hypothèse avec les phénomènes observés en ce qui concerne le soleil et les planètes : il n’avait eu qu’à se référer, en cela, aux explications de Copernic ; car il est évident que, dans les deux hypothèses, ces phénomènes doivent être les mêmes pour les habitants de la terre, puisque l’astronome danois ne fait que transporter chacun des deux mouvements de la terre à ces corps : ce qui ne change rien pour notre perspective en ce qui concerne le soleil et les planètes. La différence de perspective aurait existé à l’égard des étoiles fixes, si l’on avait pu, dès lors, leur trouver des parallaxes annuelles ; mais les moyens d’observation n’étaient pas encore assez perfectionnés. Ce n’est pas au point de vue de la géométrie et de la perspective, que l’opposition entre les systèmes de Copernic et de Tyclio Brahe est complète ; mais c’est au point de vue de la mécanique. Dans son Dialogue, Galilée oppose de meilleures raisons à tous les systèmes qui rejettent le mouvement de la terre, à celui de Tyclio aussi bien qu’à celui de Ptolémée, et ces raisons, c’est la mécanique qui les lui fournit.

Page 1