CHAPITRE I
L’entraînement de l’esprit humain à une révolution dans les idées philosophiques et les institutions sociales, dans la seconde partie du 18" siècle, devait amener aussi une rénovation dans les sciences sur lesquelles la médecine se fonde: Anatomie, Physiologie, Histoire Naturelle.
Eu anatomie, une ardente émulation apporta [lour le système nerveux, en général, et [)Our le cerveau en particulier, des vues nouvelles, préparatoires à la fondation de la IMiysiologic-psychologi(jue, en cours aujourd’hui. En histoire naturelle, l’anatomie comparée fournit aussi son trihut.
C’est aussi dès le début du 19“ siècle que s’accentuent les princi|)cs nouveaux et (pie la science médicale sort de scs anciennes ornières. C’est alors
que les théories humorales, surannées, perdent leur prestige, et que le rapprochement entre les organes et leurs fonctions, devenant le point fondamental, on voit apparaître l’aube du positivisme.
A coté de Bichat, Gall, comme physiologiste, entrait carrément dans cette voie en produisant ses idées sur les rapports du cerveau avec les facultés intellectuelles et morales de l’homme; et, d’autre part, Broussais, sortant la Pathologie de ses théories ténébreuses, localisait les maladies en des sièges déterminés, pour les organes et leurs fonctions, et instituait, sur ces bases, la doctrine Physiologique dont l’Organicisme actuel est la suite.
Aujourd’hui, quelle part revient à Gall dans tous ces progrès?..; Le mutisme de la science actuelle semble réduire cette part à... zéro.
C’est pourquoi, nous avons entrepris de remettre à jour les mérites qui doivent lui être plus particulièi'cment reconnus, — pour la précision qu’il a établie dans les rapports des systèmes nerveux de la vie organu|ue et de la vie de relation, — pour scs découvertes en anatomie cérébrale, — et, pour la portée des propositions physiologiijucs qui en découlent.
A l’époque où Gall [)roduisit le 1" volume de son (CLivrc, en 181U, les principes du Spiritualisme sur les facultés intellectuelles et morales de l’homme
étaient encore dominants, et la plupart des physiologistes de ce temps là repoussaient l’Organologie cérébrale, sans examen et de parti pris. L’Institut National, lui-meme, semble avoir partagé les préventions du public médical et ne se montra pas souvent équitable [)Our les nouveautés que Gall lui soumettait.
Cette domination des préjugés sur les corps savanis serait diirmilc à cxj)li(picr si l’on ne tenait (îomplc des conditions, peu recommandables, dans lesquelles s’élait placé Gall lui-méme.
Qu’on SC rc[)réscnte le novateur, étranger à la France, installanl, à Paris, une science fantaisiste au premier aspect, et la propageant |)ar des modes de publicité inaccoutumés, par des conférences publi(iucs, par des consultations môme.
Ces conditions et ces allures étaient peu propres, sans doute, à lui mériter la considération des corps savants. On no vil en lui, tout d^ibord , (pie. le cràniologuc aux 27 facultés, circonscrites cl distinctes par autant de bosses crâniennes, «un faiseur, un charlatan consomme.
Gall, dans son cnti'aîncmcnt à produire les conséquences de sa doctrine, cul la mauvaise inspiration de commencer par où il eut du (inir. Son appel au public ne lunivaiCipie lui aliéner la sympathie des cniqis savants : il eut tort de préluder
par la mise en scène d’applications trop subtiles, et qui, d’ailleurs, venaient heurter les idées, encore courantes, sur les (acuités de l’âme et de l’esprit.
Plus tard, il se montra mieux avisé par la méthode qu’il adopta pour la publication du savant ouvrage qui reste à sa gloire. Ici, il faut bien le reconnaître, sous l’enveloppe du crâniologue on admire le scrutateur intrépide de tous les enseignements de riustoirc naturelle, en anatomie comparée et [)lus particulièrement en ce qui a rapport à l’organisation des centres nerveux et surtout du cerveau.
Sur l’anatomie des centres nerveux, Gall nous parait dépasser, de beaucoup, le niveau des connaissances acfiuises de son temps. Les critiiiues qu’il adresse aux procédés opératoires, généralement suivis alors dans l’étude de la contexture cérébrale, nous semblent méritées; quant à celles qui visent les erreurs du jour sur les rapports anatomiques des corps striés et des couches optiques avec d’autres parties de l’encéphale, les données de la science actuelle tendent à les justifier.
Tout en reconnaissant notre incompétence sur des fpiestions auxquelles nos premières études nous ont seules initié, nous [)rouvcrons, au Chapitre suivant, qu en anatomie cérébrale Gall fut supérieur à ses adversaires, et, qu’il a pu porter à son actif
plusieurs découvertes dont on ne lui fait pas compte.
En Physiologie, si Gall s’est laissé aller à un système, des plus aventurés, sur la localisation des facultés intellectuelles et morales, le principe des facultés innées, sur lequel repose sa doctrine, n’en représente pas moins l’assise inébranlable de la Physiologie psychologique; et l’on ne peut qu’admirer l’énergie qu’il déploya à soutenir scs convictions, non seulement contre les métaphysiciens, et les théologiens, mais encore contre les physiologistes éclectiques qu’il eut pour adversaires.
Les analyses des laits qu’il observe et les arguments (ju’il en tire sont simples et naturels, aussi bien que les conclusions où aboulissent ses antithèses.
C’est ainsi (juc, des dilférenees (jui existent dans les mœurs des animaux, privés et sauvages, comme dans celles des individus de notre espèce, il conclut (jue les facultés des uns et des autres sont innées : et, par là il faut entendre (ju’elles ne se relient à aucun principe essentiel, mais bien à des conditions organiques. L’àmc il ne la nie, ni ne la discute : mais, loin d’y voir un principe particulier dont les làcultés elles-mêmes constituent rcsscnce, il subordonne l’exercice de ces facultés à des conditions matérielles. Il demande aux s[)irilualislcs : si ce lii'iiieipc ([u’ils [)i'élcndent être indépendant et absolument libre, est toujours le même dans les
sexes, dans les diverses périodes de la vie, dans les actes de digestion, faciles ou laborieux, et dans les états de mouvement ou de repos du corps; ce que devient cette essence indépendante dans le sommeil, dans Tivresse, dans l’hydrocéphale et autres alfections organiques du cerveau, etc.
De nos jours, on peut être admis à professer : que les circonstances, énumérées ci-dessus, et beaucoup d’autres encore, interrompent, suppriment, altèrent ou modifient les tonctions de l’ame; et le simple bon sens oblige à reconnaître que l’exercice des lacullés morales et intellectuelles est soumis à l’intluencc de conditions corporelles.
Quoique la libre pensée, au temps on Gall émit sa doctrine, commençât à se dégager de ses entraves, la majorité des esprits lui restait encore hostile, surtout à l’avènement de la Restauration. Non seulement, dans le public, les rétrogrades devaient susciter des cabales au novateur, mais encore parmi les physiologistes, bien en Cour, ceux qui aspiraient aux faveurs de l’aristocratie n'hésitèrent pas à sacrifier le principe scientifique à leur intérêt personnel.
Reportons nous à 1858, à GO ans en arrière de notre existence... yV cette époque, Gall quittait ce
monde, ne laissant dans les esprits que le souvenir d’un cràniologue; palpeur de têtes, qui avait amusé le publie.
Eh bien, quand on a devant les yeux l’œuvre (lu’il a laissée; quand on parcourt, dans scs détails, ce monument de sa gloire, on s’attriste à constater combien la renommée est inéquitable dans la distribution de ses faveurs,.. Rencontre-t-on aujourd’hui des publications, faisant autorité, où l’on reconnaisse, pour cet intrépide chercheur, le grand rôle qu’il remplit à préparer ravcncmcnt de la physiologie psychologique ?
Si Littré et lîobhij dans leur Dictionnaire de Médecine, appuycnt quehjues [)oints de son Anatomie du cerveau, ailleurs on l’cxidoitc sans le nommer.
Pauvre Gall ! Il avait du se demander, dans la Préface de son 1"' volume :
« Si cc n’était point une entreprise téméraire de heurter l’opinion dans le domaine de tant de sciences diverses, de contredire l’anatomiste, le physiologiste, le métaphysicien, le moraliste, le légiste, etc. » ’
Et, à défaut de persécution, il eut à subir les cabales de la jalousie et les inju«ticcs de toutes sortes...
Il a été à la peine!... Par lui, des plagiaires ont été à l’honneur !