‹ Gall et sa doctrineChapitre 6 sur 37 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

PnySIOLOGIE CÉRÉBRALE

PART ABSOLUE DE l’oIIGANISATIOM CÉRÉBIULE DANS LE DÉVELOPPEMENT DES FACULTES INTELLECTUELLES ET MORALES. — PART RELATIVE DE l’ÉDUCATION —

Nous avons établi, dans un résumé des plus succinct, les thèses d’anatomie générale des systèmes nerveux sur lesquelles Gall a fondé sa doctrine.

Toujours minutieux et quelquefois surabondant en arguments qu’il puise dans son érudition historique et dans ses connaissances en Histoire Naturelle, Gall a eonsacré son 1" volume, tout entier, à une anatomie très détaillée des différents systèmes nerveux 'et plus particulièrement du cerveau. A notr^ sentiment, le produit de son travail et de ses reeberches reste eneore en valeur pour la science actuelle.

Le 2° volume comporle l’application immédiate de la Physiologie aux données anatomiques fondamentales.

Ici, l’œuvre de Gall perdrait à être analysée. Son grand mérite repose sur la haute portée de ses vues philosophiques et sur la savante simplicité de sa rédaction.

L’impression répétée que nous avons ressentie en relisant ces pages, a entraîné pour nous la eonviction que des extraits méthodiques de cette œuvre constitueraient d’excellents préliminaires à l’étude de la Physiologie-psychologique.

Certes, il n’est pas donné à tous les esprits d’aborder, avec fruit, cette science, et de la suivre jusqu’aux points culminants où elle s’élève aujourd’hui. Bienheureux, entre tous, ceux qui peuvent se la rendre familière!... L’œuvre de Gall n’en est évidemment que l’ABC; mais, débarrassée de ses surcharges, elle pourrait, au grand avantage des débutants, figurer au nombre des livres classiques.

INNélTÛ DES FACULTÉS INTELLECTUELLES ET SENSITIVES.

Au point de vue iihilosophique, les propositions que Gall a généralisées reposent sur l’axiome suivant :

— « Les dispositions des propriétés de r âme et de V esprit sont innées, et leur ma nifestation dépend de l’organisation. » —

Il importe de distinguer le sens qui doit être attribué à la double conception des facultés innées et des idées innées; problème sur lequel la subtilité des idéalistes s’est exercée dès l’antiquité. On sait combien furent controversés les sentiments de Descartes et de Leibnitz sur la question des idées innées, dont les Eléates furent les promoteurs il y a plus de deux mille ans, et que Berkeley, au temps moderne, reprit avec éclat.

Voici l’interprétation, bien déterminée, de Gall sur ce point.

Lorsque nous parlons de penchans innés, et de facultés innées, ou de dispositions innées, ou de facultés morales et intellectuelles innées, nous ne voulons pas dire par là qu’il y ait des idées innées, ou des principes innés.

Nos sensations et nos idées sont dues autant au monde extérieur, par l’action intermédiaire des sens, qu’à nos organes intérieurs; et comme les impressions du monde extérieur sent accidentelles, et doivent précéder la perception, les sensations et les idées que font naître les objets déterminés de ce monde extérieur, par exemple, un poisson, un oiseau, ne peuvent pas être innées.

On ne peut pas non plus regarder comme innées les sensations, les idées ou les notions déterminées dont les choses extérieures et les accidens forment les parties intégrantes; et bien que les facultés et les penchans

-as-

soient innés, les idées déterminées qui concernent les objets du monde extérieur, et qui naissent des facultés et des penchans qui agissent sur les objets, ne^sont pas innées.

- La faculté d’aimer, le sentiment du juste et de l’injuste, l’ambition, la faculté d’apprendre les langues, celle de comparer plusieurs sensations et plusieurs idées, de les juger, et d’en tirer des conséquences, voilà ce qui est inné; mais les actes déterminés de ces facultés, tel jugement, telle comparaison, et telle ou telle perception des objets, tout cela n’est pas inné. Ainsi qu’on ne nous accuse pas de renouveler les erreurs anciennes sur les idées innées et les principes innés !

D’un autre côté, quand nous disons que l’exercice des propriétés de l’àme et de l’esprit dépend de conditions matérielles, nous n’entendons pas que ces facultés soient un produit de l’organisation; nous ne confondons pas les conditions avec les causes efficientes. Nous nous en tenons à l’observation. Nous ne considérons les facultés de l’àme qu’autant qu’elles deviennent pour nous des phénomènes par le moyen des organes matériels; et, sans nous hasarder au-delà des conditions matérielles, nous ne nions et n’affirmons que ce qui peut être jugé par 1 expérience. Nous ne portons nos recherches ni sur le corps inanimé, ni sur l’àme seule, mais sur 1 homme vivant, résultat de l’union de l’àine et du corps.

Nous ne demandons point, par conséquent, ce que sont les facultés en elles-inôines; nous n’examinons pas s il faut les regarder uniquement comme les propriétés d une substance spirituelle, de l’àme, ou comme des propriétés de la matière organisée. En un mot, nous ne cherchons pas à expliquer l’union de l’àine et du corps.

ni leur influence réciproque, ni comment cette influence a lieu, soit par l’action immédiate de Dieu, ou par un fluide élhéré, ou par une émanation divine.

Que les âmes soient unies aux corps plus tôt ou plus tard; qu’elles soient douées de propriétés difl'érenles dans chaque individu, ou bien qu’elles soient entièrement semblables dans tous, et que la modification des phénomènes soit due seulement à la dilTéi’ence de l’organisation : quelle que puisse être à ce sujet la décision des théologiens et des métaphysiciens, notre principe, fjue les qualités de l’âme et de l’esprit sont innées, et que leur manifestation dépend des organes matériels, n’en peut souffrir la moindre altération.

Nous regai’dons avec raison ce principe comme la base de la physiologie du cerveau.

Si, au lieu de pouvoir démontrer que nos qualités sont innées, et que leur manifestation dépend de l’organisation, on pouvoit prouver que ces qualités ne sont que le produit accidentel des choses extérieui’es et des sens extérieurs, ou qu’elles n’ont pas de rapport immédiat avec les organes matériels, et que l’âme peut, dans cette vie, exercer ses facultés indépendamment des organes, il seroit inutile de chercher des qualités déterminées et particulières de l’âme, et leurs organes particuliers dans le cerveau.

Si, au contraire, nous pouvons démontrer qu’il existe une relation essentielle entre l’exercice des propriétés de l’âme et l’organisation du cerveau, il s’ensuivra que les recherches pour découvrir les organes des facultés morales et intellectuelles de l’homme sont l’étude la plus essentielle et la plus importante de la physiologie du cerveau.

Cette exposition est nette et précise et il ne pourra y avoir d’ambiguïté dans les propositions physiologiques qui en découlent et qui se relient aux corollaires d’anatomie cérébrale posés antérieurement :

— r Les facultés intellectueUes et morales se manifestent, augmentent et diminuent, suivant que les organes qui leur sont propres se développent, se fortifient et s'affaiblissent.

— 2° Lorsque le développement des organes des qualités de l'âme et de Vesprit ne suit p>as V ordre graduel ordinaire, la manifestation des fonctions de ces organes s'écarte aussi de leur ordre accoutumé.

— 3' Si le développement ou leperfectionnement des organes de l’âme et de l’esprit n’ont pas été complets., les manifestations des facultés respectives restent également ^incomplètes.

— '4” Quand les organes de l’esprit et de l’âme ont acquis un haut degré de développement et de perfection il en résulte pour ces organes la possibilité de manifester leurs fonctions avec beaucoup d'énergie.

— 5" On ne peut expliquer que par la différence de V organisation des deux sexes, comment certaines facultés sont plus énergiques chez l’homme et d’autres chez la femme.

— Quand la constitution physique se transmet des pères aux enfants, ceux-ci participent dans la même proportion à leurs qualités morales et intellectuellss: et, en général, lorsque la conformation des organes de l’âme est semblable, les qualités 'Sont semblables, et lorsque la conformation est différente, elles diffèrent.

— 7“ L’état de veille, de sommeil, et les rêves prouvent aussi que l’exercice des facultés sjnrituclles dépend d’ organes matériels.

— 5” Tout ce qui change sensiblement, ou affaiblit ou irrite l’organisme, et surtout les systèmes nerveux, produit aussi des altérations considérables dans l’exercice des facult és spirit uelles .

Nous n’avons pîis cm devoir entrer dans le développement historique et scientifique que Gall donne à chacmic de ces propositions. Pour bien

faire ressortir Tesprit de son œuvre, il nous a semblé plus intéressant de reproduire textuellement le Chapitre qui leur fait suite et qu’il a intitulé :

EXPOSITION ET RÉPUTATION DE DIFFERENTES OPINIONS SUR l’origine DES PROPRIETES DE l’aME ET DE l’esprit.

Depuis assez longtemps, l’on convient que le cerveau est l’organe particulier de l’âme; mais la connoissance anatomique de celte partie étoit si défectueuse, que l’on ne pouvoit établir aucune analogie entre elle et les autres systèmes nerveux, ni se faire une idée nette du rapport de l’organisation du cerveau avec ses fonctions spéciales. Les anatomistes eux-mêmes ont présenté aux philosophes et aux métaphysiciens, comme autant de de faits positifs, des phénomènes controuvés qui ont servi de base à des doctrines nécessairement fausses. Les auteurs qui ont écrit sur l’anatomie comparée, prétendent encore à présent que le cerveau des animaux mammifères est composé des mêmes parties que le cerveau de l’homme. Buffon avance que le cerveau de l’orang-outang ne diflère pas de celui de l’homme. Sprengel doute, ainsi que Bichat, si les parties supérieures du cerveau, ou ses circonvolutions, contribuent en quelque chose aux fonctions de l’intelligence; car ces deux auteurs vont jusqu’à penser que l’on pourroit enlever des portions de ces parties, sans que les facultés intellectuelles en souffrissent. D’autres auteurs parlent de cerveaux ossifiés et pétrifiés, de cerveaux dont la

moitié est réduite en pus, de crânes dont toute !a cavité ne contenoit que de l’eau, et ils ajoutent que les facultés intellectuelles n’en ont pas souffert. Willis ayant trouvé dans un idiot un cerveau mal développé, a prétendu, et Sprengel l’a répété d’après lui, que ce cerveau avoit les mêmes parties qu’un cerveau humain complet.

Si l’on a accueilli de telles erreurs, c’est qu’on a cru étayer par-là les fausses opinions que l’on s’est formées sur l’origine des instincts, des penclians et des aptitudes industrielles des animau.\, ainsi que sur l’e.xercice des qualités de l’arne et de l’esprit de l’homme. Il entre ainsi dans notre plan de rapporter les plus importantes de ces opinions; et, en les redressant, nous ajouterons tout ce qu’il est encore nécessaire de dire pour faire disparoître tous les doutes et toutes les objections.

— 1“ Depuis que l’on a osé ne plus regarder les animaux comme de pures machines, quelques personnes prétendent (jue, non-seulement l’homme, mais aussi les animaux naissent sans facultés, sans penchans, et sans détermination positive; qu’ils sont indilTérens, également susceptibles de tout; enfin qu’il faut les regarder comme des tables rases.

Dans ce même système, les animaux et l’homme n’acquièrent leurs sensations et leurs idées (jue par le moyen de leurs sens extérieurs. Leurs aptitudes industrielles. leurs inclinations, leurs penchans et leurs facultés sont le résultat des impressions accidentelles qu’ils reçoivent, ou des impressions (]ue l’éducation leur donne. Les insectes même ne déploient, dit-on, leurs aptitudes naturelles que par un cfict de l’instruction. L’oiseau apprend de ceux qui lui ont donné le jour.

à bâtir son nid, et à chanter. Le jeune renard est mené à l’école par son père; et l’homme ne deviendroit pas homme, s’il n’en recevoit pas le caractère de ses instituteurs.

Cette hypothèse est facile à détruire. Si les facultés des animaux ne sont pas déterminées par l’organisation, il faut soutenir cpie la nature auroit agi vainement et sans but en donnant à chaque espèce une organisation propre, qu’elle a rendue susceptible de variations accidentelles dans chaque individu. Le cerveau particulier et les dents de l’hyène, ainsi que le cerveau particulier et la trompe de l’éléphant, etc. n’auroient aucun rapport avec leurs facultés, parce que celle-ci ne seroient dues qu’cà des causes extérieures sans aucun rapport à leurs appareils intérieurs et extérieurs. Comment donc ces inclinations, ces aptitudes industrielles, ces facultés qui, dans cette supposition, sont factices, se trouvent-elles teujours d’accord avec les organes extérieurs?

De ce que le castor peut couper avec ses dents les branches des arbres, on conclut que la faculté et le talent de bâtir lui arrivent du dehors; de ce que la taupe a de petits yeux, on en fait dériver son instinct de vivre sous terre; et de ce que les pattes du cigne sont des rames naturelles, on a conclu qu’il a dù choisir son séjour sur les eaux. Or, dit-on, il en est de même de l’homme. Il n’a pas ses mains pour saisir, ni ses yeux pourvoir; mais il saisit parce qu’il a des mains, il voit parce que ses yeux reçoivent la lumière. Qui ne s’aperçoit pas que, dans cette supposition, tout seroil donné au hasard ; qu’il n’y auroit plus aucune liaison entre la cause et l’effet, aucune relation entre l’intérieur et l’extérieur, aucun accord des facultés avec les organes ?

D’un autre côté, si les animaux étoient susceptibles, autant qu’on le dit, des impressions de tout ce qui les entoure, de manière que ces impressions fussent pour eux des leçons, pourquoi la poule n’apprend-elle pas à roucouler avec les pigeons? Pourquoi la femelle du rossignol n’apprend-elle pas à chanter comme le mâle? Comment chaque animal, malgré la fréquentation des espèces qui diffèrent le plus de la sienne, conserve-t-il ses mœurs particulières? Pourquoi le métis a-t-il des facultés mixtes ! Pourquoi les oiseaux, lors même qu’ils ont été couvés dans un nid étranger, construisent-ils leurs nids comme ceux de leurs pères et de leurs aïeux? Pourquoi le coucou n’imite-t-il ni le nid où il est éi;los, ni le chant de l’oiseau qui l’a élevé ? Comment enseignonsnous à l’écureuil, que nous avons pris aveugle dans son nid, à grimper, et à sauter d’une branche à l’autre? Comment inculquons-nous au furet l’instinct de chercher un lapin dans son terrier? Comment le chien apprend-il la vigilance, l’attachement à son maître, et l’oubli des injustices qu’il a éprouvées? Quia dit au loup de creuser la terre pour pénétrer dans les étables et les parcs, lorsqu’il ne peut en franchir l’enceinte? Qui a instruit les scarabées et les canards à contrefaire les morts, aussitôt qu’ils sont menacés par un animal rapace ? Qui a donné des leçons à l’araignée qui, aussitôt qu’elle est sortie de l’œuf, lisse un réseau, et en enveloppe les mouches (ju’elle a attrapées, afin' qu’elles ne se dessèchent pas ? De qui la mouche ichneumon a-t elle appris à attacher avec un fil à la branche d’un arbre, la chenille dans laquelle elle a déposé ses œufs; et comment les chenilles, à peine écloses, se roulent-elles dans une

feuille, afin de se préserver du froid et de l’humidité de l’hiver? Enfin, pourquoi les animaux font-ils des choses qu’ils n’ont jamais vu faire, et pourquoi; dès la première fois, les font-ils aussi bien que les auteurs de leurs jours ?

La plupart des animaux ne sont pas, il est vrai, bornés uniquement au soin de leur conservation. Ils sont susceptibles d’une instruction étrangère à leurs besoins immédiats. Voilà pourquoi l’on peut enseigner toutes sortes de tours d’adresse aux oiseaux, aux écureuils, aux chats, aux chiens, aux cerfs, aux chevaux, aux singes, etc. Ces animaux modifient même leur manière d’agir, suivant la position dans laquelle ils se trouvent.

Mais cette faculté de recevoir de l’éducation, est toujours proportionnée à leur organisation, et ils ne peuvent pas plus que l’homme, apprendre les choses dont cette organisation ne les a pas rendus susceptibles. Jamais le bœuf n’apprendra à courir après les souris, ni le chat à brouter l’herbe; et jamais l’on ne pourra instruire le chevreuil et le pigeon à aller à la chasse comme le chien et le faucon.

Sans les principes que nous soutenons ici, comment expliqueroit-on les différences qui se trouvent dans les facultés des individus qui ont absolument la même manière de vivre ? Lorsque, dans une forêt, un rossignol chqnte mieux et plus assidûment que les autres, que dans le même troupeau un bélier ou un bœuf sont plus médians que leurs compagnons, qu’un chien est plus hargneux et l’autre plus doux, qu’un coq est plus ardent au combat et l’autre plus pacifique, peut-on attribuer ces phénomènes à l’instruction ou à l’éducation?

Comment comprendre enfin pourquoi plusieurs individus s’élèvent au-dessus de leurs semblables, et deviennent, pour 'ainsi dire, les génies de leur espèce? La Cosle, traducteur de Locke, parle d’un chien qui, en hiver, toutes les fois que ses camarades étoient couchés autour du feu de manière à l’empêcher d’en approcher, se mettoit à faire du bruit dans la cour; et pendant que ses camarades y couroient, il se dépêchoit d’entrer dans la maison, prenoit une bonne place auprès du feu, et laissoit aboyer ceux qu’il avoit ti'ompés par ce stratagème. Il y avoit souvent recours, et cependant il en venoit toujours à ses fins, parce qu’aucun des autres chiens n’avoit assez d’intelligence pour découvrir celte ruse. M. Dupont de Nemours avoit une vache qui, pour procurer à tout le troupeau une nourriture plus abondante, avoit seule l’idée de faire sauter avec .ses cornes la clôture dont on avoit enceint un champ. Aucune de ses compagnes ne savoit l’imiter; et lorsqu’elles étoient près de la clôture, elles attendoient avec impatience l’arrivée de leur conductrice.

Ainsi, de môme que les propriétés des plantes qui sont nées sur le même sol, et qui éprouvent les mêmes influences, n’en conservent pas moins entre elles leurs difiërences caractéristiques, de même il faut admettre que chaque animal, en vertu de son organisation, a une manière de vivre propre et déterminée; et que les différences (jui existent entre les espèces et les individus, sont fondées sur les modifications de leur organisme.

Pour([uoi n’en seroit-il pas de môme des qualités de l’homine? Si, dès sa naissance, ses qualités intellec-

tuelles et morales n’étoient pas déterminées par sa nature primitive, et si la possibilité de les exercer n’étoit pas dépendante de son organisation, ce seroit sans aucun but que son organisation seroit si achevée, et la structure de son cerveau si parfaite; ou du moins il s’ensuivrait que l’organisation ne détermine rien; que chaque organisme, quoique plus ou moins différent dans chaque individu, se trouve également susceptible de toutes les espèces d’impressions; enfin que l’homme est uniquement l’ouvrage des accidens extérieurs, et du hasard qui les produit. Mais alors pourquoi l’homme ne prend-il pas les facultés de tel ou tel animal, aussi bien qu’il prend celles de l’homme? Et comment se fait-il qu’au milieu des impressions qui lui viennent du dehors, et qui sont si diverses et si variables, il conserve dans tous les temps, sous tous les climats, et avec tous les genres de nourriture, les qualités essentielles de son être ?

Si l’homme, comme on le pense, est le jouet des choses extérieures, comment pouvons-nous jamais espérer de dire quelque chose de positif sur sa nature ? Toutes les recherches à ce sujet ne seraient-elles pas une occupation frivole? Une observation vraie sur un individu ne seroit-elle pas fausse dans un autre? L’éducation, les arts, la morale, la législation, la religion seroient donc des institutions inutiles, puisque c’est d’après la nature immuable de l’homme que, partout, et dans tous les temps, le but de ces institutions a été calculé avec plus ou moins de perfection !

Si les antagonistes des dispositions innées persistent à dire que l’homme étant, dès sa naissance, entouré

d’hommes, s’approprie leurs facultés, nous demandons d’où les premiers hommes, qui n’étoient entourés que de bêles, ont pris leurs facultés, et comment ils les ont créées ou inventées? Aujourd’hui encore plusieui’s hommes ne sont-ils pas, dans leur enfance, plus entourés d’animaux que d’hommes ? Si les enfans n’avoient pas les mêmes dispositions que leurs parens et leurs instituteurs, comment seroient-ils capables de recevoir leur instruction, et de profiter de leur exemple? Dans les premières années où les enfans sont presque uniquement entre les mains de leur mère, de leur nourrice, et des femmes, les garçons se distinguent constamment des filles, chaque enfant se distingue même d’un autre. Dans la suite, rien ne peut faire naître une ressemblance entre les facultés de l’homme et de la femme, ni entre celles des divers individus. Enfin connoît-on l’art par lequel un instituteur puisse créer dans les enfans la colore, l’envie, l’amour, l’orgueil, l’ambition, la mémoire et l’esprit? Celte puissance appartient si peu à l’homme, que lors même que nous sommes nos maîtres absolus, nous ne pouvons pas éviter les changemens que la suite des années produit dans nos facultés morales et intellectuelles.

Tout confirme donc la vérité de ce que dit Herder : — « que l’éducation ne peut avoir lieu que par l’imitation et l’exercice, conséquemment par le passage de l’original à la copie; ce qui suppose que l’imitateur doit avoir la faculté de recevoir ce qui lui est communiqué, et de le transformer dans sa nature, comme les mets dont il se nourrit. Mais la manière dont il le reçoit, la qualité et la quantité de ce qu’il reçoit, le moyen dont il se l’approprie et dont il l’emploie, voilà ce qui ne peut se

déterminer que par les facultés de celui qui reçoit; d où il suit que l’éducation de notre espèce est, en quelque sorte, le produit d’une action double, savoir : de celui qui la donne, et de celui qui se l’applique ». —

2® On croit prouver encore que l’homme naît sans facultés et sans penchans, et qu’il n’acquiert ses facultés morales et intellectuelles que par l’éducation, en citant l’exemple de quelques sauvages trouvés dans les bois, qui, n’ayant reçu aucune éducation, n’ont que la brutalité des animaux, et sont comme privés des facultés humaines.

Cette objection tombe, quand on sait que ces sauvages, trouvés dans les forêts, sont ordinairement de misérables créatures d’une organisation imparfaite, comme MM. Roussel et de Tracy en font aussi la remarque.

Voici quelle est l’organisation de ces prétendus sauvages : On leur trouve la tête ou trop grosse et attaquée d’hydrocéphale, ou trop petite, comprimée et difforme; presque toujours une constitution scrophuleuse ; les yeux petits, enfoncés, peu découpés en hauteur, et fendus en largeur; la bouche très-grande, les lèvres pendantes, la langue épaisse, le cou gonflé, la démarche chancelante et mal assurée, etc. Leur organisation primitive est par conséquent défectueuse; ce sont de vrais idiots qui ne peuvent recevoir aucune instruction, ni aucune éducation; et c’est par-là qu’on explique pourquoi on les trouve dans les bois. Gomme ils sont à charge à leurs familles, et que même, dans certains pays, les gens du bas peuple regardent ces malheureux comme des enfans ensorcelés, ou comme des étrangers

substitués à leurs véritables enfans, il arrive souvent qu’on les expose, ou bien qu’on les laisse errer à leur gré sans y faire attention. L’on a même remarqué dans les hospices que ces êtres difformes ont un penchant décidé pour vivre dans les forêts, et qu’ils cherchent toujours à s’échapper.

11 est difficile de croire que, dans nos régions populeuses, un homme bien organisé puisse errer longtemps comme un sauvage. Si l’on trouve quelque part un individu semblable, égaré dès son enfance, il est impossible que, dans son état d’isolement, il ait acquis aucune connoissance dépendante de l’instruction; mais il aura certainement, dans sa position, exercé les facultés qui appartiennent à l’homme. Dès qu’un individu semblable se retrouvera au milieu de la société, on le verra décéler des dispositions humaines, non seulement par une imitation prompte des usages sociaux, mais par sa capacité pour l’instruction. On ne pourra pas soupçonner, comme on l’a fait pour les sauvages dont nous venons de parler, que l’individu a adopté la manière de vivre et les mœurs des bêtes sauvages. Le développement de sa raison changera bientôt son genre de vie; ou bien s’il n’y a point de changement, c’est qu’il s’agira d’un imbécile, l’éducation et les circonstances ne pouvant agir sur l’homme, qu’autant qu’il possède les dispositions nécessaires, et qu’il y est préparé par son organisation.

3" Pour éviter de confondre la différence qu’il y a entre les effets de l’éducation et ceux de l’organisation, il faut savoir que l’influence de l’éducation, de l’instruction, des exemples et des circonstances, a lieu princi-

paiement lorsque les dispositions innées ne sont ni trop lentes, ni trop actives Tout homme sain ayant l’organisation essentielle de son espèce, a, par cela même, de la capacité pour tout ce qui est relatil' aux dispositions propres à l’homme. Voilà à quoi la nature s’est bornée pour la plupart des individus.

Les individus de cette classe sont faciles à reconnoîtro. Ils sont, en quelque sorte, passifs relativement à l’impression des objets extérieurs; leurs facultés intérieures ne s’annoncent pas d'elles-mêmes, elles sont dans un état d’indifférence. Ils ne repoussent aucune instruction, ils n’en saisissent de même aucune avec force; et comme rien ne les entraîne vers un but bien marqué, ils n’ont, par cela même, aucune vocation déterminée; la médiocrité est leur partage. Si un de ces individus dans un point quelconque, arrive à un certain degré de perfection, il n’y parvient que par un grand e.xercice; ainsi l’on doit en conclure que la principale éducation, dans cette classe, consiste à familiariser les individus avec l’occupation qui peut le mieux leur convenir. 11 ne faudroit pas croire cependant que ces hommes, en général médiocres, seront ou moins heureux que les autres, ou moins utiles à la société. Ils sont, au contraire, contens de leur sort dans toutes les positions; ils remplissent toutes les professions dont l’ordre social ne peut se passer, ^ et partout ils font leur devoir, dans un atelier ou dans un bureau, près d’une charrue ou près d’un canon. Ce sont ces hommes qui font le grand nombre, et, en général, c’est pour eux qu’on doit calculer la plupart des institutions. Pour ces hommes, sans doute, l’éducation est presque tout : mais il ne suit pas de-là que

leurs dispositions à recevoir celle éducation ne soient ])as innées. Helvétius ne se comprend pas lui-même, lorsqu’il soutient que si les dispositions étoienl innées, l’éducation ne pourroit rien changer dans l’homme, ni lui rien donner.

En effet, il ne faut pas s’imaginer que, même pour celle classe d’hommes, les impressions étrangères aient une iiitluence exclusive, absolue et toujours égale. Si l’on parvient à introduire dans une nation une certaine uniformité sous le rapport des coutumes, des mœurs, des opinions, des professions, des arts et des sciences, des lois et de la religion, c’est que toutes ces choses sont fondées sur des rapports positifs; et, dans ce cas, nous ne nions pas l’inlluence des institutions, ce qui n’empêche point que les progrès généraux de la civilisation ne soient, pour la plupart, les produits de l’organisation propre à l’homme, et ne doivent leur maintien à celte organisation. Mais au milieu de ces objets positifs qui semblent avoir été introduits par des institutions, chaque individu diffère d’un autre par son caractère propre, de même qu’il en diffère par la forme extérieure de son corps. Quelque qualité est par conséquent donnée à l’un, qui ne l’est pas à l’autre. Chacun a de la prédilection, ou un talent plus décidé, pour tel ou tel objet.

Il y a donc dans l’homme quelque chose qu’il ne lient jamais de l’éducation, mais qu’il reçoit de la nature; aussi tous les instituteurs ont éprouvé qu’il faut observer pour chaque élève des règles particulières, si l’on veut perfectionner les qualités qui lui sont propres, et développer, le mieux qu’il est possible, les facultés qui ne sont qu’à lui.

11 est évident que l’individualité ne peut être que le

produit de l’organisation; c’est pour cela que l’individualUé se montre de mille manières à toutes les époques de la vie, sans que l’éducation puisse y avoir aucune part. Dès son enfance, l’homme annonce le caractère qui le distinguera dans l’àge adulte. Plus tard, on l’entend s’écrier : Je ne peux faire autrement; c'est plus fort que moi; c’est dans ma nature; etc.

Il faudroit démentir les sensations naturelles de chaque individu et le langage qu’elles lui font tenir, si l’on vouloit, même pour le grand nombre des hommes, faire dériver immédiatement de l’éducation et des autres impressions extérieures, les qualités morales et intellectuelles, ainsi que leurs degrés et leurs divers rapports.

— 4°. On tire encore une objection de cette uniformité que l’on trouve entre les hommes, en observant rapidement tous les individus d’une nation; et l’on veut en conclure que les facultés de l’homme ne sont qu’un résultat des institutions sociales.

Mais cette uniformité prouve précisément le contraire, car on la trouve dans les choses essentielles, non seulement dans une même nation , mais chez tous les peuples, et dans tous les temps, quelque différentes que soient les influences extérieures du climat, de la nourriture, des lois, des usages, de la religion et de l’éducation. jElle se conserve de même dans tous les individus d’une même espèce chez les animaux, sous quelque climat et sous quelque inlluence extérieure que ce puisse être.

Celte uniformité est, par conséquent, la preuve la plus forte que rien ne peut déranger le plan de la nature.

Au reste, les panégyristes de la puissance créatrice de l’éducation sont en contradiction avec eux-mômes. Tantôt runiforinilé que l’on remarque entre lesliommes, leur sert à prouver que l’éducation fuit tout; tantôt, pour expliquer la différence des caractères, ils allèguent l’iinpossiLiilité où sont la plupart des individus de recevoir une éducation uniforme. Ils veulent même, comme on le verra bientôt, se servir des accidens les plus insignifiaus, pour expliquer les diflérences les plus frappantes et les gradations les plus marquées des penchans et des facultés.

Mais comment attribuer à l’éducation les dispositions et les facultés les plus décidées qu’on observe (luclqiiefois même dans les enfans, et qui, par conséquent, sont antérieures à toute espèce d’instruction?

On voit par l’histoire des hommes qui se sont le plus distingués, que la plupart, sans tarder à se faire connoître, ont manifesté, dans leurs premières années, leur future grandeur. Achille, caché sous les habits de Pyrrha, saisit une épée parmi les présens qu’apportoit Ulysse. Thémistocle, encore enfant, disoit que, si on lui donnoit à gouverner une petite ville, il sauroit l’aggrandir et la rendre puissante. Alcibiade voyant qu’un charretier va déranger so'n jeu d’osselets, se couche en travers au milieu de la rue, et lui crie: avance, si tu l’oses. Alexandre ne veut pas disputer le prix dans les jeux olympiques, si ses rivaux ne sont pas des rois. Il commande les armées à seize ans. C’est à l’àge de quatorze ans que Caton d’Utique annonce son grand caractère et son horreur pour la tyrannie. Pascal fait, à douze ans, deviner son génie en publiant un traité sur les sections coniques.

D’un autre côté, l’expérience prouve le peu de pouvoir de l’éducation, lorsqu’il s’agit de co'mbattre des dispositions naturelles trop énei'giques; elle montre aussi que les hommes doués d’un caractère éminent et de grandes facultés intellectuelles, percent et sélèvent sans secours, et par leur propre grandeur. Moïse, David, Tamerlan, le Pape Sixte-Quint, avoient été gardiens de troupeaux. Socrate, Pythagore, Théophraste, Démosthène, Shakespear, Molière, J. -J. Rousseau étoient lils d’artisans.

Rien ne sert mieux que ces exemples dont l’histoire abonde, pour réluter Hobbes et les autres écrivains, qui prétendent que la différence des lalens et des facultés spirituelles vient de la richesse, de la puissance, et de la condition où l’on est né. Ces exemples prouvent encore la justesse du principe qu’Aristote a posé comme formant la base de toute la science politique; savoir que, dans ce monde, les uns sont nés pour dominer, elles autres pour obéir.

On observe même que, malgré les contrariétés les plus décidées et l’éducation la plus opposée au caractère, la nature, lors(ju’elle est douée d’énergie, l’emporte presque toujours dans le bien comme dans le mal; et c est par-là que Tacite justifie les deux inslituteurs de Néron. Ce prince éloit cruel dès son enfance, et à toutes les leçons d’humanité que lui donnoient ses maîires, il n’opposoit qu’un cœur d’airain.

Les plps grands hommes portent l’empreinte de leur siècle, et ne peuvent pas se défendre entièrement de l’impression des objets qui les entourent. Cependant 1 on voit constamment ipic celui qui est doué d’une laculté dominante et énergique, poursuit sa marche pai ticulièrc, et saisit avec force l’objet ipie la nature lui

a indiqué. Thomas, en écrivant l’éloge de Descartes, a donc très-bien fait de ne pas beaucoup s’arrêter à son éducation. — « Car, dit-il, lorsqu’il s’agit d’hommes extraordinaires, il faut bien moins remarquer l’éducation, que la nature. 11 y a une éducation pour les hommes communs; l’homme de génie a l’éducation qu’il se donne, et qui consiste principalement à perdre et à effacer celle qu’il a reçue. » —

Si, dans certaines circonstances, un homme qui a certaines qualités très-prononcées suit pourtant une vocation différente, on remarque au moins que la faculté distincte qu’il a apportée en naissant, détermine les jouissances et les occupations favorites de sa vie. C’est pour cela que des rois s’adonnent à des occupations d’artistes et d’artisans, et que l’on voit des paysans, des artisans et des bergers devenir astronomes, poètes et philosophes. Le Czar Pierre 1" s’adonnoit, par inclination, aux arts mécaniques. Louis X\T faisoit des ouvrages de serrurerie. Le pasteur Hahn fait des montres. Haller, au milieu de ses travaux anatomiques et physiologiques, est encore devenu célèbre par la poésie. Il n’y a presque pas d’homme distingué qui, nonobstant ses occupations ordinaires, ne soit plus ou moins entraîné, sans s’en apercevoir, vers l’objet auquel la nature l’a plus particulièrement appelé. Tout concourt ainsi à démentir l’influence exclusive de l’éducation.

Si, malgré toutes ces preuves, l’on vouloit soutenir ([lie les génies précoces et les génies de tous les genres, sont le produit de l’éducation et des objets qui nous entourent, cpie l’on nous dise pourquoi certains cnfans ([ui, sous le rapport d’une de leurs facultés, annoncent un génie extraordinaire, ne s’élèvent au-dessus de leurs

camarades sous aucun autre rapport ; et pourquoi encore des hommes, qui excellent dans un point, sont si médiocres en toute autre chose ? Le célèbre Betti, qui, à l’àge de treize ans, passoit déjà pour un très-grand comédien, jouoit avec d’autres enfans dans la rue, jusqu’au moment où il falloit qu’il parût sur la scène. Guillaume Crotsh, célèbre, à l’àge de six ans, pour son génie musical, n’étoit, dans tout le reste, qu’un enfant d’une intelligence médiocre. Nous avons fait la même observation sur un garçon de cinq ans qui annonçoit des facultés viriles complètes, et le penchant le plus décidé pour les femmes; il n’avoit rien qui le distinguât des enfans de son âge dans toutes ses autres inclinations.

Le même contraste se fait l'emarquer dans les adultes. Leurs facultés les plus extraordinaires ne prouvent rien en faveur des qualités d’un genre différent. On n’auroit jamais fait d’Horace un César, ni d’Alexandre un Homère. Helvétius lui-même est forcé d’avouer que l’éducation n’auroit jamais changé Newton en poêle, ni Millon en astronome. Michel Ange non plus n’auroit pu composer les tableaux de l’Albane, ni l’Albane ceux de Jules Romain.

On ne peut expliquer ces divers phénomènes, qu’en disant que certains organes se perfectionnent plus tôt, et d’autres plus tard ; que, dans certains individus, quelques organes restent pour toujours en arrière, tandis que d’autres organes acquièrent la plus grande énergie. Mais celle explication montre de nouveau que l’exercice des facultés morales et intellectuelles dépend de l’organisation.

Une l’on consulte les |)crsonnes ([ui consacrent leur vie entière à l’éducation de l’homme, tels que Campe,

Niemeyer, Peslalozzi, l’abbé Sicard. Chaque jour leur fournil l’occasion de remarquer que, dans chaque individu, les dispositions diffèrent dès la naissance, et que l’éducation ne peut avoir d’effet qu’en proportion des (jualités innées S’il en étoit autrement, comment ces hommes bienfaisans se pardonneroient-ils, et comment leur pardonneroit-on de ne pas déraciner, dans leurs élèves, tous les défauts, tous les vices, toutes les passions funestes et toutes les inclinations basses? Comment les auteurs satiimjues, les moralistes, et les prédicateurs auroient-ils si peu d’empire contre les ridicules, et contre les crimes Pourquoi les grands elles riches n’onl-ils pu encore acheter l’art de donner à leurs enfans une grande capacité?

Croyons donc ({u’un tel art n’est pas entièrement au pouvoir des hommes. C’est la nature elle-même, c’eslelle seule qui, par le moyen des lois immuables de l’organisation, s’est réservé non i)as runi((ue, mais le premier droit sur tout exercice des facultés et des penchans de l’homme et des animaux.

— 5°. Pour échapper au.t preuves que nous avons tirées de celle foule de cas que l’organisation peut seule expliquer, nos antagonistes nous disent que les génies de tous les genres forment classe à part, et qu’on ne peut pas conclure de ces exceptions, (pie les propriétés de rùme et de l’esprit soient innées, ni ([u’elles dépendent pour leur exercice des organes matériels.

11 vaudroil autant soutenir cpie la faim et la circulation du sang ne dépendent pas de l’oi'g-anisalion, jiarco cpio tous les hommes n’ont pas une faim désordonnée, ni la

fièvre; ou bien prétendre que la taupe ne voit pas avec ses petits yeux, et que l’homme n’a pas d’odorat avec un nerf olfactif aussi petit que le sien, attendu que l’aigle et le chien tiennent, l’un sa vue perçante, de la grosseur de son nerf optique, et l’autre, son odorat très-lin, de la grosseur de son nerf olfactif. Ces exceptions, au contraire, conduisent à des conséc[iiences tout-à-fait opposées; car si, dans les circonstances où 1-es facultés ont la plus grande énergie, la cause qui la produit, et qui est alors plus frappante, se trouve dans l’organisation, pourquoi n’en seroit-il pas de même quand une énergie ordinaire rend la cause qui là produit moins facile à découvrir? La différence des effets du plus ou moins n’est pas un motif suflisant pour qu’on cherche à les expliquer par des causes différentes.

— 6“. On a encore recours à de petits subterfuges pour prouver que les propriétés de l’àme et de l’esprit sont produites par le hasard. Ce sont, dit-on, des impressions insignifiantes sur l’enfant à la mamelle; ce sont des exemples et des ôvènemens particuliers qui déterminent tantôt une propriété, et tantôt une autre. Si Déinosthène devient éloquent, c’est qu’il a été entraîné par l’éloquence de Callistrate. Si Vaucanson devient célèbre dans la mécanique, c’est qu’étant enfant, il voit une horloge dans l’antichambre du confesseur de sa lùère; il en examine les rouages, fait une machine semblable avec un mauvais couteau; et, son goût se développant, il fera bientôt un joueur de flûte automate, et les machines les plus étonnantes. Milton, dit-on encore, n auroit pas fait son poëme, s’il n’avoit pas perdu sa

place de secrétaire de Cromwell. Shakespear ne fit des tragédies, que parce qu’il étoit acteur. Au lieu de devenir acteur, il seroit resté marchand de laine comme son père, si quelques fautes de sa jeunesse ne l'avoient pas contraint de quitter 1e lieu de sa naissance. Corneille devient amoureux, et fait des vers pour l’objet de sa passion; c’est à cette circonstance que nous devons ce grand poète dramatique. Newton voit tomber une pomme; que lui faut-il de plus pour deviner la loi de la gravitation ?

Admettons ces faits. Tout ce que l’on pourroit en conclure d’après les règles d’une saine logiijue, c’est que nos facultés ne se mettent pas toujours d’ellesmêmes en activité; que souvent il faut que l’impulsion leur soit donnée par une action extérieure, ou que l’objet matériel sur lequel elles doivent s’exercer, leur soit offert. Le coq ne se bat point, .s’il n’a point de rival qui le contrarie dans ses amours, et ([ui lui dispute ses conquêtes; le castor ne construit .pas, s’il n’a point de branches d’arbre, de même qu’aucun animal n’engendre sans femelle.

De tous les temps, les grands événemens font paroître de grands hommes, non que les circonstances engendrent leurs qualités intellectuelles, mais parce qu’elles fournissent une ample matière au libre exercice de leurs facultés. Plusieurs hommes sans doute ne parviennent que par ce moyen à connoître leur propre génie; mais si quelquefois certaines qualités restent d’abord inactives, manque de circonstances, la force et la .solidité (pie montrent ensuite ces facultés font a.ssez juger que leur existence avoit précédé leur action.

On veut parler du hasard et de ses effets; mais n’est-il

pas évident que, sans dispositions particulières, les objets offerts par le hasard n’auroient pas été saisis comme ils l’ont été, ni avec la même énergie ? Combien d’enfans sur qui les ouvrages des arts font peu d’impression, ou que la vue de ces ouvrages ne rend pas artistes ! Vaucanson porte une attention si forte sur l’arrangement de l’horloge, il l'examine avec tant de soin, que les premiers essais qu’il fait en ce genre avec de mauvais outils, lui réussissent. Or ce succès même prouve qu’il existoit un rapport entre ses facultés et les arts mécaniques. Si l’on ne suppose pas un tel rapport, les faits que l’on cite seraient inexplicables. Combien de secrétaires perdent leurs places sans devenir pour cela des Milton ! Que de gens sont amoureux, et font des vers; et cependant Corneille, dans plusieurs parties de son art, n’a point eu encore de successeur !

Si, comme on le prétend, les circonstances accessoires, môme les plus frivoles, produisent des différences frappantes dans les talens et les penchans, pourquoi l’éducation, qui peut créer presque à son gré les circonstances, ne s’empare-t-elle point de ce nouveau moyen de former des hommes, en rendant ce moyen indépendant du hasard; et pourquoi se plaint-on tous les jours de ce que, malgré tant d’établissemens d’éducation, les grands hommes soient un phénomène si rare?

Nous ne nions pas que de bons modèles ne soient d’une grande utilité, et nous regardons l’étude de ces modèles comme une partie essentielle de l’éducation. Mais si, comme on nous l’assure, elle suffit, d’où vient ([ue le talent d’Homère et de Tacite ne se reproduit point, tandis (pie tant d’auteurs savent par cœur ces grands écrivains ? D’où vient que les Raphaël, les Mozart, les

Haydn, elc., ont produit si peu de disciples qui leur ressemblent? Et pourquoi faut-il un laps de plusieurs siècles, avant que l’on voie quelques grands hommes briller dans les fastes de l’histoire?

— 7“. On veut encore faire dériver certaines qualités de l’influence du climat, de la nourriture, de la boisson, et même du lait de la nourrice.

C’est avouer, en d’autres termes, ([ue les propriétés de l’àme et de l’esprit dépendent de l’organisation, car le lait d’une nourrice, la nourriture, la boisson, le climat n’agissent (jue sur le physique de l’homme. Cette opinion pèche encore dans un autre point, puisqu’elle tend à confondre les causes qui modifient nos qualités, avec celles qui les engendrent.

Il est incontestable que le climat, la lumière, l’air, la nourriture, etc., ont, comme les qualités des parens et des aïeux, une influence remarquable sur la nature, et sur les formes des hommes et des animaux. Très-.souvent la différence des formes est frappante à une distance de quelques lieues; de sorte que l’on rencontre dans un endroit beaucoup de goitres et d’hydrocéphales, des yeux très fendus, mais à moitié fermés, de grandes bouches très-éloignées du nez, de petites narines, des os des pommelles trôs-saillans, de longues joues pendantes, des jambes longues, grêles et maigres, des dents larges et avancées, etc., tandis que, quelques lieues plus loin, l’on apercevra des formes toutes différentes.

Si les distances sont grandes; s’il .s’agit de deux pays d’une température oppo.sée, et dont la nourriture des habitans n’ait rien de semblables; s’il .s’agit surtout

d’un peuple qui vive d’une manière uniforme, et sans se mêler avec un autre, alors la diversité des résultats qu’auront ces influences, sera encore plus sensible. Elle se fera remarquer dans la nature des cheveux, dans la couleur et dans les traits du visage, et même dans la forme de la tète. Telle partie du cerveau sera plus développée, telle autre plus comprimée. Il y aura donc aussi une différence dans les propriétés morales et inlellecluelles. Mais il n’en est pas moins certain que toutes ces influences ont des bornes qu’elles ne peuvent dépasser.

Les circonstances locales, quelque différentes qu’elles puissent être, n’ont jamais changé, et ne changeront jamais l’essence d’un animal, ni celle de l’homme. Elles modifient les qualités, mais ne les engendrent pas; elles ne peuvent anéantir ni un organe, ni une qualité. Quel changement le lait d’une nourrice peut-il produire? Il peut être la cause d’une constitution physique plus ou moins bonne, et influer par-là sur le caractère et sur l’esprit; mais il ne peut ni donner, ni faire cesser des inclinations ou des qualités déterminées. Si les parens étoient en droit d’imputer aux nourrices les mauvaises dispositions de leurs enfans, pourquoi nous, qui, en général, nous nourrissons de la chair du bœuf, du cochon, du mouton, etc., ne rendrions-nous pas ces animaux responsables dhs défauts de notre esprit et de notre caractère ? . '

— 8°. On veut encore faire regarder les besoins des animaux et de l’homme comme la source principale de leurs instincts, de leurs penchans, et de leurs facultés. Les besoins peuvent être considérés sous deux as-

pecls. S’ils viennent du dehors, tels que le froid, le chaud, etc., tout ce que nous avons dit des choses extérieures qui excitent nos facultés intérieures, est applicable à ces besoins.

Les accidens qui incommodent l’animal ou l’homme, les portent, il est vrai, pour s’en débarasser, à faire usage de leurs facultés. Mais il ne s’ensuit pas que ces besoins fassent naître les facultés intérieures; car, si cela étoit, les mêmes causes extérieures produiroient, d;ms tous les animaux et dans tous les hommes, les mêmes qualités, au lieu que chaque animal et que chaque homme réagit en vertu de son organisation sur les choses du dehors, est d’après 1a manière qui lui est propre. L’idiot n’essaie rien pour se garantir des injures de l’air, et l’homme raisonnable se couvre de vêtemens. La perdrix meurt de faim et de froid dans les hivers rigoureux, et le moineau engourdi tombe du haut des toits, tandis que le rossignol et la caille sont partis pour des climats plus tempérés, sans attendre le froid et la faim. Le coucou n’a pas moins que la fauvette le besoin de pondre, et pourtant il ne construit pas de nid. Le lapin et l’écureuil sont-ils poursuivis, l’un court se cacher dans son terrier, l’autre se sauve sur la cime des arbres, etc. Ainsi tout ce que l’on peut attribuer aux circonstances extérieures, (î’est qu’elles mettent en activité les diverses facultés innées.

Si l’on appelle besoins les mouvemens intérieurs ou les sensations intérieures qui portent l’animal et l’homme à chercher quelque chose hors d’eux pour se satisfaire; si, par exemple, on appelle besoins les désirs voluptueux, l’ambition, etc., il est évident que ces mouvemens de ràme sont uniquement le résultat de l’action de l’or-

granisation intérieure, puisque l’homme et l’animal ne peuvent avoir de tels besoins, tant que les organes qui s’y rapportent ne sont pas propres à agir.

Go développement et celte susceptibilité d'action préalables sont des conditions indispensables pour que les penchans intérieurs se fassent sentir, et que l’animal et l’homme soient provoqués à chercher les objets qui se trouvent en rapport avec les organes actifs. Dans l’enfant nouvellement né, le besoin du sein agit vivement; ce n’est point parce que le sein produit ce besoin, mais parce que, pour la conservation de l’enfant, un rapport réciproque a été établi entre lui et le sein, etc.

Par la raison contraire, les organes sexuels de cet enfant n’étant pas développés, il n’y a pas chez lui la moindre trace du besoin relatif à l’autre sexe. Mais à mesure que ces organes prennent de la croissance et de l’activité, une nouvelle faculté, un nouveau penchant se meut dans l’intérieur de l’homme; et c’est le sentiment de ce penchant que nous appelons besoin. L’objet qui est en rapport avec ce penchant s’offre-t-il aux yeux du jeune homme ou de la jeune fille, leur sang s’allume; les mômes objets, au contraire, n’étant plus en rapport avec l’organisation éteinte du vieillard, ne parviennent plus à l’exciter. Les membres se développent-ils dans le jeune animal et dans l’homme, le besoin de marcher, de sauter, de courir et de s’exercer à toutes sortes de tours et de jeux, s’éveille aussitôt.

Ce' n’est point parce que l’oiseau a besoin d’un nid, et le castor d’une cabane, qu’ils acquièrent le talent de construire, mais ils ont ce talent parce qu’ils sont destinés à bâtir; la nature a comme imprégné de ce talent leur organisation ; et lorsque celte organisation devient

active, ils sont intérieurement portés cà construire. Voilà pourquoi l’oiseau tisserand fait son tissu, même quand il est en cage, et pourquoi le castor construit, quel([iie Lien logé qu’il soit déjà. Rien ne montre mieux qu’ils suivent en cela l’impulsion d’une faculté intérieure, sans être déterminés par un besoin extérieur.

Il y a de même des hommes pour qui les’ voyages, la musique, etc. sont un besoin, parce que, dans ces individus, les organes qui répondent à ces penchans sont dans une activité continuelle.

C’est encore par le même principe qu’il faut expliquer pourquoi les hommes, qui ont plusieurs organes éminemment développés, éprouvent un plus grand nombre de besoins que ceux dont les organes sont moins énergiques. L’idiot a peu de| désirs, par conséquent peu de besoins; et il a peu de désirs, parce qu’il n’a presque aucun de ces organes qui parvienne à un développement complet, et a un degré d’activité considérable. A mesure que l’on avance en âge, les besoins intérieurs diminuent, parce que l’activité des organes s’est ralentie. •

Si donc les besoins intérieurs sont le résultat de l’action des organes intérieurs, et si les choses extérieures ne peuvent devenir l’objet de nos besoins que par le moyen de ces mêmes organes intérieurs, l’assertion de M. de Lamark tombe d’elle-même. 11 pense que les organes intérieurs, aussi bien que les extérieurs, sont produits par le besoin et par l’exercice. Mais un besoin ne peut pas plus exister sans une faculté, que l’exercice sans un organe. Comme nous ne croyons pas, au reste, que cette opinion bizarre puisse trouver beaucoup de partisans, nous allons en présenter l’idée principale, et y répondre en peu de mots.

— « Les naturalistes, dit M. de Lamark, ayant remarqué que les formes des parties des animaux, comparées aux usages de ces parties, sont toujours parfaitement en rapport, ont pensé que les formes et l’état des parties en ont amené l’emploi. Oi‘, c’est-là l’erreur; car il est facile de démontrer, par l’observation, que ce sont, au contraire, les besoins et les usages des parties qui ont développé ces mêmes parties, qui les ont même fait naître, lorsqu’elles n’existoient pas, et qui, par conséquent, ont donné lieu à l’état où nous les observons dans chaque animal. » —

Ainsi M. de Lamark suppose que le sentiment du besoin a lieu avant les organes intérieurs, et que l’exercice des organes extérieurs devance l’existence de ces organes. Mais, d’après cela, les animaux et l’homme n’auroient reçu de la nature aucune organisation déterminée ni intérieure ni extérieure. On ne pourroit les considérer que comme des masses informes qui n’ont pris une figure particulière qu’après avoir été jetées de côté et d’autre, et qu’après avoir reçu du dehors des impressions accidentelles.

Tel est pourtant le mode de création que M. de Lamark a imaginé. — « La taupe, dit-il, ne conserve ses petits yeux que parce qu’elle les exerce peu; les serpens ayant pris l’habitude de ramper sur la terre et de se cacher sous l’herbe, leur corps, par une suite d’efforts toujours répétés pour s’allonger, alin de passer dans des espaces étroits, a acquis une longueur considérable, et nullement proportionnée à sa grosseur — » « Les hommes mus jiar le besoin de dominei’, et de voir à-la-fois au loin et au large, se sont efforcés de se tenir debout, et, en prenant constamment cette habitude, de génération en

génération, ils ont fait acquérir à leurs pieds une conformation propre à les soutenir dans une attitude redressée, etc. » —

Mais que répondra M. de Lainark aux questions suivantes : Pourquoi la taupe ne veut-elle pas üiire usage de ses yeux, et pourquoi les serpens ont-ils la sotte idée de ramper sur la terre, et de chercher à passer par des trous étroits, comme on passe le fil d’archal à la filière ? D’où vient dans l’homme le penchant de regarder au loin et au large ? Et, dans le commencement, lorsque, suivant la supposition de M. de Lamark, il n’existoit ni organe intérieur, ni organe extérieur, quelle cause a empêché la taupe et les serpens de choisir’ une autre façon de vivre, et d’acipiérir, par-là, les yeux de l’aigle, et les jambes de la giraffe?

N’est-il pas plus conforme à la sagesse du créateur qui se fait reconnoître dans le brin d’herbe comme dans l’arrangement des mondes, que, dès le premier instant de la création, chaque être inanimé et vivant ait reçu ses propriétés particulières, et ait différé par-là de tous les autres êtres ? (*)

Si les facultés intérieures ont été déterminées par l’ordre du créateur, et par les lois de l’organisation intérieure, comment peut-on croire que cette même sagesse suprême ait négligé de mettre les organes extérieurs en rapport avec ceux de l’intérieur? Sans cette harmonie, les animaux se seraient trouvés dans un état violent de contradiction perpétuelle, et auraient péri

{■) Gall est sur ce point dans une aberration complète. 11 en réfère à la Genèse et invoque le témoignage de Moïse : que Dieu créa tous les êtres, les plantes, les poissons, les oiseaux, chacun selon son espèce.

après quelques minutes d’existence. Le tigre auroit dû se nourrir de chair, mais il n’auroit eu ni le penchant, ni la faculté d’égorger d’autres animaux. L’oiseau auroit été destiné à émigrer d’un climat dans un autre; mais rien, dans son intérieur, ne l’en auroit averti, ou bien les ailes lui auroient manqué pour voler. Le taureau auroit dû paître, mais il n’auroit eu ni l’odorat pour choisir les plantes salutaires, ni les dents propres à les couper.

Supposons même <pie, dans le système de M. de Lamark, les animaux se fussent conservés quelque temps comme par miracle, il n’en seroit pas moins impossible do concevoir comment les organes extérieurs auroient pu être produits? Depuis combien de temps le chien ne saisit-il pas avec sa patle, sans avoir pu acquérir la main du singe? Peut-on s’attendre que l’homme, qui volontiers prendrait son essor pour voler dans les airs, aura un jour les ailes et l’organisation intérieure dont il auroit besoin pour cela, et que la nature lui a refusées ? 11 est bien extraordinaire de supposer que l’homme et l’animal acquièrent tout, lorsqu’il est démontré que, depuis la création du monde, chaque espèce est restée constamment dans ses limites sans rien perdre, mais aussi sans rien acquérir. Quand on attribue à la nature des phénomènes qui n’existent point, elle dément ellemême ses historiens.

Nous voyons, il est vrai, que l’organisation est soumise à divers changemens accidentels. Le nez peut être aplati , ou relevé; les lèvres peuvent être épaisses ou minces, les cheveux crépus ou lisses, la peau blanche ou noire, les pieds plus courts ou plus longs etc. Mais ces changemens ont été produits par les lois mêmes de l’organisation primitive, et jamais ils ne l’ont été par les

besoins que les hommes ont éprouvés. Quel besoin avoit l’bomme d’avoir la peau de telle ou telle couleur, les cheveux de telle ou telle qualité ? Les mêmes variétés n’existent-elles pas aussi dans 1e règne végétal? Ne devons-nous pas les attribuer en général aux causés extérieures, et surtout au concours fortuit et à l’action mutuelle et réciproque des lois chimiques et organiques? Tous les taureaux et tous les boucs ont une propension intérieure à heurter avec la tête; la nature a cependant produit quelques variétés de ces animaux, dépourvues de cornes. Le lévrier et le basset poursuivent également le lièvre et le blaireau, celui-ci dans son terrier, et le lévrier sur les collines et dans les vallées. La différence qu’il y a entre les jambes raccourcies du basset et les jambes allongées du lévrier ne vient donc pas d’un besoin extérieur particulier et différent dans ces deux variétés de chiens. Lorsqu’il y a par hasard six doigts à une main, est-ce un besoin nouveau qui a procuré l’acquisition du sixième doigt?

Et dans quelles difficultés ne tomberoit-on pas pour fixer les limites où s’arrêteroient enfin la production et l’augmentation des organes extérieurs ! L’homme à qui souvent ses deux mains ne suffisent pas, se contenteroitil toujours de n’en avoir que deux? Ne lui viendroit-il pas des yeux sur le dos ? De combien les pieds du héron, de la cigogne, et te cou du cygne s’allongeroient-ils encore ? D’un autre côté, du temps d’Aristote, ces parties' étoient aussi longues qu’aujourd’hui ; comment expliquer cela? Est-ce, comme le dit M. de Lamark, parce que les oiseaux se sont toujours maintenus dans les mômes circonstances? Mais, par cela même, il reconnoit que la nature leur a originairement prescrit de se maintenir

dans ces circonstances. Quelle cause auroit empêché les oiseaux des marécages d’essayer par degrés à s’enfoncer toujours davantage dans l’eau, et d’allongei- de plus en plus leur cou et leurs pieds, par la continuité de leurs efforts? Pourquoi les chats et les rats qui exercent si peu leurs queues, ne les ont-ils pas encore perdues? Jusqu’où s’étendroit la possibilité que les animaux auroient, d’après M. de Lamark, d’augmenter le nombre de leurs membres, ou d’être transformés d’une espèce dans une autre par leurs besoins accidentels? L’opinion de M. de Lamark pourroit tout au plus être adoptée par quelques sectes philosophiques, dont les unes supposent que l’ârne dirige elle-même la formation du corps qui lui sert d’enveloppe, et dont les autres soutiennent que les espèces ou s’améliorent, ou dégénèrent sans ces.se, de manière que l’homme pourroit descendre au rang du singe, et l’orang-outang s’élever au rang de l’homme.

— On aura pu s’étonner de nous voir c.xposer les arguments de Gall, contre Lamark, et accepter celte controverse comme sérieuse.

La logique de Gall, toute serrée qu’elle soit, aura peu de poids contre la conception de Lamark sanctionnée aujourd’hui. Gall affirmant que. depwis la création du monde, chaque espèce est restée constamment dans ses limites, sans rien perdre, mais aussi sans rien acquérir, ne sait opposer à Lamark que des laits d’IIistoirc Naturelle couranls; tandis (juc la doctrine de Lamark remonte au loin

dans le passé. Il est donc impossible que les deux Naturalistes s’accordent, étant placés, l’un et l’autre, sur un terrain si didérent.

En vue du présent et d’un passé déterminable, les arguments de Gall ont leur valeur et peuvent trouver leur appui, môme au temps d’Aristote. Mais, les vues profondes de Lamark sur l’origine des cires, sur l’évolution et le transformisme des espèces, sont loin de s’accorder avec la Génèse affii’mée par Moïse.

Les mouvements insensibles d’évolution et de transformation, qui s’opèrent dans les êtres vivants, ne mettent pas leurs résultats en évidence, dans le cours d’une période historique de riiiimanité. Aucune génération d’homme ne sera appelée à les observer dans leur actions intimes. C’est par âge géologique qu’on les constate, par un rapprochement entre le passé et le présent. Il est donc impossible, d’après les données de la Paléontologie, comparées aux métamorphoses évidentes pour la science actuelle, de [)réciscr si la fonction produit l’organe, ou si elle dépend de lui.

Les observations à tirer de la sélection naturelle ne paraissent guère, elles-mêmes, propres à fournir, sur ce point, des propositions concluantes. Quant à la sélection artilicielle, appli(iuéc aux animaux, • si elle modilic leurs formes extérieures, elle n’a

pas, que nous sachions, modifié aussi leurs fonctions cérébrales. A-t-elle métamorphosé leur instinct, leur intelligence? Là, serait le point important de la question - et encore, dans le cas de l’affirmative où l’on aurait constaté le développement parallèle de la fonction et de forgane, les conclusions de Gall n’en seraient pas ébranlées.

La doctrine de Lamark n’eut pas, de son temps, plus de succès que celle de Gall.' L’une et l’autre furent soumises à l’autorité écrasante de Cuvier.

L’heure de la justice a sonné pour Lamark... Gall attend la sienne...

— 9°. On a encore soutenu que l’on peut acquérir tel penchant ou telle faculté, suivant que l’on porte son attention sur tel ou tel objet, et selon qu’on exerce telle ou telle qualité. On a été jusqu’à dire qu’il n’y a pas d’homme bien organisé qui ne puisse exercer son attention avec toutes les forces et la constance qu’il faudroil employer pour s’élever au rang des plus grands hommes.

On ne peut comprendre ici par l’expression de bien organisés que les hommes qui ne sont pas nés idiots; il s’ensuit donc qu’en voulant attaquer les effets de l’organisation, on reconnoîtsa puissance, puisque la faculté d’être attentif dont on voudroit faire tout dépendre, dépendroil elle-même de l’organisation.

Nous avons déjà prouvé que tous les animaux n’ont pas les mêmes qualités, ni tous les hommes les mêmes degrés dans leurs dispositions communes, pas plus que toutes les espèces de marbre ne sont propres à sculpter

un Apollon; nous nous bornerons donc à rappeler la loi que nous ne pouvons assez inculquer, savoir : qu’il a élé établi des rapports déterminés et réciproques entre l’inlérieur de l’animal et de l’homme, et le monde extérieur.

C’est par-là que tout être vivant a certains points de contact avec les objets extérieurs déterminés. Plus l’organe extérieur est actif, plus ces points de contact sont nombreux et intimes, et plus encore est grand le rapport de chaque organe avec l’objet qui lui est assigné. Voilà ce qui explique pourquoi chaque animal üxe son attention sur des objets déterminés, et pourquoi chaque homme fixe la sienne plus tôt sur tel objet que sur tel autre. I.,e chevreuil et le pigeon regardent passer avec indifférence le lièvre, que le renard et l’aigle guettent avec avidité. L’enfant fixe sont attention sur des jouets; et parmi les adultes, l’iiii prend intérêt aux idées philosophiques, l’autre, aux réparties spirituelles; celui-ci, aux évènemens qui émeuvent la sensibilité; celui-là, aux combats sanglans. De-là la diversité des jugemens que portent les hommes sur les mêmes objets; de-là la différence que mettent les voyageurs dans les descriptions de la même contrée et de la même nation; et, comme l’a si bien observé La Bruyère, si chaque lecteur effaçoit ou changeoit à sa volonté, dans un livre, ce qui répugneroit à son goût, il n’y resleroit pas un mot de l’auteur.

Personne, nous le croyons, ne sera tenté de faire émaner de l’attention, les aptitudes industrielles et les penchans des animaux; et pourtant ces aptitudes, ces pciichans doivent dépendre d’une cause (pielcoiiqiie. Uni pouiToit soutenir que le castor, l’écureuil, le ral.

l’oiseau, et la larve de. l’insecte ne construisent, que parce qu’ils ont dirigé leur attention vers cet objet’ Qui dira que le lapin, le blaireau, la marmotte, la taupe, le hamster ne se creusent un terrier, que parce qu’ils en ont examiné et balancé avec attention les avantages ? Même parmi les hommes, le génie commence ordinairement ses chef-d’œuvres, comme par instinct, avant de s’apercevoir de son talent.

Si un organe, par sa débile conformation, n’a que de foibles rapports avec un objet qui est de son ressort, ou bien s’il y a manque absolu de l’organisation par laquelle les points de contact sont mis en action avec un objet déterminé du monde extérieur, l’attention que cet objet pourra exciter, sera foible, ou même sera nulle Qui pourra inspirer au cheval de l’admiration pour les monumens que nous élevons à la gloire et à l’immortalité; au bélier de l’altention pour nos arts et nos sciences ? A quoi sert d’attribuer, avec Yicq-d’Azir, le défaut d’attention des singes à leur turbulence ? Ne voyonsnous pas fréquemment que les hommes les plus turbulens, lorsqu’ils ne sont pas idiots, fixent leur atlention sur plusieurs objets? La seule véritable explication de ce défaut d’attention du singe, c’est que, par son organisation, qui est tronquée en comparaison de celle de l’homme, la possibilité d’être attentif à certains objets lui a été refusée. La même chose a lieu pour les enfans cà moitié idiots, qui sautent d’un objet à un autre, et qui, par cette raison, ne saisissent aucune suite d’idées, et n’apprennent jamais à parler correctement.

Nous laissons, au reste, l’attention et l’exercice dans tous leurs droits, pourvu ({u’on n’étende pas leur puissance au-dela des effets qu’elle peut produire. L’on a beau

être organisé de la manière la plus heureuse, l’exercice est indispensable pour apprendre à combiner plusieurs idées relativement à certains objets. Voilà pourquoi il faut produire une forte impression sur les sens des hommes grossiers, si l’on veut exciter leur attention.

Il en est de l’exercice des organes des facultés de l’àme, comme de celui des organes en général. L’exercice leur procure sans doute plus de promptitude et de prestesse pour agir. Mais c’est précisément parce qu’il facilite le jeu des qualités de l’àme, qu’il faut en conclure que la manifestation des qualités intellectuelles et morales repose sur l’organisation, l’exercice ne pouvant avoir d’influence que sur les choses matérielles.

— 10°. On s’appuie sur la doctrine d’Aristippe, qui explique, d’une manière arbitraire et fort inexacte, le jirincipe de Socrate, son maître, sur le bonheur de l’homme, pour regarder le désir et l’aversion, le plaisir et la douleur comme la source non-seulement de nos actions, mais encore de toutes les qualités de notre esprit et de notre àme. Le moindre examen détruit encore cette erreur.

Les animaux, les enfans, les demi-idiots ne sont guère moins sensibles au désir et à l’aversion, au plaisir et à la peine, (pie les hommes adultes et raisonnables; ils devroient donc, en conséquence de l’opinion d’Arislippe, posséder autant de qualités les uns que les autres.

Il en est du désir et de l’aversion, comme de l’attention. Pour cpiel objet un homme ou un animal a-t-il du désir? N’est-ce pas pour l’objet qui est le mieux en harmonie avec son organisation ? Le chien a le désir de

la chasse; le castor celui de construire. Tel homme goûte le plus vif plaisir en pardonnant généreusement les offenses; tel autre, au contraire, se réjouit lorsqu’il parvient à satisfaire sa vengeance; celui-ci met son bonheur à posséder des richesses; la félicité de celui-la est une philosophie qui lui fait dédaigner les vanités humaines. Le désir et l’aversion, le plaisir et la douleur ont donc leur principe dans l’organisation, et sont la preuve de son influence.

— 11». Helvétius prétend que les sources de toutes les qualités de l’esprit et de l’âme sont le désir de s’illustrer, et les passions; et qu’en conséquence les qualités de l’esprit et de l’àme ne sont pas innées.

Helvétius et ses partisans doivent donc démontrer préalablement que les passions et le désir de la gloire n’ont rien de commun avec l’organisation, et en sont indépendans. On a eu jusqu’à présent, sous beaucoup de rapports, une idée très-fausse des passions, et surtout on les a mal définies. Une passion n’est que l’e.xLi ême degré d’activité d’une faculté particulière. Voilà pourquoi il y a autant de passions que de qualités de l’esprit et de fâme. On a la passion de la musique, celle de bâtir, de voyager, celle des femmes, celle de la parure, etc. Chacune de ces passions peut e.xister sans qu’on ait les autres, de meme que chacune des qualités de l’esprit existe aussi par elle-même. Chaque passion naturelle à l’homme nous montre proprement l’action très-énergique d’un organe. Il n’est donc pas surprenant que les organes, quand ils sont irrités par une cause extérieure, comme le vin, la lièvre et d’autres stimulans, manifes-

tent une aclivilé pareille à celle des passions.

Quand Helvétius, pour prouver son assertion, prétend qu’il n’a point trouvé de fille idiote que l’amour n’ait rendue spirituelle, il faut en conclure seulement que, lorsqu’il étoit amoureux, ils trouvoit que toutes les tilles avoient de l’esprit.

— 12°. Locke, pour démontrer que les qualités de l’esprit et de l’àme ont une origine accidentelle, allègue tantôt l’exemple des enfans qui, selon lui, n’ont point certaines qualités, et qui en général n’ont point de passions; et tantôt l’exemple de divers peuples dans lesquels il a cru remarquer des qualités entièrement différentes. Nous allons montrer comment et en quoi ce philosophe s’est trompé.

Si l’on pouvoit tirer de ses remarques quelque conséquence contre V innéiLé des qualités, on ne pourroit plus regarder comme innés la plupart des instincts des animaux, tels que de construire des nids, d’entasser des fruits, d’émigrer, de produire son espèce, etc. ; car tous ces penchans n’agissent pas immédiatement après la naissance, ni dans toutes les saisons de l’année.

Locke a très-bien senti qu’il ne pourroit pas résister aux preuves et aux objections tirées du règne animal. Il a cru y répondre en déclarant « qu’il n’écrivoit pas une philosophie des animaux » ; mais il est tombé par-là dans une autre ancienne erreur déjà réfutée, savoir : que l'homme et les animaux sont régis par des lois dissemblables, et n’ont rien de commun entre eux. Quand même nous nous arrêterions à l’homme seul, personne ne nie que le penchant de l’amour ne soit lié à l’organi-

sation; et cependant on ne trouve aucune trace de ce penchant dans l’enfant nouvellement né, ni, en certains cas, dans les adultes.

Si Locke avoit eu des idées plus justes des facultés primitives de l’âme, il auroit attribué à chaque faculté un organe particulier, conformément aux lois de la nature; et s’il avoit su que tous les systèmes nerveux, et tous les organes se développent non pas en même temps, mais partiellement; que chaque organe peut être tantôt actif, tantôt inactif, il auroit expliqué d’une toute autre manière les observations qu’il a faites. 11 auroit senti que si les enfans n’ont pas encore certaines qualités, il ne faut pas en conclure que les qualités s’acquièrent, mais seulement que l’activité des divers organes n’a pas lieu en même temps; et, de cette manière, les principes qu’il a établis pour rendre raison de l’origine des qualités de l’homme, ne se seroient pas trouvés en contradiction avec les vérités tirées du règne animal.

Si l’on dit que les enfans n’ont point de passions, on se fait illusion; on confond, en tenant ce langage, les objets sur lesquels agissent les penchans primitifs à différens âges, avec les penchans eux-mêmes, et l’on confo.nd encore l’existence de ces penchans avec leur manifestation. Les passions ne sont pas non plus toujours en mouvement chez les adultes; peut-on dire, pour cela, que les dispositions primitives des passions leur manquent?

Au reste, cet état sans passion des enfans, dont on fait une application si erronnée dans l’art de guérir, surtout dans la doctrine sur les aliénations mentales, n’est qu’une illusion de mauvais observateurs. Les enfans, il est vrai, n’ont pas l’idée d’enlever, par avidité.

le bien des pupilles; ils n’ont pas le désir des conquêtes; mais ils se trompent les uns les autres pour des nids d’oiseaux; ils se battent pour des jouets; ils sont fiers d’être les premiers à l’école; et le chagrin de perdre un oiseau qui vient de lui échapper, afflige autant un petit garçon, que pourra l’affliger un jour la perte d’un cheval. Qui n’a pas observé chez les enfans la colère, la jalousie, l’envie, l’amour du jeu, l’avidité, l’ambition, la sympathie intime, la joie excessive, le sentiment de la honte, la cruauté, etc. ? Ils ont déjà la plupart des penchans, des aflections et des passions des adultes, et, après l’enfance, il ne survient d’autre changement que celui des objets sur lesquels portent les penchans fondamentaux.

S’agit-il de tel ou tel principe particulier de morale, nous avons déclaré, en commençant ce traité, qu’à l’exemple de Locke, nous ne les regardons pas comme innés. En effet, les circonstances extérieures influent beaucoup sur la détermination de ces principes; mais il ne s’ensuit pas que les qualités essentielles de l’homme ne soient pas le premier fondement d’après lequel il pose des principes de morale quels qu’ils soient. Que les divers peuples aient des moeurs, des coutumes, des lois, des cérémonies religieuses différentes, tout cependant repose sur les mêmes bases. Partout on veut faire, et l’on veut croire ce que l’on regarde comme juste et vrai; partout on veut honorer un être suprême; on a partout des marques d’honneur et d’infamie; il y a partout des maîtres et des serviteurs; tous les peuples se font la guerre, soit avec des flèches et des lances, soit avec des canons; les hommes et lès femmes s’aiment dans tous les climats, quelque différentes que puissent

être les cérémonies qui président à leur union ; partout on pleure les amis décédés, soit que leur souvenir soit honoré en embaumant leurs corps, ou en mettant leurs cendres dans des urnes, ou en les déposant sous des tertres.

— 13°. Nous espérons qu’on ne voudra pas alléguer les prétendus phénomènes du somnambulisme magnétiijue, pour en conclure que la manilestation des propriétés de l’àme est indépendante de l’organisation.

Il faudroit commencer par démontrer, avant d’arriver à cette conséquence, qu’à un degré quelconque du sommeil magnétique l’àme est séparée du corps, et que l’action de l’une est entièrement affranchie de l’influence de l’autre. Or si cela étoit, pourquoi les magnétiseurs n’ohtiennent-ils plus aucun phénomène lorsqu’ils agissent sur les enfans, les fous et les idiots ?

Aussi longtemps que les somnambules ne découvriront pas dans l’anatomie, dans la physiologie, dans l’hygiène et dans les autres branches de la médecine, des choses qu’on ait jusqu’à présent ignorées; aussi longtemps, par exemple, qu’ils ne nous donneront pas une idée précise de la rage, et qu’ils n’indiqueront pas un remède contre ce mal; aussi longtemps qu’ils ne nous apprendront pas une manière certaine de guérir la peste, le cancer, etc., les Mesmer, les Puységur nous pardonneront de croire que le somnambulisme est une simple irritg.tion ou exaltation des organes de l’ânie; et nous continuerons de soutenir que l’âme ne peut pas être indépendante de son enveloppe matérielle, tant que dure l’union mystérieuse de ces deux substances.

— 14®. Une foule de livres contiennent des rêves sur l’état naturel de l’homme, et sur la multitude de bonnes et de mauvaises qualités qu’il n’a acquises, dit-on, que par la vie sociale. On suppose qu’il a été fait pour la solitude; qu’il a agi contre sa propre nature, lorsqu’il s’est réuni à d’autres individus pour former une famille, une peuplade, une nation; et que, de ces nouveaux rapports auxquels il n’étoit pas destiné, sont venus tous les vices et toutes les vertus qu’il n’auroit point acquis dans son état naturel d’isolement. Mais ce ne sont là que de vaines opinions.

En faisant exception des idiots, nous demandons en quel lieu et à quelle époque l’homme a vécu isolé ? Aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire, nous voyons l’espèce humaine réunie au moins en familles; or des familles, quoique dispersées dans les forêts, n’en forment pas moins une vraie communauté et un petit peuple.

Les hommes, dans tous les lieux et dans tous les temps, se sont réunis les uns aux autres;' il faut croire, par cela seul, qu’ils ont été destinés à la vie sociale; car s’il n'y eussent pas été appelés par le créateur, ce ne sont pas des motifs calculés ou raisonnés qui les auroient portés à se réunir. Sont-ce des motifs semblables qui rassemblent en troupes les corneilles, les oies, les moutons et les singes ?

Dès qu’un animal ou l’homme devoit vivre en société, les qualités en vertu desquelles la société peut exister ont dû tenir à l’organisation de l’homme et de cette espèce d’animal; chaque individu a dû être calculé pour l’ensemble de la société; et, par la même raison, les inclinations, les penchans, les facultés de chaque abeille, de chaque fourmi, de chaque chamois, de chaque homme

ont dû s’accorder avec un but commun. L’établissement des sentinelles parmi les outardes, la direction du troupeau par le chamois conducteur qui se met de lui-même en tête du troupeau, les travaux communs, mais partagés entre divers individus, parmi les abeilles et les fourmis, les secours mutuels que se donnent les cochons et les chevaux contre les attaques extérieures, la direction d’une troupe d’oies sauvages, toujours formée en triangle quand elle vole; toutes ces propriétés ont été données à ces animaux en même temps que l’instinct social.

Il en est de même de l’homme; ses qualités ont été calculées pour la société : c’est pour cela que les phénomènes que l’on observe dans des peuples entiers, ne sont pas plus l’effet du hasard, que les phénomènes qui ont lieu dans chaque homme en particulier. Toujours et partout, les mêmes vertus et les mêmes vices, les mêmes penchans et les mêmes facultés ont existé dans l’espèce humaine. Nous ne connoissons aucun crime contre lequel on ne trouve pas de loi dans la bible ; et, dans les temps les plus éloignés, la calomnie, le mensonge, le vol, l’usure, l’inceste, l’adultère, le- viol, le meurtre s’étoient déjà répandus sur la terre comme un torrent. Nous ne voyons de même aucune vertu qui n’ait été louée, ni aucune faculté relative aux occupations humaines qui ne se soit plus ou moins manifestée depuis Caïn et Abel, l’un laboureur, et l’autre berger; ou depuis les enfans de Juhal et ceux de Tubalcaïn, dont les premiers jouaient de toutes sortes d’instrumens à vent et à corde, et dont les seconds étoient de trèshabiles ouvriers en fer et en cuivre, jusqu’à Néhérnie qui fit des règlemens de police. Les prétendues qualités

acquises ou factices de l’espèce humaine ne sont qu’un rêve d’une fausse philosophie.

Les seuls changremens que l’on remarque dans les progrès de la société humaine, c’est que les mêmes qualités se manifestent par d’autres résultats, et avec un différent degré d’activité, à des époques, et chez des nations dillérenles. Ici on ravit un champ, là un poste d’honnenr; ici l’on chante sa bien-aimée sur le chalumeau, là sur la harpe; ceux-ci parent la jeune épouse avec des fleurs, ceux-là avec des diamans; quelques chefs de nations sont ornés de plumes, et d’autres vêtus de pourpre; mais qu’importent ces dilTérences Ce sont toujours les mêmes faïudtés qui font agir l’homme dans le cercle (pie le créateur lui a tracé.

Ail reste, plusieurs de ces preuves ont déjà frappé et convaincu quelques philosophes, tant anciens que modernes; et ils ont reconnu, comme nous, qu’il n’y a point de qualités primitives acquises ou làclices, mais que, dans les animaux, aussi bien que dans l’homme, toutes les dispositions sont innées, et que leur manifestation n’est rendue possible que par l’organisation.

Platon reconnoissoit que l’esprit de combinaison est inné. Suivant lui, il ne suffit pas, pour être philosophe, de joindre au désir de savoir, une conception vaste, une bonne mémoire et de la pénétration; il faut encore une disposition particulière, qui ne peut être acquise, pas plus que ces facultés auxiliaires. 11 dit aussi que l’aptitude aux mathématiques est innée. Il regarde les désirs et les sentimens de fierté, d’orgueil, de courage, d’appétit sensuel, non-seulement comme innés, mais comme fondés sur l’organisation.

Hippocrate, en parlant des conditions nécessaires pour

faire un bon médecin, dit qu’il lui faut surtout des dispositions naturelles.

Quinlilien se moque de l’ancien adage que tout le monde, moyennant une application soutenue, devient orateur. Si les préceptes, dit-il, donnoient l’art de l’éloquence tout le monde serait éloquent.

Condillac, quoiqu’il se contredise dans ses différens ouvi’ages, s’exprime ainsi sur les facultés innées — « Les hommes ignorent ce qu’ils peuvent, tant que l’expérience ne leur a pas fait remarquer ce qu’ils font d’après la nature seule. C’est pourquoi ils n’ont jamais fait avec dessein que des choses qu’ils avoient déjà faites sans avoir eu le projet de les faire. Je crois que cette observation se confirmera toujours, et je crois encore que, si elle n’avoit pas échappé, on raisonneroit mieux qu’on ne fait. Les hommes n’ont pensé à faire des analyses qu’après avoir observé qu’ils en avoient fait; ils n’ont pensé à parler le langage d’action pour se faire entendre, qu’après avoir observé qu’on les avoit entendus. De même ils n’auront pensé à parler avec des sons articulés, (ju’après avoir observé qu’ils avoient parlé avec de pareils sons; et les langues ont commencé avant qu’on eût le projet d’en faire. C’est ainsi que les hommes ont été poètes, drateurs, avant de songer à l’être. En un mot, tout ce qu’ils sont devenus, ils l’ont d’abord été par la nature seule; et ils n’ont étudié pour l’être, que lorsqu’ils ont observé ce que la nature leur avoit fait faire. Elle a tout commencé, et toujours bien; c’est une chose qu’on he sauroit trop répéter ». —

— « Si les lois, dit-il ailleurs, sont des conventions, elles sont donc arbitraires ! Il peut y en avoir d’arbitraires, il n’y en a même que trop; mais celles qui

(léterminenl si nos aciions sont bonnes ou mauvaises, ne le sont pas, et ne peuvent pas l’être. Elles sont notre ouvrage, parce que ce sont des conventions que nous avons faites. Cependant nous ne les avons pas faites seuls, la nature les faisoit avec nous, elle nous les dictoit, cl il n’éloil pas en notre pouvoir d’en faire d’autres. Les besoins et les facultés de l’homme étant donnés, les lois sont données elles-mêmes; et quoique nous les fassions. Dieu qui nous a créés avec tels besoins et telles facultés, est, dans le vrai, notre seul législateur. En suivant ces lois conformes à notre nature, c’est donc à lui que nous obéissons, et voilà ce qui achève la moralité des aciions ». —

St. Paul parloit dans le même sens en s’adressant aux Domains : — « Si les Gentils, dit-il, qui n’ont point la loi, font les mêmes choses que la loi commande; ils font voir que ce qui est prescrit par la loi est écrit dans leur cœur ». —

Herder regarde la sociabilité de l’homme comme innée, et il croit, comme nous, que la loi : ne fais pas à auLrui ce que lu ne veux pas qui le soil fail, est fondée sur la sympathie naturelle à l’homme. Il regarde même comme innée la disposition de l’homme à la religion, et sa propension à honorer des êtres surhumains et d’un ordre supérieur.

Nous prouverons ailleurs complètement ces mêmes vérités. Nous démontrerons de même, en traitant des divers organes et des diverses facultés primitives, que les talens de la musique, de la ])einture, de l’architecture, de la mécanique, de la mimique, de la géométrie, des mathématiques, etc. qui semblent n’être que des talens acquis et produits par la vie sociale, sont innés

clans l’homme, et lui sont indiqués par son organisation, comme le sont à l’abeille les lois de sa cellule hexagone, au rossignol son chant, et au castor ses conslriiclions. Sans cette organisation, la manifeslalion de ces qualités aiiroit été aussi impossible à l’homme, qu’elle l'est au ver de terre. Nous ferons voir aussi que, si les qualités de l’homme n’éloient pas déterminées, la société ne seroit que confusion. Nous montrerons que la détermination du juste et de l’injuste en suppose le sentiment intérieur; ([ue, si les lois positives de la pensée n’étoient pas innées, il ne pourroit exister ni logique, ni philosophie; enfin que tous les penchans et toutes les facultés primitives dépendent d’une organisation détermii|ée et particulière, qui, seule, donne lieu à leur manifestation.

La thèse de Gall sur la matérialité des instruments ou organes de l'ame et sur l’innéité des facultés morales et intellectuelles, heurtait trop vivement le Spiritualisme pour laisser scs sectateurs froids et indiflércnts à de telles propositions : aussi, Gall se vit-il accusé de Matérialisme, de Fatalisme, et, les conséquences de sa doctrine appli([uéc au principe de la Liberté Morale lui valurent-elles des malédictions.

Le professeur Ackermann, de Heidelberg, commissionné en qucl(|uc sorte, par les Spiritualistes Allemands, (ut l’un de ses agrcsscui’s les plus passionnés.

Gall n’hésite pas à reprendre ses objections dans son propre ouvrage; il les discute pièce à pièce, trouve des arguments contre chacune d’elles, et, par la force de sa logique et une saine interprétation des faits, les honneurs de la discussion lui restent.

Dans sa manière d’exposer ses principes, Gall aboutissant toujours à des conclusions serrées, voici comment il résume cette controverse :

Nous avons prouvé que, de tous temps; les opinions les plus contraires ont été tour à tour anathématisées et divinisées; qu’en conséquence, lorsque l’on Itiib des découvertes, on doit moins s’inquiéter du jugement de ses contemporains que de la vérité;

— Que ceux qui accusent notre doctrine de matérialisme, confondent les conditions matérielles avec les forces ou les facultés, et tombent par là dans des contradictions perpétuelles;

— Que la supposition d’un point central que l'on croyait devoir consacrer pour mettre à l’abri la nature spirituelle de l’àme, n’atteint pas à ce but, et contredit la structure du cerveau et ses fonctions ;

— Que môme nos adversaires à qui il semble que la pluralité des organes favorise le matérialisme, sont forcés de reconnoître cette pluralité, parce que le cerveau est double ('); et que, par conséquent, chacune de ses parties l’est aussi ;

(■) C’est donc longtemps après Gall que Bouillaucl, 13roca, Brown-Sequard, et d’autres, ont précisé ce fait.

— Que ceux qui regardent comme dangereuse la division des facultés de l’àme en plusieurs l'acullés fondamentales, ont, de tous temps, adopté des divisions serrblables, puisqu’ils ont admis les facultés de juger, de vouloir, de se souvenir, d’imaginer, etc. ;

— Que, par conséquent, on ne peut, sous aucun rapport, flétrir notre doctrine plustôt qu’une autre, de l’accusation de matérialisme. Quant au fatalisme cl à la liberté morale, nous avons également prouvé que les hommes les plus vénérables ont reconnu l’influence la plus puissante de plusieurs causes sur nos déterminations;

— Que les sensations, les penchans, les désirs, ainsi (jiie les idées et les jiigemens de l’homme, sont soumis à des lois déterminées; mais que l’on ne peut induire de là ni le fatalisme qui fait naître le monde du hasard, ou qui n’en donne pas la direction à une intelligence suprême, ni cet autre fatalisme qui asservit les actions de l’homme à une nécessité aveugle;

— Qu’une liberté illimitée et une liberté absolue répugnent à la nature d’un être créé, mais que l’homme raisonnable, en vertu des dispositions dont le nombre et la noblesse l’élèvent au-dessus des brutes, a acquis la faculté de fixer son attention, non-sculcrnenl sur les impulsions du dedans et du dehors, mais encore sur des motifs plus nobles qu’il puise dans son intérieur ou qu’il reçoit de l’extérieur, et de pouvoir par là ou être déterminé par les motifs existans, ou se déterminer par des motifs nouveaux que l’homme bien organisé peut appeler contim.iellement à son secours;

— Que cette faculté constitue la véritable libei’lé morale, et que celle liberté pratique est la seule que sup-

posent les institutions civiles, l’éducation, la morale et la religion;

— Que cette liberté soumise à ses propres lois telles que l’influence puissante des motifs les plus nombreux et les plus forts, et surtout du désir du bonheur, rend l’homme qui agit et ses instituteurs, responsables de toutes leurs actions morales;

— Que c’est sur cette notion de la liberté que reposent la dignité et la nécessité de l’éducation, de la morale, de la législation, des peines, des récompenses et de la religion.

Il suit ainsi de notre doctrine que toutes les fois qu’un homme sain et bien organisé a voulu une chose, il auroit pu en vouloir une autre contraire à la première, non pas sans motif, ce qui seroit absurde, mais en cherchant et en se donnant des motifs autres que ceux qui l’ont déterminé.

Enfin nous avons prouvé que, sans l’existence du mal moral et des penchans vicieux, il ne pourroit y avoir ni liberté morale, ni choix entre le bien et le mal, ni par conséquent menace des peines futures, ou promesse de récompenses à venir; que toutes les discussions et les opinions erronées sur la liberté morale pratique ont pris leur source dans les fausses idées que l’on s’est formées de la cause du mal moral et du penchant au mal, parce que l’on confondoil le contentement, l’inclination, les penchans, les désirs, résultats de l’action d’organes particuliers, avec le vouloir ou la volonté, résultats de la comparaison de plusieurs sensations et de plusieurs idées.

Nous reviendrons sur ce sujet au Chapitre suivant.

Cette reproduction de Tune des parties les plus remarquables de l’œuvre de Gall intéressera-t-elle le lecteur autant qu’elle nous a intéressé nous meme? Y aura-t-il ressenti, comme nous, l’émotion du bon sens satisfait par la solidité des principes et la netteté des propositions qu’ils entraînent.

Sans doute, Gall n’est pas un Naturaliste écrivant avec la plume de Buffon, mais ses principes s’appuyent sur un fond d’instruction des plus étendu, et les déductions qu’il en tire portent le cachet d’un jugement sain, d’un esprit peu susceptible de lâcher la bride à l’imagination, aux conjectures.

Ce qui touche, ce qui saisit dans ses pages, c’est la fermeté calme avec laquelle il réplique à ses adversaires; c’est le courage persévérant qu’il montre à produire ses arguments, à développer ses raisons; c’est le besoin dont il est pénétré de mettre, dans tout son jour, la bonne foi qui l’inspire.

L’œuvre de Gall a, pour nous, ce caractère bien tranché, que, si par ses bases scientifiques elle intéresse, avant tout, le physiologiste et le psychologue, elle est, pour la généralité des esprits, d’un grand attrait, par ses expositions si simples et si vraies de physiologie comparée entre l’homme et les animaux.

On pourra nous opposer : que les principes

affirmés par Gall, il y a 70 ans, ne rcnconlrcnt j)lus, aujourd’liui, que de rares dissidents. Nous demanderons alors, si, en philosophie, les interprétations do nos auteurs classiques peuvent avoir autant de portée que celles de Gall, dépourvues qu’elles sont de l’érudition qu71 possédait en Histoire Naturelle?... C’est à ce point de vue que nos reproductions nous ont semblé pouvoir oiïrir quelque intérêt.

Qui pourrait affirmer, d’ailleurs, qu’un accord unanime existe, à présent, sur la question d’innéité de nos facultés intellectuelles et alfectives?... Ce n’est donc pas [»our satisfaire à une curiosité, purement oiseuse, que nous avons reproduit les raisons, pour et contre, (jue Gall expose si consciencieusement sur ce point.

Si, pour nous, la doctrine de Gall est très acceptable dans scs principes fondamentaux de physiologie cérébrale, d’un autre côté nous n’accueillons (juc sous de grandes réserves l’api)lication qu’il en a faite à la localisation de 27 facultés déterminées.

Non pas qu'à nos yeux la question principe, sur ce point, soit absolument dé|)Ourvuc de raisoiU; et, d’ailleurs, l’étude de la faculté da lamjacje IKirlé, qui nous occiqicra [ilusloin, tend a démontrer que la science actuelle a mis le pied sur ce

terrain; mais, ce fait est venu démontrer, en meme temps, à combien de variétés cette seule faculté se trouve soumise dans ses formes et dans les conditions organiques qui y correspondent. En rapprochant ce fait de la pluralité des facultés fixées par Gall, il y a lieu de se demander si le nombre des circonvolutions cérébrales suffiraient à donner une place statique à ces facultés et aux variétés susceptibles d’y être rattachées.

Il est vrai que par l’hypothèse des associations dynamiques des cellules de la couche corticale on explique, aujourd’hui, bien des choses. Mais, ici, on passe du terrain positif à celui des conjectures; et la Physiologie-psychologi([uc aura , longtemps encore, ses arcanes.

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