‹ Gall et sa doctrineChapitre 8 sur 37 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Déjà clans plusieurs endroits j’ai cité et réfuté les diverses opinions des philosophes anciens et modernes sur l’origine et sur la nature des facultés de l’àme. Les leçons de philosophie d’un penseur profond, deM. Laromiguière, m’engagent à revenir encore sur le même objet. Je rapporterai, d’après lui-même, d’une manière sommaire, les systèmes des métaphysiciens les plus connus sur les facultés de l’âme. Mes lecteurs sont vraisemblablement convaincus cpi’aucunede ces opinions ne sauroit être soutenue à côté de la physiologie du cerveau.

M. Laromiguière, après avoir démontré cjue toutes sont plus ou moins défectueuses et erronées, imagine un nouveau système sur les qualités morales et les facultés intellectuelles de l’homme. Nous verrons si cet écrivain éloquent diffère essentiellement de ses prédécesseurs, et si ses raisonnemens m’obligent à abandonner les idées que j’ai professées jusqu’à présent, et avec lesquelles celles que je professerai doivent être en parfaite harmonie. Ce petit travail nous disposera à porter un jugement définitif sur la préférence que mérite l’étude de l’homme, selon qu’elle se borne à la partie spirituelle, ou qu’elle embrasse l’homme tel qu’il est, c’est-à-dire, le résultat de la réunion de l’âme avec le corps.

Le plus grand nombre des philosophes s’accordent à ne reconnoître dans l’àme que deux facultés : l’entende-

ment et la volonté. L'entendement ou la capacité de recevoir des idées; la volonté ou là capacité de recevoir différentes inclinations. Lors même qu’ils parlent d’un plus grand nombre de lucultés, ils les réduisent toujours à ces deux principales.

D’après Aristote, l’àme de l’homme a des facultés qui lui sont communes avec les animaux : la sensibilité, l’appétit, la force de se mouvoir. Elle a aussi des facultés qui lui appartiennent exclusivement : l’intellect patient, l’intellect agent, l’intellect spéculatif et l’intellect pratique.

Bacon distingue deux âmes : l’âme raisonnable et l’àme sensitive. Les facullés de l’aine raisonnable sont ; l’entendement, la raison, le raisonnement, l’imagination, la mémoire, l’appétit et la volonté. Les facultés de l’âme sensitive sont : le mouvement volontaire et la sensibilité.

Descartes reconnoît quatre facultés principales ; la volonté, l’entendement, l’imagination et la sensibilité.

Hobbes n’admet que deux facultés principales ; connoître et se mouvoir.

Locke admet l’entendement et la volonté.

Bonnet reconnoît l’entendement, la volonté, la liberté; et dans son introduction : sentiment, pensée, volonté, action.

Condillac reconnoît six facultés dans l’entendement, ou sept en comptant la sensation , origine commune, suivant lui, de l’entendement et de la volonté : sensation, attention, comparaison, jugement, réflexion, imagination, raisonnement, et toutes ces facultés ne sont que des sensations transformées ou modifiées. 11 soutient que toutes les opérations de l’âme, la pensée, l’intel-

ligenc6, la raison, la liboi’té, cjuo toutes les facultés d une substance spirituelle ne sont que la sensation transformée; que toutes les connoissances auxquelles peut s’élever l’esprit humain; que toutes les idées intellectuelles et morales, toutes, sans en excepter une seule, sont autant de transformation de la sensation.

M. Laromiguière compose le système des facultés de rârne de deux systèmes : « le système des facultés de l’entendement, et le système des facultés de la volonté. Le premier comprend trois facultés particulières ; l’attention, la comparaison et le raisonnement. Le sscond en comprend également trois : le désir, la préférence, la liberté ».

— « L’àme considérée comme un être intelligent, est une substance qui se compose de trois puissances; elle a trois pouvoirs, et elle n’en a que trois; elle a trois facultés, et elle n’en a que trois : l’attention, la comparaison et le raisonnement Ces trois conditions sont indispensables, et elles suffisent à toutes nos connoissances, au plus simple de tous les systèmes, comme à la plus vaste des sciences. Attention, comparaison, raisonnement; voilà toutes les facultés qui ont été départies à la plus intelligente des créatures. Par l’attention, nous découvrons les'faits ; par la comparaison, nous saisissons leurs rapports; par le raisonnement, nous les réduisons en système ». —

— a La sensibilité ou la capacité de sentir, et l’activité ou la faculté d’agir sont deux attributs insépai'ables de l’ârne ». —

M. Laromiguière admet 1°. l’action de l’objet sur l’organe, de l’organe sur le cerveau, et du cerveau sur

l’âme; l’action ou la réaction de l’âme sur le cerveau; la communication du mouvement reçu sur le cerveau à l’organe qui fait l’objet ou qui se dirige vers lui. 11 convient que la différence des esprits ne provient pas du plus ou du moins de sensation; mais, dit-il, elle ne peut provenir que de l’activité des uns et de l’inaction des autres; car dans l’esprit humain, tout peut se ramener à trois choses : aux sensations, au travail de l’e.sprit sur les sensations, et aux idées ou connoissances, résultant de ce travail. Enfin, M. Laromiguière pose la question ; — « Les opérations de l’esprit varient-elles comme les objets auxquels elles s’appliquent, ou peut-on les circonscrire dans des limites, même dans des limites assez étroites? Par l’attention, la comparaison et le raisonnement, nous pouvons nous élever à la connoissance des lois de l’univers, et par conséquent à celle de son auteur : par le désir, la préférence, par une volonté libre, nous sommes en quelque sorte les arbitres de notre destinée» . — — « Six facultés suffisent donc à tous les besoins de notre nature. Trois nous ont été données pour nous former une intelligence; nous les appelons facultés intellectuelles; trois pour remplir les vœux de notre cœur, ce sont nos facultés morales ». —

Voilà donc tous ces philosophes qui planent dans les nues, montrant à leurs élèves des plaines, des montagnes, des vallées, des eaux et des champs, et prétendant que ce sont les seules choses qui existent sur la terre, parce que d’un point aussi élevé ce sont les seules que leur vue distingue. S’ils vouloient descendre de leur hauteur, ils apercevroient une variété infinie de plantes

et d’animaux, et ils se verroienl bientôUbrcés de rcjelei' une classification qui n’embrasse que des généralilés,

Jusqu’à présent, j’ai exposé dix qualités morales, toutes indépendantes l’une de l’autre, et chacune affectée à un organe particulier; par conséquent autant de qualités fondamentales de l’àme. Dans ce quatrième volume, je prouverai encore avec la même rigueur, l’existence au moins de seize qualités et facultés primitives.

Or, ce n’est point un raisonnement spécieux et illusoire qui m’a fait admettre ces vingt-six à vingt-sept forces fondamentales de l’àme J’ai suivi les préceptes que donne M. Laromiguière i>our fonder une doctrine. Les faits et les phénomènes, que l’histoire naturelle de l’homme et des animaux offre à nos yeux, ont d’abord occupé toute mon attention. J’ai observé, j’ai épié leurs aptitudes industrielles, leurs instincts, leurs penchons, leurs facultés. Après avoir accumulé une immense multitude d’observations, j’ai employé tout mon esprit à les comparer, à chercher les lois qui existent dans tous ces faits, à saisir les principes et les résultats qui en découlent. Enfin, je les ai raisonnés; je n’ai jamais discontinué de chercher la liaison entre le caractère moral et intellectuel et l’organisation. C’est ainsi que ma doctrine sur la nature et sur l’origine des facultés de l’àme a pris naissance.

Que les philosophes qui s’enfoncent dans la voie du raisonnement, admettent une, deux, trois, quatre, cinq, six ou sept facultés de l’àme, l’erreur est essentiellement

la même, tant que ces facultés ne sont que des abstractions, des attributs généraux. Aucune des facultés mentionnées ne désigne ni un instinct, ni un penchant, ni un talent, ni une faculté intellectuelle déterminés. Comment expliquer par le sentiment ou la sensation en général, par l’attention, la comparaison et le raisonnement, par le désir, la préférence et la liberté, l’instinct de la propagation, de l’amour de la progéniture, l’instinct carnassier, le talent de la musique, de la mécanique, etc., etc. ?

Est-il juste, qu’en examinant la nature et l’origine des facultés morales et intellectuelles de l’homme, on ne tienne aucun compte des mêmes facultés chez les animaux? L’homme, tant qu’il est animal, seroit-il un être isolé du reste de la natui-e vivante? Seroit-il gouverné par des lois oi'ganiqucs opposées à celles qui président aux qualités et aux facultés du cheval, du chien, du singe? Les animaux voient-ils, entendent-ils, aperçoivent-ils les saveurs et les odeurs, se propagentils, aiment-ils leurs petits autrement que l’homme’

Est-il permis que des savans, tout en se glorifiant de pénétrer jusque dans l’essence de l’àme, dépècent l’homme, et se bornent à faire de longs traités sur l’ame comme sur une substance détachée, exerçant ses fonctions par elle-même, se servant du corps tout au plus comme d’un moyen de communication entre elle et le monde, tandis que toutes ses fonctions sont évidemment d’une nature mixte, que la réunion du corps et de l’àme constitue notre être, et que tout, du moment de la conception jusqu’au dernier soupir, annonce que l’àme est ici bas dans la dépendance d'organes matériels ?

Avec ces prétendues facultés générales de l’àme, le

caractère de l’homme et des animaux ne seroit-il pas le jeu toujours varie du hasard? Comment de cpielques opérations aussi indéterminées de l’àme résulleroit-il 'constamment chez les individus de la même espèce, les mêmes instincts, les mêmes penchans, les mêmes facultés déterminés ?

M. Laromiguière aborde, pour un moment, les dispositions innées. — « Qui jamais, dit-il, a pu nier que les facultés fussent innées? Et quand on nous dit, d’un air d’assurance et presque d’un ton de découverte, qu’il y a des penchans innés, des dispositions innées, des instincts innés, des facultés innées, des lois même innées, des formes, desmuales, des catégories, et je ne sais combien d’autres choses innées, ou indépendantes des sens et de toute expérience, ou, si l’on veut encore, qui sont dans l’ame à priori, que croit-on nous apprendre ? Qui ne sait que, dans tout être, il y nécessairement autant de facultés ou de puissances qu’il peut produire d’actes; autant dé capacités qu’il peut recevoir de modifications; autant de dispositions qu’il peut produire d’actes et recevoir de modifications? Qui ne sait qu’un serpent naît avec la disposition ou le penchant à ramper, avec la faculté de ramper; l’oiseau avec la faculté de voler; le poisson avec celle de nager ; l’homme avec la faculté de parler et de raisonner? Mais est-il permis de confondre la faculté de parler avec la parole, la faculté de raisonner avec le raisonnement, la faculté de penser avec la pensée, la faculté de produire une idée avec une idée? En vérité, pour dire ces choses, il faut y être obligé, et jespère que ce sera mon excuse ». —

Quoique ce passage me fournisse des armes contre les facullés générales, il ne renferme pourlaul qu’une concession apparente. Quand je dis que nos dispositions morales et inlellectuelles sont innées, je suis bien loin d’entendre par-là une simple capacité passive, telle que celle d’un bloc de marbre qui se prête au caprice du sculpteur, selon que celui-ci veut en faire un Satyre ou un Appolon. J’entends par dispositions innées, des aptitudes industrielles, des instincts, des penchans déterminés, des faimltés déterminées dont la manifestation ou l’exercice plus ou moins volontaires dépendent, ou de la volonté ou d’un certain degré de développement et d’action des organes respectifs. J’entends dire que chaiiue organe cérébral est empreint d’une tendance déterminée; que chaque organe jouit d’un aperçu intérieur, d’une force, d’une faculté spéciales. Ici, rien n’est le résultat vague et incertain, ni de l’attention, ni de la comparaison, ni du raisonnement. L’expérience nous apprend que le serpent rampe, que l’oiseau vole, que le poisson nage, aussitôt que les organes nécessaires ont acquis leur parfaite activité. Ces dispositions ne restent pas bornées à de simples facultés ou capacités. Les actes qui en résultent sont aussi déterminés que les dispositions elles-mêmes. L’homme parle et raisonne aussitôt que son cerveau est arrivé à la maturité requise. Ainsi la parole naît de la faculté de parler, la pensée de la faculté de penser. Par conséquent il faut avouer que la faculté, la disposition est antérieure à sa manifestation, et qu’aucune manifestation d’une qualité morale ou d’une faculté intellectuelle déterminées n’est possible sans sa disposition déterminée, et réalisée par un organe particulier.

« N’allez pas croire cependant, continue M. Laro-

miguière, qu’il soit nécessaire de reconnoître et d’enregistrer autant de facultés ou de capacités, qu’on peut remarquer d’actes ou de modifications dans l’esprit humain. Au lieu d’enrichir la science, ce seroit l’anéantir. Que penseroit-on d’un anatomiste qui, ayant observé que la fibre de l’œil, cause du rouge, n’est pas la fibre qui produit le bleu, ou que la fibre de l’oreille qui donne un ton, n’est pas celle qui donne un ton différent, verroit dans cette observation la plus grande des découvertes? Vous avez cru jusqu’ici, nous diroit il, être réduits au très-petit nombre de cinq sens, je viens vous apprendre que la nature a été bien plus libérale envers vous : combien ne vous a-t-elle pas donné d’organes de la vue? J’en vois d’abord sept principaux, destinés aux sept couleurs primitives. Ensuite, etc. ». —

Cette objection a déjà été discutée en détail dans le traité sur la pluralité des organes. Il n’est certainement ni nécessaire ni permis de reconnoître autant de dispositions particulières, et autant d’organes particuliers, qu’on peut remarquer d’actes ou de modifications dans l’esprit humain. Je doute cependant que l’exemple des fibres de l’œil et de l’oreille soit bien concluant. Bonnet croit, et il est probable, que chaque fibre nerveuse a sa fonction propre. Pourquoi la nature l’auroit-elle créée? Les modifications des fonctions des sens, soit externes soit internes, telles qu’on les observe dans différens individus, s’expliquent dans cette supposition d’une manière satisfaisante; et l’on conçoit pourquoi certaines [jorsonncs sont incapables de percevoir cei'taines couleurs ou certains tons, tandis (pi’elles perçoivent très dislinc-

tement les autres; pourquoi les organes du goût et de l’odorat dans les diverses espèces d’animaux et même dans les différens individus, sont susceptibles de saveurs et d’odeurs d’une nature tout-à-fait différente, etc. Un développement plus étendu de la même conjecture disposeroit, apparemment le lecteur à considérer chaque fibrille nerveuse, soit dans les nerfs, soit dans le cerveau, comme un petit organe particulier. (*)

Mais il ne .s’agit pas ici des modifications des fonctions; il s’agit des fondions et des dispositions essentiellement difl'érenles, et qui pour cela même ne sauroient avoir lieu qu’au moyen d’organes essentiellement différens. Toutes les modifications de la vision sont dues à l’organe général de la vue. Mais qui oseroit dire que la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat, le tact, sont de simples modilicalions de facultés? qui oseroit les faire dériver d’une seule et môme source, d’un seul et même organe?

De même, les vingt-sept qualités et facultés, que je reconnois comme forces fondamentales ou primitives, se manifestent sous des millions de modifications; mais l’anatomie et la physiologie comparées, l’état de santé et de maladie, le développement non-simultané de ces différentes forces, etc., etc., s’opposent à ce qu’on puisse regarder l’instinct de la propagation, celui de l’amour de la progéniture, l’instinct carnassier, le talent do la musique, de la poésie, du calcul, le sentiment du juste et de f injuste, etc., etc., comme de simples modifications d’une faculté ((uelconque.

Pour .soutenir une pareille proposition, il faudroit,

(■) Hroca croyait aussi fiuc cha(iuc circonvolution cérébrale iloit avoir son action i)roi)rc. 11 remettait au temps et à l’anatomie pathologique d’apporter la lumière sur ce point.

avant de raisonner, détruire toutes les preuves que j’ai fournies, et que je fournirai en faveur de leur diflérence essentielle et de leur indépendance réciproque. Ainsi, comme il faut admettre cinq sens e.xtérieurs différens, puisque leurs fonctions ne sont pas seulement des sensations modifiées ou transformées, mais des modifications essentiellement différentes et affectées à des appareils organiques particuliers; de même, il faut enfin se résoudre à reconnoîlre les diverses facultés et les divers penchans, non comme des modifications du désir, de la préférence, do la liberté, de l'attention, de la comparaison et du raisonnement, mais comme des forces morales et intellectuelles essentiellement différentes, affectées également à des appareils organiques particuliers et indépendans, les uns des autres.

Finalement, pour revenir tà l’objet favori des discussions de nos philosophes modernes, aux idées innées, on peut encore demander si Condillac et ses imitateurs se sont d’abord assez familiarisés avec la nature morale et intellectuelle du règne animal ?

11 ne valoit pas la peine d’écrire tant de volumes pour prouver que les idées accidentelles des objets du monde extérieur ne peuvent pas exister avant que ces objets aient été sentis. Mais ces aptitudes industrielles, ces instincts, ces penchans, et ces facultés que les animaux et que l’homme aussi apportent au monde, qui .s’exercent et qui se manifestent, sans aucune instruction préalable, sans queun concours du monde extérieur, d’une manière parfaite et souvent très-énergique, d’oii viennent-ils, s’ils ne sont pas innés? La toile de l’araignée, les cellules héxagones des abeilles, les galeries souterraines des Inurmis, l’entonnoir du fourmilion, les nids des

oiseaux et de tant de mammifères, la cabane du castor, quelles sont les sensalions qui les auroient pu faire naître? Et les affections, la colère, la joie, la frayeur, le chagrin, la jalousie, (jiielle vertu enchanteresse d’une sensation quelconque a pu leur imprimer ce caractère?

Il en est exactement de même des penchans et des facultés. Ce ne sont nullement les sensations accidentelles qui leur donnent l’existence. Ils existent indépendamment de toute sensation d’objets extérieurs; ils existent même indépendamment de toute faculté générale.

Ce sont eux qui, relativement aux êtres vivans, donnent une existence aux objets extérieurs. Sans ces penchans et ces facultés, rien dans l’univers ne .seroit ni senti ni connu. La femelle ne l'éveillepas l’instinct de la propagation; les petits ne sollicitent point les soins de leurs parens; la proie la plus délicate ne provoque point l’instinct carnassier, là où l’instinct de la propagation, celui de l’amour de la progéniture et celui du carnage ne sont pas antérieurement imprimés à l’organisation. 11 n’y a point d’objets d’honneur et de lierlé, point de circonspection, point de musique, point de mathématiques, point de poésie, point de bienveillance; il n’y a même point de Dieu pour les êtres dont l’organisation n’est pas originellement empreinte de ces facultés déterminées.

Sans organe intérieur et sans disposition naturelle, point de rapport avec aucune partie du monde extérieur.

Si les objets extérieurs mettent des penchans ou des facultés en action, c’est ([ue ces penchans et ces facultés attendoient ((ue ces objets se présentassent; ce sont les penchans déterminés et les facultés délerminécs (|tii vont à la rencontre de leurs objets relatifs; c’est cette

affinité préétablie qui unit, qui fond certaines parties du monde extérieur avec notre monde intérieur.

Ainsi le caractère moral et intellectuel de l’homme et des animaux n’a pas été livré aux égaremens du raisonnement, ni à aucune autre faculté générale; et si les philosophes persistent à dire... que l’homme ne vient pas au monde pourvu d’idées, riche de connoissances;... que l’ignorance est son état primitif;... qu’il ne peut en sortir qu’à mesure que la vivacité du sentiment réveille les facultés, qui doivent lui former une intelligence;... que des connoissances antérieures à tout sentiment sont une chimère;... que nous ne savons qu’autant que nous avons senti, et qu’autant que nous avons appliqué les facultés de notre esprit à nos différentes manières de sentir;. . . que ncus ne savons que ce que nous avons appris; toutes ces propositions ne sont applicables qu’aux counoissances et aux idées que l’homme et les animaux puisent dans les objets accidentels du monde extérieur. Toutes, au contraire, portent à faux, quand il s’agit des penchans primitifs et des facultés primitives.

La nature morale et intellectuelle des hommes et des animaux a été tracée d’une manière invariable par leur auteur; et des influences générales et des circonstances extérieures, qui peuvent bien modifier le chêne, ne sauroient ni former, ni détruire son caractère essentiel.

Après tout ceci, est-il un langage plus superficiel que celui d’un autre adversaire des dispositions innées : — ï Et ces i)rotuhérances des poètes, des musiciens, des géographes, des peintres, etc., ne sont-elles pas bien ridicules? No savon.s-nous pas que le hasard, la fantaisie ou l’intérêt des parens, la fortune ou les cir-

constances décident presque toujours de l'état que nous embrassons? Tel fait des vers, qui eût été peintre, si son père lui avoit donné un maître de dessin. 11 y a dans les bureaux des milliers de commis qui auroient pu être peintres, poètes, avocats ou militaires. Telle famille de paysans, qui donnera des paysans jusqu’à la vingtième génération, auroit produit des gens de robe, des savans, des messieurs et des petits-maîtres, si elle avoit fait fortune, et si elle étoit venue à Paris ». —

Sans doute, les pères et le hasard peuvent destiner les fils à une profession quelconque; les souverains fabriijuent des conseillers, des généraux, des ministres; mais qui est-ce qui fait les Homère, les Hippocrate, les Annibal, les Raphaël, les Sully, les Newton, les Voltaire, les Mozart, etc. ?

Qu’on prouve qu’une série de deux ou de sept facultés générales, qu’une institution quelconque puisse produire un génie; qu’on prouve que le développement des parties cérébrales est le même dans un individu doué de qualités ou de facultés éminentes, et dans un individu frappé de médiocrité; qu’on prouve qu’une qualité ou une faculté particulière très-énergique n’est point le résultat de l’activité ou du développement extraordinaire d’une partie cérébrale particulière, ... et je me rangerai sous le drapertu d’Aristote, de Bacon, de Descaries, d’Hobbes, de Locke, de Bonnet, de Condillac et de M. Laromiguière. Je jugerai comme eux, qu’avec une, deux ou .sept facultés de l’âme on explique chez l’homme et chez les animaux tous les instincts, tous les penchans, toutes les qualités et toutes les facultés, malgré la différence et l’opposition cpii les caractérisent; je croirai, comme eux, que la seule spéculation suflit j)Our pénétrer le

mystère de tout sentiment et de toute intelligence, et qu’il est superflu de faire de longues et pénibles recherches d’anatomie et de physiologie comparées, d’accumuler observation sur observation, pour arriver lentement et par fragmens à la connoissance de l’homme moral et intellectuel.

Après tant d’élncubralions vaines sur les faeultés (le l’ame et leurs déterminations systématiques, les psychologues sont arrivés enfin à comprendre que, pour la pénétration de ces mystères, la subjectivité, comme source d’instructioti, a son côté mystique, qu’on n’y rencontre qu’abstractions et conjectures, et, qu’à côté d’elle, les enseignements fournis par rorganisme, à l’état statique ou en action, peuvent seuls constituer des données positives.

Sans doute, dans l’organisme vivant il faut admettre autre chose que des éléments matériels, et les forces physico-chimiques ne suffisent pas à tout expliquer; il y a, au-dessus d’elles, un dynamisme impénétrable que l’on [)cut traduire par le mot: amc. Dans ce sens, nous dirons, avec Gall, qu’il faut voir, dans l’homme, la réunion de l’amc avec le corps; et, nous admettrons, avec lui, que les parties cérébrales, objectives en fait, pouvant être considérées comme les instruments de l’àme, c’est

sur elles que doit reposer la elassification des faeultés fondamentales dont elles sont le siège.

A ce point de vue, Gall a posé un principe net et satis ambiguité. Sans doute, la détermination des facultés et leur localisation restent discutables en beaucoup de points; et il faudra bien des observations, bien des recberebes expérimentales pour éclairer ce terrain mystérieux ! Aux grands enseignements que Gall puisait dans l’anatomie et la physiologie comparées devront s’ajouter, dans toute leur valeur, les révélations de ranatomic pathologique qui lui manquèrent.

Les déterminations systématiques des facultés de l’àme proposées par la philosophie spiritualiste, ancienne et moderne, tournent, évidemment, dans un cercle vicieux. Variables dans leurs propositions et leurs formules, elles sont, au fond, d’une portée aussi nulle, les unes que les autres, à partir d'Aristote jusqu’à Laromiguière.

Aujourd’hui, les conditions sont changées. L'’organologie de Gall a été suivie du Physiologisme de Broussais ; et, en dehors du Spiritualisme pur, s’est fondée l’Ecole de Physiologic-psychologiipjc. Aujourd’hui, les doctrines tournent autour du Matérialisme, mais, sont loin d’y entrer de plain-|»icd. Consciencieusement, elles ont raison. Les forces

pliysico-cliimiques, si puissantes qu’elles soycnt, ne pourront, à elles seules, fournir Texplication des phénomènes intimes de la nature. Il faudra toujours, pour y arriver, une abstraction représentant une essence supérieure : âme, esprit,* ou tout autre vocable.

Une circonstance qui mérite d'être remarquée, c’est que les bases positives de l’organologie de Gall correspondent, sous certains rapports, à celles des métaphysiciens.

L’entendement et la volonté ont représenté, pour ces derniers, les grandes assises d’où procédaient les facultés particulières. Descartefs, Locke, Condillac, etc. y ont trouvé l’échafaudage de leurs doctrines. N’est-il pas remarquable, qu’aujourd’hui la Physiologie-psychologique tende à partir d’une donnée générale analogue, à chercher dans les régions postérieures de l’encéphale les facultés .sensitives ressortissant à la volonté, et, dans les régions antérieures, les facultés intellectuelles, ressortissant à l’entendement.

Cette tendance fut évidemment celle de Gall pour l’établissement des principes fondamentaux de l’organologie. Mais, lui aussi exagéra sa conception par la multiplicité des facultés primitives qu’il a cru pouvoir localiser; et, sous ce rapport, il tombe

— iiû —

dans les abus qu’il avait critiqués chez les autres. C’est là un avertissement pour les chercheurs disposés à s’engouer d’une découverte et à en généraliser trop vite les applications.

Il n’dn résulte pas moins que la faculté du langage parlé, particulière à l’homme et qui rentre dans les facultés de l’entendement, a son siège organique, bien déterminé, dans la moitié antérieure de l’encéphale. C’est là un fait confirmatif des prévisions de Gall.

Il est permis d’en conclure : qu’avec le temps, l’Ecole d’Anthropologie pourra pénétrer d’autres mystères sur le terrain des facultés alfectives, aussi bien que sur celui des lacultés intellectuelles. Cette Ecole a, autour d’elle et à profusion, les Musées d’histoire naturelle, d’anatomie comparée, et, les autopsies qui ont fait défaut au fondateur de l’organologie cérébrale. Rien ne manque aux encouragements du zèle bien connu qui anime tous scs membres.

Page 1