CHAPITRE V
APPLICATION DU PRINCIPE DE LA PLURALITÉ DES ORGANES CÉRÉRRAUX AUX CONDITIONS DE LA LIRERTÉ MORALE.
Le principe de la pluralité des organes cérébraux, correspondant à celui de la pluralité des facultés fondamentales, a fourni à Gall des arguments puissants pour son interprétation de la liberté morale, c’est-à-dire de la faculté qu’a l’homme de se déterminer lui-même, parce qu’il peut choisir entre les motifs de sa détermination, soit pour le bien, soit pour le mal.
Représentons-nous, dit-il, un être doué d’un seul organe; cet être ne pourroit percevoir qu’une seule espèce de sensations et d’idées, et il ne seroit capable d’exercer qu’une seule espèce de faculté. Un pareil organe unique pourroit bien être mis en action par des irritations intérieures et extérieures, et être exercé à celte action par des répétitions fréquentes; mais cet individu ne seroit susceptible d’aucune autre sensation.
d’aucune autre idée. Il lui seroit impossible de comparer des sensations et des idées d’un genre différent, et de choisir entre elles. Par conséquent aussitôt que l’organe unique seroit mis en action, il n’y auroit aucune raison pour que l’animal ne suivît pas le penchant mis en mouvement, ou l’idée éveillée par cette action; il seroit donc absolument contraint, ou plutôt il n’auroit de possibilité de s’abandonner qu’à ce motif unique. L’action ou l’inaction de cet être viendroit simplement de l’état d’activité ou d’inactivité de cette seule faculté.
Si les animaux, comme cela a lieu, surtout pour les plus parfaits, sont doués de plusieurs organes, ils sont aussi susceptibles de différentes espèces de sensations et d’idées. Il est vrai que, dans ce cas, l’action d'un organe ne détruit ni l’existence, ni l’action d’nn autre organe; par conséquent elle ne peut pas non plus détruire les sensations et les idées excitées par cet antre organe.
Mais un organe peut agir avec plus d’énergie, et fournir un motif plus puissant. Dans l’instant où vous présentez la nourriture à un chien affamé, et qu’il est sur le point de la manger, faites passer un lièvre devant lui, il courra après le lièvre, quoiqu’il n’ait pas cessé d’avoir faim. Si l’on emploie plusieurs fois la violence pour empêcher ce chien de poursuivre le lièvre, il se souvient des coups qui l’attendent, et quoique l’ardeur de son désir lui occasionne des tremblemens et des palpitations, il ne se hasarde plus à cette poursuite. Si le chien n’étoit susceptible que de la faim, ou s’il n’avoit de penchant et de faculté que pour la chasse, cette manière d’agir lui seroit impossible. C’est donc la pluralité des organes qui le rend susceptible d’idées et de sensa-
lions différentes. Celte f.iculté n’est pourtant pas dans les animaux une liberté morale, une véritable facullé de vouloir; il faut la roganlcr comme une simple spontanéité nu faculté d’être déterminé par les irritations les plus fortes et les plus nombreuses.
Comparons maintenant l’homme aux animaux les plus parfaits. Combien les mulifs dont son organisation plus relevée l'a rendu suscc[)tible, ne sont-ils pas anoblis et multipliés! Outre les penchans et les facultés qu’il a en commun avec les animaux, il distingue la vérité de l’erreur, le juste de rinju.sie; il compare le présent avec le [)assé, et lit dans l’avenir; il cherche et découvre rcnchaînemcnt des causes et des effets; il a le sentiment de la honte et de la décence; il a de la sympathie et de la compassion, et peut découvrinde lui-même les devoirs (jii’il doit remplir envers les autres; il est pourvu d’organes intérieurs pour la morale et la religion, pour connoître et honorer un être éternel et indépendant; sou organisation intérieure, son langage, la tradition, l’éducation, etc. lui garantissent une source abondante de lumières; au moyen dosa raison, il compare les idées, et les sensations; il en pèse la valeur respective; il peut surtout fixer son allenlion sur des motifs déterminés.
De toutes ces facidlés l'ésulte enlin la décision. C’est celte décision, produit de la raison eide l’examen des motifs, qui est projfrcment la volonté et le vouloir par opposition avec les penchans, les désirs, les voûtions, les velléités et la simple sensation de contentement, (jui ne sont que les effets de l’action des organes particuliers.
L’on conçoit maintenant comment l’homme peut avoir
des désirs el des penchans loiit-à-fait diflérens de sa volonlé, el comment sa raison le met en contradiction avec ses désirs. Les sens sont excités, l’homme se sent provoqué à obéir à ce mouvement; mais s’il s’abandonne au désir de la vengeance, il sait, par le moyen de ses l'acultés intellectuelles, qu’une action basse le déshonorera, et qu’il sera regardé plutôt comme l’esclave de ses passions que comme maître de lui-même. S’il .se jette dans les bras de la volupté, l’image enrayante de sa santé détruite et de sa félicité domestique renversée, vient s’offrir cà ses yeux; les convenances sociales, la honte d’abuser de la confiance, les suites fâcheuses de sa conduite pour l’objet aimé, etc , tous ces motifs agissent sur son esprit, et, soit par leur force, soit par leur nombre, ils finissent par l’emporter.
C’est par-là que l’homme obtient de vouloir une chose absolument contraire à celle à laquelle un penchant trèsviolent l’avoit e.xcité. Chacun doit donc sentir que, tant que les penchans el les désirs ne sont pas éveillés el nourris par la participation de l’individu, il ne peut en être rendu responsable; mais qu’il l’est de sa détermination, de son vouloir et de ses actions.
Au Chapitre qui suit, Gall cludic :
l’homme considéré gomme ob.iet d’édüca.tion ,