DÉPARTEMENT DU CALVADOS
AVANT-PROPOS
Bien que fort éloigné d’offrir l’exubérance typographique de la Seine-Inférieure, le département du Calvados n’est pas du moins, comme le précédent, un parent pauvre dans la riche famille des imprimeurs normands; il a même, au point de vue chronologique, l’honneur d’avoir, le premier de toute la Normandie, vu rouler une presse (1480). Ce département tient également la première place, dans la province normande, sous le rapport de la diffusion de l’imprimerie. Tel un soleil jaloux de briller seul, Rouen avait absorbé presque toute l’activité typographique dans la haute Normandie, laissant à peine quelques pâles rayons àdeuxou trois de ses satellites ; Caen, au contraire, partage avec quatre autres villes les hommages qui sont dus à l’ancienne imprimerie dans sa circonscription administrative moderne. Examinons donc rapidement les origines et l’essor de la typographie dans chacune de ces villes, c’est à dire en procédant chronologiquement, à Caen, à Lisieux, àHonfleur, à Bayeux et à Vire, et jetons un coup d’œil en passant sur les travaux ayant trait à l’histoire de leur imprimerie.
Siège d’une université, dont le renom s’étendait au loin, la ville de Caen méritait, par son culte des sciences et des lettres, d’avoir les prémisses de l’imprimerie dans la province normande; elle les eut effectivement, puisque, dès 1480, deux artistes, Jacques Durandas et Gilles Quijoue y séjournèrent pendant quelque temps. Personne
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n’a pu dire jusqu'à présent d’où ils venaient ni dans quelle localité ils transportèrent ensuite leur presse, ce qui n’empêche pas Deschamps 1 * de supposer, avec sa coutumière témérité, qu’ils pouvaient bien être sortis de chez les frères Lallemand à Rouen ! Il est inutile de discuter dépareilles chimères et mieux vaut avouer tout bonnement son ignorance, ainsi que l’a fait le très érudit Léopold Delisle, dans les deux beaux volumes, si remarquablement documentés, qu’il a consacrés à l’étude des premières impressions caennaises et des libraires et imprimeurs de la même ville jusqu’au milieu du xvie siècle A Aucun autre ouvrage, je me hâte de le dire, n’a jamais été publié sur la matière3 * * et, abstraction faite des quelques bribes disséminées çà et là dans diverses histoires de Caen, dans le Manuel du bibliographe normand , de Frère et dans les Notes du même auteur, on a laissé dans l’oubli le plus absolu les autres imprimeurs de cette illustre cité. Il m’incombait donc de combler entièrement une aussi considérable lacune; la tâche était redoutable après le travail du maître, toute comparaison de ce que j’apporte avec ce qu’il adonné ne pouvant tourner qu’à mon désavantage, mais je subirai cette épreuve, avec la conscience d’avoir fait tout ce qui dépendait de moi pour n’être pas un trop indigne continuateur du maître éminent qui m’a précédé.
Ceci dit en toute sincérité, je reviens à l’introduction de l’imprD merie à Caen et je dois constater que Fessai de 1480 ne paraît pas avoir eu les suites heureuses qu’on en pouvait augurer, car on ne rencontre plus pendant les 28 ans qui s’écoulent après cette date le moindre livre exécuté par les deux premiers typographes. En 1^08 seulement l’imprimerie réapparut à Caen, définitivement cette fois, et, depuis lors jusqu’à la fin de l’ancien régime, elle 11e cessa d’y être exercée par un nombre plus ou moins grand de typographes, suivant les époques. Pendant la deuxième moitié du xvie siècle, la
(1) Dict. de géogr ., v° Cadomum. — (2) Catalogue des livres imprimés ou publiés à Caen avant le milieu du xvi6 siècle. Suivi de recherches sur les imprimeurs et les libraires de la même ville Par Léopold Delisle. Tome premier. Notice des livres. / Caen, J. Jouan. Henri Delesques, 190S. (In-8. xiv et 35q p.) — Tome second. Recherches sur les Imprimeurs et les Libraires. / Ibid., id. 1904. (In-8. cxxxi et 176 p., plus XXVII planches de fac similes). — (3) Il y a bien un opuscule, paru sous ce titre: « Société des Antiquaires de Normandie.
Extrait de la séance du 5 janvier 1844. Imprimeurs Caennais aux xv' et xvie
siècles [par G. Mancel]. Caen, Impr. Lesaulnier. In 8. 7 p. ch. », mais ce n’est
qu’un compte-rendu de l’ouvrage de Frère, sur Y Imprimerie et la librairie à
Rouen dans les XV* et XVIe siècles, avec la réédition textuelle des quelques
lignes consacrées par le même auteur aux imprimeurs de Caen.
moyenne du nombre des imprimeurs exerçant simultanément à Caen fut de 4, sans dépasser le chiffre de 5 ; durant la première moitié du xvne siècle, cette moyenne monta à 6, pour atteindre fréquemment les nombres de 10 à 12 dans la dernière partie de ce siècle. Cette surabondance de typographes a son explication dans un rapport de l’intendant, dont il sera parlé plus bas, lequel s’exprime ainsi : « Anciennement, les maîtres Gardes jurés imprimeurs et libraires à Caen rece voient leurs apprenti fs pour maîtres, après leur avoir apparu de toutes les dispositions requises; dansles lettres de maistrise qu’ils leur délivroient, ils avoient l’usage d’employer les termes de maîtres libraires-imprimeurs, ce qui a esté égallement observé depuis par les juges; au lieu qu’à Paris on a distingué les maîtres imprimeurs-libraires, les maîtres libraires et les maîtres relieurs, ce qui est d’un meilleur ordre. Cet usage a multiplié mal à propos le nombre des imprimeurs à Caen, il convient de le réduire à 4, mort arrivant de ceux en place, jusqu’à ce nombre... » L’arrêt du Conseil du 21 juillet 1704 avait ramené à ce chiffre de 4 la quantité maximum d’ateliers que pourrait entretenir la ville de Caen1 ; mais ici, comme à Rouen, cet arrêt resta à peu près lettre morte, et neuf imprimeurs étaient encore en exercice dans la cité universitaire, lorsqu’intervint le règlement de 1717, qui ordonna la fermeture immédiate de deux de ces imprimeries et toléra les sept autres, à condition qu’aucun typographe ne s’y ferait recevoir tant que le nombre prévu par l’arrêt de 1704 serait surpassé 2. La nouvelle dévolution établie par le Conseil d’État en 1739 ne changea rien à cet état de choses et pourtant, à partir de 1745, il y eut cinq imprimeurs à Caen, à la suite d'un édit portant création d’offices d’inspecteurs dans toutes les communautés d’arts et métiers 3 ; un arrêt du Conseil, du Ier mars 1758 4, rétablit l’équilibre et aucune modification n’y fut plus apportée jusqu’à la fin de l’ancien régime.
Les statuts qui régissaient l’imprimerie et la librairie caennaises ne sont pas connus ; il en avait pourtant existé, que peut-être on pourrait retrouver dans les archives du bailliage, car voici ce qu’011 lit à ce sujet dans un mémoire envoyé, en 1730, au Garde des sceaux par l’intendant de la Généralité : « Il y a de très ancien temps, dans la ville de Caen, une Communauté des maîtres imprimeurs libraires, mais leurs premiers titres, statuts et règlemens s’étant perdus avec
(i)Voy. Documenta, n° 721. — (2) Cf. Documenta, n° 763. —(3) Voy. la notice de Pierre Chalopin. — (4) Voy. Documenta, ne 907.
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les noms des anciens, ceux qui leur ont survescu et subsistoient au commencement du siècle précédent, présentèrent leur requeste à la Cour du parlement de Normandie, pour qu'il luy plust leur pourvoir sur la règle et conduite qu’ils dévoient observer dans leurs exercices et fonctions de cet art. A quoy le Parlement ayant eu égard, il lésa renvoyés, par son arrest du 12 décembre 1612, par devant le bailly de Caen, en l’authorisant de dresser de nouveaux statuts et règlements, ce qu’il fit par sentence du 15 janvier 1613. On joint icy deux copies de ce règlement particulier, suivant les ordres de M§r le Garde des Sceaux. Les maîtres imprimeurs et libraires de la ville de Caen se conduisent en conformité de ce règlement ; ils ont tousjours depuis fait communauté comme leurs prédécesseurs. Ils ontun lieu particulier destiné pour leursassemblées, qui est le chapitre des PP. Cordeliers. On s'y assemble tous les ans le jour Saint Jean Porte Latine, après le service solennel du jour et distribution du pain béni qui se renouvelle chaque année, pour faire élection de deux gardes en conformité desdits règlements. On les continue quelquefois, ou un des anciens, à cause du peu de sujets. Ces gardes prestent le serment devant le Lieutenant général de police, auquel la connoissance en est attribuée depuis leur nouvelle création, pour être authorisés à faire leurs visites L » Quant aux registres de la Communauté, ils ont disparu et il ne m'a pas été toujoursfacile pour les xvie et xvne siècles de suppléer à cette absence; la chose était plus aisée pour le xvme siècle, car j’avais ici le secours, non seulement des arrêts du Conseil d’État, sans l’obtention desquels nul ne pouvait être imprimeur, et des enquêtes générales de 1701 et de 1764, mais encore de diverses enquêtes particulières faites par l’intendant en 1730, 1737, 1758? 1768 et 1776, dont les procès-verbaux se trouvent aux Archives départementales du Calvados, et que j’ai mises, on le pense bien, à contribution. Toute ma documentation locale se réduit à peu près aux notes que j’ai tirées des liasses de ces Archives (C. 2886 et 2887, D. 123), car, en dehors des registres paroissiaux de la ville de Caen, dont j’ai fait d’assez nombreux extraits, les autres sources où j'ai essayé de puiser ne m'ont fourni qu'une maigre récolte. Sans revenir sur les Notes de Frère, au sujet desquelles je me suis déjà expliqué2, je citerai en particulier: i°, un manuscrit portant le numéro 141 de la collection Mancel, à Caen, intitulé : Antiquités
(j) A.D.C., C. 2886. — (2) Voy. supra, p. 2.
typographiques de la ville de Caen , par l’abbé G. De la Rue; et 2°, un manuscrit coté 99. de la Bibliothèque municipale de la même ville et intitulé: Catalogue des livres publics à Caen depuis l’origine de l’imprimerie jusqu à nos jours (1842), par Méritte-Longchamps. Ces deux recueils, qu’avaient déjà dépouillés MM. Frère et Delisle, présentent un intérêt appréciable au point de vue bibliographique, mais ils ne fournissent aucune espèce de renseignements sur la biographie de nos imprimeurs. Seuls, un Inventaire sommaire des Registres de délibérations de T Hôtel de Ville1, dressé avec beaucoup de soin par un ancien Conseiller de la Cour d’appel, M. G. Dupont, et un Dénombrement de la population caennaise, fait en 1666 2 *, m’ont apporté quelques notes très précieuses, dont il sera fait état en temps et lieu, en indiquant leur référence de cette manière : Inventaire Dupont , Dénombrement , sans plus ample désignation.
Quelques lignes de Deschamps dans son Dictionnaire (V° Lexovium) et deux courts passages d’une histoire de Lisieux, par L.Du Bois:i, contiennent tout ce qu’on sait jusqu’à présent, — et ce tout est fort peu de chose,-— sur les imprimeurs de cette ville : leur situation pourtant ne laissa pas d’être assez florissante, surtout après que l’arrêt de iyoq en eut irrévocablement réduit le nombre à un titulaire, supprimant ainsi tout retour offensif d’une seconde imprimerie. Suivant la commune renommée (Voy. Deschamps, Frère, etc.), l’art sublime aurait été introduit à Lisieux en 1608, par un libraire de la localité, Jean Clémence, dont la famille semble s’être adonnée au commerce des livres depuis le milieu du xvie siècle ; rien n’est moins prouvé que cela, et je ne crois pas qu’on puisse faire remonter l’imprimerie dans cette ville, antérieurement à l’année 1660; un second établissement typographique s’y dressa bientôt, ce semble, en face de l’autre, et tous deux travaillèrent en concurrence jusque dans les premières années du xvme siècle.
Aussi peu favorisée que la précédente, l’imprimerie Bayeusaine n’a pas rencontré non plus d’historien proprement dit : Frédéric Pluquet4, Frère5, Deschamps 6 se sont contentés d’en élucider les
(i) Bibliothèque municipale de Caen, Msc. 197. 4 vol. in f°. — (2) Archives
communales de Caen, BB. 1 3 3 . — (3) Histoire de la ville, du diocèse et de l’ar-
rondissement de Lisieux (Lisieux 1845. In-8, 2 vol.). — (4) Essai historique sur
la ville de Bayeux et son arrondissement. (Caen, T. Chalopm, 1829. In-8.). —
(5) Manuel du bibliographe normand, Introduction, p. xii. — (6) Dict. de
géogr., V° Bajocæ.
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débuts, autant que faire se pouvait, et tous trois, — les deux derniers ayant copié l’auteur de V Essai historique sur Bayeux , — fixent entre les années 1628 et 1631, l’apparition d’une presse à Bayeux, car il n’y a pas à tenir compte du pseudo-imprimeur, N. L’Ermite (1622), qui serait le prototypographe de cette ville, s’il avait réellement existé. La date de 1628 est également hypothétique et c’est à celle de 1631 qu’il faut fixer la naissance typographique de l’antique cité des Bajocasses. Bien que l’arrêt de lyoqeut édicté que cette ville ne pouvait entretenir qu’un seul imprimeur, elle en eut cependant presque toujours deux, jusqu’au jour où l’un de ceux-ci, n’y trouvant plus à vivre, s’en alla sans tambour ni trompette exercer clandestinement son art à Paris et provoqua contre lui un arrêt de destitution, à la suite duquel Bayeux dut se contenter jusqu’à la fin de l’ancien régime, de l’unique imprimeur que les règlements lui permettaient de posséder.
Enfin, en ce qui concerne Vire, la dernière localité du Calvados dont il me reste à dire un mot, — car, à Honfleur, l’imprimerie ne fut qu’un accident, et à Falaise, elle ne fut autorisée qu’en 1789, — ■ je puis signaler une étude historique de M. Fédérique 4, son bibliothécaire communal; malheureusement, si la notice qu’il a publiée est relativement copieuse, elle est trop remplie de points d’interrogation et d’erreurs, en ce qui concerne du moins la partie antérieure à la révolution. L’auteur n’a étudié que les documents purement locaux et n’est même pas parvenu à nous dire fermement quand la typographie avait pris son cours à Vire, ni d’où venait son premier imprimeur; il suffisait pourtant de lire l’enquête de 1701 pour trancher ces deux questions. Le prototypographe de Vire, Jean de Cesne, était, comme on le verra, originaire du département de la Manche ; il débuta, comme libraire, dans sa cité d’adoption, en 1663, et comme imprimeur, en 1664. Son fils lui succéda, mais eut la douleur de voir supprimer son établissement par un arrêt du Conseil du 4 septembre 1717, ce qui n’empêcha pas d’ailleurs un autre membre de la même famille, de continuer à imprimer subrepticement de temps à autre et sans doute avec la complicité morale des administrateurs de la cité.
(1) L’Imprimerie à Vire depuis son introduction jusqu’à 1800, Par M.C.A. Fédérique. Dans : Annuaire des Cinq Départements de la Normandie, 64' année, 1897. (Caen, 1897, in 8), pp. 157-181.