GEORGES LEPREUX
à 146 livres 11 sols, soit trois sous l'exemplaire ! Un joli bouillon, comme on voit !
Un autre auteur, avec lequel Collombat eut encore maille à partir, est un peu plus célèbre que celui dont je viens de parler, c'était Louis-Pierre d'Hozier, juge d'armes de la noblesse de France. Lorsque ce personnage eut pris la décision de faire imprimer le grand Armoriai général de France, il en confia l'exécution typographique à Jacques Collombat, sauf en ce qui concernait les blasons, dont il se réservait de faire lui-même la gravure et l'impression. Le 29 août 1736, auteur et imprimeur passaient un marché, par acte sous seings privés i, aux termes duquel le chiffre du tirage était fixé à 1275 exemplaires ; il était entendu que Collombat conduirait l'impression de telle sorte que le premier volume, composé de cent soixante feuilles, pût être achevé pour le mois de juillet ou d'août 1737 ; de son côté, d'Hozier promettait de fournir tous les papiers nécessaires au tirage et de payer chaque feuille, à raison de 23 livres 15 sols, des premiers deniers à provenir de la vente, dont l'imprimeur serait exclusivement chargé; enfin, il était convenu que si, dans les douze mois qui suivraient le jour de la mise en vente du premier volume, Collombat n'était pas entièrement désintéressé, d'Hozier serait tenu de lui verser le solde de sa créance sans autre délai. Mais tout d'abord le nombre de 160 feuilles qui devaient former le premier volume fut porté a 229, puis, à partir de la 158e feuille, d'Hozier augmenta le chiffre du tirage etlefîxa à 3050 exemplaires ; il fallait par suite recomposer les 157 premières feuilles et en faire un second tirage. En attendant, on mit en vente ce qu'il y avait d'exemplaires complets et de graves dissentiments s'élevèrent alors entre les parties. Non seulement d'Hozier avait, au mépris de son traité, chargé plusieurs libraires de la vente de Y Armoriai, mais encore, plus d'un an s'était écoulé depuis l'apparition du premier volume, sans qu'il eut versé le moindre acompte à son imprimeur. Lassé d'attendre, Collombat assigna le juge d'armes devant la juridiction des Requêtes de l'Hôtel, par exploit du 18 février 1739 et> °ien que son adversaire prétendît que la réclamation était prématurée, il le fit condamner par sentence contradictoire du 31 juillet suivant, à lui payer 5450 livres pour les 1275 exem-
(1) Sommaire, Pour le Sieur Collombat ancien Ecuyer-Gentilhomme de la Grande Vénerie de France, & Premier Imprimeur du Roi, &c. Intimé. Contre M. d'Hozier Juge Général d'Armes de France, Appelant. (A la fin :) De l'Imprimerie de J. C. (In-f", 4 p. ch. B.N., Ms. fr. 22077, pièces 84 et 85.)
plaires achevés 4. D'Hozier, pour gagner du temps, fit appel du jugement, en prétendant qu'il ne lui avait été délivré aucun exemplaire complet ! Il n'osa pourtant pas soutenir longtemps cette absurde allégation : il paya et changea d'imprimeur. Voilà pourquoi le second volume de Y Armoriai n'est pas sorti des presses de J. Collombat.
Quelques années auparavant, l'imprimeur du Cabinet du Roi avait eu à se défendre contre une prétention non moins absurde de la corporation des Relieurs et Doreurs de livres : le 26 septembre 1736, les gardes de cette Communauté, assistés d'un commissaire, avaient « fait irruption dans sa maison et saisi tous ses outils et utensiles (sic) servant à la relieure, et des livres pour la Chappelle et Maison du Roy prétendant qu'il n'avait pas le droit d'avoir chez lui un maître relieur... 2 » Collombat les avait vite ramenés à la raison en publiant un mémoire adressé au Conseil du Roi, dans lequel il concluait que « lesdits Gardes relieurs, pour l'insulte faite... sans titres et sans raison, méritent d'être cassez, interdits des fonctions de gardes, et punis en leur propre et privé nom, suivant la rigueur des loix, et condamnez à l'amende et aux dépens, dommages et intérêts... avec défenses de récidiver, à peine de punition corporelle, et d'interdiction de leur maîtrise. »
Indépendamment des pièces officielles qu'il a signées soit comme imprimeur du roi, soit comme imprimeur du Cabinet, J. Collombat à surtout attaché son nom à deux genres de publications, dont la diversité est plus apparente que réelle, puisque tous deux ont la religion pour base. Les premières sont des livres d'Heures et des ouvrages mystiques, les secondes se rattachent aux études bibliques et leur objectif spécial est la vulgarisation des langues hébraïque et chaldaïque.
Dans la première catégorie, bien qu'elles soient fort éloignées des belles Heures du xvic siècle, dont P. Lacombe a publié un catalogue si précieux et si intéressant ;:, et bien qu'elles soient totale-
(1) Sommaire, contre d'Hozier. — (2) Mémoire Pour le Sieur Jacques Collombat, Lcuyer, Gentilhomme de la Vénerie, & Premier Imprimeur ordinaire du Roy, du Cabinet, Maison & Bâtimens de Sa Majesté, Académies des Arts & Manufactures Royales. Contre les Maîtres Gardes Relieurs & Doreurs de livres. (A la tin .) A Paris. De l'Imprimerie de Jacques Collombat &c. [sic) ij3b. (In-f°, 4 p. ch. B.N., Ms. fr. 22077, pièce 83). — (3) Livres d'Heures imprimés au xv* et au xvie siècle conservés dans les bibliothèques publiques de Paris. Catalogue par Paul Lacombe Bibliothécaire honoraire à la Bibliothèque Nationale— Paris Imprimerie Nationale. MDCCCCVII. (ln-8 lxxxiv —438 p.)
I48 GEORGES LEPREUX
ment dépourvues de ces illustrations qui faisaient le charme des premières, on peut mettre en vedette les suivantes :
Heures, prières et offices à l'usage et dévotion particulièrement des demoiselles de la Maison Royale de saint Louis à Saint-Cyr. [Marque n° 4] A Paris, Chez Jacques Çollombat, Imprimeur des Bâtimens du Roy, & de feue Madame la Dauphine, &c. rue saint Jacques, au Pélican. M.DCC.XIV. (In- 12, 466 p. SU. B.N., B. 5207).
Ce ne sont pas les seules Heures sorties des presses de Çollombat, loin de là, mais je dois me borner et je ne cite parmi les mystiques que celui-ci l :
— De l'Imitation de Jésus-Christ, Traduction nouvelle avec les notes d'Horstius. Par Monsieur l'Abbé de Bellegarde. Dédié A Monseigneur le Duc de Bourgogne. [Marque n° 1] A Paris, Chez Jacques Çollombat, rue saint Jacques, au Pélican. M.DC. XCVIII. (In-12, L-448p.SU. et la table. Le Privilège est accordé, le 24 mai 1698, à Çollombat, qui signe Y Achevé d'imprimer pour la première fois. — B.N, D. 16441.)
Les éditions de cet ouvrage ne se comptent pas, cependant Quérard (Fr. 1., IV, p. 288) n'en cite que trois; il faut noter de plus que cet auteur se trompe, quand il fixe à Tannée 1692 la date de la première: on vient de voir qu'elle est de 1698. Je passe à présent aux livres hébraïques, dans lesquels Çollombat a excellé; il avait gravé et fondu pour ces impressions trois sortes de caractères assez remarquables et l'on peut s'associer entièrement à l'opinion d'un contemporain, que « depuis Vitray l'on n'avoit vu dans Paris rien qui en approchât2 » Le premier ouvrage qu'il édita dans ce genre3, renferme d'ailleurs tout un programme dans
(1) A la suite d'un ouvrage intitulé : La Connoissance de Jésus-Christ et de nous-mesmes... par le P. Vignier, de l'Oratoire (Paris, Çollombat. 1703, In-12 B. N., D. 13294), on peut consulter d'ailleurs : «Catalogue des livres de piété, qui sont imprimez & qui se vendent à Paris, chez Jacques Çollombat... » (In-12, 5 p. ch.). — (2) Mémoires de Trévoux, Mars 17 10, p. 441. — (3) Nouvelle méthode pour apprendre facilement les langues hébraïques et chaldaïques, avec le Dictionnaire des racines Hébraïques Chaldaïques & de leurs dérivez. Dédiée à Monseigneur le Duc de Bourgogne. [Marque n° 1] A Paris, Chez Jacques Çollombat, Imprimeur ordinaire de Madame la Duchesse de Bourgogne, rue Saint-Jacques, au Pélican. M.DCC.VIII (A la lin :) A Paris, Des caractères et de l'Imprimerie de Jacques Çollombat.. 1709. (In-8, 6 f. n. ch. slt., 3cS6 p. ch., titre r. et n. B.N., X. 6102).
GALLIA TVPOGRAPHICA I49
répitre adressée par cet imprimeur au Duc de Bourgogne. « L'honneur que j'ay, dit-il, d'être Imprimeur de Madame la Duchesse de Bourgogne, m'engage a ne rien négliger pour me perfectionner dans mon Art; et la bonté avec laquelle vous avez agréé les Ouvrages qui sont sortis de mes mains, a été un nouveau motif de m'attacher de plus en plus à faire de beaux caractères, et a rendre mes impressions plus exactes et plus belles... » Collombat a tenu parole dans ses éditions de Méthodes, Grammaires et Dictionnaires des langues hébraïques et chaldaïques, auxquelles avaient travaillé plusieurs érudits, dont il convient de rappeler les noms. Il est juste qu'ayant été à la peine, ils soient à l'honneur. Je nommerai donc en première ligne le P. Renoux, de l'Oratoire, et Dom Guarin, bénédictin de la Congrégation de S. Maur, puis Dom Letournois, de la même Congrégation, Nicolas Barat, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et le célèbre P. Le Long, de l'Oratoire L
Cette notice prendrait facilement les proportions d'un livre, si je ne veillais constamment a me restreindre ; je termine donc par l'indication des marques de cet imprimeur, qui, à ma connaissance, sont au nombre de quatre et dont les dimensions varient suivant le format des livres où elles figurent. Son attribut personnel était le Pélican, enseigne de sa maison et sujet principal de ses marques comme imprimeur privé. La première, ou du moins la plus fréquemment utilisée, est un fleuron orné de cornes d'abondance et de guirlandes de fleurs, au milieu duquel un pélican se déchire le cœur et en fait jaillir des gouttes de sang, dont se nourrissent ses petits rangés devant lui ; en haut, sur une banderolle, on lit la devise : Hic Amor. La seconde marque représente un autel sur lequel brûlent deux lampes ; au devant, le pélican et la devise ; en haut au milieu de rayons, le nom de Jéhovah en hébreu 2. Comme imprimeur du roi, il employa (troisième marque) l'écusson royal tenu par deux anges sonnant de la trompette et plus bas, sur un tapis, le pélican, avec la devise Hic Amor ', ou, [quatrième marque] un écus-
(1) Voy. sur ces auteurs: l'Histoire littér de la Congrégation de S. Maur, les Mémoires de Trévoux, sept. 1 73 1 , etc., et pour les livres hébraïques dont il vient d'être parlé la notice suivante, p. 1 52. — (2) On peut voir un exemplaire de cette marque sur le titre de l'ouvrage intitulé : Exercice spirituel, contenant la manière d'employer toutes les heures du jour au service de Dieu. Par V. C. P. Dédié à Madame la Chancelière... A Paris, Chez Jacques Collombat... MDCCX1X. (Pet. in-12 de 568 p. sll. B. N , B. 5346.)
ibO GEORGES LEPREUX
son renfermant une croix fleurdelisée, d'or semé de lis, surmontée de la couronne royale.
Jacques Collombat, dont le matériel d'imprimerie a fait l'objet d'une notice et d'une description détaillée1, mourut à Paris en 1744; sa veuve ne tarda pas à le suivre au tombeau, d'après un billet mortuaire conservé à la Bibliothèque Nationale2 et leur fils, Jacques-François Collombat, qui suit, leur succéda la même année.
Collombat (Jacques François) Imprimeur, libraire etfondeur (1744- 1751). Imprimeur ordinaire du Roi (1720-1751). Rue Saint-Jacques, au Pélican.
Fils du précédent et de Magdeleine de Hansy, J. F. Collombat était né à Paris et y avait été baptisé le 13 septembre 1701 3; après d'excellentes études, il s'était perfectionné dans son art, ainsi que dans les sciences et dans les langues orientales 4. En décembre 1720, son père ayant pour la forme abdiqué en sa faveur sa charge d'imprimeur du roi, Jacques-François en avait été pourvu, en qualité de survivancier; par des lettres de provision du 17 du même mois5, mais, comme il n'avait pas encore atteint à cette époque l'âge réglementaire et qu'il se trouvait trop jeune pour exercer effectivement une charge aussi importante, il dut attendre quelques années avant de s'y faire recevoir. Cinq ans plus tard seulement, Collombat fils songea à régulariser sa situation : ses premières lettres de provision étant périmées, il obtint du roi, le 21 juillet 1726, des lettres de surannation6 qu'il présenta au Parlement pour les faire enregistrer. Par un acte passé devant Dutartre et son collègue, notaires au Châtelet, le 4 mars 1727 7, Jacques Collombat réitéra, « en tant que de besoin», sa démission du mois de décembre 1720, en faveur de son fils et,
(1) Les Imprimeries parisiennes en 1721. L'Imprimerie de Jacques Collombat. (Signé :) H. O. [Henry Omont] Dans : Bull, de la Soc. d'Hist. de Paris, a. 1908, pp. 222-226. — (2) Invitation à asister aux messes « pour le repos de l'âme de Magdeleine de Hansy, veuve de Jacques Collombat, ecuyer, gentilhomme de la Grande Vénerie de France, Premier Imprimeur du Roy, du Cabinet, Maison de Sa Majesté, Bâtiments, Jardins, Arts et Manufactures Royales, de l'Académie Royale de peinture et de sculpture, et de celle d'architecture, Qui se diront en l'église des Mathurins le 26 novembre 1744... De la part de MrCollombat, son fils, et de Mr delà Barrière, son gendre. » (B. N., Ms. fr., Pièces orig. 821.) — (3) Arrêt du Parlement de Paris du i5 mars 1727. (Doc. N° 282.) — (4) Cf. Lettres patentes du 17 décembre 1720. (Doc. N° 280.) —(5) Voy. Doc. N° 280. — (6) B. N., Ms. fr. 22078, pièces 1 1 1 (Doc. N» 282). — (7) Voy. l'arrêt du Parlement, Doc. N" 282.
à cette condition, le Parlement enregistra les lettres royales par arrêt du 15 mars 1727 l. Cependant, Jacques-François n'était toujours imprimeur que de nom, il aidait son père dans la direction de son important établissement et ce ne fut qu'après la mort de ce dernier et en son remplacement, qu'il fut admis au nombre des trente-six imprimeurs de Paris, en vertu d'un arrêt du Conseil privé du 15 juin 17442.
Reçu dans la Communauté le 2-6 du même mois de juin3, il y fut bientôt appelé à remplir une charge honorable, mais assez absorbante et cela n'eut pas le don de lui plaire : il y résista de toutes ses forces. Le 10 février 1746, en effet, les Juges et Consuls de la ville de Paris ayant adressé mandement à la Chambre syndicale des Libraires et Imprimeurs, à l'effet d'élire quatre notables de leur corps, pour assister aux audiences consulaires, a titre de conseillers, celle-ci avait, le 20 du même mois, fait choix de ces quatre notables en la personne de Jean-François Robustel, Léonard Cuissart, Jacques-François Collombat et Robert Estienne. Le 12 mai suivant, Collombat signifia une protestation au syndic et refusa d'aller siéger au Consulat ; il prenait pour cela prétexte de sa qualité d'imprimeur du roi et arguait d'une exemption de toutes charges publiques, résultant du fait qu'il était « l'un des commensaux delà Maison de Sa Majesté. » Le Syndic et les adjoints tinrent bon de leur côté, en rappelant l'exemple d'autres imprimeurs du roi, précédemment délégués aux mêmes fonctions; on plaida et finalement un arrêt du Conseil d'Etat, du 16 septembre 1747 S faisant droit sur l'instance, « sans avoir égard aux fins et conclusions du sieur Collombat portées par la requête insérée en l'arrêt du Conseil d'Etat du 24 juin dernier, en ce qui concerne la nomination de sa personne par les Syndic et Adjoints de la Communauté des Libraires et Imprimeurs de Paris, à l'effet d'assister comme conseiller aux audiences de la juridiction consulaire de ladite Ville dont Sa Majesté l'a débouté, a ordonné et ordonne que conformément à
(1) Arrêt cité ci-contre, note 7. — (2) A. N , V8 941 (Doc. N"3 804 et 3o5). — (3j B. N., Ms. fr. 2i858, f° 43 V°. Il versa à cette occasion 900 livres pour les affaires de la Communauté, savoir : 600 livres pour sa réception de libraire et 3oo livres pour celle d'imprimeur. — (4) Arrest du Conseil d'Etat du Roi, en faveur de la Communauté des Libraires Imprimeurs de Paris ; Contre le Sieur Jacques-François Collombat, Libraire, Imprimeur ordinaire du Roi. Donné au Camp d'Hamal, le 16 septembre 1747.— A Paris, de l'Imprimerie de Thiboust, Imprimeur du Roi, Place de Cambray. M.DCC.XLVIIL (In-4, 8 p. Ch. BVP, b35o f\ portef. 2.)Voy. aussi. Doc. N' 307.
I 52 GEORGES LEPREUX
ladite nomination, ledit sieur Collombat sera tenu de se trouver ausdites audiencesles jours qui lui seront indiqués, pour y faire les fonctions attribuées à ladite charge de conseiller... »
J.F. Collombat continua les travaux de son père, réédita nombre de ses ouvrages, se servit des mêmes marques et attacha son nom, comme lui, à de belles impressions hébraïques, parmi lesquelles le remarquable lexique de dom Guarin l lui valut en même temps qu'à l'auteur les éloges du Journal des Savants2. L'impression du dictionnaire hébraïque ayant été achevée en 1746, bien des souscripteurs n'avaient pas encore pris livraison du premier volume, ni même de la grammaire qui formait un tout avec le second ouvrage : désireux « de se mettre ainsi que sa famille, à l'abri de toutes recherches [tardives] et de limiter un temps passé lequel les souscripteurs ne seroient plus reçus à se prévaloir de leurs souscriptions », il présenta requête au Conseil qui, par un arrêt du 15 avril de la même année, réglala situation au mieux de ses intérêts 3. Il semble malgré tout que ces souscripteurs ne furent pas très pressés d'entrer en possession de l'ouvrage, car, lors de la liquidation du fonds de Collombat, en 1752, on put encore en inventorier 819 exemplaires (grammaire et dictionnaire), plus 47 exemplaires de volumes séparés, qui furent estimés en tout à la somme de quatre mille livres4.
Comme son père également, J.-F. Collombat fut en butte aux
(1) Grammatica hebraica et chaldaica, ex optimis, quœ hactenus prodierunt, nova facilique methodo concinnata... Auctore Domno Petro Guarin, presbytero & Monacho Ordinis Sancti Benedicti, è Congregatione S. Mauri. — Lutetiœ Parisiorum, Typis Jacobi Collombat, Régis Christianissimi Typographi ordinarii &.c. via Jacobœâ, sub signo Pelicani. MDCCXXIV. — Lexicon hebraicum et chaldaeo-biblicum, in quo... Autore Domno Petro Guarin... — Lutetiœ Parisiorum, Typis Jacobi-Francisci Collombat... 1746. (3 vol. in-4.) — (2) Année 1746, pp. 162-167. On y lit, p. 166, le passage suivant : «Nous sommes obligés de rendre justice à l'imprimeur et de lui donner les louanges qu'il mérite. C'est à lui en partie que l'on est redevable de la grande correction de cet ouvrage. M. Collombat, disciple de D. Guarin, et versé dans la langue hébraique, étoit plus en état que personne d'imprimer ce lexique avec toute la perfection possible. L'élégance des caractères et la beauté du papier sont telles que ce livre passera à la postérité comme un des monumens qui feront le plus d'honneur à l'Imprimerie de Paris. » — (3) Arrest du Conseil d'Estat du Roy, Qui ordonne que dans le temps de deux années, tous ceux qui ont souscripts pour le Livre intitulé: Grammatica Hebraica & Chaldaica, & Lexicon Hebraicum et CJialdaicum, Auctore D. Petro Guarin, seront tenus de retirer des mains du Sieur Collombat les Exemplaires dudit Livre. Du i5 avril 174(3. (A la fin :) De l'Imprimerie de J.-F. Collombat. (In-4, 3 P- ch- BVP, 635o f°, portef 5.) — (4) Description et prisée des livres, indiquée plus loin.
OALLIA TYPOGRAPHICA T 5 3
fureurs processives de la veuve Laurent d'Houry, doublée de son petit-fils Le Breton et c'est à juste titre que l'imprimeur du Calendrier de la Cour pouvait écrire, dans un Mémoire l dirigé contre son adversaire, les plaintes que voici : « Il n'est pas douteux, disaitil, que défunt Laurent d'Houry, après lui sa veuve, et aujourd'hui le sieur le Breton leur petit-fils n'ayent successivement juré la perte et la ruine du feu sieur [Jacques] Collombat et de sa famille. Le sieur le Breton non content du profit immense qu'il fait sur son Almanach Royal in-8, a résolu de ne point quitter prise contre le sieur Collombat, qu'il n'ait éteint s'il luy est possible, jusqu'au titre du Calendrier de la Cour. Le seul aspect de ce petit ouvrage le trouble et l'agite ; il sçait que c'est le seul effet que le feu sieur Collombat ait laissé à sa famille pour soutenir son imprimerie, il faut le luy enlever... » On se rappelle quel était l'éternel débat entre les parties : Calendrier trop long, suivant l'une ; Almanach trop court, au dire de l'autre ; chicanes fastidieuses qui durèrent longtemps encore et qui à la fin s'assoupirent, sans qu'aucune décision judiciaire, à ma connaissance, soit venue trancher une fois pour toutes ce débat trentenaire.
Après un exercice d'un peu plus de sept ans, J. -F. Collombat mourut prématurément le Ier juin 175 1 2, laissant une veuve, Jacqueline Tarlé, qui le suivit dans la tombe moins d'un an après, le
5 février 1752 3 et un jeune orphelin, Jean-Jacques-Etienne, qui suit. Nonobstant les mesures qui furent prises en faveur de ce dernier et qui honorent l'humanité de la Chancellerie, les Annonces, Affiches et Avis divers de Paris inséraient bientôt après 4 l'avis suivant : « On commencera aujourd'hui 12 juillet la vente des
livres du cabinet de feu M. Collombat, imprimeur du Roi, depuis 2 heures de relevée jusqu'au soir. Cette vente se fera en détail, en la maison du défunt, rue S. -Jacques, et elle continuera jusqu'au Samedi 22. Il y a des livres de toutes espèce. Le catalogue imprimé5 se distribue chez G. Martin, libraire, rue S. Jacques, à l'Etoile. » Il s'agissait là, bien entendu, de la bibliothèque particulière de Col-
(1) Mémoire pour Jacques François Collombat Imprimeur ordinaire du Roy,
6 des Cabinet, Maison & Bâtimens de Sa Majesté; Demandeur & Défendeur. Contre André François le Breton Imprimeur du Roy ; Défendeur & Demandeur (A la fin;) De l'Imprimerie de J. F. Collombat, Imprimeur du Cabinet du Roy. 1748. (In-f°, 8 p. ch. B.N., Ms fr. 22077, Pièce 86.) — (2) Lottin, II, p. 29. — (3) Ibid, — (4) Numéro du 12 juillet 1752, ventes d'objets divers, p. 42, n° 11.- (5) Je n'ai pas pu malheureusement, malgré mes recherches, en retrouver un seul exemplaire.
I 54 GEORGES LEPREUX
lombat ; quant aux livres de son fonds, ils firent l'objet d'un inventaire, dont il existe une copie manuscrite dans les collections de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris1, sous le titre de : Description et prisée des livres de sortes et d'assortimens de deffunt S. Jaques François Collombat, imprimeur du Roy, trouvez après le décès de dame Margueritte-Jacqueline Tarlé, sa veuve, faite par nous Gabriel Martin et Hippolyte-Louis Guérin, libraires à Paris, à la réquisition du Sr Louis Lisqui, tuteur, et en la présence du S1' Jean Tarlé- Desmarais, cotuteur des enfans mineurs desdits deffunts sieur et dame Collombat. » Vient ensuite rénumération et la prisée de tous les ouvrages du fonds et enfin, les deux libraires terminent ainsi leurs opérations : « Nous libraires susdits et soussignés, certifions avoir fait en nos âmes et consciences, eu égard au temps courant, la prisée des livres de sortes et assortimens... dont la description est ci-devant contenue en dix-sept pages de nous paraphée ; la dite prisée montant en total à Li somme de trentemille quarante-neuf livres dix sols sauf la crue" du parisis ou quart en sus ; compris en icelle prisée les droits de privilèges attachez auxdits livres, tels qu'ils se comportent, les planches gravées en cuivre et en bois, les d effets, les ustenciles, planches et tablettes de boutique et de magazin.. Plus nous certifions avoir estimé et prisé séparément et distinctement le privilège accordé par le Roy pour trente ans audit feu Sr Collombat en datte du 15 mars 1743 Pour le Calendrier de la Cour, dont il ne s'est point trouvé d'exemplaire dans ledit fonds ci-dessus décrit ; en procédant à laquelle prisée, nous avons considéré d'une part le débit ordinaire et annuel dudit Calendrier, dont nous avons pris une connoissance particulière et principalement des deux dernières années, ainsi que la durée dudit nouveau privilège et d'autre part nous avons compensé les charges, l'industrie et les soins nécessaires pour l'exploitation dudit effet, ensemble les risques de cas extraordinaire où ledit privilège (dont il ne peut y avoir aucune garantie pour le possesseur), pouroit devenir caduc, soit par la concurrence, d'un autre ouvrage du même genre qui prendroit faveur et détruiroit celui-ci ou en diminueroit considérablement le débit, soit par quelqu'autre événement imprévu ; en conséquence de ces considérations et de ces motifs, nous estimons que ledit privilège doit être porté à la somme de cent mille livres 2 à juste valeur et sans crue, laquelle étant jointe à celle
(1) 63 5o f°, portef. 9. — (2) Une feuille annexe en élève la valeur à 120.000 livres.
GALLIA TYPOGRAPHICA I 5 5
ci-dessus de 30049 livres dix sols sauf la crue, lesdites deux sommes composeront l'estimation et valeur de tout le fonds de librairie desdits deffunts sieur et dame Collombat. » Il n'est question, on le voit, ni du matériel de l'imprimerie ni de celui de la fonderie ; leur estimation dut être faite par un imprimeur; on la retrouvera un jour, lorsqu'enfin les archives notariales seront devenues accessibles aux historiens qu'elles intéressent à tant de titres.
Collombat (Jean-Jacques-Etienne) Imprimeur ordinaire du Roi (1751-1763.) Rue Saint-Jacques, au Pélican,
Né à Paris, fils du précédent et de Marguerite-Jacqueline Tarlé, J.-J.-E. Collombat était tout jeune encore, lorsque survint la mort inopinée de ses père et mère, qui le laissèrent seul à la tête de l'un des plus importants établissements typographiques de la capital. Emu de cette infortune et se ressouvenant des services que lui avait rendus l'aïeul de l'orphelin, Louis XV, par une exception unique dans l'histoire de l'imprimerie de Paris, engagea le Chancelier à prendre les mesures utiles pour conserver au jeune Collombat tous les privilèges de sa famille.
Dès le 8 juin 175 1, des lettres royales { octroyèrent au jeune homme la charge d'imprimeur de Sa Majesté qu'avait tenue son père; le 28 juin 1752, le Chancelier adressa des instructions °2 au syndic de la Communauté pour faire exploiter par un gérant rétablissement des Collombat, jusqu'à ce que Jean-Jacques-Etienne fût en état de le diriger lui-même. Ce dernier cependant montra
(1) Voy. Doc. N° 3 1 5. — (2) Registre des délibérations de la Communauté (B. N., Ms. fr. 2i858, f 168 V° : « Décision de M' le Chancelier, Mgr. le Chancelier veut bien par une grâce particulière et qui ne pourra en aucun cas être tirée à conséquence, que la place d'imprimeur qui a été remplie à Paris par Jacques François Collomb.it, et par sa veuve, soit conservée pour leur fils qui pourra être reçu maître imprimeur, lorsqu'il aura l'âge et les qualités qui sont requises par les règlements. Permet en attendant que l'imprimerie soit conduite et le commerce de librairie continué par une personne choisie à cet effet sous l'inspection des Syndic et Adjoints de la Communauté des Libraires et Imprimeurs de ladite ville, qui en rendront compte à Mgr le Chancelier tous les trois mois : Permet aussi que les ouvrages qui seront imprimés soient marqués, suivant l'usage et les règlements, pour l'avoir été dans l'imprimerie de Collombat. — Ce jourdhuy cinquième aoust 17D2, à dix heures du matin, les Syndic et Adjoints ont fait lecture de la décision de Mgr le Chancelier, dont est ci-dessus copie à la Compagnie assemblée, qui a trouvé convenable qu'il en fut fait registre pour valoir ce que de raison aux héritiers Collombat. »
I 56 GEORGES LEPREUX
peu de goût pour l'art de la typographie et, en 1763, devenu capable de diriger lui-même ses affaires, il abandonna complètement l'imprimerie, après avoir cédé charges et matériel à Jean Thomas Hérissant, ainsi qu'il appert d'un acte reçu par notaires au Châtelet de Paris le 28 juillet de cette année l.
Cramoisy (Sébastien) Imprimeur et libraire (1606 -1669). Libraire juré (1610-1669). Imprimeur ordinaire du Roi (163 3-1664). Directeur de l'Imprimerie royale du Louvre (1 640-1669). Rue Saint-Jacques aux Cicognes ; via Jacobea, sub Çiconiis.
Sébastien, dit Sébastien II Cramoisy, est l'un des typographes les plus en vue du xvne siècle ; il doit sa notoriété non seulement à son habileté professionnelle et au nombre considérable de ses productions, mais encore à son titre d'imprimeur du roi, aux fonctions de directeur de l'Imprimerie Royale qu'il a officiellement inaugurées et aux diverses charges municipales et autres dont il a été investi. Il semblerait à première vue qu'une telle personnalité est connue dans les moindres détails de son existence ; il n'en est rien cependant et même, par suite d'un lapsus de La Caille 2, aggravé par Lottin, on a dédoublé ce typographe et tous ceux qui en ont parlé ont été de ce fait induits en erreur. Je me hâte donc d'affirmer qu'il n'y a jamais eu, au xvie siècle et dans la première moitié du xviie siècle qu'un seul Sébastien Cramoisy, celui dont j'entreprends la biographie.
Probablement de la même famille que « Philippes Cramoisy, marchand et bourgeois de Paris », en 1569-1571 3 et « Loys Cramoisy, vallet de chambre et joueur d'espinette de Monseigneur le duc d'Alençon, frère du Roy, fils et héritier en partie de feu Abel Cramoisy, son père, en son vivant maistre barbier et cirurgien de Paris », en 1576 4, Sébastien naquit dans la capitale vers 1585 ou 1586, puisque, au moment de sa mort, il était âgé de 83 ans 5. Il était fils, non pas d'un premier Sébastien, comme le dit La Caille, mais de Pierre Cramoisy, « quand vivoit marchand bourgeois de Paris G et de Elisabeth Nivelle, fille elle-même du célèbre libraire
(1) Arrêt du Conseil privé du 3 août 1763, A. N, V6 ion (Doc. n° 3-2 1.) —
(2) Hist. de l'impr., p. iç3 — (3) B.N., Pièces originales 921 (ms., fr. 27405).
— (4) Ibid. — (5) La Caille, Ex. annoté, B.N., Ms. fr. 22104, n° 27t. — (6) B. N., Ms. cité, Pièces originales, 921, n°s 4, 10 et i3.
GALI.IA TYPOGRAPHICA I 57
Sébastien Nivelle et de Madeleine Bodeau. Quant à Pierre Cramoisy, il était fils de Jean, et de Elisabeth Joubert l.
En 1602, d'après Lottin â, Sébastien Cramoisy aurait été reçu libraire et imprimeur. Cette date est manifestement inexacte, car le petit-fils de Nivelle n'avait alors que seize ans. La date de 1610, donnée par La Caille, est également erronnée pour partie, mais cet auteur l'a supprimée dans son exemplaire annoté et lui a substitué celle de 1608, qui ne vaut pas mieux. La réception de Cramoisy dans la Communauté, comme libraire et imprimeur est réellement de l'année 1606, an cours de laquelle il paya la taxe d'ouverture de boutique 3. Le premier livre connu avec sa souscription semble être de 1608, ce qui explique le scrupule de La Caille, dans son travail de révision, ce qui souligne aussi le reproche que lui fait Lottin4, également fautif dans ce cas, d'avoir négligé de compulser les registres de la Confrérie, qu'il avait sous la main. La date de 16 10 tout d'abord indiquée par le premier historien de l'imprimerie de Paris, n'est autre que celle de la nomination de Cramoisy comme l'un des vingt-quatre libraires jurés de l'Université, en remplacement d'Abel Langelier \
Jaloux de perpétuer à son profit la renommée de son aïeul maternel, décoré par Guy Patin du titre de « Roi des libraires », et chez lequel sans aucun doute il avait appris son art, Cramoisy, pendant longtemps, souscrivit ses livres : en la boutique de Nivelle, che^ Sébastien Cramoisy, nie Saint-Jacques, aux Cicognes {Ex officina Nivelliana, sumptibus Séb. Cramoisy, via Jacobea sub Ciconiis). Il semble cependant qu'en dépit de cette adroite et sage précaution, ses affaires n'aient pas été très heureuses à leur début ; on le voit, dans tous les cas, s'expatrier en 1 62 1 , après avoir obtenu de Louis XIII un brevet, daté du 21 février de la même année °, lui permettant d'accepter du duc de Lorraine la charge de son libraire et impri-
(1) Pièces orig., Généalogie, et pièce 14. — (2) Tome II, p. 33. — (3) B.N., Ms. fr. 21872, Livre de la Confrérie de S. Jean l'Evangéliste, f" 26. — (4) Avertissement, p. IV. — (5) « Die 3o mensis januarii 16 10, aima Universitas Parisiensis apud Maturinorum solenniter, ut moris est, horâ solitâ matutinâ congregata, contulit unius viginti quatuor librariorum juratorum ejusdem Universitatis liberum nunc et vacans per mortem providi Abelis l'Angelier, illius ultimi et immediati possessoris pacitici, provido viro et honesto Sebastiano Cramoisy, mercatori librario et civi Parisiensi, praesenti et acceptanti tanquam bufiicienti, capaci et idoneo, qui solita juramenta praestitit. » (Actes concernant le pouvoir et la direction de l'Université sur les libraires, p. 42.) — (6) Arrêt du Conseil privé du 18 novembre 1O25 (Doc. n° 96).
I 58 GEORGES LEPREUX
meur dans la ville de Pont-à-Mousson. Cramoisy, tout confiant dans la valeur de ce titre, s'était transporté dans l'Université mussipontaine avec la plus grande partie de son matériel et il y avait entrepris de nombreuses impressions, dont sa boutique de Paris augmentait le débit, lorsque la susceptibilité jalouse de ses confrères de la capitale vint mettre des entraves à ses opérations.
Attrait en effet par le Syndic Thomas Biaise devant le Prévôt de Paris, Cramoisy eut beau exhiber le brevet royal qui l'autorisait à exercer à Pont-à-Mousson, sans « qu'il en puisse estre empesché ny inquietté oresny pour l'advenir par quelques personnes ny pour quelque cause que ce soit », une sentence de ce magistrat, du i°r août 1625, lui intima d'avoir, dans les trois mois, àobtenirdes lettres patentes du roi, dûment vérifiées, en vertu desquelles il lui fût permis de tenir imprimerie et boutique de libraire à Pont-à- Mousson à peine « de tous despens, dommages et interests et d'amende arbitraire l ». Cramoisy s'empressa de déférer à cette décision et de se pourvoir des lettres patentes exigées par le Prévôt de Paris, ce fut en vain, Thomas Biaise ayant formé opposition à l'enregistrement de ces lettres. L'imprimeur du duc de Lorraine prit alors le parti de soumettre le cas au Conseil privé du roi, et sa déception dut être grande de se voir « faire inhibitions et deffences » par cette haute juridiction « d'imprimer aulcuns livres hors le royaulme de France, tant et sy longuement qu'il sera imprimeur et libraire juré en l'Université de Paris. » Cramoisy s'inclina et un mois plus tard, faisant la part du feu, il présentait requête au même Conseil à l'effet d'être autorisé tout au moins à parachever les livres dont il avait commencé l'impression à Pont-à-Mousson, ce qui lui fut accordé par un arrêt du 16 décembre suivant 2, à la condition de faire approuver ces livres par la Sorbonne et d'obtenir un privilège du grand sceau.
A partir de son retour à Paris, commença pour Cramoisy une suite ininterrompu de succès en tous genres : élu, le 8 juin 1628, syndic de la Communauté, il s'acquitta avec zèle de ces fonctions jusqu'au 15 juillet 1630 3. Le 16 février 1629, à la suite du décès de Jeanne Le Roy, veuve de Nicolas Roffet, un arrêt de la Cour des Monnaies le désigna comme son seul imprimeur pour tout ce qui concernait cette partie de l'Administration 4 et des lettres pa-
( i ) Arrêt cité du 18 novembre 1625.— (2) A.N., V656 (Doc n° 97). — (3) V. sur son syndicat le t. IV de la présente série.— (4) B. N., Ms. fr. 22078, f° 18. (Doc. N° io3.)
GALLIA TYPOGRAPHICA i5g
tentes du roi vinrent peu de temps après (26 juillet 1629) le confirmer dans ces fonctions1. Le 7 octobre 163 1, le Cardinal de Richelieu ayant obtenu des lettres royales en vertu desquelles il pourrait faire choix de tels libraires et imprimeurs qu'il jugerait convenable, pour l'impression des Bréviaires, Missels et autres usages corrigés et réformés d'après le Concile de Trente 2, Sébastien Cramoisy fut choisi par lui, le 26 novembre suivant3, avec plusieurs de ses collègues (Claude et Sébastien Chappelet, Michel, Jean et Claude Sonnius, Robert Fouet, Antoine Vitré, Claude et Gabriel Cramoisy, Charles Morel, la veuve Nicolas Buon, Guillaume Le Bé, Etienne Richer, Eustache Foucault, la veuve Jean Méjat, Denis De la Noue et la veuve Olivier de Varennes), pour imprimer et vendre ces livres liturgiques, à l'exclusion de tous autres libraires et imprimeurs. Ce fut au surplus la source d'un procès, ces derniers ayant formé opposition aux lettres de nomination délivrées par le Cardinal, mais comme ils n'avaient à alléguer aucun motif sérieux pour soutenir leurs prétentions, ils furent déboutés et condamnés aux dépens par un arrêt du Conseil du 9 décembre de la même année.
Le 26 novembre 1633 enfin, jetant plus particulièrement les yeux sur Cramoisy, le roi lui faisait remettre un brevet de retenue, converti le 24 décembre suivant en lettres de provision, par lesquelles Sa Majesté lui accordait la charge de son imprimeur ordinaire pour la publication des édits, ordonnances, etc. \ Sept ans plus tard, lors de l'organisation définitive de l'Imprimerie royale du Louvre, c'est encore Sébastien Cramoisy qui fut désigné pour la diriger, avec un traitement annuel de 1400 livres 5, sans pour cela cesser d'avoir son imprimerie et sa librairie particulières. Malheureusement, on n'a jamais pu retrouver le document en vertu duquel il fut nanti de cette fonction si honorable. Il n'est pas douteux cependant que ce fut dans le courant de l'année 1640: d'une part, la Bibliothèque de l'Institut possède une lettre du 17 novembre de cette année6, écrite par l'administrateur de l'Imprimerie royale, Sublet de Noyers, à Sébastien Cramoisy, dans laquelle il est fait expressément mention de sa qualité', et d'autre part, une quittance conservée à la Bibliothèque nationale et datée du 25 octobre
(1) B. N., F. 4697 r, pièce 18. (Doc. N° 104). — (2) Arrêt du Conseil du g décembre i63i. A. N.,V8 83. - (3) Ibid. — (4) A. N., XIA8652 (Doc. M 1 1 3.) — <5 ) A. Bernard, Hist. del'Imp.. roy., p. 69. — (G) Coll. Godefrov, portef. i5. — (7) Cette lettre a été publiée par L. Lalanne, dans la Correspondance littéraire, a. 1859, P- 3y3.
IÔO GEORGES LEPREUX
1640 4, indique le paiement qui lui fut fait pour l'entretien du nouvel établissement typographique.
Sébastien Cramoisy était à ce moment arrivé à son apogée : après avoir conquis la confinnce du public et de ses collègues, il avait obtenu celle du Cardinal de Richelieu 2, puis, comme couronnement, les faveurs royales s'étaient répandues sur lui. Il ne faut donc pass'étonner qu'en 1643, alors que la corporation des libraires et imprimeurs était profondément troublée par suite d'événements et de circonstances dont j'ai fait ailleurs le récit3, c'est le Directeur de l'Imprimerie royale qui ait été choisi par le roi pour remplir les fonctions de syndic provisoire et pour procéder à la visite de toutes les imprimerie installées en dehors du quartier de l'Université. Le Parlement consacra à son tour, la haute réputation d'intégrité de Cramoisy, en ordonnant, en 1649 4, « à tous les Quartiniers de cette ville de Paris, porter ou envoyer incontinent et sans délay, ce qui reste entre leur mains des taxes de trente livres et cent cinquante livres, et autres taxes par eux receues des particuliers habitans decette dite ville: comme aussi ce qu'ils recevront cy-après des dites taxes, entre les mains de Sébastien Cramoisy et Jean-Baptiste Forne, ou l'un deux, qui en bailleront quittance ; ce faisant lesdits Quartiniers deschargés. Fait en Parlement le dixhuictième février mil six cens quarante neuf. » Enfin, en 1656, il était désigné par le Conseil
(1) « En la présence des notaires gardenotes du Roy nostre sire en son Chastelet de Paris soubzsignés, Me Sébastien Cramoisy, Imprimeur ordinaire du Roy, demeurant à Paris, rue Saint-Jacques, confesse avoir eu et receu contant de Noble homme René Barrain, conseiller secrétaire du Roy, de ses finances et trésorier général des Bâtiments de Sa Majesté, la somme de vingt mil sept cens livres tournois à luy ordonnées sur itervaions (sic) du papier, fontes de lettres, gages des ouvriers et autres choses nécessaires pour l'entretien de l'imprimerie royale establie pour le Service du Roy soubz la grande gallerie de son chasteau du Louvre... Fait et passé à Paris ce vingt cinquiesme jour d'octobre XVI c. quarante... » (Ms. fr, 27405, Pièces Orig. 921, pièce i3.) — (2) D'après P. Delalain (Libr. et impr. de l'Acad. franc., p. 20), l'illustre Cardinal aurait voulu, en i63g, que son protégé devint le libraire et l'imprimeur de l'Académie française. — (3) Cf. Une Enquête sur l'Imprimerie de Paris en 1644 (Bibliogr. Moderne.)— (4) Arrest de la. Cour de parlement, Par leqvel il est enioint à tous les Quartiniers de cette Ville de Paris, de porter ou enuoyer es mains de Sébastien Cramoisy & Jean-Baptiste Forne, toutes les Taxes par eux receuës, & celles qu'ils receuront cy-après, des Particuliers habitans de cette dite Ville. Du 18 Février mil six cens quarante neuf. [Armes royales]. A Paris, Par les Imprimeurs & Libraires ordinaires du Roy. MDC.XLIX. Auec Priuilège de sa Majesté. (I11-4, 3 p. ch. dont 1 bl. BVP. 635o f°, portef. 5). Je ne fais que citer ici en passant ce document, mais je me réserve de montrer dans une notice spéciale le rôle considérable joué pendant la Fronde par Cramoisy,
GALLIA TYPOGRAPHICA l6l
d'Etat pour une nouvelle mission de confiance, celle de chef et de contrôleur du versement des ouvrages dûs à la Bibliothèque du roi ou de ce qui s'appelle aujourd'hui le dépôt légal 4.
Ajoutons encore à tout cela que Cramoisy avait été nommé Consul, en 1636 (31 janvier)2; Eclievin de Paris, en 1641 (16 août3); Marguillier de Saint-Benoit, en 1650 4; Juge consul, en 1652 (30 janvier 5) ; qu'il était de plus l'un des Administrateurs de l'église et hôpital Saint-Jacques, depuis une date antérieure à 1636° et qu'en 1656, lors de l'établissement de l'Hôpital général du Bureau des pauvres mendiants de Paris, il fut choisi pour en être l'un des « directeurs et perpétuels administrateurs7. »
On a peine à concevoir comment un homme ait pu faire face à tant d'occupations diverses, sans négliger l'une ou l'autre ; aucune plainte cependant ne s'est jamais élevée contre Cramoisy, qui conserva jusque dans une extrême vieillesse, sa belle ardeur au travail et sa robuste activité. C'est à l'âge de 83 ans qu'il fut terrassé par la mort, le 29 janvier, d'après Lottin 8, le Ier février 1669, suivant l'abbé Brute 9. De son mariage avec Marie Chailloux, fille de Louis, et de Marie Riberolles 10, il avait eu plusieurs enfants, notamment : Jean, prêtre de l'Oratoire ; Elisabeth, épouse de Jean De la Rue, huissier ordinaire du roi en ses conseils; Marguerite, épouse de Jean-Jacques Forne, marchand; Louis, qui devint secré-
(1) Arrêt du Conseil privé du 29 mars 1 656. (Doc. N° 171.) — (2) Lottin, II, p. 33. —(3) Ibid. — (4) Brute, Chron. des curés de S. Benoit, p. 65. — (5) Lottin, loc. cit. — (6) Cf. Arrêts du Conseil des 4 juillet i636 (A. N, Y° 114) et 3 septembre i636(A.N., V° 116.) — (7) Edit du mois d'avril i656 (A. N., XIA866o, fo 69.) Cramoisy était encore par surcroit commissaire de son quartier pour le nettoyement et le pavage des rues de Paris. Deux passages le concernent dans l'Histoire de la ville de Paris, de Félibien, éd. Lobineau (Paris, 1725, in-f°), tome IV. On y lit, p. 137, col. A : « En continuant notre visite... nous sommes transportés en la maison du sieur Cramoisy, libraire du Roy, le bourgeois notable commis et depputé pour avoir regard sur le nettoyement des boues et immundices, que pavaige des susditz quartiers [de la place Maubert et isle Nostre-Dame], pour le requérir de nous assister en ceste visite; lequel nous a dit que à présent il ne pouvoit ce faire, pour estre grandement empesché par ses affaires : mais que auparavant que de délivrer son certificat, il fera la reveuë et visite de son quartier, tant dudit nettoyement des boues, que pavaige, dont il donnera son acte du rapport de sa Visitation.» Et col. B : « Rue Saint-Jacques, allant depuis le bout du Petit Pont jusques à la porte de la ville, que nous avons trouvée aucunement nette ; ce néangmointz ledit sieur Cramoisy, bourgeois depputé susdit a chargé ledit Mesnager d'y faire passer cejourdhuy (3 mai i636) ses tumbereaulx, pour y faire ung entier nettoyement, à cause de la procession qui se fera demain à Saint-Estienne des Grez, ce que ledit Mesnager a promis de faire. » — (8) T. n, p. 33. - (9) Op. cit., p. 65. — (10) Généalogie citée p. i5;, note 1 ci-dessus.
G. Lépreux. Gallia Typographica. P. I. n
IÔ2 GEORGES LEPREUX
taire du roi et mourut sans alliance en 1657; et enfin Marie, qui épousa Pierre Mabre, « courrier ordinaire du roi en Flandre , » dont elle retint un fils, auquel fut donné le prénom de son grandpère et qui lui succéda sous les noms de Sébastien Mabre-Cramoisy. On le rencontrera plus loin à la place que lui assigne l'ordre alphabétique.
Je n'ai guère envisagé jusqu'ici dans Sébastien Cramoisy que l'homme privé et le fonctionnaire public, il me reste à présenter l'habile imprimeur et le savant libraire, tâche redoutable, s'il était nécessaire que j'entre dans le détail de toutes les productions revêtues de son nom, et qui m'entraînerait à édifier la bibliographie presque entière du xvne siècle. Mais je ne ferai môme pas une sélection de son oeuvre, entendant me borner d'une part à la bibliographie contentieuse de cet imprimeur, c'est-à-dire à ne parler que des ouvrages au sujet desquels se produisirent des incidents judiciaires et d'autre part, à renvoyer le lecteur au catalogue officinal que Cramoisy avait fait paraître en 1659, catalogue qui ne contient par conséquent qu'une partie de ses éditions et dont voici le titre:
Bibliographia Cramosiana : sive Catalogvs librorum, Quos Sebastianvs Cramoisy, ab anno 1654 vbi desiit Bibliographia Gallica vniuersalis,, vsque ad hune annum 1659 excudit. — Parisiis. M. DC. LIX. (In 4. 12 p. ch. BN, Q. 2419.)
Ce catalogue comprend aussi bien les livres sortis de son imprimerie et de sa librairie particulières, que ceux qu'il a exécutés dans l'imprimerie du Louvre, depuis Tannée 1654. Pour l'époque antérieure, le bon Cramoisy renvoie lui-même aux catalogues annuels élaborés par le P. Louis Jacob, depuis l'année 1643, et je ne peux que suivre son exemple, en émettant l'espoir cependant que quelque savant bibliographe réunisse un jour en une suite complète toute la série des éditions de cet habile imprimeur et nous en fournisse une bibliographie, dont il est inutile que je souligne l'intérêt capital pour l'histoire littéraire et typographique du xviie siècle. Je vais pour ma part poser ici quelques modestes jalons, recueillis dans les documents judiciaires de l'époque : à
(0 Généalogie citée.
GALLIA TYPOGRAPHICA l63
défaut d'autre mérite, ils offriront, pour la plupart tout au moins, le charme de l'inédit.
Libraire et typographe aussi fécond qu'habile Cramoisy ne pouvait pas manquer de rencontrer de nombreux obstacles sur ses pas dans l'exercice de sa profession, obstacles objectifs et subjectifs, suscités par la malignité ou l'apreté de la concurrence, engendrés souvent par les nécessités commerciales du temps, inévitables presque toujours dans le heurt de privilèges juxtaposés ou. mal définis. J'ai déjà rappelé le procès qu'il avait dû subir dès le début de sa carrière comme imprimeur privé l ; j'ai dit également un mot du procès des livres liturgiques 2, qui avait mis en mouvement presque toute la corporation des libraires et des imprimeurs de Paris (163 1) ; mais je n'ai pas signalé qu'à l'occasion de sa nomination comme imprimeur du roi, il avait été en butte aux tracasseries d'Antoine Estienne, qui, par principe, formait opposition à la réception de tous les collègues que sa Majesté lui donnait, sauf à transiger ensuite avec eux 3 et à en tirer quelques avantages, sans doute pécuniaires.
Je ne ferai que signaler très sommairement la plupart des autres procès, dont les développements seront donnés ailleurs. C'est ainsi
(1) Voir suprà, p. 157. — (2) Voir suprà, p. i5g. — (3) Arrêt du Parlement du 1 1 mars 1634, ainsi conçu : « Veu par la Cour les lettres patentes données à Saint-Germain-en-Laye le vingt-quatriesme décembre mil six cens trente-trois, signées Louis et sur le reply, par le Roy, Bouteiller, et scellées du grand sceau de cire jaune, par lesquelles et pour les causes y contenues ledit Seigneur donne et octroyé à Sébastien Cramoisy, libraire juré et imprimeur à Paris, Testât et office de son imprimeur ordinaire pour imprimer tous ses esditz, ordonnances, déclarations, lettres patentes, réglemens et arrestz et générallement tout ce qui touche son service, pour de ladite charge jouir et user, ainsy que ses imprimeurs ordinaires en jouissent, comme est porté par les lettres de retenue cy attachées, soubz le contrescel, du vingt-sixiesme novembre mil six cens trente-trois. L'arrest du 10 du présent mois de mars, donné entre ledit de (sic) Cramoisy, d'une part, et Antoine Estienne, d'autre part, par lequel auroit esté ordonné que sans avoir égard à l'opposition dudit Estienne, il seroit passé oultre à la réception dudict Cramoisy à la charge touttefois des clauses et conditions contenues en la transaction passée entr'eux le 10 mars i63i (sic). Requeste par ledit Cramoisy présentée à ladite Cour, affin de vériffication d'icelles. Conclusionsdu procureur général du Roy, et tout considéré. Ladicte Cour a ordonné et ordonne que lesdites lettres seront registrées au greffe d'icelle, pour jouir par l'impétrant de la permission d'imprimer y mentionnée, suivant et ainsy que les autres imprimeurs ordinaires du Roy en ont jouy jusques à présent, et aux charges, clauses et conditions portées en la transaction du dixiesme mars mil six cens vingt [sic] un. » (B. N., Ms. fr. n. a. 81 12. f 326 v<>.]
164 GEORGES LEPREUX
qu'on pourra lire dans la partie rouennaise de cet ouvrage l, les détails d'une instance en contrefaçon que Cramoisy poursuivit contre Jean Le Boulanger, imprimeur à Rouen, sur lequel il avait fait saisir une édition des « Flores locutionis latinœ », publiée par ce dernier au préjudice des lettres de privilège que le petit-fils de Nivelle avait obtenues le 25 juillet 1629 2. Précédemment, en 1628, il avait été l'objet lui-même d'un procès du même genre : agissant au nom de ses pupilles, les enfants du libraire Georges Lombart, de Paris, Gilles [11] Robinot, également libraire de la capitale, avait fait saisir sur Cramoisy les exemplaires d'un bréviaire à l'usage de l'ordre de Citeaux, qu'il avait exécuté non seulement en vertu de lettres de privilège du grand sceau d, mais encore avec l'autorisation de l'Abbé général de cet ordre. A la suite d'un échange de papiers judiciaires 4, dont je n'ai pas trouvé la contrepartie, Cra-
(1) Voy. Gallia Typographica, T. III, Normandie. — (2) Arrêt du Conseil privé du 2 avril i632, A.N., V6 8d. Dans sa Bibliothèque de la Compagnie de Jésus (Tome II, Col. 1060), le P. Sommervogel cite plusieurs éditions des Flores latinœ locutionis, mais on n'y trouve aucune mention de la contrefaçon rouennaise. Cet ouvrage classique avait pour auteur le P. Pierre Des Champs Neufs, S. J. et on s'explique, d'après une noted'Amelot delà Houssaye, que j'emprunte à la même Bibliothèque (Même tome, col. 10G1) que Cramoisy vit de très mauvais œil une concurrence : Le P. Des Champs Neufs, dit-il, « est auteur d'un livre de Frases Latines, qu'il renouvelloit et augmentoit tous les ans, intitulé, ce me semble : Flores latinitatis, auquel le bon homme Cramoisy disoit qu'il avoit pius gagné qu'à tous les autres livres qu'il avoit jamais imprimez, à cause du débit infini qu'il en faisoit dans tous les Collèges de cette Société, tant en France, qu'en Allemagne et dans les Pays-Bas... » — (3) Arrêt du Parlement du 7 janvier 1627, ainsi conçu : « Veu par la Cour les lettres patantes données à Paris le vingt-sept septembre mil six cens vingt six, signées par le Roy en son Conseil, Senault et scellées du grand sceau de cire jaune, par lesquelles et pour les causes y contenues, ledict Seigneur permet à Sébastien Cramoisy, marchand libraire juré en l'Université de Paris, d'imprimer ou faire imprimer tant de fois que bon luy semblera pendant dix ans, les bréviaires, diurnaux, processionnaires, misselz, graduelz, antiphonaires, psaultiers ordinaires privilégiés, heures, règles et autres livres nécessaires servans à l'office et service divin pour l'usage de l'ordre de Citeaux en telle forme et suivant les caractères qu'il trouvera plus commodes, avec défenses à tous autres pendant ledict temps de les imprimer ny faire imprimer sur les peines portées par lesdites lettres. Requeste par ledict Cramoisy présentée à ladicte Cour le seize décembre audict an, affin de vériffication desdictes lettres, conclusions du procureur général du Roy, et tout considéré. /Ladite Cour a entériné et entérine les dittes lettres pour jouyr par l'impétrant de l'effet y contenu. » (B.N., Ms. fr. n. a. 8110, f" 53.) — (4) A. / Factum pour Sébastien Cramoisy, Marchand Libraire Iuré en l'Vniversité de Paris, déîfendeur & opposant. Contre Gilles Robinot, Tuteur des enfans de feu Georges Lombart, demandeur & saississant. (S. 1. n. t. n. d. 111-4° 7 p. ch.) B. /Mémoire de ce qui a esté augmenté au Bréuiaire encommencé d'imprimer par Cra.noisy, & qui n'est point en celuy qui a esté imprimé par
GALLIA TYPOGRAPHICA l65
moisy avait été maintenu dans son privilège, car il continua d'imprimer les //^^cisterciens.
Dans une autre partie encore de cet ouvrage *, je relaterai les incidents d'une procédure assez complexe engagée, en 1636, pat- Sébastien Cramoisy contre divers libraires de Tours, Jacques Poinsot, Jean Oudot et Claude Bricet, qui imprimaient, au mépris de ses droits, une Déclaration du roi concernant les monnaies, et contre des orfèvres de la même ville, Gautier, Guérault et autres, qui avaient gravé pour ces libraires des figures de monnaies. A la même époque, Cramoisy plaidait contre Guillaume Citerne, au sujet d'une contravention identique 2, et un an plus tard (1637), toujours pour des impressions relatives aux monnaies, contre Antoine Chevillot, imprimeur du roi, à Troyes 3. En 1639, il se joignait aux autres typographes de sa Majesté, pour faire exclure Jacques Dugast et le même Guillaume Citerne 4, du droit d'imprimer les actes royaux. En 1642, agissant tant en son nom personnel qu'en celui de Marie Droin, veuve de Nicolas Buon 5, il attaquait Sébastien [I] Huré et Gabriel [II] Clopejeau, en leur contestant le pouvoir d'imprimer les bréviaires, missels et diurnaux de l'ordre des Jacobins, pour lesquels il excipait d'un privilège exclusif6. Enfin, l'année 1643 voyait se dérouler un procès intenté à l'imprimeur Gervais Alliot, à propos des privilèges de la Compagnie de la Grande Navire, dont Sébastien Cramoisy était le chef incontesté, et sur lequel je dois fournir quelques explications.
On sait qu'une première société de ce nom avait été formée en 1586, entre divers libraires et imprimeurs de Paris ; il s'agit ici de la seconde société, portant la même dénomination, organisée en 163 1 et dont les principaux membres, en dehors de Sébastien Cramoisy et de son frère Gabriel, étaient Denis Moreau, Claude Sonnius, Jean Branchu, Denis Thierry et Denis Béchet. Le 3 mai 1641, la Compagnie avait obtenu un privilège royal pour l'impression des œuvres de plusieurs Pères de l'Eglise et en particulier de celles de Saint Bernard, « avec défenses à tous libraires, imprimeurs et
Lombard (S. 1. n. t. n. d. In-4, 4 p. ch. B N , F. 8182.) — (1) G allia Typographica, t. V, Touraine. — (2) Voy. supra la notice de cet imprimeur. — (3) Voy. dans Gallia Typogra. t. II, la notice de cet imprimeur. — (4) Voy. les notices de ces imprimeurs dans le présent volume. — (5) Pour cet imprimeur, voy. le t. Il de la présente série. — (6) Arrêt du Conseil privé du 10 mars 1643, A N, V8 172 (Doc. n° 149 ).
1 66 GEORGES LEPREUX
autres personnes, de quelque qualité et condition qu'elles soient, d'imprimer ou faire imprimer, vendre ny distribuer lesdites œuvres, d'autres impressions que de celles d'iceluy Cramoisy et de ses associés sur la marque de la Grande Navire, durant le temps et espace de quinze ans à commancer du jour que chacque œuvre sera achevée d'imprimer, sans la permission et consentement dudit Cramoisy et ses associés, sur peine de confiscation des exemplaires, six mille livres d'amende moitié à sa Majesté, moitié à l'Hostel- Dieu de Paris et de tous dépens, dommages et interests1 » Nonobstant ces prohibitions et bien qu'elles lui eussent été signifiées « en parlant à sa personne 2 », Gervais Alliot s'était mis à imprimer le même ouvrage, sur une copie « augmentée, changée et nouvellement imprimée à Cologne 3 », en vertu d'un privilège qui lui avait été accordé le iG juillet 1642. Ayant fait saisir les feuilles qu'avait déjà tirées Alliot, Cramoisy l'appela devant le Conseil privé pour faire cesser cet « attentat insupportable, qui blesse non seulement ledit Cramoisy et ses associés, maisaussy le public qui sera frustrée du fruict que l'on doit attendre du soin que ledit Cramoisy et ses associés prennent à l'impression et débit des bons livres en meilleur ordre et plus belle impression qu'ils n'ont esté veus jusques à présent... » Par un arrêt du 10 mars suivant, le Conseil donna gain de cause à Cramoisy et à ses associés et condamna Alliot « à rapporter ledit privilège du seiziesme juillet 1642, que sa Majesté a révoqué et annullé et ce faisant a maintenu et gardé ledit Cramoisy et ses associés en la jouissance de celui qu'il a pieu à sadite Majesté leur accorder le troisiesme may 1641 ; et pour la contravention faicte par ledit Alliot, a déclaré et déclare les fueilles saisies imprimées et à imprimer par luy ou par son ordre en vertu dudit privilège acquises et confisquées au proffit dudit Cramoisy et ses associés pour tous despens, dommages et interests. 4... »
Le 20 décembre 1659, d'après une analyse d'arrêt du Conseil qui figure dans l'un des manuscrits de la Bibliothèque nationale 5, Cramoisy et son collègue Augustin Courbé furent maintenus dans le privilège de Y Histoire de la décadence de l'empire grec et établissement de celui des Turcs. Ce n'est là qu'une épave, d'ailleurs inexac-
(1) Arrêt cité du ro mars 1643. — (2) Ibid. — (3) S. Patris Bernardi Opéra omnia, nunc demum in V tomos... digesta... studio et labore Jacobi Merloni Horstii... Colonise Agrippinae, apud J. Kinchium. 1641. 16 tomes en 2 vol.in-f°. B. N. C. 729.) — (4) Arrêt cité du 10 mars 1643. — (5) Ms. fr. 22071, pièce 92.
tement datée, de tout un gros procès, au sujet d'un des plus beaux livres sortis des presses cramoisiennes l.
En réalité l'arrêt en question est du 2 décembre : on en trouvera la copie intégrale dans la partie documentaire de ce volume 2 ; il me suffit ici d'indiquer que l'instance avait été dirigée contre un contrefacteur de Rouen, l'imprimeur Jean Berthelin, et que celuici, sans tenir compte des injonctions du Conseil, avait continué de travailler à sa contrefaçon, d'où un nouvel arrêt du Conseil du 4 janvier 1661, dont je me contente de donner le dispositif 3.
Ce ne fut pas seulement à Rouen que Cramoisy eut à lutter contre les entreprises de la contrefaçon, il rencontra aussi à Lyon une véritable conspiration contre ses privilèges, si bien que, de 1660 à 1666, il dut soutenir une guerre sans merci contre des imprimeurs et des libraires de cette ville. Faute de mieux, et pour ne pas
(1) Histoire Générale des Tvrcs, contenant l'Histoire de Chalcondyle, tradvite par Biaise de Vigenaire, Auec les Illustrations du mesme Autheur. Et continvée ivsques en l'an M.DC.XII. par Thomas Artus; Et en cette Edition, par le Sieur de Mezeray, iusques en l'année 1661. De plus, l'histoire dv sérail par le sievr Bavdier. Les figvres et descriptions des principavx officiers Et autres Personnes de l'Empire Turc, par Nicolai. Les tableavx prophétiqves svr la rvine dv mesme Empire. Et la tradvction des annales des Turcs, pièce très nécessaire pour l'intelligence de tout le corps de cette Histoire, mise du Latin en François, par ledit Sieur de Mezeray. Tome premier. A Paris, chez Sebastien Cramoisy, Imprimeur & Libraire ordinaire du Roy, Rue saint laques, aux Cicognes. M.DC.LXIL (In-f°, titre r. et n. 8 ff. 1. 907 p. ch., 14 ff. de table n. ch.) — Tome second. — Ibid, id. (3 ff. n. ch., 64 pi. de costumes B. N.,J. 870.) Privilège à S. Cramoisy du 10 mars 1659. « Et ledit Cramoisy a associé à son droit de Privilège, Augustin Courbé, et Denis Bechet, Marchands Libraires à Paris, pour en jouir suivant l'accord fait entre eux. » Achevé d'imprimer le 26e juillet 1662.— (2) Voy. Doc. n° 175. — (3) « Faisant droit sur l'instance, sans avoir esgard à l'arrest du Parlement de Rouen du XIII May et à tout ce qui s'en est ensuivy a maintenu et gardé, maintient et garde les demandeurs en la confirmation de leurs privillèges et en conséquence fait Sa Majesté, deffence au-dit Berthelin et tous autres d'imprimer le livre intitulé: V Histoire de la décadence de l'empire grec et establissement de celluy des Turcs par Calcondyle Athénien, traduit par Biaise Vigenaux (sic), avec l'augmentation du sieur Mezeray et autres, ensemble la nouvelle augmentation que ledit Cramoisy, l'un des demandeurs, y a fait faire sur la nouvelle impression jusques à ce que le temps porté par les dites lettres de prolongation soient expirées [sic) sur les peines portées par les dites lettres, et pour la contravention faicte par ledit Berthelin d'avoir faict imprimer ledit livre de l'histoire de la décadence des Grecs par Calcondyle et continué ladite impression depuis la signiffication de l'arrest du Conseil du 2 décembre 1 65g, Sa Majesté a déclaré et déclare les feuilles et exemplaires dudit livre confisquées au proffit dudit Cramoisy et consors, avec audit Berthelin et tous autres deffences de faire imprimer ledit livre de l'histoire des Turcs... » (A. \\ V6 419).
IÔ8 GEORGES LEPREUX
dépasser les limites que je me suis tracées ici, voici la simple énumération, d'ailleurs suffisamment éloquente, des affaires et des arrêts relatifs à ces poursuites que m'ont fourni les archives du Conseil privé :
I. Contre Jérôme De la Garde, Jean-Antoine Huguetan et Marc- Antoine Ravaud, librairesà Lyon. Arrêt du Conseil du iSjuin 1660, lequel « faisant droit sur l'instance, conformément aux lettres de privilège du demandeur du troisième septembre 1658, a déclaré et déclare tous les exemplaires du livre intitulé Epithome Annalium Baronii, faict par le sieur de Sponde, de l'impression faicte à Lyon par les dits deffendeurs, confisquez et acquis au demandeur, envers lequel Sa Majesté a condamné et condamne les deffendeurs en tous ses dommages et intérestz souffertz et à souffrir pour raison de ladite impression faicte à Lyon, suivant qu'ils seront liquidez par devant le sieur rapporteur de l'instance, ausquels deffendeurs Sa Majesté a remis et remet de grâce l'amande portée par les dites lettres, avec deffenses néantmoins ausdits deffendeurs et à tous autres d'y rescidiver ny contrevenir à pareils privilèges à peine de dix mil livres d'amande dès à présent déclarée encourue et payable sans déport lors de la contravention sans qu'il soit besoin d'autre arrest que leprésenteta condamné les deffendeurs aux despens 4. »
II. Contre Jérôme de la Garde, déjà nommé. Arrêt du Conseil, du 12 septembre 1662, qui permet à Cramoisy de faire assigner ce libraire pour raison d'une contrefaçon de « Sanctorum Gregorii Magni, Gieronimi, Ambrosini, Augustini, et Bernardi Opéra omnia », en vertu de ses lettres de privilège du 12 août 1656 2.
III. Contre Antoine Ravaud, Jean-Antoine Huguetan et « plusieurs autres libraires de la ville de Lion, dont la plus grande partie faisoit profession de la R P.R. (Religion prétendue réformée.) » Premier arrêt du Conseil, du 22 décembre 1662, qui permet de les faire assigner pour répondre des contrefaçons qu'ils ont faites des Bréviaires et Usages du Concile réformés par le pape Urbain VIII, au mépris du privilège obtenu par le demandeur, suivant lettres patentes du roi Louis XIII, données à Château-Thierry en 163 1 3. Deuxième arrêt, du 20 février 1663, autorisant Cramoisy à faire saisir sur les défendeurs les contrefaçons du Bréviaire du Concile^ « qu'ils ont été surpris en flagrant délit d'imprimer et de tirer sur
(1) Arch. Nat., V6 40S. Cet arrêt est l'objet d'une simple mention dans le M s. fr. (B.-N.) 22074, Pièce 4. — (2) A. N., V6 447. - (3) A. N., V6 45 1 .
quatre presses i». Troisième arrêt du 14 août 1663, confirmant le privilège de Cramoisy, défendant à Ravaud, à Huguetan et à tous autres de la R.P.R. de s'immiscer dans l'impression des Usages et les condamnant à des dommages-intérêts à fixer ultérieurement 2.
IV. Contre Claude Prost, Jean Baptiste Thév enet, Jean Radisson, Guillaume Barbier, Jean Gérin, François Comba, tous imprimeurs et libraires de Lyon. Premier arrêt du Conseil, du 3 septembre 1664, autorisant Cramoisy à assigner les défendeurs, à raison des contrefaçons qu'ils ont faites à son préjudice des Œuvres de Saint- Augustin 3. Deuxième arrêt, du 21 août 1665, ordonnant la communication des pièces, « pour être ensuite, parties ouïes et sur rapport, statué ce qu'il appartiendra 4. » — A la suite de cet arrêt, la Communauté des libraires et imprimeurs de Lyon intervient, syndic en tête, et profite d'une session des Grands Jours, qui se tient à Clermont en Auvergne pour y assigner Cramoisy et la Communauté des libraires et imprimeurs de Paris, afin d'y faire vider, loin du Conseil d'Etat, les différends qui les divisaient sur la question des privilèges 5. — Troisième arrêt du Conseil, du 22 janvier 1666, qui décharge Cramoisy et la Communauté des libraires et imprimeurs de Paris de l'assignation qui leur a été donnée à comparaître devant la Cour des Grands Jours et fait défense « aux syndic et communauté des marchands libraires et imprimeurs de Lyon d'y faire aucunes poursuittes pour raison de ce à peine de nullité 6 ».
V. Contre la Société des Imprimeurs de Lyon. Premier arrêt du Conseil du 20 février 1665, permettant à Cramoisy de faire assigner cette Société pour répondre de sa contrefaçon des livres suivants : Histoire Sainte, par le P. Nicolas Talon, S. -J. 7 ; La Triple Couronne de la Vierge, par P. François, S.-J. 8 ; De la Connoissance de l'Amour deDieu, par le P. Jean Baptiste Saint-Jure, S-J. 9; et l'autorisant à « faire saisir et enlever tout ce qu'il trouvera avoir esté imprimé desdits livres 10 ». Deuxième arrêt, du 10 novembre 1665, qui décharge « la Société des Imprimeurs et le Syndic [Hugues] de
(1) A.N., V6 454. — (2) A.N., V6 464. — Cet arrêt a été imprimé sous ce titre : Extrait des registres du Conseil privé du Roy. (S. 1. n. t. n. d. In-4. 6 p. ch. B. N., Ms. fr. 22074, pièce 14.) — (3) A.N., V6 484. — (4) A.N., Ve 5o2. - (5) Voy. sur ces incidents le quatrième volume de la présente série.— (6) A. N., VG 5og. — (7) Voy- sur cet ouvrage et son auteur : C. Sommervogel, Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, t. VII, col. 182 1. L'édition de la société lyonnaise s'y trouve citée. — (8) Voy. C. Sommervogel, op. cit., t. VI, col. 922. La contrefaçon n'est pas mentionnée. — (9) Voy. le même ouvrage, t. VII, col. 416. Pas de contrefaçon indiquée. — (10) A. N., V6 493.
IJO GEORGES LEPREUX
Noally de l'assignation à eux donnée au Conseil, maintient et garde Cramoisy dans le privilège des livres [ci -dessus].... ; ce faisant, déclare bonnes et valables les saisies pratiquées, à larequeste de Cramoisy, des exemplaires contrefaits, sur [Pierre] Guillemin et [Laurent] Mitton», imprimeurs de ladite ville et les condamne à l'amende prévue par les privilèges « que sa Majesté a modéré à mil livres * ».
C'est enfin tout pour Lyon, revenons à présent à Paris, où déjà fort avancé en âge, Cramoisy, en sa qualité de doyen des imprimeurs du roi, prend l'initiative d'une démarche auprès de Sa Majesté, et revendique, en son nom et en celui de ses collègues dans la même charge, l'application plus stricte de leurs prérogatives. Cette page doit faire nécessairement partie de ce Livre d'or, car non seulement elle est le chant du cygne de Cramoisy, mais encore elle sert d'introduction à un nouveau système de dépossession au préjudice de ces imprimeurs ; je la reproduis donc intégralement : « Sire. Sébastien Cramoisy, votre imprimeur ordinaire, et Directeur de votre Imprimerie royale au Chasteau de Louvre, depuis trente années ; Pierre Le Petit, Jacques Langîoiset Sébastien Mabre-Cramoisy, aussi vos imprimeurs ordinaires, Vous supplient avec un profond respect, de vouloir entendre la plainte qu'ils ont la hardiesse de porter jusqu'au Trône de Votre Majesté. Les supplians, Sire, ont l'honneur d'imprimer depuis plus de trente ans, non seulement tout ce que V. M. prononce, mais encore tout ce qui concerne son service ; et ils l'ont fait jusques icy avec un zèle si ardent, un désintéressement si passionné, et une intégrité si peu commune, que V. M. Elle-même a souvent confirmé leurs droits, et révoqué les privilèges que d'autresimprimeurs avoient obtenus à leur préjudice. D'ailleurs,Sire, ils ontfourny et fournissent tous les jours à vos Procureurs généraux et aux autres officiers de vos Cours, un nombre infini d'arrests, de déclarations, d'ordonnances et d'autres pièces concernant le service de V. M., desquels ils n'ont jamais reçu aucun payement, se tenans trop heureux que V. M. les reconnoisse à ces marques pour ses Imprimeurs et leur confie les choses qui regardent le bien de son Estât et l'affermissement de sa couronne. Mais, Sire, ils ne peuvent dissimuler qu'ils s'estoient toujours flattez de cette douce espérance que V. M. se souviendroit un jour de leurs travaux. Cependant ils viennent d'apprendre, par une signification qui leur a
GALLIA TYPOGRAPHICA \Jl
esté faite que Preudhomme Barbier4a obtenu le privilège d'imprimer le Code des nouvelles ordonnances, et ils se voyent avec un sensible regret arracher des mains l'occasion, où ils se préparoient depuis longtemps, de donner un monument durable de l'expérience qu'ils ont acquise dans leur art et de la fidélité qu'ils vous ont vouée. Sur quoy, Sire, si les supplians suivoient les mouvements de leur cœur, ils autoriseroient icy leur plainte d'un grand nombre de raisons, mais pour ne pas lasser la patience de V. M., ils les réduisent seulement à trois chefs. Ils soutiennent donc, Sire, que le privilège accordé à Preudhomme est contraire aux statuts et aux réçlemens que V. M. veut estre inviolablement gardez, qu'il est d'ailleurs préjudiciable au public, et qu'il est enfin désavantageux au service de V. M. Il est contraire aux Réglemens, parce qu'ils deffendent expressément à toutes autres personnes qu'aux libraires et imprimeurs de se mêler d'impression ; et l'on n'a pas de peine à se persuader que si chacun imprimoit les livres, dont il pourroit obtenir le privilège, cette liberté seroit d'une conséquence fort dangereuse. Et c'est en cela que Thomas Jolly et Denis Thierry, marchands libraires à Paris, au nom desquels le privilège de Preudhomme est signifié, ont fait une faute qui n'est pas excusable : puisque l'un qui a esté Adjoint -Syndic de la Communauté des Imprimeurs et Libraires, et l'autre qui exerce encore aujourd'hui cette charge, au lieu de maintenir les statuts de leur Communauté et de s'opposer au relâchement que la corruption du temps y apporte, traitent d'un privilège obtenu par un estuviste et violent eux-mesmes les réglemens, sous l'espérance d'un gain assez médiocre et peut-estre imaginaire. Ce privilège est préjudiciable au public par ce que Jolly et Thierry, qui ont promis à Preudhomme une somme considérable, ne manqueront pas de taxer le Code à un prix excessif, pour en retirer les avances qu'ils auront faites et le gain qu'ils en espèrent, et mettront ainsi une espèce d'impost sur tous les gens de robe, qui seront indispensablement obligez d'avoir ce livre. Au lieu, Sire, que les supplians, qui ne se proposent en cela que la conservation de leurs droits et la gloire de Vous servir,' vendraient ce livre raisonnablement, et au prix que V. M. fixeroit Elle-même. Ce privilège est enfin désavantageux au service de V. M. Car il est sans doute que Preudhomme n'ayant aucune connoissance de l'art d'imprimerie, ce livre qui doit estre imprimé mieux qu'aucun autre livre, le
(i) Il faut lire : Preudhomme, barbier.
I72 GEORGES LEPREUX
sera d'une manière peu proportionnée à la grandeur des choses qu'il contient, sans parler des fautes et des équivoques que l'incapacité de ce nouvel imprimeur n'évitera pas, et qui feront naistre mille abus et mille contestations entre vos sujets. Ce qui est tellement vray, Sire, qu'en l'année 1660, Renaudot, gazetier, ayant obtenu le privilège d'imprimer le Traité de paix conclu entre la France et l'Espagne le 7 novembre 1659, ^ l'imprima si négligemment que V. M. fut obligée de révoquer le privilège qu'elle luy avoit accordée (sic), le mit ensuite entre les mains de Sébastien Cramoisy, Directeur de son Imprimerie Royale, un des supplians, et ordonna en même temps que tons Traitez de paix, Edits, Déclarations, Arrests, et autres expéditions concernant son service, seroient dorénavant imprimez par ses seuls Imprimeurs, les supplians, pri vativement à tous autres l. D'où l'on peut conclure que si Renaudot, qui fait profession d'imprimer, a rendu à V. M. si mauvais compte de l'impression qu'Elle luy avoit commise, il est probable que ce Preudhomme, dont toute l'adresse se termine à la barbe et aux perruques s'acquittera encore plus mal de l'entreprise dont il se charge, et fera une impression si indigne de la haute réputation que la France a dans lespaïs Estrangers, qu'il en faudra supprimer les exemplaires. Puisque ce privilège est positivement contraire aux loix, à l'utilité publique et au service de V. M., les supplians, Sire, espèrent qu'Elle ne désagréra pas l'opposition qu'ils y ont faite, et la Requeste qu'ils ont présentée là-dessus à Votre Parlement, qui est leur juge en ces matières. Ils en attendent le succez avec autant de soumission que de confiance, et quel qu'il puisse estre, ils ne cesseront jamais de faire des vœux pour la grandeur et pour la gloire de Votre Majesté2 ».
(1) Voy. à ce sujet la plaquette intitulée ; Arrests dv conseil privé du Roy donnez en faveur des Imprimeurs de sa Majesté; Par lesquels il est fait défense toutes personnes de quelque qualité & condition qu'elles soient, d'imprimer aucuns Edits, Déclarations, Ordonnances, ou autres Expéditions concernant le service de sadite Majesté : & sont révoquez les Privilèges cy-devant accordez au préjudice desdits Imprimeurs (S.l. n.t. n. d. In-4 8 p. ch. B.N., F. 23635, pièce 348.) Par un arrêt du 5 avril 1660, le Conseil révoqua le privilège accordé à Théophraste Renaudot pour l'impression du Traité des Pyrénées, par ce qu'il l'avait exécuté «avec si peu de soin qu'il s'y estoit glissé grand nombre de fautes, non seulement d'impression, mais mesme des omissions très considérables et essentielles audit Traité. » — (2) Cette pièce a été imprimée sans titre et s. 1. n. t. n. d., in-f°, 3 p. ch. (B.N., Imp. F0 Fm 4213. Mss. f. fr. 22078, pièce 3;.) Le Catalogue de la Collection Anisson (t. I, p. 186) donne à ce document la date de 1660, qui est inacceptable : il est de l'année 1667, puisque la commission de
GALLIA TYPOGRAPHICA ïj'i
Je ne sais pas si le Parlement rendit jamais un arrêt sur l'opposition des imprimeurs du roi à laquelle il est fait allusion dans r avant-dernière phrase de cette requête; dans tous les cas, je n'en ai rencontré aucun dans la série de la Chambre du Conseil que j'ai dépouillée. Il est possible d'ailleurs que l'opposition n'ait pas eu de suites judiciaires, car le roi ne tarda pas à se rendre aux raisons invoquées par ses imprimeurs. Cramoisy eut donc, avant de mourir, la consolation de voir consacrer ses droits et ceux de ses collègues, en principe du moins, puisque en fait, ainsi qu'on va le voir, la décision royale ouvrait la porte à un nouveau venu et que, dans la suite, armé de ce précédent, le Directeur de l'Imprimerie du Louvre se substitua peu à peu pour les impressions officielles aux typographes de Sa Majesté 4.
Le 15 mai 1667, Louis XIV signait en effet de nouvelles lettres patentes, dont voici le texte, dans sa partie intéressante : « Louis, par la grâce de Dieu Roy de France et de Navarre... Salut. Le soin que Nous avons pris de réformer toutes les parties de la Justice en nostre royaume, par les nouvelles Ordonnances que nous avons faites, demeureroit imparfait et privé d'une partie des fruits que Nous en attendons, si Nous n'apportions aucune précaution pour empêcher les mauvaises éditions, peu correctes, mal à propos abrégées ou amplifiées, qu'on pourroit faire de cet Ouvrage, aussitost qu'il aura paru au jour. A quoy on a toujours estimé si nécessaire de pourvoir en pareil cas, que celuy des Empereurs Chrestiens, que Nous nous sommes proposez d'imiter dans ce travail, et qui s'est acquis une gloire si longue et si durable pour avoir réduit la Jurisprudence Romaine en un corps, n'a pas manqué de régler, et de répéter mesme jusques à quatre ou cinq fois, en diverses Constitutions au devant du Digeste et du Code, la manière exacte dont il entendoit que toutes les copies fussent écrites, avec de très expresses et très sévères défenses de les écrire autrement. Mais aujourd'hui que l'usage de l'impression Nous donne plus de facilité à éviter de semblables inconvéniens, nous avons creu que sans descendre en un plus grand détail, il suffiroit qu'une seule
Preudhomme n'est que du 18 décembre 1666. De plus, le rédacteur du catalogue n'a pas pris garde à l'oubli de ponctuation entre Preudhomme et Barbier, de telle sorte qu'il fait de la profession, le nom, et du nom le prénom du titulaire du brevet royal. Cette erreur est reproduite dans la table, où l'on rencontre (t. II, p. 555) : Barbier (Prudhomme) imprimeur, alors qu'il faudrait lire : Preudhomme [Claude), Barbier. — (1) Voy Avant-propos, p. 41.
personne nous répondist durant un fort grand nombre d'années de toutes les éditions qui se feront du Recueil de nos Ordonnances, recevant nos ordres particuliers pour cet effet, sur les avis que Nous peuvent donner nos principaux Officiers, et ceux mesme que Nous avons employez à la conduite d'un si grand dessein. C'est pourquoi Nous aurions cy-devant commis à cet effet Claude Preudhomme, l'un de nos Valets de Chambre: mais ayant considéré depuis, qu'il estoit nécessaire d'y commettre quelque Personne d'autorité et de considération, à la fidélité et intelligence duquel nous pussions prendre une entière confiance: A ces causes, nous aurions ordonné à nostre très cher et bien amé Cousin François d'Aubusson, Pair de France, Duc de Roanez, Marquis de Boysy, Comte de la Feùillade, et nostre Lieutenant Général dans nos Camps et Armées, d'en prendre le soin ; et pour cet effet avons révoqué et révoquons par ces Présentes signées de nostre main, le Privilège cy-devant accordé audit Preudhomme par nos Lettres données à Saint-Germain-en-Laye le dix-huictième jour de Décembre 1666 et Nous avons permis et permettons par ces mesmes présentes à nostre dit Cousin Duc de Roanez, de faire imprimer par tout nostre Royaume, Pais, Terres et Seigneuries de nostre obéissance, en telle marge et tels caractères, et autant de fois qu'il sera à propos, par tels Imprimeurs ou Libraires qu'il aura choisis, Le Corps et Compilation de nos dites Ordonnances nouvelles, soit en un seul ou plusieurs volumes, et par matières et traitez séparez, sous le titre des Ordonnances de Louis XIV Roy de France et de Navarre, et ce durant le temps et espace de cinquante années, à compter du jour qu'elles seront achevées d'imprimer pour la première fois... Donné à Saint- Germain-en-Laye le cinquième jour de May, l'an de grâce mil six cens soixante-sept : et de nostre reigne le vingt-quatrième. Signé, Louis. Et plus bas, Par le Roy, De Guenegaud, et scellé du grand sceau de cire jaune1 ».
(1) Ces lettres figurent au 3e feuillet de tête de: Ordonnances de Louis XIV Roy de France et de Navarre. Données à Saint-Germain-en-Laye au mois de mars 1673. [Armoiries royales] A Paris, Chez les Associez choisis par ordre de sa Majesté pour l'impression de ses Nouvelles Ordonnances. M.DC.LXX1II. (In-4. 3 ff. n. ch. pour Table et Priv., 120 p. ch., 12 ff. n. ch. pour Table des Matières. Au V du dernier: A Paris, de l'Imprimerie de Denys Thierry, rue Saint-Jacques, vis-à-vis la rue du Piastre, à l'Enseigne delà Ville de Paris. — B.N., F. 236i3, pièce 378.) C'est la première édition du Code des Ordonnances. On lit après le privilège: Monseigneur le Duc de Roanez a cédé ledit Privilège à Thomas Jolly et Denys Thierry, Libraires et Imprimeurs à Paris, pour la jouissance d'un tiers?
Je reviens à présent à Cramoisy, dont tout ceci nous a bien éloignés, et je vais clore cette trop longue notice par l'indication des marques dont cet imprimeur a fait usage, en n'en variant guère que le format, je n'aurai plus ensuite que quelques lignes à ajouter sur sa production.
En ce qui touche le premier point, on remarque que Cramoisy employa d'abord tels quels les bois gravés dont s'était servi son aïeul Nivelle, vulgairement appelés la marque aux cicogncs, sous trois formats différents : i°, le petit format, qui offre seulement la représentation de deux cigognes volant dans les airs, en se soutenant et se nourrissant l'une l'autre ; 2°, le moyen format, où ces cigognes figurent dans un cercle formé par un serpent qui se mord la queue, symbole de l'Eternité; 30, le grand format, où l'on voit les mêmes cigognes, au milieu d'un cadre, garni aux quatre coins de médaillons renfermant des scènes de piété filiale, et dont les intervalles sont occupés par la devise : Honora patron liiiim et matrem tuani ut sis longœvus super terrant (Exod. xx, 12). Ces différents bois, qui portaient le monogramme de Sébastien Nivelle, étaient assez grossièrement exécutés; Cramoisy fît regraver très finement de nouveaux clichés, entre les années 1616 et 1617, et les substitua petit-à-petit à ceux de son aïeul ; il y avait aussi remplacé le monogramme de ce dernier par le sien, qui n'en différait que par les lettres S. C. mises au lieu des lettres S.N. de chaque côté en bas du trait vertical du signe 4. D'autre part, ayant énormément imprimé pour la Compagnie de Jésus, Cramoisy orna les ouvrages de ses membres de l'emblème de cette société : IHS dans une couronne d'épines, accompagné de la devise : Laudabile nomen Domini, ou de celle-ci: Justorum his nomitia fulgent. Enfin, comme imprimeur royal, il avait adopté les armes de France et de Navarre entre deux palmes.
La production de Cramoisy a été si considérable, qu'il était presque impossible d'admettre que ses presses seules aient pu y suffire ; j'avais d'ailleurs remarqué des différences notables dans l'exécution des ouvrages qui portent son nom ; certains d'entre eux avaient très nettement l'aspect des impressions de Jamet et de
avec pouvoir d'y associer qui bon leur semblera, suivant le Contrat du
20 janvier 1667, (ait entre le dit Seigneur et lesdits Jolly et Thierry, et l'Acte du
21 May de la mesme année ; le tout passé par devant Notaires au Chastelet de Paris. » 11 n'y eut donc, on le voit, rien de changé aux dispositions qu'avait prises Claude Preudhomme.
GEORGES LEPREUX
Pierre Mettayer. Celles-ci peuvent prêter à discussion ; par contre, il est notoire que les presses des Edme Martin et celles de Jean Libert ont coopéré dans une assez large mesure à l'œuvre cramoisienne : cela résulte en effet de documents judiciaires, dont il sera rendu compte dans les notices qui paraîtront ultérieurement sur ces deux imprimeurs *. J'indique ici, pour mémoire, que ce sont des règlements de comptes entre les veuves et les héritiers des diverses parties, comptes dont l'arriéré remontait à l'année 1645 et dont le solde, pour la veuve Edme II Martin par exemple, s'élevait à la somme, énorme pour l'époque, de 76980 livres tournois ! Ces règlements en outre avaient le caractère d'affaires de famille, parce que toutes les parties étaient unies par les liens du sang.
Pour ceux qui voudraient connaître les traits de l'habile typographe dont il vient d'être si amplement question, je rappelle qu'il en existe un portrait dans le cabinet des estampes de la Bibliothèque Nationale : à mi-corps, assis, de trois-quarts à droite, gravé par Gilles Rousselet, en 1642 2.
Je termine enfin par l'indication d'une pièce, qui nous montre l'imprimeur du roi, remplissant l'un des actes de sa profession de libraire ; c'est un inventaire de bibliothèque, le seul peut-être qu'on ait encore de lui :
Inventaire et prisée des Liures trouués en la Bibliothèque de hault & puissant Seigneur Messire François de B.issompierre Cheualier des Ordres du Roy, Mareschal de France & Colonel général des Suisses, faites à la requeste de Monsieur le Procureur du Roy au Chastelet, & en ensuiuant l'ordonnance de Monsieur le Lieutenant Ciuil, par nous Sébastien Cramoisy Marchand Libraire Iuré, Imprimeur ordinaire du Roy, de la Reyne Régente, & Directeur de l'Imprimerie Royale, & Iacob Cheualier aussi Marchand Libraire, les Ieudy 25, Vendredy 26, Samedy 27, Lundy 29, Mardy 30, Mercredy dernier iour d'octobre, & le Lundy 4 iour de Novembre 1646. — (S. 1. n. t. n. d. In-4. 39 p. ch. B.N., Q. 1949 )
(1) Voy. le tome III de la présente série. — (2) Cf. Catalogue Duplessis, n° 1 1 08 1.
GALLIA TYPOGRAPHICA Ijf
Dallier (Jean) Alias d'Allier, Daîier, Daillier [Dallerius] Libraire (1549) et imprimeur (1567-1575). Imprimeur du Roi pour les Monnaies (1559-1575).
Sur le Pont Saint-Michel, à l'enseigne de la Rose blanche; — in
ponte D. Michaelis, sab Rosa alba.
Presque tous les renseignements donnés jusqu'à ce jour sur Jean Dallier sont inexacts : on s'est à son sujet un peu trop fié à ce qu'avait écrit La Caille, bien que ses anachronismes en la circonstance fussent de nature à éveiller quelques suspicions. Jean Dallier, dit-il en effet, pour commencer, « fit imprimer Y Ordre et forme tenue au Sacre et Couronnement de Marie de Médicis, Reine de France, in~8°, en ij^j » ! Or, Marie de Médicis naquit en 1573. L'auteur de Y Histoire de l'Imprimerie voulait évidemment designer Catherine de Médicis, mais, dans ce cas encore, la date de 1545 était erronée, puisque c'est en 1549 quese place l'événement auquel se rapporte la brochure en question. En second lieu, Marie Pouliot, que le môme auteur lui donne pour femme, ne fut jamais veuve de Jean Dallier, comme l'indique P. Renouard 4, en s 'inspirant de la Caille. En troisième lieu, ce libraire cessa son exercice en 1575 et non en 1574, date donnée dans les Imprimeurs Parisiens. Enfin, l'auteur de ce dernier ouvrage affirme que Dallier n'imprima jamais lui-même: c'est encore une erreur, qui, de même que les précédentes, trouvera plus loin son correctif.
On n'a pas de données positives sur la naissance de Jean Dallier : rien ne s'oppose par conséquent, jusqu'à preuve contraire, à ce qu'on admette qu'il ait eu pour auteurs de ses jours un autre Jean Dallier, bourgeois de Paris et Jeanne Gorron, sa femme 2. Cela le ferait probablement originaire de la capitale, où on le trouve installé sur le pont Saint-Michel, à l'enseigne de la Rose blanche, depuis l'année 1549 jusqu'à la fin de sa vie. Je fixe les débuts de son exercice, comme libraire, à cette date de 1549, parce que je n'ai rencontré aucune production antérieure qui porte sa souscription. Il publiait à ce moment, de compte à demi sans doute, avec Jacques Roifet dit le Faulcheur, différentes plaquettes de circonstance, que ce dernier avait imprimées 3. Jean Dallier n'était certainement alors
(1) Imprimeurs Parisiens, p. 90— (2) Cf. Pichon et Vicaire, Documents,
p. 102, et infrà, Doc. n° 28. — (3; A. /C'est Tordre qui a este tenv à la novvelle et
ioyevse entrée, que treshault, tresexcellent, & tresputssant Prince, le Roy très
èihrestien Henry deuzieme de ce nom, à [sic] faicte en la bonne ville & cité de
G. Lépreux. Gallia Typographica. P. I. 12
178 GEORGES LEPREUX
que simple libraire, mais il n'est pas douteux non plus qu'il ait adjoint plus tard à son commerce de livres un atelier typographique. Je crois même pouvoir affirmer que cet événement se produisit dans les derniers mois de l'année 1567. Jusqu'à cette époque en effet, — et cela résulte de l'examen attentif de plus d'une centaine d'ouvrages au nom de Jean Dallier, — celui-ci, sauf deux ou trois exceptions au maximum, libellait constamment sa souscription en ces termes : Pour Jean Dallier..., et plus rarement : On les vend par ou clk\ Jean Dallier ; or, à partir du mois d'octobre 1567, cette formule disparaît d'une façon presque absolue et fait place à celle-ci : Par Jean Dallier ; on remarque en outre que ses productions offrent, dès la même époque, une identité d'exécution et de caractères tout à fait significative. Cela saute aux yeux, mais comme le lecteur est en droit d'exiger des preuves qui ne le forcent point à se livrer au travail de comparaison que j'ai dû faire pour asseoir ma conviction, je vais transcrire ici deux documents contemporains qui corroboreront mes dires et lèveront tous les doutes qui pourraient subsister. Voici d'abord le témoignage du célèbre imprimeur du roi Fédéric I Morel, dans un arrêt du Parlement du 13 septembre 1572, conçu en ces termes : « Veue par la Chambre des vaccations la requeste présentée par Fédéric Morel, imprimeur ordinaire du Roy, par laquelle, attendu que à lui seul et non à aultres de quelque quallité qu'ilz soient, appartient d'imprimer tous esdietz, ordonnances, mandemens et autres ordonnances ou lectres patentes du Roy, comme il auroit faict aulcuns d'iceulx débiter et délivrer, et les autres délaissez sur ses bras et inutilles à luy et néantmoings Jehan Dallier, marchand libraire, entreprenant sur ledict privillège, se seroic ingéré et de faict auroit imprimé et imprimeroit chacun jouiplusieurs déclarations, mandemens et aultres lectres patentes dudict
Paris, capitale de son Royaume, le sezieme iour de Iuin M.D.XLIX. [Marque de Roffet.J On les vend a Paris par Iehan Dallier svr le pont Sainct-Michel à l'enseigne de la Rose blanche. Par privilège dv roy. (In-4. Zj f. ch. 10 planches. B.N., Lb:il 20 d.) Le Privilège royal daté de Chantilly le dernier mars 1548 est donné à J. Roffet. Des exemplaires existent avec l'adresse de ce dernier: « à la rue Geruais Laurent, à l'enseigne du Soufflet, près saincte Croix en la cité. » Parmi les planches, il en estdeux signées de la croix de Lorraine, qui provenaient sans doute du matériel de Geof'roy Tory. — B. /C'est l'ordre et forme qvi a este tenue au Sacre & Couronnemët de treshaulte & tresillustre Dame, Madame Catharine de Medicis, Royne de France, faict en l'Eglise Monseigneur Sainct-Denys en France, Le X. iour de Iuin. M.D.XLIX. On les vend... (In-4. n f. ch, B.N., Lb31 18 b.) Il y a également des exemplaires portant l'adresse ci-dessus de Jacques Roffet.
G ALLIA TYPOGRAPHICA 179
seigneur et içealx exposeroit en vente, frustrant par ce moyen le dict suppliant de son labeur, requérait luy estre sur ce pourveu, les conclusions sur ce du procureur général du Roy, après avoir oy les partyes et. tout considéré. / Ladicte Chambre a ordonné et ordonne que inhibitions et deffences seront faictes audict Dallier et tous aultres d'imprimer ou faire imprimer aulcuns esdictz et ordonnances, mandemens, déclarations et lettres patentes du Roy, sur peine de confiscation d'iceulx et d'amande arbitraire *. »
Je fournirai en second lieu l'aveu de Jean Dallier lui-même, également inséré dans un arrêt du Parlement, du 10 janvier 1573, c[u'1 s'exprime ainsi : « La Court a permis et permect à Jehan Dallier, libraire et imprimeur juré en l'Université de Paris, pouvoir imprimer, exposer et mectre en vente les bulles de la légation octroiées par nostre sainct père le Pape au Cardinal Ursin, publiées en icelle le septiesme jour de ce mois et les lectres patentes du Roy pour le faict de la confirmation [un blanc] octroyées par nostre sainct père le Pappe du mariage des princes et princesses de Condé, inhibant à tous autres imprimeurs et libraires l'imprimer ou exposer en vente par le temps de troys mois sur peine de confiscation de ce qui se trouvera au contraire avoir esté imprimé et d'amende arbitraire 2. »
La preuve me paraît suffisamment administrée que, sur la fin de sa carrière, Jean Dallier était devenu imprimeur, et je reprends la suite de sa biographie. J'ai dit précédemment que Ton devait placer en 1549 les débuts de ce libraire, en prenant pour base ses premières productions : cette date est confirmée par le fait que Jean Dallier succédait à Estienne Roffet, dit le Faulcheur, dont les opérations avaient pris fin en 1548, soit par décès ou autrement ; des liens de parenté unissaient sans doute les deux familles, car on a vu que les relations se continuaient entre elles : ces liens et ces relations se resserrèrent encore ultérieurement, car c'est aussi un Roffet qui remplaça plus tard Jean Dallier dans la maison de la Rose blanche 3.
Après avoir édité pendant les dix premières années de son établissement, tantôt seul, tant avec divers de ses confrères, — Vincent Sertenas, Pierre Hautin, Jean Ruelle, Jean André, Jean Canivet, etc., — des ouvrages en tous genres, parmi lesquels on pourrait
(1) A.N., Xia [367, '° 33° v°- — (2) A-N-j XlA l368, f° 191. — (3) Voy. infrà la notice de Nicolas Roll'cL
180 GEORGES LEPREUX
citer nombre de pièces curieuses l, Jean Dallier s'attacha plus particulièrement à la publication des documents officiels concernant l'administration des monnaies; il commença, semble-t-il, par se faire rétrocéder par Marc Béchot, « graveur générai de toutes les monnoies », le privilège que ce dernier avait obtenu, par lettres royales datées à Fontainebleau du 21 janvier 1549 ~ pour la reproduction des effigies monétaires ; puis, il obtint lui-même, le 23 avril 1559, des lettres patentes, dont le texte ne nous est pas parvenu, bien que leur enregistrement ait été ordonné par le Parlement3. En revanche, on trouve dans les registres d'ordonnances royales de cette même juridiction les lettres accordées à Dallier le 30 juillet de la même année '', dont il est fait mention
(i) Je note seulement celle-ci dont les auteurs ne figurent ni dans La Croix du Maine ni dans Du Verdier : La Magni-/ncqve et trivm-/phante entrée de la noble ville/& cité d'Orléans, faicte au très chre-/stien Roy de France, Henry deux-/iesme de ce nom, /Et à la Royne Catherine son espouse,/le iiij. iour d'Aoust. M. D.LI. /Ensemble plusieurs harangues faictes/audict seigneur. On les vend à Paris par Iehan Dallier, sur/le pont Sainct Michel, a l'enseigne, de la Rose Blanche. /Et a Orléans par Eloy Gibier, près l'Esglise saincte Croix./ MDLI. (Pet. in 8. 20 ff. n. ch. Sign. A-E. BN, Lb:il 36.) L'auteur est Françoys Corcher, procureur au Châtelet d'Orléans. Les trois derniers feuillets sont occupés par une poésie: «Au Roy très chrestien Salut, congratulation et harangue pour son entrée à Orléans... », par Claude Marchant, d'Orléans, « greffier de hault et puissant Prince le Seigneur de la Tremoille en sa ville de Sully. » — (2) B.N., Ms. fr. n. a. 8.049, f° ^07. Imprimé aussi en tête de divers documents sur les monnaies ; voy. notamment à la B.N., F. 46.807, pièce 3. — (3) Du sept septembre i55g. « Veues par la Cour les lettres patentes de feu Roy Henry, données à Fontainebleau le vingt troisiesme jour d'avril dernier passé, signées par le Roy, Fisse, contenans congé, licence, permission et privilège spéciale à Jean Dallier, marchand, demourant à Paris, d'imprimer et exposer en vente tous et chacuns les edicts, ordonnances, cris, descris, mandemens et déclarations faictes et à faire concernans les monnoyes dudict Seigneur, avec les formes et figures d'icelles, en telle marge, fueille ou cahier que bon luy semblera, ensemble les arrests et jugemens qui sur ce s'en pourront ensuivre jusqu'à dix ans à compter du jour et date de la première impression, ainsy et comme plus au long est contenu es dictes lettres. Yeu aussy les lettres patentes du Roy a présent régnant données à Sainct Germain en Laye le trentiesme jour de juillet dernier passé, signées Bourdin, contenans approbation des dictes lettres cy-dessus mentionnées que ledict Seigneur veut sortir son effect, — la requeste présentée par ledict Jean Dallier afin de luy entériner les dictes lettres, — ouy sur celé Procureurgénéraldu Roy auquel elles ont esté communiquées, — et tout considéré. La Cour a entériné audict suppliant les dictes lettres pour en jouir par luy suivantle contenu en icelles, lesquelles seront à cette fin enregistrées ez registres de la dicte Cour. « (B.N., Ms. fr. n. a. 8.o58, f° 416 v°.) — (4) « Françoys par la grâce de Dieu; Roy de France, à noz amez et féaulx conseillers les gens tenans noz courts de parlement de Paris, Rouen, Thoulouze, Bourdeaux, Dijon, Aix, Grenoble et Bre-
GALLIA TYPOGRAPHICA l8l
dans l'arrêt du Parlement du 7 septembre suivant, transcrit ci-dessus, et qui sont probablement, à peu de chose près, la reproduction des précédentes. Ces lettres n'attribuent pas officiellement à Jean Dallier le titre d'imprimeur de Sa Majesté, ce qui n'empêche pas qu'il le fût en fait dans sa spécialité ; il semble d'autre part, d'après le contexte de ce document, que Dallier ait été personnellement graveur, cependant ce sont bien les types taillés par Béchot qui figurent dans les premières brochures éditées à la Rose blanche, en vertu des lettres de privilège en question. Il y a là un point obscur qui reste à élucider.
Les documents sur les monnaies édités par Dallier, à partir de ce moTient, sont en nombre considérable et ce devait être une bonne spéculation, car elle éveilla la cupidité de plusieurs contrefacteurs,
taigne, généraulx et conseillers sur le faict de noz monnoyes, baillis, prévostz et seneschaulx des dicts lieux, Lyon. Poictiers, Orléans, Tours, Bourges, Angers, Champaigne et à tous nos autres justiciers ou leurs lieutenans, salut et dilection, Nostre cher et bien araé Jehan Dallier, marchant libraire de nostre bonne ville de Paris, nous a faict dire et remonstrer que pour aucunement le rémunérer du fruict de ses justes labeurs, fraiz et impenses qu'il a faict et soufifertz à tailler, graver et portraire toutes les formes et figures des espèces de monnoyes qu'il a peu recouvrer tant de nos seings et armes que des estrangiers, feu nostre très honoré seigneur et père que Dieu absolve, par ses lettres patentes du vingt-troisiesme jour d'avril dernier passé, luy avoit donné et octroyé congé, licence, permission et privilège spécial d'imprimer ou faire imprimer et exposer en vente tous et chacuns les édictz, ordonnances, criz, descriz, mandemens et déclarations faictz et à faire concernais nos dictes monnoyes avec les formes et figures dicelles en telle marge, fueille ou cayer que bon luy sembleroit, ensemble les arrestz et jugemens qui s'en pourroient ensuivre pour le temps de dix ans. Inhibant et défendant à tous autres imprimeurs et graveurs de non imprimer, graver ou exposer en vente autres impressions que celles imprimées par ledict suppliant comme plus à plain est contenu es dictes lettres qui sont cy attachées soubz le contrescel de nostre Chancellerie. Mais il doubte que au moyen du décès advenu à nostre dict feu seigneur et père, que vous fassiez difficulté le laisser joyr dudict privilège, congé et licence sans avoir sur ce noz lettres, humblement requérant icelles. Pour ce est-il, que Nous, ne voulans icelles lettres ainsy octroyées par nostre dict feu Seigneur et père luy demourer illusoires et de nul effect et pour les considérations contenues en icelles, vous mandons et commectons par ces présentes que vous receviez ledict suppliant, lequel de grâce spécialle voulons par vous estre receu et vous présenter les dittes lettres et dicelles vous en réquérir et demander l'entérinement selon leur forme et teneur, voulans qu'elles sortent leur plain et entier effect, tout ainsi et par la forme et manière que si icelles istoient de nous données et octroyées, car tel est nostre plaisir, nonobstant quelconques ordonnances, edictz, mandemens, restrinctions, défenses et autres choses à ce contraires. Donné à Sainct Germain en Lave le trentiesme jour de juillet, l'an de grâce mil cinq cens cinquante neuf et de nostre règne le premier. » (A. N., XIA 8G22, P3io).
l82 GEORGES LEPREUX
notamment à Rouen et à Lyon. Cette concurrence n'était guère dangereuse à en juger par ce qu'elle a produit: rien n'est en effet plus grossier que les reproductions de monnaies faites, par exemple, par l'imprimeur de Rouen, Jean Mallard, surtout quand on les rapproche de celles du libraire parisien. Le débit que Dallier faisait de ces documents n'eut donc pas à souffrir de pareilles imitations et les bénéfices qu'il en retirait l'incitèrent sans doute à étendre le domaine de ses attributions et à empiéter sur les droits exclusifs des imprimeurs ordinaires de sa Majesté, en éditant des ordonnances royales tout-à-fait étrangères à l'administration des monnaies. Il ne se risqua d'abord dans cette voie qu'avec une extrême prudence, dans la crainte des revendications^ sollicitant à chaque instant, soit du roi, soit du parlement, des permissions de les imprimer, mais peu à peu il s'enhardit davantage et un beau matin, comme on le verra plus loin, il se réveilla avec un procès sur les bras. Avant d'en arriver là, je dois une mention spéciale à un petit livret, déjà intéressant en lui-même et qui, par surcroit, soulève un incident, — le mot est peut-être exagéré, mettons un minuscule problème, — dans l'histoire de l'imprimerie.
En vertu d'un privilège à eux octroyé par le roi et daté de Saint- Germain-en-Laye le 20 juillet 15 61, Dallier avait publié, en société avec Mathurin Breuille, l'ordonnance faite par Charles IX à la suite de la tenue des Etats d'Orléans. Voici d'ailleurs la description de cet opuscule :
Ordonnances dv roy Charles/ Neufiesme à présent régnant, faictes /'en son conseil, sur les Plainctes, Do-/leances, & Remonstrances des depu-/tez des trois Estatz, tenuz en la ville/d'Orleans./Leùes & publiées en la Court de Parlement à Paris, le/Samedy treziesme iour de Septembre, 1561. [Marque n° 5] A Paris, /Pour Ian Dallier, sur le pont S. -Michel, à la Rose Blanche. Et Mathurin Breuille, en la rue neuue Nostre-Dame,/à S. Ian l'Euangeliste, chez Vincent Sertenas./i5éi. Auec priuilege du Roy, & de sa Court de Parlement. (Pet.-in-8. 7 ff. n. ch. pour table. Une planche représentant le « Pourtraict de l'assemblée des Estatz, tenus en la ville d'Orléans, au moys de larmier, mil cinq cens soixante. » 55 ff. n. ch. Au v° du dernier, le privilège sus indiqué. B.N., F. 46821, pièce 1.)
Or, la Bibliothèque Nationale possède, en plusieurs exemplaires,
GALLIA TYPOGRAPHICA l83
une autre édition de ces ordonnances, bien dissemblable de la première et qui lui est fort inférieure tant sous le rapport de l'impression que sous celui du papier:
Les/ordonnances /du roy Charles/nevfieme à présent re-/ gnant, faictes en son conseil : sur les plain-/ctes, doléances &remonstran-/ces des députez des troys/ Estats tenus en la/ ville d'Or-/leans./Leues & publiées en la Court de Parlement à Paris, /le satnedy treziesme iour de septembre 1561. [Armes de France] A Lyon, /Pour Mathurin Breuille & Iehan Dallier demeurant en la/rue Mercière, en la maison de Claude Depreaux./i 56 r. Auec priuilège du Roy, & de la court de Parlement. (Pet. in-8. 90 p. ch. B.N., F. 46821, pièce 2 et Inv. Rés. F. 1981.)
Cette édition, parfaitement décrite par J. Baudrier, dans sa remarquable Bibliographie Lyonnaise*, contient, au verso du titre, un privilège différent du précédent, bien qu'accordé aux mêmes libraires, puisqu'il est daté du 12 septembre 15 61 ; il est en outre confirmé par le Lieutenant civil et criminel de la ville de Lyon. J. Baudrier en tire la conclusion que « Breuille et Dallier avaient, à Lyon, une succursale dirigée probablement par Claude Despréaulx »,et plus loin 2, il ajoute: « La succursale que Breuille et Dallier avaient à Lyon nous explique pourquoi les recueils lyonnais du xvic siècle renferment un aussi grand nombre de pièces éditées par ces libraires. Dallier avait obtenu de la sénéchaussée de Lyon la permission de faire imprimer et de revendre les édits royaux. Cette permission est insérée dans les Papiers du Roi, aux archives du Rhône. » Je voudrais bien être parfaitement d'accord avec réminent bibliographe lyonnais, mais ne s'agirait-il pas dans l'espèce d'une contrefaçon ? On rencontre, en effet, dans l'intéressante série de documents donnée par MM. Pichon et Vicaire 3, un acte dont l'analyse est ainsi libellée : « Jehan Daliier, marchand libraire, et Vincent Sertenas, aussi marchand libraire et procureur de Mathurin Breuille, aussi marchand libraire à Paris, nomment leur procureur espécial : Thomas, fils et héritier de Charles Thomas, conseiller au Grand Conseil, pour plaider, opposer, substituer et (par espécial) saisir... (renvoi illisible)... et faire saisir tous les livres qui se
(i) Deuxième série (Paris-Lyon, 1896), p. 24 — (2) Ibid., p. 38. — (3) Documents..,, p. 102.
184 GEORGES LEPREUX
trouveront estre imprimés et supposés sous les noms desdits Dallier et Breuille faulcement, comme les Ordonnances des trois estats tenus en la ville d'Orléans par le Roy N. S. » Cela jette un grand doute sur l'authenticité de l'édition lyonnaise, mais il est impossible d'affirmer que ce soit elle qui est visée dans la procuration des libraires parisiens, attendu qu'il y a encore deux autres éditions, datées de 1 561 , des ordonnances de Charles IX: l'une, qu'on peut voir dans la Bibliothèque historique de la ville de Paris 4, porte exactement les mêmes titre et souscription que l'édition parisienne décrite ci-dessus, sauf qu'il y a au titre une faute d'impression « tryos » au lieu de trois, que le format est in-4 et qu'elle n'a que 31 f. n. ch.. plus 6 ff. lim.; l'autre est la suivante:
Ordonnance/dv Roy Charles/neufiesme, à présent régnant./ Faicte en son Conseil, sur les plainctes,/ doléances, & remontrances/des députez des troys/Estatz,/ tenuz en ville d'Orléans./ Leuës, & publiées en la Court de/Parlement à Paris, leSame-dy, treziesme iour de/Septembre, /M. D.LXI./ A Poitiers, /De l'Imprimerie de Nicolas Pelletier/A la Fomaine. (Pet. in-8. 7 fT. n. ch. pour la table et 44 fî. n. ch. pour l'ordonnance. B.N., F. 46821, pièce 6.)
Cette dernière cependant, ne portant pas faulccmeiil le nom des libraires parisiens, doit être écartée du débat, qui se limite alors aux deux autres éditions, et que je ne me charge pas de trancher.
J'ai dit plus haut que non content de se renfermer dans la publication des documents concernant les monnaies, Jean Dallier s'était progressivement enhardi jusqu'à éditer d'une façon courante les divers actes officiels réservés aux seuls imprimeurs de Sa Majesté : il fut arrêté dans cette voie par l'arrêt du Parlement qu'obtint contre lui Fédéric Morel et dont j'ai déjà transcrit la teneur 2. Il se le tint pour dit et se borna désormais aux impressions de sa spécialité, pour lesquelles il avait obtenu, en 1569, une nouvelle commission royale, dont les registres du Parlement nous ont conservé l'entérinement en ces termes : « Du 5 aoust 1569. Veu par la Court les lettres patentes du Roy données à Paris le dernier jour de juillet dernier passé, signées par le Roy en son Conseil, Séguyer, obtenues
(1) N° 550.097. Cf. Ville de Paris. Bibliothèque et travaux historiques. Catalogue méthodique... I. Impressions du xvie siècle... (Paris, 1908, in-8), Col. 298. — (2) Voy. suprà, p. 178.
GALLIA TYPOGRAPHICA l85
par Jean Dallier, marchant libraire de cette ville de Paris, contenant congé et permission du Roy audict Dallier privativement à tous autres, imprimer ou faire imprimer et exposer en vente tous et chacun les descris et ordonnances, cris et descris, mandemens, déclarations faits ou à faire concernans ses monnoyes et autres estrangères ayans cours en ce Royaume, ensemble les arrests et jugemens pour le fait desdites monnoyes, avec deffences à tous autres libraires, imprimeurs et tous autres de ne les imprimer ou exposer en vente sans le congé et permission dudit Dallier et ce jusques à dix ans à commencer du jour et datte de l'expiration d'autre pareil congé et permission par luy ci-devant obtenu, le tout comme plus amplement le contiennent lesdictes lettres, de l'ordonnance de la dicte Cour communiquées au Procureur général du Roy, son consentement, et tout considéré. /La dicte Cour a ordonné et ordonne que lesdictes lettres patentes seront enregistrées ez registres d'icelle, oy et ce consentant le Procureur général du Roy pour jouir par l'impétrant de l'effect et contenu en icelles d. » Malheureusement, Jean Dallier n'acheva pas la dernière période du privilège qui lui avait été derechef accordé par le roy, car il décéda dans les premiers mois de 1575. Au commencement de cette année, il avait imprimé:
Ordonnance/du Roy Henry III/sur le règlement des Orfe-/ures de ce Royaume. /Auec deffences de transporter les Reailes & au-/tres matières d'or & d'argent hors le Royaume, /ny ailleurs que es plus prochaines monnoies où/elles seront cueillies./ [Marque n° 2] A Paris, /Par Iean Dallier, libraire demeurât sur le pont/S. Michel, à l'enseigne de la Rose Blanche. /Auec Priuilege du Roy./i575. (Pet. in 8. 16 p. ch. B.N., F. 46821, pièce 4.)
Cette ordonnance avait été enregistrée en la Cour des Monnaies le 14 décembre 1574, ce qui confirme l'exactitude de la date d'impression. Peu de temps après paraissait:
Discovrs de la desconfitvre/des pvblicains par/les Capitaines de l'armee/de Monseigneur le/Duc deMont-/pensier./Receu par Guillaume Doguet chevaucheur ordinaire/de l'Ecuyrie du
(1) B.N , Ms. fr. n. a. 8069, f 3og.
Roy. /[Marque n° 2] A Paris,/ Pour la veufue Iean Dallier, & Ni-/colas Rofet, demeurans sur le pôt/S. Michel à la Rose blanche. /Auec Priuilègc/1575 .(Pet. in-8. 6 fï. n. ch. Slt. B.N., Lb34 125.)
Comme cette pièce contient le récit de la prise du village de Lartan, près de Pont-1'Abbé (Charente Inférieure), qui eut lieu le le 6 janvier 1575, on voit que la date du décès de l'imprimeur des monnaies peut être fixée aux premiers mois de cette année. Jean Dallier laissait une veuve, qui continua l'entreprise de son mari, avec l'assistance ou mieux en association avec Nicolas Roffet, mais cette veuve n'était pas Marie Pouliot, comme pouvait le faire supposer le livre de La Caille ; elle s'appelait Nicolle Place, et peutêtre était-elle la seconde épouse de l'imprimeur des monnaies. Quant à son associé, Nicolas Roffet, que nous retrouverons plus loin, il était le propre gendre de Jean Dallier. Tout cela résulte d'un arrêt du Parlement que je transcris ici: « Du 26 may 1579. Veues par la Cour les lettres patentes du Roy données à Paris le 24e jour d'avril dernier passé mil cinq cens soixante et dix-neuf, signées par le Roy en son Conseil, de Thiellement, obtenues par Me Nicolas Roffet, marchand libraire de cette ville de Paris, gendre de feu Jhean Dallier, aussy marchand libraire de cette dicte ville et de Nicolle Place, contenant continuation et confirmation en son nom et proffict des privilleges octroyez par ledict Seigneur et ses prédécesseurs Roys de France ausdits Dallier et Place, sa vefve, pour le faict et impression des Esdits et Ordonnances sur le faict des Mon noyés comme plus au long le contiennent les dictes lettres, de l'ordonnance de ladicte Cour communicquées au Procureur général du Roy, — Ses conclusions sur ce, et tout considéré./ Ladicte Cour, en enthérinant les dictes lettres, a ordonné et ordonne que ledict impétrant jouira de l'effect et contenu en icelles1. »
Pendant de longues années, la veuve de Jean Dallier continua de signer avec son gendre les productions de l'officine de la Rose blanche; P. Renouard constate qu'elle exerçait encore en 1588, mais on peut ajouter à cette date quelques années de plus. En réalité, on trouve jusqu'en 1594 des pièces marquées au nom
(1) B.N., Ms. fr. n a. S079, f° 1 65 V<
de cette veuve *, sans qu'il soit permis d'affirmer que ce fut la dernière année de son exercice.
Je ne veux pas terminer cette notice sur Jean Dallier, sans présenter au lecteur quelques-unes de ses productions les plus remarquables, soit au point de vue de la curiosité "2, soit comme rareté bibliographique: ma sélection sera courte et ne portera que sur quatre articles ; les deux premiers sont seulement cités, et les autres décrits suivant la méthode moderne, à raison de la personnalité de leur auteur.
Les Actes de la conférence tenue à Paris, es moys de juillet et aoust 1566, entre deux docteurs de Sorbonne et deux ministres de Calvin. Ces actes ont esté collationnés aux originaux, les ministres appelés, et Goguyer, notaire pour eux, qui les a signés. — A Paris, par Jean Dallier, libraire, demeurant sur le pont Sainct-Michel, à la Rose blanche. 1568. (In-8 573 ff. ch. et 3 ff. n. ch. A la fin : « Ledict Acte achevé d'imprimer le 22 jour de mars 1568 par ledict Dallier, Jean Foucher, Claude Fremy, Pierre l'Huillier et Guillaume Chaudière, libraires de ceste ville de Paris, suivant l'association passée entre eux, par devant deux notaires ou Chastellet de Paris, le samcdy premier jour de février 1567. » BVP., 550131.)
Versfvnebressvr le trespas dv tres-generevx et très magnanime Comte de Brissac. Par G. Aubert, Aduocat en la Cour de Parlement de Paris. Auec la traduction Latine de Sceuole de Sainte-Marthe Lodunois. [Marque n°i] A Paris, par Iean Dallier Libraire, demeurant sur le Pont Sainct-Michel à la Rose blanche. 1569. (In-8. 4 ff. n. ch. A la fin: Marque n° 4. B.N., Ye 55489.)
Le sixiesme livre/des poèmes de Pierre/de Ronsard gentilhomme van/dosmois, dédié à Monsieur de BelotCon-/seiller & Maistre de Requestes de l'hos/tel du Roy. [Marque n°i] A Paris, /par Iean Dallier Libraire, demeurant sur le/Pont Sainct-Michel à l'enseigne de la/Rose blanche.; 1569. /Auec Priuilège du Roy. (In-4, 59 ff. ch. BN., Rés. Ye 507.)
In Lettres patentes du roy sur l'ouverture des monnoyes... — A Paris, pour la veufve Jean Dallier et Nicolas Roffet, demeurant sur le pont S. -Michel, à Penseigne de la Rose blanche, 1594. (In-8. 14 p. et 1 f. blanc. BVP. 530.384.)— (2) Voir aussi dans Brunet [Manuel du libr., t. I, col. 495), le curieux arrêt octoglotte, imprimé par Dallier, contre Gaspard de Coligny, en 1569.
ï88 GEORGES LEPREUX
Le septiesme livre/des poèmes de Pierre/de Ronsard gentilhomme/Vandosmois, dédié au Sei-/gneur Pierre du Lac, /Seigneur du Pe-/tit-Bourg. /[Marque n° 2] A Paris, /par lean Dallier Libraire, demeurant sur le Pont sainct Michel à l'enseigne de la Rose blanche. /i 5 69. /Auec Priuilege du Roy. [A la fin :] A Paris Acheué d'imprimer le premier iour d'Aoust Par/Fleury Preuost Imprimeur, pour lean Dallier/Libraire, demeurant sur le Pont S. Michel, à l'enseigne de la Rose blanche./ 15 69. (In-4. 35 ff. ch , 1 f. n. ch. pour l'achevé d'imprimer et au verso Marque n° 1. Privilège à P. de Ronsard du 23 février 1558, donné à Villers-Coteretz. « Ledict Ronsard a permis à Jehan Dallier Libraire en ceste ville de Paris, d'imprimer ou faire imprimer ses deux livres Intitulez les six et septiesme Hure des Poëmes, Iusques au temps et terme de dix ans finis et accomplis, à commencer du Iour que les dictz liures seront acheuez d'imprimer. » B.N., Rés. Ye 508.)
En tant que libraire et imprimeur privé, Dallier a fait usage de deux marques, qui, l'une et l'autre rappellent son enseigne : la première [n° 1] représente une rose avec sa tige ; la seconde [n°2] est un écusson, surmonté d'un croissant, contenant une rose héraldique, au bas duquel figure son monogramme composé des trois lettres I.D.A entrelacées, ce qui laisserait supposer que son nom s'écrivait d'Allier, ainsi qu'on le rencontre orthographié dans quelques souscriptions. Ces deux marques ont été reproduites par Silvestre, sous les numéros 113 et 308. Comme imprimeur du roi, . Dallier marqua ses productions tantôt des armes de France [n° 3] tout simplement, tantôt de ces mêmes armes [n° 4], entre les deuxcolonnes de Charles IX, reliées dans le haut par une banderolle, tenue par deux anges, sur laquelle on lit la devise de ce roi: Pietate et Justifia, tantôt encore les armoiries royales tenues par deux femmes [n° 5].
Delespine (Jean-Baptiste-Alexandre) Imprimeur et libraire (1700- 1740). Imprimeur ordinaire du Roi (17 14-1740). Rue Saint-Jacques, à l'Image de Saint-Paul, près la Fontaine
Saint-Séverin ; — via Jacobaea, ad insigne vel sub signo divi
Pauli, propè Fontem S. Severini.
GALMA TYPOGRAPHICA I 8g
Natif de Paris et fils d'un entrepreneur de bâtiments, sans doute apparenté aux architectes du même nom, qui eurent une certaine notoriété au xviii0 siècle. J.-B.-A. Delespine entra en apprentissage, en 1696, chez Jean-Baptiste II Coignard l, et il faut se garder de le confondre avec un autre apprenti, portant à peu près les mêmes nom et prénom, engagé en 1664 chez J.-B.I Coignard 2. Après avoir été reçu libraire dans la communauté le 25 mai 1700, sur la présentation de son maître 3, Delespine fit, en 1702, l'acquisition du matériel d'imprimerie d'Estienne Michallet et de son fonds de libraire, pour une somme de 70.000 livres''. Lottin fixe au 7 janvier de cette même année 1702, sa nomination comme imprimeur du roi, mais cette date est manifestement inexacte, puisqu'il résulte des documents officiels que Delespine ne fut pourvu de cette charge que par des lettres patentes du 20 décembre 17 14 5.
Une légère difficulté pourrait s'élever au sujet de ces lettres, dont le bénéficiaire semble être un Jacques de l'Epine : cette difficulté n'est qu'apparente, car il n'y a jamais eu à Paris d'imprimeur ni de libraire portant ces nom et prénom. Je ferai remarquer qu'en ce qui touche le prénom, il s'agit d'un lapsus évident du scribe, qui, ayant en même temps à transcrire les lettres de Jacques Collombat et celles de Jean-Baptiste Delespine, en les copiant sur une même formule, a commis l'étourderie d'écrire le même prénom des deux côtés; quant au nom patronymique, on sait le rôle que jouait autrefois la fantaisie dans l'orthographe des noms propres et l'on ne sera pas étonné que ce même nom ait été tantôt écrit comme là de l'Epine, tantôt ailleurs de L épine ou de Lespine. Il ne peut y avoir le moindre doute que les lettres en question s'appliquent bien à Jean-Baptiste-Alexandre Delespine, attendu qu'il en est fait plusieurs fois mention dans des actes postérieurs en date. Au surplus on rencontre dans les registres du secrétariat de la Maison du Roi la trace de démarches que, dès Tannée 1700, ce typographe faisait faire pour être pourvu d'une charge d'imprimeur du roi, vacante par suite du décès de Jacques III Langlois0. Il n'avait pas réussi à cette
(iy B.N., Mss. fr. 2i838, f» 1 3g v. (Doc. n° 241). — (2) Cf. P. Delalain, Impr. et Libr. de l'Acad. fr., p. 11 S. — (3) B. N., M s. fr, 2i856, f° 171 v". — (4) Arrêt du Conseil du 19 décembre 1707. A. N., V6 810. (Doc. n° 258). - (5) A.N., 0»58, f° 274. (Doc. n" 274.) — (6) Du 27 septembre 1700. Lettre du chancelier [\ M. d'Argenson : « Jean-Baptiste de Lespine demande d'estre pourveu d'une des six charges d'imprimeurs du Roy sur la démission de l'Anglois. Sur la difficulté que je luy ai faite de le proposer au Roy parce qu'il n'est pas maistre imprimeur et que par le moyen de ces charges on pourroit
1QO GEORGES LEPREUX
époque, la charge en question ayant été octroyée à Jean I Boudot.
Ce qu'aurait dû dire Lottin, c'est que Delespine fut reçu dans la Communauté, comme maître imprimeur, le 7 janvier 1702, sur la présentation de Denis II Thierry l, et qu'il fut pourvu, en 17 14, de la charge d'imprimeur du roi, ainsi qu'on l'a vu plus haut, en remplacement de Jean-Baptiste-Frédéric Léonard. Quelques années plus tard (171 6), il devint l'imprimeur de l'Archevêque de Paris -. La Communauté l'avait également distingué et, dès 17 12 (5 septembre), il avait été élu adjoint au Syndic3. Delespine a fourni une carrière assez brillante, quoique peu fertile enévénements dignes de mémoire : on peut noter seulement sa nomination au Consulat, le 29 janvier 1733 4, et quelques démêlés judiciaires sur lesquels je reviendrai bientôt. Il abandonna l'imprimerie, non pas en 1741, comme l'affirme Lottin, je ne sais sur quel fondement, mais en vertu d'un acte du 4 février 1740, contenant sa démission en faveur de son fils 5. Il vécut longtemps encore dans la retraite, étant seulement décédé le 28 octobre 1767 6.
J'ai dit déjà que Delespine avait acquis le fonds d'Etienne Michallet, c'est également à cet imprimeur, ou plutôt à sa veuve, qu'il succéda dans l'immeuble de la rue Saint-Jacques, où pendait l'Image de Saint Paul: il y travailla jusqu'à la fin de son exercice et en fit sortir nombre de beaux volumes, dont quelques-uns seront
introduire dans l'Imprimerie des sujets sans avoir les qualitez requises par les règlemens, il m'a donné le mémoire cy-joint pour répondre à mon objection. Je vous prie de prendre la peine d'examiner la chose et de m'en dire votre avis. >•> Je n'ai pas vu le mémoire, mais j'observe que la raison invoquée pour éliminer Delespine était d'autant plus singulière que ce fut précisément un libraire qu'on nomma en remplacement de Langlois.
(1) B.N., Ms. fr. 2i856, f° j8i V". — (2) « Louis Antoine de Noailles, par la permission divine Cardinal Prêtre de la Sainte Eglise Romaine du Titre de Sainte Marie sur la Minerve, Archevêque de Paris, Duc de S.-Cloud, Pair de France, Commandeur de l'Ordre du S. -Esprit, Professeur de Sorbonne et Supérieur de la Maison de Navarre, Nous avons cédé et transporté, cédons et transportons par ces Présentes à Jean-Baptiste Delespine, Imprimeur et Libraire, le droit de Privilège qui nous appartient en conséquence des Lettres Patentes de sa Majesté à Nous accordées le 22 de janvier 171 3 pour en jouir par ledit Delespine, et ses ayans cause, comme de chose à lui appartenante, et pour en vertu dudit Privilège, imprimer, vendre et distribuer tous les Livres servans pour l'Office Divin à l'usage de notre Diocèse, et qui paroitront sous son nom, tout ainsi et en la manière qu'il est plus au long porté audit Privilège, dont nous lui avons fait remettre copie collationnée. Fait à Paris le neuvième de Février 1716. L. A. Cardinal de Noailles, Archevêque de Paris. Par son Eminence, Chevalier. » (Pièces lim. du Martyrologium Parisiense, cité plus bas.) — (3) Lottin, II, p. 46. — (4) Ibid. — (5) Arrêt du Conseil du 7 mars 1740. A. N., V6 925 (Doc. n° 294). — (6) Lottin, II, p. 46.
GAMJA TYPOGRAPHICA IQI
indiqués, lorsque je décrirai les marques dont il s'est servi. }e ne fais en ce moment une exception que pour le Missel et le Bréviaire d'Angers qu'il a édités en 1717:
Missale Andegavense, illustrissimi et reverendissimi in Christo patris Domini D. Michaelis Poncet de la Rivière episcopi Andegavensis, authoritate, ac venerabilis capituli consensu editum. [Grav. en taille douce représentant l'agneau pascal] Parisiis, apud Joannem-Baptistam Delespine, Régis typographum, via Jacobasâ, ad insigne S. Pauli M.DCC.XVII. Cum privilegio régis. In-f°. Impress. r. et n. A la fin, Privilège accordé à l'Evêque et daté de Versailles, 1 1 décembre 1706. B.N., B. 252.)
Breviarium Andegavense. Illustrissimi et Revendissimi in Christo patris Domini D. Michaelis Poncet de la Rivière, Episcopi Andegavensis authoritate; & Capituli ejusdem Ecclesiae consensu, recognitum. Pars Verna. [Armoiries de l'Evêque] Parisiis, apud... Pauli, M.DCC.XVII. — Pars Hiemalis. [Mêmes armoiries] Parisiis, apud... Pauli M. DCC. XVII. (In-8. 2 vol. Au 20'' feuillet n. ch. du tome I, même privilège que dessus. B.N., B. 4913.)
Les conventions très minutieuses passées pour l'impression de ces livres liturgiques, le 16 septembre 1713, entre l'imprimeur et l'évêque d'Angers, Michel Poncet de la Rivière, devant Dionis et Bridou, notaires à Paris,' ont été publiées intégralement par M. le vicomte de Grouchy, sous le titre un peu incomplet de Marché d'impression pour le bréviaire c? Angers, puisqu'il s'agissait en même temps du Missel {. On retrouve exactement dans ces trois volumes, les diverses illustrations prévues par le traité, notamment au Bréviaire, le joli frontispice (anonyme) représentant la cathédrale d'Angers, que semblent garder la Sainte Vierge et Saint Maurice.
De même que plusieurs autres imprimeurs du roi, Delespine se désintéressa des impressions officielles, car on n'en rencontre pas ou guère à son nom ; il se trouvait satisfait sans doute du lustre que ce titre jetait sur son établissement, mais lorsque l'Archevêque de Paris l'eut choisi pour son typographe, il en alla tout autrement et Delespine exécuta lui-même et souscrivit de son nom une quantité considérable de travaux qu'il ne devait qu'à cette charge. Ilsemon-
(i)Voy. Bull, du Bibliophile, a 1 8<j5, pp. 53-Go.
IQ2 GEORGES LEPREUX
tra même fort jaloux de se réserver le monopole de ces impressions ; ainsi, à peine était-il en possession du privilège que lui avait accordé le Cardinal de Noailles à cet effet, qu'ayant appris que l'imprimeur François Gibault marchait sur ses brisées, il requit l'assistance d'un commissaire, pénétra dans les ateliers de son confrère et y fit effectivement saisir plusieurs exemplaires d'une contrefaçon exécutée par ce dernier, «sans nom ni marque d'imprimeur », d'une ordonnance de l'Archevêque de Paris l. Procès-verbal dressé de cette contravention, Delespine fit assigner Gibault devant le Lieutenant général de police, mais, sur la supplication de son collègue, il consentit à retirer sa plainte et à s'en rapporter à la décision de la Chambre syndicale. Mise au courant de l'incident, celle-ci statua le ier décembre 171 6, après que Gibault se fût déclaré « prêt à donner à Delespine toute satisfaction qu'il conviendroit. » Le Syndic et les Adjoints émirent l'avis que Gibault aurait à rembourser tout d'abord à son confrère les frais de procès-verbal, de saisie et autres procédures qu'il avait engagés et qu'en second lieu, pour la contravention commise, il devrait verser une somme de trois livres au profit des pauvres de la Communauté. Delespine donna son consentement à cette transaction, Gibault de son côté s'exécuta sur le champ et promit « de veiller plus exactement à l'avenir sur ce qui s'imprimera dans son imprimerie 2 ».
Parmi les ouvrages édités par Delespine, en sa qualité d'imprimeur de l'archevêque, on peut citer avec éloge les deux suivants, parmi beaucoup d'autres non moins intéressants pour l'histoire du diocèse de Paris pendant la première partie du xvmc siècle :
Martyrologium parisiense, cum canonibus qui diebus singulis legendi sunt ad absolutionem Capituli juxta ritum parisiensem ; Eminentissimi DD. Cardinalis de Noailles, Archiepiscopi Parisiensis auctoritate, et venerabilis capituli consensu editum. [Armoiries du Cardinal.] Parisiis, Apud Joannem- Baptistam Delespine, Régis, & Eminentissimi DD. Cardinalis de Noailles, Archiepiscopi Parisiensis Bibliopolam & Typographum, viâjacobaeâ, subsignoDivi Pauli. M. DCC. XVII. (In-4. xxvi-406 p. ch., 90 ff. n. ch., xvi ff. ch. et 4 n. ch. pour Addenda. B. N., B.1750.)
Recueil des mandemens, ordonnances, instructions et lettres pastorales, De son Eminence Monseigneur le Cardinal de
(1) B. N., Ms. fr. 2i857, P 3. - (2) Ibid.
GALLIA TYPOGRAPHICA ig3
Noailles, Archevêque de Paris,... [Armoiries du Cardinal] A Paris, Chez Jean-Baptiste Delespine, Imprimeur-Libraire ordinaire du Roy, & de son Eminence Monseigneur le Cardinal de Noailles, Archevêque de Paris, rue S. Jacques, à S-Paul. M.DCC.XVIII. (In-4. 663 p. ch. B. N., E. 2950.)
En même temps que la clientèle de l'Archevêché de Paris, Delespine eut celle des Frères Prêcheurs et des Pères de l'Oratoire ; il édita ou réédita aussi une notable quantité d'ouvrages des Pères Jésuites, qu'il avait trouvés dans le fonds de Michallet qui, luimême, les tenait des Cramoisy; il eut même, au sujet de l'un de ces ouvrages1, à soutenir contre le P. François Nepveu, de cette Compagnie, un procès dans lequel il accusait ce religieux d'un trafic scandaleux. Delespine soutenait en effet qu'après avoir cédé à Michallet tous ses droits au privilège de la Retraite de saint Ignace, le P. Nepveu avait revendu le même ouvrage au libraire Louis Guérin, sans y faire d'autrechangement que cette addition au titre: Pour les Ecclésiastiques 2. On ne trouve une nouvelle mention du nom de Delespine dans les arrêts du Conseil privé, qu'à la date du 31 mars 1710: dans le but d'économiser les frais de procédure, de chancellerie et de signification, qui s'élevaient parfois à un chiffre surprenant, il s'était joint à Jean-Baptiste II Coignard pour solliciter la prolongation de certains privilèges, relatifs pour ce dernier aux Antiquitates Constantinopolitanœ, pour Delespine aux Œuvres de Saint-Jean Damasccne et à une édition d'Homère ; ils les obtinrent sans opposition d'aucune sorte et cela n'était pas commun3.
Au Châteletet au Parlement de Paris, Delespine fut un peu plus assidu qu'il ne l'eut désiré: il semble même qu'il y avait été appelé par des adversaires dont le principal but était de savoir s'il avait ou nom de la voix. Dans la première de ces instances, il était poursuivi par un vicaire et « autres prestres » de la paroisse Saint-Sévcrin, dont il était marguillier et le point de droit à résoudre était de savoir « si un marguillier en charge, qui n'a point d'argent de
(1) Retraite selon l'esprit et la méthode de Saint Ignace. Nouvelle édition, revue corrigée et augmentée. Par le l'ère François Nepveu de la Compagnie de Jésus. A Paris, Chez Jean-Baptiste Delespine. MDCCI, MDCCXVII et MDCCXL (Yoy. Sommervogel, Bibl. de la C. de Jésus, t. V, Col. 1627). — (2) Arrêt du Conseil prive du 19 décembre 1707, A. N., V6 810. — (3) Arrêt du Conseil privédu3i mars 1710, A. N., V6 818.
G. Lépreux. Gallia Typographica. l\ I. i3
194 GEORGES LEPREUX
la Fabrique, peut être tenu et contraint de faire des avances aux prêtres et autres créanciers de la Fabrique *. » J'ai peu de goût pour les hors d'œuvre et il me paraît inutile d'insister sur celui-ci; le peu que j'en ai dit suffit à le faire apprécier. Je ne m'appesantirai pas davantage sur une autre affaire que des cousines à un degré plus ou moins éloigné, blanchisseuses de Chaillot, suscitèrent au typographe royal, à propos de l'héritage d'une vieille tante qu'on l'accusait d'avoir capté-. Je retiens seulement deux énonciations du mémoire des demandeurs, à savoir d'abord que la mère de Delespine était une Poitevin, — cela aidera plus tard à établir son ascendance, — en second lieu, que cet imprimeur avait préludé à ses travaux typographiques par quelques années de service militaire. Les belles collections du Cercle de la Librairie ne possèdent pas d'échantillon des marques de J.-B.-A. Delespine, puisqu'aucune d'elles n'a été indiquée dans les catalogues si intéressants qu'en a dressé P. Delalain. Cela ne veut pas dire que cet imprimeur en ait été dépourvu : je lui en connais au contraire deux bien caractéristiques. L'une, en souvenir de son enseigne, offre au regard l'image conventionnelle de l'apôtre saint Paul, dans un cadre genre rocaille; l'autre est formée de ces lettres entrelacées, dont le déplorable usage devint de plus en plus général dans le cours du xvme siècle. La première figure notamment sur l'une des éditions les plus remarquables qui soient sorties des presses de cet imprimeur:
Biblia Sacra vulgatas editionis... Parisiis, Apud Joannem- Baptistam Delespine, Régis Typographum, via Jacobaeâ ad insigne divi Pauli. M. DCCXXXI. (2 vol. in f°, impr. r. et n.B. N., A. 236.)
On peut trouver la seconde au titre de l'ouvrage suivant :
(1) Mémoire de la cause, Pour Jean-Baptiste Delespine, Imprimeur-Libraire, Marguillier en Charge de l'Œuvre & Fabrique de la Paroisse Saint-Séverin, Intimé & Défendeur. Contre le Sieur Homo, Vicaire, & autres Prestres de ladite Paroisse, Appelans d'une sentence du Chastelet, & Demandeurs en Requeste de Provision. (S. 1. n. t. n.d. [1710 marqué à l'encre] In 4. 4 p. ch. B. N., Ms. fr. 22108, pièce 34.) — (2) Mémoire précis signifié. Pour Geneviève Poitevin, Blanchisseuse à Chaillot, & Consorts, héritiers de D. Catherine Poitevin leur tante, Demandeurs en inscription de faux. Contre Jean-Baptiste de Lespine Libraire à Paris, Porteur de la pièce inscrite, se disant Exécuteur du Testament de la deffunte. La veuve, Héritiers, & le Curateur à la succession vacante de Mahault Notaire au Chàtelet de Paris, Fabricateur de la pièce fausse. (A la fin :) De Timprimerie de Gonichon. Rue de la Huchette, au Sacrifice d'Abraham. (In-P, S. d. 4 p. ch. B. N., Ms. fr. 22.108, pièce 61.)
GALLIA TYPOGRAPHICA I g5
L'Espérance des chrétiens, ou les Saints désirs de la vie bien-heureuse, Prouvez par l'Ecriture sainte, les SS. Pères, & la tradition. A Paris, Chez Jean-Baptiste Delespine, rue S. Jacques, à l'Image S. Paul, près la Fontaine S. Séverin. (In-12. 413 p. sil. B. N, 13.581).
Quelques ouvrages enfin, et non des moindres, ont à leur titre une vignette représentant une corbeille de fleurs entre des palmes ; ceci n'appartient plus qu'à la iamille des ornements vulgaires et impersonnels et je n'en parle que pour montrer combien déjà à cette époque les typographes abandonnaient, sous le rapport des marques, les belles traditions de leurs devanciers. Pour mémoire aussi, je termine en rappelant que, suivant Paul Dupont l, Delespine était cousin du célèbre poète Santeul et qu'il lut quartinierou chef de la milice bourgeoise de son quartier.
Delespine (Charies-Jean-Baptiste), Imprimeur et libraire (1741- 1748). Imprimeur ordinaire du Roi (1736-1748). Rue Saint-Jacques, à la Victoire et au Palmier.
Par suite d'un lapsus étrange, après avoir consacré quelques lignes à Guillaume Desprez, dans la colonne 828 de son Essai sur la typographie"2, Ambroise Firmin-Didot donne, dans la colonne 841 du môme ouvrage, sous le nom de Despre^ {Charles- Jean- Baptiste), une courte notice, qui ne peut s'appliquer qu'à Charles- Jean-Baptiste Delespine ; elle résume en huit lignes presque tout ce que l'on savait alors sur ce typographe. Je n'aurai à y ajouter que peu de détails, désireux surtout que je suis de préciser des dates et des faits méconnus ou laissés dans l'ombre.
Né à Paris le 12 3, y baptisé le 15 janvier 1705 '% fils du précédent, C.-J.-B. Delespine fut reçu libraire dans la Communauté le 26 avril 1726 •', après avoir, suivant l'usage, subi la veille un examen, au cours duquel on Pavait interrogé « sur les différentes éditions des livres, sur ce qui rend une édition préférable à l'autre, sur leurs différentes classes et matières et sur les différents ouvrages donnez par un mesme auteur, comme aussi sur le nombre de
( 1) Histoire de l'Imprimerie (Paris, 1854. In-8), t. II, p. 588. — (2) Extrait du tome XXVI de i'Lmcyclopédie moderne (Paris, i85i. In-8). — (3)Lottin, t. II, p. 46. — (4) Arrêt du Conseil privé du 7 mars 1740, A.N., VG 925 (Doc. n" 294). - (5) B. N., Ms. fr. 21.857, fol. 112.
I96 GEORGES LEPREUX
volumes des collections l ». Il versa à cette occasion, 600 livres pour les affaires de la Communauté.
A ce moment sans doute, C.-Je-B. Delespine venait d'épouser Catherine-Elisabeth Desprez, tille du second des grands imprimeurs de ce nom, dont je vais avoir à m'occuper bientôt; il ouvrit une boutique de libraire dans la rue Saint-Jacques, à l'enseigne de la Victoire et du Palmier, où, comme on le verra, il exerça sa profession beaucoup plus longtemps qu'on ne le croirait, si l'on s'en rapportait aveuglément à ce que dit Lottin, et il ne tarda pas à prendre une place honorable parmi les libraires les plus en vue de son époque. Delespine travailla tout d'abord à se former un fonds personnel, en achetant de côté et d'autre les privilèges et les assortiments de collègues qui se retiraient des affaires, ou en s'intéressant dans les entreprises de ceux qui marchaient de l'avant ; enfin, il s'associa plus effectivement aux opérations du libraire Jean-François Josse, avec lequel il fit les frais de nombreuses éditions. En 1736 et 173 7, il se rendit acquéreur avec ce dernier, pour une somme de plus de 150.000 livres, de tout un fonds de libraire, dont la moitié des privilèges étaient près d'expirer 2 et ce ne fut pas sans quelque peine qu'il put en obtenir le renouvellement. Dans le même temps, C-J.-B. Delespine fut pourvu de la survivance de son père dans la charge d'imprimeur du roi3; il chercha dès lors à réunir l'exercice de l'imprimerie à son commerce délivres et, la détermina-
(1) B. N., Ms. fr. 21807, f° 112. - (2) « Coppie d'un Placet présenté par M. Josse fils et Delespine à Monseigneur le Chancellier le (sic) Avril 1740 au sujet de la continuation des privilèges. — Monseigneur, Jean-François Josse et Charles-Jean-Baptiste Delespine, libraires à Paris, associez pour un fonds considérable de librairie, s'étant présentez il y a plus d'un an au Bureau de la librairie pour obtenir le renouvellement de la plus grande partie des livres de leurs fonds, M. d'Argenson nomma des Censeurs qui ont lu lesdits livres et qui les ont approuvez de nouveau. Cependant M. d'Argenson vient de refuser la continuation des privilèges aux supplians, ce qui les oblige d'implorer la protection de Votre Grandeur. Ils le font avec d'autant plus de confiance qu'en sollicitant auprès du chef de la justice une grâce d'où dépend toute leur fortune ils ne demandent rien qui ne soit conforme à l'Equité, aux Loix, aux Usages et même à Tinterrest de la Société et à l'Ordre public. Qu'il leur soit permis, Monseigneur, pour vous en convaincre de vous tracer une idée sommaire de la situation où ils se trouvent. Les supplians ont achetté au mois d'avril 1736 et janvier 1737 un fonds de librairie de près de i5o. 000 livres, la moitié de ce fonds étoit près d'expirer... » cela ne les empêcha pas de l'acquérir par ce que, de temps immémorial, le renouvellement des privilèges n'a jamais été refusé, etc. (B.N., Ms.fr. 22.072, pièce 98.)— (3; Lettres du ier septembre 1736, A.N.,0'8o, 1° 451 (Doc. n° 291).
tion que ne tarda pas à prendre son père de se retirer complètement, lui en facilita les moyens. Démissionnaire par un ncte du 4 février 1740 *, J.-B.-A. Delespine abandonna sa place à son fils etcelui-ci s'en trouva nanti, sans difficulté d'aucune sorte, en vertu d'un arrêt du Conseil privé du 20 février 1741 2 à la suite duquel il fut procédé, le 17 mars 1741, à sa réception dans la Communauté 3.
Les plus vastes horizons s'ouvraient devant le jeune imprimeur du roi, lorsque, raconte Lottin4, en décembre 1748, au cours d'un voyage qu'il faisait àla cour de Pologne, pour présenter à Frédéric Auguste III Y Histoire générale d'Allemagne5 dont ce roi avait agréé la dédicace, il eut le malheur de perdre sa femme. Dominé tout entier, semble-t-il, par son chagrin, Delespine prit en dégoût son imprimerie et s'en démit, affirme Lottin 6, le 2 juin 1749, mais cette date est inexacte et il faut lire : le 9 janvier 1749 7. Peu de temps après, dit toujours Lottin, il devint (1749) huissier du Cabinet de Madame la Dauphine, puis, en 1771, huissier du cabinet de Madame Sœur du Roi ; en 1780, il se serait retiré aux Vertus et enfin, le 5 décembre 1787, il serait mort à Saint-Denis, paroisse Saint-Martin . Je ne garantis en aucune façon l'authenticité de ces derniers renseignements, que je n'ai pas vérifiés, parce qu'ils sont trop éloignés du but précis de mes études et, sous les mêmes réserves, je rappelle que, dans son Histoire de V imprimerie*, Paul Dupont avance que pendant que Delespine était attaché au Cabinet de la Dauphine, mère de Louis XVI, il fut chargé par cette princesse de la direction d'une imprimerie qu'elle avait dans le château de Versailles, où elle imprima elle-même un petit ouvrage de piété en 1758 9.
Il serait facile de dresser un catalogue des ouvrages imprimés ou édités par C.-J.-B. Delespine; on aurait pour cela le secours d'un Etat, qui fut imprimé 10 en vue de la vente de tout son fonds, à laquelle il fut procédé le ri décembre 1748, circonstance qui, entre parenthèses, ne permet pas d'accepter sans restriction la date
(1) Voy.suprà p. 190, note 5. — (2) A.N., V6 929 (Doc.no 296.) — (3) B.N., Ms. fr. 2 1 .857, f° 1 '2. - (4) T. II, p. 46. —(5) Voy. infrà. - (6) T. II, p. 46. - (7) Arrêt du Conseil privé du 25 février 1749, A N., V6 960 (Doc. n» 3oq). — (8) T. II, p. 588. — (9) Elévations de cœur à N -S. J.-C, par rapport à la Sainte Communion, imprimé de la main de Mme la Dauphine, 1758, In-16. (Lottin. t. II, p. 89.) — (10) Etat Du Fonds de Librairie du Sieur Delespine, Imprimeur- Libraire ordinaire du Roi, dont la Vente se fera le Mercredi 1 1 Décembre 1748 en la Chambre Royale et Syndicale. (S. 1. n. t. In-f» 4 p. ch. B.V.P., 635o f<» , portef. 9.)
GEORGES LEPREUX
du voyage en Pologne, donnée par Lottin, mais passons. La composition du fonds de cet imprimeur-libraire était très éclectique : à côté d'un grand nombre d'ouvrages divers dont les auteurs sont depuis longtemps oubliés^ on y trouve les œuvres du marquis de La Rivière, et celles du cardinal de Noailles, le cours de chirurgie de Col de Villars, puis les ouvrages de Le Tourneux, de Tiberge, du P. L'Allemant, chanoine de Sainte-Geneviève, de Boudon et de Courbon ; de multiples volumes des Pères Nepveu, Crasset, Cheminais et Texier, de la Compagnie de Jésus ; enfin le stock de la compilation plus encombrante qu'appréciée du P. Joseph Barre, qui avait paru en ri volumes in-quarto, sous le titre de :
Histoire générale d'Allemagne, par le P. Barre, Chanoine Régulier de Sainte-Geneviève, & Chancelier de l'Université de Paris. A Paris, rue Saint-Jacques, Chés Charles-Jean-Baptiste Delespine, à la Victoire et au Palmier. Jean-Thomas Hérissant, àS.-Paul et à S.-Hilaire. M.DCCXLVIIL (B.N., M. 4104-41 T4-)
J'émettais plus haut quelques réserves sur les indications fournies par l'auteur du Catalogue chronologique des libraires et libraires imprimeurs de Paris : ce n'était pas sans des raisons sérieuses, car, bien qu'il eut vendu son fonds et qu'il fût devenu un personnage à la cour, il semble que Delespine ait pendant longtemps encore continué son commerce de librairie. J'ai rencontré en effet une certaine quantité d'ouvrages marqués à son nom postérieurement à l'année r749; le fait n'est pas difficile à contrôler, puisqu'il suffit d'ouvrir la Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, du savant P. Sommer vogel, aux noms des pères indiqués plus haut ; il en va ainsi jusqu'en l'année ^64, époque où Delespine publiait avec son associé de la première heure, J.-F. Josse, les Sermons du P. Cheminais1. On remarque même encore au titre du premier volume de cet ouvrage, la marque du Palmier, dont cet imprimeur s'est presque uniquement servie, avec la devise : Omni tempore feret, signalée par P. Delalain2, et qui trouve une si frappante application jusque dans les derniers agissements de celui qui l'a utilisée.
(1) Sermons du père Cheminais, de la Compagnie de Jésus. Tome premier. Nouvelle édition. [Marque indiquée.] A Paris, rue S -Jacques, chez Jean-François Josse, à la Couronne d'Epines & à Fieur-de-Lys-d'or. Et Charles J.-B. Delespine, Imprimeur ordinaire du Roy, à la Victoire, & au Palmier M.DCC.LXIV (In-12, 5 vol. B.N., D. 3o.o5-|). — (2) Invent, des marques du
GALLIA TYPOGRAPHICA I 99
Desprez (Guillaume I) Libraire (1654-1686). Imprimeuret libraire (1687- 1708). Imprimeur ordinaire du Roi (1686-1708). Rue Saint-Jacques, à Saint-Prosper ; via Jacobaea, sub signo D. Prosperi (165 1 -1673). — « Au pied de la Tour de Nostre-Dame, du costé de l'Archevesché, aux trois Vertus 0 fi 674- 1678). — Rue Saint-Jacques, à Saint-Prosper et aux trois Vertus ; via Jacobasa, sub signo S. Prosperiet trium Virtutum (1679-1708).
De môme qu'un nuage malencontreux vient parfois, au cours de la plus belle journée, nous cacher les rayons du soleil, il a suffi qu'un auteur, presque toujours en défaut d'ailleurs, touche à la personnalité de cet imprimeur du roi, pour transformer en gâchis les quelques renseignements exacts que nous avaient transmis les La Caille et les Lottin. On lit, en effet, duns l'opuscule intitulé Quelques adresses *, dont il n'a été tiré, grâce à Dieu, que 28 exemplaires, les deux passages suivants: p. 29, «Guillaume Desprez, imprimeur libraire, reçu libraire en 1661, imprimeur en 1705, mort en 1708. Il est libraire ordinaire du Roy ; Lottin dit qu'il fut reçu imprimeur en 1706, mais nous savons qu'il exerçait longtemps avant... » ; — p. 105, «Guillaumel Desprez, imprimeur-libraire, reçu en 1651, mort en 1669 d'une chute de voiture ; il fut enterré à Port-Royal. Ce fut l'imprimeur de Biaise Pascal et des religieux de Port-Royal. Il demeurait rue Saint-Jacques, à l'Image de Saint-Prosper. Son fils, Guillaume II, lui succède en 1669, à la môme adresse et à la même enseigne ; en 1674, il acquiert le fonds de Savreux, et réunit à son S. Prosper l'enseigne de Savreux, aux trois Vertus. » Il est difficile d'accumuler plus de bévues en si peu de lignes, comme on le verra par la suite de cette notice; c'était mon devoir de mettre le lecteur en garde contre elles, je ne m'y arrête pas davantage et je laisse P. Deschamps à ses pochades.
Guillaume I Desprez naquit à Paris vers 1630 2; le 6 mars 1643, en vertu d'un brevet dressé par Ricordeau et Moreau, notaires au Châtelet de Paris -\ il entra en apprentissage chez Denis Delanoue, mais il n'y resta que peu de temps et termina son éducation technique dans l'établissement de Robert Bertault; le 30 mars 1651,
Cercle de la I.ibr. 2e Ed., p. 28. — (1) Vov. la Bibliog. dans l'Avertissement, supra, p. 2 i,n° 53. — (2) D'après la supputation de son âge (72 ans) lors de l'enquête de 1700-1701.(15. N., Ms.fr. n. a. 400,!'* 118). — (3) Voy. Doc. n° 162.
200 GEORGES LEPREUX
il fut reçu libraire dans la Communauté et donna à cette occasion 50 livres pour les affaires de cette dernière et « 40 sols pour les pauvres l ». Desprez continua toutefois à travailler chez les maîtres et à s'instruire dans sa profession ; en 1654 seulement 2, il se décida à ouvrir une boutique de libraire et il se distingua bientôt parla publication d'ouvrages aussi heureusement choisis que soigneusement exécutés. En 1 673-1 674, il ajouta à son propre fonds celui du libraire Charles Savreux, récemment décédé, qui passait pour l'un des mieux assortis de l'époque ; il s'installa même pendant quelques années dans la boutique de ce dernier « au pied de la Tour de Nostre Dame». A partir de ce moment, il songea a donner plus d'ampleur à son entreprise, en y adjoignant une imprimerie, mais, depuis le règlement de 1667, cela devenait de plus en plus difficile; unédit du mois d'août 1686 venait même de limitera trente-six le nombre des imprimeurs, il fallait recourir aux grands moyens: Desprez n'hésita pas à s'adresser à la Majesté royale, ainsi que j'en ai rencontré la preuve dans les registres du secrétariat de la Maison du roi :! et peu de temps après, le fait ne peut pas être mis en doute, il fut autorisé à se munir de presses et à les faire rouler. On le voit alors profiter des occasions favorables qui se présentaient de se pourvoir de presses et de caractères, et en 1687, il complétait l'organisation de son imprimerie par l'achat du matériel qu'avait délaissé feu Jacques de Laize de Bresche *. Récemment nommé imprimeur du roi, en vertu de lettres patentes du 10 décembre 1 686 5, qu'il avait dû solliciter en même temps que la
(1) B. N., Ms. fr. 21.843, fo 12 Vo. — (2) D'après sa déclaration personnelle. B. N , Ms. fr. n. a. 400, fo 1 18. — (3) Lettre du Chancelier à M. de la Reynie, lieutenant général de police, du 22 août 1686 : « Je vous envoyé... Desprez libraire a demandé en grâce de pouvoir prendre une imprimerie pour l'impression des ouvrages dont il est chargé et Sa Majesté désire que vous me fassiez savoir s'il y auroit quelque inconvénient à luy accorder la grâce qu'il demande. » (A. N., O1 3o, 1° 293 V°.) — (4) « A M. le Lieutenant général de police, Supplie humblement Marguerite Hamelin, veuve de Jacques de Laize de Bresche, imprimeur et libraire à Paris, qu'il vous plaise luy permettre de vendre à Guillaume Desprez, imprimeur et libraire du Roy, une portion d'imprimerie consistant en trois presses, des caractères et autres utancilles d'imprimerie qui luy sont inutils. Et vous ferez bien, signé Marguerite Hamelin. Permis de disposer de ladite imprimerie en la présence du Syndic en la manière accoustumée. Fait ce 8 avril 1687. Signé, de la Reynie. Je reconnais avoir en ma possession le contenu en la présente requeste. A Paris,, ce 14 may 1687. Signé Desprez. » (B.N., Ms. fr. 2i856, f°i04 V°). — (5) « Ledit jour 10 décembre 1686, il a esté expédié des provisions de la charge d'imprimeur et libraire du Roy pour Guillaume Desprez, Imprimeur et libraire à Paris, vaccante par la
faveur d'ouvrir une imprimerie, Desprez s'adonna dès lors à l'exercice de la typographie avec autant d'ardeur quele lui permettaient les quatre presses, dont l'enquête de 1700-1701 l constatait la présence dans ses ateliers ; il était, à la même époque, secondé par un personnel de quinzecompagnons.
Reçu en 1706 seulement (23 novembre -) dans la Communauté, comme imprimeur titulaire, c'est à dire du nombre des trente- six, pour occuper la place vacante par le décès d'Antoine Chrestien, Guillaume I Desprez mourut peu de temps après, le 5 juillet 1708 3, laissant une veuve, Catherine Mangeant, qui continua d'exercer jusque vers 1730, en vertu des privilèges que lui assurait la réglementation de l'imprimerie, — et un fils qui suit.
Guillaume I Desprez était fortement imbu des doctrines jansénistes et en rapports constants avec les solitaires de Port-Royal, dont il a été le principal éditeur; au cours des premières années de son exercice comme libraire, il fut victime de diverses persécutions, qui n'ont pas d'autre origine que son attachement à la célèbre abbaye. Dès 1656, à la suite de la publication qu'il avait faite de diverses œuvres du grand Arnauld, notamment de ses trois Lettres apologétiques, on le mit en état d'arrestation et on le retint pendant de longs mois dans les prisons du Châtelet, puis à la Bastille, en lui faisant subir mille humiliations4. Je ne sais pas pendant combien de
promotion de François Muguet à celle qu'exerçoit feu Pierre Le Petit. » (A. N., 0'3o, P377V0) — (i)B.N., Ms. fr. n. a. 400, fo 1 1 8. — (2) B.N. Ms. fr. 21 856, f° 216. — (3) Lottin, II, p. 5i. — (4) « Plaise à Monsieur... Conseiller du Roy en sa Cour de Parlement, avoir pour recommandé en justice le bon droict de Guillaume Desprez, marchand libraire à Paris, appelant d'une sentence rendue au Chastelet par le Lieutenant Civil, portant condamnation de bannissement sans partie ny dénonciateur, et sans information, et considérer qu'il n'y eut jamais une plus noire calomnie, ny plus grand attentat à l'authorité des Ioix et ordonnances que ce qui a esté fait et exécuté contre l'appelant, au préjudice de la seureté publique, par des formes extraordinaires, par vengeance et par caballe. Il est constant que sans aucune plainte, information ny décret, l'appelant a esté arresté le 8 juin 1 657 sur les unze heures de nuict par le commissaire Camuset, assisté de vingt hommes, armez de pistolets et mousquetons, et qui n'avoient aucune marque, lesquels après avoir tout pillé danssa maison l'auroient conduit au logis dudit commissaire où il fut gardé, enquis, menacé et intimidé pendant 1 5 heures entières, puis constitué prisonnier au grand Chastelet, jette dans le plus affreux cachot, où il demeura deux jours, ensuite conduit auChasteau de la Bastille sans estre interrogé (quoy que suivant les ordonnances et les règlemens de la Cour il en eust fait instance); dans la Bastille, traicté comme un criminel de lèze Majesté, entretenu parles soldats de tous les plus cruels supplices s'il ne confessoit ce qui luy seroit demandé, asseuré qu'il y avoit de grandes charges contre luy, plusieurs complices amenez dans le mesme Chasteau qui
202 GEORGES LEPREUX
temps le malheureux libraire fut ainsi promené de geôle en geôle, mais il semble bien qu'en 1658, il se trouvait en liberté et à la tête de ses affaires, sa production reprenant à cette époque une certaine importance. En 1662, Desprez refit connaissance avec la Bastille : il y était cette fois enfermé, sur un ordre de Le Tellier, du 15 juillet, « pour vente et distribution d'imprimés jansénistes contre la signature du formulaire » ; il n'en sortit que près d'un an plus tard, sur ordre du même Le Tellier, du 20 juin 1663 l. Sans compter le préjudice que portaient à ses affaires de librairie ces fréquentes arrestations, de bons parents profitaient de ses absences forcées pour détourner à leur profit les parts d'héritages sur lesquelles Desprez avait le droit de compter ; aussi, dès qu'il fut définitivement libéré, eut-il à engager une désagréable procédure contre un marchand de vins qui, après s'être fait attribuer par son contrat de mariage tous les biens d'Anne Le Proux, propre tante
l'accusoient de grande intelligence. Que le nommé Langlois avoit tout descouvert et que le seul moyen pour éviter la mort et la honte estoit de souscrire à tout ce qui luy seroit demandé. Le Lieutenant Civil se transporte au Chasteau de la Bastille, interroge l'appelant par sept journées, chaque fois à plusieurs reprises et souvent sur mesmes faits et en plusieurs espaces de temps pour tascher à le confondre et le faire varier : cette procédure est continuée pendant trois mois l'appelant tousjours réduit au cachot sans qu'on ait entenduaucun tesmoin contre luy; enfin le 23 septembre on luy confronte le nommé Langlois, imprimeur, prisonnier comme luy au Chasteau de la Bastille, sur l'interrogatoire par luy preste, dans lequel il n'y a aucune charge contre l'appelant... Par cette confrontation et 2000 articles de demandes qui luy ont esté faites en tous ses interrogatoires, l'appelant a reconnu qu'il n'est accusé d'autre chose que d'avoir fait imprimer sur des copies imprimées quelques discours sur les matières de la Grâce et de la Moralle Chrestienne qui se traitent dans les escolles et qui sont en forme de Factums permis à tous les imprimeurs. Langlois demeure d'accord qu'il a monstre à Ballard, syndic, ce que le nommé S. Gilles luy a donné à imprimer sur des manuscrits dont Ballard avoit eu connoissance, ce qui est si véritable, que le nommé Hébert commis pour la visite des imprimeries sous Ballard syndic, entrant dans sa maison luy auroit souvent dit: Je ne deignerois voir ce que vous faites, parce que nostre bourgeois le sçait bien. Comme aussi que ledit S. Gilles envoyoit des exemplaires à Ballard de ce que Langlois imprimoit pour luy, et l'appelant n'a pas desnié avoir fait imprimer à Rouen parle nommé DuMesnil sur des coppies imprimées quelques Lettres Apologétiques. »
— Bref. Bien que plus coupables que lui, ajoute Desprez, Langlois avait été relâché et Du Mesnil continuait d'imprimer à Rouen ; il concluait donc à l'annulation de toutes les procédures faites par le Lieutenant civil « contre l'appelant (c'était lui), jeune homme contre lequel il n'y avoit jamais eu de plainte, lequel après beaucoup de travail commençoit l'establissement de sa fortune et sur le point de contracter mariage sortable, mais advantageux à sa position.» (Requête imprimée. S. I. n. t. n.d. In-f placard, B.N., Recueil Thoisy,38, f0274.»
— ( 1 ) Cf. Funck-Brentano, Les Lettres de cachet à Paris, p. 22.
de Desprez, en avait fait donation à sa seconde femme, devenue sa veuve *.
Dix années de calme, pendant lesquelles Desprez put recueillir les heureux fruits de la paix et du travail, succédèrent aux jours agités qui avaient marqué les débuts de son établissement ; il en profita pour étendre ses affaires de la façon la plus brillante. A cette époque, il entreprenait ces nombreuses éditions de traductions des textes sacrés, qui, tout en donnant à sa librairie un relief exceptionnel, assuraient la vulgarisation des Saints Evangiles et lui eussent permis de s'écrier" déjà, comme son petit-fils : Sine sitmpin ponam Evangeîiutn. Dans cet intervalle de temps aussi, il fit l'acquisition du fonds de Charles Savreux, consistant principalement en livres de piété et il alla momentanément s'installer, peut-être sans abandonner sa maison de la rue Saint-Jacques, dans la boutique de ce célèbre libraire, « vis-à-vis le pied de la Tour, ou sous la Tour de Nostre Dame, du costé de l'Archevêché, aux trois Vertus. » En 1676, dans tous les cas, il ne semble pas qu'il ait eu d'autre domicile, puisque c'est là seulement que se présentaient les huissiers pour exécuter contre lui les ordres de Nicolas Colbert, évêque d'Auxerre et garde de la Bibliothèque de Sa Majesté. Desprez n'était pas un scrupuleux observateur des règles du dépôt légal et depuis de nombreuses années, il s'était obstinément refusé à remettre au garde de la Bibliothèque Royale les exemplaires dûs d'une certaine quantité d'ouvrages qu'il avait publiés.
Le 13 février 1676, en vertu d'un arrêt du Conseil d'Etat du 17 mai 1672 2, l'huissier Nicolas Guyot venait lui faire sommation de déposer les ouvrages que désignait ainsi le garde de la Bibliothèque du Roi : « Explication des mistères et l'office de l'Eglise. — Lettres de M. Pascal. — Traité de la mort par M. Duverger. — De l'équilibre des liqueurs (sic) par M. Pascal. — De la passion de N.-S. — Philosophia vulgarim (sic) à D. Gironnet. — La vie du bon Henry Me Cordonnier. — Considérations sur la comédie par le Sr Arnoullet. — Examen des devoirs de tous les états et conditions par le
(1) Factum Povr Guillaume Desprez Marchand Libraire Bourgeois de Paris & consors, intimez & appellants. Contre Anne Filliole, vefue de Jean du Faumin Marchand de vins à Paris, donnataire de tous ses biens par contract de mariage, appelante de la sentence rendue au Chastelet le 20 Iuin i665 & intimée. (S. 1. n. t. n. d. In-4, 47 p. ch. B NT., Ms. fr. 22.067, pièce 126, foliotée 23o-2 3 3.) — (2) Imprimé sous ce titre : Extrait du Conseil d'Estat. (S. 1. n. t. n. d. In-4, 3 p. ch. B. N., Imp., F. 23.636, pièce 569 ; Mss. f. fr. 22.076, pièce 19.)
204 GEORGES LEPREUX
S1' Germain. — Discours sur les pensées de M. Pascal. — Véritez chrétiennes par Pierre de Bony. — Oraison funèbre de Madame la princesse de Conty, par M. d'Autun. — Règles chrétiennes pour le mariage. — Discours sur les preuves des livres de Moyse. — Isaye traduit par M. de Sacy. — Les deux premiers livres des Royspar le même. — Considérations chrétiennes sur la mort par Saint-Cirant. — La vie de M. Pascal. — La fausseté des vertus humaines par le Sr Esprit. — L'Impiété de la morale des Calvinistes par le Sr Thomas. — Le système du monde par Gadrois. — Devoirs envers les enfants. — La Logique ou cas de pensée. » Desprez ne bougea paset six mois après, Louis Paupardin, sergent à verge, pénétrait7'le 7 août 1676, dans le logis du libraire et procédait seul, les voisins ayant refusé d'être témoins, à la saisie de (( 250 volumes in-folio, reliez en veau, 200 autres volumes in-quarto, aussi reliez en veau, 150 autres volumes in-octavo, deux comptoirs en bois de chesne fermant à clef, lesquels objets saisis ont été baillez et laissez à la garde de Louis Thieriet, bourgeois de Paris, demeurant au Parvis Nostre Dame 4 ». Aucun document ne m'a renseigné sur les suitesde cette exécution forcée, mais il résulte d'autres pièces que si Desprez ne se soumettait pas facilement aux effets passifs de ses privilèges, il savait en revanche en faire valoir avec énergie les avantages actifs.
En 1672, par exemple, précisément au sujet de l'un des ouvrages, compris dans la liste ci-dessus et par conséquent non déposé au mépris de son privilège 2, il avait poursuivi pour contrefaçon Antoine Jullieron, imprimeur à Lyon. Après avoir fait saisir chez lui un grand nombre d'exemplaires incriminés, il l'avait appelé devant le Conseil privé qui, par un arrêt du 25 janvier 1673, ava| ordonné queles livres contrefaits seraient apportés au greffe, « pour en jugeant l'instance, y avoir tel égard que de droit3 », et par un second arrêt du 4 septembre suivant, avait déclaré bonne et valable la saisie opérée à la requête de Desprez, et par suite, avait ordonné
(t) B. N., Ms. fr. 22076, pièce 20, folios 34 a 3~j . — (2) Considérations chrétiennes sur la mort. Desprez les réédita en 1675, en vertu d'un nouveau privilège du 12 mai 1673: Considérations chrétiennes sur la mort. Revues & augmentées de plusieurs Titres très-utiles pour l'intelligence de ces Considérations, Et d'une préparation très-Chrétienne pour se disposer tous les ans à la Mort. Seconde édition. [Tête de mort posés sur un livre ouvert.] A Paris, chez Guillaume Desprez, au pied de la Tour de Nostre-Dame, du costé de l'Archevesché M.DCLXXV. (In-12. 482 p. SU. B.N., D. 20687.) - (3) A. N., V6 6o3.
la confiscation des exemplaires contrefaits et condamné Jullieron en 400 livres de dommages-intérêts et aux dépens l.
Vers 1679, Desprez était revenu s'installer dans la rue Saint- Jacques - et, à son ancienne enseigne de Saint-Prosper, il avait ajouté celle des Trois Vertus, à laquelle, lui et ses descendants ont donné, pendant plus d'un siècle, une renommée qui a fait pâlir l'illustration que Charles Savreux lui avait procurée. Nécessairement entraîné par ses affaires si considérables à des conflits de diverses natures avec ses rivaux, Desprez, on peut le dire, ne passa plus une année de sa vie, sans avoir au Conseil d'Etat une ou deux affaires pendantes et il faut bien que j'en rende un compte sommaire, tout au moins en ce qui concerne les principales. J'élimine en effet tout ce qui a trait aux instances de contrefaçons poursuivies contre les imprimeurs et libraires de Lyon (Jean Cène, Claude Bachelu, César Chapuis, Plaignard, Rey, Boudet, Briasson, etc), de Bordeaux (Simon Boé), de Toulouse (Dominique Desclassan et ses associés Dupuy et Colomiés), de Reims (François Godard), dont il sera amplement question dans les notices de ces divers typographes ou dans les avant-propos consacrés aux villes de Lyon et de Toulouse. Je me contente de noter ici, pour mémoire, la bibliographie des pièces imprimées auxquelles ces procédures ont donné le jour 3 et de reproduire dans les Documenta 4 le dispositif de l'arrêt qui mit fin à l'instance poursuivie contre F. Godard au sujet d'une contrefaçon de la traduction de la Bible de Lemaistre de Sacy, imprimée à Liège par Jean -François Broncart et introduite dans
(1) A. N., V6 608. — (2) Du Culte des Saints et principalement de la trèssainte Vierge Marie Par l'Illustrissime & Reverendissime Evesque de Castorie [Jean de NéercasselJ Vicaire Apostolique dans les Etats des Provinces-Unies. De la traduction de M. L. R. A. D. H. [Le Roy, abbé de Haute-Eontaine.j — (Marque N° 2.) — A Paris, chez Guillaume Desprez, rue S. -Jacques, à S.-Prosper, & aux trois Vertus, au dessus des Maturins, M.DC.LXXIX (In. -8. 661 p. ch. SU. B.N., D. 12965.) — (3; A. /Mémoire Pour Guillaume Desprez, Elie Josset, & Antoine Dezallier, Marchands Libraires à Paris, Demandeurs. Contre Jean Certe, Claude Bachelu, les nommez Plaignard, Rey et Boudet ; & Antoine Briasson, tous Marchands Libraires à Lion, Défendeurs. Et encore contre Dominique Desclassan, Dupuy & leurs Associez, Imprimeurs & Libraires à Toulouze; aussi Défendeurs. (S- 1. n. t. n. d. In-f°. 1 1 p. ch. B. N., Imp., F» Fm. 4.728; Mss., f. T. 22074, pièce 82.) — B. /Mémoire, Pour servir au procès qui est à juger entre Guillaume Desprez, Imprimeur et Libraire ordinaire du Roy : Et François Godard, Libraire à Reims ; Christophe Ballard, Imprimeur à Paris ; & autres. (S. 1. n. t. n. d. In-fo 14 p. ch. B. N., Imp, F"Fm. 4.723 ; Mss, f. fr. 22071, pièces
199 et 212. — C. /Observations Pour Guillaume Desprez Contre François Godart.
S. I. n. t. n. d. In. 4. 3 p. ch. B.N., Ms. IV. 22.074, pièce 94.) — (4) N° 248.
20Ô GEORGES LEPREUX
Paris par une veuve Crochet, son fils, l'abbé Crochet et un certain abbé Le Roy, au moyen d'expédients qui font rêver aux exploits des chevaliers d'industrie ou des suppôts du crime.
La traduction de la Bible de Lemaistre de Sacy jouissait d'ailleurs d'un tel crédit, qu'elle était couramment empruntée par tous les auteurs ou libraires ayant un ouvrage d'exégèse à publier. C'est encore elle qui fit les frais du plus gros procès de contrefaçon que Desprez ait eu à soutenir et dans lequel il avait pour adversaires les libraires-imprimeurs de Paris, André Pralard et Lambert Roulland1 ; il résulte des écritures échangées entre les parties que Desprez avait acquis, pour une somme de 33.000 livres, « de M. Issaiy, ancien avocat au Parlement, en qualité d'exécuteur testamentaire et de légataire universel de feu M. de Sacy », les privilèges que ce dernier avait obtenus pour l'impression de sa traduction de la Bible et que ses adversaires l'avaient tout simplement reproduite dans une Traduction nouvelle du texte de la Bible, avec des notes tirées de S-Jerosme, par M. de Martiçnac §.
Enfin, l'on trouvera encore dans la notice de Pierre Le Petit quelques notes relatives à une instance dans laquelle Guillaume Desprez remporta la palme du vainqueur.
Les marques employées par cet imprimeur varient suivantl'époque de son exercice; pendant la première période, on voit surtout figurer sur ses éditions des vignettes que P. Delalain décrit ainsi : « Une croix saisie par deux anges, ou une sphère armillaire '- » ; après l'acquisition du fonds de Savreux, il adopta (M. n" 2) la marque de ce dernier, c'est-à-dire une médaille dont l'effigie représente une femme figurant la Foi, tenant une ancre (l'Espérance) et un cœur
(1) Voici la Bibliographie des pièces relatives à cette affaire: A. /Au Roy et à nosseigneurs de son Conseil. (Requêtes pour Roulland et Pralard). S. 1. n. t. n. d. (i685) In-4. 3 p. ch. chacune. B.N., Inv. F. 21.262, pièces 93 et 94) — B./ Mémoire Pour Guillaume Desprez, Libraire de Paris. Contre l'entreprise d'Andri Pralard & Lambert Roulland, Libraires de la même Ville. (S. 1. n. t. n. d. In. -4 3 p. ch. B N., Imp. 40 Fm 9724; Mss, f. fr. 22074, pièce 5o.) — C./Au Roy et à nosseigneurs de son Conseil. (Requête pour Pralard et Roulland). S.l. n. t. n.dj I11-4. 4 p. ch. B.N., Ms. fr. 22.071, pièce 180.) — D. /Second Mémoire, Pour Guillaume Desprez, Libraire de Paris. Contre... (S. 1. n. t. n. d. In-4. 3 p. ch. B.N., 40 Fm 9.723 bis.) — E. /Réponse, Pour Lambert Roulland & André Pralard Libraires. Contre les rêveries et les suppositions du Mémoire de Guillaume Desprez aussi libraire. (S. 1. n. t. n. d.. In-f° 3 p. ch. B.N., Imp. f° Fm 14761; Mss., f. fr. 22.071, pièce 179) — (2) Pour les détails de ce procès, voir dans le T. III de la présente série les notices Pralard et Roulland.— (3)Cat. cité, 2° Ed., p. 32.
GALLIA TYrOGRAPMICA 207
enflammé (la Charité) : ce sont les trois Vertus théologales, accompagnées de la devise Ardet amans spe nixa fides et surmontées d'une Gloire au milieu de laquelle on lit le nom de Jehovah en hébreu. Pour les ouvrages de petit format, Desprez employa plus généralement en tout temps ses initiales entrelacées.
DESPREz(Guillaume II) Imprimeur etlibraire (1708-1743), Imprimeur ordinaire du Roi (1699-1743).
Rue Saint-Jacques, a Saint-Prosper et aux trois Vertus.
Fils du précédent etde Catherine Mangeant, Guillaume IIDesprez naquità Paris vers 1680 : il fut reçu maître es arts le 20 octobre 1699 lct ayantatteintràgede2 5 ans environ, il fut admis dans la Communauté, le 22 novembre 1706, en qualité de libraire, le jour môme où son père s y faisait recevoir imprimeur -. Depuis le 10 novembre 1699, en vertu de lettres patentes données à Versailles :{, il était survivancier de ce dernier, dans sa charge d'imprimeur du roi et il y fut titularisé en 1708, sans aucune formalité, aussitôt après le décès de son père. Il obtint à la même époque la situation d'imprimeur dans la Communauté, en vertu d'un arrêt du Parlement du 3 mars 1704, confirmé par arrêt du Conseil privé du 13 décembre 1706, et d'une ordonnance du lieutenant général de police, et sa réception eut lieu le 5 juillet 1708 '' . Six années plus tard, pour faire face aux grands travaux qu'il avait entrepris, Guillaume II Desprez acheta les cinq presses qui garnissaient l'atelier de feu Frédéric Léonard, et se trouvant trop à l'étroit dans le local de la rue Saint-Jacques, il obtint l'autorisation, par arrêt du Conseil du 27 août 17:4^6 conserver, indépendamment du sien, l'ouvroir même des Léonard dans la rue des Sept Voies.
Parmi les beaux ouvrages exécutés par Guillaume II, on peut citer notamment cette grande Bible latine et française G, qui reste l'un
(i)B. N., Ms. fr. 2i85G. t° 216. -(2) Ibid. -(3) A N., 0^3, f» 3Ô2 (Doc. N° 244). -(4)B. N.,Ms. fr. 2i856, f° 229 - (5) A. N, VG833 (Doc. N" 273). — (6) La Sainte Bible en latin et en françois, avec des notes littérales pour l'intelligence des endroits les plus difficiles : divisée en deux tomes. Avec un troisième tome, Contenant la Concorde des quatre Evangélistes ; les Livres Apocryphes, en Latin et en François ; & plusieurs autres pièces. Tome premier. [Grande marque des trois vertus dans un médaillon soutenu par trois anges et un évêque; en haut la devise Ardet...] A Paris, chez Guillaume Desprez, Imprimeur & Libraire ordinaire du Roi, et Jean Desessartz rue Saint Jacque, à Saint Prosper, et aux trois Vertus. MDGCXV. Avec Approbations & Privilège de sa Majesté. (3 vol. in-t'j.
208 GEORGES LEPREUX
des monuments typographiques les plus remarquables du xvme siècle et qui transmettra le nom de son auteur à toutes les générations, avec celui de son associé, le libraire Jean Desessanz. Ils eurent tous deux, comme Guillaume I Desprez, à défendre leur privilège dans la traduction de Lemaître de Sacy, contre diverses entreprises de la concurrence, mais le temps avait marché, les abus du privilège en matière de librairie commençaient à devenir tellement évidents qu'une réaction s'était produite : ils succombèrent dans la lutte mais plus encore du fait de l'habileté de leurs adversaires que du bon droit de ces derniers. Toute l'affaire en question se trouve détaillée dans les Mémoires signifiés par les parties l et dans deux arrêts du Conseil privé. Je me borne à transcrire in extenso, le premier de ces arrêts rendu à Fontainebleau le 15 octobre 1725 2 et à donner un extrait et le dispositif de celui du 30 janvier 1728 3, rendu à Paris, qui trancha définitivement au fond le différend.
I. « Du 15 octobre 1725 à Fontainebleau, N°5- Sur la requeste présentée au Roy en son Conseil par Guillaume Desprez et Jean Desessanz, libraires et imprimeurs en société à Paris, contenant que le 9 aoust 1693 feu Guillaume Desprez, père de l'un des supliants, obtint un privilège registre au Bureau de la Communauté des libraires, par lequel la permission luy fut accordée d'imprimer et vendre dans l'étendue du Royaume, pendant l'espace de trente années, la traduction de l'ancien et du nouveau Testament, d'isaac Le Maître de Sacy, avec des explications du même auteur tirées des Saints Pères et des auteurs ecclésiastiques, même d'en imprimer le texte françois avec des explications ou sans explications à son choix, avec deffenses à tous libraires et imprimeurs d'imprimer ou faire imprimer les ouvrages dudit Sacy, en tout ou en partie, ny
(1) A/ Mémoire Pour Pierre-François Emery, Claude-Marin Saugrain,& Pierre Alexandre Martin, Libraires à Paris, Deffendeurs. Contre Guillaume Desprez, & Jean Desessartz, aussi Libraires à Paris, Demandeurs. (A la fin :) De l'Imprimerie de P. Emery. (In-f° 8 p. ch. B.N., f° Fm. 5624.) -— B. /Mémoire signifié servant de Réponses aux Requêtes d'Emeri & Consorts des 27 février 1726 & i5 du même mois de la présente année 1727. Et en tant que besoin seroit de Contredits contre la Production de dom Guillemin du iô juillet 1726. Pour Guillaume Desprez, & Jean Desessartz, Libraires & Imprimeurs à Paris, Demandeurs ; Contre François Emeri, Claude-Martin Saugrain, & Pierre Alexandre Martin, Libraires de la même Ville, Défendeurs ; Et encore contre Dom Guillemin, Prêtre, Religieux Bénédictin de la Congrégation de saint Vannes, Intervenant. (A la fin ;) De L'imprimerie de Guillaume Desprez, Imprimeur du Roi. (S. d. In-f°. 20 p. ch. B. N., Ms.fr. 22072, pièce 69, f°s 296-305.)— (2) Arch. nat., VG872. — (3) Arch. nat., Ve 882.
de faire aucuns extraits ou abrégez soit du texte françois soit des notes, sous quelque prétexte que ce soit, à peine de dix mil livres d'amende, de consfication des exemplaires et môme des presses qui auront servi à l'impression d'aucuns de ces ouvrages : lequel privilège a été renouvelle pour dix-huit ans en faveur de Guillaume Desprez fils, le 19 juin 1712, aux mêmes conditions et avec les mêmes prohibitions exprimées dans celuy accordé à son père et dont ledit Desprez fils a cédé la moitié audit Desessartz, qui de sa part en a encore obtenu la confirmation le 10 juillet 1722 pour vingt ans, aux mêmes conditions des précédents ; que cependant au préjudice de ces mêmes privilèges et contre la disposition des règlements de la librairie, Pierre Emery a pris et imprimé à la teste du Commentaire littéral de l'ancien et du nouveau Testament du Père Calmet, le texte de la version du Sieur de Sacy appartenant aux suplians, comme il l'a reconnu conjointement avec le Père Calmet, par acte passé devant Doyen et son confrère, notaires au Châtelet, le 5 octobre 1712 et 13 mars 17 14 et dont le dernier a été signiffié à la requeste des supliants le 19 juin 17 19 à Pierre- François Emery, son fils, à Saugrain l'aîné et à Pierre Martin, ses associez, qui ont pris le fond dudit Emery père, au préjudice desquels actes et au mépris des règlemens de la Communauté des libraires et des prohibitions contenues dans les privilèges accordez aux supliants par Sa Majesté, Emery et ses associez par une mauvaise foy reprehensible n'ont pas laissé de prendre et d'employer le texte françois de l'ancien et du nouveau Testament du sieur de Sacy, dont le Père Camel (sic) s'étoit servy dans son ouvrage, comme il l'a reconnu dans le dernier des actes susdatés et de l'imprimer à la teste d'un Commentaire littéral abrégé des mêmes Testamens, composé par le Père Guillemin, Religieux Bénédictin de la Congrégation de Saint-Vane et de Saint-Hydulphe, et cela à la faveur des termes captieux qu'ils ont eu le soin de faire insérer dans un privilège qu'ils ont surpris de Sa Majesté le 20 novembre 1721 et dans lequel ils ont eu la modestie de suposer que le Père Guillemin avoit fait une nouvelle version de l'Ecriture, et en même temps de faire insérer dans ce privilège la faculté d'imprimer son ouvrage en entier ou séparément, afin de pouvoir faire imprimer dans la suitte la version du Sieur de Sacy seule sous le nom du Père Guiliemin, ce que les supliants ont un sensible intérest d'empêcher aussy bien que la continuation du Commentaire abrégé du Père Guillemin, avec la version du Père Calmet, qui est celle G. Lépreux. Gallia Typographica. P. I. 14
2IO GEORGES LEPREUX
du Sieur de Sacy, par ce que cela feroit tomber leur livre dont la copie leur a coûté cinquante mille livres et pour l'impression duquel ils ont fait des dépenses très considérables, en ayant fait pour l'utilité publique des éditions de différentes espèces et de différens prix pour donner à tout le monde la facilité d'en avoir, ce qui fait qu'ils ont une quantité immense d'exemplaires dudit texte qu'ils ont imprimé sur la foy des privilèges que Sa Majesté a bien voulu leur accorder et dont l'inexécution causeroit leur ruine. A ces causes.../ Le Roy en son Conseil, de l'avis de Monsieur le Garde des sceaux, avant faire droit sur la requeste, a ordonné et ordonne qu'elle sera communiquée auxdits Emery, Saugrain et Martin, imprimeurs-libraires à Paris, pour y fournir de réponses dans les délais du règlement, pour ce fait ou à faute de ce faire dans ledit temps, estre fait droit ainsi qu'il appartiendra. (Signé :) Henriau. Maboul. »
II. « Du 30 janvier 1728, à Paris. Entre Guillaume Desprez et Jean Des Essarts... Et François Emery, Claude-Marin Saugrain et Pierre-Alexandre Martin... Et entre dom Pierre Guillemin, Religieux bénédictin de la Congrégation de Saint-Vanne, receu partye intervenante en l'instance par l'ordonnance du Conseil du 6 may 1726 et demandeur aux fins de sa requeste du même jour, et lesdits Desprez, Des Essartz, Esmery (sic), Saugrin (sic) et Martin... Veu au Conseil... Requeste présentée au Conseil par lesdits Pierre-François Emery, Claude-Marin Saugrain, et Pierre- Alexandre Martin, libraires à Paris, servant de réponses à la requeste desdits Desprez et Des Essartz insérée en l'arrestdu Conseil du 15 octobre 1725, signiffié le 12 novembre suivant et tendante à ce qu'acte leur fut donné de la déclaration par eux faitte qu'ils n'entendent point en vertu de leur privilège imprimer le texte françois de l'ancien et du nouveau Testament du sieur de Sacy, séparément du Commentaire littéral abrégé du P. Guillemin, tant que ceux des sieurs Desprez et des Essarts subsisteront, et de ce qu'ils consentent même que les sieurs Desprez et des Essarts l'impriment avec les corrections que dom Calmet y a faittes dans l'édition qu'il en a donné à la teste de son Commentaire littéral dont lesdits Emery, Saugrain et Martin ont le privilège ; ce faisant déclarer lesdits sieurs Desprez et Des Essarts non recevables et mal fondez dans leur demande et les condamner aux dépens. — ... Copie collationnée par les nottaires à Paris le 22 mars 1726 d'une expédition d'un contract de vente des manuscrits dudit deffunt sieur de Sacy, passé
par le sieur Jean Issaly, tant comme exécuteur testamentaire du sieur de Sacy que comme subrogé aux droits de Charles Henry Arnault de Luzancy le 9 mars 1684 au sieur Guillaume Desprez, marchand libraire et imprimeur à Paris.../ Le Roy en son Conseil, de l'avis de Monsieur le Garde des sceaux, faisant droit sur l'instance, donne acte auxdits Emery, Saugrin et Martin de leurs déclarations qu'ils n'entendent point imprimer la version françoise de l'Ecriture Sainte séparément du Commentaire de dom Guillemain (sic), ny avec un commentaire moins ample et autrement qu'entrecoupée par les nottes ainsi et de la manière qu'elle se trouve dans les cinq livres de Moïse qui ont déjà paru en trois volumes in-8° ; 'en conséquence déboutte lesdits Deprés et des Essarts de leur demande en raport de privilège portée par leur requeste insérée en l'arrest du Conseil du 15 octobre 1725 et les condamne en la moitié des dépens tant envers lesdits Emery, Saugrain et Martin qu'envers ledit dom Guillemain, l'autre moitié compensée. (Signé :) Chauvelin, Maboul, Daguesseau, De Voyer d'Argenson. »
Il est inutile d'indiquer ici les autres impressions, d'ailleurs assez connues, de Guillaumell Desprez et dont on trouvera rénumération en partie dans la notice suivante ; il n'est pas nécessaire non plus de décrire les marques dont il fit usage, par ce que ce sont les mêmes que celles qu'employa son père ; je n'ai donc plus qu'à reproduire les informations données par Lottin, à savoir que Desprez démissionna de sa place d'imprimeur en 1743 et fut remplacé par son fils, qui suit, et qu'il mourut, sur la paroisse Saint- Benoît, le 31 octobre 1753.
Desprez (Guillaume-Nicolas), Imprimeur-Libraire (1743- 1790). Imprimeur ordinaire du Roi (1 740-1 790J et du Clergé (1747-
Rue Saint-Jacques, à Saint-Prosper et aux trois Vertus.
Troisième et dernier des Desprez, Guillaume-Nicolas naquit à Paris et y fut baptisé (paroisse S. Benoît) le 30 janvier 1713 l. Il était fils de Guillaume II, qui précède, et de Elisabeth Legras, et fut reçu, le 7 décembre 1741, en qualité de libraire, dans la Communauté, à laquelle il versa une somme de 600 livres, suivant
1 1 Arrêt du Parlement du 2 décembre 1740, reproduit plus bas.
212 GEORGES LEPKF.UX
l'usage alors établi1. Un an après, son père ayant manifesté l'intention de se retirer des affaires, Guillaume-Nicolas se mit en mesure de le remplacer : il présenta à cet effet requête à la Chancellerie et obtint, le 17 décembre 1742, un arrêt du Conseil privé qui l'autorisait à faire valoir ses titres et capacités 2. Dès que ces formalités eurent été remplies, Desprez fils revint devant le Conseil et un nouvel arrêt, du 25 septembre 1743, ordonna sa réception en l'une des trente-six places d'imprimeur à Paris, vacante par la démission de son père 3. Reçu en la Chambre Syndicale le 10 décembre suivant 4, il prit aussitôt la conduite de l'établissement de la rue Saint-Jacques, avec le titre d'imprimeur du roi, qu'il avait obtenu, sur la démission de son père, par lettres de provision du 25 août 1740. Il s'était fait recevoir dans cette charge par le Parlement, le 2 décembre suivant 5.
Les notes de police sont rarement aimables, c'est là leur moindre défaut; celle qui concerne cet imprimeur est particulièrement acerbe : « 11 est, dit-elle, fils de libraire et a épousé une Cavelier et est
(1) B. N , Ms. fr. 2 1.858, f° 1 1 Ve. — (2) A. N., V6 q35 (Doc. n° 3oo.)-(3) A. N., V6 g38 (Doc. n» 3o3).— (4) B. N., Ms. fr. 2 1.858, f°"38 Ve. — (5) «Du Vendredy 2 décembre 1740. Ce jour, la Cour après avoir vu l'information faite d'office à la requête du Procureur général du Roy, le vingt huit novembre mil sept cent quarante, de l'ordonnance d'icelle, par le conseiller à ce commis, des vie, mœurs, conversation, religion catholique, apostolique et romaine et fidélité au service du Roy de Guillaume-Nicolas Després, pourvu de l'état et charge d'imprimeur libraire ordinaire du Roy, de laquelle Guillaume Després, son père, se seroit démis en sa faveur à condition de survivance, — les lettres de provision dudit état et charge données à Versailles le vingt-cinq août mil sept cent quarante, signées Louis, et sur le reply, par le Roy, Phelypeaux et scellées du grand sceau de cire jaune, — l'extrait baptistaire dudit Després fils du trente janvier mil sept cent treize, délivré par le sieur Aimy, prestre dépositaire des registres de baptême de l'église paroissialle deSaint-Benoist de cette ville de Paris,— un acte passé par devant Renard et son confrère, notaires au Châtelet, le vingi quatre novembre mil sept cent quarante, par lequel appert ledit Guillaume Després père s'estre démis dudit état et charge en faveur dudit Guillaume Nicolas Després, son fils, à condition de survivance et autres pièces, ensemble la requête présentée à la Cour par ledit Després fils afin d'être reçu audit office, — conclusions du Procureur général du Roy, ouy le rapport de M0 Philbert Lorenchet, conseiller, — la matière mise en délibération./ A arrêté et ordonné que ledit Guillaume-Nicolas Després sera reçu en l'état et charge d'imprimeur et libraire ordinaire du Roy, à condition de survivance, en prestant le serment en tel cas requis et accoutumé et pour prester ledit serment le renvoyé par devant le conseiller rapporteur du présent arrêt. — Et le même jour, ledit Després a fait le serment de bien et fidellement exercer ledit estât et juré fidélité au Roy, par devant Me Philbert Lorenchet, conseiller. » (A.N, XIA 8468, f° 201. — B.N., Ms. fr. n. a. 8ig5, f» 3o5 V°.)
GALLIA TYPOGRAPHICA 2l3
associé avec Cavelier l. Il est fort riche, il imprime beaucoup de livres de dévotion et est imprimeur du Clergé. Il est assez véreux. Le 2 juin 1749, il a imprimé et vendu un écrit intitulé Illusion faite au public par la fausse description que M. de Montgeron a fait de l'état présent des convulsionnaires. Le 15 octobre 1750, malgré la défense expresse de vendre des extraits des procès-verbaux du Clergé, il en a répandu dans le public et en a donné à la Foliot 2 six exemplaires pour vendre et qu'il luy a laissé à 24 livres pièce au lieu de 4 livres qu'il les vendoit auparavant, et pour mieux cacher son jeu, il avoit écrit à M. Maboul qu'on l'avoit assuré qu'on réimprimoit une deuxième édition et qu'au cas qu'elle paroisse, qu'on ne lui impute aucun mal, et cela pour cacher son jeu ; M. Maboul a envoyé cette lettre à M. le Controlleur, qui l'a renvoyé à M. Berryer, qui me l'a communiquée et c'est sur cela que j'ai fait des découvertes 3. »
Il est probable que ces lignes sont de l'inspecteur Joseph d'Hémery : elles prêtent à Desprez une duplicité qui me paraît peu en rapport avec son caractère ; dans tous les cas, elles sont tout à fait en opposition avec les termes élogieux de la délibération, en vertu de laquelle l'assemblée du Clergé lui confia, en 1747, la charge de son imprimeur. Le procès-verbal de la séance s'exprime en effet ainsi : « M. l'Abbé de Nicolay, agentdu clergé, a exposé à la Compagnie que la situation des affaires du sieur Simon, imprimeur4, ne luy permettant pas de rendre ses services au Clergé avec l'assiduité qu'exige l'importance des affaires qui luy sont confiées, il croioit qu'il étoit delà sagesse de la Compagnie de choisir une personne intelligente et sur laquelle on pût entièrement compterpour remplir cette place, Sur quoy, Mgr l'Archevêque de Tours a dit qu'en effet il étoit très important pour le clergé d'avoir pour imprimeur un homme exact, laborieux et de confiance, que la probité et les talents du sieur Desprez lui étoient connus et qu'il estimoit que personne ne pourroit mieux remplir cette place à la satisfaction du clergé que le sieur Desprez si la compagnie l'agréoit. La proposition de Mgr l'Archevêque de Tours ayant été mise en délibération, le sieur Desprez a été nommé d'une voix unanime pour être seul imprimeur du clergé 5. »
(1) Ce doit être une erreur : d'après Lottin (t. it, p. 5i), il avait épousé Henriette-Elisabeth Pannelier. — (2) Revendeuse et colporteuse. — (3) B. N., Ms. t'r. 22.107, P '4- — (4) Pierre Guillaume Simon, imprimeur libraire. Voy. sa notice dans le t. 111 de la présente série. — (5)B. N., Ms. fr. 22.078, pièce n5.
214 GEORGES LEPREUX
La bonne opinion du clergé était partagée par les collègues de G.-N. Desprez, qui le nommèrent adjoint au syndic le 13 juillet 1753 l. On ne comprendrait pas au surplus qu'un typographe aussi occupé, et dont les affaires ont été particulièrement brillantes, se fut amusé au petit jeu dangereux signalé par la police. Ce racontar ne mérite aucun crédit et je passe.
Non content de débiter et de renouveler les ouvrages qu'il avait trouvés dans le fonds paternel, G.-N. Desprez entreprit la publication d'oeuvres remarquables et dignes d'éloges ; il convient de citer parmi elles Y Art de vérifier les dates, la Description de V Hôtel royal des Invalides, splendide édition ornée de 108 belles planches, le Nouveau traité de diplomatique des Bénédictins, Y Histoire des variations des églises protestantes, etc.Pourfaire face aux avances de fonds que nécessitaient d'aussi dispendieuses entreprises, ou tout au moins pour les compenser, l'imprimeur du Roi et du Clergé sollicitaet obtint de nouveaux privilèges à long terme pour la réimpression d'ouvrages de tout repos et de vente courante, tels que la Bible française et latine de Lemaître de Sacy, les Pensées de Pascal sur la religion, les Vies des Saints, la traduction de l'Imitation de Jésus-Christ de De Beuil. Mais tout cela, on le présume bien, ne se fit pas sans accrocs judiciaires et Desprez eut notamment à revendiquer ce qu'il croyait être son droit, au sujet du dernier des livres que je viens de citer, contre un habile imprimeur-libraire de Lyon, Jean-Marie Barret2, qui avait également obtenu le privilège d'éditer cet ouvrage et qui, en fin de compte, gagna son procès 3.
Desprez fut aussi victime d'une désagréable mésaventure au sujet d'un Manuel du Naturaliste qu'il avait imprimé, mais dont le débit avait été confié par les auteurs au libraire Jean-Pierre Costard. Celui-ci n'ayant pas tenu ses engagements vis-à-vis d'eux, une décision de justice l'avait condamné à leur restituer tous les exemplaires au nombre de plus de 1600, dont il avait dû se reconnaître comptable. Desprez fut désigné pour être le dépositaire de ce solde d'édition et Costard fit porter dans ses magasins, sans qu'il en pût faire la vérification immédiate, vingt trois paquets contenant ou censés contenir chacun 75 exemplaires en feuilles de l'ouvrage. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque, quelques jours après, ouvrant les
(1) Lottin, II, p. 5i. — (2) Voir pour plus de détail la notice de cet imprimeur dans la Gallia typogr., t. IX (premier du Lyonnais). — (3) B. N., Ms. fr. 22073, pièce 67. (Copie non datée de l'arrêt définitif).
GALLIA TYPOGRAPHICA 2 I 5
paquets, Desprez s'aperçut que Costardy avait substitué, en nombre considérable, deuxautres productions « absolument inconnues et de nulle valeur », soit 559 exemplaires d'un Manuel du jeune chirurgien et 567 exemplaires d'une Théorie de la pharmacie chirurgicale î Naturellement on plaida, Costard dénia sa fraude « d'autant plus repréhensible qu'elle étoit réfléchie et combinée », on publia des mémoires1, mais il est fort à craindre que l'imprudence de l'imprimeur du roi lui ait coûté cher. Je n'ai pas pu mettre la main sur la solution du litige.
Dans un tout autre ordre d'idées on pourrait encore présenter Desprez comme le chef de cette Académie Billardine, à laquelle Arthur Dinaux n'a consacré que quelques lignes dans son curieux recueil des Sociétés Badines2: je n'ai malheureusement pas le loisir d'en dire plus long que ce savant auteur et je renvoie ceux que pourrait tenter le sujet aux cinq pièces originales que possède sur l'Académie Billardine la Bibliothèque Nationale 3.
J'arrive à présent au terme de la carrière du dernier des Desprez. Vers la fin de l'année 1789, il présentait une requête à la Chancellerie dans laquelle il exposait que son grand âge ne lui permettait plus « de se livrer aux détails de son art avec toute la surveillance nécessaire pour maintenir son imprimerie dans le degré de perfection où il l'a portée ; que sa situation de fortune exigeant cependant qu'il continue son état et n'ayant point d'enfant qui puisse l'aider, il supplioit sa Majesté de lui donner pour adjoint et survivancier le sieur Méquignon l'aîné 4, libraire, dont l'honnêteté et la capacité sont parfaitement reconnues. » Par un arrêt du Conseil privé du 5 octobre 1789 •', le vieil imprimeur obtint la faveur qu'il sollicitait, mais il est probable qu'il n'y survécut pas longtemps. Son nom ne figure pas auprès de celui de Méquignon dans les notes qu'a fournies P. Delalainsur ce dernier, dans son recueil sur l'imprimerie de Paris de 1789 à 1813 G.
(1) Mémoire Pour le Sieur Desprez, Imprimeur du Roi & du clergé de France contre le sieur J. P. Costard, Libraire à Paris. (A la lin.) De l'imprimerie de G. Desprez Imprimeur du roi, rue Saint-Jacques; 1776. (In-4, 16 p. ch. B. N., Ms. fr. 22.070, pièce 49). — (2) Les Sociétés badines, bachiques, littéraires et chantantes (Paris; 1867. In-8.) t. I. — (3) Ms. fr. 22.109, f° 70-76.— (4) Nicolas- Toussaint Méquignon. Voy. sa notice dans le t. III de la présente série. — [5 A N. V6 1 145 (Doc. ir 43). — (6) L'imprimerie et la librairie à Paris de 1789 à 18 1 3 (Paris, s. d. In-8.) p. 147.
214 GEORGES LEPREUX
La bonne opinion du clergé était partagée par les collègues de G.-N. Desprez, qui le nommèrent adjoint au syndic le 13 juillet 1753 4. On ne comprendrait pas au surplus qu'un typographe aussi occupé, et dont les affaires ont été particulièrement brillantes, se fut amusé au petit jeu dangereux signalé par la police. Ce racontar ne mérite aucun crédit et je passe.
Non content de débiter et de renouveler les ouvrages qu'il avait trouvés dans le fonds paternel, G.-N. Desprez entreprit la publication d'œuvres remarquables et dignes d'éloges ; il convient de citer parmi elles Y Art de vérifier les dates, h Description de V Hôtel royal des Invalides, splendide édition ornée de 108 belles planches, le Nouveau traité de diplomatique des Bénédictins, Y Histoire des variations des églises protestantes, etc.Pourfaire face aux avances de fonds que nécessitaient d'aussi dispendieuses entreprises, ou tout au moins pour les compenser, l'imprimeur du Roi et du Clergé sollicitaet obtint de nouveaux privilèges à long terme pour la réimpression d'ouvrages de tout repos et de vente courante, tels que la Bible française et latine de Lemaître de Sacy, les Pensées de Pascal sur la religion, les Vies des Saints, la traduction de l'Imitation de Jésus-Christ de De Beuil. Mais tout cela, on le présume bien, ne se fit pas sans accrocs judiciaires et Desprez eut notamment à revendiquer ce qu'il croyait être son droit, au sujet du dernier des livres que je viens de citer, contre un habile imprimeur-libraire de Lyon, Jean-Marie Barret"2, qui avait également obtenu le privilège d'éditer cet ouvrage et qui, en fin de compte, gagna son procès 3.
Desprez fut aussi victime d'une désagréable mésaventure au sujet d'un Manuel du Naturaliste qu'il avait imprimé, mais dont le débit avait été confié par les auteurs au libraire Jean-Pierre Costard. Celui-ci n'ayant pas tenu ses engagements vis-à-vis d'eux, une décision de justice l'avait condamné à leur restituer tous les exemplaires au nombre de plus de 1600, dont il avait dû se reconnaître comptable. Desprez fut désigné pour être le dépositaire de ce solde d'édition et Costard fit porter dans ses magasins, sans qu'il en pût faire la vérification immédiate, vingt trois paquets contenant ou censés contenir chacun 75 exemplaires en feuilles de l'ouvrage. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque, quelques jours après, ouvrant les
(1) Lottin, II, p. 5 1 . — (2) Voir pour plus de détail la notice de cet imprimeur dans la Gallia typogr., t. IX (premier du Lyonnais). — (3) B. N., Ms. fr. 22073, pièce 67. (Copie non datée de l'arrêt définitif).
paquets, Desprez s'aperçut que Costardy avait substitué, en nombre considérable, deux autres productions « absolument inconnues et de nulle valeur », soit 559 exemplaires d'un Manuel du jeune chirurgien et 567 exemplaires d'une Théoriede la pharmacie chirurgicale ! Naturellement on plaida, Costard dénia sa fraude « d'autant plus repréhensible qu'elle étoit réfléchie et combinée », on publia des mémoires *, mais il est fort à craindre que l'imprudence de l'imprimeur du roi lui ait coûté cher. Je n'ai pas pu mettre la main sur la solution du litige.
Dans un tout autre ordre d'idées on pourrait encore présenter Desprez comme le chef de cette Académie Billardine, à laquelle Arthur Dinaux n'a consacré que quelques lignes dans son curieux recueil des Sociétés Badines2: je n'ai malheureusement pas le loisir d'en dire plus long que ce savant auteur et je renvoie ceux que pourrait tenter le sujet aux cinq pièces originales que possède sur l'Académie Billardine la Bibliothèque Nationale 3.
J'arrive à présent au terme de la carrière du dernier des Desprez. Vers la fin de l'année 1789, il présentait une requête à la Chancellerie dans laquelle il exposait que son grand âge ne lui permettait plus « de se livrer aux détails de son art avec toute la surveillance nécessaire pour maintenir son imprimerie dans le degré de perfection où il l'a portée ; que sa situation de fortune exigeant cependant qu'il continue son état et n'ayant point d'enfant qui puisse l'aider, il supplioit sa Majesté de lui donner pour adjoint et survivancier le sieur Méquignon l'aîné 4, libraire, dont l'honnêteté et la capacité sont parfaitement reconnues. » Par un arrêt du Conseil privé du 5 octobre 1789 5, le vieil imprimeur obtint la faveur qu'il sollicitait, mais il est probable qu'il n'y survécut pas longtemps. Son nom ne figure pas auprès de celui de Méquignon dans les notes qu'a fournies P. Delalainsur ce dernier, dans son recueil sur l'imprimerie de Paris de 1789 à 1813 6.
(1) Mémoire Pour le Sieur Desprez, Imprimeur du Roi & du clergé de France contre le sieur J. P. Costard, Libraire à Paris. (A la fin.) De l'imprimerie de G. Desprez Imprimeur du roi, rue Saint-Jacques ; 1776. (In-4, 16 p. ch. B. N., Ms. fr. 22.070, pièce 49). — (2) Les Sociétés badines, bachiques, littéraires et chantantes (Paris; 1867. In-8.) t. I. — (3) Ms. fr. 22.109, f0 70-76.— (4) Nicolas- Toussaint Méquignon. Voy. sa notice dans le t. III de la présente série. — (5) A. N. V6 1145 (Doc. n° 43). — (6) L'imprimerie et la librairie à Paris de 1789 à i8i3 (Paris, s. d. In-8.) p. 147.
GEORGES LEPREUX
possession de l'adresse, de l'emploi des marques grandes et petites et de la devise des Estienne, ainsi que de la réimpression de quelques ouvrages du fonds de ses illustres prédécesseurs. Il parait même que jaloux de les imiter en tout, Dugast fut pris delà hantise de posséder une charge d'imprimeur du roi et, dès 1633 * et même plus tôt, il se miten devoir d'exécuter les impressions réservées à ces derniers. Un arrêt du Conseil privé, rendu le 18 mars 16392, à la requête d'Antoine Estienne, Sébastien Cramoisy, Pierre Rocolet, Sébastien Chappelet et Antoine Vitré, vint couper court à ses tentatives d'usurpation et lui fit, en même temps qu'à Guillaume Citerne, « très expresses inhibitions et défenses d'imprimer, faire imprimer, vendre, distribuer ny contrefaire aucune chose des susdites impressions à peine de confiscation des exemplaires et de trois mil livres d'amende... » Le successeur des Estienne se le tint pour dit, mais voilà que tout-à-coup, en 1643, apparaissent des impressions officielles qui portent sa souscription avec la qualité d' « imprimeur et libraire ordinaire du Roy 3 »,et même on trouve son nom accolé, sur des impressions du même genre, à ceux d'Antoine Estienne et de Pierre Rocolet4. Il était donc devenu, sans contestation possible, l'un des typographes de sa Majesté. Par malheur j'ai vainement cherché les lettres de provisions qui durent lui être octroyées et je dois me contenter de constater un fait indubitable en soi, mais non étayé par un document officiel direct5.
Jacques Dugast avait quitté la rue Saint-Jean-de-Beauvais et l'ouvroir des Estienne en 1641 et il était revenu dans la rue de la vieille Bouderie, où il avait fait sa nouvelle installation dans la maison du Plat d'Estain, dont partie appartenait à sa femme. C'est là que le rencontrèrent les commissaires enquêteurs, en 1644:
(1) Cf. B. N., Arrêts du Conseil d'Etat, in-8 : F. 47.050, pièce 26 ; F. 47.051 pièce 4 ; F. 47.052, pièce 22. — Actes Royaux, in-8 : F. 46.979, pièce 6 ; F. 46.993 pièce 14; —Actes Royaux, in 4 : F. 23.610, pièce 737 ; F. 2 3.6i 1 , pièce 91. — (2) Voy. Doc. n° i3o. — (3) Arrest donné par le Roy, séant en son lict de justice, en sa Cour de Parlement de Paris, svr la régence de la Royne sa Mère. [Armes de France et de Navarre ] A Paris, Par Iacq. Dvgast, Imprimeur & Libraire ordinaire du Roy, au bout du Pont S. Michel, à l'Oliuier M.DC.XLIII, Auec priuilège de sa Maieste. (Pet. in-8, 6 p. en. B.N. F. 47.004, pièce 14. (4) Arrest donné par le Roy... (comme dessus)... sa Mère. Du dixième-huitième may 1643. [Mêmes armoiries] A Paris, Par A. Estienne, P, Rocolet & I. Dvgast, Imprimeurs & Libraires ordinaires du Roy. M.DC.XLIII. Auec Priuilège de sa Maiesté. (Pet. in-8. 6 p. ch. B. N., F. 47.004, pièce 12.) — (5) J'ai déjà dit qu'il semble avoir acquis cette charge de Sébastien Chappelet et je prie le lecteur de se re orterà la p. 120. Faute de preuve je ne puis insister davantage.
ils y notèrent, dans leur procès-verbal, la présence de trois presses en activité de service, de trois compagnons et de deux apprentis *. On était alors en train d'imprimer un ouvrage, « Essays des merveilles de natture », que le P. Jacob n'a pas enregistré dans sa 'Bibliographia Parisina et que, de mon côté, je n'ai pas réussi à identifier avec certitude : on y imprimait également des Factums et des Arrêts, et il convientd'observer à ce propos que c'est à ce genre de travaux que Dugast paraît s'être adonné principalement pendant toute la durée de son exercice. Ceci explique la rareté relative des productions de cet imprimeur parvenues jusqu'à nous. La Caille n'en cite que trois : Horti rucllani* Divins mystères delà philosophie platonique'*, et Guidon des prestres. Les deux premiers sont des opuscules sans grande importance; quant au troisième, dont le titre est inexactement rapporté, c'est l'ouvrage suivant :
— Le Gvidon des prélats et Bovclier des pastevrs. Par Pierre Morestel de Tournus en Mâconnois, Prestre, Docteur en Théologie, & Pasteur de S. Nicolas de la Taille en l'Archeuesché de Rouen au pais de Caux. Si veritatem dicovobisy quare non creditis mihi} Ioan. 8. [Petite marque des Estienne.] A Paris, Par Iacques Dvgast, rue S. IeandeBeauuais, àl'Oliuier de Robert Estienne. Et en sa Boutique dans la Cour du Palais, Place du Change4. M.DC. XXXIV. Avec approbation et privilège. (In 8, 39 ff. lim., 644p. ch., 1 f. 11. ch. pour le privilège et 1 f. contenant au recto la grande marque des Estienne. B. N., F. 4295.)
Parmi beaucoup d'autres livres, je n'en citerai plus que deux. Le premier est une pastorale du poète Nicolas Frenicle :
(1) B.N., Ms. fr. 18.600, f 674. Cf. G. Lépreux, Une enquête sur l'imprimerie de Paris en 1644. — (2) Horti rvellani. Avthore Salomone Priezaco in Monetarum Curia Senatore. Ad amicvm. [Marque des Estienne] Parisiis, Ex Typographiâ Iacobi Dvgast, via Sancti Ioannis Bellouacensis, ad Oliuam Roberti Stephani. Et in eius officinâ, via veteris Fibulationis propè Pontem diui Michaelis M. DC. XL. (In-4, 8 p. ch. B. N., LK7 85i2.) — (3) Les Divins mystères de la philosophie platoniqve. Sommairement rapportez à la Sagesse de Pythagoras. Par Rodolphe le Maistre, Conseiller du Roy, & premier Médecin de Monseigneur Frère vnique de sa Majesté. A Paris chez Iacques Dugast, au bas de la rue de la Harpe, à l'enseigne du gros Tournois. M.DC. XXVIII. Avec Priuilege & Approbation (In-8, 83 p. ch. B. N., R. 41.487.) — (4) Adresse bien connue, que J. Poche (P. Deschamps), dans Quelques adresses (p. 33), donne en latin : ad Palatii Teloniurn, et qu'il traduit : près de la Table des Changeurs au Palais !
2 20 GEORGES LEPREUX
— L'entretien des illvstres bergers. Par N. Frenicle. A Paris. Chez Iacqves Dvgast, rue S. Iean de Beauuais à l'Oliuier de Robert Estienne (Frontispice gravé par Matheus et daté de 1634. Portrait de Frenicle non signé. I11-4. 430 p. ch. et 1 f. n. ch. portant la grande marque des Estienne B. N., Ye. 7700)
L'autre est le recueil des poésies latines du parisien René-Michel de La Rochemaillet, dans lequel on trouve, à la page 23, une pièce assez curieuse au sujet de l'apparition de la comète de 1618 :
Opvscvla poetica. [Marque des Etienne] Parisiis, Ex Officinâ Iacobi Dvgast, via Sancti Ioannis Bellouacensis ad Oliuam Rob. Stephani M. DC. XXXIV. (Pet. in-8, 45 p. ch. B. N., Yc 8847.)
Presque toutes les impressions de Dugast offrent au titre une marque, qui, dans les premiers temps de son exercice, c'est-à-dire de de 1626 à 1632, consiste (marque no 1) en deux cornes d'abondance encadrant un caducée ; à partir de 1633, ^ utilisa exclusivement l'olivier avec la devise des Estienne: Noli altumsapere; enfin, sur ses impressions d'arrêts et d'actes royaux, il mit les armoiries de France et de Navarre, entourées du collier des ordres du roi, et assez différentes de celles employées par les autres typographes de sa Majesté, pour qu'il soit impossible de les confondre avec elles.
J. Dugast a dû mourir en 1653, et sa charge d'imprimeur du roi passer à Marin Léché : à partir de cette époque, les productions de son imprimerie sont signées par sa veuve 4, dont les dernières impressions portent la date de 1662 2. Elle avait conservé l'adresse de son mari, dans la rue de la vieille Bouderie, proche la Barbe d'or, à l'Olivier.
Estienne (Robert I) [Stephanus (Lat.) — Stephano (Ital.)] Imprimeur et libraire (1525-1550). — Imprimeur du Roi es lettres hébraïques et latines (1539-15 50) êtes lettres grecques (1540- 1550).
Rue Saint-Jean-de-Beauvais, à l'enseigne de l'Olivier, « vis-à-vis
les Escolles de Décret » ; e regione scholae Decretorum.
(1) Cf. B. N., Actes royaux, in-4: F. 23.612, pièce 3y. — (2) Cf. B. N., Arrêts du Conseil, in-4 F. 23.635, pièce 620.
Eternel honneur de l'Imprimerie française, suivant l'expression d'Alphonse Taillandier, la famille des Estienne n'occupe pas dans la série des imprimeurs du roi toute la place qui semblerait lui revenir de droit : on n'y rencontre que sept de ses membres et encore deux d'entre eux ne comptent pas parmi les plus célèbres et les titres de deux autres sont contestables. Quoi qu'il en soit, c'est avec une légitime fierté que je vais rappeler dans ce Livre d'or les noms des deux premiers Robert et de Charles Estienne, retracer sommairement leurs actions, indiquer leurs travaux les plus méritoires. Une vue d'ensemble sur cette illustre famille de typographes eut été peut-être ici à sa place, j'ai cependant pensé qu'il était préférable de l'insérer dans le second volume de cette série, qui contiendra la biographie des autres Estienne et, sans autre préambule, je passe aux notices individuelles des sept imprimeurs royaux de ce nom.
Robert, le premier du nom, est aussi le premier des Estienne dans l'ordre chronologique des imprimeurs du roi ; il occupe également, comme l'a écrit Ambroise Firmin-Didot, le premier rang parmi les imprimeurs, « par son instruction, par son dévouement à l'art typographique et son zèle à sauver de la destruction et à propager en France les monuments littéraires de l'antiquité grecque et latine, dont on lui doit un si grand nombre d'éditions imprimées avec autant de soin que de goût * ». Né à Paris, non pas en 1503, comme l'indiquent tous les auteurs, mais en 1499 2, fils de Henri I Estienneetde Guyonne Viart, Robert, dès sa plus tendre enfance, s'était trouvé, dans la maison de son père, en rapports presque quotidiens avec les savants les plus distingués de l'époque. Sa jeune intelligence s'était ouverte et son esprit s'était formé dans ce commerce exceptionnel : aussi, lit— il de rapides progrès dans les différentes branches du savoir. Il acquit de même les plus profondes connaissances en latin, en grec, et en hébreu. Il avait à peine atteint l'âge de vingt ans, lorsqu'il eut le malheur de perdre son père, mais sa mère s'étant remariée avec Simon de Colines, il trouva dans son beau-père, imprimeur habile et érudit, un maître distingué, sous lequel il put se perfectionner dans l'art de la typographie. En 1523, il publia une petite édition latine du
(1) Les Estienne (Extrait de la Nouvelle Biographie générale), col. 485. — (2) D'après l'intitulé des Epitaphes publiées sur son pèreparHenri II Estienne: «Vixit ann. LIX, mens. XI» Cf. Renouard, Annales de i'imprimeriedesEstienne, ou Histoire de la famille des Estienne et de ses éditions 2e édit. (Paris, 184?, In-8) p. 3a3.
222 GEORGES LEPREUX
Nouveau Testament \ d'après la collation des meilleurs manuscrits: cette édition était fort correcte, mais pour sa correction même et quelques améliorations apportées au texte par le jeune auteur, elle donna de l'ombrage aux théologiens de la Sorbonne qui l'attaquèrent dans leurs leçons publiques. Robert, se défendit et, dit P. Dupont â, « il étonna par son savoir les érudits de la Sorbonne, et resta, dit-on, étonné lui-même de leur ignorance. » Les attaques des théologiens, ajoute le même biographe? « ne firent qu'enflammer le zèle de Robert, qui conçut dès lors le projet de donner une édition complète de la Bible. Il s'entoura, à cet effet, de tous les manuscrits qu'il put réunir, se procura, à ses frais, des éditions faites en pays étrangers, collationna avec le plus grand soin les diverses éditions des bibliothèques de Paris, de Saint-Germain-des Prés et de Saint-Denis, fit lui-même des sommaires en tête des chapitres de l'Ancien Testament et ajouta des notes, des variantes, des interprétations en latin, des index et des tables. Il employa pour la première fois, dans cette édition de la Bible, des poinçons d'une forme élégante et nouvelle, au lieu des caractères gothiques, qu'il avait été, du reste, un des premiers, à abandonner. Pour le récompenser d'un travail si pénible et si consciencieux, les docteurs et les théologiens qui firent subir des persécutions acharnées, auxquelles la haute protection de François Ier put seule le soustraire. » Je n'ai pas l'intention d'entrer dans le détail de toutes ces querelles et je ne me propose pas non plus d'étudier dans Robert I Estienne le savant exégète ni l'humaniste si distingué : on peut assez bien se renseigner sur ces divers points dans l'excellent ouvrage de A.-A. Renouard. J'entends me borner à la biographie de l'imprimeur, et ceci dit, je reviens au développement logique des diverses circonstances de la vie du grand typographe. Dans les premiers mois de l'année 1526, Simon de Colines abandonna à Robert Estienne la direction de Patelier de la rue Saint-Jean-de-Beauvais 3 et quelque temps après, le 9 juillet, Robert, « sous l'auctorité de Simon de Colines, dudit estât [d'imprimeur-libraire], et de Me Gilles Nepveu, procureur au Chastellet et bailliage de Paris, à ce présens, qui ont esté ses tuteurs et curateurs », passait contrat de mariage avec Perrette Badius, fille du célèbre imprimeur de ce
(1) Décrite par P. Renouard, dans: Bibliographie des éditions de Simon de Colines (Paris, 1894. In-8), p. 42-43. — (2) Histoire de l'Imprimerie, t. II, p. 35. — (3) P. Renouard, Bibliographie S. de Colines, p. 445,
nom *, et femme aussi savante, dit-on, que distinguée par son amabilité et sa modestie. S'entourant ensuite d'habiles praticiens et de savants correcteurs, sans cesse occupé lui-même de travaux d'érudition ou de vulgarisation grecs, latins, hébreux, pour lesquels cependant il ne négligeait pas le moindre détail de son imprimerie, Robert Estienne fitde sa maison un véritable cénacle de la science, où, s'il faut en croire le poète Daurat2, la langue de Plauteet de Térence était couramment parlée, aussi bien par les clients que par toutes les autres personnes qui s'y trouvaient, y compris les femmes, enfants et domestiques.
Quelques années après son mariage, Robert voulut s'assurer, à lui et à ses descendants, la jouissance de la maison qu'il occupait dans la rue Saint-Jean-de-Beauvais et à cet effet, il signa, le 16 juillet 1533, un bail de 99 ans, moyennant un loyer annuel de 36 livres tournois3. Désormais dégagé de tout souci matériel de ce côté, il se mit à multiplier avec la plus surprenante activité les éditions de classiques, d'auteurs grecs et latins, de Bibles et autres ouvrages en divers genres, qui, presque tous, sont aussi remarquables dans leur exécution typographique que par leur correction et la pureté de leurs textes. Par lettres du 24 juin 1539, le roi François Ier le gratifia du titre de son imprimeur en langues hébraïques et latines ^ et peu de temps après (1540), il succéda à Conrad Néobar dans la charge d'imprimeur de Sa Majesté es lettres grecques 5. En cette dernière qualité Robert Estienne eut à diriger l'exécution des beaux caractères grecs ou types royaux (typi regii), dont la gravure fut confiée à Claude Garamond et il eut aussi à en effectuer le paiement, en prévision duquel, par ordonnance du icr octobre 1 541 6, il lui fut alloué une somme de 225 livres tournois. Il fit usage des premiers caractères, le corps moyen (ou corps 18), pour X Histoire ecclésiastique d'Eusébe, qui vit le jour en 1544 ' et qu'il fit précéder d'une Epistre dédicatoire au roi, écrire en grec, dans laquelle il exprime en termes élevés ses sentiments de reconnaissance envers ce prince ami des lettres. La traduction de cette pièce a été donnée
(1) Cf. H. Stein, Nouveaux documents sur les Estienne. (Paris, 1895, In-8.), p. i3, et Doc.n°2. — (2) Cf. A.-A., Renouard, A. Firmin-Didot, P. Dupont, etc., ouvr. cités. — (3) P. Renouard, Documents, p. 89. — (4) B.N, Ms fr. 21.816, f° 22 V°. — (5) On ne possède pas l'acte officiel en vertu duquel Robert Estienne fut pourvu de cette charge, mais cela résulte implicitement des lettres de François Ier du ier octobre 1 541 (Voy. Doc. n° 11). — (6) Voy. Doc. n° 11. — (7) Cf. A. A. Renouard, Ann. des Estienne, p. 59.
224 GEORGES LEPREUX
par tous les auteurs qui se sont occupés des Estienne et elle est assez connue pour qu'il soit inutile delà reproduire ici.
François Ier étant mort (1547), on raconte que Robert Estienne aurait commis, sans le vouloir, une imprudence qui devait avoir pour lui les plus fâcheuses conséquences : il avait imprimé l'oraison funèbre de ce prince prononcée par Pierre Duchâtel, lecteur et bibliothécaire du roi, dans laquelle l'évêque de Mâcon aurait avancé que selon ce que le jugement humain peut conjecturer, le royal défunt était très heureux aux deux ou tout au moins en voie de salut. Les docteurs de Sorbonne se seraient emparés de cette phrase un peu risquée, la jugeant contraire aux doctrines de l'Eglise sur le purgatoire et, après avoir fait de vains efforts pour atteindre le prélat, protégé parla cour, se seraient retournés contre le malheureux imprimeur etl'auraient accablé avec d'autant plus de facilité qu'il ne trouvait plus auprès du roi Henri II, legénéreux appui que n'avait cessé de lui prodiguer le Père des lettres1. C'est une historiette, mais ce n'est pas de l'histoire : on n'a tout d'abord aucune preuve authentique de l'incident et, en second lieu, il paraît d'autant plus invraisemblable que le texte incriminé est complètement dénaturé. Ce n'est d'ailleurs pas une oraison funèbre que Duchâtel a prononcée, mais deux : l'une à Notre-Dame de Paris, le 23 mai 1547, l'autre, à Saint-Denis, le lendemain 2. Dans la première, aucune citation latine, aucune phrase française n'évoquent le sort de l'âme du défunt roi. Dans la seconde, on lit textuellement, à la page 84: « Or povons nous dire que nous avons veu despouiller le vieil homme au feu Roy par pénitence merveilleuse, laissant de bon cœur le monde : vestir le nouveau, désirant estre avec Dieu, en façon que de sa pénitence, autant qu'il sen peut juger, par la comparaison de celles, dont il est escript aux Sainctes Escriptures
( 1 ) Voy. les auteurs déjà cités, A. Firmin-Didot, P. Dupont, etc. Dans Renouard, on trouve (p. 3i2-3i3) une légère variante: on n'y indique pas le texte incriminé, mais on y cite les expressions de De Thou (I, p. 108), l'inventeur de l'anecdote : « Régis vita sanctissime acta, animam protinus cœlo receptam esse, neque expiatoriis ullis ignibus eguisse ». — (2) Le trespas, obseqves, et/ Enterrement de treshault, trespuissant & tres-ma/gnanime Fraçois par la grâce de Dieu Roy de Frâ/ce, très chrestien, premier de ce nom, prince clément,/ père des ars & sciences./ Les deux sermons funèbres prononcez esdictes obse-/ques, l'ùg a Nostre-damede Paris, l'autre a Sainct/Denys en France. [Marque des Estienne] De l'imprimerie de Rob. Estienne Imprimeur du Roy./ Par commandement & Priuile-ge dudict Seigneur. (In-8. 106 p. ch. B. N., Lb30 106 A.)
mesmes, nous ne povons n'espérer tout bien raisonnablement : non pour dérogera la vérité du purgatoire (que je soubstiens,) mais pour magnifier la miséricorde de Dieu, que je béneis et exaulce sur toutes choses: sans diminuer de la justice, ny pour refroidir la dévotion du peuple, de prier pour luy, laquelle je vouldroye exciter: mais pour testifier en cette consolation, de sa saincte et catholique mort, selon le jugement humain: à laquelle entre les exemples des pénitents extrêmement, il s'en trouve peu de semblables : qui me fait croire qu'il est bienheureux. » Un peu plus loin (p. ioo), le prélat revient sur la même idée et, aprèstoutes sortes de précautions oratoires, il conclut : « Comme povonsnous sans repréhension semblable, lamenter la mort du feu Roy, comme chose misérable, qui est selon ce que jugement humain peult par les dessus dictes persuasions apparentes, conjecturer, mort en nostre seigneur Jésus-Christ, et est très heureux ou au (sic) cieulx, ou à tout le moins en la voye de salut, certain de sa résurrection et gloire ?...»
Il n'y avait rien dans tout cela qui ne fut très orthodoxe et, qu'on le remarque, l'impression en était faite par commandement du roi, ce qui couvrait suffisamment l'imprimeur et l'aurait mis en tout état de cause à l'abri des poursuites s'il y en eut eu. Bref, il n'était pas utile d'aller chercher des griefs aussi mesquins, car on connaît dans tous leurs détails, parle libelle que publia plus tard le typographe royal \ les véritables et seuls objets de la lutte qu'il soutenait depuis tant d'années contre la Sorbonne et qui n'étaient autres que ses Bibles et leurs annexes. On lit, dans le même document, qu'à la fin de l'année 1547, à la suite d'un mandement du roi et de la comparution des parties belligérantes devant le Conseil privé, «lavendition des Bibles cessa», mais Robert ne nous a pas fourni les termes mêmes de la sentence du Conseil, bien qu'il importât fort de les connaître. J'ai eu la bonne fortune d'en rencontrer le texte dans le registre original des arrêts du Conseil à cette époque, que possède la Bibliothèque nationale 2. On y trouve la nomenclature exacte des Bibles, Nouveaux Testaments et Indices, contre lesquels était prononcée l'interdiction.
(1) Les Censures des Théologiens de Paris, par lesquelles ils avoyent faulsement condamne les Bibles imprimées par Robert Estienne. Traduictes de Latin en François. —L'Olivier de Robert Estienne. M.D.LII. [A la fin :] Le XIII de juillet M.D.LII (In-8 de 1 56 f., d'après Renouard, Ann. des Estienne).— (2)Ms. fr. i8i53, f° 20 V°(Voy: Doc. n» i5).
G. Lépreux. Gallia Typographica. P. I. i5
226 GEORGES LEPREUX
Atteint de ce chef dans ses intérêts matériels, Robert put du moins sauvegarder sa personne et échapper aux dangers de la Chambre ardente (1548): il n'en fut pourtant ni moins obstiné dans sa résistance ni moins résolu à continuer le débit de ses livres. Momentanément il parut s'incliner devant l'incontestable autorité des théologiens en matière d'interprétation des textes sacrés, il promit même à la Sorbonne de ne plus rien imprimer sans le lui avoir communiqué au préalable, mais à peine eut-il pris cet engagement qu'il le regretta, trouvant saliberté trop enchaînée et redoutant des attentats contre sa personne. Il songea dès lors à quitter la France et prit ses dispositions pour mener à bien son projet sans éveiller l'attention. On sait comment il y réussit et comment, installé à Genève, b. compter du mois de novembre 1550, il y continua l'exercice de son art jusqu'au moment de son décès, arrivé en septembre 1559 4.
Il est superflu de m'étendre sur toute cette partie de l'existence de Robert I Estienne, qui a été parfaitement traitée dans les Annales de A. -A. Renouard et auxquelles il est loisible au lecteur de se reporter, je termine donc cette notice par un coup d'œil rapide sur la production parisienne de l'illustre typographe.
Robert ne se contenta pas d'imprimer ces Bibles, dont il a été presque exclusivement question jusqu'ici, il s'attacha de bonneheure à publier de bons auteurs latins et, qui mieux est, il voulut les mettre à la portée des bourses les plus modestes: son édition de Virgile de 1533, par exemple, se vendait 5 sols ; celle de 1537, 2 sols; leSalluste, 3 sols; le César, 10 sols ; le Lucain, 3 sols; le Juvênal et le Perse, 20 deniers ; le Térence, 5 sols. En estimant, comme l'a fait A. -A. Renouard, à 2 centimes de notre monnaie actuelle la valeur du denier et à 20 centimes celle du sol, il est facile de se rendre compte du bon marché de ces livres et d'apprécier les services rendus aux belles-lettres par le désintéressement du savant imprimeur. Il avait entre temps donné deux éditions complètes, l'une en quatre volumes in-8 (15 38-1 5 3 9), l'autre en 9 volumes in-8 (1543-1544), soixante traités divers et un nombre considérable de commentaires isolés de Cicéron. Somme toute, plus de quarante auteurs latins sortirent de ses presses, revus par lui pour la plupart sur les manuscrits de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés et de la Bibliothèque du Roi. Mais pour que les étudiants fussent à même de retirer de
(1) A. -A. Renouard, op. cit., p. 578.
ces livres tous les fruits qu'on en pouvait espérer, il était indispensable de mettre à leur disposition des grammaires et des lexiques. Robert s'y employa avec un dévouement remarquable : le nombre de ses grammaires latines est un objet d'étonnement : 14 éditions de Donat, 14 de Despautère, 13 de Pélisson, 12 de Mélanchton, 12 de Linacre, 9 de Junius Rabirius, sans compter celles d'Aide Manuce, de Nicolas Perrotus, et 3 de Priscien. Quant à la lexicologie, il suffit de citer son Thésaurus lingux laiinœ, fruit de deux années d'unlabeur tellement acharné qu'il y faillit succomber. Les ouvrages grecs de Robert Estienne sont moins nombreux, mais plus remarquables encore que les latins, grâce aux types royaux dont il a fait usage pour la plupart d'entre eux; ses livres français sont d'une typographie et d'une correction louables à tous les points de vue ; quant à ses éditions hébraïques, elles surpassent tout ce qui avait été fait avant lui et rien pendant longtemps ne leur fut supérieur. Malgré des omissions très excusables à l'époque où il a été écrit, le livre de A. -A. Renouard peut encore servir de guide pour se retrouver dans le dédale des éditions de Robert; j'y renvoie donc le lecteur : il y trouvera bien des détails intéressants dans lesquels il m'est impossible d'entrer ici. Je passe également sous silence la marque si connue des Estienne et leur devise : Noli alium sapere, sed lime. On peut voir les différentes représentations de leur Olivier, dans le recueil de Silvestre, aux numéros 162, 163, 318, 319, 508, $42 et 958.
De son premier mariage avec Perrette Badius, Robert Estienne eut au moins onze enfants l, parmi lesquels Henri [II] lui succéda à Genève et Robert [II], qu'on rencontrera plus loin, exerça à Paris, dans la maison même de son père. Un autre fils, François, imprima à Genève, et enfin deux de ses filles, Jeanne et Catherine, épousèrent, dans la même ville, les frères Jean et Etienne Anastaze, ce dernier imprimeur-libraire. Devenu veuf avant son départ de Paris, Robert avait contracté dans sa nouvelle résidence, un second mariage (14 décembre 1550 -) avec Marguerite Duchemin, veuve d'un sieur Mugnier, dont il n'eut pas d'enfants.
Les traits de Robert Estienne nous ont été conservés dans plusieurs portraits du temps : le département des estampes à la Bibliothèque Nationale en possède jusqu'à treize exemplaires, portant des
1 1 1 Cf. la Généalogie dressée par A. -A. Renouard, et A. Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire (Paris, 1872. In-8), art. Estienne. — (2) H. Stein, Nouv. Doc, p. 4.
228 GEORGES LEPREUX
signatures différentes, mais leur authenticité est des plus douteuses. J'adopte absolument l'opinion d'A.-A. Renouard *, à savoir que le seul qui paraisse devoir faire autorité est celui gravé par Léonard Gaultier, peu de temps après la mort de Robert, et dont une reproduction a été insérée dans son volume par le même auteur.
L'illustre typographe, dont je viens de retracer si sommairement l'existence, a fait l'objet, en dehors des travaux des Maittaire, des Renouard, Firmin-Didot, Paul Dupont et autres, dans leurs ouvrages respectifs, de monographies spéciales que je me borne à citer, pour qu'on trouve ici tous les éléments d'une étude plus complète sur cet imprimeur, mais je rappelle au lecteur que ces notices recèlent d'assez graves erreurs et ne doivent être consultées qu'avec beaucoup de circonspection. En voici la description bibliographique :
1. Roberto Stephano regio typographico Lutetia: parisiorum (Dédicace et notice, dans: Pandectarum sive parlitionum universaJium Conradi Gesneri, 2P' partie de Bibliotheca Universalis (Zurich, 1545-1549. In f°), livre V.
2. Robert Estienne, imprimeur royal, et le roi François Ier. Nouvelles recherches sur l'état des Lettres et de l'Imprimerie au xvie siècle ; Par G. -A. Crapelet, imprimeur. Avec sept planches d'ornements typographiques des Estienne et autres imprimeurs contemporains. — A Paris, De l'imprimerie de Crapelet, rue de Vaugirard, n° 9. Décembre M.DCCC.XXXIX. In-8. 2fF.11. ch. slt., 68 p. ch., 7 pi. B. N., Ln 2T 7238).
3. Robert Estienne, premier du nom, né à Paris, en 1503 ; mort à Genève, en 1559. (A la fin :) De l'imprimerie de Crapelet, rue de Vaugirard, n° 9. (In-4. 16 p. signées: G. -A. Crapelet, et extraites du Plutarque français. B. N., Ln277237-) C'est à peu près le même ouvrage que le précédent.
On trouve enfin d'excellentes choses sur Robert Estienne, dans l'ouvrage suivant, qui se recommande aux typographologues : Henri Estienne et son œuvre française. (Etude d'histoire littéraire et de philologie.) Thèse présentée à la Faculté des lettres de l'Université de Paris par Louis Clément Ancien Elève de l'Ecole normale supérieure, Professeur au Lycée Janson de Sailly — Paris. Alphonse
(1) Annales des Estienne, p. 24.
GALLIA TYPOGRA.PHICA 220,
Picard et fils, éditeurs. 82, rue Bonaparte [Mâcon, Protat frères, imprimeurs. ]-(In-8, x-538 p. et 1 p. d'errata et addenda. B. N-, Ln- 45968.)
Estienne (Charles) [Stephanus(Lat.) — Stephano (Ital.)] Imprimeur Libraire(i55 1-1561). Imprimeur du Roi (1551-1564.) Rue Saint-Jean-de-Beauvais, « devant les escholes de Décret. »
Né à Paris vers 1504, frère puîné du précédent et fils comme lui de Henri I Estienne et de Guyonne Viart, Charles s'était préparé par d'excellentes études à la profession médicale et, le 8 mai 15421, il avait été reçu docteur. Il ne semble pas toutefois, pour son malheur, qu'il ait jamais exercé cette dernière profession, puisque, d'après des renseignements presque contemporains2, il aurait, pendant plusieurs années, voyagé en Allemagne et en Italie et s'y serait laissé séduire tour à tour par l'amour des monuments antiques et par celui de la littérature. Il n'oublia pourtant jamais l'objet de sa vocation première et s'il ne se dévoua pas tout entier au soulagement de ses semblables, du moins lui est-on redevable de quelques bons ouvrages sur la médecine et sur l'anatomie.
Charles Estienne n'appartient à l'histoire de l'imprimerie qu'à compter de l'année 1550 : son frère aîné s'étant, au mois de novembre, retiré à Genève, on a vu dansquelles conditions, lui, resté catholique sincère et non suspect, se chargea de sauvegarder l'héritage des enfants de Robert, que paraissaient guetter comme une proie facile certains collèguesdu fugitif, sur le nom desquels il est prudent de se taire, h défaut de pièces authentiques. Charles fut assez heureux pour réussir dans ses démarches et au mois d'août 1552, il obtint la main-levée du séquestre qui avait été mis sur les biens de son frère3. Cela n'empêche pas qu'avant cette date, nommé tuteur de ses neveux, Charles Estienne avait pris la direction de l'imprimerie de l'Olivier, où, dès 1551, il publiait des ouvrages en son nom 4. A la même époque aussi, il prenait le titre de typographe royal, en vertu d'un brevet ou de lettres de provision, sur lesquelles, il est vrai, personne n'a encore eu la chance de mettre la main, mais cette
(0 Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. ire série, t. XXXVI (Paris, 1888, In-8), Notice sur Estienne (Charles) — Il importe de remarquer que, dans un acte signalé par P. Renouard (Doc, p. 89) et daté du 26 mai 1 542, Charles est seulement qualifié licencié en médecine. — '2) Cf. A. -A. Renouard, Ann., p. 353. — (3) A.-A. Renouard, op. cit., p. 3ig-323 (Cf. aussi infrà Doc. n'21). — (4) Ibid., p. 102.
qualification n'est pas contestable ; outre qu'elle figure, sans avoir jamais soulevé de protestation de so"n vivant, sur tous les livresque Charles a imprimés, elle lui est encore officiellement donnée dans des lettres de privilège émanant de la Chancellerie.
Le frère de Robert I Estienne, toutefois, n'obtint pas la charge d'imprimeur du roi es lettres grecques, qui, après le départ de ce dernier, avait été conférée à Adrien Turnèbe1. Charles tenta bien de s'opposer à cette nomination, mais il ne réussit qu'à s'attirer un procès de la part du nouveau titulaire, entre les mains duquel il avait déjà déposé, les 15 août et 22 septembre 15 51, partie du matériel de la typographie grecque 2. La remise du surplus de ce matériel ne fut effectuée plus tard (1552-155$), ainsi que nous l'apprennent plusieurs documents publiés par P. Renouard 3, qu'après de nombreuses « fuittes et délais », occasionnés, semble-t-il, par le désir qu'avait le dépossédé d'achever avec les types royaux, quelques ouvrages grecs dont il avait entrepris l'impression.
Les premières années de son exercice paraissent avoir été satisfaisantes pour le tuteur des enfants de Robert I, mais, au bout de peu de temps, il se trouva entraîné au delà de ses moyens pécuniaires par les dépenses énormes que nécessitait l'exécution d'ouvrages, dont la vente était forcément restreinte, parce qu'ils ne s'adressaient qu'à une élite intellectuelle. Dès 1556, le médecintypographe se trouvait tellement gêné qu'il « dilapidait », pour se faire de l'argent, les biens de ses pupilles et neveux 4 et qu'en 1557, ces derniers, sur l'initiative de leur aîné, Robert, suppliaient le Parlement d'ordonner les mesures conversatoires utiles5. Charles, d'ailleurs, avait déjà fait de nombreux emprunts en 1555-1556 6; en juillet 1557, il était en complète déconfiture: ses immeubles étaient saisis en vertu d'une sentence du Châteletdu 31 de ce mois7, puis vendus en 1561 et 1563 8; ses meubles avaient subi le même sort avant le 15 août 1562 9. Quanta lui, jeté en prison, à la requête d'implacables créanciers, il terminait ses jours en 1564, victime de son zèle et de son dévouement à la propagation de la science; plus pitoyables pour lui, ses collègues, les médecins de Paris, lui avaient généreusement octroyé, le 31 août 1563, un secours de 12 couronnes d'or 10, qui permirent peut-être au noble
(1) Voy. plus loin la notice de cet imprimeur. — (2) Voy. suprà, p. 46. — (3) Les Grecs du Ko/ (Bull, du Bibliophile, 1901), pp. i63-i 65. — (4) Voy. Doc. n° 27. — (5) Cf. la notice suivante. — (6) Cf. P. Renouard, Doc, p. 92.— (7) Ibid., p. 91. — (8) Ibid., pp. 91 et 94. — (9) Ibid., p. 93. — (10) Registres- Commentaires de la Faculté de médecine (Bibl. de l'Ecole de méd ) t. VII, f° 74.
GALLIA TYPOGRAPHICA 23 I
prisonnier de rendre moins pénibles les derniers mois de son existence.
Quelques auteurs sont pleins d'hésitation sur l'année exacte du décès de Charles Estienne : « Tout ce que nous savons, dit P. Renouard l9 c'est qu'il mourut avant le 27 novembre de cette année 1564, mais il est possible qu'il soit mort plus tôt et qu'il y ait eu confusion entre la date présumée de sa mort et celle de son neveu Charles, fils de Robert I, qui testa à Genève le 9 mars 1563 ». H. Stein écrit d'autre part : « Quant à Charles Estienne, frère cadet de Robert I, dont Ant. Aug. Renouard a catalogué les éditions, jusqu'en 1561, il est vraisemblable qu'il mourut cette année-là, à Paris, et non pas trois ans plus tard. Ce fut Charles II Estienne, son neveu qui mourut en 1564A » Or, on a vu qu'en 1563, Charles I Estienne était encore de ce monde ; il était toujours vivant le 15 janvier 1564, puisqu'il signait à cette date YEpistre qui figure en tête de la première édition française de son Agriculture et Maison rustique, publiée la même année 3, mais, le 3 août 1564, il avait cessé de vivre, car Jean Liébault, son gendre, et Nicolle Estienne, sa fille, femme de ce dernier, renonçaient à sa succession 4. Son décès se placerait donc entre le 1 5 janvier et le 3 août 1 5 64. On peut même restreindre encore ce laps de temps: puisque suivant Pus de la Coutume de Paris (15 10 et 1580), comme sous l'empire de l'Ordonnance de 1667, puis de notre Code Civil, l'héritier jouissait d'un délaide trois mois et quarante jours pour faire inventaire et délibérer, en supposant que Liébault ait attendu le dernier moment pour signer sa renonciation, on aurait comme date initiale le 24 mars, ce qui, au plus tôt, placerait à ce jour le décès de Charles I Estienne 5.
De même que son frère Robert, dont il acheva les impressions
(1) Imprimeurs parisiens, p. 1 25. — (2) Nouv. Doc, p. 6. — (3) L'agricvltvre et /maison rvsti-/qve de M. Charles/ Estienne doctevr en / médecine/ *JEn laquelle est contenu tout ce qui peut estre requis,/ pour bastir maison champestre, nourrir & me-/ diciner bestiail & volaille de toutes sortes, dres-f ser iardins, tant potagers que parterres, gouuer-f ner mousches a miel, planter & enter toute sorte I d'arbres fruictiers, entretenir les pre%, vitriers &/ estangs, labourer les terres à grains, façonner les /vignes, planter bois de haute fustaye & taillis, [bastir la Garenne, la Haironnière, & le parc / pour les bestes saunages. Plus va bref recueil de la Chasse, & de la Fauconnerie./ A Paris,/ Par laques du Puis, libraire iuré de l'Vniuersité, à/ la Samaritaine, rue S. -Jean deLatran./ M.D.LXUII./ Avec Priuilège du Roy. (In-4. gff. n. ch., dont 1 blanc, Slt., i55 ff. ch., 11 n\ de table n. ch. B. N., S. 4430). — (4) Cf. P. Renouard, Documents, p. 94.— (5) Quant à son neveu Charles II Estienne, il ne mourut
GEORGES LEPREUX
laissées en suspens à Paris, Charles Estienne a laissé un lot considérable de productions, qui ne le cèdent en rien à celles de son aîné : on en trouve l'énumération à peu près complète dans les Annales de Renouard. Il est également auteur et éditeur de quantité d'ouvrages de pédagogie et de plusieurs traités en divers genres : les uns consacrés à la médecine, ont été, cela va de soi, rapidement démodés; d'autres, au contraire, comme la Maison Rustique, parue d'abord en latin sous le titre de Prœdium Rusticum (1554), ont traversé vaillamment le cours des siècles, sans cesse réédités, augmentés, remaniés, accommodés au goût du jour. Son œuvre principale, sur laquelle il avait fondé de brillantes espérances commerciales, hélas rapidement déçues, est le Thésaurus Ciceronis1. Ce bel ouvrage parut, non pasen 1557, comme l'assurent presque tous les bibliographes, même A. -A. Renouard, qui rectifie à tort Niceron et Maittaire (Annales Typographiques), mais en 1556, et consomma la ruine de son auteur, sans grand profit malheureusement pour les études cicéroniennes.
Charles Estienne premier avait épousé Geneviève de Verly, dont il eut trois filles, d'après les documents connus : Jeanne, Simone et Nicolle. Les deux premières, Jeanne, née vers 1555, et Simone, ont vécu dans l'obscurité ; la troisième, Nicolle, a joui de quelque notoriété comme poète et écrivain, mais elle resta dans la misère, après avoir épousé le médecin Jean Liébault, qui, dit-on, mourut presque d'inanition dans une rue de Paris, en 1596.
Estienne (Robert II) Alias Estiene [Stephanus (Lat.)]
Imprimeur et Libraire (1 556-1571). Imprimeur ordinaire du
Roi (1561-1571).
Rue Saint-Jean de Beauvais.
pas en 1 564, car on le voit comparaître en personne dans un arrêt du Parlement de Paris du 24 janvier i565, publié par H. Stein, dans ses Nouveaux documents sur les Estienne, p. 34. Il vivait encore en 1567, puisqu'un arrêt du même Parlement du 19 Avril 1572 (A. N., XIA 1 636, fo 36) vise une sentence arbitrale rendue le 25 avril 1567 entre lui et son frère Robert II. Dans un autre arrêt du Parlement du 26 avril 1572 (A. N., XIA 1 636, f°63), on voit comparaître sa veuve, Catherine Mousle, alors remariée à Gaspard Jacques. Charles II mourut donc entre i568 et 157 1.
(1) Thesav-/rus/ M. Tvllii/ Ciceronis./ [Grande marque de l'Olivier] Parisiis:/ Apud Carolum Stephanum, Typographum Regium. /M.D.LVI. / Cum Privilegio Régis. (A la fin :) Excvdebat Carolvs Stephanvs,/ Typographvs Regivs, Parisiis. ' Ann. M.D.LVI. MI. Cal- Novemb. (In-f°, i5gi p. b" N-, X 227.)
Fiis puîné de Robert I Estienne et de Perrette Badius, neveu du précédent, Robert II naquit à Paris en 1530, d'après des calculs approximatifs l. On ne sait rien de sa première jeunesse et son existence n'est tout d'abord révélée que par les lettres de main levée du séquestre mis sur les biens de Robert I 2. Il résulte de ce document qu'emmené par son père à Genève, Robert II, désireux de rester fidèle à la foi catholique, s'échappa furtivement de cette ville au bout de peu de temps et revint à Paris auprès de son oncle Charles, dans la maison de larueSaint-Jean-de-Beauvais.Il travailla, croit-on, pendant quelques années sous la direction de celui-ci, mais vers la fin de l'année 1555, peut-être même Pms tot> ^ avait obtenu des lettres de maîtrise et s'était fait admettre comme imprimeur juré en l'Université de Paris 3. Il faut supposer que s'étant rendu compte du mauvais état des affaires de son oncle, le jeune Robert, tout en restant dans la maison, qui était pour partie la sienne, avait exigé que la remise lui fut faite de l'atelier et du matériel d'imprimerie paternels, car, non seulement ses productions, dès les premiers mois de l'année 1556, sont datées de là, mais encore on peut remarquer qu'en 1563, il était procédé à la vente d'une maison appartenant à Charles I Estienne, dans la même rue Saint-Jean-de-Beauvais, à l'enseigne du Soleil d'Or, où, selon toute probabilité, ce dernier avait installé ses propres presses.
Les embarras financiers de Charles s'étant encore accrus l'année suivante (1557), à ce point qu'il mettait au pillage les biens de ses pupilles, Robert s'adressa au Prévôt de Paris, puis au Parlement, tant en son nom personnel qu'en celui de ses frères et sœurs mineurs, Charles, François, Jeanne et Catherine, pour faire ordonner les mesures utiles à la conservation de leur patri-
(1) Cf. Renouard, Annales, p. 328. —(2) Cf. Doc. n" 21. — (3) «Du xxvn mars an mvclv ( 1 556 n. s.) La Court, après avoir veu la requeste à elle présentée par Robert Estienne, Imprimeur juré de l'Université de Paris, par laquelle il requiéroit permission d'imprimer les livres qui ensuivent : In Cornelii Taciti annal ium libros sei\e qui exstant , Vincenti Lupani Annotationes ad Andream Guillardum Mortarium a sentioribus consilis Henrici II Franciœ Régis, Annotationes ejusdem Vincenti Lupani in sElium Spartianum, Iulium Capitolinum, sElium Lampridium, Vulcatium Gallicanum, Trebellium Pollionem, Flavium Vopiscum, ad Dionisium suprême Parisiensis curie advocatum regium; prœtermissorum libellas ad Carolum Roger anum canonicum, par ledict suppliant recouverts et dressez prestz faire imprimer avec deffences à tous autres libraires de non imprimer ou faire imprimer iceux livres sur peine de confiscation d'iceux./ Ladicte Cour a permis audict suppliant faire imprimer iceux livres et expozeren vente, deffendant à tous autres libraires d'iceux imprimer ou vendre
2 34 GEORGES LEPREUX
moine commun *. Je ne connais pas les suites immédiates de cette procédure, mais il ressort de divers documents analysés par P. Renouard, qu'en 1562, les mineurs Estienne étaient créanciers de leur tuteur d'une somme supérieure à 19.000 livres tournois 2 et qu'en 1564, ils réclamaient encore la restitution des marchandises, impressions et caractères, lettres, titres et enseignements des successions de leurs père et mère 3.
Il n'est pas douteux que la liquidation des affaires de l'oncle Charles ait été un désastre pour les mineurs et qu'elle eut pour quelques-uns d'entre-eux, Charles II par exemple, les suites les plus fâcheuses. Quant à Robert, il ne paraît pas avoir trop souffert de cette débâcle : établi à son compte, on l'a déjà vu, dès 1555, il avait mis au jour ses premières impressions en 1556 ; d'après A.-A.Renouard il aurait débuté par une édition des poésies idylliques de Moschus, Bion et Théocrite, avec des notes de son frère Henri 4, mais bien qu'on lise au verso du frontispice de ce volume, un avis de Robert qui commence par ces mots : « Libros imprimendi initium cur ab his poematibus fecerim », je ne partage pas l'opinion de l'historien des Estienne , parce que l'achevé d'imprimer de cet ouvrage porte la date: « III Cal. Jan, M.D.LVI», c'est à dire 3 janvier 1557, nouveau style. Robert en avait bien pu commencer la composition en tout premier lieu, mais il n'en reste pas moins que le livre de Vincent de La Loupe, dont j'ai rapporté plus haut le permis d'imprimer, porte la date du 28 avril 1556 5 et se trouve par conséquent antérieur à l'autre de près d'une année. Quoi qu'il en soit, les débuts de cet imprimeur sont bien de 1556 et, depuis cette époque jusqu'à son décès, ses presses ne cessèrent plus de répandre dans le monde des éditions qui sont à tous égards dignes du grand nom qu'il portait.
Vers 1560-1561, Robert II avait été nommé imprimeur du roi pour les langues « hébrée, chaldée, grecque, latine et françoise6 » ; le 8 octobre 1561, de nouvelles lettres royales 7 vinrent l'investir
sans le congé et consentement dudit suppliant surpeynede confiscation d'iceux livres quy se trouveront avoir esté imprimez autrement et d'amende arbitraire. » (A. N., XïA 1582, f° 233 V. — B. N., Ms. fr. n. a. 8054, f° 282 V»).
(i) Arrêt du Parlementdu 10 mai 1557. Voy. Doc. n027. — (2) Cf. P. Renouard Documents, p. 92. — (3) Ibid. — (4) Cf. A. A. Renouard, Annales, p. 161.
— (5) Vincentii Lupani inTaciti Annalium Libros XVI Annotationes : ad Andream Guillardum Mortarium à sanctioribus consiliis Henrici IL— Parisiis, apud Robertum Stephanum. M.D.LVI.IIII Id. April. (In-8. Voy. Renouard, Annales, p. 162).
— (6) Cf. le début des Lettres du 8 octobre i5o 1 (Doc. n° 34).— (7) Voy. Doc. n° 34
d'un droit, qui semblerait de prime abord exclusif: celui d'imprimer les édits, ordonnances et lettres patentes, « sans que aultres librères et imprimeurs les puissent imprimer ny faire imprimer durant le temps et terme de troys mois après que chacun des dicts edictz, ordonnances et lettres auront esté par luy achevez d'imprimer. » Ces lettres furent enregistrées sans difficulté par le Parlement * et Robert en obtint ensuite la permission d'imprimer les actes officiels en question2 , mais tout cela ne lui constituait encore qu'un titre bien précaire, puisque les autres imprimeurs de Sa Majesté, voire même ceux qui ne portaient pas cette qualification, n'en continuèrent pas moins de le concurrencer dans ce genre d'impressions, avec la complicité, dûment achetée sans doute, des greffiers, de leurs clercs ou de leurs commis. C'est ce qui résulte de nouvelles lettres royales octroyées à l'imprimeur de la rue Saint-Jean-de-Beauvais par CharlesIX,le 17 janvier i5643,parlesquellesilfutenjointaux« gens » des divers parlements et autres juridictions détenir la main à ce que les ordonnances, édits et généralement tous actes émanés de l'autorité souveraine fussent baillés en bonnes copies « audict Estienne et non à aultres », après leur enregistrement et publication. Il convient de
(1) « Du XVIIe jour de febvrier i56i (i5Ô2n. s,). Veues par la Cour les lettres patentes du Roy données à Sainct Germain en Laye le VIIIe octobre i56 1 dernier, signées par le Roy, Vous, Monsieur le Chancelier présent, De l'Ausbepine, par lesquelles et pour les causes y contenues ledit seigneur veut et entend que Robert Estienne, imprimeur en l'Université de Paris soit retenu à Testât d'Imprimeur du Roy, pour imprimer toutes ordonnances, éditz, et lettres patentes qui, par ses prédécesseurs et luy, ont esté et seront faites, qu'il conviendra et sera besoing imprimer, sans que aultres libraires et imprimeurs les puissent imprimer et faire imprimer dedans le temps et terme de trois mois, comme plus au long le contiennent lesdites lettres, de l'ordonnance de ladicte Court communiquées au Procureur général du Roy, ses conclusions sur ce, et tout considéré. / Ladicte Court a ordonné et ordonne que ledit Robert Estienne jouira de l'effet et contenu es dites lettres selon leur forme et teneur. (A. N., XIA i5g6, f 117 V°. — B. N., Ms. fr. n. a. 8061, f° 24g.)— (2) « Du VIIe mars i56i (i5Ô2 n. s.) Veue par la Court la requeste à elle présentée par Robert Estienne, imprimeur du Roy, tendant à avoir permission d'imprimer les ordonnances, déclarations et ce qui en despend faits par le Roy, suivant les lettres patentes du Roy et arrest de vérificationd'icelles du XVIIe jour de febvrier dernier, — le consentement du Procureur général du Roy sur ce, et tout considéré. / Ladicte Court ayant esgard à ladite requeste et lettres patentes et arrest vérifficatif d'icelles, et au consentement dudit Procureur général, a permis et permet audict suppliant imprimeretexposer en vente les dictes ordonnances, jussions, déclarations et lettres du premier jour de ce moys et ce qui en despend, inhibant à tous autres l'impression sur peine d'amende arbitraire et de confiscation de ce qui se trouvera autrement avoir esté imprimé. » (A. N., XIA 1596, f° 24G. - B. N., Ms. fr. n. a. 8061, f" 274 V). - (3) Voy. Doc. ri» 3g.
236 GEORGES LEPREUX
remarquer que ces lettres ne disposaient que pour l'avenir et nous verrons bientôt ce qu'il en advint ; quant au passé, ayant conçu le projet de réunir toutes ses ordonnances en un seul volume, le roi en confia l'exécution à Robert et lui fit délivrer à cet effet de nouveaux privilèges le 3 mars suivant *, mais si sa Majesté ordonnait, c'est le Parlement qui disposait et il le fit bien voir en la circonstance.
Au mois de juillet delà même année (1564), rien n'ayant été fait pour satisfaire aux vœux du roi, le Parlement fut invité à commettre deux de ses membres pour rechercher et examiner ce qui pourrait être imprimé 2 : il délégua à cet effet les conseillers Charles de Dormans et Adrien du Drac3; en janvier 1566, ce dernier fut
(1) « Du XHPmars i5G3 (064, n. s.) Veu par la Court les lettres patentes du Roy octroyées le troisième jour de ce présent moys à Robert Estienne, imprimeur ordinaire dudict seigneur en langues hébrée, chaldée, grecque, latine et françoise, pour imprimer et vendre par ledict Estienne en ung seul volume tous les édictz, statuts, ordonnances, mandemens et lettres patentes faictes et expédiées depuis l'advènement dudict seigneur à la coronne, tant de ceulx qui ont esté cy-devant imprimez séparément que autres non encores imprimez, contenus ez registres de ladicte Court, ensemble le discours de ce qui fust faict au Parlement de Rouen, ledict seigneur y estant, sans que autres imprimeurs et libraires les puissent imprimer ne faire imprimer durant neuf ans du jour qu'ils auront esté achevez d'imprimer, aux peines indictes par lesdictes lettres patentes, avecq mandement à ladicte Cour de faire joyr ledict Estienne du contenu et effect d'icelles lettres. Veu pareillement le consentement du Procureur général dudict Seigneur Roy, à la condition toutesfois portée en icelluy, et tout considéré. / La Cour a entériné et entérine audict Estienne lesdictes lettres patentes, pour de l'effect et contenu en icelles joyr et user par luy selon leur forme et teneur, pendant le temps, y limitté, à la charge toutefîbys que auparavant l'exposition en vente de ce qu'il aura imprimé suivant lesdictes lettres patentes, première impression qu'il en aura faict faire sera par luy apportée et mise devers maistre Jacques de Varade, conseiller en ladite court, qu'elle commet en ceste partie, ou autre conseiller en icelle qui pour ce sera commis en son lieu, pour, appelez deux maistres jurez libraires et imprimeurs en l'Université de ceste ville de Paris, estre par ledict commissaire mis taux et pris à chascune desdictes impressions, à la fin desquelles et de chascune d'icelles sera faict mention dudict prix et taux, outre lequel ladicte Court a inhibé et deffendu, inhibe et deftend audict Estienne vendre ce qu'il en aura imprimé ou faict imprimer sur peine d'estre privé et descheu de l'effet d'icelles lettres patentes et d'amende arbitraire. » (A. N., X1A 1608, f& 546 v° - B. N., Ms. fr. n. a. 8o63, f" 1 85). - (2) « Du jeudy cinquiesme jour de juillet XV0 LXV. Ce jour les gens du Roy ont supplié la Cour de députer un ou deux de messieurs pour adviser ce qui se peult et doibt imprimer par Robert Estienne, qui se dict avoir privilège d'imprimer tous édicts et lettres patentes du Roy ». (A. N., XIA 161 3, f" 394 v°. — B.N., Ms. fr. n. a. 8064, f° 398). — (3) Du 7 juillet 1 565. « Veue par la Cour la requeste à elle présentée par Robert Estienne, imprimeur du Roy, contenant qu'il auroit pieu audict seigneur luy enjoindre et ordonner d'imprimer en ung volume tous
GALL1A TYPOGRAPHICA 287
remplacé par son collègue Michel Quel in l ; en 1567, on était toujours au même point et il est évident que le Parlement mettait la plus mauvaise grâce à livrer ses registres à la publicité. De nouvelles lettres du roi apportèrent à Robert II Estienne la possibilité d'insister, la Cour les enregistra sans sourciller 2, bien résolue sans aucun doute à n'y pas donner satisfaction, en accumulant les obstacles. En fait, on ne vit jamais paraître, que je sache, le recueil général des ordonnances de Charles IX, et l'imprimeur du roi en fut pour ses démarches et ses pertes de temps. Etait-il au moins plus heureux pour l'impression au jour le jour des actes officiels ? On ne peut répondre que négativement à cette question, quand on considère la multiplicité des privilèges spéciaux accordés par le Parlement aux autres imprimeurs pour la publication de telles ou telles ordonnances 3 et même par le roi en personne ou par les officiers de la chancellerie. Dans les provinces, la concurrence faite à l'imprimeur de Sa Majesté était effrénée et difficile à réprimer; il essaya bien de réagir, à Lyon par exemple4, mais il eut fallu procéder partout et le mieux était encore de souffrir en silence.
C'est à ce dernier parti que s'arrêta, semble-t-il, Robert Estienne, dont l'œuvre, comme typographe du roi, est évidemment beaucoup moins grande que sa bonne volonté. La plupart de ses productions
les édictz, statutz, ordonnances, mandemens et lettres patentes par luy faictes et expédiées depuys son advènement à la couronne, tant jà imprimez que à imprimer, contenuz es registres d'icelle sans nuls excepter, à laquelle fin il avoit délivré audict Estienne lettres patentes que ladicte Cour luy auroit entérinées, suivant lesquelles et pour y obéir, il avoit recouvert plusieurs desdicts edictz, ordonnances, mandemens et statuts, tant par luy que par autres imprimez au contempt de ses previleiges, touteffoys ne luy restant plus que à veoirsur les registres de ladicte Cour ce qui luy en défailloitet en extraire ceulx qui n'avoient esté imprimez, requéroit qu'il plust à ladicte Cour luy faire bailler communication des registres d'icelle court par le greffier d'icelle, ses clercz ou commis, ou autrement luy pourveoir. Oy les conclusions du Procureur général du Roy sur ce, et tout considéré. /Ladicte Cour a commis et député Mc3 Charles de Dormans et Adrian du Drac, conseillers en icelle, pouradviser cequidebvraestre baillé et délivré par le greffier d'icelle audict suppliant pour imprimer, aflin de luy en dellivrer extraict ou extraicts et s'il s'y trouve quelque difficulté, en feront les dicts commissaires leur rapport à ladicte Court, afin d'en estre par elle ordonné. »(A.N., X[A i6i3, ^409 v°. B. N., Ms. fr. n. a. 8064, f° 409). (1) Arrêt du Parlement du 2 janvier i566, déjà publié par H. Stein, dans : Nouveaux Documents sur les Estienne, p. 35. (Voy. Doc. n° 44,) — (2) Arrêt du 5 mars 1567 publié par H. Stein. {Nouveaux Documents, pp. 36-37.) cf- Docn° 49- — (3) Voy. ci-dessus la notice de Jean Dallier, et infra celles de Guillaume de Nyverd et de Michel de Vascosan. — (4) Arrêt du Parlement publié par H. Stein, op. cit., pp. 35-36.
à ce titre, aussi bien que comme imprimeur privé, ont été décrites ou signalées par A. -A. RenouarJ, dans ses Annales des Estienm: je prie donc le lecteur de s'y reporter, tout en le mettant en garde, — qui n'en commet pas ? — contre un certain nombre de fautes ou d'erreurs, qui paraissent plus imputables à l'imprimeur qu'à l'auteur lui-même, et qui font bien vivement désirer une réédition de ce livre utile et malgré tout si recommandable.
En 1570, peut-être même vers la fin de 1569, Robert se rendit à Genève, très certainement pour des affaires d'intérêt privé, relatives sans doute à certaines difficultés toujours pendantes au sujet de la succession de Perrette Badius, sa mère ; il y reçut de son frère aîné un accueil peu cordial et même, étant inopinément décédé dans cette ville, à une date qui ne saurait être postérieure au 2 novembre 1570 l, Henri Estienne n'assista point à l'enterrement et fut admonesté par le Consistoire de l'Eglise de Genève pour « la dureté dont il avoit usé de l'endroit de son frère, quoi qu'il ait sceu dire 2 ».
A la suite de ces tristes événements, l'imprimerie de la rue Saint- Jean-de-Beauvais fut dirigée pendant quelque temps (1571-1574) par la veuve du défunt, Denise Barbé, fille du libraire Jean Barbé, aidée par l'un des plus habiles correcteurs de son feu mari, Mamert Pâtisson, avec lequel elle convola d'ailleurs dans les premiers jours de Tannée 1574 et que nous retrouverons plus loin.
Je ne continue à m'occuper ici que de la veuve de Robert et des enfants issus de son mariage avec ce dernier et tout jeunes encore au moment où ils perdirent leur père. Celui-ci, lors du voyage à Genève, qui devait lui être si funeste, était dans la phase active d'un procès contre son frère Charles (II), dont j'ignore malheureusement les raisons, mais qui, continué par sa veuve 3, se poursuivit plus tard entre les deux belles-sœurs, au nom de leurs enfants. Je
(1) Date de l'admonestation du Consistoire de l'Eglise de Genève. — (2) A. Firmin-Didot, Les Estienne, p. 558. — (3) Du 23 février 1572. « Entre Denise Barbé, veufve de feu Robert Estienne, en son vivant imprimeur du Roy, tant en son nom que comme tutrice des enfïans myneurs d'ans dudict deffunct, demanderesse et requérant l'entérinement d'une requeste par elle présentée àladicteCourt le vingt-septième jour d'aoust mil cinq cens soixante-unze, d'une part. Et maistre Pierre Rougot, huissier en ladicte Court, deffendeur à l'entherinement de Jadicte requeste. — Veu parla Court ladicte requeste, appoinctement en droict, advertissemens et production de ladicte demanderesse, forclusions de produire par ledict deffendeur, et tout considéré. / Il seradict quel'advertissementet production de ladicte demanderesse seront communiqués audict deffendeur pour y respondre
GALLIA TYPOGRAPHICA 23g
reproduis ci-dessous les arrêts du Parlement que j'ai rencontrés, relatifs à cette affaire encore mystérieuse; peu intéressants en euxmêmes, ils serviront de pierres d'attente jusqu'à ce que des recherches heureuses dans le fatras d'autres séries de cette juridiction aient mis à la lumière l'arrêt-définitif qui nous renseignerait. Robert (III) et Henri (III) Estienne, les deux seuls enfants de Robert II, furent placés sous la tutelle de leur beau-père Pâtisson
bailler contredictz et salvations dedans le temps de l'ordonnance, pour ce faict dedans ledict temps et icelluy passé, estre proceddé au jugement de ladicte instance ainsy que de raison. » (A. N., XIA 1 635, f° 47 ve.) — Pierre Rougot, devait être le mandataire de Charles II Estienne. — Du 19 avril 1572. « Entre Denize Barbé... (comme dessus)... Et maistre Pierre Rougot... Veu par la Court ladicte requeste, advertissemens et productions desdictes parties, arrest du vingl-troysiesme febvrier dernier par lequel auroit esté ordonné que les advertissement et production de ladicte demanderesse seroient communiquées audict deffendeur pour y respondre et bailler contredictz, forclusion de satisfaire audict arrest par ledict deffendeur, et tout considéré. / Il sera dict que les parties auront audience au premier jour sur l'appel interjecté par deffunct Charles Estienne de la sentence arbitralle donnée entre luy et deffunct Robert Estienne, son frère, le vingt-cinquiesme avril mil cinq cens soixante-sept, et à ce jour leur sera faict droict sur ladicte instance. » (A. N., XIA 1 636, f° 36.) — Du 26 avril 1572. « Veu par la Court le deffault obtenu en icelle par Denize Barbé, veufve de Robert Estienne, en son vivant imprimeur du Roy, en son nom et comme tutrice et curatrice des enffans myneurs d'ans dudict deffunct et d'elle, reprenant le procès en proceddant au lieu dudict deffunct, demanderesse en reprinse de procès. Contre Catherine Mousle, veufve de Charles Estienne, en son nom et comme tutrice des enffans mineurs d'ans dudict deffunct et d'elle, deffenderesse et adjournée en ladicte matière de reprinse de procès, selon le contenu es lettres royaux du vingt quatriesme jour de juillet mil cinq cens soixante et unze, et Gaspard Jacques, son mary, adjourné pour l'autoriser. — la demande sur le prouffict dudict deffault, response du procureur des defïendeurs à la signification d'icelle, l'exploict d'adjournement à eulx baillé en ladicte Court auxdictes fins, les pièces justificatives de la litispendence en icelle entre lesdictz deffunctz Robert et Charles Estienne et tout ce que la dicte demanderesse a mis devers la Court. Veue aussy la requeste à elle présentée par ledict Jacques le XXlma febvrier dernier, la prononciation [sic, au lieu de procuration] spécialle par luy passée et autres pièces attachées à sadicte requeste ordonnées estre mises au sac dudict deffault, et tout considéré. /Il sera dict, en tant que touche l'auctorisation de ladicte Mousle requise par la demanderesse estre faicte par ledict Jacques, son mari, pour la vallidité des procédures qu'il convient faire contre icelle Mousle, que les parties seront oyes en jugement et à ceste fin auront audience en ladicte Court au premier jour pour y estre réglées ainsy qu'elle verra estre à faire par raison. Et quand à l'eslection et création de tuteurs et curateurs auxdicts myneurs dudict deffunct Charles Estienne, ladicte Court a ordonné et ordonne que ladicte Mousle, leur mère, leur en fera eslire et créer par juge compectant dedans ung mois prochain après la signification du présent arrest faicte par son procureur ; autrement à faulte d'avoir par elle ce faict dedans ledict temps et icelluy passé, icelle court a dès à présent commis, pour lors permis et permect
240 GEORGES LEPREUX
qui avait été appelé à ces fonctions le 12 juillet 1575 l; ils apprirent de lui sans nul doute l'art dans lequel s'étaient illustrés tant de membres de leur famille et ils n'auraient guère pu rencontrer un maître plus habile que celui-Là. Cependant, il ne semble pas que ces jeunes gens aient jamais eu le feu sacré de la typographie : tant que Pâtisson vécut, ils lui laissèrent, suivant les apparences, l'entière direction de la maison "2 ; après sa mort, arrivée en 1601, Denise Barbé, veuve une seconde fois, dût reprendre les rênes du gouvernement, et quand elle-même passa de vie à trépas, en 1604, l'établissement fut encore géré pendant près de deux ans par Philippe Pâtisson, fils de leur beau-père. Lors du décès de leur demi-frère, il fallut prendre un parti : Robert III se décida à devenir imprimeur et c'est à lui qu'est consacrée la notice suivante.
Estienne (Robert III) Alias Estiene [Stephanus (Lat.); Stefano(ItaL); Estevan (Esp.J ] Imprimeur et libraire (1606- 1629). Imprimeur du Roi (1618).
Rue Saint-Jean-de-Beauvais.
Les monuments typographiques sont à peu près les seules traces qui nous aient été laissées de cet imprimeur : il était né, croit-on, vers 1560 :{ et l'on a vu précédemment qu'après la mort de son père, il eut pour tuteur Mamert Pâtisson, qui lui inculqua les notions de son art, tandis qu'il se perfectionnait dans l'étude des belles-lettres, non pas à Chartres, comme l'ont écrit plusieurs auteurs, mais à Paris même, auprès d'un poète, l'abbé Philippe Desportes, — dont Pâtisson, puis Robert III lui-même ont imprimé les œuvres, — qui lui inspira le goût de la poésie. Bien plus amoureux des Muses que de la typographie, Robert III ne se fit imprimeur que lorsqu'il y fut contraint par la mort inopinée de son demi-frère, Philippe Pâtisson, et encore se contenta-t-il, à ce qu'il semble, de diriger d'un peu haut sa maison, abandonnant tous les soins
à ladicte demanderesse faire procedder par ledict juge à l'eslection et création desdictz tuteurs et curateurs auxdictz mineurs appelez à eulx, qui pour ce seront à appeler aux deppens de ladicte Mousle, pour lesdictz tuteurs et curateurs ainsy esleuz et créez estre appelez en icelle court à certain jour, affin de procedder avec ladicte demanderesse sur la reprinse du procès et instance dont est question, ainsy que de raison.» (A. N.,XIA i636, f° 63.)
(1) H. Stein, Nouv. Doc. sur les Estienne, pp. 38-39- v°y- Doc. N° 5a,.— (2) Cf. infra la notice de cet imprimeur. — (3) A. Firmin-Didot, Les Estienne, col. 558.
GALLIA TYPOGRAPHICA 24I
matériels à des praticiens, dont les noms sont généralement restés ignorés.
Il importe de remarquer que Robert III ne se fit jamais recevoir personnellement dans la Communauté, mais cela ne l'empêchait pas de porter le titre d'imprimeur-libraire, de faire par lui-même les démarches nécessaires à l'obtention de ses privilèges, d'encourir même les responsabilités éventuelles de sa profession. Je le vois d'abord, en 1609, cessionnaire d'un privilège obtenu par un certain Jean Baudu, conseiller-secrétaire du Roi 4, pour l'impression de lettres patentes 4, qui, en principe, appartenait de droit aux typographes royaux. Je le rencontre ensuite, en 1610, sollicitant du Parlement l'enregistrement de divers privilèges :{ et enfin, à la suite de
(1) « Par grâce et privilège Royal, il est permis à maistre Iean Baudu, Conseiller et Secrétaire du Roy maison et couronne de France, ayant traicté avec sa Majesté de tous les deniers à elle deubs au ressort du Parlement de Paris, à cause des droits de francs-fiefs et nouveaux acquests, de faire imprimer par tel imprimeur que bon luy semblera les lettres patentes dudict seigneur en date du deuxième d'avril dernier portans commission de procéder à la taxe et liquidation desdicts droicts ; ensemble les autres expéditions nécessaires pour l'exécution de ladicte commission, avec deffenses à tous autres imprimeurs d'imprimer, ou de faire imprimer lesdictes lettres patentes, si ce n'est du consentement dudict Baudu, ou de Robert Estienne par luy choisy pour ladicte impression, et ce jusques au temps de six années, sur peine de confiscation des exemplaires, et d'amende arbitraire. Donné à Paris le seizième jour de juillet, 1609. Par le conseil, Le Clerc. » (Imprimé p. ib de l'opuscule qui suit.) — (2) Lettres patentes dv roy, addressantes à MM. les Commissaires députez par sa Maieste, pour procéder à la liquidation des droicts de francsfiets & nouveaux acquests deubs à sa dicte Maieste au ressort de la Cour de Parlement de Paris. [Marque à 1' Olivier] A Paris, De l'imprimerie de Robert Estienne, en la rue S. -Iean de Beauuais. M. DC. IX. Auec priuilège dudict
Seigneur. (Pet. in-8. i5 p. ch. — B. N., F. 46920, pièce 14.) (3) Du 7 août
1610. « Veu par la Cour les lettres patentes du Roy données à Paris le vingt sixième jour du mois de juillet dernier, signées par le Roy en son Conseil, Bouer, et scellées du grand sceau de cire jaulne à simple queue, par lesquelles ledict seigneur permet à Berthélémy Macé, libraire juré en l'Université de Paris, imprimer ou faire imprimer l'Oraison funèbre du feu Roy faicte par M. Philippes Cospeau, évesque d'Aire, avec deffences à tous imprimeurs et libraires de l'imprimer et vendre, sinon de celles qu'aura imprimées ledit Macé jusques au temps et terme de six ans à commencer du jour et datte de l'impression aux peines y contenues. Requeste afin d'entherinement desdictes lettres communiquées de l'ordonnance de ladicte Cour à Robert Estienne et Pierre Chevallier, imprimeurs, la déclaration et consentement desdietz Estienne et Chevallier que ledict Macé puisse faire imprimer ladicte Oraison funèbre, sans préjudice de la pouvoir néantmoings imprimer ci-après et l'insérer au recueil des oraisons funèbres suivant le privilège à eux accordé par le Roy, Conclusions du procureur général du Roy, et tout considéré./ Ladicte Cour ayant esgaid auxdictes lettres, a ordonné et ordonne que ledict Macé, jouira G. Lépreux. Gallia Typographica. P. I. 16
242 GEORGES LEPREUX
l'impression qu'il avait faite, en 1623, d'un libelle1 dirigé contre François Garassus, S. J., au sujet de l'un des ouvrages de ce père 2, je le trouve mêlé à des incidents assez curieux que raconte Laurent Bouchel, dans son Journal encore inédit, et que je crois devoir reproduire en note3.
de l'effet et contenu en icelles, pour le temps y mentionné, et ledit temps passé, lesdicts Estienne et Chevallier pourront faire imprimer ladite oraison funèbre suivant le privilège à eux octroie. » (A. N., Xiai83i, f» 1 36 v°. — B. N., Ms.fr, n. a.8io3, fu 423). — Du 16 novembre i6io.«Veu parla Cour les lettres patentes du huitième jour de ce mois, signées par le Roy en son Conseil, Perret, et scellées du grand scel, par lesquelles est permis à Robert Estienne et Pierre Chevallier, imprimeurs et libraires jurez en l'Université, d'imprimer ou faire imprimer, vendre et distribuer le discours sur la vie et mort du feu Roy, fait par l'aumosnier Du Peyrat avec la partie sur le sacre du Roy et traditions qui en ont esté faictes, [sans] qu'autres puissent [le] faire pendant six ans sur les peines et ainsy que plus au long le contiennent lesdites lettres, Requeste par eux présentée à la Cour affin de deffences d'icelle. Conclusions du Procureur général du Roy, tout veu et considéré. / La Cour, enthérinant les dictes patentes, ordonne que les impétrans jouiront du contenu en icelles selon leur forme et teneur. » (A. N., XIA 1 833, f° 1 1 3- B. N., Ms. fr. n. a. 8io3, f°449)-
(1) Ivgement et censvredv livre de la Doctrine cvrievse de François Garasse. Quid detur tibi, aut quid apponatur tibi, ad linguam dolosam ? Psalm. 1 19.— A Paris. 1623. (In-8. i5 f. n. ch. sans le titre, 216 p. ch. B. N., D. 2i56g. — Barbier {Dict. des An., II, col. 1049) attribue avec juste raison cet ouvrage à François Ogier, ainsi qu'on va le voir). — (2) La doctrine cvrievse des beavx esprits de ce temps, ov prétendvs tels. Contenant plvsievrs maximes pernicieuses à l'Estat, à la Religion, et aux bonnes Mœurs. Combattve et renversée parle P. François Garassus de la Compagnie de Iesvs. —A Paris, Chez Sébastien Chappelet. M.DCXXIII. (In-4. 1025 p. —Cf. C. Sommervogel, op. cit., III, col. 1 1 88.) — (3) Novembre 1623. « Sur la fin de ce mois fut imprimé par Robert Estienne, rue S- Jean de Beauvais, un discours intitulé Jugement et censure du libvre de la doctrine curieuse de François Garassus, composé par un honestehomme, escolier estudiant en théologie, fils Me N. Ogier, procureur en Parlement; auquel discours avec toute sortede modestie et de doctrinefut monstre les blasphèmes, impiétez, malignité, mesdisances et bouffonneries dudit Garassus, jésuite, escrites dans un gros livre parluy composé contre les libertins et prétendus beaux esprits de ce temps et par ce que la doctrine des Jésuites par leurs statuts est uniforme et que par le tesmoignage de tous les gens de bien ledit libvre de Garassus estoit jugé très meschant, très détestable et très pernicieux, ce jugement et censure estant en bruict, les Jésuites afin d'obvier à la publication furent trouver l'auteur, puis le firent mander par l'archevesque de Paris, afin de l'induire à révocquer luy-mesme ledit libvre. Lequel auteur fit response qu'il s'estonnoit comment il s'estoit trouvé un tel homme et si mal advizé que Garassus dans une si honorable Compagnie et Société que celle des Jésuites, protestoit que non la hayne, mais la pure vérité l'avoit induit à faire ceste censure, laquelle en saine conscience il ne pouvoit révocquer. Les Jésuites voyans qu'ils neprofitoyent rien de ce costé là, vont trouver Ogier le père qu'ils conjurèrent de défendre àson fils de publier ledit discours. Il leur fit responce qu'il n'estoit point homme de lettres, mais que Dieuluy ayant donné quelques
Comme le dit fort bien Ambroise Firmin-Didot 4, les impressions de cet Estienne sont belles, sans présenter toutefois rien de remarquable, mais son instruction lui avait mérité le titre « d'interprète du roi es langue grecque et latine. » Fut-il aussi imprimeur du Roi ? L'auteur que je viens de citer ne le dit pas, n'empêche que d'autres avant lui l'ont affirmé et ont fait figurer Robert III parmi les typographes royaux"2. Est-ce à bon droit? C'est ce qu'il convient d'examiner et je dois tout d'abord avouer très humblement que malgré bien des efforts, je ne suis pas parvenu à résoudre complètement ce petit
moyens pour faire estudier son fils, il eroyoit que son dit fils n'avoitrien escrit malà propos et dont il ne se peut bien défendre. Les Pères Jésuites après ceste response font souz main attaquer l'imprimeur, de ce que contre les ordonnances il avoit un libvre sans congé ne permission et sans approbation et sans le nom de l'auteur. L'imprimeur respond et excipe de ce que peu auparavant, ayant faict veoir le libvre au Lieutenant civil, qui l'avoit trouvé bon et bien faict, il s'estoitaussi plainct de ce que par la trahison et l'infidélité d'un compagnon imprimeur, en mesme temps qu'il imprimoit une feuille dudit libvre, un autre contrefaisoit ladite feuille et avoit obtenu dudit Lieutenant civil défences à tous autres imprimeurs que ledit Estienne d'exposer en vente ledit libvre, et partant qu'il n'avoit besoin d'autre permission que ledit jugement portant défenses. Enfin ils résolurent de faire jouer le dernier ressort et en faire parler au Roy, ce qu'ils firent par le moyen de M. le Cardinal de la Rochefoucauld, lequel fit en sorte que le Roy manda Monsieur le Procureur général et ses deux avocats, en intention de faire sur leur réquisitoire donner arrest de la Cour portant les défenses. Mais M. Servin portant la parole pour ses collègues, dit au Roy qu'il avoit veu et diligemment examiné ledit libvre, qu'il estoit très bon, salutaire et nécessaire, et si jamais homme de lettres mérita bonne récompense d'avoir bien servy le Roy et le public, c'estoit l'auteur de ce libvre. Le Cardinal de la Rochefoucauld répliqua que ledit sieur Servin n'en debvoit estrecreu, pour estre intéressé en son particulier par le libvre de Garassus. Il lit response au Cardinal, que dès longtemps il estoit accoutumé à mépriser les injures et calomnies que les Jésuites avoyent proférées et escristes contre luy en particulier; premièrement parce qu'il estoit chrétien ; en second lieu parce qu'il ne faisoit rien que. comme bien instruict par l'exemple de sa Majesté, et du feu Roy son père qui oublyoient volontiers les injures à eux faictes comme particuliers. Mais quand il y alloitdubien de l'Estat ou de la diminution de l'honneur et auctorité du Roy et de ses ancestres, comme en ce libvre de Garassus, où la royne Jeanne d'Albret, ayeule du Roy, estoit descrite comme pire que Jésabel, on sçavoitavec quel courage et ardente affection de tout temps, il s'y estoit oppozé. Alors le Roy après avoir demandé si ce livre estoit achevé d'imprimer et asseuré que ouy, dict ces mots : qu'on le vende, qu'on le vende. Et dès le mesme jour il fut publiquement expozé en vente au Palais et ailleurs. Faut noter quependant ces procédures ledit libvre de Garassus fut examiné parles docteurs de la Sorbonne, et la censure dudit libvre toutedressée par la faculté de Théologie. Mais les Pères Jésuites ont tant faict par leurs menées et brigues que ladite censure n'a point paru.» (B. N., Ms. fr. 5528, f° i23 v".)
(i) Les Estienne, col. 55g. — (2) Cf. notamment le fableau Chronologique dont j'ai déjà parlé (supra p. 3o).
2^4 GEORGES LEPREUX
problème. Renouard, qui, pour sa part n'avait fait que l'entrevoir *, Ta tranché pour ainsi dire négativement, aprèsavoir cité un volume de Robert, où paraissait la qualification de Typographus regins, à la suite de son nom. L'historien des Estienne n'avait pas vu le livret en question ; il s'est borné à dire que ces mots « étaient sans doute de trop » et qu'on les avait écrit par erreur sur le relevé de titre dont il a fait usage. Plus heureux que lui, j'ai pour ma part tenu en mains cette pièce intéressante2: je l'ai examinée, interrogée,... et tout ce que l'on en peut déduiresans aucune contestation, c'est que Robert II a bien signé en 1618 : Ex officina Roberti Sîephani iypographi regii. Or bien qu'il n'ait employé ce qualificatif nulle part ailleurs, la question se complique de ce fait qu'en 1618 précisément, un arrêt du Conseil privé du 29 mai l'aurait maintenu dans la charge d'imprimeur du roi, malgré l'opposition de Fédéric III Morel et de Pierre Mettayer, et autorisé à jouir des matrices du grec royal. Je n'ai malheureusement jamais pu retrouver cet arrêt, dont la simple mention figure dans un autre arrêt de 1634, soi-disant rendu au profit de ce même Robert Estienne3 et comme cet imprimeur, même aucun typographe du nom d'Estienne prénommé Robert, n'existait plus à ce moment, on se trouve dans la nécessité de reconnaître que l'arrêt en question présente l'un de ces lapsus assez fréquents à l'époque et ne s'applique pas à lui, mais à Antoine Estienne et cela d'autant mieux que toutes les indications qu'on y rencontre sont en parfaite concordance à ce point de vue avec d'autres documents émanés de la même autorité.
On posséderait un autre élément d'appréciation plus sérieux dans l'intitulé, que j'ai publié 4, des lettres de survivance d'imprimeur du roi accordées à Henri Estienne, fils d'Antoine, en 1652, qui cite parmi les Estienne pourvus de la même charge : « Robert et Henry fils dudit second Robert, sous le règne d'Henry 3 et d'Henry 4 », mais cet intitulé, ajouté après coup, est dépourvu d'authenticité et de plus frappé de suspicion légitime par son énoncé même qui attribue des charges aux fils de Robert II sous le règne de Henri III!
(1) Annales des Estienne, p. 483 — (2) Liber Malachiae Cum commentario doctissimo R. Dauidis Kimhi. Accedet Latina interpretatio per S. M. de Muis. Regium linguae Sanctœ Professorem. [Marque à l'Olivier] Parisiis. Ex officina Roberti Stephani, typographi Regii. M. DC. XVIII (In-4. 20 p. ch. Texte hébreu et latin B. N., A. 2727, pièce 3.) — (3) Voy. Doc. n° 116. — (4) Antoine Estienne, premier imprimeur ordinaire du roi (Besançon, 1907, in-8. Extr. du Bibliographe Moderne), p. 9 (ou 229, Bibi. Mod. 1907.)
Pour ne pas m'écarter du chemin de la vérité, je concluerai donc en disant que Robert III Estienne n'a probablement jamais été imprimeur de sa Majesté et qu'il faut expliquer la souscription Ex officina Roberti Stephani typographi regii, de la manière suivante : sorti de V officine de Robert Estienne qui fut imprimeur du roi, c'est a dire des presses ayant jadis appartenu à Robert II Estienne. Cette façon de s'exprimer n'est d'ailleurs pas unique, on en rencontrera bientôt de nouveaux exemples { et, sans sortir de la famille des Estienne, ne voit-on pas la veuve Pâtisson employer dans plusieurs cas une formule identique 2?
Le pseudo-imprimeur du roi mourut en 1629, tout au moins le 29 décembre de cette année son neveu Robert [IV], fils de Henri [III] Estienne, seigneur des Fossés, trésorier des Bâtiments du roi, obtenait un privilège pour l'impression d'une de ses œuvres, qu'il fit paraître l'année suivante 3, sans apporter aucun changement à la formule de souscription adoptée par sononcle.Ce neveu présida pendant quelques années encore aux destinées de l'imprimerie de la rue Saint-Jean-de- Beauvais et enfin en 1633, il en céda le matériel, sinon le fonds même, à Jacques Dugast, dont il a été parlé précédemment.
Estienne (Paul) Imprimeur et libraire (1627- 163 7) ? Imprimeur ordinaire du Roi (1637) ?
Un nouveau problème se pose dans l'histoire des imprimeurs du Roi au sujet de Paul Estienne. On sait qu'il était fils de Henri II et de sa seconde femme, Barbe de Wille ; qu'il naquit à Genève et y fut baptisé le 24 janvier 1566 4 ; qu'il commença son éducation dans la maison paternelle et qu'ensuite, se conformant aux usages de son temps, il se mit à courir le monde, laissant trace de son
(0 Voy. par exemple les notices de Pautonnier et de Prevosteau. — (2) A./ Recveil de qvelqves vers amovrevx. — A Paris, Par la veufue Mamert Pâtisson Imprimeur ordinaire du Roy M.DC.II (Pet. in-8, 87 ff. ch. sll. B. N., Ye. 1 1435.) — H. / Les trois discovrs de Sainct Ambroise intitvlez des Vierges, A sa sœur Marceline .. Le tout traduict en François par I. Bertaut, abbé de Nostre-Dame d'Aunay, & premier Aumosnier delà Royne. — A Paris, Par la veufue M. Pâtisson Imprimeur du Roy. M.DC.IIII. (In-12, 141 f. ch. sll. B. N., 0,2914.) — (3) La Rhétorique d'Aristote. Les deux premiers Liures traduicts du Grec en François parle feu sieur Robert Estienne Poète & Interprète du Roy es langues Grecques & Latines. Et le troisième par Robert Estienne, son Nepveu, Aduocat en Parlement Auec vne Table des matières. — - A Paris, De l'Imprimerie de Rob. Estienne, rue S. Iean de Beauvais. M DC.XXX. (Pet. in-8, 258 ff. ch. sans la ta. et les lim. B- N.. X. i66q3.) — (4) Renouard, Ann. des Estienne, p. 387.
246 GEORGES LEPREUX
passage à Leyde, dans une lettre de Juste Lipse, de juillet 1587 *j puis, séjournant à Heidelberg, chez Jérôme Commelin et à Lyon chez Jean de Tournes, en 1595 ; à Francfort, en 1596; et qu'enfin, en 1598, la mort de son père et l'attribution qui lui fut faite, dans l'héritage de ce dernier, de tout le matériel typographique, le fixèrent dans la ville ou il était né et où il exerça son art avec talent jusque vers 1626, sauf une interruption de quelques années.
Compromis, dit A. Firmin-Didot, d'après A-A. Renouard, « dans la conspiration dite de V escalade, tentée en faveur du duc de Savoie et dont le chef, Blondel, syndic de Genève, fut condamné à mort, PaulEstienne, d'abord mis en prison, fut ensuite proscrit, et pendant quinze ans ne put rentrer à Genève. Il parait même par la lettre qu'il adressa au Conseil le 29 janvier 1608 que ses biens furent vendus. 2 » Je n'ai pas besoin de rappeler les circonstances bien connues du rachat des matrices grecques, qui lui permirent de rentrer à Genève, avec un sauf-conduit, en 1620. Il est probable que Paul profita de son séjour dans cette ville pour y mettre ordre à ses affaires, l'on dit même que vers 1626 ou 1627 il aurait vendu tous ses caractères « et probablement toute sa typographie et sa librairie aux frères Chouet 3 » mais cela ne se conçoit guère, si tous ses biens avaient été vendus en 1608.
On peut s'étonner, écrit de son côté Renouard 4, « que pendant quinze ans d'absence de Genève, Paul qui n'était point sans habileté et comme imprimeur et même comme éditeur, n'ait laissé ni à Paris ni en d'autres lieux aucune trace d'un travail quelconque y révélant au moins sa présence. Certainement il y a eu besogne faite; Paul n'étoit point riche et il falloit vivre, il falloit entretenir femme et enfants. Lottin le fait libraire à Paris et même imprimeur, mais sans en donner aucune preuve et d'ailleurs c'est, selon lui, dès 1599, temps auquel Paul étoit trop activement occupé à Genève pour avoir l'idée d'un établissement à Paris, où rien ne dit que jamais il ait imprimé ou fait imprimer... Rien ne fait savoir le temps de sa mort. »
Lottin s'est évidemment trompé et Renouard a tout à fait raison, lorsqu'il dit que Paul Estienne n'a pas pu être imprimeur à Paris de 1599 à 1626, ainsi que l'avance l'auteur du Catalogue chronologique des libraires et imprimeurs, mais ce qui est inexact pour la période
(1) A.-A. Renouard, op. cit. — (2) A. -F. Didot, &p. cit., col. 554- — (3) Renouard, op. cit., p. 5o3. — (4) I bid. , p. 507.
sus indiquée, ne serait-il pas vrai pour une période postérieure, de 1627 à 1637 par exemple ? Paul Estienne n'aurait-il même pas été imprimeur du roi à Paris en 1637 et n'est-ce point dans cette ville qu'il serait mort peu de temps après ?
Je pose toutes ces questions sans pouvoir les résoudre encore, mais je tiens à signaler une modeste pièce, passée inaperçue jusqu'à ce jour, imprimée à Paris en 1637, par un T. Estienne qui se dit imprimeur du roi et dont voici la description :
Déclaration du Roy, portant descharge à tous ces (sic) sujets contribuables aux Tailles de la moitié de ce qu'ils doiuent porter en 1637 des Tailles, crues, & autres leuées extraordinaires, & reject de l'autre moitié, par forme de prest et emprunt en ladite année seulement, sur les villes & bourgs principaux de ce Royaume, à la charge d'estre rembourcée du principal et interest dudit emprunt, suivant ladite Déclaration. [Armoiries royales.] A Paris, Par P. Estienne, Imprimeur ordinaire du Roy. M. DC. XXXVII. (In-4, 4 ff. tellement rognés qu'on n'y voit plus trace de foliotage. B.N., F. 46994, pièce 13).
Il est fâcheux que le prénom n'ait pas été imprimé en entier, mais comme aucun autre Estienne ne peut revendiquer l'initiale P, comme il s'agit d'une pièce officielle et qu'on ne peut pas présumer une coquille typographique, encore moins un subterfuge quelconque, on a le droit de supposer qu'il s'agit là d'une impression de Paul Estienne et d'en conclure qu'il a dû exercer son art à Paris, sans doute auprès de son fils Antoine, pendant les dernières années de son existence, qui se serait ainsi prolongée plus qu'on ne le pense.
Estienne (Antoine) Alias Estiene. [Stephanus] Imprimeur-Libraire (1612-1674). Imprimeur ordinaire du Roi (1613-1662). Rue des Carmes, au collège des Lombards ou des Italiens (1612-1613); — rue Saint-Jacques, au Collège de Clermont (161 3-1 614); — même rue, devant le collège duPlessis(i6i5-i6i6); même rue, a l'Image Saint-Martin, devant le Collège de Marmoutier (1617-1620); — même rue, devant Saint-Yves (1620-1621) ; — même rue, à l'Olivier de Robert Estienne (1622-1623) ; — même rue, au Collège Royal, devant Saint-Benoît (1623-1674).
248 GEORGES LEPREUX
Né à Genève et y baptisé le 28 juin 1592 *, Antoine était fils du précédent, et de Marie Rouy, et par conséquent petit-fils de l'illustre Henri II Estienne. Il fut élevé dans les principes de la Réforme, mais on connaît peu de chose des années de son enfance et de sa jeunesse : on dit qu'il fit ses études à Lyon et de là, par un concours de circonstances restées mystérieuses, il vint à Paris et y abjura le protestantisme entre les mains du Cardinal Du Perron. Il était à peine alors âgé de vingt ans. Grâce à la protection du savant prélat, Antoine obtint sans difficultés des lettres de naturalisation, la charge d'huissier de l'Assemblée du Clergé, à laquelle était attachée une pension de 500 livres, "sans compter les petits profits2, des lettres patentes du roi, du 2oseptembre 16123, en vertu desquelles il ouvrit un établissement typographique dans la rue des Carmes 4, (qu'il ne tarda pas à transférer dans la rue Saint-Jacques 5), « avec jouissance des mesmes franchise et pouvoir dont a joui Robert Estienne et dont jouissent les autres imprimeurs de cette ville 6 »,
— et enfin, le 2o décembre 1613, des lettres de provision d'imprimeur ordinaire de sa Majesté 7.
La corporation des libraires et imprimeurs de Paris n'avait pas vu sans un certain dépit, l'installation insolite de ce concurrent; aussi, jalouse de la sauvegarde de ses privilèges, manifestement violés par l'autorité souveraine, puisque Antoine n'avait pas fait d'apprentissage à Paris et qu'on ne savait même pas où et quand il s'était initié à la
(1) A.-A. Renouard, Ann. des Estienne,^. 5o8.— (2) L'huissier tenait notamment la buvette et il paraît, au dire de sa femme, qu'Antoine s'y oubliait parfois au point de rentrer chez lui en assez triste état. (Mémoire cité, p. 252, note 5). — (3) B.N., Ms. fr. 21842, pièce 9 (Doc. N'oJ).— (4} Trois epistres de S. Hierosme L'une à Heliodore, l'avtre à Iulien, & la dernière contre Vigilantius. Avec deux avtres de I. Pic de la Mirande à Iean François son neueu. Traduictes parMessire Iean Davy, sieur du Perron & de la Guette, Conseiller du Roy en ses Conseils d'Estat & Priué. [Marque de l'Olivier] A Paris, De l'Imprimerie d'Antoine Estiene rue des Carmes, av Collège des Lombards. M. DC. XIII. Auec priuilège du Roy (Pet. in-8, 144 p. ch. et 1 f. pour le privilège donné à Davy DuPerronle 3 janvier 1 6 1 3. B. N., C. 2q53 bis). — (5) A./ Observations politiqves topographiqves et historiqves : svr Tacite. Ensemble la traduction de quelque partie du premier liure des Annalles du mesme Autheur. Le tout dédié à la Reyne Régente. Par François de Cavvigny sieur de Collomby. [Marque de l'Olivier.] A Paris, De l'Imprimerie d'Antoyne Estiene, rue Saint-laques, au Collège de Clermont. M.DC.XIII. (In-8. 3 ff. lira., 122 p. ch. B. N., J. 1 37 1 3). — B. / Lettre de monseignevr le Cardinal du Perron A monseignevr le Prince. [Même marque] A Paris, De l'Imprimerie d'Antoine Estiene, rue S. Iacques, au Collège de Clermont. M DC.XIV. Auec permission. (Pet. in-8°. 8 p. ch. B. N., Lb36 21 5).
— (6) Voy. Doc. N° 93. — (7) Arrêt du Conseil privé du 29 décembre 1617, A. N., V63i. (Doc. N°92).
pratique de son art, elle prit le parti de s'opposer à la décision royale, et elle ouvrit immédiatement les hostilités en faisant saisir les presses et le matériel du nouvel imprimeur 4. Celui-ci s'étant pourvu au Châtelet, devant le Lieutenant de police, une sentence de ce magistrat ordonna, le 20 mars 1614 2; sa réception comme imprimeur à Paris et prononça main-levée de la saisie, mais cette main-levée ne fut réalisée que le 17 octobre suivant3.
A partir de ce moment, la résistance de la corporation ne fut plus que passive et se borna à des moyens dilatoires pour ajourner l'enregistrement des lettres du récipiendaire, car on s'était avisé d'un nouveau stratagème qui consistait à battre en brèche les provisions de l'imprimeur du roi. Fédéric [III] Morel et Pierre Mettayer, en leur qualité d'imprimeurs de sa Majesté, se chargèrent de cette besogne et attendirent en silence qu'Antoine Estiennefit actedesa fonction en publiant quelqu'une des impressions réservées au service du roi. L'occasion ne tarda pas à se présenter et alors, sans tergiverser, ils assignèrent Antoine au Châtelet de Paris (13 décembre 1617), « pour se veoir condempner pour prétendue contravention à leur privilège en la somme de 9 livres d'amande, en tous lesdespens, dommages et interestz et, se veoir faire defïenses de plus imprimera l'advenir aulcuns des esditz de Sa Majesté et d'arrestz du Parlement4 ». Au lieu de déférer à cet exploit, Antoine Estienne se pourvut au Conseil d'Etat du Roi et, par un arrêt du 29 décembre suivant5, il fut autorisé à y appeler ses adversaires pour voir « ordonner que ledict suppliant pourra faire imprimer les esditz et ordonnances de sadite Majesté, arrests dudit Parlement et toutes autres choses qui deppendent des droictzet debvoirs des autres imprimeurs et libraires, avecq deffenses ausdits Morel et Mestayer de le troubler ny inquiéter pour raison de ce, à peine de privation de leurs charges, amande arbitraire, despens, dommages et interestz6».
L'affaire fut solutionnée au mois de mai suivant (1618), malheureusement, par une sorte de fatalité, non seulement les minutes du Conseil à cette époque manquent aux Archives nationales, mais encore, dans la collection des registres d'arrêts transcrits de la même juridiction que possède la Bibliothèque nationale, on ne rencontre que ceux du premier et du dernier quartier de l'année 16 18, de telle sorte que le mois de mai ne s'y trouve pas. On peut
11 B. N., Ms. t'r. 21842, pièce 9. — (2) Ibid. — (3) Ibid. — (4) Voy. Doc. N° 02. — (5) Ibid. - (6) Ibid.
250 GEORGES LEPREUX
cependant combler en partie cette fâcheuse lacune, grâce aux énonciations d'un autre arrêt du même Conseil, bien postérieur en date * et dont j'ai déjà parlé plus haut (Voy. p. 244), à cause d'une difficulté relative à la véritable personnalité de son bénéficiaire. Il suffit de noter ici qu'Antoine Estienne n'eut pas complètement gain de cause et que s'il fut maintenu dans ses fonctions d'imprimeur du roi, il avait eu à faire quelques concessions. Voici d'ailleurs, tel qu'il est analysé, le texte de cette décision : « Du consentement des parties, ayant esgard à la requeste dudit suppliant et sans s'arrester au renvoy requis parlesdits Morel etMestaier, ledit suppliant auroit esté maitenu en ladite charge d'imprimeur et libraire ordinaire de sa Majesté pour en jouir avec les mesmes droictz, pouvoirs et franchises dont jouissoient lesdits Morel et Mestaier, sauf pour l'impression des esdictz et ordonnances, reiglemens, déclarations de sa Majesté et arrestz tant du Conseil que Cours de parlement et autres cours souveraines, laquelle ledit Estienne ne pourra entreprendre en façon quelconque, sinon apprès le décedz desdits Morel et Mestaier ou de l'un d'iceux... »
Toutes les difficultés se trouvant de ce fait aplanies, la Chambre syndicale fut enfin contrainte de procéder à la réception d'Antoine Estienne : cette formalité se trouve consignée dans l'un de ses registres, à la date du 26 octobre 16 18 2. Désormais à l'abri des tracasseries, le fils de Paul Estienne ne tarda pas à se montrer avide d'égaler la gloire de ses ancêtres: avec une ardeur toute juvénile, mais aussi avec une témérité bien imprudente, il s'engagea dans la publication d'ouvrages si dispendieux et si multipliés, qu'il se trouva bientôt dans l'impossibilité de faire honneur à ses affaires. Dès 1624, faute du paiement des sommes qu'il lui aurait promises, on trouve Antoine en procès avec César de Ligny, r ex-secrétaire de son ancien protecteur, le cardinal Duperron, au sujet de l'impression des Lettres de ce dernier3; puis, de 163 1 à 163e, il est aux prises avec de nombreux créanciers, qui ne lui laissent plus ni trêve ni repos. Après avoir signé avec eux par devant notaires, en 1631, un contrat d'atermoiement, qui lui accordait un délai de quatre années pour se libérer4, Antoine semble avoir négligé ou s'être trouvé hors d'état de remplir ses engagements, car, dans le commencement de
(1) Arrêt du 3o mai 1634, A. N., V6 96 (Doc. N° 116). — (2) B. N., Ms. fr. 21842, p. 9. (Doc. N° 93). — (3) Cf. Doc. N° g5. — (4) Arrêt du Conseil du 14 février 1634, A. N., V693. (Doc. N° 114).
GALLIA TYPOGRAPHICA 25 I
l'année 1633, ^ était incarcéré pour dettes dans les prisons du Petit Châtelet * et du fond de sa geôle, il suppliait le Conseil privé du Roi de lui accorder un répit de six mois. Pour obtenir cette grâce, il alléguait qu'il lui était dû « de grandes sommes » et offrait la caution de Pierre Perrault, avocat au Parlement de Paris, « sy solvable que les parties dudit suppliant ne le contesteront ». Il obtint son élargissement pour le temps qu'il avait demandé, mais au début de l'année suivante (1634), il était encore « en peine... faulte d'avoir payement sur ce qui luy est deub ». Ses créanciers avaient repris leurs poursuites et lui, le chemin de la prison : il obtenait un nouveau délai d'un mois2. Un an plus tard, le 6 août 1635, Antoine était derechef emprisonné, à la requête de Charles Le Bé, marchand papetier à Troyes et de plusieurs autres créanciers ; derechef aussi, il sollicitait du Conseil un nouveau répit et demandait cette fois le terme d'une année. Il présentait alors au Conseil un bilan, dont il résulte qu'il lui était dû 1700 livres tournois pour les fournitures et impressions qu'il avait faites pour le service du roi ; il avait versé entre les mains du receveur des consignations au Châtelet de Paris la somme de 1200 livres, montant du prix de l'adjudication après saisie de sa maison de la rue Saint-Jacques; quant à son passif, il était de 7447 livres dues à Le Bé pour fournitures de papier, et de... ? pour les créances de «Sébastien Gault(lire Gouault), la veuve Emon Denise, Pierre Marceau, Nicolas Denise le jeune, Louis Langlois Sr d'Orval ». Le Conseil ordonna son élargissment des prisons, « pourveu qu'il n'y soit retenu pour crime ou stellionat, pour le temps et espace de trois mois, pendant lesquelz sa Majesté a sursis toutes contraintes par corps contre luy, a faict deffences à tous huissiers de l'exécuter et aux geôlliers de l'y recevoir à peine des despens, dommages et intérestz du suppliant3 ». Enfin la situation de l'imprimeur du roi semble s'être améliorée au commencement du mois de juillet suivant (1636) : un arrêt du Conseil du 5 de ce mois fixe à 6000 livres la somme qui lui était due parle Trésor pour impressions fournies de 1627 à 1630 et reconnaît Sébastien Gouault, papetier à Troyes, créancier privilégié à concurrence de 21 51 livres 13 sous tournois4.
1 1 Arrêt du Conseil du 18 juin i633,A. N., V6go. (Doc. n° 100). — (2) Arrêt du Conseil du 14 février 1634, A. N.,V693(Doc. n» 114).— (3) Arrêt du Conseil du 7 mars i636, A. N., V6 m (Doc. n° 1 23). — (4) B. N., Ms. fr. 22078, pièce 23. (Doc. n° 124).
252 GEORGES LEPREUX
Si obérée que fût sa situation et quelque embarras qu'il ait dû rencontrer daus l'exercice de son art, Antoine n'avait pas moins continué à jouir de hautes protections : par un brevet du 31 décembre 1623, confirmé par des lettres patentes de Louis XIII du 6 mars 1627, il avait été gratifié d'une pension annuelle de 600 livres { et même, en cette dernière année, sur la recommandation du Cardinal de La Rochefoucauld, il avait été pourvu par le roi d'un logement au Collège royal « pour sa personne et pour son imprimerie2 », tout ce qu'il possédait ayant été, semble-t-il, saisi par ses créanciers- Dans sa corporation également, il dût jouir, momentanément du moins, d'une certaine estime, puisque, en 1626, il avait été élu adjoint au syndic 3 et que, dix ans plus tard, il fut promu au Syndicat, mais sur ce point je garde ici le silence 4 et je me contente de noter qu'Antoine Estienne rencontra la plus vive opposition dans unegrande partie de la Communauté. On l'y considérait en effet comme un intrus et il fut dressé contre sa gestion un mémoire, ou mieux un violent réquisitoire dans lequel il est chargé de trop d'ignominies, pour qu'on puisse croire à l'absolue sincérité de ce document. On lui reprochait non seulement « les fréquentes banquerouttes qu'il avait faict publiquement », mais encore de nombreuses « vilenies», petites et grandes, dans l'exercice de son industrie. Il n'est guère toutefois de fumée sans feu et il convient de rapprocher de cette pièce, un autre mémoire, dressé par Jeanne Leclerc, épouse séparée d'Antoine qui n'est pas plus édifiant sur les mœurs et les habitudes de son mari5. Comme on peut de plus reprochera cet imprimeur, ainsi qu'on le verra bientôt, des actes d'une délicatesse douteuse, il faut nécessairement faire des réserves sur l'entière probité de son existence et ce n'est point sans une profonde tristesse que je me trouve dans l'obligation de les formuler.
Si l'imprimeur privé n'est pas à l'abri de tout reproche, l'imprimeur du roi se présente-t-il du moins comme une personnalité exemplaire et digne de ses grands aïeux ? 11 s'en faut hélas de beaucoup qu'il en soit ainsi. Antoine Estienne apparaît, pendant toute la durée de son exercice, comme exclusivement préoccupé de tirer de la charge tous les bénéfices qu'elle lui peut procurer, — c'était son droit, il était peu fortuné et là d'ailleurs n'est pas le mal, — mais il n'admet point de rivalité et chaque nomination de nouveau titulaire est l'occasion
(1) Cf. Doc. n» 167 — (2) Ibid. - (3) Lottin, II, p. 62. — (4) Voir pour les syndics le tome IV de la présente série. — (5) B. N., Ms. fr. 22078, pièce 32.
pour lui de rebuffades qui se traduisent régulièrement par une opposition, toujours faite à la légère et toujours abandonnée à la suite d'une transaction fort probablement onéreuse pour son adversaire : c'est le chantage élevé à la hauteur d'une institution1. Il déploie pour l'impression des actes du souverain une activité dévorante et en multiplie les éditions tant en son nom qu'en celui de ses collègues. Malheur à ceux qui se risquent à marcher sur ses brisées ! Enfin, il trouve moyen de trafiquer sur les Grecs du roi, au détriment de l'intérêt public 2, après avoir fait ordonner par le Conseil privé3 la mise à sa disposition des matrices de ces beaux caractères.
En 1662, suivant contrat passé le 5 août devant notaires au Châtelet de Paris, Antoine Estienne vendit à. Sébastien Huré ses droits à la charge d'imprimeur du roi, moyennant une somme de douze cents livres, dont le quart était payable comptant et le surplus par mensualités àdater de la nomination deson successeur, tout en se réservant une part des bénéfices à provenir des impressions que ferait ce dernier en ladite qualité4. Le roi ignora peut-être ces arrangements mais il les ratifia tacitement en octroyant à Huré la charge de son imprimeur. Il semble qu'ensuite Antoine se soit peu à peu retiré des affaires : dans une situation de fortune peu brillante il continua pourtant de commercer de côté et d'autre, tirant profit comme il pouvait des quelques privilèges qu'ils avait conservés3. Enfin, devenu aveugle, resté sans proches parents, il se fit admettre à l'Hôtel-Dieu de Paris, où il est mort, croit-on, en 1674. De son mariage avec Jeanne Leclerc, fille de David, qu'il avait épousée le 28 septembre 1620 6 il eut plusieurs enfants qui le précédèrent tous au tombeau.
L'œuvre d'Antoine Estienne est assez considérable, bien supérieure à ce qu'en a indiqué l'auteur des Annales des Estienne, et ses productions sans être aussi artistiques que celles de son aïeul, dénotent cependant un excellent praticien, quoi qu'elles soient fort inégales. On peut louer sans restriction sa belle édition de Piutarque, qu'il
(1) Voyez notamment les notices de Charles I Chenault, Jacques Dugast. Gilles Morel, Pierre Rocolet. — (2) Cf. A. Bernard. Hist. de Vlmpr. roy. du Louvre, p. 3 1 . — (3) Arrêt du 3o mai 1634 (Doc. n° 116). — (4) Voy, Documenta, n° i83, — (5) Cf. H. Stein. Nouv. Doc. sur les Estienne, pp. 8-9, et la notice qui suit. — (6) La Caille, ex. annoté, B. N., Ms. fr. 22io3, n* i38. On trouve au f« ig de ce volume, le testament autographe et fort touchant de cette femme, daté du 4 juillet 1 656, par lequel elle lègue à son fils Henri tout ce qu'elle délaissera en mourant.
254 GEORGES LEPREUX
dédia au roi en 16241, sa Bible des Septante (1628), grecque et latine, exécutée avec les caractères de Garamond 2, son édition grecque-latine à'Aristote3, en deux volumes in-folio (1629). On cite aussi avec éloges une édition qu'il aurait imprimée (1 661), en deux gros volumes in-folio 4, du Nouveau Théâtre du Monde, de Davity, dédiée par lui à la reine mère, mais, je n'ai pu voirqu'une édition de 1655 5. Celleci est également précédée d'une épître, signée par Antoine Estienne et adressée à « Monseigneur Mole, Chevalier, Garde des sceaux de France » ; toutefois, elle fut achevée d'imprimer le 18 juin 1653 par Henri Estienne, son fils, en vertu d'un privilège obtenu par ce dernier le 3 mai 165 1.
Quant aux impressions d'actes royaux et d'arrêts, qu'Antoine a faites en immense quantité, elles laissent fort souvent à désirer et ne sortent pas pour la plupart d'une honnête médiocrité.
De même que les autres Estienne, Antoine employa la marque de l'Olivier, en différents formats, avec la devise: Noli allum sapere sed time, mais moins modeste que ses prédécesseurs, il semble qu'il ait pris parfois à tâche d'étonner ses contemporains par un étalage de titres jusqu'alors inusités : ce n'était point assez pour lui de s'intituler Imprimeur ordinaire du Roi ,il voulut être Premier Imprimeur de Sa Majesté, voire même son Architypographe, et enfin, à bout de vocables, il n'hésita pas un jour à se créer la nouvelle qualification de Bibliocomus6, pour satisfaire ses vaniteuses préoccupations. Ce terme, qu'il se garda bien de traduire en français, n'eut d'ailleurs aucun succès et ne reparut plus sur ses productions ultérieures. Dans le même ordre d'idées, il faut également noter la constante habitude qu'eut Antoine de transcrire son nom sous ta forme d'Estiene, avec une seule N, à l'imitation de son grand-père Henri II et c'est au surplus à peu près le seul trait de ressemblance qu'il ait eu avec cet illustre typographe.
(1) Voy. A. A. Renouard, Ann. des Estienne, p. 21 5. — (2) Ibid., p. 218. — (3) lbid., p. 219. — (4) Ibid., p. 226 . — (5) Noweav théâtre dv monde, contenant les estats, empires, royavmes et principavtez... Par le sieur D.T.V.Y, Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roy. Auec vn nouueau Supplément. [Arm. royales] A Paris, Chez Pierre Menard, Libraire Iuré en l'Vniuersité de Paris, rue de la Bouderie, au bon Pasteur. M. DC. LV. (In-P. 141 4 p. Titre r. et n. B. N, Rés. G. 99.) —(6) Sur le second titre, en latin, de l'ouvrage intitulé Les triomphes de Louis le Iuste (Paris, 1659, In-f°. B. N. Lb 36 34), on lit en effet à la souscription : « Lvtetise Parisiorvm, In Regiâ ipsâ Typographiâ per Antonivm Stephanvm., Proto Typographum Regium, & Christianissimi Régi
On ne possède point de portrait d'Antoine Estienne, mais on peut voir, dans le premier volume de l'exemplaire annoté de La Caille, que possède la Bibliothèque nationale *, une note au sujet de ses ancêtres, entièrement écrite de sa main.
Estienne (Henri, dit Henri V) Alias Estiene. Libraire et imprimeur (1646-1661). Imprimeur ordinaire du roi (1652-1661). Rue Saint-Jacques, au Collège Royal, devant Saint-Benoit.
Fils d'Antoine, qui précède et de Jeanne Leclerc, Henri naquit à Paris le 9 février 163 1 2 et fit son éducation professionnelle dans les ateliers de son père. Il venait à peine d'atteindre l'âge de quinze ans, lorsqu'il fut reçu maître dans la Communauté, le 23 février 1646 3 : ce n'est pas qu'il songeât à s'établir à son compte, mais il affirmait ainsi un droit que possédaient les fils de maîtres et cette manifestation était bien dans la manière d'Antoine, qui sans nul doute y avait poussé son fils. Henri continua à travailler sous la direction de son père et c'est seulement après qu'il eut été pourvu de la charge d'imprimeur du roi, en la survivance d'Antoine, par lettres patentes du 28 avril 1652 *, qu'il fit œuvre personnelle en imprimant le Nouveau Théâtre du Mojide, de Davity, dont j'ai parlé dans la notice précédente.
Rendu prudent par les malheurs de son père, Henri se garda bien de se risquer dans des entreprises de librairie, souvent aléatoires pour qui ne possédait point de grands capitaux, il se contenta d'imprimer pour les autres, ce qui explique la pénurie d'ouvrages qu'on connaisse de lui. Renouard cite seulement, dans ses Annales des Estienne, p. 228, deux éditions, qu'il avait faites en société, des Essais de Montaigne, ce qui amène l'historien des Estienne à penser que peut-être Henri n'a jamais personnellement possédé ni exploité d'établissement typographique. La chose est bien possible, mais elle n'est pas exclusive du fait qu'Henri ait individuellement exercé son art et imprimé dans les ateliers de son père, où sans doute il avait une presse lui appartenant en propre. J'ai rencontré des pièces
Bibliocômum ordinarium.» A. A. Renouard explique ainsi la genèse de ce mot : Hippocômus, qui curât equos, Bibliocômus, qui curât libros.
(1) Ms. fr. 22103 f°22. — (2) A. A. Renouard. Ann. des Est., p. 517. — (3) B. N., Ms.f0. 21848,*"° 168 v". (Doc. n° i56.) — (4) Voy. Doc. n° 167.
256 GEORGES LEPREUX
à son nom en 16581 comme imprimeur du roi; et plus tard, en 1661, en compagnie de son père2.
Cette même année 1661 fut celle de son décès: on n'en connaît pas exactement la date, mais elle peut se circonscrire entre les mois de juillet et d'octobre, puisqu'en juin il imprimait encore, ainsi qu'en justifie la pièce B indiquée dans la note 2 ci-dessous et qu'une autre pièce imprimée probablement en novembre3 fait mention de sa veuve.
Henri Estienne avait épousé Anne Papillon et trois enfants étaient nés de cette union4. Quelques années après la mort d'Henri, sa veuve convola avec un nommé Charles Cogneau, dont elle ne tarda pas à se séparer : on la rencontre dans cette situation, à la fin de Tannée 1670, plaidant contre divers libraires et imprimeurs de Paris (Michel Dauplet, Claude Hérissant, Charles Fosset, Pierre de La Carrière), au sujet du privilège d'un livre intitulé : Les Saints Devoirs de Y âme dévote, qu'elle les accusait d'avoir contrefait a son préjudice. Anne Papillon fut maintenue dans tous ses
(1) Edict dv Roy portant svppression des Charges Locales sur les Aydes, conuerties en rentes sur l'Hostel de Ville de Paris sur les dites Aydes : avec création d'Offices de Payeurs & Controlleurs des dites Rentes. Vérifié en la Chambre des Comptes & Cour des Aydes, le 6 Avril i658. [Arm. Royales] A Paris, Par Henry Estienne, Imprimeur & Libraire ordinaire du Roy, Court & suitte de sa Majesté, Au Collège Royal. M. D.C.L VIII. Auec privilège de sa Maiesté. (In-4. 18 p. ch. B. N. F. 23612, pièce 373.) — (2) A. /Edict dv Roy portant révocation de l'hérédité & Suruiuance accordée à tous Offices... Leu, publié & registre en la Grande Chancellerie de France le dernier iour de May mil six cent soixante-un. [Arm. royales] A Paris, Par Antoine Estiene, Premier Imprimeur & Libraire ordinaire du Roy, & Henry Estiene son fils, aussi imprimeur de sa Majesté. Rue Saint Jacques, au Collège Royal, devant Sainct Benoist, M DC LXI. Auec priuilege de sa Maiesté. (In 4. 9 p. ch., BN, F. 23612, pièce 574.) — B / Arrest dv Conseil d'estat dv Roy, et Commission povr l'execvtion des Edicts, Déclarations & arrests portans défenses à toutes personnes, de quelque qualité & condition qu'elles soient, d'exercer aucun Office Royal sur matricules, simples commissions, d'authorité priuée, ou autrement, sans Lettres de prouision de sa Majesté seellées du grand Seau... Du 2 Iuin 1661. [Arm. Royales] A Paris, Par Antoine Estiene, Premier Imprimeur & Libraire ordinaire du Roy, & Henry Estiene, son fils, aussi imprimeu r de sa Majesté Rue Saint Iacques, au Collège Royal, deuant Sainct Benoist. M.D.C.LXI. Avec Privilège de sa Majesté. (In-4. 16 p. ch. B. N., F. 23635, pièce 517.) — (3) Arrest dv Conseil d'estat dv Roy, Pour empescher les abus qui se commettent aux Résignations d'Offices, sans payer le droict deu au Roy en ses parties. Casuelles. Du 29 Octobre 1661. [Arm. Royales] A Paris, Par Antoine Estiene, Premier Imprimeur & Libraire ordinaire du Roy, & la Veufve Henry Estiene, aussi Imprimeur de sa Majesté. M. D.C. LXI. Auec Priuilege de sa Majesté. (In-4. 4 p.ch.B.N, F. 23635, pièce 555.)— (4) A.A. Renouard, Ann. des Est.,p.5\y.
GALLIA TYPOGRAPHICA 2 5j
droits, à la charge par elle de désigner dans le délai d'un mois l'imprimeur définitivement choisi pour l'exécution de cet ouvrage, par une sentence du Lieutenant de police du 5 mai 167 1, dont on peut voir une copie intégrale dans l'un des volumes de la collection Anisson l. Cette pièce nous apprend que le privilège en question avait été cédé par Antoine Estienne à sa belle-fille, au profit des enfants d'Henri, suivant acte reçu par Le Chanteur et d'Orléans, notaires à Paris, le 15 janvier 1668, et cette libéralité en faveur de ses petits enfants démontre bien en outre qu'Antoine n'était pas aussi plongé dans la misère que l'ont écrit Almeloveen, Maittaire et tant d'autres après eux.
Foucault (Damien) Imprimeur — Libraire (165 2-1 676). Imprimeur ordinaire du Roi (1662-1676).
En la Boutique de Pierre Rocolet ; Au Palais, « en la Gallerie
des Prisonniers, aux Armes du Roy et de la Ville. »
Descendant d'une nombreuse lignée de libraires, qui, dès la fin du xvie siècle, exerçaient leur profession à Orléans, Damien Foucault naquit dans cette ville et y fut baptisé le Ier mai 1627 2. Il était fils de Claude Foucault, également libraire, et de Marie Pompon. Quand il eut atteint l'âge de seize ans, son père, qui le destinait au commerce des livres, l'envoya à Paris, dans le dessin, dit Perdoux de la Perrière :j, « d'y puiser les connaissances nécessaires à la profession qu'il allait embrasser ». Damien entra en apprentissage, non pas chez Pierre Rocolet 4, ainsi que l'affirme l'historien Orléanais, mais chez Mathieu [11] Guillemot, imprimeur-libraire, avec lequel il signa un engagement de cinq années, par contrat passé devant Huard et Ricordeau, notaires à Paris, le 13 :> ou le 16 6 septembre 1642. C'est seulement après le 12 août 1647, date à laquelle Mathieu Guillemot quittança son brevet d'apprentissage 7, que Damien Foucault entra au service de Rocolet, dont il gagna bientôt « la confiance et l'amitié 8 », au point même
(i) B. N., Ms. fr. 22119, pièce 28. — (2) « Le Samedi premier du mois de may audit an 1627, entre 5 et 6 h. du soir, a esté baptisé Damien, fils de Claude loucault, libraire, et de Marie Pompon, ses père et mère de cette paroisse (de S. Pierre Lentin)... » Cf. Herluison, Recherches sur les libr. et impr. d'Orléans (Orléans, 1868. In-8), p. 81. — (3) Notes sur les libraires et imprimeurs d'Orléans, à la suite du msc. de dom Gerou, sur les hommes célèbres de l'Orléanais. — (4) Voy. infra la notice de cet imprimeur. -— (5) B. N., Ms. fr. 21837, 3e sio, Doc. n° 147). — (6) B. N., Ms. fr. 21843. f° 20. (Doc. n° 1 66) — (7) Ibid.—
crdoux de la Perrière, loc. cit.
U. Lépreux. Gallia Typo^raphica. P. I. 17
258 Georges lépreux
de devenir son gendre, en épousant Anne Bonjan, sa petite-fille. Reçu maître dans la Communauté le 7 mars 1652 4, Foucault n'en resta pas moinsl'aide et l'associé de Rocolet, tant que ce dernier vécut et à partir de 1662, celui de sa belle-grand-mère, Jeanne Robinot, qui, pendant plus d'un an encore, signa avec lui toutes les productions de leur officine. Dès la mort de Rocolet pourtant, Damien Foucault avait été pourvu de sa charge d'imprimeur du roi et bien que je n'aie retrouvé ni les termes ni même la date des provisions qui lui furent octroyées à cet effet, le fait est indiscutablement établi par deux arrêts duParlement2, dont le dernier l'envoie en possession de son office. Il fut sans doute confirmé à la même époque dans la charge d'imprimeur de la Ville de Paris qu'avait remplie son beau-grand-père et cumula comme lui les deux fonctions, sans quitter ni la boutique du Palais ni l'atelier de la rue Vieille— Drapperie, où pendant si longtemps Rocolet avait exercé son art avec la plus grandedistinction. Foucault n'eut pas la chance d'imprimer comme ce dernier pendant plus d'un demi-siècle, car il n'avait pas même atteint l'âge de cinquante ans, lorsqu'il passa de vie à trépas, en 1675 ou 1676. Cette date ne résulte pas d'un acte authentique, non plus que d'une pièce officielle quelconque, mais elle est certifiée par les souscriptions des livres sortis à ce moment des presses de la rue Vieille-Drapperie.
( 1) B. N., Ms. fr. 2 1843, f° 20. — (2) Du 7 mars 1662. « Ce jour, la Cour ayant délibéré sur la requeste présentée par Damien Foucault, maistre imprimeur et libraire de l'Université de Paris, affin d'estre receu à la charge de l'un des imprimeurs du Roy et libraires ordinaires en hébreu, grec, latin, françois, et autres langues, que tenoitet exerçoit deffunt Pierre Rocolet, son ayeul, et veu les lettres de provision dudict office et les conclusions du Procureur général du Roy. / A arresté etordonné que d'office à la requeste dudict Procureur général, il sera informé des vie, mœurs, religion catholicque, apostolicqueet romaine, conversation et fidélité au service du Roy dudict suppliant par devant Me Estienne Sainctot, conseiller du Roy en icelle, pour l'information faicte et rapportée, etcommunicquée audict Procureur général, estre ordonné ce que de raison. » (A. N., XIA 83g3 , f°4i.— B. N., Ms. fr. n. a. 8i36, f°2i8v°.) — Du 14 mars 1662. « Ce jour, la Cour après avoir veu l'information faicte d'office à la requeste du Procureur général du Roy des vie, mœurs, religion catholique, apostolique et romaine, conversation et fidélité au service du Roy de Damien Foucault, maistre imprimeur et libraire de l'Université de Paris, pourveu de la charge d'Imprimeur du Roy que tenoit et exerçoit feu Pierre Rocolet, les lettres de provision dudict office, conclusions dudict Procureur général, la matière mise en délibération. / A arresté etordonné que ledict Foucault sera receu audict estât et charge de l'un des imprimeurs et libraire ordinaire dudict Seigneur Roy, faisant le serment requis et accoustumé de bien et ridellement servir le Roy et garder les ordonnances, par devant M' Estienne Sainctot Conseiller du Roy. » (A. N., XIA 83g3, f 45 v°. — B. N., Ms. fr. n. a. 8i3ô, f° 236 v°.)
De son mariage, Damien Foucault avait eu plusieurs enfants : l'un d'eux, Hilaire se fit recevoir libraire en 1686 et fut alors nanti du fonds de la librairie paternelle qu'Anne Bonjan avait continué de gérer jusqu'à cetteépoque, après avoir liquidé, sans doute, le matériel de son imprimerie.
Les ouvrages exécutés par le successeur de Pierre Rocolet sont surtout recommandables par leur parfaite correction ; au point de vue artistique, ils n'ont rien que d'ordinaire et ne présentent qu'une bonne typographie sans plus; sous le rapport de la curiosité, l'actif de cet imprimeur se solde par zéro. Il fut avant tout un libraire entendu dans son commerce et plus avide d'une honorable aisance que d'une renommée brillante mais aventureuse. Pas plus que tant d'autres de ses collègues pourtant, il ne put échapper à l'ambiance procédurière qu'entretenait le régime des privilèges indécis et sans cesse renouvelés. Il entreprit une première fois de revendiquer ses droits et ceux de sa belle-grand-mère contre le libraire de Paris, Jacques Legras, mais il en fut pour ses frais de saisie et de procès1. Plus heureux deux autres fois, il obtint des arrêts de condamnation contre Jean-Baptiste Loison et Urbain Coustelier- et contre Michel et Louis Vaugon père et fils 3, tous libraires delà capitale, et même, en iééé, sur la plainte qu'il avait portée au Conseil privé qu'on débitait dans le royaume une contrefaçon imprimée à Bruxelles, du Nouveau recueil des arrêts du 'Parlement de Paris, de Georges Louet, dont il partageait la propriété avec son confrère Jean Guignard, il avait réussi à faire ordonner par cette haute juridiction, non seulement la saisie de tous les exemplaires qu'on en rencontrerait, mais encore la prohibition de les importer ou vendre en France *. C'est au sujet de cet ouvrage, célèbre alors, que Boileau dit dans sa première satire :
« Dois-je, las d'Apollon, recourir a Barthole Et feuilletant Louet, allongé par Brodeau, D'une robe à longs plis balayer le barreau. »
Toujours soucieux de maintenir la vogue de cet ouvrage, l'un des meilleurs, sinon le plus productif de leur fonds, Foucault et Guignard
(1) Cf. lesarrêts du Conseil privé des 3 et 10 juillet i663. (Doc. n08 i85 et 186.) — (2) Voy. les arrêts du Conseil privé des 23 février 1666 et 22 janvier 1667. (D >c. n"' 1 g 3 et 197.) — (3) Voy. les arrêts du Conseil privé des 19 et 23 août 1667 et ni avril 1669. (Doc. n°* 198, 199 et 201.) — (4) Arrêt du 10 septembre 1666. (Doc. n° 195.)
2Ô0 GEORGES LEPREUX
avaient en effet chargé le jurisconsulte Julien Brodeau, non pas de Vallonger seulement, comme l'insinue spirituellement le mordant poète, mais de le mettre au courant de la jurisprudence. Outre la réclame que leur fit Boileau, cela leur valut des poursuites de l'éditeur du Journal des Audiences, la veuve Gervais Alliot, sous le prétexte qu'en citant des arrêts publiés dans son recueil, les imprimeurs de celui deLouet et Brodeau avaient attenté à son privilège1. Ces derniers répondirent comme ils le devaient faire 2 àdes prétentions qui paraissent aujourd'hui fort ridicules; il est probable d'ailleurs qu'après un nouvel examen des éléments du procès, les conseils de la veuve Alliot l'apprécièrent de même, car il semble que cette instance n'ait pas eu d'autres suites.
Il ne me reste plus qu'à décrire les marques dont Damien Foucault a orné ses productions. Je n'ai rien à dire des bois qu'il utilisa pour ses impressions officielles et qui ne diffèrent pas de ceux employés par Pierre Rocolet et décrits dans la notice de ce typographe. Ses autres marques s'inspirent de ses charges et de son enseigne : l'une, qu'on peut voir sur diverses éditions de l'ouvrage dont j'ai parlé en dernier lieu 3, offre un Médaillon coupé, au chef parsemé de fleurs de lis royales, en pointe montrant le vaisseau symbolique des armoiries parisiennes, à droite un Neptune assis, à gauche une femme laissant échapper l'eau de deux amphores; le tout dans un cadre ornementé. L'autre représente l'écu de France couronné et entouré du collier des ordres, soutenu à droite par une figure de la Justice tenant les armes de la Ville de Paris, à gauche par une figure de l'Abondance tenant à ses pieds les armoiries du roi ; en bas, un petit écu contenant les initiales de l'imprimeur4.
(i) Voy. l'arrêt du Conseil privé du 14 avril 1668. (Doc. n° 200.) — (2)Factvm, Povr Damien Foucault, Imprimeur ordinaire du Roy : Iean & René Guignard, Marchands libraires à Paris, demandeurs & deffendeurs. Contre Marguerite le Blond vefue de Gervais Alliot & ses Consors, associez à l'Impression du Iournal des Audiences du Parlement de Paris, deffendeurs & demandeurs. (S. 1. n. t. n. d. In-f- 3 ff. B. N., f° Fm. 6187.) — (3) Voy. par exemple l'édition suivante : Recveil d'avcvns notables arrests donnez en la covr de parlement de Paris. Pris des Mémoires de feu Monsieur Maistre Georges Lovet, Conseiller du Roy en icelle. Reueu et augmenté de plusieurs Arrests interuenus depuis les Impressions précédentes, & d'autres notables Décisions, par feu Maistre Iulien Brodeav, Aduocat en Parlement. Novvelle et dernière édition... [Marque décrite] A Paris, En la boutique de P. Rocolet Chez Damien Fovcavlt Imprimeur et Libraire ordinaire du Roy. en la Gallerie des prisonniers, aux armes du Roy & de la Ville. Et Jean Gvignard... M.DC.LXVIII. (In-f°. Tit. r. et n. 2 vol. B.N., F. 2072-2073). — (4) Voy. notamment : Histoire de Constantinople depuis le
Fournot (Antoine) Imprimeur-libraire (i 680-1702). Imprimeur
ordinaire du Roi (1680-1702).
Rue de la Huchette, k la Bannière de France (1680- 1682) ; — Au bout du Pont Saint-Michel, du côté du Marché Neuf, à l'Ecrevisse Royale (1683 -1702).
Le Pont Saint-Michel, alors tout couvert de maisons, était, le 11 mai 1688, le théâtre de scènes tumultueuses. Un attroupement de 70 à 80 personnes s'était formé devant l'officine d'un modeste imprimeur, où pendait pour enseigne l'Ecrevisse Royale ; on s'était rué dans sa boutique et, sans inventaire ni formalité d'aucune sorte, le Syndic et les Adjoints de la Communauté des imprimeurs avaient fait saisir « les vis, presses, casses et caractères » qui s'y trouvaient, puis on avait porté la main sur le typographe lui-même, Antoine Fournot et on l'avait « traîné et conduit ignominieusement prisonnier au Chastelet { ». Le crime qu'il avait commis ? Les officiers de la Communauté prétendaient seulement qu'il tenait sans droit une imprimerie et, pis encore, qu'il prenait indûment la qualité d'imprimeur de Sa Majesté. Qui était Antoine Fournot? — Ouvrez Lottin, tome II, p. 66: « Fournot (Antoine) 1698, 9 juin, Libraire et imprimeur. Il se qualirioit Imprimeur ordinaire du Roi et demeuroit (au moins en 1698) Pont Saint-Michel, près du Marché Neuf , à l'Ecrevisse. » Vous n'êtes guère plus avancé : je vais donc essayer de vous renseigner aussi complètement et aussi exactement que possible sur ce personnage qui, pendant vingt ans, fut la bête noire du Syndicat.
Fils d'un Jacques Fournot, « laboureur du pays et comté d'Eu, province de Normandie », Antoine avait vu le jour le 2 mai 1646, puis avait été baptisé « en l'église paroissiale Notre-Dame d'Aubermenil "2 » et dès l'âge de neuf ans était venu se fixer à Paris :{.
règne de l'ancien Justin, jusqu'à la fin de l'Empire, Traduite sur les Originaux Grecs par Mr Cousin, Président en la Cour des Monnoyes. Tome... [Marque décrite]. A Paris, En la boutique de Pierre Rocolet. Chez Damien Foucault, Imprimeur & Libraire ordinaire du Roy & de la ville, au Palais en la Gallerie des Prisonniers, auxArmes du Roy & de la ville. M.DC LXXI-M.DC.LXXIV. (In-4, 8 vol. B.N., J. 3293-3299).
(1) Arrêt du Conseil privé du roi du 3o octobre 1690. A.N., ¥"724.— (2) B.N., Ms. fr. n. a. 400, f° 140 — (3) « Ledit Fournot n'a esté nourry ni élevé en laCoustume de Normandie, mais bien à Paris dès l'âge de 9 ans, et ainsi il ne reconnoist point de coustume que celle de Paris, joint que le lieu de sa naissance
2Ô2 GEORGES LEPREUX
C'est tout ce que j'ai pu savoir de lui jusqu'en Tannée 1680, au cours de laquelle la charge d'imprimeur de la Garde-Robe du Roi étant venue à vaquer par le décès de Marin Léché, Fournot en fut pourvu par des lettres de provision du 9 mars l enregistrées eu la Prévôté de l'Hôtel le 12 avril suivant 2. Il se mit aussitôt en devoir de remplir ses nouvelles fonctions, d'une part en s'associant, semble-t-il, à la veuve de l'imprimeur Jacques Bouillerot, dont les ateliers étaient dans la rue de la Huchette, à l'Ecrevisse, et, d'autre part, en installant lui-même une officine dans la même rue, sous l'enseigne delà Bannière de France et une boutique dans la vieille cour du Palais, sous l'allée et proche l'église Saint-Michel 3. En
ne régit selon la coustume de Normandie, ains de celle de la Comté d'Eu... », p. 1 de : Plaise à Monsieur [en blanc] Conseiller du Roy en son Chastelet de Paris, Avoir pour recommandé en Iustice le bon droict. Pour Antoine Fournot Bourgeois de Paris, Deffendeur & Demandeur en Entherinnement de Lettres de Rescision Contre Louis de Lisle Marchand demeurant à a (sic) Foucarmon, héritier des deffunts Iean de Lisle et de Nicole Berneùil ses père et mère Demandeur et Deffendeur (In-4. S. 1. n. t. n. d. 4 p. ch.B.N., Rec. Thoisy, 436, f 107).
(1) « De par le Roy, Grand Maistre et Maistres de nostre Garde-Robbe, premiers maistres, et maistre ordinaire de nostre Hostel, maistres et conseillers de nostre Chambre aux Deniers, Salut. Sur le bon et louable rapport qui nous a esté fait de la personne d'Antoine Fournot et de ses sens, suffisance, fidélité et affection à notre service, iceluy pour ces causes avons ce jourd'huy retenu et retenons par ces présentes signées de notre main, en Testât et charge de l'un des imprimeurs de notre garde robbe vaccante par le décedz de Martin (sic, pour Marin) Léché, dernier possesseur d'icelle, pour par ledit Fournot l'exercer, en jouir et user aux honneurs, authorités, prérogatives, privilèges, franchises, libertés, gages, droits, fruicts, proffits, revenus et esmolumens accoustumez et y appartenans, tels et semblables qu'en a jouy ou deu jouir ledit Léché et ce tant qu'il nous plaira. Sy vous mandons qu'après vous estre apparu des bonnes vie, mœurs, religion catholicque, apostolicque et romaine dudit Fournot et de luy pris et receu le serment en tel cas requis et accoustumé, vous ayez à faire registrer cette retenue es registres et papiers de nostre Chambre aux Deniers et du contenu cy-dessus le faire jouir et user plainement et paisiblement, obéir et entendre de tous ceux à qui il appartiendra es choses concernant ladite charge. Mandons et ordonnons... Car tel est notre plaisir. Donné à Chaalons soubs le scel de notre secret le Neufième jour du mois de Mars mil six cens quatre vingts. Signé, Louis, et plus bas, par le Roy, Colbert, et scellées. » (A.N., V3 189, f° 48). — (2) « Aujourd'hui, douziesme jour d'avril mil six cens quatre vingts, ledit Antoine Fournot a fait et preste le serment de fidélité qu'il doit au Roy à cause de Testât et charge de l'un des imprimeurs de Sa Majesté servant en sa garde-robbe, dont il est pourveu par mort de Martin (sic) Léché, entre les mains de Monseigneur le Duc de la Rochefoucauld, prince de Marcillac, pair et grand veneur de France, grand maistre de la Garde Robbe du Roy, gouverneur de la province de Berry, moy soubsigné secrétaire ordinaire de ses commandements, signé Aubry. » (Ibid., f° 49 v°). — (3) Ordonnance du Roy, contre les Jureurs & Blasphémateurs du saint Nom de Dieu.
GALLIA TYPOGRAPHICA 2Ô3
1685, il avait transporté son imprimerie sur le pont Saint- Michel, auprès du Marché Neuf, dans un corps de logis appartenant à Jean de La Porte, marchand fourbisseur * et il y avait pendu l'enseigne de la veuve Bouillerot, TEcrevisse, en la qualifiant de Royale 2, pour l'approprier sans doute à la charge qu'il remplissait personnellement.
Antoine Fournot exerçait paisiblement ses fonctions depuis huit ans, lorsque les officiers de la Communauté des Libraires et Imprimeurs découvrirent tout-à-coup son existence. Feignant une vive émotion de voir cet homme tenir imprimerie « sans titre ny qualité, — disaient-ils, — en deux différens lieux et hors les limites de l'Université, contre la disposition des règlemens 3», le Syndic et ses adjoints présentèrent incontinent requête au Lieutenant général de police pour se plaindre de ces contraventions. Sur ordonnance de ce magistrat, le commissaire Delamarre se rendit sur les lieux et, comme je l'ai dit en commençant cette notice, mit sous la main de justice le matériel de l'imprimeur, arrêta ce dernier et le fit enfermer dans les prisons du Grand Châtelet, en vertu d'un décret de prise de corps du Procureur du Roi 4. Alors commença à se dérouler tout un drame judiciaire, nouvelle guerre de dix ans, qui ne devait se terminer qu'en 1698, par la capitulation plutôt comique de la Communauté, après tant d'intransigeance.
Tout commentaire affaiblirait les péripéties incohérentes de cette lutte, je me contente donc de citer ou d'analyser en note 5 les
[Armes royales], A Paris, Chez Antoine Fournot, Imprimeur ordinaire du Roy, & de Monsieur le Grand Prévost de France, rue de la Huchette, à la Bannière de France. Et la veuve Jacques Bouillerot, rue de la Huchette, à l'Ecrevisse. Et en leur boutique, vieille Cour du Palais, sous l'allée et proche l'Eglise Saint-Michel M.DC.LXXXII. (In-4, 2 ff. n. ch. B.N., F. 236i3, pièce
(1) « Bail fait audit Fournot par Jean de la Porte, marchand fourbisseur à Paris, d'un corps de logis de derrière au coin du marché neuf à commencer à jouir à la S. Jean lors prochain du 18 avril 1 685, moyennant 3oo livres par an.» (Pièce citée dans l'arrêt du Conseil privé du 3o juin 1688, indiqué cidessous). — (2) Déclaration du Roy concernant le fait des chasses. [Arm. roy.] A Paris, Chez Antoine Fournot, Imprimeur ordinaire du Roy, au bout du Pont Saint-Michel, du costé du Marché Neuf, à l'Ecrevice Royale. Et en sa boutique vieille Court du Palais, sous l'allée S. Michel, à la mesme Ecrevice. M.DC.LXXXVII. (In-4, 4 p. ch. B.N , F. 23614, pièce 49.) - (3) Arrêt indiqué plus bas, rendu par le Conseil privé le 25 mai 1688. — (4) Arrêt cité plus bas, du 3o juin 1688. — (5} A./ Arrêt du Conseil privé du 25 mai 1688, rendu sur requête de Jean-Baptiste Coignard, Jean de La Caille, Nicolas Mazuel, André Cramoisy et Pierre Trabouillet,syndicetadjointsde la Communauté, lequel, « sans avoir égard à l'assination donnée à la prévosté de l'hostel à la requeste dudit
264 GEORGES LEPREUX
divers arrêts rendus par le Conseil entre les parties : on y trouvera l'exposé des griefs de chacune d'elles et Ton pourra s'en faire une
Fournot et aux procédures faites en conséquense, a ordonné et ordonne que les parties procéderont en première instance par devant le Lieutenant général de police et par appel au Parlement; a fait Sa Majesté deffenses aux parties de se pourveoir ailleurs pourraison du fait en question, circonstances et dépendances et démettre aucune sentence de laditte prévosté à exécution, à peine de i5oo livres d'amende. »La requête fait connaître que « les suplians s'estans plains par leur requeste du dix du présent mois demayde ce que Anthoine Fourneau(s/c)tenoit imprimerie sans titre ny qualité en deux différens lieux et hors les limites de l'Université contre la disposition des Règlemens, le Commissaire Delamarre se seroit en exécution de l'ordonnance du sieurle Lieutenant général de police du mesme jour iomay, transporté dans l'une desdites imprimeries au bout du pont S.-Michel du costé après le Marché Neuf, en laquelle lors qu'il procédoit à la saisie des casses et presses dudit Fourneau auroit esté fait une rébellion accompagnée de violences dont auroit esté dressé procès-verbal par ledit commissaire Delamarre, suivie d'une information et d'un décret de prise de corps émané de l'hotorité dudit lieutenant général de police, en vertu duquel ledit Fourneau a esté constitué prisonnier et bien que par les règlemens généraux sur le fait de l'imprimerie toutes sortes de privilèges et lettres de maîtrises soyent prohibez et que la connoissance des contraventions appartienne au lieutenant général de police privativement, néantmoins ledit Fourneau, sous prétexte d'un privilège d'imprimeur de la garde-robe, s'est pourveu le 12e May en la prévosté de l'Hostel par requeste contre les suplians pour rapporter lettres et titres en vertu desquels il (sic) avoit fait procéder à ladite saisie et pour la voir déclarer injurieuse et estre condamné solidairement et par corps à la restitution des choses saisies, dépens, domages et interestz... » Les syndic et adjoints concluaient en conséquence à être autorisés à donner assignation au Conseil. (A.N., V6 707.) — B. /Arrêt du même Conseil du 3o juin 1688, sur requête de Fournot, « Ordonnant qu'aux fins de la requeste les sieurs Coignard et consorts seront assignés au Conseil et cependant deffence de faire poursuitte ailleurs jusqu'à ce qu'autrement par Sa Majesté en ait esté ordonné.» Le requérant avait demandé à être reçu opposant à l'arrêt du 2 5 mai qui précède et à ce que les parties soient renvoyées devant la Prévôté de l'Hôtel pour y procéder. (A. N., V6 708.) — C. /Arrêt du même Conseil du 2 avril 1689, entre Antoine Fournot, les Syndics et Adjoints de la Communauté et le duc de la Rochefoucauld, prince de Marcillac, « grand maistre de la Garde Robbe de Sa Majesté. » — «Le Roy en son Conseil a retenu et retient à soy et à son Conseil les procez et différends desdites parties. Ordonne qu'elles adjouteront à leurs productions dans huictaine tout ce que bon leur semblera pour, au rapport du sieur Leblanc estre fait droit ainsi qu'il appartiendra. » (A.N., V6 71 3). D. /Arrêt du même Conseil et du même jour sur requête de Fournot, demandant à être déchargé d'une assignation à comparaître devant le Lieutenant général de police, que lui a fait délivrer le sieur François Muguet, soi-disant imprimeur du Roi, «l'un des plus mutins de la Communauté », au sujet d'une ordonnance royale imprimée par ledit Fournot. Le Conseil « a joint la requeste à l'instance pour en jugeant icelle estre ordonné ce qu'il appartiendra, toutes choses cependant demeurant en estât. » (A.N., V67i3.) — E. /Arrêt du même Conseil du 3o octobre 1690, sur requête de Fournot ordonnant que «la requeste sera jointe à l'instance pour, en jugeant icelle, y estre faitdroit ainsyque de raison. Cependant fait Sa Majesté deffenses de faire poursuittes ailleurs qu'au Conseil. » Fournot avait exposé
GALLIA TYPOGRAPHICA 2Ô5
opinion plus impartiale qu'après la simple lecture des factums * publiés par le Syndic et les adjoints, assez insignifiants d'ailleurs et fort éloignés d'offrir le même intérêt que les arrêts même.
que les maîtres imprimeurs et libraires de Paris, continuant les vexations qu'ils exerçaient contre lui depuis plus de deux ans, l'obligeaient de « renouveller ses plaintes et de remarquer à Sa Majesté qu'ayant été pourvu en bonne forme du privilège d'imprimeurde la Garde-Robe de Sa Majesté et en ayant joui paisiblement pendant huit ans, lesdits imprimeurs et libraires s'avisèrent le n may 1688 de venir chez le suppliant au nombre de 60 ou 80 personnes et d'y enlever violemment sans inventaire ni formalités ses vis, presses, casses et caractères sous prétexte qu'il n'avoit ni titre ni qualité pour tenir imprimerie et poussant leur persécution plus loin, ils firent traîner et conduire ignominieusement le suppliant prisonnier au Chastelet, ce qui forma diverses contestations notamment sur la validité du titre d'imprimeur du suppliant. Pendant le cours de cette contestation, Sa Majesté fit, le 29 octobre 1689, une déclaration cassant et révoquant tous les officiers servans en sa garde robe à l'exception de vingt six et comme Sa Majesté n'avoit principalement entendu par ladite déclaration que révoquer les officiers de sa garde-robe établis dans les provinces, qui, à la faveur de leurs charges, se prètendoient exempts de la taille, le suppliant, avec Jes autres officiers de la Garde-Robe se pourvurent par requeste à Sa Majesté en interprétation de ladite déclaration. Par un arrest rendu au Conseil d'Etat, Sa Majesté y étant, le 14 décembre 1689, il fut ordonné que les marchands et artisans pourroient tenir boutique ouverte dans Paris, à sa Cour et autres lieux et faire leur commerce leur vie durant, ainsy qu'ils auroient pu faire avant ladite déclaration sans pouvoir jouir d'aucuns autres privilèges et exemptions et qu'il seroit dressé un estât desdits ouvriers qui étoient bien et deument pourvus au jour de ladite déclaration du 29 octobre 1689. En exécution dudit arrest, Testât desdits ouvriers ayant été dressé et arresté au Conseil le 10 avril 1690 et le suppliant ayant étécompris en qualité d'imprimeur de la Garde-Robe, son titre et saqualité qui lui étoient contestés par lesdits maistres imprimeurs etqui faisoient la matière de l'instance du Conseil, se sont trouvés pleinement confirmés, en sorte qu'il ne reste plus à prononcer au Conseil que l'adjudication des despens, dommages et interests du suppliant, au préjudice de quoy ledit suppliant voulant continuer son commerce d'imprimerie et librairie, il a traité avec la veuve de Clément Gasse, imprimeur-libraire, du privilège et permission d'imprimer VOffice de la Semaine Sainte à l'usage de Paris et de Rome, latin et françois, et en ayant fait signifier le 7 octobre dernier aux Syndics de la Communauté l'acte de transport qui luy en a été passé par ladite veuve Gasse, ils en ont pris l'occasion de s'élever de nouveau contre le suppliant et de contester son titre et qualité d'imprimeur et libraire par un acte qu'ils lui ont fait signifier le 27 octobre 1690, portant protestation de nullité de la cession et transport dudit privilège et permission. Il concluoit à l'exécution de l'arrest du Conseil du 14 décembre 1689 et que sans égard à la protestation des Syndics et Adjoints de la Communauté, il fut ordonné qu'il pourra imprimer, vendre et débiter toutes sortes de livres de la mesme manière que les autres imprimeurs et libraires de Paris. » (A.N., V6724.)
(1) A. / Factum, Pour les Syndic & Adjoints de la Communauté des maistres Imprimeurs & Libraires de la Ville de Paris, Défendeurs & Demandeurs. Contre Antoine Fournot, prenant la qualité d'Imprimeur delà Garde-Robe de sa Majesté, Demandeur & Defifendeur. Et Monsieur le Prince de Marcillac grand
266 GEORGES LEPREUX
Malgréles poursuites dont il était l'objet, je ne pense pas queFournot ait jamais cessé d'imprimer : on trouve dans les collections des Actes Royaux et des Arrêts du Conseil d'Etat de la Bibliothèque Nationale, un certain nombre de ses productions pendant les années de sa pseudo-suspension : ces impressions sontsorties probablement des presses qu'il possédait dans la maison de la veuve Bouillerot puisque celles de ses propres ateliers ne pouvaient pas fonctionner, par suite de la saisie de leurs principaux organes en 1688. On a même vu par l'extrait que j'ai donné de l'arrêt du Conseil du 30 octobre 1690, qu'il continuait son commerce à peu près comme devant. Enfin en 1698, toutes les difficultés s'aplanirent par une heureuse transaction1. On ne le dit pas, mais comme la Communauté était alors fortement endettée etqu'elle avait de pressants besoins d'argent, elle fut fort aise, non seulement de ne plus avoir de frais à exposer dans une mauvaise affaire, mais encore de recevoir un droit de réception de quelques centaines de livres. Aussi, lorsqu'en 1702, Fournot eut cédé sa charge à Pierre Gissey, elle ne se fit pas faute de soulever contre celui-ci de nouvelles difficultés de forme, bientôt aplanies par le versement libéral d'une somme de cinq cents livres2.
Au seul point de vue de l'art, il est certain que les officiers de la Communauté eussent été fondés à se plaindre de Fournot : je ne sais pas chez quel maître il s'était formé, mais sa typographie est
maistre de la Garde-Robe Intervenant (S.l.n.d. [1688] In-f°, 8 p. ch, B. N., Ms. fr. 22078, pièce 80.) — B. / Addition au factum des Syndics & Adjoints des Maistres Imprimeurs & Libraires de Paris. Contre Antoine Fournot. (S.l.n.t.n.d. In-4, 3 p. ch. B. N., même msc, pièce 81.)
(1) « Du neuf juin 1698. Transaction passée entre Messieurs les Syndic et Adjoints de la Communauté des Imprimeurs et Libraires, d'une part, Et Antoine Fournot, d'autre. Et encore entre François Muguet, d'autre. Par devant Desnots le jeune, notaire, de ce jourd'huy portant entre autres choses consentement par lesdicts sieurs Syndic et Adjoints pour le bien de la Communauté, que ledit Fournot sera receu maistre imprimeur et marchand libraire de ladite Communauté, aux clauses et conditions portées par ladite transaction, par laquelle il paroist qu'il a esté remis entre les mains dudit sieur Fournot les caractères, vis de presses et autres ustensiles servans à l'imprimerie qui avoient esté saisis sur luy. Et au moyen d'icelle se sont toutes les parties quittées respectivement de part et d'autre des frais des instances faites ou à faire au Conseil et tous dépens, dommages et interests et les procez entre eux terminez et assoupis, mesme à l'égard des sieurs Muguet et Fournot, comme le contient plus au long ladite transaction. » Suivent les signatures et le procès-verbal de réception dans la Communauté. (B. N., Ms. fr. 2i856, f° i63 v°-i64.) — (2) Cf. sa réception dans le registre de la Communauté. (B. N., Ms. fr. 2i856, f° 184.)
franchement mauvaise, mal ordonnée, grasse, empâtée, huileuse. Assez bien outillé, puisque, d'après l'enquête de 1701 l, il possédait quatre presses et occupait un même nombre de compagnons, l'imprimeur de la Garde-Robe royale n'a pourtant, que je sache, jamais produit ce qu'on appelle un livre; il déclarait d'ailleurs luimême aux enquêteurs de 1701, ne faire que « des travaux de ville, faute de labeurs». Toutes ses impressions connues ne consistent qu'en petites plaquettes, déclarations etordonnances royales, nouvelles à la main 2 et autres pièces du même genre, qui sauveront peut-être de l'oubli absolu le nom d'Antoine Fournot, mais qui ne lui procureront jamais une place distinguée dans l'histoire de l'art typographique.
Hérissant (Jean-Thomas I) Libraire (1726). Imprimeur et Fondeur de caractères (1763-1772). Imprimeur ordinaire du Roi, et des Cabinet et Maison de Sa Majesté (1763-1772.) Rue Saint-Jacques, à Saint-Paul et à Saint Hilaire.
Petit-fils d'un maître imagier, Jean-Baptiste Hérissant; — fils de Jean, libraire, et de Louise-Françoise Exaltier, Jean-Thomas, né à Paris vers 1704, perdit son père de bonne heure (1716) et futinstruit dans le commerce des livres et la pratique de l'art typographique par Claude Jean-Baptiste [I] Hérissant, libraire et imprimeur, son cousin, devenu son beau-père, par suite du convoi avec lui de Louise Françoise Exaltier. Reçu libraire dans la Communauté le 21 mai 1726 3 Jean-Thomas s'allia à la famille des Estienne, — qui n'a rien de commun avec celle des illustres imprimeurs de ce nom, — libraires renommés du xvme siècle, par son mariage avec Marie Nicole, fille de Jacques I, et partagea la plupart de ses entreprises avec ses deux beaux-frères, Jacques II et Robert Estienne, de même que ceux-ci l'associèrent à toutes les leurs.
J.-T. Hérissant fut peut-être demeuré simplement libraire pendant toute sa vie, tant était difficile l'accès de l'imprimerie, sans un
(1) B. N., Ms. fr. n. a. 400, fo 140. — (2) V. notamment: Relation véritable de la feste que JVb le Cardinal d'Estrées A fait célébrer à Rome, pour rendre grâces à Dieu du Rétablissement de la Santé du Roy. [Arm Roy. J A Paris, Chez Antoine Fournot, Imprimeur ordinaire du Roy, au bout du Pont-Saint-Michel, ducosté du Marché-neuf, à l'Ecrevice Royale. Eten sa boutique vieillecourt du Palais, sous l'allée de Saint-Michel, à la même enseigne de l'Ecrevice. M.DC.LXXXVII. Avec permission. (In-4, 8 p.ch. B. N., Lb37 3qo4.) — (3) Lottin, II, p. 79.
268 GEORGES LEPREUX
concours de circonstances, qui lui permirent, sur le tard déjà, de reprendre un important établissement, auquel était attaché par surcroît un titre d'imprimeur du roi.
On a vu plus haut1 qu'après la mort de Jacques-François Collombat et de sa veuve, la Chancellerie, sur un ordre du Roi, avait notifié à la Chambre Syndicale qu'elle eût à prendre les dispositions nécessaires pour conserver au jeune Jean-Jacques-Etienne Collombat l'établissement typographique de son père et de son aïeul, mais que sans goût pour la profession paternelle, le protégé royal se décida à l'abandonner dès qu'il eut atteint sa majorité. C'est de cet établissement que J. T. Hérissant s'assura la possession, aussitôt que parvint à ses oreilles le bruit de l'aversion du jeune homme pour l'art que son grand-père avait si brillamment exercé. Par un acte passé devant notaires au Châtelet de Parisle 28 juillet 1763 2, Jean-Thomas fit l'acquisition de tout le matériel de l'imprimerie et de la fonderie des Collombat; il se pourvut ensuite devant le Conseil, qui, par arrêt du 3 août suivant, le renvoya devant la Chambre Syndicale pour y subir l'examen réglementaire 3 et, après l'accomplissement de cette formalité, l'habilita enfin à exercer l'imprimerie par un autre arrêt du 22 août 4. Dans l'intervalle de ces deux arrêts, Hérissant avait été pourvu de la charge d'Imprimeur du Roi, tenue précédemment par les Collombat, en vertu de lettres de provision données à Compiègne le 11 du même mois d'août 5.
Reçu par la Communauté le 3 septembre 6 , Jean-Thomas entra aussitôt en fonctions et ses ouvriers crurent devoir commémorer cet événement par une pièce de vers à l'adresse de leur nouveau maître, tirée sur les presses mêmes de la maison, dont elle est l'impression inaugurale.
Nous n'invoquons point l'éloquence Pour vous faire un beau compliment, La Rime parle avec aisance Le langage du sentiment,
disent les Compagnons dans leur compliment de bienvenue et, après avoir exprimé dans quelques quarante vers les sentiments qu'ils éprouvent, ils terminent par l'Envoi suivant :
(1) Voy. la notice de J.-J.-E. Collombat, p. 1 55. — (2) Arrêt du Conseil privé du 3 août 1763, A. N., Vfi 101 1 (Doc. n°32i.) — (3)B. N., Ms.fr. 21859, f° 3o6. — (4) A. N., V6 101 i (Doc. n° 323.) — (5) A. N., O1 107, p. 207. (Doc. n°32 2.) — (6) B. N., Ms.fr. 21 85g, f° 307 v°.
Ces vers que vous lirez avec des yeux propices,
Des Presses que vous acquiérez,
A votre égard, sont les prémices.
Ils dévoient donc vous être consacrés.
Quand cette raison seroit nulle,
Il est des titres plus sacrés . . .
Monsieur, ces mêmes Vers étoient dus à l'Emule
Des Estiennes et des Vitrés (i).
Pendant que son personnel célébrait ainsi ses louanges, Hérissant, soucieux de s'installer chez lui, se débattait contre la mauvaise volonté cupide d'un petit fruitier, poussé par un procureur, qui, sans l'intervention delà police, aurait fait échouer tous ses plans2. Il en
(1) A monsieur Hérissant, Imprimeur des Cabinet, iMaison & Bâtimens du Roi, Académies des Arts & Manufactures royales. (A la fin :) Présenté par ses trèshumbles et très-obéissans serviteurs, les Ouvriers de son Imprimerie. (In-4 3 p. ch. B. N., Ms. fr. 22109, pièce 56). — (2) A. / Mémoire d'Hérissant au Ctc de Saint- Florentin.' « Le sieur Hérissant, en traitant avec la famille Collombat pour l'achat de son imprimerie et de la fonderie de ses caractères dont la plus grande partie se trouve employée pour le service de sa Majesté, a été dans le dessein de placer cette imprimerie et toutes ses dépendances, dans une maison à lui appartenante, et contiguë à une autre qu'il a fait bâtir, et où il fait actuellement son commerce. Pour parvenir à placer avec toute l'étendue et la commodité convenables son imprimerie dans cette maison, il lui faut élever une aile de bâtiment sur un terrain dont il est également propriétaire. Conséquemmentlors de ses conventions avec la famille Collombat, il a obtenu d'elle que l'imprimerie restât montée dans la maison Collombat jusqu'au terme de Pâques 1764, cette famille ne pouvant prolonger plus longtemps le terme en faveur du sieur Hérissant. Ce délai d'ailleurs lui donnait un temps suffisant pour faire tous ses arrangements dans sa propre maison. La susdite maison qu'il destine pour placer sa fonderie, ainsi que les magazins qui lui sont indispensablement nécessaires pour contenir tous les ouvriers employés au travail du Calendrier de la Cour se trouve maintenant occupée par un fruitier, dont le bail à lui accordé parle sieur Hérissant ne finit qu'au moisd'octobre 1764.., (mais ce fruitier ne veut pas partir avant l'expiration du bail, bien qu'il lui ait été offert 600 livres d'indemnité et qu'une autre boutique ait été mise à sa disposition), le Sr Hérissant ne croit pas pouvoir se dispenser de recourir à l'autorité, pour obtenir l'usage de sa propre maison à la Saint-Remy prochain relativementau congé qui a étésigniffiéen règle au fruitier dès le mois d'août dernier avant le 14, et il donnera l'indemnité qu'on jugera à propos de fixer, Par ce moyen il aura le tems suffisant pour faire travailler sans relâche au bâtiment qui lui devient nécessaire pour placer son imprimerie et la fonderie de ses caractères sans qu'il puisse y avoir d'interruption pour le service de Sa Majesté. » — Envoi de ce mémoire par M. de Sartine à Joseph d'IIcmery, inspecteur de la librairie ; « Ce 8 octobre 1763. Je vous envoyé, Mon sieur, un mémoire présenté à M. le comte de Saint-Florentin parle Sr Hérissant qui se plaint de ce qu'un fruitier oranger refuse de sortir de sa maison, quelques propositions avantageuses qu'il luy ayt faict faire. Vous voudrés bien parler à ce particulier pour l'engager à faire ce que le Sr Hérissant désire et me rendre compte de ses dispositions en me renvoyant le mémoire. De Sartine. » — Eu
27O GEORGES LEPREUX
vint à bout fort heureusement et dès lors, dégagé de toute contrainte, il put se livrer à l'exercice de sa profession, qu'il a grandement honorée, en dépit de sa fin si hâtive.
Après avoir rempli les fonctions d'adjoint au syndic (1750-1753), alors qu'il n'était encore que libraire, J. T. Hérissant fut porté au Consulat en 1764 et enfin, il exerçait la charge de Syndic de la Communauté { depuis le 5 juillet 1770, lorsque la mort vintbrusquement, le 2 août 1772, clôturer sa carrière2.
De son mariage avec Marie-Nicole Estienne, il avait eu trois fils : Jean-Thomas dont il est question plus loin ; Louis-Théodore, né le 7 juin 1743 3 ; Louis-Antoine-Prosper, né le 27 juillet 1745 4.
marge : « 25 octobre 1763. En conséquence des ordres du ministre, j'ai fait déguerpir le nommé Dubois, fruitier, dont il est question dans ce mémoire. » (B. N., Ms. fr. 22077, pièces 87 et 88.)
(1) Voy. sur son syndicat le t. IV de la présente série. — (2) « Vous êtes prié d'assister aux Convoi, Service et Enterrement de sire Jean-Thomas Hérissant, Père, Imprimeur ordinaire du Roi, des Cabinet, Maison et Bâtiments de Sa Majesté, Académies des Arts, et Manufactures Royales, Syndic de la Communauté des Libraires et Imprimeurs, ancien Consul, ancien Commissaire des Pauvres et ancien Administrateur de la Chapelle de la Sainte Vierge, décédé en sa maison rue Saint-Jacques ;Qui se feront Lundi 3 août 1772, à onze heures du matin, en l'Eglise Archipresbytérale deSaint-Séverin, sa Paroisse, où il sera inhumé.— Delà part de Madame sa Veuve, et de Messieurs ses Fils. »(B. N.,Ms. fr., Pièces orig. 1 5i5, n° 34352 / 7.) — (3) Jeune homme plein d'avenir, il mourut, le 10 août 1769, à l'âge de 24 ans, de la petite vérole qu'il avait contractée au chevet des malades del'Hôtel-Dieu. Il étudiait la médecine, tout en sacrifiant aux Muses. On lui doit un poème sur l'imprimerie : Typographia. — Carmen. — Cecinit Ludovicus. Antonius. Prosper Hérissant ; Prelo imposuit Carolus-Jacobus Saillant ; Ambo In Academiâ Parisiensis Artium Magistri, yEtate, litterarum studiis, amicitiâ Conjunctissimi. — Parisiis, InvEdibus Joannis-Thomae Hérissant, Régis & Domûs Augustse Typographi. M.DCC.LXIV. (In 4. 8 p. ch. B. N., Rés. Z. 1 1 36.) Il est en outre l'auteur de plusieurs autres compositions qui figurent dans le premier volume du Recueil, qui porte le nom d'Hérissant, à la Bibl. Nat. (Res. Z. 1 1 36- 1 137.) On peut consulter à son sujet: Eloge historique de M. Louis- Antoine-Prosper Hérissant. A Paris M.DCC.LXXI. — (4) Mort à Paris le 20 mars 181 1 , ilavaitété successivement avocat au Parlement de Paris, secrétaire de légation à la diète de Ratisbonne, conseiller de légation, puis chargé d'affaires. Littérateur et conférencier, il obtint quelques succès, ainsi qu'en témoigne cet entrefilet, inséré dans le N° des Affiches de Lyon du mercredi 23 décembre 1767, p. 239: « Le 21, jour de S. Thomas, toutes les Compagnies invitées et les Citoyens assemblés au son de la grosse cloche, dans la grande Salle de l'Hôtel de Ville, M. Hérissant, Avocat au Parlement, de la Société des Sciences, Belles-Lettres et Arts d'Auxerre, prononça l'Oraison Doctorale. Il avoit pris pour sujet : L'influence des loix sur le commerce. Cette harangue écrite avec beaucoup de pureté et de noblesse, mérite de voir le jour. Elle serviroitde pendant à l'excellent discours composé par le frère de notre jeune orateur, et couronné en 1765 par la Faculté de Médecine de Paris. » Toutes ses œuvres sont réunies dans le second volume du Recueil Hérissant précité.
GALLIA TYPOGRAPHÎCA 1J I
Ce dernier étant décédé avant son père, la succession se partagea entre les deux autres et leur mère : le fonds de la librairie échut à l'aîné qui resta établi dans la rue Saint-Jacques; l'imprimerie et la fonderie formèrent le lot de la veuve et celle-ci les transféra, vers 1776, dans la rue de la Parcheminerie. Ceci se trouve confirmé non seulement par les indications de Lottin1, mais encore par les Tableaux des libraires et imprimeurs publiés de 1777 à 1787 "2 et par les ouvrages sortis des presses de la veuve J. T. Hérissant. P. Delalain fait donc erreur, dans son Catalogue des marques du Cercle de la Librairie, en donnant à cette veuve, en 1779, l'adresse de la rue Neuve Notre-Dame et en lui attribuant une marque (?) formée d'un œil entouré de rayons : l'une et l'autre appartenaient à la veuve de Claude-Jean Baptiste [II] Hérissant.
Par une exception rare, la veuve de Jean Thomas Hérissant continua de porter le titre d'Imprimeur des Cabinet et Maison du Roi, qu'elle conserva jusqu'à la Révolution et qu'elle portait encore en 1792, mais je n'ai trouvé ni l'acte officiel qui l'y autorisa ni les motifs de cette faveur spéciale. Peut-être fut-ce dans le but de conserver au Calendrier de la Cour, principale occupation de cette imprimerie, la physionomie particulière à laquelle étaient habitués les personnages de la cour, et plus probablement à cause des difficultés d'ordre typographique qu'eut entraîné la nomination d'un nouveau titulaire de cette charge. Quoi qu'il en soit l'impression du Calendrier et des Ephémêrides restèrent, jusqu'à la fin de l'ancien régime, l'apanage de la veuve J. T. Hérissant. De 1763 à 1772, le Calendrier de la Cour porte la souscription suivante: «A Paris, Rue Saint-Jacques, Du Fonds-Collombat. Des Caractères et de l'Imprimerie de Jean Thomas Hérissant, Imprimeur ordinaire du Roi, des Cabinet, Maison & Bâtimens de Sa Majesté, Académie des Arts & Manufactures Royales». De 1773 à i79ij l'adresse est ainsi libellée : « A Paris, rue Saint Jacques, Chez la Veuve Hérissant Imprimeur ordinaire du Roi, des Cabinet, Maison & Bâtimens de Sa Majesté, Académie des Arts & Manufactures Royales.» Ce sont les mêmes mentions qui figurent au bas du tirre des Ephémêrides , de J. J. de Lalande, successeur de l'abbé N. L. de Lacaille, dans l'élaboration de ce savant ouvrage 3, dont le privilège, accordé
(1) T. II, p. 79. — (2) Voy. suprà, pp. 25-26, Bibliographie, N03 80 à 84. — (3) Ephémêrides des mouvemens célestes, pour le méridien de Paris, Tome septième, contenant les dix années de 1775 à 1784. Revues et publiées par
272 GEORGES LEPREUX
primitivement à Collombat le 15 mars 1743, avait été ensuite donné à Hérissant le 6 avril 1770.
Beaucoup d'autres volumes sont sortis des presses de J. T. Hérissant et de sa veuve, mais il m'est impossible de m'étendre plus longuement à ce sujet: je remarque seulement parmi les principaux auteurs qu'ils ont édités les noms de Bossuet, de l'abbé Collet, de Massillon, de Pemberton, etc.
Les Hérissant n'ont jamais eu de marque : une vignette ou un fleuron venaient en occuper la place sur les titres qui le permettaient ou le nécessitaient pour remplir un trop grand vide. Leur typographie est soignée, car ils fondaient eux-mêmes leurs caractères et les remplaçaient fréquemment. Ils avaient notamment de très belles fontes de signes astronomiques et de caractères samaritains gravés autrefois par J. Collombat1.
L'ainé des fils, Jean-Thomas II Hérissant, resta simple libraire jusqu'en 1796 : à cette époque seulement il succéda à sa mère comme imprimeur.
Huré (Sébastien, dit Sébastien II) Libraire (1646-1667). Imprimeur
ordinaire du Roi (1 662-1 667).
Rue Saint-Jacques, à la Visitation ; — Via Jacobaea, sub signo Visitationis (1646-165 1) — Même rue, au Cœur-bon; — via Jacobaea, sub signo Cordis boni (1651-1666).
Voici encore un imprimeur du roi au sujet duquel la plupart des renseignement fournis jusqu'à ce jour sont erronés. La Caille et J. Poche, par exemple, en ont fait un imprimeur-libraire ; or, les Huré pas plus le fils que le père, n'ont jamais eu d'établissement typographique. Lottin, et J. Poche, qui a toujours le talent
M. de la Lande, de l'Académie Royale des Sciences de Paris, de celles de Londres, de Berlin, de Pétersbourg, de Stockholm, etc. & Professeur Royal d'astronomie. A Paris... (In-4. LX, 84 et 260 p. ch. SU.) — Tome huitième, contenant les huit années de 1785 à 1792... (In-4, CXVI, 96 et 208 p. SU.) — Tome neuvième, contenant les huit années de 1793 à 1800; Revues... Astronomie [Fleuron] A Paris, rue Saint-Jacques, Chez la Veuve Hérissant, Imprimeur ordinaire du roi, & des Bâtimens de Sa Majesté. M. DCC. XGII (In-4. Iv> 2^ et 24^ p. ch. SU et les planches.) — Les tomes 7 et 8 sont datés respectivement : M. DCC. LXXIV et M. DCC. LXXXII1. (Bibl. de l'Institut, 4° M a. 776.)
(1) Voy. à ce sujet dans la Collection Anisson : « Epreuve des caractères samaritains provenant de l'imprimerie de la veuve Hérissant, imprimeur du Cabinet du Roi (B. N., Ms. fr. 22189, fo 77-)
de sélectionner et de faire siennes les bourdes des autres, ont donné le titre d'imprimeur du roi au père au lieu du fils et, bien queHuré père fut mort depuis plusieurs années déjà avant l'entrée en exercice de Frédéric Léonard, ils en ont fait l'associé de ce dernier. Il est vrai que J. Poche se contredit à un autre endroit l et cela démontre une fois de plus l'incohérence de son travail. Je vais essayer de rétablir la vérité.
Sébastien Huré, deuxième du nom, vit le jour dans la capitale le 24 février 1621 "2 ; il était fils d'un autre Sébastien Huré, libraire (1613-1650) et de Denise Corbon. Reçu lui-même libraire dans la Communauté de Paris le 8 février 164e3, il épousa l'année suivante, le 18 février 1647, Barbe, fille du libraire Jacques Quesnel4 et ouvrit immédiatement une boutique dans la rue Saint-Jacques, à l'enseigne de la Visitation 5. Quand l'auteur de ses jours eut disparu de la scène de ce monde, en 1650, Sébastien II prit sa part du fonds paternel et l'exploita à partir de Tannée suivante en association avec la veuve de son père0, qui n'était pas Denise Corbon, morte depuis plusieurs années, mais Catherine Du Bois, seconde femme de
(1) Quelques adresses, p. 43: « Sébastien I Huré, gendre de Jean Corbon, libraire, imprimeur du Roy et du Clergé, reçu en 161 3, syndic en 1644, meurt en i65o. Associé de Federic (sic) Léonard, il avait pris l'enseigne de son beaupère, au Cœur Bon, dans la rue S. Jacques. — Sébastien II Huré, fils du précédent, reçu libraire en 1646, meurt en 1678. Rue S. Jacques, à l'Image de S. Jérôme, près S. Séverin. Sa veuve lui succède en 1678 et exerce encore en 1 683, à la même adresse. » — p. 1 12 : « Sébastien II Huré, libraire-imprimeur, 1646-1678. En i(353, associé avec sa mère, il prend l'enseigne familiale : Au Cœur Bon. En 1660, il est associé avec F. Léonard, son voisin de la rue S. Jacques. » — (2) La Caille, ex. annoté, B.N., Ms. fr. 22104, f° 78. — (3) VoY- Doc- n° «55.— (4! La Caille, loc. cit. — (5) A./ Catechismvs ex decreto concilii Tridentini ad parochos. Pii V. Pont. Max. iussu editus. Nunc denuo syncerus &integer opéra P. D. L. H. P.... [Marque n° 1] Parisiis, Apvd Sebastianvm Hvre filivm, via Iacobycà, sub signo Visitationis. M.DC.L. (In- 12 B.N., D. 14198.) — B./ Traicté de lamovr de Diev, dv bien-hevrevx François de Sales, Euéque & Prince de Genève, Instituteur de l'Ordre de la Visitation de Saincte-Marie. Corrigé en cette dernière Edition, [Marques accolées de Huré père et de Huré fils, celle-ci N" 2] A Paris, Chez Sébastien Hvré, Père & Fils, rue S. Jacques, au Cœur bon, & à la Visitation M.DC.XXXXVII. (In-8 B.N., D. 17604.) — C./ Evangeliorvm conncxio. In qva textvs ordine servato, rerum gestarum séries indicantur. Âuctore Cesare Becillo Vrbinate Presbytero Congregationis Oratorii de Vrbe. [Marque N° 1] Parisiis, Apud Sebastianvm Huré, via Iacobaeâ, sub signo Visitationis M.DC.LI (In-4 B. N., A.G507.)— (6) Manvel de Méditations dévotes. Sur tous les Evangles [sic) des Dimanches & Festes de l'année... Composé en Latin par le R. P. Busée de la Compagnie de Iesvs & mis nouuellement en François.., Par L. P. A. D. L. M.— A Paris, Chez la vefue de Sebastien Hvre, & Sébastien Huré, rue S. lacques au Cœur Bon. M.DC.LI. (In-16. B.N, D. 27420.)
G. Lépreux. Gallia Typographica. P. I. 18
274 GEORGES LEPREUX
Sébastien I depuis Fan 1635 *. Sébastien II ne tarda pas à se brouiller
avec sa belle-mère et celle-ci s'en alla s'installer un peu plus loin dans la rue Saint-Jacques, à l'image de Saint Jérôme, près saint Séverin; il n'en conservait pas moins une maison considérable de librairie et sa réputation était assez grande pour que le roi n'ait pas hésité à ratifier quelques années plus tard (1662) les conventions intervenuesentrelui et AntoineEstienne, en le nommant son imprimeur en la place de ce dernier.
J'ai publié naguère2 le traité par lequel Antoine Estienne cédait à Huré ses droits à la charge d'imprimeur de Sa Majesté, et Ton sait par ce document qu'il ne lui en avait pas coûté moins de 1200 livres tournois pour l'acquérir et qu'encore il devait partager dans une certaine mesure avec l'ancien titulaire, les profits éventuels des impressions qu'il aurait à faire de ce chef. Je n'avais pas donné à ce moment la copie des lettres patentes du 24 août 1662, en vertu desquelles Huré fut nanti de la charge; je les reproduis dans les Documenta de ce volume 3 . On y verra notamment qu'elles infirment les indications données par La Caille à ce sujet.
Le nouvel imprimeur de Sa Majestés'empressade se faire recevoir par le Parlement dans les fonctions dont le roi l'avait gratifié 4, mais il semble s'être contenté du prestige et de l'honneur de son titre, car je n'ai pas rencontré d'impressions officielles à son nom. Fut-il arrêté dans ce genre de travaux par la nécessité de partager ses émoluments avec Antoine Estienne, ou se contenta-t-il de la part qui lui revenait dans les impressions faites collectivement par les autres typographes du roi? L'une et l'autre suppositions sont également plausibles et il est inutile de poursuivre plus loin la recherche des motifs de son abstention, puisque aussi bien les documents
(1) La Caille, loc. cit. — (2) Voy. Antoine Estienne, dans : Bibliographe moderne, a. 1907, pp. 227-229 — (3) Doc. n° 184. — (4) Arrêt du Parlement du 4 septembre 1662: « Ce jour, la Cour ayant délibéré sur la requeste présentée par Sébastien Huré, imprimeur et libraire juré de l'Université de Paris, à ce qu'il feust ordonné que les lettres de provision à luy accordée par le Roy le vingt-quatre aoust dernier, de la charge de premier imprimeur et libraire du Roy par la démission faicte en sa faveur par Anthoine Estienne qui en estoit cydevant pourveu fussent registrées, Conclusions du Procureur général du Roy, Tout considéré. / A ordonné et ordonne que d'office à la requeste dudict procureur général, il sera informé par devant Mc Clément le Musnier, Conseiller du Roy en icelle, des vie, mœurs, religion catolique, apostolique et romaine dudict suppliant, pour, ce faict et rapporté, et communicqué audict procureur général estre ordonné ce que de raison. »(A.N., Xia 8393,f° 167. — B.N., Ms. fr. n.a. 81 36, f° 81 3.)
qu'on trouverait à son nom n'auraient pas été imprimés par iui. Les affaires d'un commerce de librairie fort important absorbaient d'ailleurs presque entièrement toute l'activité de cet imprimeur du roi.
On dit que Sébastien II Huré exerça sa profession jusqu'en 1678, c'est une erreur, comme on va le voir. Nommé adjoint au syndic en 1663 i , Huré, aussitôt terminé le temps de ces fonctions, y fut remplacé en 1666 par Frédéric Léonard, auquel il venait de vendre son fonds de librairie, après l'avoir associé à ses affaires dès 1659 2; il lui avait également cédé sa charge d'imprimeur du roi et Léonard en avait été pourvu par lettres de provision du 1 3 avril 1667 3. Enfin, dans les premiers mois de l'année 1666, Huré avait fait dépendre son enseigne du Cœur bon, ainsi que nous l'apprend un curieux procès que sa belle-mère et lui eurent à subira ce sujet. Je reproduis ci-dessous '' les deux seules pièces de ce débat que j'aie
(1) Lottin, I, p. 128. — (2) Le Bréviaire romain, Suiuant la reformation du Saint Concile de Trente... Mis en françois Par Michel de Marolles, Abbé de Villcloin. — A Paris, Chez Sebastien Hvré, au Cœur Bon, et Frédéric Léonard, à l'Escv de Venize, rue Saint Jacques. M. DC LIX. (ln-4. B. N., B. 3720.) — (3) Voy. infra la notice de Frédéric Léonard. — (4). A,/ Arrêt du parlement du 8 juillet 1666. «Entre Sébastien Huré, marchand libraire et imprimeur ordinaire du Roy, appellant de l'ordonnance du lieutenant civil apposée au bas d'une requeste à luy présentée par l'intimé cy-après nommé le 26 may XVI cens soixante six, de la saisye et revendication de l'enseigne et marque qui estoit pendue en sa maison, faicte en conséquence, d'une part. Et Caterine Dubois, vefve Sébastien Huré, vivant aussy marchand libraire, bourgeois de Paris, en son nom et comme tutrice de Magdeleine et Anne Huré, ses filles, intimée, d'autre. Et entre Jean Sauvé, marchand graveur, bourgeois de Paris, demandeur en requeste du 3i dudit mois de may tendante à ce qu'il soit receu partye intervenante en ladicte instance d'appel, faisant droict sur son intervention, condemner les dicts Huré et Caterine Dubois sollidairement à faire restablir et remettre l'enseigne du Cœur bon en la maison où il est demeurant, de laquelle elle a esté ostée par lediet Sébastien Huré et en ses dommages et interests par luy euz et souffertz, aura et souffrira pour raison de ce, et aux despens, d'une part. Et lesdicts Sébastien Huré et Caterine Dubois, deffendeurs, d'autre. Et entre ladicte Caterine Dubois, demanderesse en requeste du 4 du présent mois de juin tendante à ce qu'en déclarant lediet appelant non recevable en son appel, ensemble M'Eustache Pitois, procureur en la Cour et sa femme (*), le condemner de faire cesser la demande et poursuitte qui est faicte contre elle par lediet Sauvé et l'en acquiter et indemniser tant en principal, interests, que frais et despens, et aux despens tant en demandant, deffendant que de la sommation, sans préjudice de ses autres droitz, d'une part. Et lediet Sébastien Huré, defièndeur, d'autre. Après que Severt, avocat de l'appelant, Chennot, avocat de l'intimé, et Durider avocat de l'intervenant, ont communiqué de la cause au parquet des gens du Roy et par leur advis demeurez d'accord, sous le bon plaisir de la Cour, de l'appoinctement qui ensuit. Appoincté est ouy sur ce
276 GEORGES LEPREUX
pu réunir malgré d'assez longues recherches; peut-être paraîtraientelles ici un hors d'œuvre, si elles n'offraient pas un très vif intérêt pour l'histoire de l'imprimerie et de la librairie et si elles ne proje-
le procureur général du Roy./ La Cour a receu la partye de Severt appelant, l'a tenu pour bien relevé et la partye de Durider partye intervenante et avant faire droictsurle tout, ordonne que Simon Piget, scindic de présent en charge,Denis Thierry, Laurens Rondet, Charles Chenault, adjoinctz, Pierre Le Petit, antien adjoinct au lieu de Fédéric (sic) Léonard, adjoinct de présent en charge de la Communauté des libraires, Sébastien Cramoisy et Jean Dubray, marchands libraires de cette ville de Paris, donneront leurs advis sur tous les différendz des partyes. A cet effet, elles seront tenues de leur mettre les pièces et mémoires signez deux entre leurs mains et ce dans trois jours, pour ce faict et rapporté, estre ordonné ce que de raison. Despens réservez. » (A.N., XIA- 5948, f° 206 V°). * Aux termes d'un arrêt du parlement du 4 janvier 1667 (A.N., XIA 3954, f'J 35o), cet Eustache Pitois était l'époux, de Marie Huré, sœur consanguine de Sébastien II. — B./ Du 11 août 1666. « Advis des sindics des libraires donné à Nosseigneurs du Parlement, suivant l'arrest de la Cour à nous renvoyé le S juillet 1666 et ce arresté par les soussignez nommez d'office. Nous soussignez, Siméon Piget Denys Thierry et Laurent Rondet, sindic et adjoints de la Communauté des marchands libraires de Paris, Sébastien Cramoisy, Jean du Bray et Pierre Le Petit, anciens sindics et adjoints nommez par nosseigneurs de la Court avec lesdits sindic et adjoints de présent en charge par l'arrest du 8 juillet dernier, pour donner nostre advis sur le différent qui est entre la veufve Sébastien Huré et Sébastien Huré, son beau-fils, pour raison de l'enseigne du Cœur bon. Nous certifions nosseigneurs avoir examiné nos status vérifiez en la ditte cour, veu plusieurs ordonnances de nos Roys qui obligent les libraires et les imprimeurs d'avoir chacun une marque particulière, non seulement comme les autres marchands en ont, qui ne servent que pour enseigner leurs boutiques ou leurs magazins, au lieu que les marques des libraires sont principalement pour cognoistre ceux qui impriment des choses contre le service du Roy ou de l'Estat ou des libelles diffamatoires contre des particuliers, veu aussy les mémoires que les parties nous ont respectivement mis entre les mains, conformément audit arrest, plusieurs inventaires d'anciens libraires, et beaucoup de ventes de fonds de livres faits de temp en temp, où les enseignes qui ont servi de marques auxlibraires ont toujours esté conservées à ceux qui ont achepté les fonds, encor qu'ils ne fussent ny parens ny alliez de ceux à qui apartenoient les fonds, au lieu que Sébastien Huré est seul fils de Sébastien Huré et que sa belle-mère luy a vendu la part qu'elle avoit au fond de livres délaissée par son mary, avec la part des enfants de son second lit; veu aussy l'intervention d'un nommé Sauvé, graveur en taille-douce, qui prétend des domages et interests sous prétexte qu'il dit avoir gravé sur des planches de taille-douce qu'il demeure au Coeur bon, il nous a paru, nosseigneurs, que ledit Sauvé a esté surpris quand il a donné son intervention ou bien qu'il n'a pas considéré qu'il agissoit contre ses propres interests, par ce que comme il n'est pas propriétaire de la maison qu'il loue, il devoit faire comme font les autres graveurs qui pendent leurs enseignes au dessous de celles qu'ils treuvent aux maisons où ils vont demeurer, par ce que les pièces qu'ils ont gravées sont sous ces enseignes là, ledit Sauvé luy-mesmea toujours gravé sur ses planches qu'il demeure à l'enseigne delà Liberté, comme les images que nous prenons la liberté de vous faire voir le justifient, ainsy il la pouvoit mettre de mesme, à la maison où il est, au dessous de celle du Cœur
taient pas de nouvelles lumières sur une question déjà traitée, un peu sommairement d'ailleurs, par Harrisse f, dont elles ne confirment pas absolument les déductions.
Sébastien II Huré mourut à Paris le 22 novembre 1678 3; il était veuf depuis longtemps déjà de Barbe Quesnel, décédée elle-même le 4 février 1652 et inhumée en l'église Saint-Benoît, où son corps avait été apporté de la paroisse Saint-Séverin 3. Elle lui avait donné deux enfants : i°, un fils, portant le même prénom que son père, qui devint huissier priseur et mourut sans postérité 4; 2°, une fille, Marie-Madeleine, qui épousa un procureur au parlement, François des Verneys, dont elle eut une nombreuse descendance3. Par conséquent, la veuve Huré qu'on trouve exerçant encore, en 1683 6 la profession de libraire, n'était pas Barbe Quesnel, mais Catherine Dubois, la veuve de Sébastien I.
Je n'ai pas à m'occuper de la production de cet imprimeur du roi,
bon et les images qu'il a fait qui sont avec cette enseigne là, eussent esté fort bien sans changer son adresse, car s'il change de maison à la fin de son bail, il faudra selon sa maxime qu'il change encore le Cœur bon et qu'il regrave tout de nouveau sur toutes ses planches l'enseigne de la maison où il ira demeurer qui seroit proprement se ruiner, au lieu que portant son enseigne avec luy au lieu où il va demeurer, sa maison sera toujours l'enseigne de la Liberté, et paroist qu'il en a été sollicité par les procureurs ses hostes, comme partout où Huré ira demeurer, ce sera toujours l'enseigne du Cœur bon et c'est ce que font tous les libraires, les imprimeurs et les graveurs, sans qu'il y ait pas un exemple au contraire. Après toutes ces raisons, et que Sébastien Huré est seul de sa famille qui soit libraire et que ses deux sœurs de père sont toutes deux mariez à des procureurs; que l'enseigne du Cœur bon estoit celle de son ayeul et de son grand-père dont il a le fond, nous n'avons trouvé pas une raison de douter que l'enseigne du Cœur bon ne doive demeurer audit Huré, estans tous persuadez que si ses sœurs eussent esté mariées à des marchands aussy bien comme à des procureurs il n'y auroit point eu de procez et quand mesmes sesdittes sœurs eussent épousé des libraires la marque eut tousjours demeuré à Huré, leur frère ayant achepté le fonds des livres. C'est l'advis que nous avons creu pouvoir donner en conscience, sauf à vous, nosseigneurs, à en ordonner autrement, selon vostre justice et prudence ordinaire. Fait en la Chambre sindicalle de la Communauté des marchands libraires et imprimeurs de cette ville de Paris, le XI' aoust mil six cent soixante et six, signé, S. Piget, syndic. » (B.N., Ms. fr. 2i855, f° 125.)
(1) Excerpta Colombiniana (Paris, 1887. In 8) , pp. 3oi-3o2. — (2) La Caille, Hisl. de Pimpr., p. 237. — (3) Ibid., ex. ann., f° 78. — (3) Généalogie des Huré. B.N., Doss. bleus, 364. — (5) Ibid. — (6) Description de la Louisiane, nouvellement découverte au Sud Ouest de la Nouvelle France, Par Ordre du Roy. Avec la Carte du Pays: Les Mœurs & la manière de vivre des Sauvages. Dédiée à sa Majesté. Par le R.P. Louis Hennepin, Missionnaire Recollet (Si Notaire Apostolique. [Initiales entrelacées] A Paris, Chez la Veuve Sebastien Huré, rué Saint Jacques, à l'Image S. Jérôme, prés S. Severin. M. DC. LXXXIII. (In 12. B.N. Lk12 854).
278 GEORGES LEPREUX
en tant que libraire, car cela me jetterait en dehors de mon programme; je ne m'arrête pas non plus aux quelques procès qu'il soutint à l'occasion de son commerce et je me contente de signaler, à titre purement documentaire, qu'il plaida au Conseil privé contre divers libraires et imprimeurs de Rouen (Jean Viret, François Vaultier, Richard Lallemant, Jacques Besongne et Antoine Ferrand), au sujet du privilège des Œuvres spirituelles, du P. Louis de Grenade 4 ; contre Jean Grégoire, imprimeur à Lyon, à cause d'une édition contrefaite de la traduction de la Fleur des Vies des Saints du P. Simon Martin, minime 2; et enfin, contre Pierre Compagnon et François Boutière, aussi libraires à Lyon, au sujet delà contrefaçon d'ouvrages de Busée et de Louis de Grenade 3.
Il me reste à dire un mot des marques employées par le petitfils de Jean Corbon, lesquelles, étant donné qu'il n'en eut pas comme imprimeur du roi, sont des marques de libraire et se divisent en deux catégories; i° celles qui se rapportent à son enseigne de la Visitation; 20 celles du Cœur bon. J'ai rencontré deux marques de la première espèce: l'une, dans un rectangle au bas duquel on voit le monogramme de Huré (ils, formé d'un cœur renfermant les lettres S. H. et surmonté d'une croix de Lorraine, représente la scène aussi connue que touchante de l'entrevue de la Vierge Marie et de sa cousine Elisabeth; c'est elle que je désigne sous le n° 1 ; l'autre, n° 2 , offre la même scène dans un carré, sans monogramme. Dans la seconde catégorie, n° 3, on voit un cœur ouvert et entouré de rayons, au milieu duquel est l'enfant Jésus tenant la boule du monde; à droite et à gauche, trois têtes d'anges ailées; cette marque, qui appartient également à Sébastien I Huré et à Jean Corbon, est parfois accompagnée de la devise : Ego dormio, et cor meum vigilat.
Janot (Denis) Aliàs Jannot. [Janotius] Imprimeur — Libraire (1 529-1545). Imprimeur du Roienlangue française (1 544-1545).
« En la rue de Marche pallu a lenseigne de la Corne de cerf, deuant la rue neufue Nostre Dame » (1529-153 1); — « En la rue neufue Nostre Dame, à l'enseigne sainct iehan Baptiste, près saincte Geneuiefue des Ardens » (15 32-1545.)
(1) Arrêt du 22 avril 1661. (A.N., V6424). — (2) Arrêt du 7 mars 1664. (A.N., V6 474). — (3) Arrêts des 2 mai 1664 et 1 1 décembre i665 (A.N, V6477 et 507.)
Cet imprimeur est assez bien connu déjà: il a fait l'objet de savantes recherches, tant de la part de H. Harrisse * que de celle de M. M. Emile Picot 2 et Henry Omont 3; on trouve de plus nombre de ses productions décrites dans les divers volumes du Manuel de Brunet. Je pourrai donc être bref en ce qui le concerne.
Fils de Jean Janot, imprimeur et libraire juré, et de Macée Trepperel, Denis ouvrit une première officine en 1529, dans la rue du Marché Pallu 4 et commença dès lors à se spécialiser pour ainsi dire dans l'impression des textes français, car on ne trouve qu'un nombre infime d'ouvrages latins sortis de ses presses. Il travailla non seulement pour sa propre librairie, dont le débit se faisait en uneboutiquesise « en la grande salle du Palays, au premier Pillier », mais aussi pour plusieurs de ses confrères, notamment pour Jean Longis, qui peut-être était son beau-frère, pour Pierre Sergent, son voisin, (rue Neuve Notre Dame, à l'enseigne Saint Nicolas), et enfin pour Alain Lotrian, avec lequel il fut associé dans quelques privilèges.
Denis Janot abandonna la Corne de Cerf en 1532 et reprit l'établissement de son père dans la rue Neuve Notre Dame, à l'enseigne de Saint Jean-Baptiste: on le vit alors se faire l'éditeur de presque tous les poètes de l'époque, déployant même pour quelques-unes de leurs œuvres un certain luxe d'ornements, d'ordre purement typographique 5 . En 1535 il parait, s'être associé, momentanément tout au moins, son frère Simon, et en 1543, il devient imprimeur du roi « en langue françoyse» , au lieu et place d'Olivier Mallard, en vertu de lettres patentes du 12 avril 1543, (lm' ont été reproduites par Gaillard dans son Histoire de François Ier 6 . Cet auteur dit les avoir copiées dans un petit livre du lyonnais Louis Meigret, demeuré introuvable depuis et dont l'achevé d'imprimer porterait la date du 25 mars 1543, ce qui pourrait paraître étrange si Ton ne savait que
(1) Excerpta Colombiniana (Paris, 1887. In 8.), pp. xliv-xlviii — (2) Compterendu des Excep ta Colomb iniana, dans Revue critique d'histoire et de littérature, juillet 1887, pp. 44.-54. — (3) Catalogue des éditions françaises de Denys Janot, libraire parisien (1 529-1545) publié par Henri Omont. Paris. 1899. (Imp. G. Daupeley-Gouverneur à Nogent-le-Rotrou.) In 8. 3o p. Extr. du Bull, de la soc. de VHist. de Paris et de l'Ile de France, t. XXV, 1898. — (4) Le Viollier des hystoires Rommaines. Imprime pour Denis ianot libraire demourant a Paris en la rue de Marchepallu a lenseigne de la corne de cerf devant la rue neufue nostre dame & fut acheue dimprimer le XV0 iour doctobre mil cinq cens XXIX (Brunet, II, col. 1 57 3 ) —(5) Letriumphe de lamant vert . .. par lehan le Maire de Belges ... (Voy. Brunet, III, col. 966.) L'exemplaire de la B.N. (Rés. Ye 1389) a toutes ses pages encadrées de filets typographiques. - (6) Voy. Doc. n° i3.
280 GEORGES LEPREUX
Pâques tombant cette année précisément le 25 mars, le millésime r543 doit être lu 1544. J'ai rencontré dans un autre livret du même typographe, achevé d'imprimer le 14 octobre 1544 4 , des lettres de privilège également datées du 12 avril 1543, dans lesquelles apparaît aussi son titre d'imprimeur du roi 2 , et cela confirme l'indication donnée par Gaillard.
Denis Janot n'a pas joui longtemps de la faveur royale, car il est mort en 1545 ; il laissait une veuve qui, dans le cours de cette année même, se révèle comme continuant l'établissement de son mari 3 : c'était Jeanne de Marnef, fille de l'ancien libraire Jean ?r, d'après Lottin 4.
L'imprimeur du roi en langue françoise, dont je viens de retracer la courte existence, a orné le titre ou le colophon de ses productions de différentes marques trop connues pour qu'il soit nécessaire que j'en donne ici la description détaillée ; elles sont d'ailleurs à peu près toutes, quelques variantes exceptées, reproduites par Silvestre 5. Je ne suis toutefois pas d'accord sur plusieurs points avec les divers auteurs qui les ont précédemment décrites et il peut être utile de noter ces divergences, pour faire éclater la lumière définitive sur ces objets, malgré leur peu d'importance. On voit sur une partie des marques de Janot un ou deux animaux, qui supportent un écu contenant son monogramme : on en a fait des
(1) Brief discours/ av vray, dv porte-/ ment es affaires de Piedmont ; par/ très hault, très illustre, & magnani-/ me prince, Le Comte d'Anghyen / gouuerneur dudit Piedmont,/ Et Lieutenant-general pour/ le Roy en Italie, pour/ Tannée Mil cinq/ centz quaren/ te quatre./ Auec priuilege du Roy./ 1544./ De l'imprimerie de Denys Ianot, Imprimeur/ du Roy en langue Françoyse, & libraire iuré/ de l'Vniuersité de Paris. (Pet. in-8, 23 ft. n. ch. B. N., Rés. Lb3oioo.) — (2) « Le privilège. Il est permis par lettres patentes du Roy nostre sire, à Denys Ianot Imprimeur en langue Françoyse dudit Seigneur: imprimer ce présent livre intitulé Brief discours, du portement des affaires de Piedmont. Et défenses faites par ledit Seigneur à tous libraires, Imprimeurs et autres de ce Royaulme, n'imprimer ou faire imprimer ledit livre jusques à cinq ans finiz et incluz, commençant du jour que ledit livre sera achevé d'imprimer, sur les peines de confiscation des livres par eulx imprimez, et d'amende arbitraire et aultres peines, comme plus à plein est contenu en ses lettres de privilège, données à Paris le XII. jour d'apvril mil cinq centz quarante et troys. Signées sur le reply, de par le Roy, Bayard : Et séellées sur double queue du grand séel dudit Seigneur. » (Verso du titre de l'ouvrage ci-dessus.) — (3) Petits/ fatras d'vn/ apprentis, svr/ nommé TEsperonnier de/ discipline./ 1 545/ A Paris./ De l'Imprimerie de Ieanne de Marnef, vefue de/ feu Denys Ianot, demourat en la rue Neufue/ nostre Dame à l'enseigne Sainct Iean Bapti-/ste, contre saincte Geneuiefue des Ardents. (In-16, 40 ff. n. ch. B. N., Rés. Ye 1 740.) — (4) T. II, p. 47. — (5) N08 26, 27, 455, 775 et 940.
GALLIA TYPOGRAPHICA 28l
belettes *, je ne sais pas pourquoi. Le pelage des mammifères représentés rappelle plutôt par ses mouchetures celui delagenette et si l'on veut bien se rappeler avec quelle application les typographes et les libraires de cette époque recherchaient les jeux de mots dans les divers attributs dont ils composaient leurs marques, n'est -il pas plus vraisemblable de penser que c'est l'animal, couramment nommé la Jannette au xvic siècle, que Janot a fait concourir à l'ornementation de son enseigne graphique. La botanique est également intéressée dans les marques de cet imprimeur : plusieurs d'entre elles nous offrent en effet la représentation d'un vase dans lequel se trouve, a-t-on dit, un rosier^ ! Je n'y ai vu pour ma part qu'une touffe de chardons et je ne pense pas qu'il puisse y avoir la moindre discussion ni l'ombre d'une hésitation à cet égard.
Quant aux devises qui accompagnent ces marques, elles ont été fidèlement et correctement rapportées; les voici dans l'ordre chronologique de leur apparition : Domine salvutn mefac. Ubi nullus ordo, sed sempilernus horror inhabitat. Amor Dei omnia vincit, (sur la marque du héros frappé par la mort3). — Amor omnia vincit. Tout par amour, amour partout, partout amour, en tout bien, (entourant l'écu au monogramme de Janot 4). — Patere, aut abstine. Nul ne s'y frotte, (accostant à droite et à gauche, dans le sens vertical, le vase de chardons 3.)
Pour les productions de Denis Janot, le lecteur peut se reporter au catalogue de son officine 6, qui a été publié par M. H. Omont: on y trouve la liste alphabétique de 163 ouvrages divers de l'imprimeur du roi pour le françois. Celui-ci n'a pas laissé cependant d'imprimer des livres latins, plus particulièrement des traités de médecine, au titre desquels il transforme ou traduit son nom en la forme bizarre de Janotius. Comme simple curiosité, je citerai deux de ces ouvrages; on remarquera sur l'un la façon étrange dont est orthographié le mot typographus ; on retiendra de l'autre qu'il est l'œuvre d'un médecin arrageois non encore signalé dans les biographies médicales. Voici la description de ces deux opuscules :
(1) Voy. notamment P. Renouard, Impr. Paris, p. 191. — (2) Voy. P. Renouard, loc. cit. — (3) Silvestre, n° 455. — (4) Ibid., n"s 26, 775, et 940. —
(5) Voy. sur les ouvrages cités plus haut (Brief discours, Oratio de legitimae) —
(6) Table des livres / de Denys Janot, im— /primeur du Roy, en langue/ franeoyse. (In-8. 4 ff. n. ch.)
GEORGES LEPREUX
Oratio de légitimas, ve-/raeqve medicinas praestan-/tia, et arte, laboribvsqve in ea/perdiscenda necessariô subeundis , & reprimendis/pseudiatrorum erroribus ac imposturis, déque/ uenenosa, ac perniciosa ueratri natura, ad/Aurelianos dues Authore Guillelmo/Christiano, medico, Aureliano./ [Le vase de chardons, avec les devises] CumPrivilegio./Parisiis./ Ex officina Dionisii Ianotii thyppographi./ 1542./ (In-8. 26 fT.n.ch.slti et 1 f. pour la même marque qu'au titre. Sign. A — G par trois. B. N., T21 18.)
Epitome/Roberri Gropretii /Atrebatis deVrinis./ Eiusdem Aphorismi./ Cum priuilegio/Parisiis./Apud Dionisium Ianotium./ i540./(In-i6. 24 f. ch. Au f. 2 : Privilège accordé le 25 mars 1540 à Charles l'Angelier, libraire à Paris et en dessous : « Acheué d'imprimer le seziesme D'octobre, mil cinq cens XXIX (sic) ». B.N., Td 1S 20.)
Vers 1548, Jeanne de Marnef, veuve de Denis Janot, cessa d'imprimer et la dernière marque de son mari passa avec quelques modifications dans l'atelier d'Etienne Groulleau, soit par suite de vente du matériel, soit par suite du convoi de la veuve avec cet imprimeur, questions qui seront examinées dans la notice de ce dernier l.
Jullet (Hubert) Imprimeur (15 3 8-1 543), Imprimeur du roi pour
la musique (1538-1543).
Rue de la Harpe, près l'église S. Cosme ; « in vico Cythare, non procul a Divorum Cosme et Damiane templo, in domo Mathurinorum vico directe opposita.»
Cet imprimeur n'est guère connu jusqu'à ce jour : La Caille et Lottin le passent complètement sous silence, Ph. Renouard ne lui consacre que deux lignes : « Hubert Jullet ou Jollet, libraire-imprimeur, exerce en association avec Pierre Attaignant de 1539 à 1542 2 ». Avec le secours des documents publiés par le même M. Ph. Renouard, il est possible d'être un peu moins concis.
Gendre de Pierre Attaingnant, dont il avait épousé la fille Germaine, Hubert Jullet fut l'associé de son beau-père de 1538 à 1543 au moins et il partagea avec lui le titre d'imprimeur du roi pour la
1) Voy. t. II de la présente série. — (2) Imprimeurs Parisiens, p. 196.
musique. Je ne rappelle pas ici les monuments typographiques sur lesquels reposent ces indications, car il en a été suffisamment question dans la notice de Pierre Attaingnant, à laquelle je prie le lecteur de se reporter. Il est probable que Jullet mourut prématurément ; il avait laissé plusieurs enfants en bas âge, qui, après avoir été sans doute sous la tutelle de leur grand- père, se trouvaient, en 1562, sous celle de Gilles Gourbin, leur oncle l. Ces enfants devaient être Pierre et Marie Jullet, qu'on rencontre, en 1567 l'un, compagnon apothicaire, et l'autre, épouse d'un bonnetier, du nom de Jean Robeline 2 ; ils vendaient à ce moment leurs parts, dans la maison de la rue Saint-Jacques, à l'enseigne du Loup, qui leur provenaient évidemment de leur bisaïeul, Philippe Pigouchet, l'imprimeur.
Hubert Jullet n'était pas seulement beau-frère du libraire Gilles Gourbin, il l'était encore, semble-t-il, du libraire Hercule François, puisque ses enfants avaient hérité, en 1562, de Claude Jullet, femme de ce dernier 3. Presque toute sa famille, on le voit, appartenait à l'industrie du livre et il est d'autant plus regrettable de n'être pas mieux documenté à son sujet.
La Caille (Jean I de) imprimeur-libraire (1641-1673). Imprimeur
du Roi (1644- 1673).
Au mont S. Hilaire (rue Chartière), à l'image S. Sébastien, près le Puits Certain (1641-1660) ; — Rue Saint-Jacques, aux trois Cailles; via Jacoba^a, sub signo trium Coturnicum (1660-1673).
Avec les La Caille, on est heureux de se trouver en pays de connaissance : celui dont il va être question est le père de l'auteur de l'Histoire de l'imprimerie de Paris, ouvrage si souvent mis à contribution pour l'élaboration du mien et particulièrement bien renseigné, quoique d'une façon encore incomplète, en ce qui concerne les membres de cette famille d'imprimeurs-libraires.
Jean de La Caille était originaire de Paris, nous dit son fils, sans indiquer l'époque de sa naissance ; dès ses jeunes années il avait été obligé, ajoute-t-il, « chez Jean de la Coste pour y apprendre l'art de l'imprimerie et de la librairie et s'y étant comporté avec estime par son assiduité et sa conduite, il luy donna en reconnaissance une de
(1) P. Renouard, Documents, p. 102. — (2) P. Renouard, Ibid., p. 169. (3) P. Renouard, Ibid., p. 102.
ses filles en mariage, nommée Charlotte, de laquelle il n'eut point d'enfants. Il fut reçu imprimeur et libraire lei2décembre 1641 ... *» On peut encore ajouter à ces renseignements que, lors de sa réception à la maîtrise, Jean I de La Caille ne devait plus être de première jeunesse, car il avait déjà perdu sa première femme 2 et se trouvait remarié avec Françoise, fille de l'imprimeur Robert Feugé ; c'est même en considération de ce nouvel hymen qu'il fut admis dans la Communauté 3. Il ouvrit son officine dans la rue Chartière et l'enquête de 1644 le montre à la tête d'un établissement assez important pour l'époque ; elle constate effectivement qu'il « a trois presses, sur l'une desquelles l'on imprime les Œuvres de Saint Augustin, sur l'autre les Commentaires du sieur Léristan, un livre de Controverses du père Véron, la Psalmodie intérieure du père Hyacinthe, récollé. Il a trois apprentifs, l'un nommé Laurent La Caille, frère dudict La Caille, obligé depuis trois ans ; Toussainct Germa, obligé depuis un an et Estienne Jeusseaume, n'est point encore obligé, et a huit compagnons. 4 ».
En cette même année 1644, Jean I obtint, paraît-il, le dernier février, un brevet d'imprimeur du roi en considération de ce qu'il avait imprimé, cà six exemplaires seulement et par ordre de « la Reyne Anne d'Austriche, les Prières et Méditations de M. Godeau, d'un très gros caractère 5 ». J'ai recherché, sans succès d'ailleurs, le brevet et le livre en question : le livre, étant donné son tirage si restreint, est une véritable rareté bibliographique, si tant est qu'il en existe encore des exemplaires ; quant au brevet, s'il faut en croire Antoine Estienne, sa délivrance avait été le résultat de quelque tour de passe-passe. On voit en effet ce dernier, à la tête des autres imprimeurs de sa Majesté, porter une plainte au Parlement, en 1648, contre plusieurs maîtres, Jean de La Caille notamment, qui par une innovation sans exemple, en conséquence de quelque brevet obreptice, qui ne peut avoir d'effet contre les provisions des supplians, n'ont laissé d'imprimer desdits édits, arrests et autres expéditions, au grand préjudice des supplians, et particulièrement dudit Estienne 6 ». La Bibliothèque Nationale possède dans ses collections quelques-uns de ces imprimés, exécutés
(1) Hist.de l'Impr., p. 295. — (2) D'après l'ex. annoté de La Caille (BN, Ms. fr. 22104, f° 7^)i Charlotte de La Coste avait été inhumée le 17 mars 1 641 en l'église S. Hilaire, sa paroisse, — (3) Voy. Doc. N° 142. — (4) Cf. G. Lépreux, Une Enquête sur Vimpr. de Paris en 1644. — (5) La Caille, loc, cit. — (6) Arrêt du Parlement du 24 octobre 1648. Voy. Doc. N° 161.
par Jean de La Caille en 1646 l et sur lesquels il se prévalait du titre d'« Imprimeur ordinaire du Roy. »
Menacé par arrêt du Parlement du 24 octobre 1648 d'une amende de 500 livres en cas de nouvelle contravention, et même de saisie de ses presses et caractères, Jean de La Caille, confiant sans doute dans son bon droit, ne tint aucun compte de cet avertissement, il continua de se dire non seulement imprimeur du roi, mais encore de la Maison de Sa Majesté et se remit de plus belle à l'impression des actes officiels 2. Une seconde plainte fut déposée par les typographes royaux, au Conseil d'Etat cette fois, et par un arrêt du 21 mars 1661, il fut enjoint à de La Caille de remettre dans les quinze jours de la signification ses lettres de provision et il lui fut inhibé «de se plus qualifier à l'avenir » ainsi qu'il l'avait fait 3. Qu'advint-il de tout ceci ? Je ne peux pas être très affirmatif, faute de documents officiels, mais il est probable que ses collègues malgré eux durent s'incliner devant la régularité des titres de J. de La Caille, attendu qu'il continua pendant tout le reste de son existence de se dire imprimeur du roi 4 et qu'aucune trace ne m'est apparue d'une nouvelle contestation à ce sujet.
Nommé libraire juré de l'Université en 1645 5, J. de La Caille fut élu adjoint au Syndic de sa Communauté le 3 juillet 1663 6 ; il devint ensuite imprimeur de la police et enfin il décéda le ^décembre 1673 et fut inhumé dans l'église Saint-Benoît 7. De son mariage avec Françoise Feugé, il laissait deux fils : Jean II, auteur
(1) A. / Déclaration dv roy Concernante les Consignations. Vérifiée en la Cour des Aydes, le vingt-quatriesme Mars mil six cens quarante six [Armes roy.] A Paris, Chez Iean de La Caille, Imprimeur ordinaire du Roy, au Mont Sainct Hilaire, à l'Image Sainct Sebastien, prez le Puits Certain. M.DC.XLVI. (Pet. in-8. 8 p. ch. BN, F. 47007, pièce 2.) — B. / Première ordonnance faicte Par le roy Lovis XIV à présent régnant, contre les Iureurs & Blasphémateurs du Saint nom de Dieu : Ensemble les peines ordonnées contre iceux par ses prédécesseurs Rois: Et confirmées aujourd'huy par luy-mesme. [Armes roy.] Ibid., id. M. DC. XLVI, In-4. 5 p. ch. B. N, F. 236 m, pièce 760 ) — (2) Lettres patentes dv Roy treschrestien Lovys XIV... (concernant les Saints Lieux et les religieux de Jérusalem)... Vérifiées et enregistrées en la Cour de Parlement de Paris le 12 iour d'Octobre mil six cens quarante neuf. [Arm. roy.] A Paris, chez Iean de la Caille, Imprimeur ordinaire du Roy et de sa Maison, au Mont S. Hilaire, proche le Puits Certain, à l'Image S. Sébastien. M.DC.XLIX (In-4 43 p. ch. B. N., F. 2 36 1 1, pièce 970.) — (3) Arrêt du 21 mars 166 1. (Doc. n° • 77-1 — (4) Commentaire litéral et moral sur les Proverbes, l'Ecclesiaste, la Sagesse et TEcclésiastique .. Par Mre François Pean, Prêtre... A Paris, ChezJean de la Caille, Imprimeur du Roy, & Libraire Juré, rué S. Jacques, aux trois Cailles. M.DC.LXXIII. (In-8. B. N., A. 6892.) - (5) Lottin, II, p. 41. - (6) Lottin, I, p. 128. - (7) La Caille, Hist. de l'impr., p. 296.
GEORGES LEPREUX
de l'Histoire de l'imprimerie de Paris, et Robert-Jean-Baptiste, imprimeur.
En dépit de la notoriété qui s'attache à son nomjeanl de La Caille n'a été qu'un typographe assez médiocre : on ne peut signaler rien de saillant dans son œuvre, pas très importante d'ailleurs. Il avait pour marque, dit son fils *, « trois cailles, par allusion à son nom avec ces mots qui faisaient son anagramme autour du soleil : Ille Candela Dei. » Ceci, bien entendu ne pourrait être qu'à partir de l'année 1661, époque de son établissement dans la rue Saint- Jacques 2, mais il faut chercher longtemps avant de rencontrer cette marque qu'il n'a pas prodiguée sur les livres sortis de ses presses ; les trois cailles du reste, bien que figurant au premier rang, ne sont que le minuscule accessoire, simple souvenir culinaire, du tableau représenté sur cette marque. On y voit, au fond et en perspective, le campement des Hébreux : sur le devant, deux personnages de grande taille : Moïse, à gauche, tenant les tables de la loi; à droite, Aaron, revêtu des habits du grand-prêtre et tenant l'encensoir; en haut, un soleil radieux et entre ses rayons et un demi cercle de nuages, la devise transcrite ci-dessus. Cette marque était d'un assez grand format, et il ne pouvait être réduit, sous peine de changer les cailles en trois petits points noirs, aussi J. de La Caille nel'a-t-il employée que sur le titre de quelques rares in-folios. Pour les ouvrages in-4 et in- 8, il se servait de petites vignettes, parmi lesquelles il en affectionnait tout particulièrement une, qui représente un ange entre deux plantes, répandant sur des feuillages l'eau contenue dans un vase. Comme imprimeur du roi, il a toujours utilisé le cliché si connu des armes de France et de Navarre, entourées des colliers des ordres et surmontées de la couronne royale.
De même que la plupart de ses collègues, et c'est par là que je termine cette notice, Jean I de La Caille possède à son actif quelques démêlés judiciaires : le plus intéressant est une poursuite qu'il avait dirigée contre Jean Hénault et son fils, sous le prétexte que ces libraires débitaient dans leur boutique la contrefaçon d'un
(1) La Caille, Hist. de l'impr., p. 296. — (2) Oraison fvnebre povr religievse dame Madame Remye Bazin, Abbssse dv monastère de nostre Dame de Meavx. Prononcée dans l'église dudit Monastère le 29, du mois de Nouembre 1661. Par M. Antoine Caignet Prestre, Docteur en Théologie, Chancellier, Théologal, & Grand Vicaire de Meaux. (Vignette) A Paris. Chez lean de la Caille, Imprimeur du Roy, & Libraire Iuré, rue S. Iacques aux trois Cailles. M.DC.LXI. (In-4. 5° P- ch. B. N., Ln27 1246.)
livre, l'Année Pastorale, dont il avait le privilège. Le Parlement, sur appel des défendeurs, trancha définitivement la question de la façon suivante: « Du 17 mars 1663. Entre Jean et François Hénault père et fils, marchands bourgeois de Paris, appellans de la procédure et du décret d'ajournement personnel donné par le Prévost de Paris ou son lieutenant criminel le 17 novembre 1662 et de tout ce qui s'en est ensuivi, d'une part. Et Jean de la Caille, marchand libraire, bourgeois de Paris, intimé, d'autre part. Après que Grillet pour les appellans et Martines pour l'intimé avec les procureurs des parties ont communiqué au Parquet des gens du Roy et par leurs avis demeuré d'accord de l'appointement qui ensuit. Appointé est que la Cour, Ouy sur ce le Procureur générai du Roy, A mis et met l'appellation et ce dont a été appelle au néant : Evoquant le principal et y faisant droit, et à l'égard dudit Hénault père, a mis et met les parties hors de cour et de procès, et à l'égard dudit Hénault fils, après qu'il a déclaré qu'il est de notoriété publique que les libraires font souvent entre eux échange de livres pourautres livres et que les exemplaires en question sont venus entre ses mains par cette voie, sans qu'il puisse cotter ni indiquer précisément de qui il les peut avoir, ia Cour a condamné ledit Hénault fils à payer audit de La Caille la somme de huit cents livres pour tous dépens, dommages et intérests, sauf audit de La Caille à se pourvoir contre ceux qui ont vendu et contrefait ladite impression, et à cette fin, a lui permis d'informer plus amplement, faire publier monitoires, sauf contre lesdits Hénault père et fils. Fait défenses tant auxdits Hénault qu'à tous autres libraires de débiter lesdits livres, si ce n'est du consentement dudit de La Caille, et sauf audit Hénault son recours contre qui il verra bon être, autres toutefois que contre ledit La Caille, pour répéter ladite somme de huit cents livres. Fait en Parlement le 17 mars 1663 * .»
J. de La Caille plaida encore, toujours sous prétexte de contrefaçon, contre un imprimeur de Rouen, Jean Berthelin : on trouvera les détails de cette affaire dans les notes biographiques qui concernent celui-ci2 . On peut lire enfin dans la dernière partie de ce volume3, les termes d'une sentence rendue au Châtelet de Paris, à propos de la saisie pratiquée sur de La Caille, des exem-
li)B.N.,Ms fr. 22087, pièce 154. — Lemsc. delà même bibliothèque coté 22074 mentionne par erreur, dans sa pièce 11, cet arrêt sous la date du 20 mai 1 663. — (2) Voy. Gallia Typographica, t. III, Normandie. — (3) Voy. Doc. n°2i2.
288 GEORGES LEPREUX
plaires d'un livre, dont il était accusé d'avoir falsifié ou modifié le texte, grave délit qui lui valut iooo livres d'amende.
Langlois (Jacques I) Imprimeur, libraire et fondeur de caractères (1631-1678). Imprimeur ordinaire du Roi (1649-1678). Rue Saint-Jean-de-Beauvais, au Cadran (163 1- 163 3); — Au
mont sainte Geneviève, vis-à-vis la Fontaine, à la Reine de Paix
Le nom de Langlois appartient à plusieurs familles d'imprimeurs et de libraires parisiens: les trois typographes, dont il va être question, descendaient de Jean Langlois, qu'on trouve établi dans la capitale dès le milieu du xvie siècle. Deux d'entre eux, Jacques I et II, ont été connus de La Caille ; quant au troisième, il est inédit parce que Lottin, presque toujours inférieur à son devancier, n'en a pas trouvé mention dans l'Histoire de F Imprimerie, déjà publiée lors de l'entrée en charge de Jacques III Langlois.
Né à Paris le 17 septembre 1604 4, Jacques I Langlois était fils de Denis I, imprimeur-libraire, et de Catherine Colinet; en 1633, il avait été reçu maître dans la Communauté 2, mais, dès 1631, il avait ouvert un établissement dans la rue S. Jean de Beauvais, à l'enseigne du Cadran 3 . Lors de sa réception officielle, il transféra boutique et officine d'imprimerie au Mont Sainte Geneviève, où le rencontrèrent les enquêteurs de 1644; il fut trouvé en possession de cinq presses, sur lesquelles on imprimait à ce moment «le Bréviaire in-8, en 2 volumes, le Missel des Jacobins in-f°, Heures en françois, nouvelle traduction et le Psautier en françois 4 ». Il avait cinq compagnons et trois apprentis : « le premier, nommé Jean Boullard, obligé depuis un an, Hélye Picard et Anthoine Pattard, obligés depuis six mois. » A cette même époque, J. Langlois remplissait les fonctions d'adjoint au syndic de la Communauté, auxquelles ses confrères l'avaient appelé le 2 octobre 1643 5 et qu'il occupa jusqu'au 8 mai 1646 6. Quelques années plus tard, Antoine Vitré ayant démissionné en sa faveur de sa charge d'imprimeur ordi-
(1) La Caille, p. 2o3. — (2) B.N. , Ms. fr. 21842, f° 60 (Voy. Doc. n° 107 bis) — (3) Arrest dv Conseil, portant main-leuee des droicts héréditaires Aliénez sur les taille (sic), qui auoyent esté saisis pour nouuelles attributions. Extraict des Registres du Conseil d'Estat. [Armes roy.] A Paris, Chez Iacqves Langlois, rue S. Iean de Beauuais, au Cadran. M. DC. XXXI. Auec permission. (In 8. 16 p.ch. B.N, F. 47048, pièce 5o.) — (4) Cf. G. Lépreux. Une Enquête sur Vimpv. de Paris en 1644. — (5) Lottin, I, p. 104 — (6) Ibid., p. 108.
naire du roi, par acte passé devant Quarré et Guillard, notaires au Châtelet de Paris,, le 7 juin 1649 l, Jacques Langlois obtint, le 21 du même mois, des lettres de provision qui le pourvoyaient de cet office. Devant le Parlement, où, suivant l'usage, il s'était présenté pour l'entérinement de ces lettres et l'envoi en possession de sa charge, il se heurta à l'inévitable opposition d'Antoine Estienne et à celle plus inattendue de Jacques Dugast. La Cour, par arrêt du 6 octobre 1649 â, fit bonne justice de ces mesquines contestations, puis, par autre arrêt du 19 février 1650, elle admit définitivement le récipiendaire à exercer ses nouvelles fonctions 3.
(1) Cité dans l'arrêt du 19 février i65o, publié ci-après — (a) « Veu par la Chambre des Vaccations la requeste présentée à la Cour le sept juillet dernier par Jacques Langlois, maître imprimeur à Paris, pourveu de la charge d'Imprimeur du Roy, sur la démission d'Antoine Vitré, suivant les lettres de provision par luy obtenues le 21 juin dernier, à ce que nonobstant l'opposition formée par Antoine Estienne, maître imprimeur à Paris, de laquelle il seroit déboutté, lesdictes lettres de provision fussent registrées pour jouir par luy impétrant de l'effet et contenu en icelles. Veu aussy lesdictes lettres de provision données à Paris, signées sur le reply par le Roy, Colbert [le manuscrit porte : Coberet] et scellées du grand sceau de cire jaune. Autre requeste présentée à ladicte Cour le 17 aoust dernier par Jean [sic, au lieu de Jacques] Dugast, intervenant et opposant à la réception dudict Langlois en ladicte. charge d'imprimeur. Delïences dudict Langlois, réplicques et dupplicques, appointement à mettre, productions desdicts Langlois et Dugast. Autre requeste du vingtiesme dudict mois d'aoust présentée par ledict Estienne à ce que lesdictes provisions obtenues par ledict Langlois, et par Guillaume Sassicr, Pierre le Petit, et Jean de la Caille, Mestayer et autres qui en pourroient avoir obtenu fussent déclarées nulles, deffences à eux faittes de prendre la qualité ny faire aucune fonction de la charge d'imprimeur du Roy, delïences, appointement à mettre, productions des parties, le tout joinct et.ouy le rapport de l'un des conseillers de ladicte cour, auquel auroit esté ordonné que les parties parleroient sommairement. Conclusions du Procureur général du Roy et tout considéré./ Laditte Chambre, sans s'arrester à l'opposition dudict Estienne et requeste dudict du Gast, a ordonné et ordonne qu'il sera proceddé à l'enregistrement des lettres obtenues par ledict Langlois et à sa réception en ladicte charge d'imprimeur du Roy, et sur le surplus de la requeste dudict Estienne contre lesdicts Sassier, le Petit, la Caille, Mestayer et autres, contesteront les parties plus amplement dans huitaine par devant ledict conseiller rapporteur du présent arrest, produiront, bailleront contredicts et salvations dans le temps de l'ordonnance, pour ce fait et rapporté, estre ordonné ce qu'il appartiendra, despens pour ce regard réservez. Sans autres despens. » (A. V, XIA 2265, i(j" arrêt du 6 octobre. Le registre n'est pas folioté.) — (3) « Yeu par la Cour les lettres patentes données à Paris le vingt-uniesme jour de juin mil six cens quarante-neuf, signées sur le reply par le Roy, Colbert, et scellées sur double queue du grand sceau de cire jaulne, par lesquelles, pour les causes y contenues, ledict Seigneur Roy auroit donné et octroyé à Jaques Langlois, maître imprimeur à Paris, Testât et office de son imprimeur ordinaire en l'Université de Paris que tenoit et exerçoit M* Anthoine Vitray G. Lépreux. Gallia Typographica. P. 1. [g
29O GEORGES LEPREUX
L'existence de Jacques I Langlois se déroula à partir de cette époque sans incidents bien notables, à part quelques difficultés avec Théophraste Renaudot, le célèbre médecin-gazetier et Denis II Thierry, dont il sera question plus loin; elle se termina, d'après La Caille1, le 2 août 1678 et cette date doit être exacte, car Jacques II Langlois fut pourvu, le 3 octobre de la même année, de la charge de son père décédé. De son mariage avec Anne Guerreau, fille de Joseph, imprimeur-libraire, Jacques I Langlois avait eu plusieurs enfants, notamment Emmanuel, né le 20 octobre 1629 "2 et Jacques, qui suit. Emmanuel se contenta d'être libraire : reçu maître dans la Communauté le 21 novembre 1652 3, il ouvrit une boutique dans la rue Saint- Jacques, à l'enseigne de la Reine du Clergé et, comme cessionnaire de partie de ses privilèges, il fut fréquemment associé à son père dans la souscription des livres sortis de l'officine de ce dernier 4.
dernier paisible possesseur d'icelluy, pour dudict office jouir aux honneurs, authoritez, prérogatifves, droicts, prééminences, privilèges, franchises et libertez accoutumés, suivant et ainsyqu'il est au plus long porté par les dictes lettres à la dicte Cour addressantes. Requeste dudict Langlois du septiesme juillet audict an, à ce que sans avoir égard à l'opposition formée par Antoine Estienne. aussy imprimeur dudict Seigneur Roy de laquelle il seroit déboutté, il fust passé outre à l'enregistrement des dictes lettres et réception dudict Langlois audict office. Arrest de ladicte cour du sixiesme octobre dernier, par lequel sans s'arrester à l'opposition dudict Estienne, ny à celle de Jacques Dugast, aussy intervenant et opposition à la réception dudict Langlois à ladicte charge d'imprimeur, auroit ordonnéqu'il seroit procédé à l'enregistrement des dictes lettres de réception dudict Langlois. Information faicte d'office à la requeste du Procureur général du Roy par le conseiller à ce commis le seiziesme du présent moys de febvrier, des vie, mœurs, religion catholique, apostolique et romaine, et fidélité au service du Roy dudict Langlois, et la démission dudict Vitray en sa faveur passée par devant Quarré et Guillard, notaires au Chastellet de Paris, le septiesme dudict mois de juin mil six cens quarante neuf et aultres pièces attachées soubz le contre scéel. Conclusions dudict Procureur général du Roy. Tout considéré. / Ladicte cour a ordonné et ordonne que les dictes lettres seront registrées au greffe d'icelle, pour jouir par ledict Langlois impétrant del'effect et contenu en icelles, ce faisant sera receu en ladicte charge d'imprimeur, faisant le serment accoustumé par devant le conseiller rapporteur du présent arrest. » (B. N., M s. fr. n. a. 8124, pp. 262-263.)
(i)Hist. de l'impr. p. 278. — (2) La Caille, ex. ann. (B. N., Ms. fr. 22io3, f° 1 10). — (3) Voy. Doc, n° 168. —(4) Cf. notamment : A. / Histoire générale des isles deS. Christophe, de la Gvadelovpe, de la Martiniqve, etavtresdans l'Amériqve... Par le R. P. Iean Baptiste dv Tertre, Religieux de l'Ordre des FF. Prescheurs... A Paris, Chez Jacqves Langlois Imprimeur ordinaire du Roy; Et Emanvel Langlois, au Mont sainte Geneuiefue, & en leurs boutiques dans !a grande Salle du Palais, à la Reine de Paix. M.DC.LIV. (In 4, B. N.,Lk12 11).- B / Lettres spirituelles de M. Olier, Ancien Curé de la Paroisse du Faux-bourg S.-Germain à Paris : Instituteur, Fondateur, & premier Supérieurdu Séminaire de Saint-Sulpice. [Lettres J. L.et palmesentrelacées] A Paris, Chez Jacques Langlois,
GALLIA TYPOGRAPHICA 2gt
Devenue veuve, Anne Guerreau continua l'entreprise de son mari, mais non pas jusqu'en 1695, amsi clue Ie dit Lottin l. On voit par l'enquête de 1679 2 qu'elle n'avait conservé que trois presses sur les six que possédait en dernier lieu le défunt imprimeur du roi, les trois autres étant devenues la propriété de Jacques IILanglois; en 1681, elle avait achevé la liquidation de son matériel de typographie3 et n'avait plus conservé que la fonderie de caractères. Elle se retira définitivement des affaires en 1687, après avoir cédé cette fonderie à Jean Cot, qui, depuis plusieurs années, l'avait aidée à la faire valoir 4.
Jacques I Langlois n'est pas rangé parmi les imprimeurs de premier ordre, mais les productions de ses presses sont soignées et assez bien exécutées, sans présenter toutefois rien de remarquable. La Caille cite avec éloges l'édition de la Bible, traduction Corbin, qu'il donna, en 1643, avec Jean Hénault (8 volumes in 16) : c'est à peu près son seul ouvrage important ; tout le surplus de son œuvre n'appartient qu'à la petite librairie et je n'en retiendrai ici que ce qui peut servir au classement des marques de cet imprimeur, si l'on peut encore qualifier ainsi les vignettes dont il ornait le titre de ses livres. Ces vignettes, — bouquets, fleurons, vases et
Imp. ordinaire du Roy, au Mont sainte-Genevietve, devant la Fontaine : En sa Boutique au sixième Pillier de la grande Salle du Palais, à la Reyne de Paix Et Emmanuel Langlois, rue Saint-Jacques, à la Reyne du Clergé. M.DC.LXXII. (In-8, B. N., D. 19450.)
(i)T. II, p. 100. — (2) « Veuve Jacques Langlois, 3 presses; elle imprime les Vaines excuses du pêcheur du P. Yves, capucin ; n'a point d'apprenty. » (B. N., Ms. fr. 21741, P 9 V°). — (3) « Je soussigné, imprimeur et marchand libraire à Paris, certifie à Messieurs les Syndic et Adjoints de nostre Communauté que le 26 décembre 1681, j'ay acheté le reste de l'imprimerie du feu sieur Jacques Langlois, imprimeur du Roy, consistant en une presse et plusieurs caractères, laquelle j'ay vendue au Sieur François Muguet, et à l'égard des caractères, j'en ay vendu une partie à quelques maistres imprimeurs de cette ville de Paris. Signé, P. Le Mercier. » (B. N., Ms.fr. 2i856, f° 35 V°.) — (4) « Cejourd'huy i3may 1687, s'est présenté en nostre Chambre Syndicale le sieur Jean Cot, natif de Limoges, lequel nous auroit représenté que depuis plusieurs années il auroit exercé l'art de fonderie de caractères servant à imprimer sous la veufve du sieur Jacques Langlois, vivant imprimeur du Roy et fondeur de caractères ; mais ne pouvant l'exercer sans estre inscrit sur nostre livre de Communauté et sans nostre consentement, il nous auroit requis suivant l'article 16 du règlement de 1686, de l'inscrire et de luy permettre d'exercer ledit art de fonderie seulement, ce que nous Syndic et Adjoints luy avons accordé et l'avons inscrit sur nostre livre de Communauté, dont luy avons donné acte gratis à la charge par ledit sieur Cot d'observer ce qui est porté par notre règlement... » (B. N., Ms. fr. 2i856, f io5).
292 GKORGES LEPREUX
mascarons, — n'ont pour la plupart aucune signification particulière ; d'autres, généralement des gravures en taille-douce, comme le Saint- Jacques et le Saint Christophe, qui figurent sur le titre de l'office propre de l'ancienne église de Saint-Jacques-de-la-Boucherie à Paris l, sont appropriées à l'ouvrage lui-même et ne rappellent en rien l'officine d'où elles sont sorties ; une dernière catégorie enfin est plus caractéristique et appartient en propre à l'imprimeur. Ce sont, avant qu'il ait sacrifié au goût moderne par l'adoption d'initiales entrelacées -, des scènes où la Mère du Sauveur, la Reine de Paix de son enseigne, est la figure dominante. On voit dans ces dernières la Sainte Vierge, sous un dais dont les draperies sont relevées par des anges, assise sur un trône aux pieds duquel sont agenouillés papes, évêques, prêtres et une foule d'autres personnages 3, ou bien l'assemblée des apôtres sous la présidence de la Sainte Vierge au moment de la venue de l'Esprit Saint 4. Quant à des devises, on n'en rencontre pas, la mode en était presque entièrement passée.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, la paisible carrière de Jacques I ne fut guère troublée que par des différends avec Théophraste Renaudot et Denis II Thierry , mais il n'y a pas lieu de s'étendre beaucoup sur ces deux affaires peu importantes. En ce qui touche la première, il s'agissait de l'impression du Traité des Pyrénées
(1) Officivm S. Iacobi apostoli. In die et per octavas. Ad formam Breviarii noui Parisiensis restitutum. Et per R. Archiepisc. Paris, approbatum. Ad vsum insignis Ecclesiae Parochialis sancti Iacobi de Carnificeria.Recensuit D. D.Petrvs Chapelas, in sacrse Theologiae facultate Parisiensi eiusdemque Ecclesiae Rector. [S- Jacques et S. Christophe] A Paris, Chez Iacqves Langlois, Imprimeur & Libraire ordinaire du Roy, vis-à-vis la Fontaine Sainte Geneuiefue, à la Reyne de Paix. M.DC.LI. (In-12, 226 p. ch. et 1 f. pour les approb. B.N.,Rés. B. 4723.) — (2) Voy. p. 290, note 4, lettre B. — [S) A./ De la vraye rétractation des sectaires, et de levrs sectatevrs. Ov la sovmission prétendve des Iansénistes, dans les deux lettres de M. Arnauld, est examinée : et ov l'on voit, comme ils doivent se retracter sincèrement sur les principes de la Discipline de l'Eglise : sur l'exemple, & sur les avis de Saint Augustin ; & sur leurs propres maximes. Par le R. P. Dv Bosc, Religieux Cordelier, Conseiller & Prédicateur ordinaire du Roy. [Marque] A Paris, Chez Iacques Langlois Imprimeur ordinaire du Roy; & Emanvel Langlois, au Mont Sainte Geneuiefue & en leurs boutiques dans la grande Salle du Palais à la Reine de Paix. M.DC.LV, (In-4 240 p. ch. Sll.B.N., Ld4 2o5.) — B/ Traité des saints ordres ; Par Monsieur Olier,... [Marque] A Paris, Chez Jacques Langlois, Imp. ordinaire du Roy, au Mont Sainte Geneviève, devant la Fontaine : En sa Boutique au sixième Pillier de la grande Salle du Palais, à la Reyne de Paix. Et Emmanuel Langlois, rue Saint Jacques, à la Reyne du Clergé. M.DC.LXXVI. (In-12, 4g3 p. SU. B.N., D. 1 3g86.) — (4) Cf. P Delalain, lnv. des marq. du Cercle de la Libr., 2° édit., p. 5o.
OALLIA TYPOGRAPHICA 2q3
faite d'une façon si pitoyable par l'inventeur du journal en France1: jaloux de conserver pour lui seul les bénéfices d'un privilège qu'il avait obtenu du roi, le célèbre gazetier prétendait empêcher les imprimeurs du roi de faire acte de leur fonction en imprimant ce document ; il poussa même son intolérance jusqu'à faire pratiquer une saisie chez Jacques Langlois. Soutenu par ses collègues, celui-ci obtint du Conseil privé 2 un arrêt qui coupa court aux
(i) Voy. ci-dessus, p. 172. — (2) Arrêt du 23 mars 1660, à Paris :« Sur la requeste présentée au Roy en son Conseil par les Imprimeurs et libraires ordinaires de Sa Majesté, contenant qu'il y a longtemps qu'ils exercent leurs charges, en vertu de lettres patentes de Sa Majesté vérifieez en Parlement, et ce avec tout l'honneur et la fidélité qu'il se peut souhaitter au veu et sceu de tout ce qu'il y a d'habiles gens dans le royaume et en la pluspart des grandes villes des autres estats de l'Europe, où ils font leur commerce sans jamais avoir esté accusez ny soupçonnez seulement d'avoir rien fait contre le devoir de leurs charges et l'utilité publique. Néantmoins quelques particuliers voulant tirer le profit de la vente des articles de la Paix et du contract de mariage de Sa Majesté avec la Sérénissime Infante d'Espagne qui leur appartient naturellement, se sont advisez de demander le privilège de les pouvoir faire imprimer et vendre seuls à l'exclusion des supplians, avec défences à eux et tous autres imprimeurs de cette ville de Paris et des autres villes de ce royaume de les imprimer, faire imprimer, vendre ny débiter à peine de dix mille livres d'amende, qui est une entreprise toute nouvelle, d'autant moins tolérable, que le prétexte en est injurieux aux supplians, ce privilège estant fondé sur ce que lesdits Articles et Contract seront imprimez plus fidèlement et plus correctement comme si des particuliers qui ne virent jamais d'imprimeries pouvoient mieux imprimer, que ceux qui font profession de cet art depuis trente ou quarante ans, avec l'approbation et l'estime d'un chacun, et s'il y a apparence, qu'ils le fassent plus fidèlement que les imprimeurs du Roy, qui ont serment à justice, et qui ne sont point accusez de l'avoir jamais violé. Aussy ceux qui avoient obtenu le premier privilège, se doutant bien qu'il seroit difficile de le faire valoir, à cause de l'opposition que les supplians y avoient formez, ont tout abandonné, et souffert sans se plaindre que Sa Majesté l'ayt révoqué, cassé et annulé, mesme qu'elle ayt donné un nouveau privilège au nommé Renaudot, fondé sur les mesmes raisons que le premier, par conséquent aussy injurieux aux dits supplians et à toute leur famille, puisqu'on les y taxe d'ignorance et d'infidélité, et aussy préjudiciable au public tout de mesme, tant par la mauvaise impression et le nombre des fautes qui s'y rencontrent que par la cherté, vendant lesdits articles trois fois davantage que feroient les supplians, qui se soumettent de les donner pour cinq solz la pièce, au lieu de vingt solz que les vend ledit gazetier, qui a eu la hardiesse, soubz couleur de ce prétendu privilège, qui n'appartient qu'aux supplians, d'envoyer des commissaires avec de grosses troupes d'archers, fouiller dans leurs maisons, comme chez les criminels et y commettre des scandales et des violences incroyables, qui sans doute causeroient leur ruine et perdroient leur réputation et leur crédit, si elles n'estoient point réprimées. Partant requièrent les supplians qu'il plaise à Sa Majesté les maintenir et garder en l'exercice et fonction de leurs charges, faire défenses audit Renaudot et à tous autres de les y troubler, en vertu de son prétendu privilège, et en conséquence qu'il soit
294 GEORGES LEPREUX
entreprises de Renaudot et lui défendit de molester davantage l'imprimeur de Sa Majesté.
Enfin, dans la deuxième et dernière affaire, Langlois était en contestation, au sujet de l'impression d'un bréviaire à l'usage des Capucins, avec Denis II Thierry, se disant l'imprimeur privilégié de cette congrégation pour la Province de Paris. On voit en effet, dans les deux arrêts que j'analyse ailleurs 4, le P. Nicolas d'Amiens, provincial, prendre le fait et cause de Thierry, pour lutter avec plus de chances de succès contre le prétendu délinquant. Malheureusement je ne connais pas la solution de l'affaire, qui peut-être, comme il arrivait souvent dans ces matières épineuses, se termina par quelque accommodement.
Langlois (Jacques II) Imprimeur et Libraire (i 678-1 693). Imprimeur ordinaire du Roi (1678-1693) Rue Saint-Jacques, à l'Image Saint-Vincent.
Fils puîné du précédent et d'Anne Guerreau, Jacques II Langlois naquit à Paris vers 1630 probablement, son frère aîné étant de l'année 1629; il fut reçu maître dans la Communauté, en même temps que ce dernier, le 21 novembre 1652 2. Il n'exerça pourtant pas dès cette époque, quoi qu'en disent La Caille et Lottin, et se contenta, semble-t-il, d'aider son père dans la direction de son imprimerie et de sa librairie, mais après le décès de celui-ci, Jacques II hérita de trois presses et de partie du matériel typographique 3 et alors, laissant sa mère continuer à exploiter ce qui
permis aux supplians d'imprimer ou faire imprimer, vendre et débiter lesdits Articles de Paix et Contrat de mariage, et toutes autres choses généralement qui concernent le service de Sa Majesté en la manière accoustumée, et que défenses seront pareillement faictes audit Renaudot et autres, d'envoyer aux maisons des supplians aucuns commissaires et archers, en vertu de leur privilège, ny autrement attenter à leurs personnes et biens, à peine de quinze cent livres, d'amende, et pour l'avoir fait en la personne de Jacques Langlois, l'un des supplians, le condamner en pareille somme envers luy pour réparation, despens, dommages et interestz par luy souffertz. Veu ladite requeste, signée de Bautou, advocat audit Conseil ; copie du privilège dudit Renaudot, et opposition formée par les supplians contre iceluy. Ouy le rapport du sieur Lalement, commissaire à ce député, et toutconsidéré. / Le Roy en son Conseil, ayant égard à ladite requeste, fait défences à toutes personnes d'attenter à la personne et biens dudit Langloys. (Signé:) Séguier. Lalement. » (A. N., V6 403. Voy. aussi Doc. N° 176.)
(1) Voy. Doc. N" 189 et 190. - (2) Voy. Doc. N° 168. — (3) Enquête de
GALLIA TYPOGRAPHICA 2q5
lui restait de rétablissement du Mont Sainte-Geneviève, il alla dans la rue Saint-Jacques, ouvrir une nouvelle officine sous l'enseigne de Saint-Vincent. Pourvu à la même époque, c'est à dire par lettres royales du 3 octobre 1678, — et non 1668, comme le dit par erreur La Caille dans son exemplaire annoté 4, — de la charge d'imprimeur du roi 2, en remplacement de son père, Jacques II exerça sa profession jusqu'au moment de son décès, survenu vers le milieu de l'année 1693 3-
L'atmosphère de calme heureux dans lequel a vécu cet imprimeur du roi et le silence qui s'est fait autour de lui nous laisseraient absolument dépourvus de renseignements sur son compte, si l'on n'avait pour y suppléer, d'une part les enquêtes périodiques de la Chambre syndicale et d'autre part les livres et opuscules sortis de ses presses, muets plus éloquents que tant de beaux parleurs.
Si l'on interroge les enquêtes, voici ce qu'elles répondent : 1679, «Chez le sieur Jacques Langlois, imprimeur du Roy, trois presses; il imprime Règle de la discipline ecclésiastique et un livre de chimie ; point d'apprenty 4 ». — 1692, « Jacques Langlois, quatre presses, dont une démontée; bons caractères; six compagnons; imprime les Principaux devoirs du Chrétien, la Coutume d'Auxerre par M. Billon, avocat 5 ». — 1694, (( La Veuve Jacques Langlois, cinq presses, deux compagnons ; imprime les Mémoires d'Angleterre, le Psautier et ouvrages de ville 6. »
Si l'on jette un coup d'ceil sur les productions de son imprimerie, on voit Jacques II Langlois continuant, comme son père, à éditer principalement des ouvrages de piété, parmi lesquels se poursuit la série des œuvres du vénérable fondateur de la maison de
(i) B. N. Ms. fr. 22io3, fo 110. --(2) Arrêt du Parlement du 3i décembre 1678 : « Ce jour, la Cour, après veu l'information faitte d'office par le Procureur général du Roy des vie, mœurs, aage, parenté, religion catholique, apostolique et romaine, conversation et fidélité au service du Roy de Jacques Langlois, pourveu d'un estât et office d'imprimeur du Roy en l'Université de Paris, ses lettres de provision dudit office données à Fontainebleau le trois octobre dernier, signées Louis, sur le repli par le Roi Colbert, scellées du grand sceau de cire jaune, la requeste dudict Langlois présentée en la Cour pour estre receu en laditte charge, conclusions du Procureur général du Roy, ouv le rapport de maître Jacques Canaye, conseiller, la matière mise en dellibération, / A arresté et ordonné que ledict Langlois sera receu audit estât et office d'imprimeur ordinaire du Roy, en prestant par luy le serment accoutumé par devant le Conseiller raporteur. » (A. N. X ïA 8400, fo 379.) — (3) Voir les lettres de provision de Jacques III Langlois, Doc. N° 236. — (4) B. N. Ms. Ir. 21741, fo 12 V° — . (5) Ibid. fo ,5. — (6) B. N. Ms. fr. 2174S, fo 188 V.
296 GEORGES LEPREUX
Saint-Sulpice * ; on note aussi qu'il avait hérité de l'affection paternelle pour les vignettes quelconques au titre de ses livres, petites têtes d'anges ou corbeilles de fleurs, n'employant que fort rarement la marque qu'il avait adoptée, le buste de Saint Vincent2, corrélative à son enseigne. Enfin Ton rencontre, dans les collections de la Bibliothèque Nationale, quantité d'actes officiels qu'il avait édités en sa qualité d'imprimeur du roi 3.
En voilà donc assez pour que le nom de Jacques II Langlois se transmette aux siècles futurs, un peu moins ignoré qu'il ne l'a été jusqu'ici, mais ma tâche de biographe et de critique n'est point achevée et il faut encore que je revienne auprès du bon La Caille, qui, dans son exemplaire annoté 4, parlant de cet imprimeur, — et, entre parenthèses, lui attribuant des livres imprimés par son père, — ajoute qu'il avait épousé Marie Gillequin, de laquelle il eut: Jacques, né le 2 octobre 1 681, Claude, né le 6 février 1683, Gabriel-Simon, né le 16 juillet 1685. Je pense que La Caille se trompe et qu'il donne à Jacques II, la femme et les enfants de Jacques III, ou d'un autre Jacques Langlois, ce nom était si répandu ! Sans doute je n'ai que des présomptions, mais elles sont tellement fortes qu'elles équivalent à une certitude. Peut-on admettre que Jacques II Langlois n'ait eu ses premiers enfants qu'après avoir dépassé l'âge de cinquante ans ? Et comment concilier avec ceci la date de naissance de son fils Jacques III, qu'un arrêt du Parlement nous révèle, ainsi qu'on le verra bientôt, être de l'année 1664? Je suis convaincu que La Caille a fait une confusion regrettable et je laisse complètement de côté, jusqu'à plus ample information, ces divers renseignements familiaux qui ne me paraissent pas exacts.
Il n'en est pas moins certain que Jacques II laissa une veuve, qui, de 1693 à 1695, dirigea de conserve avec son fils l'établissement de la rue Saint-Jacques, et disparut définitivement dans le cours de cette dernière année : c'est cette veuve que Lottin a prise pour la veuve de Jacques I.
( 1) Explication des cérémonies de la grand'Messe de paroisse, selon l'usage romain. Par Monsieur Olier . .. [Tète d'ange] A Paris, Chez Jacques Langlois, Imprimeur ordinaire du Roy, rue S-Jacques, à l'image Saint-Vincent. M.DC. LXXXVII. (In-12, 433 p. S11.B.N., B. 3533.) — (2) La Vie de la tres-Sainte Vierge Mère de Dieu. Tirée de l'Ecriture, de la Tradition, des Conciles, des Pères & des Docteurs. [S. Vincent] A Paris, Chez Jacques Langlois, Impr. ord. du Roy, rue ... M.DC. LXXXVIII. (In-12, 262 p. B.N, D. 12764.) — (3) Voy. notamment: F. 236 1 3, pièce 928; F. 23614, pièces 34, 208, 33i, 353, 517, qq3 ; F. 23ôi5, pièce 1 79. — (4) B. N. Ms. fr. 22 1 o3, f° 1 1 1 .
Langlois (Jacques III) Imprimeur et libraire (1693-1701). Imprimeur ordinaire du Roi (1693-1701).
Rue Saint-Jacques, à l'Image Saint-Vincent (1693-1695) ; —
même rue, vis-à-vis la rue des Mathurins, à la Reine de Paix
Fils du précédent, Jacques III Langlois naquit à Paris et y fut baptisé le 20 février 1664 l; aussitôt après le décès de son père, il fut pourvu, par lettres patentes du 17 août 1693 2, de la charge d'imprimeur du roi qu'avait exercée ce dernier et il fut reçu dans cet emploi par un arrêt du Parlement du 18 décembre suivant 3 .
Bien qu'il n'ait jamais été admis dans la Communauté '% ce qui explique peut-être qu'il ait été oublié par Lottin, Jacques III n'en exerça pas moins les deux professions d'imprimeur et de libraire, en vertu des immunités que lui conféraient son titre d'imprimeur du roi, mais il ne semble pas y avoir apporté beaucoup d'activité : atteint sans doute de quelque maladie de langueur, il passa de vie à trépas tout au début de l'année 1701 5 ou même en 1700, puisque l'enquête de cette année ne fait plus aucune mention de son établissement. Après avoir conservé pendant deux ans l'enseigne de son
(1) Voyez l'arrêt transcrit dans la note 3 ci-dessous. — (2) Voy. Doc. n° 236. — (3) Arrêt du 18 décembre i6g3 : « Ce jour, la Cour, après avoir veu l'information faite d'office à la requeste du Procureur général du Roy, des vie, mœurs, conversation, religion catholique, apostolique et romaine et fidélité au service du Roy de Jacques Langlois, pourveu de Testât et office d'imprimeur ordinaire du Roy en l'Université de Paris, les provisions dudit office données à Versailles le dix-septiesme aoust mil six cens quatre vingts treize, signées sur le reply par le Roy, Phelypeaux et scellées du grand sceau de cire jaune, l'extrait baptistaire dudit Langlois du vingtiesme febvrier mil six cens soixante quatre, certifiicat de maistre Tullou, curé de la parroisse de Saint-Benoist deceste ville, du oeufiesme décembre présent mois, portant que ledit Langlois a demeuré plusieurs années dans ladicte paroisse, qu'il y a receu les sacrements notamment à Pasques, sa requeste affin d'estre receu audit office, conclusions du Procureur général du Roy, ouy le rapport de maistre Louis-Marie Maulnory, conseiller, la matière mise en délibération. /A arresté et ordonné que ledit Langlois sera receu audit es^at et office d'imprimeur ordinaire du Roy en l'Université deParis, en prestant le serment accoustumé par devant le conseiller rapporteur du présent arrest. — Et le 29 décembre iGq3, ledit Langlois a fait et preste le serment de bien et fidellement exercer ledit estât et office d'imprimeur ordinaire du Roy, par devant maistre Louis Maulnory, conseiller du Roy en ladite Cour. » (A.N., XIA 8410, à la date. Registre non folioté.) — (4) Enquête de 1698 : « Rue Saint-Jacques. Langlois ( Jacques ), imprimeur du Roy. Non receu par la Communauté. A l'enseigne de Nostre-Dame de Paix. N'y aprentif ny garçon. » (B.V.P., 635o, f", portef. 9. Page 8 de l'enquête.) — [5] Voy. Doc. n" 240.
298 GEORGES LEPREUX
père i, Jacques III reprit en 1696 celle de son aïeul, sous laquelle il a imprimé, jusqu'à l'époque de son décès, un certain nombre de pièces officielles 2.
Il ne faut pas confondre cet imprimeur du roi avec le Jacques III Langlois, libraire, que Lottin mentionne comme 3 ayant exercé de 1727 à 1737: celui-ci, dans une nouvelle nomenclature générale des imprimeurs et libraires de Paris, devrait être désigné sous le nom de Jacques IV.
Le Breton (André François) Libraire (1733) et imprimeur (1746- 1773). Imprimeur ordinaire du Roi (1740-1779). Rue de la Harpe, au Saint-Esprit.
Né et baptisé à Paris (S. Séverin) le 2 septembre 17084, André- François était fils d'André Le Breton, conseiller du Roi, élu en l'Election de Paris, et d'Elisabeth d'Houry5, fille elle-même de Laurent d'Houry, imprimeur à Paris (17 12-1725) et d'Elisabeth Dubois. Tout jeune encore, il était resté orphelin et avait été placé sous la tutelle de son oncle, Charles-Maurice d'Houry, aussi imprimeur à Paris (1726-175 5), contre lequel il eut à soutenir plus tard un procès retentissant0. Après avoir fait son apprentissage, de 1727 à 1732, chez Claude-Louis Thiboust7, André-François se fit recevoir libraire en 1733 8, mais, au lieu de s'installer à son propre compte, la veuve de Laurent d'Houry étant en mésintelligence avec son fils unique Charles-Maurice, il préféra donner à sa grand-mère l'assistance de sa jeune activité et de son intelligence, pour la conduite de l'établissement, qu'en dépit de l'affirmation contraire de Lottin9, elle avait conservé. Il aida principalement la veuve d'Houry à mener
(1) A./ Eloge de messire François de Harlay, Archevesque de Paris, Duc et Pair de France, Commandeur des ordres du Roy. [Fleuron] A Paris, Chez la Veuve de Jacques Langlois, Imprimeur du Roy. Et Jacques Langlois, Imprimeur ordinaire du Roy, rue S. -Jacques, à l'Image S. -Vincent. M.DCXCV. (In 4, 14 p. BN., Ln27o,575). — B. /Nouvel éloge de messire... du Roy. Publié le 6 d'aoust 1696, jour Anniversaire de sa mort. [Fleuron] A Paris, Chez Jacques Langlois, Imprimeur ordinaire du Roy, rue S. Jacques, à l'Image de S. Vincent. M.DCXCVI. (In. 4, 38 p. B.N., Ln27 9575). - (2) Voy. B.N., F. 236if> (Actes Royaux), pièces 292,411 et 490. — (3) T. II, p. 101. — (4) Voir p. 299, note 2, l'arrêt du Parlement du 18 janvier 1 741 . — (5) Mémoire cité p. 3o3, note 2. — (6) Voy. infrà, p. 304 — (7) Cf. Doc. N° 284. — (8) Du 1" septembre 1733, réception pour la librairie du sieur André-François Le Breton; il verse 1000 livres pour les affaires de la Communauté. (B. N., Ms. fr. 21857, p. 3i 1). — (9) T. II, p. 219.
à bien la publication de YAhnanach Royal, qui, devenu presque officiel, prenait chaque année plus d'extension et d'importance et réclamait des soins assidus pour être tenu à jour.
A. F. Le Breton fut bientôt récompensé de ses labeurs : une charge d'imprimeur du roi étant venue à vacquer par la démission de François-Hubert Muguet, il fut choisi pour le remplacer, ainsi que le constatent les lettres de provision qui lui furent octroyées le 29 décembre 1740 *. Reçu dans cet office par le Parlement le 18 janvier suivant2, et admis au serment le même jour, Le Breton dût songer alors à s'assurer une place parmi les trente-six imprimeurs de Paris. La solution la plus simple eut été évidemment que la veuve de Laurent d'Houry se retirât des affaires, mais elle n'était pas du nombre des trente-six privilégiés : il fallait donc que le nouvel imprimeur du roi attendit une vacance. La mort de Jacques- François Grou, arrivée le 25 décembre 1745, pouvait être l'occasion si longtemps guettée, mais la veuve de cet imprimeur n'entendit pas céder sa place, chose indispensable depuis l'année 1739 ; il fallut en conséquence solliciter une grâce du roi, et elle fut accordée par arrêt du Conseil privé du 24 février 1746 3.
(1) Voy. Doc. N° 295. — (2) Du 18 janvier 1741. « Ce jour, la Cour après avoir vu l'information faite d'office à la requête du Procureur général du Roy, le seize janvier mil sept cent quarante-un, de l'ordonnance d'icelle, par le conseiller à ce commis, des vie, mœurs, conversation, religion catholique, apostolique et romaine et fidélité au service du Roy d'André-François Le Breton, pourvu de la charge de l'un des imprimeurs ordinaires du Roy, que possédoit cy-devant Hubert Muguet, qui s'en seroit démis entre les mains dudit seigneur Roy; les lettres de provisions dudit état et charge données à Versailles le 29 décembre 1740, signées Louis, et sur le reply, par le Roy, Phelypeaux, et scellées du grand sceau de cire jaune; l'extrait baptistaire dudit Le Breton du 2 septembre 1708, délivré par le sieur Pradel, prêtre, dépositaire des registres de l'église paroissiale de S.-Séverin de cette ville de Paris; ensemble la requête présentée à la Cour par ledit Le Breton afin d'être reçu audit état et charge; conclusions du Procureur général. Ouy le raport de M0 Bochart, conseiller; la matière mise en délibération. /A arrêté et ordonné que ledit André François Le Breton sera reçu en l'état et charge de l'un des imprimeurs ordinaires du Roy, en prestant par luy le serment, en tel cas requis et accoutumé et pour faire ledit serment le renvoyé par devant le conseiller raporteur du présent arrest. — Et le même jour, à la levée de l'audience, ledit Le Breton a fait le serment en tel cas requis par devant nous Elie Bochart, conseiller. » (A.N., XIA 8468, f° 33o V°. — B. N., Ms. fr. n. a. 8i95, fJ 5o2 V°.)— (3) « Le Roy l'étant fait représenter l'arrest rendu en son Conseil d'Etat le trente-un mars 1709, par lequel dans l'article Ier Sa Majesté auroit fixé à Paris, le nombre des imprimeurs-libraires à trente-six et par l'article 4, Elle auroit ordonné que les places des imprimeurs qui décéderoient ne seroient point remplies tant que leurs veuves continueroient d'exercer l'imprimerie ; la requête
300 GEORGES LEPREUX
Admis dans la Communauté le 5 mars suivant *, A. F. Le Breton reprit alors et continua rétablissement et les affaires de sa grand'mère ; il ne fut donc pas le successeur de J. F. Grou, dans le sens propre du mot, mais seulement son remplaçant dans l'une des trente-six places d'imprimeurs privilégiés. Les fonctions d'adjoint au Syndic de la Communauté lui furent conférées le 29 août 1747, au moment même où son oncle, Charles-Maurice d'Houry, sortait de cette charge, et il les remplit jusqu'au 19 novembre 1750 2. Le 15 juin 1762, il fut élu syndic 3 et compta parmi ses adjoints, en 1763, son cousin Laurent-Charles d'Houry ; il fut remplacé, le 4 juin 1766, à la tête de la Communauté, par le libraire Louis-Estienne Ganeau4. Appelé au Consulat le 29 janvier 1767 5, Le Breton fut choisi comme juge consul le 29 janvier 1770 ° et, trois ans plus tard, ayant épuisé tous les honneurs auxquels il pouvait prétendre, il se démit de sa place d'imprimeur (24 mai 1773), en faveur de Jean-Georges-Antoine
donnée par André François Le Breton par laquelle il a demandé qu'il plût h Sa Majesté luy accorder la place d'imprimeur vacante par la mort d'un nommé Grou, imprimeur-libraire, décédé le 26 décembre dernier, en considération de plusieurs ouvrages qu'il a imprimé avec succez, des grandes entreprises qu'il a formé et qu'il espère remplir avec exactitude ; qu'il est petit:fils de maître qu'il estapprenty dès 1727, reçu libraire en 1733, imprimeur de Sa Majesté en 17*0, dont il a obtenu les provisions le 29 décembre delà même année et qu'en luy accordant la place qu'il demande, le nombre n'est point multiplié ; la requête des imprimeurs-libraires de Paris contenant leurs respectueuses représentations, et la réponse à celle de Le Breton par laquelle entre autres choses ils reconnaissent que Le Breton a touttes les qualitez requises pour sa profession, Sa Majesté auroit reconnu que les témoignages qui luy ont été rendus de la capacité et expérience dudit Le Breton au fait de l'imprimerie, les grandes entreprises qu'il a fait en sa qualité d'imprimeur de Sa Majesté pouvoicnt mériter qu'Elle donnât une attention favorable à sa demande, à quoy voulant pourvoir. / Le Roy étant en son Conseil, de lavis de M. Le Chancelier, a accordé et accorde audit Le Breton la place d'imprimeur dans la Communauté des libraires et imprimeurs de la ville de Paris qui étoit remplie par ledit Grou, sans que l'on puisse opposer audict Le Breton les dispositions des articles 1 et 4 de Tarrestdu Conseil du 3 1 mars 1739, auquel Sa Majesté adérogé pour cette fois seulement et sans tirer à conséquence, en faveur dudict Le Breton attendu qu'il est le seul des imprimeurs de Sa Majesté qui ne soit point du nombre des trente-six de laditte Communauté. Fait au Conseil d'Etat du Roy, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles le vingt-quatrième jour de février mil sept cent quarante-six Signé, Phelippeaux. » (B. N., Ms. fr. 2i858, f°66. — Cet arrêt parait manquer aux Archives Nationales.)
(r) B. N., Ms. fr. 21 858, f ° 66 V°. Il versa à cette occasion 5oo livres pour les affaires de la Communauté. — (2) Lottin, I, pp. 219 et 223. — (3) Pour son syndicat, voir le t. IV de la présente série. — (4) Lottin, I, pp. 234, 236 et 2?9- — (5) Lottin, II, p. io3. — (6) Ibid.
GALLIA TYPOGRAPHICA 3oi
Stoupe1. Le petit-fils de d'Houry, — qualification que Le Breton affectionnait et qu'il se donna toujours, — garda pourtant sa boutique de libraire; il conserva aussi le titre d'imprimeur du roi jusqu'à la fin de son existence, qui se termina le 4 octobre 1779 2, dans la rue Hautefeuille où il s'était fixé en quittant l'imprimerie. Le Breton laissait une veuve, née Marguerite Vaux ; elle continua de tenir la librairie jusqu'au moment de son propre décès, survenu le 25 octobre 1785 3.
Le nom de l'imprimeur du roi, dont jeviens deretracer sommairement la carrière, est surtout connu par deux publications, V Almanach Royal et l' Encyclopédie, qui lui assurent la pérennité; il ne paraîtra donc pas superflu, je l'espère, que je consacre ici quelques lignes à chacune d'elles.
Laurent d'Houry, lit-on en tête de presque tous les volumes de YAmanach Royal, « imagina cet ouvrage, qu'il donna d'abord sous le titre d' Almanach ou Calendrier. Louis XIV, de glorieuse mémoire, ayant souhaité cet almanach, le fit demander à l'auteur, qui eut l'honneur de le présenter à Sa Majesté; c'est ce qui le détermina à le donner sous le titre d' Almanach royal et à faire sa principale occupation de ce travail. » Ceci se passait en 1699 et depuis lors jusqu'à la mort de d'Houry en 1725, F Almanach avait régulièrement paru tous les ans, acquérant à chaque édition une plus grande importance ; la fortune de son éditeur avait seule suivi une marche inverse, si bien qu'à son décès, sa succession présentait un passif de 5.000 livres ''. Un résultat si désastreux peut faire comprendre jusqu'à un certain point l'acharnement que d'Houry avait apporté à combattre un concurrent redoutable, le Calendrier de la Cour. Cette lutte dont j'ai rappelé, aussi brièvement que la matière le comportait, les diverses phases dans la notice de Jacques Collombar', les frais énormes qu'elle devait entraîner, la publicité qu'elle entretenait au profit de son rival, toutes ces raisons expliquent le mauvais état des affaires de d'Houry ; il paraîtrait donc étrange que sa veuve, au lieu de rechercher l'apaisement si propice aux fructueuses opérations, ait persisté dans une attitude belliqueuse, si l'on ne savait que la discorde s'était glissée jusque dans sa famille et que l'ingratitude et les prétentions de son fils Charles-Maurice
(1) Arrêt du Conseil prive du 19 juillet 1773, A. N., Ve 1054. — (2) Lottin, II, p. io3. — (3) Ibid. — (4) Mémoire pour A. F. Le Breton cité plus bas. — (M Voy. suprà, pp. 140 et suiv.
302 GEORGES LEPREUX
l'avaient mise dans la nécessité de poursuivre un procès, que ce dernier, en cas de faiblesse de sa mère, eut repris vaille que vaille pour son propre compte.
J'ai déjà dit plus haut qu'après le décès de ses parents, Le Breton avait été placé sous la tutelle de son oncle C. M. d'Houry : celui-ci, au dire de son pupille, « montra peu de capacité et beaucoup de politique dans la gestion de cette tutelle ; il conserva tranquillement jusques à la majorité de Le Breton, la charge de son père, qui ne produisait rien, et sur laquelle il était dû un principal de 16.000 livres, dont les intérêts n'ont jamais été payés pendant la minorité: aussi par un effet naturel de cette bonne administration, la succession du sieur Le Breton père s'est trouvée totalement absorbée, lorsqu'elle a été remise à son fils ; tandis qu'il avoit dépendu du tuteur de vendre la charge au moins 30.000 livres, d'acquitter ainsi le principal de 16.000 livres et de placer le surplus d'une manière avantageuse. En conservant cette charge l'objet de C. M. d'Houry avoit été de mettre Le Breton dans la nécessité de penser à la remplir et par conséquent de ne point penser à la librairie et imprimerie ; par là il étoit presque sûr de s'approprier en entier Y Almanach Royal, à la mort de Laurent d'Houry. Il fit même quelque chose de plus pour l'exécution de son projet : ce ne fut que par un pur hazard que Laurentd'Houry fut instruit d'une entreprise desplus hardies: il n'eut, à la vérité, qu'à parler pour sauver son petit-fils ; mais cet attentat lui fit voir clairement tout ce qu'il avoit à craindre, pour sa femme et pour son petit-fils, de l'ambition de son fils ; il tâcha d'y mettre un frein par son testament ; il y déclara précisément que son intention étoit que Le Breton eut sa portion dans Y Almanach Royal ; il supplia i lesmagistrats d'autoriser sa disposition, et il exhorta très vivementson fils et son petit-fils à conserver pour leur mère et grand'mère le respect qu'ils lui dévoient. A l'égard de la fortune de Laurent d'Houry, elle consistoit en 30.000 livres d'effets et en 3 5. 000 livres de dettes passives, c'est à dire qu'il devoit 5 .ooolivres au delà du montant de toutson bien ; c'est dans ces circonstances qu'il décéda au mois de novembre 1725. A peine eut-il fermé les yeux que d'Houry, son fils, justifia toutes ses craintes; il fit assigner sa mère au Châtelet et il demanda qu'elle fut condamnée par corps à lui remettre le privilège de Y Almanach Royal ti qu'il lui fût fait défenses de plus à l'avenir imprimer ce livre : son objet étoit de jouir seul de ce privilège et d'en exclure en même temps, et sa mère, quoique commune de biens avec feu son mari, et Le Breton, quoique successeur pour moitié de Laurent d'Houry : cette prétention
GALLIA TYPOGRAPHICA 3o3
téméraire ut proscrite au Châtelet et ensuite elle fut évoquée au Conseil. Pendant qu'on l'y instruisoit, d'Houry s'avisa de préparer une édition de YAlmanach Royal, la veuve d'Houry la fit saisir; et le il décembre 1726, elle obtint un arrêt contradictoire, par lequel le Roy débouta d'Houry de ses demandes et lui fit défenses de troubler la veuve d'Houry, sa mère, dans la jouissance de l'impression de YAlmanach Royal l. Pendant le cours de cette contestation, d'Houry avoit osé soutenir qu'il avoit longtemps dirigé Y Ahnanach Royal, et que son père s'en rapportoit entièrement à lui ; la veuve d'Houry n'eut pas de peine à le confondre sur ce fait, et il fut avéré que tous les travaux de d'Houry s'étoient bornés à la correction de quelques épreuves, dans les dernières années de Laurent d'Houry 2. »
On voit, par ce long et intéressant exposé, quels incidents pénibles avait suscités la mort de Laurent d'Houry et la conservation par sa veuve de l'Almanach, objet de tant de disputes ; mais l'ère des difficultés n'était pas close encore et j'emprunte au même document le récit de ce qui se passa par la suite. « Après l'arrêt du Conseil, la veuve d'Houry se trouva seule chargée de YAlmanach Royal et elle auroit succombé sous le travail immense qu'indiquoit le plan général de ce livre, si, au défaut de son fils, elle n'avoit trouvé des ressources dans Le Breton son petit-fils: âgé d'environ 18 ans, il sentit que le mauvais état où la tutelle mettoit ses affaires, ne lui permettroit jamais de remplir la charge de son père, et qu'au contraire le seul moyen de se soutenir, étoit d'embrasser une profession qui pourroit par la suite lui fournir sa subsistance et dans laquelle il pourroit soulager sa grand'mère, que son fils venoit d'abandonner ; il se livra entièrement aux détails de YAlmanach Royal, et en peu de temps son activité et les conseils de la veuve d'Houry lui firent acquérir toute la capacité nécessaire; dès 1728, il fut chargé par sa grand mère des recherches, de l'arrangement et de la confection de ce livre, qui dans ses mains prit une forme nouvelle ; et par la suite il s'est tellement appliqué à le perfectionner, que YAlmanach Royal
(1) Cet arrêt figure bien à -sa date dans les archives du Conseil privé. (A.N,, V6 877) Voir pour plus de détails sur cette affaire, la notice des d'Houry dans le t. II de la présente série. — (2) Mémoire, Pour André-François Le Breton, petit-fils d'Houry, Libraire- Imprimeur ordinaire du Roy, En réponse aux Mémoires & Requêtes de Charles-Maurice d'Houry, Imprimeur-Libraire de Monsieur le Duc d'Orléans. (S. 1. n. t. n. d. In-f°,6 p. ch, B. N., V Fm. 9178.)
304 GEORGES LEPREUX
de 1724 ou 1725, et celui de 1743 paroissent presque deux ouvrages différens... »
Le privilège de la veuve d'Houry était à cette dernière époque tout près d'expirer, Charles-Maurice multiplia les démarches pour essayer de se le faire attribuer, mais il n'y réussit pas ; Le Breton veillait et, en réponse aux requêtes présentées par son oncle, il rédigea et imprima le mémoire, dont j'ai reproduit ci dessus des extraits. La cause du petit-fils de la veuve d'Houry était juste, il eut le bonheur de la faire prévaloir et, le 27 mars 1744 4, il obtint des lettres royales qui mettaient définitivement en son nom le privilège de Y Almanach Royal. Je ne reviendrai pas ici sur la reprise de l'éternel procès soutenu contre les Collombat 2 et je noterai seulement qu'en 1755, le nom de la veuve d'Houry avait disparu du titre de l'ouvrage, pour ne plus laisser en vedette que celui de Le Breton, « Imprimeur ordinaire », puis « Premier imprimeur ordinaire du Roi » jusqu'en 1779, époque où Y Almanach passa aux mains de Laurent-Charles d'Houry, fils de Charles-Maurice.
Quant à Y Encyclopédie, je n'ai pas à entrer à son sujet dans de bien longs développements : presque tout a été dit sur cet immense ouvrage et je n'aime guère à ressasser des choses cent fois répétées. Il me semble cependant que les biographies modernes de Diderot, à l'exception de l'excellent volume de M. Joseph Reinach 3, ont altéré ou méconnu quelque peu la vérité, en attribuant exclusivement au grand philosophe du xvme siècle la conception de cette œuvre. Il est hors de discussion en effet qu'elle eut pour berceau la boutique de Le Breton et qu'elle procéda directement de l'entreprise malheureuse d'une traduction de la Cyclopedia anglaise de Chambers.
En 1745, un prétendu gentilhomme anglais, Jean ou John Mills, employé de banque à Paris, était venu proposer à Le Breton de le charger de la traduction de cette encyclopédie, dont le succès en Angleterre, puis en Italie, avait été considérable. L'imprimeur du roi, qui flairait là une bonne affaire, avait immédiatement passé avec plusieurs de ses confrères, Claude Briasson, Laurent Durand et Michel-Antoine David, un acte d'association
( 1 ) Elles sont reproduites dans Y Almanach Royal pour l'année 1 746. — (2) Voy. suprà, p. 1 5 3 . — (3) Les Grands écrivains de la France, Diderot, par Joseph Reinach. Paris, Librairie Hachette et Cie, 1894.(111 I2,2i3p.)
GALLIA TYPOGRAPHICA 3o5
en vue de cette publication l : le fonds social avait été fixé à 20000 livres, dont la moitié devait être fournie par Le Breton, et l'autre moitié par ses co-conlractants. En fait de traduction, le directeur de l'entreprise n'obtint jamais du traducteur que des promesses, mais il lui versait sans relâche des sommes de plus en plus fortes ; le jour vint enfin où il prit la résolution de fermer sa caisse, il fut alors l'objet des plus violentes injures et même d'une véritable tentative de meurtre de la part du misérable, qui le bernait depuis trop longtemps. Un procès s'ensuivit, et naturellement des factums qui distillent le noir chagrin des parties "2. Cependant, tenace à poursuivre son projet, Le Breton se mit en rapports avec un certain abbé Du Gua ; il était encore mal tombé, l'abbé s'endormit sur la besogne; il s'ouvrit enfin de ses intentions à Diderot, et celui-ci, ne mentant pasàson tempérament, s'enthousiasma pourl'oeuvre qu'on lui proposait, mais à condition qu'on ne lui parlerait plus nideChambersnide traduction. S'associant à son amid'Alembert et s'entourant de nombreux collaborateurs, Diderot s'occupa dès lors fébrilement de l'immortel Dictionnaire des arts et des sciences, qu'il transforma trop souvent peut-être en une chaire de philosophie avancée. Source de fortune pour son éditeur, l'Encyclopédie entraîna également pour lui une longue suite de tracas et d'inquiétudes de la part des autorités 3, sans compter les rebuffades et les colères du fougueux philosophe, quand, effrayé des audaces de ce dernier, il s'avisait d'en adoucir et l'expression et la portée''.
Tout cela est connu, je m'arrête et je termine en indiquant que Le Breton n'eut jamais de marque typographique proprement dite : il était bien de son temps et ne fit figurer sur le titre des livres qu'il imprima, que ses initiales entrelacées ou de vulgaires fleurons. Il adopta même ce genre pour les impressions officielles, dont il
(1) Ce traité fut passé le 18 octobre 1745. On en peut lire le texte dans l'un des manuscrits de la Bibliothèque Nationale (Ms. fr. n. a. 3347, f°" 19O- I97-) — (2) Mémoire, Pour André-François Le Breton, Libraire, & Imprimeur ordinairedu Roi, Intimé, Appelant & Demandeur, Contre le sieur Jean Mills, se disant Gentilhomme Anglois, Appelant, Intimé & Défendeur. (A la lin:) Chez Le Breton, petit-fils d'IIoury, Libraire, & Imprimeur ordinaire du Roi, rue de la Harpe, au S. Esprit, 1745. (In-4, 20 p. ch. B.N., 40 Fm. 18251.) — (3) On trouve de nombreux documents relatifs à ces difficultés dans divers manuscrits de la Bibliothèque Nationale, dont voici l'énumération : Fonds français, N0' 22069, 22086, 22120, 22122, 22191 ; Nouvelles acquisitions françaises, N" 3347 et 3348. —(4) Dans son précieux catalogue de la Bibliothèque James de Rothschild (t. III, pp. 274-283), E. Picot a donné une description bibliographique aussi complète qu'exacte des divers volumes dont se compose l'Encyclopédie.
G. Lépreux. Gallia Typographica. P. I. 20
3o6 GEORGES LEPREUX
se chargea comme imprimeur de Sa Majesté et l'on vit alors, au lieu de l'écu de France ou des armoiries du roi, le monogramme du souverain, allié à la couronne royale, avec aussi peu de sens artistique que possible.
Léché (Marin) Alias Le Ché. Libraire (1649- 1679). Imprimeur
ordinaire du Roi (1653-1661).
« Au premier Pillier de la grand' Salle du Palais, au Soleil d'Or, vis-à-vis de la Chapelle », ou « Dans la grand' Salle du Palais, proche le Bailliage », ou « vers la Cour des Aydes » (1649-1665); — au Palais, « au septième Pillier de la grand' Salle » (1665).
Cet imprimeur du roi était un tout petit libraire, dont La Caille s'est contenté de dire qu'il fut « receu le 14 may 1649 l ». Lottin qui souvent copie mal le précédent, au lieu de l'améliorer, transcrit simplement ceci : « 1649, 4 mai, Marin Léché, libraire 2». Cette fois encore les deux historiens de l'imprimerie de Paris ont négligé de consulter les registres de la Communauté, autrement ils auraient vu que Marin Léché avait fait son apprentissage chez Pierre Rocolet, en vertu d'un brevet reçu par Girault et Vassel, notaires, le 7 mars 16393, comportant un engagement de six années. Passé ce temps, Léché travailla sans doute comme compagnon, et en 1649, après s'être fait recevoir maître dans la Communauté, à la date indiquée par La Caille il ouvrit une boutique de libraire4.
Une boutique de libraire ! Le mot est de conséquence et je crois bien, pour rester dans la vérité, qu'il faudrait dire échoppe, étal ou banc. Quoi qu'il en soit, Marin Léché n'en n'a pas moins apposé son nom au titre de quelques plaquettes, ordonnances royales °, arrêts du Conseil 6, ou nouvelles à la main 7 de quoi faire en tout un recueil d'une centaine de feuillets !
(1) Hist. de l'impr., p. 307. —(2) T. I, p. 1 n ; T. II, p. io3. — (3)B. N., Ms. fr. 21S37, f° 14 v°. — (4) B. N., Ms. fr. 21842, f° 181 V° : « Du 14 may 1649. Marin Léché, aprentif de Monsieur Rocolet à présent scindicq, s'est présenté ... pour estre receu... A volontairement donné la somme de quatre-vingt livres et pour les pauvres la somme de cinq livres. » — (5) Voy. B. N., Collection des actes Royaux, In-4, F. 235i2, pièces 404, 553, 655 ; In-8, F. 47009, pièces 35, 38, etc. — (6) Voy. B. N., Collection des Arrêts du Conseil, In-4, F. 23634, pièces 592, 594; In-8, F. 47062, pièces i3. 35, 41 ; F. 47065, pièces 1, 35, 42, etc. — (7) Voy. par exemple : La marche royale de levrs maiestez à l'entrée triomphante de La Reine dans sa bonne ville de Paris. [Couronne royale.] A Paris, chez Marin Léché Marchand Libraire en la Salle du Palais au Soleil d'or. M.DC.LX. (In-4, 16 p. ch. B.N., Lb37340i.)
GALLIA TYPOGRAPHICA 'loj
Voilà qui peut faire comprendre l'ahurissement des imprimeurs de Sa Majesté, lorsqu'en 1653, ils lurent en toutes lettres, au bas d'un arrêt du Conseil, la souscription suivante : « Chez Marin Léché. Imprimeur et Libraire ordinaire du Roy, au premier pillier de la grand' Salle du Palais, au Soleil d'Or, vis-à-vis de la Chapelle { ». Excusez du peu ! Peut-être se prit-on à rire de ce qui, après tout, pouvait être une gageure, et fut-on désarmé. Mais, lorsqu'en 1654 2, Marin récidiva et se targua d'un brevet d'imprimeur de la garde-robe du roi :{, on prit, dans le camp des typographes de Sa Majesté, des résolutions extrêmes, et bientôt le* nouvel imprimeur et libraire du roi se trouva englobé dans des poursuites'", qui semblent avoir mal tourné pour lui. Non seulement, en effet, je n'ai rencontré aucun document qui établisse qu'il ait formé opposition à son arrêt de condamnation, mais encore on ne trouve plus le moindre opuscule revêtu de son nom et de la qualité qu'on lui avait contestée.
Il résulte cependant des lettres patentes que j'ai déjà citées 5 que le 9 mars 1680, Antoine Fournot fut pourvu de la même charge d'imprimeur de la garde-robe du roi, « aux lieu et place de deffunct Marin Léché ». Je n'en sais pas davantage et c'est la seule raison pour laquelle j'ai daté de 1679 la cessation de l'exercice de ce modeste libraire.
Léonard (Frédéric, dit Frédéric I) [Leonardus. Officina Leonardina]. Libraire (1653-1696). Imprimeur ordinaire du roi (1667- 1696).
Rue Saint-Jacques, dans le Collège Royal ; in Collegio regio
(165 3-1656); — Rue Saint-Jacques, à l'Ecu de Venise ; — via
Jacobcea, ad insigne Scuti Veneti (1656-1696).
Telle qu'on la connaît jusqu'ici, la biographie des Léonard est bien imparfaite ; on ne trouve même pas mention du troisième d'entre eux dans les divers ouvrages consacrés à l'histoire de l'imprimerie de Paris ; leur filiation a toujours été donnée d'une manière très défectueuse, celle du second notamment a suscité des imbroglios remarquables : de ses fils, on a fait les frères de
(1) B.N. Arrêts du Conseil, In-4, F. 23634, Pièce 5g8. — (2) Voy. B. N., Actes royaux, I11-4, F. 236i2, pièce 171. — (3) Il succédait sans doute à J. Dugast, dont il a été parlé plus haut.— (4) Cf. Doc. n° 1 17. — (5) Voy. suprà,p.2Ô2.
3o8 GEORGES LEPREUX
leur père ou même de leur aïeul, ou encore les fils de leur frère. Sans prétendre à la perfection, j'espère apporter un peu plus de précision et d'exactitude dans tout cela.
D'une famille brabançonne, Frédéric Léonard, — qui, par intermittences, pour imiter les célèbres Morel, eut la vanité de changer son prénom en celui de Fédéric, — naquit à Bruxelles le 6 août 1624 *. Fils de Jean, libraire dans cette ville, il alla faire son apprentisssage à Anvers dans l'établissement de l'illustre Plantin, alors dirigé (1638) par Balthasar I Moretus, puis, au mois de mai 1643, if fut amené à Paris par la duchesse d'Orléans, Tune des bonnes clientes de son père 2. Encouragé par cette princesse, Léonard forma le projet de s'établir dans la capitale de la France : il était indispensable pour cela qu'il fit un nouvel apprentissage et, à ces fins, il entra le 23 juin 1645 3, dans la maison du libraire Jean Billaine, non sans avoir éprouvé quelque résistance de la part de la Chambre Syndicale, parce qu'il « estoit natif de Bruselle 4 ». Bien entendu, de nouvelles difficultés surgirent, lorsque Léonard voulut être reçu à la maîtrise; cependant, après s'être fait un peu prier, la Chambre passa outre, le 27 février 1653, sur un ordre du Garde des sceaux ; elle accueillit même d'un visage aimable et souriant le don princier de 400 livres que lui fit le récipiendaire 5. La pénurie de la Communauté était généralement telle, qu'un argument de cette nature faisait toujours fléchir son intransigeance.
Aussitôt après sa réception, Léonard ouvrit une boutique de libraire dans le Collège Royal 6, mais, au bout de peu de temps, il s'installa dans la rue Saint-Jacques, sous l'enseigne de l'Ecu de Venise, où il semble avoir succédé à Jean Petitpas et à sa veuve, dont il avait sans doute repris le fonds. Remarquable aussi bien par sa haute culture littéraire que par son habileté dans les affaires de librairie, Léonard ne tarda pas à se faire une place en vue dans sa corporation : dès 1666, il fut élu adjoint ausyndic delà Communauté 7 et l'année suivante, 13 avril 1667, ^ mt pourvu de la
(1) Etat des contestations d'entre Frédéric Léonard et sa fille (cité plus loin», p. 1. — (2) Ibid. — (3) Voy. Doc. n° 157. — (4) Ibid. — (5) Voy. Doc. n° 169. — (6) Opéra Divi yElredi Rhievallensis qvondam in Anglia ex ordine cisterciensi abbatis et D. Bernardi contemporalis Omnia Ope et stvdio R. P. Richardi Gibboni Societatis lesv Theologi... [Fleuron] Duaci & Parisiis, Apud Federicvm Léonard. In Collegio Regio. MDC.LIIII. (In-4, Impr. par Gérard Pinchon, à Douai. - B. N., C. 1946.) — (7) Lottin, I, p. i3i.
charge d'imprimeur du roi, qui était devenue vacante par la démission de Sébastien Huré. Reçu au Parlement en cette qualité, le 7 juin 1667 *, Léonard se montra peu enclin à fraterniser avec ses collègues dans les mêmes fonctions : il se sépara bruyamment d'eux en plusieurs occasions et il semble que, dévoré d'une ambition peu commune, il ait eu pour objectif de les écraser tous du poids de sa supériorité. Il n'y réussit toutefois qu'en partie et même, dans quelques circonstances, comme on le verra bientôt, il dut se résigner à mordre la poussière. D'heureuses compensations vinrent le consoler de ces petits contretemps : il fut nommé imprimeur et libraire du Clergé, en 1670 2, en survivance d'Antoine Vitré, qu'il remplaça définitivement en 1674 ; il put se dire seul imprimeur des ordres de Saint-Dominique, de Citeaux, et de Prémontré, et encore, seul imprimeur du roi pour la Guerre, les Fi-
(1) Arrêt du Parlement du 7 juin 1667 « Ce jour, la Cour après avoir veu l'information faicte d'office à la requeste du Procureur général du Roy, par l'un des conseillers d'icelle, des vie, mœurs, religion catholique, apostolique et romaine, fidélité au service du Roy de Frédéric Léonard, marchand libraire, bourgeois de Paris, pourveu de Testât et office d'Imprimeur ordinaire du Roy en l'Université de Paris parla résignation de Sébastien Huré, qui en estoit cydevant pourveu, — ses lettres de provision dudit office données à Versailles le treize avril dernier, signées parle Roy, Le Tellier et scellées du grand sceau de cire jaulne, — conclusions du Procureur-général du Roy, la matière mise en délibération. / A arresté et ordonné que ledit Frédéric Léonard sera receu audit estât et office d'imprimeur du Roy en l'Université de Paris, en prestant par lui le serment en tel cas requis et accoustumé, par devant Me Pierre Pithou conseiller en icelle, de bien et fidellement servir le Roy et garder les ordonnances, arrests et règlemens faicts pour raison de la dite imprimerie. » (A. N.,Xia 83g5, fo I23 y». — B. N., Ms. fr. n. a. 8140, p 341.) — (2) Du 20 septembre 1670. « Monseigneur l'Archevesque coadjuteur de Rheims a dit que l'Assemblée de 1660, par délibération du 3o may 1661, avoit receu Marin Vitré, neveu du sieur Vitré, en survivance de ses charges ; que ledit Marin Vitré estant depuis décédé, le sieur Vitré supplioit la Compagnie d'accorder au sieur Léonard, Imprimeur du Roy, la mesme grâce que l'Assemblée de 1660 avoit fait à son neveu. Monseigneur le coadjuteur a adjousté que la probité et capacité du sieur Léonard luy estant parfaitement connue, il seroit en son particulier fort obligé à la Compagnie si elle vouloit le traiter favorablement en cette occasion. Sur quoy, le sieur Vitré ayant esté entendu, l'affaire proposée par Monseigneur le Président, délibération prise par provinces, l'Assemblée ayant esgard à la prière de Monseigneur le coadjuteur, et aux services du sieur Vitré, dont elle est très satisfaite, de son consentement a choisi et nommé le sieur Léonard, imprimeur du Roy, en survivance des charges du sieur Vitré, pour lui succéder après sa mort aux mesmes emplois et pensions dont ledit sieur Vitré jouit présentement. » (p. 450 de : Procès-verbal de l'Assemblée Générale du clergé de France, tenue à Pontoise en l'année 1670... A Paris, chez Antoine Vitré... M.DC. LWI.In-f», B.N., Ld» 260.)
3 10 GEORGES LEPREUX
nances, et la Monnaie, imprimeur de la Cour de Parlement, etc., mais jamais, contraste affligeant pour lui, il ne put parvenir au Syndicat, quelquedésir qu'il en eût. Pour s'en dédommager, Léonard tenta de décrocher un titre de noblesse, il échoua dans ses démarches ; alors, plein de rancœur, abreuvé de chagrin par la conduite de sa fille, brisé par l'âge, il démissionna de sa charge d'imprimeur du roi en faveur de son fils et se retira des affaires. Ses dernières années furent occupées tout entières par des démêlés d'intérêts avec la comtesse Primi de Saint-Mayolle, sa fille, et bien loin de trouver un repos mérité, il n'eut en partage que les tracas de pénibles procédures ; enfin, le départ précipité de son fils pour un pays étranger vint lui porterie dernier coup. Frédéric Léonard mourut à Paris le 14 septembre 171 1 l.
Du mariage qu'il avait contracté, en 16542, avec Elisabeth Bernard, fille d'un horloger3, décédée le 22 octobre 16884, F. Léonard n'avait eu que deux enfants : Frédéric-Pierre, qui suit, et Marguerite, dont il sera dit quelques mots à la fin de cette notice.
Pénétrons à présent un peu plus intimement dans les détails de l'existence de cet imprimeur du roi et voyons, pour commencer, s'il est exact que, comme on l'a dit jusqu'ici, il ait joint la profession d'imprimeur à celle de libraire. On n'a pour l'affirmative que l'autorité de La Caille et de Lottin. Ces deux auteurs, qui généralement, ne font pas une distinction bien nette entre les deux professions, donnent souvent le titre de libraire à des imprimeurs et celui d'imprimeur à des libraires; dans l'espèce, ils précisent que Léonard fut reçu imprimeur et libraire, et je crois qu'ils se trompent. Tout d'abord, le procès-verbal de sa réception5 reste dans le vague à cet égard; en second lieu, tous les livres qu'il a édités portent la mention : chez ou Apud Léonard, ou bien encore les mots: Ex Officina, et rien de tout ceci ne révèle un imprimeur; en troisième lieu, dans tous les documents contemporains, soit judiciaires, soit d'ordre privé, il est qualifié marchand libraire ; enfin, on ne rencontre jamais son nom sur les procès-verbaux de visites faites chez les imprimeurs de Paris, que nous possédons pour les années 1679, 1692, 1694, pendant lesquelles il exerçait. La vérité, c'est que
(1) Factum pour Messire Antoine-Louis Leleu... Contre Jean-Baptiste- Frédéric et Augustin Martin Léonard... (In-f°, S. In. d. B. N., Pièces Orig., Ms. fr. 28172), p. 2. —(2) Ibid., p. 1. — (3) B. N., Pièces Orig., Ms. fr. 28172, Léonard, pièce 20. — (4) Factum cité, p. 1. — (5) Voy. Doc. n° 169.
GALLIA TYPOGRAPHICA 3 I I
de même que les grands libraires delà fin du xve et du commencement du xvie siècle, Léonard possédait bien des presses, mais qu'il ne les utilisait pas personnellement; il recourait aux services d'un praticien, chez lequel il les avait installées et où elles fonctionnaient ; il avait ainsi l'avantage de pouvoir s'occuper plus activement delà partie commerciale de ses opérations, de ne pas s'embarrasser d'un matériel encombrant, d'échapper aux visites domiciliaires si fréquentes alors chez les typographes, de retrouver enfin dans une réduction des frais d'impression, non seulement l'amortissement du capital engagé dans l'achat des presses, mais encore des bénéfices assurés et sans aléas.
La confirmation de tout ce qui précède se trouve dans les pièces d'un procès, qui s'est débattu entre Léonard et plusieurs autres imprimeurs, au sujet d'un traité passé entre eux, en 1692, pour l'acquisition et la liquidation du matériel typographique délaissé par François Le Cointe l : on y voit que ce dernier était le praticien, chez lequel Léonard avait ses presses, qui travaillait le plus ordinairement pour lui et qui n'était lui-même propriétaire que des caractères et des ustensiles accessoires de l'imprimerie. Lors de l'enquête de 1679, Le Cointe était en train d'imprimer pour Léonard les éditions de Tite Live et de Lucrèce ad usum Delphim-. Le procès-verbal de l'enquête de 1692 révèle que les syndic et adjoints s'étant transportés chez Louis [IV] Sevestre, celui-ci leur déclara « que l'imprimerie où il est présentement demeurant et qui estoit cy-devant au sieur le Cointe, lui appartient entierrement, à l'exception de six presses montées, qui sont au sieur Léonard et que les quatre presses qui estoient cy-devant au lieu où estoit. son imprimerie sont entierrement démontées, lesquelles il se réserve pour s'en servir, lorsque le sieur Léonard aura retiré les siennes. Il imprime le deuxième volume de la Théologie de M. Feu, les Traittez de paix, in-40, pour ledit sieur Léonard, des thèses et des ouvrages de ville 3. » Enfin, l'enquête de 1694 montre cet imprimeur dans la même situation et travaillant toujours pour Léonard K.
La qualification d'imprimeur donnée à Frédéric I Léonard ne doit donc pas s'entendre dans l'acception générale du mot, mais dans le
(M Voy. la notice de cet imprimeur dans le tome III de la présente série.— (2) B. N., Ms. fr. 21741, P 9 v°. - (?) B. N., Ms. fr. 21 741, P i5. — (4) B. N., Ws. fr. 21748, f° 188.
sens restreint d'un libraire commanditant une imprimerie pour son usage personnel. Cet état de choses dura jusqu'à la fin de son exercice, bien qu'à partir de 1682, on lise assez souvent sur les actes officiels dont il avait entrepris la publication, cette formule : De V Imprimerie de F. Léonard, qui, dans l'espèce, est équivoque.
On a de cet imprimeur du roi une importante collection d'ouvrages : à côté de ses belles éditions à l'usage du Dauphin, on y rencontre presque toutes les œuvres de Saint François de Sales, une quantité considérable de productions en tout genre, composées par les membres des ordres religieux dont il était le libraireéditeur, beaucoup de livres liturgiques propres à ces mêmes ordres, et enfin de nombreuses séries de documents concernant les administrations de la guerre, des finances, des monnaies, etc. Je ne peux pas, et je le regrette surtout en ce qui touche les éditions delphinales, me laisser entraîner à la description de ces livres : j'y aurais montré Léonard préfacier et épistolaire, tantôt, dans un excellent français, louangeant Bossuet précepteur l, tantôt, dans un non moins bon latin, célébrant les vertus de l'Archevêque de Sens, Louis- Henri de Gondrin-; j'aurais pu aussi énumérer une longue suite de remarquables gravures, comme celle du Saint Jérôme, par Edelinck, d'après Philippe de Champagne 3. Il faut hélas, que je délaisse beaux-arts et belles-lettres et que je retombe prosaïquement dans la chicane.
Aussi longtemps que ses affaires avaient été modestes, Léonard avait pu éviter la fréquentation de Thémis, mais, dès qu'elles eurent pris du développement et surtout après qu'il eut succédé au fonds de Sébastien '• Huré et hérité de sa charge d'imprimeur du
(i) Lettres de S. Jérôme, divisées en trois livres. Traduction nouvelle. Dédiée à Monseigneur le Dauphin. [Marque au lion.] A Paris, chez Frédéric Léonard Imprimeur du Roy, rue S. Jacques, à l'Ecu de Venise. iM.DC.LXXII. (In-8, 800 p. ch. SU., la dernière chiffrée 3oo par erreur. Grav. représ. S. Jérôme, par Edelinck, d'après Ph. de Champagne. Epitre au Dauphin, signée : F. Léonard. Au point de vue typographique, on peut remarquer, dans l'Epître, que toutes les 5 du mot est sont supprimées et remplacées par un circonflexe sur \'e. B. N., C. 2946.) — (2) S. Gregorii magni papse primi de cura pastorali liber Ex antiquis Cod. Mss. cum cura expressus. Operà et studio Theologi Parisiensis. [Monogr. de la Compagnie de Jésus] Parisiis, Ex Officinâ Frederici LeonardS (Sur le faux titre: Ex officinâ Leonardina.) M.DC.LXVIII. (In-24, 364 p. SU. Epitre en latin, signée: F. Léonard. B N., C. 3233.) — (3) Voy. la note 1 ci-dessus. — (4) D'après une mention insérée dans l'arrêt du 3i mai 1673, rapporté plus loin, Léonard avait acquis le fonds de la veuve Sébastien I Huré et celui de Sébastien II, pour une somme supérieure à 95.000 livres en principal.
GALLIA TYPOGRAPHICA 3 I 3
roi, les procureurs et les avocats trouvèrent en lui un de leurs meilleurs clients.
Contraste étrange, les œuvres de l'onctueux auteur de l'Introduction à la vie dévote furent le premier objet de ses querelles : pendant de longues années, il eut à lutter contre la concurrence, non seulement pour la conservation de ses propres privilèges, mais encore de ceux des Religieuses de la Visitation l :
François Muguet, en 1666 2 ; Sébastien Martin, en 1671 3 ; puis, les Syndic, adjoints et toute la Communauté des libraires et imprimeurs de Paris 4, ceux de Rouen, de Bordeaux et de Tou-
(1) «Louis . . . salut. Nostre bien amé imprimeur ordinaire, Frédéric Léonard, nous a fait remonstrer que par nos lettres de privilège du ioaoust mil six cens cinquante, ayant permis aux Dames Mères Religieuses de la Visitation du Fauxbourg Saint-Jacques de cette ville de Paris, de faire imprimer pendant l'espace [de] dix années les Œuvres de Saint François de Sales, leur fondateur, elles auroient cédé leur droit à Sébastien Huré, marchand libraire de cette ville, lequel auroit depuis obtenu nos Lettres du 23° décembre 1662, portant continuation dudit privilège pour pareil tems, en adjoustant aux précédentes œuvres un second tome composé de plusieurs traitez de dévotion du mesme saint, d'épîtres, de discours, de controverses, non encores au paravant imprimez et trouvez écrits de sa main, par les députez qui auroient travaillé aux procez verbaux pour sa canonisation, et dont les originaux sont demeurez es mains de nostre S. Père le Pape, avec les miracles qui ont esté approuvés et vérifiés par la Sacrée Congrégation des Cardinaux, ensemble les décrets, brefs et bulles qui seroient données pour ladite canonisation, mesme toutes les cérémonies qui en seroient faites, tant à Rome que dans tout le Royaume de France, lesdites dix années du privilège à compter du jour que chacun desdits traitez seroit achevé d'imprimer, ce qui n'ayant esté fait que le dernier may 1 663, il s'ensuivroit que ledit privilège doit expirera pareil jour 1673, et d'autant que ledit Frédéric Léonard a les droits cédez dudit Sébastien Huré, qu'il se trouve encores chargé pour plus de quarante mil livres desdites œuvres, tant de celles qu'il a eues dudit Huré, que de ce qu'il a imprimé sur les corrections que lesdites religieuses en ont fait faire, ou sur les anciens manuscrits dont il a eu partie en sa possession : et comme par un nouveau règlement général de nostre Conseil, du 27 février i665, il est expressément porté que ceux qui voudront cy-après obtenir confirmation de privilèges, seront tenus de recourir à nous un an avant l'expiration d'iceux, qu'autrement les livres seroient censez publics, ledit exposant nous ayant supplié de luy accorder nos lettres de continuation. A ces causes . . . (Accorde un nouveau privilège de quinze ans, à compter de l'expiration du précédent ) . . . Donné à Paris le dixième jour de juin, l'an de grâce mil six cens soixante unze, et de nostre règne le vingt neutième. Signé, Parle Roy en son Conseil, DWlencé. » (B.N, Ms. fr. 22074, f° 71.) — (2) Yoy. Doc. n° 192. — (3) Voy. Doc. n° 2o5. — (4) Je connais trois factums signifiés en leur nom, soit en vue de l'instance de 1671, soit en vue de celle de 1673, savoir : A./ Av Roy, Et à nosseignevrs de son conseil. (In-f°. S. 1. n. t. n. d. 4 p. ch. B.N., Ms. fr. 22071, pièce i32.) — B./ Au Roy, Et à nosseigneurs de son conseil. (In- 1°, S. 1. n. t. n. d., 3 p. ch. B.N., même msc.
3 14 GEORGES LEPREUX
louse, en 1673 S furent successivement ses adversaires toujours malheureux.
Non moins jaloux de ses prérogatives que de ses privilèges, Léonard trouva, dans chacune de ses fonctions, ou peu s'en faut, l'occasion d'un nouveau procès, soit qu'il eut à se défendre contre des entreprises de ses collègues, soit qu'il eut au contraire la prétention de s'approprier des droits excessifs. On ne peut pas dissimuler d'un autre côté, que Léonard était l'objet de sourdes inimitiés: dès sa nomination comme imprimeur du roi, par exemple, ses
pièce 1 33 .) — C./ Au Roy, Et à nosseigneurs de son conseil. (In-f°. S. 1. n. t. n. d. 4 p. ch. B.N., même msc , pièce 134.)
(1) L'instance fut définitivement solutionnée par un arrêt du Conseil privé du 3i juillet, dont voici les qualités et le dispositif: « Sur les requestes respectivement présentées par Sébastien Martin, maistre imprimeur de la ville de Paris; les Syndic et Adjoints des imprimeurs et libraires en ladite ville de Paris; et encore les Syndic et Adjoints de la Communauté des libraires et imprimeurs de la ville de Rouen; Jacques Mongiron-Millanges et Ambroise Destadesmes, bourgeois et imprimeurs ordinaires de Sa Majesté, marchands libraires de la ville de Bordeaux, et syndics des autres libraires imprimeurs de ladite ville; Raymond Bosc, Jean Gaissat et Arnauld Guérin, marchands libraires, syndics et adjoints nommez par la Communauté des marchands libraires, imprimeurs et relieurs de la ville de Thoulouze ; et encore les Syndic et Adjoints de la Communauté des marchands libraires et imprimeurs et relieurs de la ville de Paris; et Frédéric Léonard, marchand libraire et imprimeur ordinaire de Sa Majesté; les Religieuses de la Visitation Sainte Marie du Faux Bourg S. Jacques de Paris au nom de tout l'Ordre./ . . ./ Le Roy en son conseil, faisant droit sur lesdites requestes respectives, sans s'arrester à celles desdits libraires de Bordeaux, Thoulouze et Rouen, a déboutté et diboutte lesdits Martin, Syndic et adjoints des libraires de Paris, de leurs demandes, afin de cassation des arrests dudit Conseil des douzième may et dix-neufième juin mil six cens soixante et unze, et en conséquence, a maintenu et gardé ledit Léonard dans le privilège d'imprimer les œuvres de S. François de Sales, accordé par les lettres du dix juin mil six cens soixante et unze, pour en jouir pendant le temps porté par icelles. Fait Sa Majesté deffenses à toutes personnes d'y contrevenir sur les peines y contenues: Condamne lesdits Martin, Syndic et Adjoints, en l'amende de trois cent livres envers le Roy, et de cent cinquante livres envers ledit Léonard, et aux dépens. Et au surplus que les Syndic et Adjoints seront ouïs par devant lesdits sieurs commissaires, pour estre procédé à un règlement. Fait au Conseil privé du Roy tenu à Paris le dernier juillet mil six cens soixante et treize. » (B.N., Ms. fr. 22074, l0s 73-86.) — Cet arrêt, qui semble manquer aux Archives Nationales, a été imprimé, avec celui du 12 mai 1671 et le privilège du 10 juin suivant reproduit ci-dessus, sous le titre que voici : Arrests du Conseil du Roy, contradictoirement rendvs Entre Frédéric Léonard Imprimeur & Libraire ordinaire du Roy, d'une part. Et Sebastien Martin, les Syndics & Adjoints de la Communauté des Libraires de Paris, Rouen, Tholoze & Bordeaux, d'autre. Par lesquels Léonard est maintenu au Privilège & continuation à luy accordez le 10 Juin 167 1 pour l'Impression des Œuvres de S. François de Sales. Extrait des Registres du Conseil privé du Roy. (S. 1. n. t. n. d. In-4, 36 p. ch. B. N., Ms. fr. 22074, pièce 3 1 .)
GALLIA TYPOGRAPHICA 3 I b
collègues dans la même charge s'entendirent pour le mettre à l'écart. L'ordonnance rendue par Louis XIV, en 1669, sur les eaux et forêts, vint à point pour leur permettre de manifester leurs sentiments, en se faisant octroyer un privilège collectif et exclusif pour sa publication. Aussitôt qu'il eut connaissance de ce procédé désobligeant et vexatoire, Léonard se procura coûte que coûte le texte du document en question, puis, muni d'un arrêt du Conseil privé du 3 septembre 1669 *, qu'il avait sollicité par une requête où il se plaignait amèrement de la conduite de ses confrères, il se mit à imprimer la nouvelle ordonnance 2. Pierre Le Petit et ses collègues (ses complices en la circonstance) ripostèrent par un autre arrêt du Conseil du 14 du même mois 3, hâtivement obtenu, en vertu duquel il était « fait défenses audit Léonard de continuer l'impression de ladite Ordonnance sur le fait des Eaux et Forêts, à peine de trois mille livres d'amende et de tous dépens, dommages etinterests des dits Le Petit, Langlois, Foucault et Mabre-Cramoisy ; et à tous imprimeurs, libraires et colporteurs d'en vendre et débiter aucuns exemplaires de l'impression dudit Léonard... » L'arrêt ordonnait en outre que les formes de Léonard seraient rompues « et les exemplaires de ladite Ordonnance, qui se trouveront tant en ses mains que de tous autres imprimeurs, libraires et colporteurs, saisis et confisqués. » Léonard n'oublia jamais ce fâcheux incident et, plus tard, ayant été pourvu par un arrêt de la Cour des Monnaies du 15 décembre 1687 '', de la charge de son seul imprimeur, il en tira
(1). Voy. Doc. n°2o3. — (2) Edict du Roy, Portant Règlement gênerai pour les I Eaux & Forests. Vérifié en Parlement le i3 aoust ï 66g. [Armes royales] A \ Paris, chez Frédéric Léonard, Imprim. ordin. du Roy & de la Cour de Parlement, rue Saint Jacques, à l'Escu de Venise. M. DC LXIX. Avec Privilège de sa Majesté. (In-4. 94 p. ch. et 1 f. de table n.ch. B. N., F. 236i3, pièce 86). Pierre Le ," Petit et ses collègues alléguaient que cette impression était remplie de fautes, « qui en changent les termes les plus essentiels » ; elle n'est pourtant pas ; moins bonne que leurs propres éditions dont voici la description : A. /Ordonnance de Louis XIV, Roy de France et de Navarre Sur le fait des Faux & Forests. Vérifiée en Parlement & Chambre des comptes, le treizième aoust, i mil six cens soixante-neuf. [Armes de France et de Navarre] A Paris, chez Pierre Le Petit, Iacqves Langlois, Damien Fovcavlt & Sebastien Mabre-Cramoisy, Imprimeurs ordinaires du Roy. M. DC. LXIX. Avec privilège de sa maiesté (In-4. 4 f • n- ch- pour table et priv., 192 p. ch. B. N., F. 20262). — B. /Ordonnance... neuf. [Mêmes armoiries] A Paris, chez .. (Pet. in-8. 6 f. n. ch. 178 p. ch. P>. N., F. 26125,. — (3) Voy. Doc. n° 204. — (4) « Du quinzième décembre 1687. Sur ce qui a esté remontré à la Cour par le Procureur général du Roy que Sébastien .Mabre-Cramoisy estant décédé, il seroit nécessaire qu'elle choisist et nommast quelque autre imprimeur pour imprimer tous les arrests et
3l6 GEORGES LEPREUX
une vengeance éclatante sur Jacques II Langlois*, mais il fut moins heureux avec Guillaume Desprez contre lequel il avait ouvert des hostilités du même genre2.
Comme imprimeur de l'Ordre de Citeaux, Léonard eut aussi quelques démêlés, soit avec les agents du roi, soit avec son collègue, Sébastien Mabre-Cramoisy, et l'on verra dans les Documenta 3, qu'il rencontra sur sa route plus d'épines que de roses. Enfin, je ne signale que pour mémoire un procès sans importance qu'il soutint devant les magistrats consulaires contre la veuve du libraire Simon Bénard 4 et un petit accident, d'ordre purement financier, qui s'éleva entre lui et le Clergé, lorsqu'en 1695, ayant cessé depuis cinq ans d'être l'imprimeur de ce corps de l'Etat5, il fallut procéder au règlement des comptes6.
Si les devises des imprimeurs et des libraires trouvent souvent
réglemens sur le fait des monoyes et matières d'or et d'argent, afin d'éviter les abus qui s'y pourroient commettre, luy retiré, la matière mise en délibération./ La cour a nommé et commis Frédéric Léonard, premier et le plus antien imprimeur du Roy pour imprimer tous les édits et déclarations, arrests et réglemens concernans le fait des monoyes et matières d'or et d'argent, fait deffenses à tous imprimeurs et libraires de les imprimer, vendre et débiter, a peine de quinze cens livres d'amande applicable les deux tiers à l'Hospital général et J l'autre tiers à l'Hostel-Dieu, et de confiscation tant des exemplaires que des presses et caractères qui auront servy à les imprimer. » (A. N., Cour des Monnaies Z1B 95, p. 768).
(1) Voy. Doc. n° 227. — (2) Voy. Doc. n° 23 1 . — (3) Voy. les nos 220 et 222. — (4) Mémoire à MM. les Juges consuls de Paris, Pour Frédéric Léonard le père, ; Imprimeur du Roy et de Monseigneur le Dauphin : Contre la Veuve du Sieur Benard Libraire (S. 1. n. t. n. d. In-4, 7 p. ch. B. N., 4° Fm. 18977.) Au smet de ses recueils des traités de paix, dont il est question plus bas. — (5) Séance du it juillet 1690. « Monseigneur le Président a dit que Léonard, Huissier de l'Assemblée, et Imprimeur du Clergé, suppliolt très-humblement la Compagnie de trouver bon qu'il se retirât, à cause de son grand âge : Et Monseigneur le président a ajouté que la Compagnie pouvoit présentement choisir un huissier et un imprimeur tel qu'il luy plairoit : qu'il falloit prendre garde que l'imprimeur fût un homme correct et exact, avec lequel on fist le marché de toutes les impressions ; et pour ne point tomber dans les inconvéniens qui pourroient arriver, luy ordonner de ne rien imprimer sans ordre de l'Assemblée, ou de Messieurs les Agens, et de ne luy rien passer dans ses parties, sans avoir un ordre par écrit. Sur quoy la Compagnie ayant accordé la demande faite par ledit Léonard, a prié Monseigneur le Président de vouloir choisir telle personne qu'il luy plaira, pour être huissier de l'Assemblée, et Imprimeur du Clergé, à la place de Léonard, et donner à celuy qu'il choisira les ordres nécessaires ». (Procès-verbal de l'Assemblée, en 1690 (Paris, 1693, in-P, pp. 1 35- 1 36). — (6) Copie du placet donné le 14 juillet 1695. A Monseigneur l'Archevesque de Paris, duc et pair de France. Pour la réformation d'une erreur de calcul de plus de la moitié de la somme due. (S.l. n. t. n. d. In-f°, 4 p. ch. B. N., P Fm. 9539.) Le compte en discussion s'élevait à une somme totale de 9354 livres.
G ALLIA TYPOGRAPHICA 3îJ
leur explication dans les attributs de leur marque ou de leur enseigne, il arrive parfois aussi que le philosophe peut en rapporter l'origine au caractère môme de leur possesseur : c'est le cas pour Frédéric Léonard et personne n'a jamais mieux justifié que lui le Virtute invidiam vince, qu'il avait adopté en premier lieu et qu'il a fait constamment figurer dans la partie supérieure de sa marque personnelle, sauf dans la seconde moitié de son exercice, où il la remplaça de temps en temps par cette variante : Foriior invidiâ virtus. Quant à la marque elle-même, elle représente les armoiries de la ville de Venise, c'est-à-dire le lion de Saint Marc, tenant entre ses griffes un livre ouvert, sur les pages duquel on lit ces mots : Pax tibi, Maire, Evangelisla meus, et l'on ne peut s'empêcher d'observer, étant donné l'état d'hostilité presque continuel dans lequel Léonard vécut avec ses confrères, que le livre eut été fréquemment fermé, si ce libraire avait suivi fidèlement les traditions de l'illustre cité dont il avait adopté l'écu. On rencontre cette marque en formats de différentes grandeurs sur presque tous les livres édités par Léonard, mais sur les documents officiels qu'il a publiés comme imprimeur du roi, on voit généralement plusieurs variétés de l'écu de France, entouré des colliers des ordres et surmonté de la couronne, ou les armoiries royales entre des fleurs et des palmes diversement ordonnées.
j'ai fait allusion plus haut aux préfaces et aux épîtres que Léonard avait écrites pour un grand nombre de ses éditions, je dois ajouter qu'il a compilé et personnellement élaboré plusieurs ouvrages, notamment des recueils des traités de paix anciens et modernes1, qui sont restés longtemps classiques. On connaît aussi un catalogue assez important de sa librairie *2, et enfin, l'on possède divers portraits de cet imprimeur du roi. Le département des Estampes à la Bibliothèque Nationale en conserve quelques exem-
(i) Recueil des traitez de paix, de trêve, de neutralité... Assemblé, mis en ordre, & imprimé par Frédéric Léonard Premier imprimeur du Roi, & de Monseigneur le Daufin. — A Paris. M.DC.XCIII. (In-4. 6 vol. B.N., Lg5n. — Dédicace au Roi, signée : Frédéric Léonard, et débutant ainsi : « Quoique né à Bruxelles, je me suis fait François par élection, et suis devenu par inclination sujet de Votre Majesté. Il y a vingt-cinq ans que j'ai l'honneur d'être son imprimeur ordinaire et il y en a cinquante que j'exerce ma profession dans la capL taie de son Empire... » — (2) Catalogus Variorum et rarissimorum in quavis Facultate, Materia et Lingua librorum tam compactorum quam incompactorum Frederici Léonard bibliopolœ parisiensis et régis typographi. [Marque au Lion] M.DC.LXXII. (S. 1. n. t. In-12, i3o p. ch. B.N., A 25io.)
3 I 8 GEORGES LEPREUX
plaires, que le Catalogue des portraits français et étrangers de cet établissement décrit ainsi (T. VI, n° 27090) : 1. En buste, de 3/4 à g., grav. par J.-G. Beck. — 2. A mi-corps de face, gr. par G. Edelinck, d'après H. Rigaud 4. — 3. En buste, de face, gr. par F. Lair. — 4. En buste, de 3/4 à g., dans une bordure ovale, gr. par C. Vermeulen, d'après H. Rigaud.
Cette notice serait incomplète, si je ne rappelais pas, très sommairement tout au moins, les tristes démêlés de Léonard et de sa fille Marguerite : ils ont d'ailleurs suscité une série considérable de pièces imprimées, dont la bibliographie doit trouver sa place ici; ils ont défrayé, pendant plus de vingt ans, la chronique scandaleuse de l'époque.
Mariée le 16 janvier 1678 à un maître des comptes, Charles Herbin, Marguerite Léonard avait pris presque immédiatement en grippe son malheureux époux, peu valide d'ailleurs et atteint d'une maladie chronique, qui devait rapidement le conduire au tombeau : elle lui fit une vie infernale et le trompa impudemment avec un sieur Abraham-Nicolas Amelot de la Houssaye, qu'elle connaissait depuis plusieurs années déjà, pour l'avoir souvent vu dans la librairie paternelle, dont il était un des auteurs attitrés. Herbin vivant trop longtemps à son gré, Marguerite introduisit une demande en séparation, en prétendant que son mari était atteint d'épilepsie ; il semble qu'elle ait même voulu attenter à ses jours en essayant de l'empoisonner : bref il mourut dans le cours de l'année 1679, laissant sa veuve en possession d'un douaire important, que la famille du défunt, essaya de lui ravir par tous les moyens 2.
A cette période agitée succédèrent quelques années de calme, puis, tout à coup apparut à Marguerite un aventurier italien, astrologue, paraît-il, le comte Jean- Baptiste Primi de Saint-Mayolle, dont elle s'éprit éperdument. Un mariage fut bientôt entendu entre eux, mais Léonard père refusa son consentement et se mit à répandre dans le public, contre l'amoureux de sa fille, de nombreux
(1) La peinture originale appartient, je crois, à M. Lahure, imprimeur et successeur des Léonard. — (2) A./ A Monsieur le Lieutenant criminel. (S. 1. n. t. n. d. In-f°, B. N., Ms. fr. 8122, f° 229. Requête de Pierre Herbin, greffier en chef du Grand Conseil, et de dame Marie Herbin, épouse de J.-B. Chevalier, conseiller en Parlement, héritiers de défunt Charles Herbin, leur frère, conseiller maître ordinaire en la Chambre des Comptes, demandeurs. Contre Marguerite Léonard, veuve dudit défunt, défenderesse). — B./ Requeste servant de défenses par atténuation pour dame Marguerite Léonard, veuve de M. Herbin, maître des comptes... (S. 1. n. t. n. d. In-f°, B.N., Ms. fr. n. a. 2454, f° 1.).
GALLIA TYPOGRAPHICA 3 IQ
pamphlets pleins de sarcasmes 4. L'union se noua malgré tout dans l'une des églises de Paris, où pouvaient se faire ces mariages clandestins. Le bonhomme Léonard se résolut alors à pardonner et à recevoir ses enfants, mais cela dura peu de temps et bientôt des questions d'intérêt remirent nos gens aux prises. Marguerite entendait recevoir ses comptes de tutelle et toucher la part qui lui revenait dans la succession maternelle. On se fâcha tout rouge, on plaida, on se joua des tours infâmes, sans compter les aménités répandues à pleines mains dans d'innombrables factums -. Puis Léonard vint à mourir; deux ans après, Marguerite elle-même passa de vie à trépas, le 7 février 1713, laissant pour seuls héritiers les trois enfants de son frère Frédéric-Pierre, et enfin, le rideau tomba sur ce mélodrame, dont la dernière scène fut un procès entre tous les survivants 3.
(1) A./ Histoire véritablede Jean-Baptiste Primi, qui se dit comte deS. Maiolle. (S. 1. n. t. n. d. In-4, 1 f. B. N., Ms. fr. 8122, f° 253). — B./ Etat chimérique des biens imaginaires de l'astrologue Primi. (S. 1. n. t. n. d. In-4, l f- B. N., même rase, f° 247). — C./ Contrat de mariage astrologique... entre J.-B. Primi .. etBérénice Léonard... (S. 1. n. t. n. d.In-4, if. B. N., même msc, f° 248).— (2) A./ Récit du fait Pour Frédéric Léonard, contre Primi. (S. 1. n. t. n. d. In-4, 4 P- ch. B. N., 40 Fm. 18980 ; Recueil Thoisy, 94, P 186, et 415, P 478)., B./ Factum Pour Frédéric Léonard, Bourgeois de Paris, ci-devant Imprimeur du Roy, Rendant compte de Communauté & Défendeur. Contre Dame Marguerite Léonard, Epouse autorisée par justice au refus de Sr Jean-Baptiste Primy, auparavant Veuve de Messire Charles Herbin, Conseiller du Roy, Maistre ordinaire en sa Chambre des Comptes, Oyante compte & Demanderesse. (S. 1. n. t. n. d. In-4, 4 P- ch- B. N., 40 Fm. 18979). - C/ Factum, servant d'addition de contredits et de ré ponse aux mémoires imprimez, que le Sr Léonard a fait distribuer depuis trois ans contre le sieur Comte de Saint-Mayolle son gendre, &la dame de Saint-Mayollesafille.(S. l.n.t. n. d. In-P 28 p. ch. B. N.,f°Fm. i5 1 55). — D. /Mémoire Pour Frédéric Léonard, Bourgeois de Paris, cy-devant Imprimeur-Libraire du Roy & de Monseigneur, Intimé, & Défendeur. Contre Dame Marguerite Léonard, sa fille, cy-devant Veuve deM. Herbin, Maistre des Comptes; & aujourd'huy par son choix, contre la volonté de sa Famille, femme de Jean-Baptiste Primy, autorisée par Justice à son refus, Appellante, & Demanderesse. (S. 1. n.t. n. d. In-4, '2 p. ch. B. N., 4° Fm. 18978). — E./ Explication du fait Qui donne lieu à la contestation pendante en la Cour, Entre Frédéric Léonard, Intimé. Et Dame Marguerite Léonard sa fille, épouse du Sieur de Saint-Mayolle, Appellante. (S 1. n. t.n. d. In-f°. 4 p. ch. B. N., f» Fm. rj558).— F./ Mémoire servant de réponse aux Conclusions de laRequestede la Dame de Saint-Mayolle, du 8février 1710. Pour Frédéric Léonard cy-devant Imprimeur du Roy, Intimé. Contre Marguerite Léonard sa fille, épouse du Sieur de Saint-Mayolle, Appellante. (S. 1. n, t. n. d. In-f». 4 p. ch. B. N., f° Fm 9559). — (3) De l'Imprimerie de la Veuve C. Guillery.au bout du Pont S. -Michel, à côté de la rue S-André des Arts. Factum Pour I Messire Antoine-Louis Leleu, Ecuyer, Conseiller-Procureureur (sic) du Roy au bureau des Finances en la Chambre du Domaine de Paris ; Maistre Antoine Chastelain Avocat au Parlement ; Maistre Claude Leroy, Conseiller du Roy, Notaire au Chas-
320 GEORGES LEPREUX
Riche propriétaire, Léonard possédait, dans les environs de Paris, plusieurs maisons de campagne, au sujet desquelles on trouve quelques renseignements dans l'Histoire de Paris, de l'abbé Lebeuf {.
Léonard (Frédéric-Pierre, dit Frédéric II), Libraire (1688) et imprimeur (1696- 17 12). Imprimeur ordinaire du Roi (1696- 1712).
Rue Saint-Jacques, à l'Ecu de Venise.
Fils du précédent et d'Elisabeth Bernard, Frédéric-Pierre Léonard naquit à Paris et y fut baptisé le 13 juillet 1665 "2. Il fit son apprentissage en Hollande, 3 mais, comme en sa qualité de fils d'un maître parisien, il n'était pas nécessaire qu'il justifiât avoir appris son art dans la capitale, il fut admis dans la Communauté sans aucune difficulté, à titre de libraire, le 17 août 1688 4. Au lieu de s'installera son compte, P. -F. Léonard resta dans la maison de son père, aidant celui-ci dans la gestion de son entreprise et l'y substituant petit à petit ; en 1696, il obtint des lettres de survivance dans la charge d'imprimeur du roi qu'exerçait encore Frédéric I : il y fut reçu par le Parlement le 26 mai de la même année 5 et par la Communauté,
teletde Paris; Maistre Nicolas Tauxier, Greffier civil audit Châtelet, & Consors, Légataires & Créanciers de la feue Dame de Saint-Mayolle, Défendeurs & Demandeurs. Contre Jean-Baptiste-Fréderic, & Augustin-Martin Léonard, émancipez d'âge, procédans sous l'autorité de Maistre Daniel Chardon, Conseiller au Châtelet, leur Curateur, & Charles le Nain, Tuteur de Marc-Antoine Léonard mineur, aux qualitez qu'ils procèdent, Demandeurs & Défendeurs (In-f\S. 1. n. t. n. d. [1714] 11 p. ch. B. N., Ms. fr. 28172, Léonard, pièce 12).
(1) Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, Ed. Cocheris, t. III, p. 104 : « On y voyoit aussi [à Rueil], il y a quelques années, dans une belle maison bâtie par les Léonard, immédiatement après la porte du Bourg qui conduit à Marly, et appartenante depuis à M. Chardon, qui avoit épousé une Léonard, l'inscription suivante disposée en style lapidaire dans le vestibule : lmperante Ludovico Magno Regum maximo Fredericus Léonard pater et Fredericus filins ambo Régis et Serenissimi Delphini Primarii Typographi lias rusticas aedes urbani laboris sublevamento à fundamentis erexerunt anno repat\ sal. M.D.CC. On dit que cette maison appartient maintenant à l'intendant de M. le comte d'Argenson ». — T. IV, p. 33o : « Evry-sur-Seine... Neubourg est une maison placée entre Petitbou et Monceau... elle a appartenu autrefois à la comtesse de Marolles, ensuite au célèbre imprimeur Frédéric Léonard, puis à M. Herbin, maître des Comptes, qui avoit épousé sa fille; ensuite elle a été possédée par M. Tissier, secrétaire du Roi. » — (2) Arrêt du Parlement reproduit dans la note 5 ci-dessous. — (3) B. N., Ms. fr. n. a. 400, f° 191. — (4) B.N., Ms. fr. 2i856, f° 1 1 1 v°. — (5) « Du samedy 26e May 1696. Ce jour, la Cour, après avoir veu l'information faite d'office à la requeste du Procureur général du Roy, des vie, mœurs, conversation, relligion catholique, apostolique et romaine, et fidélité au service du Roy de Frédéricq Léonard fils, pourveu
le lendemain1. Le 27 mars précédent, à l'effet de pouvoir remplir personnellement ces honorables fonctions, il avait fait l'acquisition du matériel d'imprimerie de la veuve de Jean-Baptiste I Coignard "2 et, le 10 février 1699, il fut admis comme imprimeur ordinaire dans la Communauté, après avoir fait, suivant l'usage, le versement d'une somme de cent livres 3.
Frédéric-Pierre Léonard fut nommé , comme snn père , seul imprimeur du roi pour la guerre, les finances et la monnaie, mais il rencontra dans l'exercice de sa seconde spécialité une très vive hostilité de la part de ses confrères, qui ne se génèrent pas d'ailleurs pour imprimer et vendre, au préjudice de ses droits, les divers documents concernant les finances. En 1705, il prit le parti de s'adresser au Conseil d'État pour faire cesser ces abus et il en obtint, le 24 janvier, un arrêt qui le confirmait dans son privilège exclusif4. Les autres imprimeurs du roi s'émurent naturellement qu'une pareille faveur pût lui êtie conservée et, toute la Communauté se joignant à eux , ils adressèrent des remontrances au Contrôleur général des Finances5, et firent opposition à l'arrêt du
de Testât et office en survivance d'imprimeur et libraire ordinaire du Roy, — les lettres de provision dudit office en survivance de Frédéricq Léonard père, données à Versailles le vingt-deux febvrier mil six cents quatre vingt seize, signées Louis, et sur le reply, Phelippeaux, et scellées d'un grand sceau de cire jaune, l'extrait baptistaire dudit Frédéricq Léonard fils, du treize juillet mil six cens soixante cinq, — sa requeste afin d'estre receu audit estât et office, — conclusions du procureur général du Roy, — ouy le rapport de M' Jean-François Joly, conseiller, — la matière mise en délibération. A arresté et ordonné que ledit Frédéricq Léonard fils sera receu audit estât et office d'imprimeur et libraire ordinaire du Roy, à la condition de survivance, en prestant le serment accoutumé et pour faire ledit serment l'a renvoyé par devant Me Jean-Frauçois Joly, conseiller rapporteur du présent arrest.» (A. N., X» 8412 f° 394.)
(1) B. N., Ms. fr. 2i856, f° 147 v\ - (2) Ibid., f° 144 v». — Ibid., f° 166. — (4) Voy. Doc. n° 247. — (5) « A Monseigneur de Chamillart, ministre, secrétaire d'Etat, et Controlleur général des Finances. Monseigneur, la Communauté des Imprimeurs et Libraires de Pans, et les imprimeurs du Roy, qui font partie de laditte Communauté, Remontrent très humblement à Votre Grandeur, que l'arrest surpris au Conseil, le 25 (sic, au lieu de 24) janvier dernier, par Frédéric Léonard, pour imprimer seul tous les ouvrages de finance, est préjudiciable à tout le Corps, et ruine également le commerce et les prérogatives des uns et des autres. Les impressions qui concernent les finances sont de deux espèces: les unes qui sont publiques, sont ordonnées précisément par le Roy et par votre Grandeur, et sont payées des deniers de Sa Majesté ; les autres sont particulières et dépendent des traittants, qui les font faire à leurs dépens pour la seureté des des affaires dans lesquelles ils sont interressez et qui sont G. Lépreux. Gallia Typographica. P. 1. 21
322 GEORGES LEPREUX
24 janvier, mais en dépit de leurs raisons fort justes, quoique exagérées, Léonard fut maintenu dans ses prérogatives par un autre arrêt du Conseil du 21 juillet suivant l.
Si F.-P. Léonard ne succéda pas à son père dans la charge d'imprimeur du Clergé de France, il fut, du moins, à son exemple, celui de l'Ordre de Prémontré et il y joignit la clientèle de la Société de Jésus, dont il avait été l'un des brillants élèves. Il eut quelques difficultés avec Jean-Baptiste IlCoignard, au sujet d'une traduction française des Méditations, écrites en latin, par le P. Busée, de cette dernière Compagnie : il prétendait que Coignard l'avait tout simplement reproduite, sans y rien changer 2 ; il plaida également contre le libraire de Verdun, Claude Muguet, à propos d'une contrefaçon du Bréviaire de l'Ordre de Prêtnontrê, que celui-ci avait fait imprimer à Luxembourg 3. Bref, son entreprise était dans une prospérité des plus satisfaisantes, lorsque, dans le cours de l'année 171 1, un bien fâcheux événement vint briser sa carrière.
en droit de les distribuer à tel imprimeur que bon leur semble. Si Frédéric Léonard s'attribue le droit de faire seul, comme il le prétend, toutes les impressions de finances qui émanent directement du Roy et de votre Grandeur, les charges des imprimeurs du Roy, ses confrères, leur deviennent onéreuses et restent sans fonctions. Si ledit Léonard prétend encore faire seul, à l'exclusion du reste de ses confrères, toutes les autres impressions de finances, qui ont estéjusques icy à la disposition des traittants, et qui sont actuellement payées de leurs deniers, outre que par cette usurpation, il met lesdits traittants dans sa dépendance et dans la nécessité de n'employer que luy seul, quoi que fort mal servis, il détruit les libertez et franchises dont sa Communauté jouit depuis si longtemps, sous la protection de nos Roys. Les deux tiers des imprimeries vacqueront infailliblement, faute d'employ, et grand nombre de familles seront réduites à la mendicité, car il est constant que la plus grande partie des presses de Paris ne roulent que sur les ouvrages de ville, qui consistent presque tous en impressions de finances. C'est ce qu'il est aisé de vérifier par les procès-verbaux de visite des imprimeries, qui sont portez tous les trois mois à Monsieur le Lieutenant Général de police. Ces raisons que les suppliants sont en état d'appuyer par d'autres non moins considérables, leur font espérer, Monseigneur, de la justice de votre Grandeur, qu'elle voudra bien, en interprétant ledit arrest, maintenir les imprimeurs du Roy dans leurs fonctions et privilèges, et la Communauté des Imprimeurs en général dans la possession d'imprimer tous les ouvrages particuliers de finances, dont les traittants ont toujours esté les maîtres. Les suppliants, Monseigneur, continueront leurs vœux et leurs prières pour la santé et prospérité de votre Grandeur. » (Requête imprimée, s. 1. n. t. n. d. in-f°, B.N., Ms. fr. 22078, pièce 67).
(1) Voy. Doc. n° 249. — (2) Exposition dv fait dont il s'agit entre Frédéric Léonard & Iean-Baptiste Coignard. (S. 1. n. t. n. d. In-4, 4 p. B. N., Ms. fr. 22071, pièce 184.) - (3) A. N., V6 818.
F. P. Léonard occupait depuis assez longtemps dans ses ateliers uncompagnon, portant le nom de Dufresne, avantageusement connu dans la Communauté comme étant l'auteur d'un petit poème, curieux au point de vue professionnel et pas mal tourné1. Son maître, qui l'avait eu d'abord en qualité d'apprenti, l'honorait de toute sa confiance et Dufresne en profitait pour effectuer, en dehors des heures de travail et à son profit personnel, quelques ouvrages typographiques ; mais voici qu'un beau jour, on découvrit qu'il imprimait ainsi et débitait de faux billets d'états ou de faux passeports. Scandale, descente de police, fuite du coupable en Angleterre. Léonard, menacé par la justice, se croit compromis: perdant la tête, il passe aussi dans la grande île et on ne le revoit plus. Il y est mort, dit-on, dans un état voisin de la misère, au mois de novembre 17132.
Cette fin lamentable offre un contraste pénible avec le chant d'espérance et d'enthousiasme que, peu de temps avant sa fuite, F. -P. Léonard avait inséré dans la dédicace d'un livre qu'il priait le Dauphin d'agréer et qu'il terminait par ces lignes : «Je me flatte de l'espérance que vous ne dédaignerez pas, Monseigneur, cette marque publique de mon profond respect. Quelle gloire pour moy, d'estre le premier, qui publie un ouvrage honnoré de l'auguste Nom que vous portez! Mais quel avantage! si je pouvois par là mériter (a même part en vostre protection, que mon père avoit en celle du Prince illustre, qui vous donna le jour. Héritier de toutes ses qualitez aimables et bienfaisantes, accordez, Monseigneur, cette faveur signalée à un fils, qui ne succède pas moins au zèle, qu'aux privilèges de son père, et qui regarde comme un augure et un gage de prospérité, le bonheur de consacrer ses services à un Prince amateur et protecteur des Sciences et des Arts... :{ »
Cruelles déceptions! F. -P. Léonard avait épousé Marie-Anne
(1) La Misère des apprentifs imprimeurs, appliquée par le détail à chaque fonction de ce pénible Etat. Vers burlesques. A Monsieur Fxxx. (A la tin :) Permis d'imprimer, ce deuxième jour de Septembre 1710, M. R. de Voycr d'Argenson (In-12, 12 p. ch. B. N., Ms. fr. 22064, pièce 84.) Cet opuscule a été réimprimé il y a quelques années. — (2) Factum pour Messire Antoine-Louis Leleu, déjà indiqué, p. 3. — (3) Discours instructif sur la mort de Monseigneur, prononcé à Paris le troisième dimanche après Pâques 26 avril 171 1 dans la Chapelle de la Congrégation du Novitiat des RR. PP. Jésuites. [Armes du défunt Louis, le grand Dauphin.] A Paris, Chez Frédéric Léonard, Imprimeur ordinaire du Roy, rué Saint-Jacques, à l'Ecu de Venise. M.DC.XI. Avec approbation et permission. (In-4, 3r p. ch. B. N., Ln" 12903.)
324 GEORGES LEPREUX
Desessarts, fille de Jean libraire; il l'avait perdue le 27 août 1706*, alors qu'elle était encore à la fleur de l'âge et il lui avait fait élever dans l'église Saint- Benoît, lieu de son inhumation, un mausolée resté célèbre. Ce monument funéraire se composait d'une plaque de marbre noir, ornée dans le haut de têtes de morts, dans le bas d'ossements en sautoir et surmontée d'un médaillon en marbre blanc, par Vanclève, reproduisant les traits de Madame Léonard et en dessous le mot : Fuit. On lisait en outre sur la plaque de marbre l'inscription suivante : 0 Fredericus Léonard amissam conjugem mœrens hoc amoris et grati animi monumentum posuit. Obiit anno reparatae salutis MDCCVI, V Kalendas septembris, aetatis XXVI. » Madame Léonard était, dit-on, d'une beauté merveilleuse, si merveilleuse que peut-être elle donnait des distractions aux paroissiens de Saint-Benoît. Toujours est-il que vers 1740, à la demande du curé, M. De la Marre, la famille Léonard enleva le médaillon et le remplaça par une urne funéraire de marbre blanc, en bas relief, accostée de branches de cyprès en bronze doré et à demi recouverte d'une draperie. C'est dans ce dernier état que le dessin du monument, disparu en même temps que l'église Saint-Benoît , nous a été conservé par Millin et se trouve reproduit dans l'Epitaphier du Vieux Paris '2.
De ce mariage, Léonard avait eu trois fils : i° Jean-Baptiste- Frédéric, qui suit; 2° Martin-Augustin, né le 28 août 1696, qui embrassa l'état ecclésiastique, publia divers ouvrages, qu'enregistre Quérard 3, et mourut le 4 janvier 1768 ; 30 Marc-Antoine, connu sous le nom de Léonard de Malpeines; né le 25 avril 1700, il fut conseiller du roi au Châtelet de Paris, publia un Essai sur les hiéroglyphes égytiens, traduit de l'anglais de Warburton (1744, 2 vol. in- 12), mourut célibataire le 5 mai 1768 K et fut inhumé dans l'église paroissiale de Saint- Côme et de Saint-Damien, où Ton voyait son monument avant la Révolution ; l'inscription qui s'y trouvait gravée est reproduite dans l'Epitaphier du Vieux- Paris 5.
(1) Lottin, II, p. 110. — (2) T.I, p. 359. — (3) France litt., t. V, p. 176. - (4) B. N., Ms. fr. (Pièces Orig.) 28172, Léonard, pièce 18: Invitation aux funérailles de « Marc Antoine Léonard de Malpeines, conseiller du Roi en son Châtelet et siège Présidial de Paris, décédé en sa maison, rue Hautefeuille, qui se feront
le 7 mai 1768, 6 heures du soir, en l'Eglise S. Corne et S. Damien, sa paroisse, où il sera inhumé. De la part de M. Léonard, secrétaire du Roi honoraire, son frère; de M Chardon, maître des requêtes et de M. de Coussay, Conseiller en la Cour dos Aydes, ses neveux. » — (5j T. III, N° 1 1 25.