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Joffre au nom des principes essentiels de la discipline. Mais il est visible que le Parlement, dans son énorme majorité, exige le remplacement du généralissime, trop personnel, trop jaloux de son autorité et de celle de sa « coterie ». Le dogme nouveau — pourtant si ancien! — de la suprématie du- Gouvernement sur le G. Q. G. est fondé et signifié à Chantilly.
En même temps, Gallieni soutient, contre le généralissime, l'expédition de Salonique, examine lui-môme la situation — souvent injustifiée — que le despotisme du G. Q. G. a faite aux 168 généraux « limogés » par lui, sous prétexte qu'ils n'ont pas réussi à exécuter un ordre trop fréquemment inexécutable. Il faut absolument disloquer l' Etat- Major, casemate dans sa tour d'ivoire depuis tant de mois : au front, les officiers de Chantilly! C'est bien leur tour — et leur métier! Faute de connaître le troupier, ils avaient, jusqu'alors, paralysé la Guerre.
L'interpellation d'Abel Ferry tend à pousser le Gouvernement à des décisions plus rapides : il ne faut pas, déclare le jeune orateur, documenté directement dans les tranchées du front, que le G. Q. G. soit un ministère, mais seulement un poste de commandement. Le silence de Gallieni acquiesce sans rien souligner.
Mais la grande voix des batailles domine et couvre toutes les autres : comme l'avait prévu et redouté Gallieni, les armées du Kronprinz,
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renforcées à outrance et munies d'une artillerie « colossale », se ruent sur Verdun avec mission de l'emporter à tout prix.
Après un inévitable recul, nos armées héroïques, sous les ordres de Pétain, hérissent devant l'ennemi un mur réédifié sans cesse de poitrines humaines. Douaumont, pris et repris, est le centre d'une mêlée encore inouïe dans l'iiistoire.
Gallieni commence à tenir pour coupable l'inaction du Gouvernement dont il fait partie. Le G. Q. G. submergé, ignore ce qui se passe exactement, ce qui s'amasse autour de Verdun; les armées d'Allemagne ont, pourtant, l'ordre de le prendre, quoi qu'il en coûte.
Brusquement, le général de Gastelnau avait résolu d'aller se renseigner lui-même, sur place. Il voulait partir dans la nuit; mais il était déjà dix heures. Impossible de déranger le commandant en chef.
Gastelnau ayant insisté, un officier a « pris sur lui » d'aller réveiller le généralissime qui se fait expliquer la demande de Gastelnau et lui accorde l'autorisation d'aller à Verdun, avec pleins pouvoirs.
Ce fut ainsi que le général de Gastelnau, chef énergique, malgré le sacrifice de son sommeil, put, sur le terrain, se rendre compte d'une situation dont Ghantilly n'avait pas une idée précise et décider que l'armée resterait sur la rive droite de la Meuse — et ne passerait point sur la rive
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gauche, comme le préférait le G. Q. G. accoudé sur ses cartes, à tous les diables.
En même temps, Castelnau avait remplacé Herr par Pétain et pris les mesures qui, plus tard, devaient sauver Verdun, comme Paris avait été sauvé en 1914, sur la rive droite de la Marne, après révocation des premiers ordres de retraite du haut commandement. Et c'étaient presque les mêmes mesures salutaires, dans les mêmes termes géographiques, avec un singulier recommencement des mêmes résistances à vaincre chez les mêmes dirigeants, toujours à la dévotion des stratégies d'états-majors du temps de paix, com.me si la Guerre ne leur avait encore rien appris.
Mais la ruée furieuse ne s'interrompt plus devant Verdun : la résistance de Pétain exaspère et affole l'héritier de l'empire boche : il joue sa couronne et la perd s'il échoue.
Tous les regards, chez nous, se tournent vers Gallieni. Il est le seul maître de l'heure — et de la décision. Or, voici précisément — au moment où il prend la résolution de guérir vite pour accepter sans doute le commandement suprême — que ses médecins nous confient et lui avouent à quel point il est malade.
— « Cette guerre sera longue encore, vient-il de dire à Leblond : il faut me soigner et retrouver des forces pour prendre, au besoin, un commandement... »
Ses veilles irritées, ses insomnies inquiètes et
l'assaut des Boches qu'il a tant prévu contre Verdun désemparent sa grande âme. Il est le ministre de la Guerre paralysé d'une guerre qui se soustrait à sa prévoyance et à ses prophétiques avis.
Le mardi, 7 mars, Gallieni se rend au Conseil des Ministres pour la dernière fois. Il y remet au Président de la République sa Note su?- le Haut Commandement, au milieu de l'émotion générale. Le soir même, à 4 heures, il va, à l'Elysée, apporter sa démission à Poincaré et à Briand. Les médecins l'ordonnent : c'est une question de vie ou de mort. Le Ministre gardera, deux jours, le secret sur sa résolution, pour laisser à son Président le soin de le remplacer sans discussion ouverte.
Le 10 mars, enfin, mon vieil ami me fait appeler en hâte, rue Saint-Dominique. Il ne veut pas quitter Paris sans m' avoir revu. Je l'ai rejoint dans son cabinet, absolument vide de dossiers et de documents. Gallieni n'est plus, ce matin-là, qu'un malade affectueux et à bout de forces, assis dans un fauteuil de repos.
Pendant quelques instants, il aime à évoquer jusqu'à nos plus anciens souvenirs et, avec une insistance qui me frappe, celui de la générale Gallieni, morte la veille de cette Guerre où il aura si utilement usé ses dernières énergies. Dans quelques heures — c'est encore un secret — il va aller, à Versailles, se mettre entre les mains de ses chirurgiens.
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Sa note sur le Haut Commandement est son testament militaire; car il n'admet pas d'avoir un intérimaire rue Saint-Dominique et entend s'en aller définitivement. Même guéri, il n'ira plus jamais remplir les fonctions qu'il abandonne avec un soulagement véritable.
Il a, depuis trois mois, travaillé, chaque jour, avec Boucabeille, cette note où sont condensées toute sa pensée et ses directives personnelles. Elles sont résumées ainsi :
— Des errements anciens ont amené le haut commandement à prendre, sous l'empire des circonstances les plus tragiques, des habitudes improvisées dont les effets subsistent encore. Au nom de la liberté d'action, indispensable, en effet, à l'exercice libre de la décision suprême et unique sur le front, le G. Q. G. montre une répugnance manifeste à se soumettre au contrôle central, même en matière d'administration. 11 n'y a plus, en fait, pour le haut commandement, ni ministère de la Guerre, ni même Gouvernement : Chantilly commande, dirige et administre à son gré a vie matérielle de l'armée nationale, même quand elle domine et régit l'existence de tout le pays.
De là un pouvoir exorbitant, singulièrement contradictoire avec nos institutions démocratiques. Lé loyalisme sûr d'un généralissime issu du peuple et fidèle à ses origines est au-dessus de tout soupçon de dictature; mais ses pouvoirs excessifs gênent, même pour lui-même, le gouvernement constitutionnel du pays.
De simple consommateur, le haut commandement, se substituant, en matière de gestion aux armées, au ministère de la Guerre, est devenu, à l'occasion, son propre constructeur et pourvoyeur. De là, confusion fatale des pouvoirs, substitution au Gouvernement régulier d'une sorte de Gouvernement irresponsable et sans mandat, retards funestes et gaspillages inévités.
« 11 importe fort cependant, pense Gallieni, de tenir
compte à la fois des besoins de nos troupes en opérations et^de ménager les ressom-ces vitales du pays, tant pour assurer sa subsistance que pour préparer la reprise ultérieure de la vie économique. Actuellement la ligne de démarcation qui sépare la zone des armées de la zone de l'intérieur créé deux Frances dans la France; et celle qui est au delà de la ligne ne tient pas assez compte de celle qui est en deçà... J'ai dit — et je répète — que la Défense nationale n'est pas exclusivement fonction de nos armes; la lutte se poursuit ailleurs que sur le front : elle met en œuvre toutes les forces vives du pays et n'en doit négliger aucune. »
Et Gallieni, ayant indiqué les modifications nécessaires, prévoit que les règlements nouveaux seraient peu de chose si les hommes ne savaient se plier aux exigences du temps présent. Certes, il y avait lieu de tenir compte des services rendus quand le sort du pays était en jeu; mais il ne faut plus hésiter à frapper lorsque, comme ce fut le cas pour Verdun, l'attitude de quelques-uns prouvait qu'ils ne surent ni comprendre la guerre actuelle, ni s'adapter aux exigences des événements tout nouveaux, survenus depuis dix-huit mois.
Sur ce point précis, le général Gallieni conclut que non seulement la responsabilité du haut commandement, mais aussi celle du Gouvernement se trouvent engagées : il n'admet pas que la France puisse courir encore les risques d'une aventure comme celles des Hauts de Meuse sans que personne ait à rendre de comptes, « sinon quelques comparses ou des autorités infimes et subordonnées* ».