GALLIEM MINISTRE DE LA GUERRE
C'est « un farceur et un couard », de qui vous allez obtenir toutes les platitudes !
Et il ajoute, en parlant de son imprudent collègue :
— C'est une diversion toute personnelle; car sachez bien qu'il représente ici l'arrondissementfrontière qui compte le plus grand nombre de déserteurs en Espagne!
D'un geste, Gallieni écarte le débat et dédaigne l'agression truquée.
Trois académiciens sont venus me prier de décider le Général à se présenter sous la Coupole; il est déjà membre correspondant de l'Institut. Sans railler une oîTre qui l'honore, il me demande d'en reparler — • dans un ou deux ans — à ses petits enfants, après la Guerre.
On voudrait le voir aller visiter, dans la zone combattante, les homm.es et les cantonnements.
— Je n'irai jamais, affirme Gallieni. Ce n'est pas ma place; ma fonction de toutes les heures est ici. La tournée d'un ministre de la Guerre, même soldat, aux avant-postes ne peut qu'y créer la confusion et y faire tuer inutilement du monde. L'agitation qu'elle y provoque n'échappe pas aux guetteurs ennemis, observateurs ou espions. Les rafales de mitraille qui la suivent sont sans péril pour le Ministre : il est déjà pa^sé. Mais les troupes qui viennent de le saluer et même de l'acclamer sont meurtrièrement arroséf s d'obus. Tout c la pour la satisfaction de faire des mots « historiques » à l'usage d' s journaLst s ou de goûter la soupe des « cuistots » devant une nuéi de photographes. C'est trop cher et, décidément, inutile.
Le l^r février 1916, vacarme à la Chambre pour
les marchands de vin de Marseille. Gallieni, fidèle à la lutte de toute sa vie contre l'alcoolisme, a. malgré les députés des Bouches-du-Rhône et une coalition de leurs collègues, prisonniers électoraux des débitants de spiritueux, maintenu la suppression de l'alcool et de ses empoisonnements dans les corps de troupe.
Humilié de venir perdre son temps, si précieux ailleurs pour la Défense nationale, en réponses à de basses interpellations « contre la fermeture descafés delà Canebière», le Ministre tient tête aux dix-huit députés d'arrondissement qui l'assaillent à la fois et lui demandent de blâmer le général d'Amade, coupable, pour eux, d'avoir laissé mener contre les mastroquets de Marseille une campagne « criminelle, antipatriotique (l), organisée par des médicastres, tempérants et autres scientistes, pour déconsidérer certains produits de notre industrie et, particulièrement, les spiritueux ! »
Le général Gallieni oppose à cette manifestation indécente en style primaire une attitude résolue à tout ;
— Si vous ne me laissez pas m' expliquer, dit-il, je descendrai de la tribune. Vous me forcez à faire ici un métier qui n'est pas le mien; vous me contraignez à vous dire que je suis, comme ministre de la Guerre, le gardien de la santé de nos soldats, territoriaux ou jeunes gens de la classe 1917, pour laquelle la Chambre et le Sénat ont été unanimes à demander les mesures les plus énergiques de préservation et d'hygiène. J'estime que les mercantis du front et les
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débitants de boisson à l'intérieur sont les moins intéressants parmi les profiteurs de la Guerre. Je ferai tout ce que je pourrai pour mettre des entraves à leur action pernicieuse. Tans pis si leurs bénéfices de guerre ne sont pas ce qu'ils attendent! Ce sera au grand avantage de nos soldats et de notre race, — au grand avantage de notre armée et de notre pays.
Un tumulte odieux accueille ces fîères et courageuses paroles, inouïes encore dans cette enceinte. On outrage violemment le général d'Amade. Et Gallieni, blessé de voir la Chambre approuver le jugement insolent des « bistros » de Marseille contre un chef qui s'est si bravement conduit aux Dardanelles, ramasse ses papiers, quitte la tribune et marche droit vers la sortie.
S'il franchit le seuil, c'est la démission du Ministre, entraînant, sans doute, celle du Gouvernement tout entier. Viviani, Léon Bérard et Guy Lavaud retiennent le Général indigné, l'adjurent de regagner son banc. Devant la gravité de son acte, Gallieni, lié par la solidarité ministérielle, comprenant aussi l'efîroyable répercussion d'une décision aussi terrible, en pleine guerre et devant le pays, rentre dans l'hémicycle et regagne son banc au milieu d'une indescriptible ovation et d'une émotion unanime.
A la tribune, GalHeni dit simplement :
— J'ai toujours marché avec vous, pai'ce que vous représentez le pays. Vous avez vu ma bonne volonté : je m'occupe des questions avec le désir de les résoudre et de vous donner satisfaction.
218 LE MARÉCHAL GALLIEM
La Chambre l'interrompt dans une salve d'acclamations, lui crie son affection, sa confiance, vote à l'unanimité l'ordre du jour qu'il veut bien agréer et, toute atterrée encore de l'algarade qui vient de la mettre au bord d'un aJ^îme, se demande avec angoisse quelles auraient pu être, contre un Parlementarisme discrédité, les représailles et les fureurs de tout le pays, si l'irrémédiable était sorti d'un aussi misérable débat.
Mais le coup est porté : nous le sentons tous, la fissure est définitive. Le Général, torturé de soins débilitants, est résolu à quitter le ministère dès la première occasion. Le fidèle commandant Poirot s'en alarme avec sollicitude.
Toutefois, le Chef fera son devoir jusqu'au bout de ses dernières forces. Après avoir tenté de réformer, en ce qui le concerne, les nécessités du temps perdu à la Chambre, il va s'attaquer à la refonte de l'Administration, ce « Parlement du papier », comme il l'appelle depuis longtemps. Déjà, les bureaux se révoltent sournoisement contre lui :
— Il ne s'imagine pas qu'il va nous mener comme ses Malgaches! ragent les potentats des directions.
Ils organisent « la rébellion par la passivité ». On sabote ses réformes; on crie à la dictature. En même temps se pose, devant la Chambre (interpellation Accambray), la question du Haut Commandement, celle de sa souveraineté au-dessus de tout contrôle gouvernemental. Gallieni défend