IL A ÉTÉ TIRÉ DE CKT OUVRAGE
30 exemplaires sur papier de Hollande numérotés.
Le 6 novembre 1915, lord Kitchener, voyageant d'Egypte à Londres, traversait Paris et venait voir le général Gallieni au ministère de la Guerre. Les deux grands soldats s'étreignirent, devant nous, dans une accolade spontanée; et comme nous nous étonnions de voir si émus ces conquérants de nos épopées coloniales, le géant anglais voulut bien nous expliquer :
— J'ai pour votre Chef une admiration sans égale; car je sais, moi, tout ce qu'il a fait pour son pays. En France, on a l'air de l'ignorer. Si le généra Gallieni était Anglais, il serait comblé de richesses, de titres et d'honneurs. Chez vous, on n'a même pas su, depuis un an, lui donner le haut commandement qu'il mérite; on se contente de lui confier le portefeuille de la Guerre, dont le vrai Ministre est à Chantilly. Votre « pohtique » finira par le
2 LE MARÉCHAL GALLÏENI
décourager et ce sera tant pis pour notre victoire militaire I Nous l'attendrons deux ou trois ans de plus, si nous devons l'avoir jamais.
Un peu plus tard, en nous quittant, Kitchener, qui venait d'avoir avec Gallieni un entretien dont ils demeuraient frémissants et graves tous les deux, s'efforça de conclure, pendant que nous le reconduisions :
— Gallieni, par bonheur, au début de septembre, l'an dernier, a commandé les armées de Paris : la bonne étoile de la France a voulu que Von Kliick passât alors à sa portée. Sans perdre un moment, votre Général a, tout simplement, sauvé Paris et fixé l'heure, sans lui fort indécise, de l'offensive sur la Marne. Bien entendu, on continuera chez vous à l'ignorer — surtout dans les autres états-majors — comme vos écoHers ignorent que Gallieni leur a conquis un empire colonial nombre de fois plus vaste que la France.
Kitchener avait-il raison? Est-il si difficile d'écrire, de préciser les gestes historiques d'un contemporain parce que sa modestie et sa discipUne égalèrent son génie? Mort, doit-il donc à jamais subir les dénis de justice — inconscients ou organieés — dont il souffrit toute sa vie sans se plaindre «t sans user son austère passion du devoir? .
Ceux qui, dès le lendemain de sa victoire sur rOurcq, libératrice de Paris, ont systématiquement omis ou nié sa gloire, se sont efforcés de la^limiter à des enthousiasmes d'entourage et
de l'attribuer toute à nos fanatismes d'amitié.
Quelle maladresse et quelle erreur! Tous les témoins de bonne foi, les arbitres impartiaux, les spectateurs informés, militaires ou m-ils, des heures tragiques de septembre 1914 se sont tour à tour attristés et indignes de voir les augures ofliciels de la première histoire de la Guerre discuter et vouloir réduire à tout prix la part réelle de GalHeni dans la victoire de la France.
Kitchener en haussait les épaules sans exagérer l'importance de ces tentatives. Et le général Donnai, le plus illustre de nos « professeurs de guerre », irrité de s'être documenté d'abord à des sources trop filtrées, n'hésitait pas à écrire, une fois de plus, quelques jours avant sa mort, le 13 juin 1917 :
— « J'ai conservé un grand culte pour le Chef trop tôt disparu et qui, s'il eût vécu, nous aurait, depuis longtemps, débarrassés des hordes allemandes... Car je reste convaincu qu'en livrant la bataille de l'Ourcq, Galheni a sauvé la France. »
Pour Donnai, en effet, les combats de TOurcq, commencés le 5 septembre, à midi, faisaient partie de la bataille de la Marne dont ils n'étaient que le préambule et le « déchc n, la veille de l'offensive enfm « déclanchée ». Le savant soldat, éducateur des meilleurs généraux de France, n'hésitait pas à affirmer et même à écrire que GalHeni avait, le premier, « livré la bataille de la Marne ».
Cette formule exclusive, où perce peut-être un
blâme que nous n'avons pas à soutenir, a exaspéré des historiens d'état-major, plus riches néanmoins de souvenirs locaux et personnels que de documents impartiaux.
Autour de Gallieni personne n'a revendiqué pour lui une gloire supérieure à son mérite. Aucun de ses annalistes — ils sont réduits à quelques témoins devant les polémistes nombreux, rallias et documentés ailleurs — n'a même voulu écrire, avec Bonnal et Clemenceau, que « sans l'attaque de Gallieni sur l'Ourcq, la bataille de la Marne fut demeurée impossible », comme l'avait, d'ailleurs reconnu, trois jours avant, le généralissime en personnel
Et ceux qui avaient, l'avant-veille, annoncé et préparé la « bataille du Morvan », n'ont pas hésité à soutenir, après l'offensive et la victoire sur la Marne, qu'elles étaient prévues et préparées depuis... Charleroi!
Gallieni jugeait mesquines et stériles ces discussions autour des réalités glorieuses. Il aimait à dire que la part de chacun des grands chefs était assez belle pour ne pas la marchander aux autres; et il s'est éteint, content et consolé, avec la sérénité d'un soldat dont toute la vie de luttes heureuses avait eu pour couronnement l'honneur
1. « En raison des événements depuis deux jours, je ne crois pas possible d'envisager actuellement une manœuvre d'ensemble ^ur la Marne avec la totalité de nos forces. » (Lettre du Géné- -falissime au Maréciial French, 2 septembre 1914.)
prodigieux d'avoir sauvé Paris de l'envahisseur.
Par camaraderie ou, peut-être, pour se montrer reconnaissants de quelque geste amical, des publicistes, fermés d'ailleurs aux choses de la Guerre, ont tressé de lourdes guirlandes à certains généraux, au détriment d'autres chefs qu'ils ont absolument voulu méconnaître; ils ont ainsi asséné le pavé de l'ours sur les renommées qu'ils prétendaient instaurer et défendre, même quand on ne songeait pas à les attaquer.
Ces tentatives sont dans l'ordre des choses : il y a toujours eu des Loriquets autour des historiens véridiques et des plus irrécusables témoins.
Vainqueur, Gallieni a souri quelquefois de ces maladresses; il défendait même à ses officiers de leur riposter et de perdre un moment à les confondre.
C'est de cette pensée que s'inspireront les pages qui vont suivre. Le caractère, les actes et la mort du Sauveur de Paris y seront décrits tels que nous les avons connus, sans les mesurer aux services des autres généraux, sans les comparer aux actions des chefs que leurs états-majors, trop passionnés, ont voulu opposer et préférer exclusivement à Gallieni, comme si, dans cette immense bataille de peuples, il n'y avait pas eu assez de gloire pour tous les héros qui en ont mérité.
Pourtant, la grande figure du Gouverneur de Paris en septembre 1914 dominera de si haut l'histoire de ces temps héroïques qu'elle reste
à l'abri des impostures et des fausses légendes.
Nous voudrions, dès lors, résumer toute sa vie comme si notre époque avait déjà passé sur la cendre de Gallieni, ensevelie sous le ciel bleu de Saint- Raphaël et de cette Nice latine où reposent aussi — volontairement soustraits au Panthéon comme les siens — les restes de Léon Gambetta, son précurseur direct dans les annales de notre Paris debout devant les Barbares, parmi les improvisations hardies de la Défense Nationale.
En lui faisant, d'instinct, en 1916, de grandioses funérailles, les Parisiens attestèrent, les premiers, qu'il avait sauvé la Ville; ils le savaient sans l'avoir appris et sans pouvoir citer avec précision les ordres mêmes du génie guerrier disparu.
A ceux qui l'ont aimé avant de discerner tout à fait pourquoi, à celles qui sont venues, aux Invalides, amonceler des fleurs au pied de son cercueil, en une détresse ignorante de toutes les raisons qu'elles avaient de pleurer ainsi leur libérateur, je voudrais les raconter ici dans la simphcité de sa vie austère et la franchise ardente de mon amitié.
Gallieni est né à Saint-Béat, dans la Haute- Garonne.
La bourgade pyrénéenne conquiert, sur un défilé rocheux, la route, les maisons, la berge du fleuve torrentueux où le touriste peut reconnaître encore des assises romaines que les siècles n'ont pas écrasées.
Dans ce défilé de marbres clairs et de cailloux, les lignes ouvrées de main d'homme sont coiguleuses et hautes; elles ont la gracihté robuste de la pierre et sont taillées à grands coups de pics et de marteaux.
Il y a ainsi, entre la silhouette du vainqueur de rOurcq, son visage aux traits osseux et l'aspect de la montagne qui l'a vu naître, une sorte de parenté d'images et d'affinités originaires. Elle pourrait bien avoir doué l'âme du grand soldat des forces rudes et âpres que le paysage natal^a dressées autour de son'berceau.
L'acte de naissance du Maréchal nous apprend que Gallieni (Joseph-Simon) est né à Saint-Béat le 24 avril 1849, à cinq heures du matin. Il était fils de Gaétan Galheni, heutenant au 21e d'Infanterie légère et de « dame Françoise Périsse, ménagère », selon le hbellé désuet de la vieille mairie. Il nous fait connaître aussi, puisque le père est officier en activité de service et l'un de^ témoins « sergent de ville «, que la modeste bourgade avait une garnison militaire et une organisation municipale très complète.
La grand'mère de l'enfant était « Simone Bazus veuve Périsse », dont le nom atteste une très ancienne origine montagnarde, fixée dans la géographie de la vallée voisine, entre Marignac et Bagnères-de-Luchon.
A la race pyrénéenne de sa mère Galheni dut sa laborieuse ardeur d'écoher modèle, toujours plus absorbé que songeur; car le rêve se brise vite aux rochers de l'étroite gorge et mure les lointains d'une paroi de réalités. C'est à peine si le sanc. septimanien et ligure de son père laissait sa jeune imagination dériver dans les rapides de la Garonne encore sauvage, se heurter avec elle au premier angle du défilé, gagner les plaines et les villes pour se perdre enfin dans l'Océan où cinglent les navires des colonisateurs dont les récits, illustrés de croqms héroïques, passionnèrent la première enfance de Galheni.
Saint-Béat, que les Romains appelaient le Pas-
LA JEUiNESSE DE GALLIENI 9
sage-du-Loiip {passas îupi) était une de ces petites garnisons-frontières où, de temps immémorial, quelque vieux légionnaire commandait un détachement de soldats. '
Ceux-ci, gardiens du seul accès de la vallée d'Aran vers la plaine française — car, en dépit des géographies, cette combe espagnole est isolée de l'Espagne et n'a d'accès normal que sur la France — ne tardaient guère à redevenir, aux confins rustiques du territoire, ces guerrierscolons de l'ancienne Rome qui, maniant ensemble l'épée et la charrue, veillaient à la sécurité et à la défense sanitaire du peuple souverain.
Le lieutenant Gallieni qui les commandait était un homme mûr, fils d'un sujet de Napoléon, Milanais du premier Empire, qui avait, jadis, été professeur en Italie et collègue de Volta. Gaulois de pure origine, ainsi que le prouvaient son nom, son teint de moisson provençale et toutes les traditions d'une famille se qui ramifiait — comme celles de Colomb, de Jules II, de Bonaparte, de Masséna, de Gambetta et de Garibaldi — de la Lombardie et sa cote génoise à la Corse et de la Camargue à l'Olona, l'aïeul du grand colonial avait, en les dirigeant sur la France, rendu les siens à ses propres origines.
Ils les retrouvaient confusément, aux bords de la Garonne, torrentueuse à demi, dans les énormes puits carrés, encore béants en plein marbre, d'où furent extraites les colonnes mono-
iO LE MARÉCHAL GALLIENI
lithes des places romaines ou les statues sacrées des artisans de Martres-Tolosane.
Le capitaine Gaétan Gallieni prit sa retreiite militaire à Saint-Béat; il y devint conseiller municipal et maire. Il eut, avant sa mort, l'orgueil de voir son fils jeune colonel déjà illustre; car il s'éteignit à 89 ans, le 23 janvier 1894.
Il était né à Pogliano (province de Milan), dans la Cisalpine italienne fondée par Bonaparte, vainqueur des Autrichiens, comme le père de Gambetta, Génois de Celle-Ligure, dont la parenté « française » réside encore aux environs de Savone, d'Albissola à Montenotte et jusqu'à Florence, dans le Sud-Est de cette Ligurie antique qui eut jadis pour frontières extrêmes la rive gauche de la Loire et l'embouchure de l'Arno.
Dans sa calme et modeste maison natale, au quai'tier du Gravier, Gallieni n'a passé que ses premières années d'enfance. Il fut mis, très jeune, auPrytanée militaire de La Flèche, pour y préparer Saint-Cyr.
Sylvain, le doyen de la Comédie-Française, le poète Jean Richepin, le futur général Drude y furent ses condisciples. Ses vacances annuelles le confinaient surtout chez lui tant il était laborieux et acharné au travail, ou bien, en amont de la maison familiale, dans la vigne plantée par son père, sur la route de Fos, dont la «. chartreuse » fait songer aux villas latines des vieux soldats de Pompée : une chambre unique au premier;
en bas, un" cellier; devant la porte, un figuier géant et trapu; au flanc de la maisonnette, un balcon de bois, croulant sous les glycines et la vigne \qerge.
Devant ce jardin de Méliande, conquis sur la montagne pierreuse, s'endort la vallée, vers le Pont-du-Roi, et guette éternellement la tour à demi-ruinée du passus îupi des Romains.
La maison de Saint-Béat, blottie contre le roc, dans un recoin élargi de la grande route, n'est plus aujourd'hui, assez loin de la statue neuve du « Maréchal », qu'un rehquaire des souvenirs de son enfance.
La fenêtre profonde où il hsait encadre un paysage que des industries modernes ont un peu changé; mais le chemin du Val d'Aran y conduit toujours les mêmes groupes errants et silencieux; de l'autre côté de la rivière, la montagne boisée borne la vue comme un morne des pays créoles.
Et l'on comprend mieux, dans ce modeste intérieur, peuplé de reliques, l'enfance disciplinée et studieuse de celui qui, toujours trop jeune au gré de ses rivaux, n'avait jamais eu le loisir d'être un enfant.
A son premier retour de Madagascar, le Général nous avoua qu'il connaissait fort peu ses montagnes natales, en dehors des excursions qu'il avait pu y boucler à pied. Nous nous fîmes une joie de l'y piloter, à cheval ou à bicyclette, avec les siens,
de Luchon à Vénasque et de Bosost à Marignac, par l'Entécade, Superbagnères, Sauvegarde et le Portillon.
Son âme simple et grande, que n'avaient pu blaser les sites les plus célèbres de l'Afrique et d'Extrême-Orient, s'émerveilla des beautés farouches de son pays natal. Il demeura parfois pensif devant les hauts panoramas de ces Pyrénées dont ses regards d'enfant n'avaient autrefois admiré que les cimes blanches.
Mais ce fut lui qui, dans les sentiers muletiers, montra l'endurance la plus inlassable et le pied le plus sûr; car, partout où il est passé, ce chef latin, si paisible et si froid en apparence, s'est révélé, à la tête de ses colonnes, le meilleur marcheur des explorateurs modernes et le plus enjoué des entraîneurs d'infanterie.
Le jour où, malgré son infatigable j arrêt de montagnard, il a dû,pours'£^iter à Versailles, suspendre le plus essentiel de ses exercices quotidiens et, quelquefois, de jour et de nuit, Gallieni venait d'entrer dans l'ombre immobile de la mort.
Mme Martin, sœur de Gallieni, habite encore la maison natale de Saint-Béat. Compagne des vacances de son frère, elle se souvient de leurs jeux avec émotion et conserve pieusement les reliques du passé. C'est surtout le Saint-Cyrien
qu'elle se rappelle le mieux et les studieux loisirs qu'il venait goûter à Méliande.
Du Prytanée de La Flèche, le fils du capitaine Gaétan Gallieni était, pour ainsi dire « de plainpied », passé à Saint-Cyr, en 1868, comme élève de la promotion de Suez. Richard O'Monroy, son condisciple, raconte comment, au lendemain de la déclaration de guerre, en 1870, les élèves de deuxième année furent nommés sous-lieutenants :
— « Le 14 juillet 1870, écrit-il, on aurait pu croire le « vieux bahut » en révolte. C'étaient des cris, des hourras, des applaudissements frénétiques; les képis volaient en l'air; dans la cour Wagram, on brûlait livres et cahiers. Motif : un adjudant, debout sur le perron, avait lu la nouvelle suivante :
« Ordre. La guerre est déclarée. Les anciens sont nommés sous-lieutenants par décret impérial du 14 juillet. Ils rejoindront leur corps le 15. »
« Jamais on ne vit à Saint-Cyr un spectacle semblable. C'était du délire : on pleurait, on s'embrassait. La journée fut dure pour ceux qui avaient la charge de nous garder jusqu'au lendemain et le général de Gondrecourt, commandant l'École, eut l'idée de nous faire exécuter une marche militaire pour calmer nos nerfs surexcités.
« Je ne sais trop, cependant, si, au milieu de cette effervescence juvénile, la discipHne n'aurait pas eu à subir quelques accrocs, lorsque l'officier de
jour,"^le capitaine Boulanger — celui qui devait être plus tard le Ministre célèbre — eut une inspiration géniale. Il commanda :
— « Officiers, par le flanc droit ! »
«Et, flattés, attendris par ce beau titre qui résonnait pour la première fois à nos oreilles, nous reprîmes une impeccable correction. »
Gallieni, déjà, avait opté pour l'Infanterie de marine. Nomrné sous-lieutenant au 3^ régiment colonial, le nouveau promu fait ses premières armes sous les ordres du général de Vassoigne, passe, deux mois après, dans la division Martin des Pallières, la fameuse « division bleue », qui soutient à Bazeilles, les 31 août et 1^^ septembre, le combat épique autour de la « Maison des Dernières Cartouches ». Sous les ordres du fameux commandant Lambert, notre sous-lieutenant, légèrement blessé à la tête — son képi, dans le reliquaire de Saint- Béat, portait la trace de la balle allemande qui, mieux ajustée, eût terminé là l'une de nos plus glorieuses carrières de soldat — est fait prisonnier à Sedan, subit les tristesses de la captivité en Allemagne, où il s'isole dans l'étude de la langue ennemie et rentre en France le 11 mars 1871.
Il s'était déjà, au cours de cette brève et héroïque campagne, lié d'étroite amitié avec celui qui devait être le maréchal Kitchener, jeune officier débutant comme lui, en qualité d'engagé volontaire, dans les rangs de l'armée française.
Promu lieutenant au 2^ régiment d'infanterie de
marine, le 25 avril 1873, Gallieni avait inauguré sa carrière d'outre-mer dans l'île paradisiaque de la Réunion, non loin de Madagascar, où il devait si brillamment terminer les neuf dernières années de son service colonial.
Le 11 décembre 1876, il obtient son envoi aux tirailleurs sénégalais et, quelques jours après, s'embarque pour Dakar. C'est là que, précocement mûri par de fortes études, déjà en possession d'une personnalité de chef à l'ascendant mystérieux, Gallieni va donner sa mesure et laisser pressentir ses hautes destinées.
Aux avant-postes conquis sur l'impénétrable Afrique noire, le jeune officier se distingue par sa sagesse, sa fermeté, la sagacité de ses méthodes diplomatiques et militaires. A l'école du grand Faidherbe, fondateur de notre colonie du Sénégal, sous les yeux attentifs de Brière de l'Isle, le meilleur de ses disciples après l'Année Terrible, Gallieni étudie une méthode efficace de pénétration dans la région inconnue et accidentée qui sépare le Sénégal du Niger.
Les races noires de ces territoires, interdits aux blancs depuis Mungo-Park — qui avait fait, sous le Directiore et le Consulat, une exploration rapide des pistes et des villages indigènes — étaient fermées à notre influence et hostiles à toutes relations. Il fallait d'abord les rassurer, gagner leur confiance et, avant tout, leur neutralité.
16 LE MAKÉCHAL GALLIENI
De Médine, de Bakel, nos postes extrêmes au seuil de l'inconnu, il s'agissait de traverser les états d'Ahmadou, roi de Ségou, fils du fondateur de l'empire des Toucouleurs, qui régnait sur un chaos de peuplades guerrières et fanatiques, en lutte continuelle les unes contre les autres, mais unies d'instinct contre toute pénétration européenne.
Gallieni se prépara à cette mission périlleuse en étendant ses relations jusqu'au cœur de ces districts sauvages. Appelé par Brière de l'Isle à la direction des affaires politiques de la colonie, le jeune officier, promu capitaine le 22 mars 1878, remplit brillamment les missions les plus délicates en Sénégambie.
Pendant le rude hivernage de 1879, alors que tous les fonctionnaires vivent encore sous la terreur d'une effroyable épidémie de fièvre jaune, Gallieni — convalescent échappé par un miracle d'énergie au terrible fléau, — vareconnaître la vallée du Haut-Sénégal jusqu'à Bafoulabé pour étudier le tracé du chemin de fer qu'il doit diriger vers le Niger.
Cette exploration triomphe de toutes les difficultés et amorce l'expédition hardie de l'année suivante, parmi les plus turbulents vassaux d'Ahmadou, du Logo et du Natiaga, au pays inconnu des Mahnkés et des Bambaras.
C'était, brusquement, le saut dans l'inconnu; mais il fallait gagner de vitesse les Anglais, partis de la Gambie et assurer à la France la priorité
d'une conquête dont les résultats seraient incalculables.
Le capitaine Gallieni partait en explorateur qui pensait avoir tout prévu et tout préparé. Après des luttes épiques et des aventures inouïes dans les ténèbres de l'Afrique Occidentale, il allait reparaître, vingt mois après, en conquérant, en héros auréolé d'exploits et de légendes.
Si le capitaine Gallieni, le jour de son départ avec Piétri, Vallière, Tautain et Bayol, n'avait pas eu l'idée de répartir et de cacher 4.000 cartouches dans les cantines des officiers blancs, ils ne seraient jamais revenus de leur expédition.
Il y a eu ainsi, dans la vie de notre grand colonial — ce qui l'a fait passer, aux yeux de ses soldats, pour un voyant surhumain — nombre de ces pressentiments impérieux. Ils étaient, en réalité, les manifestations logiques de ce génie de la méthode et de la prévoyance qui a fait de Gallieni le fondateur d'une tactique de conquête et d'organisation, illustre dans le monde entier, — mais surtout hors de France.
Guillaume de Prusse lui-même, le futur vaincu de rOurcq, de la Marne, de Verdun et d'Amiens, s'inclinait devant la supériorité sans rivale de notre Maréchal. Lors d'une expédition en Extrême- Orient, où toute l'Europe dut envoyer des troupes,
le Kaiser refusa de mettre son Waldersée sous le ordres d'un chef français, à moins que le commandement international ne fut aux mains de Gallieni.
La colonne française partit de Médine, sur le Haut-Sénégal, le 22 mars 1880, franchit tout le Natiaga, gagna Bafoulabé, suivit la difficile vallée du Bakhoy, fit signer des traités avantageux à Diouka-Moussa et à Sambakhoto, rois nègres des régions inexplorées encore, ainsi qu'aux chefs noirs de Badumbé et de Fangalla. Les nôtres s'enfoncent ensuite, hardiment, dans le Fouladougou, retrouvent à Goniokori les traces presque centenaires de Mungo-Park et parviennent à Kita sans éprouver de pertes.
De là, Gallieni, après avoir conclu, le 25 avril, le traité qui plaçait tous les territoires de Makadougou et de Tokonta sous le protectorat exclusif de la France, et envoyé le lieutenant Piétri explorer à fond le Ba-Oulé, se dirige sur le Niger et Bammako par Bangassi et le Bélédougou.
Il parvient à Dio, à travers des forêts sauvages. Soudain, des milliers de Bambaras et de Béléris se jettent sur lui, encerclent sa petite troupe, la taillent en pièces, enlèvent les convois et se ruent au massacre des blancs.
Gallieni, ralliant ses spahis survivants et une poignée de tirailleurs, dégage Tautain, repousse les Bambaras dans une suprême trouée à l'arme blanche et, rassemblant les débris de sa troupe,
les jette hardiment vers le Niger, qui n'est plus qu'à cinquante kilomètres de la forêt du guetapens.
-jOn devine ce que fut cette retraite désespérée. Il s'agissait de progresser sans répit, les armes hautes, à travers une nuée d'ennemis fanatisés, avec un convoi de blessés et de malades, des bêtes fourbues, une troupe exténuée, réduite à trente fusils se chargeant par la culasse, en se couvrant d'une arrière-garde qui n'arrivait à dégager la colonne que par d'incessantes charges à la baïonnette.
Gallieni dirige son monde dans l'inextricable massif montagneux, se guidant le jour sur le soleil, la nuit sur les étoiles, à travers les embuscades, les corps-à-corps meurtriers, les salves soudaines, jaillies à bout portant des buissons, des rochers et des arbres.
Il était si profondément aimé de ses soldats noirs, il avait su leur inspirer tant d'affection et de confiance en lui que ces braves gens, indigènes de Sadioka, spahis de Barka, laptôts du vieux Samba-Ouri — tombé l'un des premiers sous les balles des Béléris — et tirailleurs d'Alassane se jetaient devant lui, à chaque décharge mortelle, pour le couvrir de leurs corps. D'ailleurs, lui tué, ils étaient perdus et le savaient bien.
La nuit, la petite colonne, à bout de forces, tantôt enlisée dans les marigots et tantôt perdue parmi des défilés âpres et souvent sans issues,
gagne du terrain sur les BamLaras que les ténèbres immobilisent, paralysés de superstitions. La situation est critique : encore une journée de comlDat et c'est l'extermination totale des survivants. L'audace du désespoir galvanise la troupe aux abois : le Capitaine, seul et sans armes, impose ses volontés aux indigènes du premier village rencontré en versant soudanais; subjugués, ils interdisent aux Béléris de poursuivre le chef blanc, réduit à une provision de quelques cartouches, juste ce qu'il fallait pour périr glorieusement en un suprême assaut.
Heureusement, les détachements de Piétri et de Vallière, arrivés sans encombre sur le grand fleuve, par deux autres routes, attendent Gallien à Bammako. La nouvelle du désastre de Dio y est parvenue déjà; les riverains du Niger, redoutant la poursuite des féroces Bambaras, se montrent réservés envers les Français. Ceux-ci, sans hésiter et après une seule nuit de repos, ont l'audace, la folie épique de continuer leur voyage sur Ségou, emportant leurs derniers bagages et leurs blessés, pour accomplir auprès du sultan Ahmadou leur mission de conquête.
C'est avec cette poignée de survivants après Dio, munis de quelques cartouches confiées aux meilleurs tireurs et de « trente grammes de quinine en tout » — au seuil des plaines de la fièvre — que Gallieni, s'enfonçant dans l'inconnu, quitte la rive fétichiste, débarque chez les Toucouleur^
22 LE MARÉCHAL GALLIEiNJ
musulmans et se livre à la discrétion du sultan de Ségou.
— Aux yeux des indigènes, écrit -il, avec une simplicité magnifique, le parti le plus énergique est toujours le meilleur : il est certain qu'en regagnant précipitamment le Sénégal, après le pillage de Dio, nous aurions porté un coup funeste à l'influence française, encore naissante dans ces régions.
— Pourtant, nous disait naguère un des grands chefs de notre armée, nos plus braves officiers coloniaux seraient, en de telles circonstances, revenus à Saint-Louis, pour y organiser les représailles d'une autre campagne. Seiil^ Gallieni pouvait avoir l'audace de marcher vers Ségou, comme il devait avoir, en 1914, l'idée hardie de sortir de Paris pour entrer dans le flanc droit des Allemands, à quarante kilomètres de sa base.
Gallieni et les siens, arrêtés à Nango par la fièvre, y négocient interminablement avec Ahmadou; car le sultan n'ose ni voir le capitaine, ni recevoir la mission dans Ségou. Sans cadeaux à distribuer, environnés d'espions et de légendes, les cinq blancs, malades d'épuisement, échangent avec l'almamy, toujours défiant et de mauvaise foi, des émissaires dont les dialogues vont durer des mois et des semaines.
Sans papier, sans livres, souvent mal nourris, entourés néanmoins de l'afîection fidèle de leurs hommes que l'on n'arrivait pas à faire déserter, minés par la dysenterie et par la fièvre, Gallieni
et ses officiers devaient rester plus de dix mois dans cette sorte de captivité angoissante, s'attendant tous les matins à être décapités par ordre d'Ahmadou, pour venger sur eux les mauvaises nouvelles que le tyran noir recevait des peuplades révoltées contre lui.
Le dénuement de la mission, dans Nango gardée à vue, devenait intolérable et, sauf Gallieni, tous les survivants commençaient à désespérer : ils n'attendaient plus que la mort lorsque, le 31 octo}3re 1880, les envoyés du sultan de Ségou vinrent, à Nango, commencer les négociations du traité de paix que le Capitaine ne cessait de réclamer depuis tant de mois, en amibassadeur libre et redouté d'un pays suzerain.
Le 5 novembre, le capitaine Gallieni, captif prestigieux, malade et sans ressources, par le seul ascendant d'une âme indomptable et d'une volonté dont l'énergie, aux yeux des Bambaras et des Toucouleurs, brillait en flamme claire dans l'acier bleu de son regard et l'avait, à plusieurs reprises, sauvé de l'assassinat, — Gallieni signait, au nom de la France, le traité de Nango : il nous donnait le protectorat du Niger, depuis ses sources jusqu'à Tombouctou et assurait à l'influence et au commerce de notre pays la possession du Soudan arrosé par le grand fleuve.
Mais, le 28 janvier, Ahmadou n'avait pas encore signé, le jour du cinquantième accès de fièvre du Capitaine, qui, résistait encore comme, deux
années auparavant, il avait su guérir, presque seul, de la fièvre jaune, à force d'énergie. La prise de Kita et de Goubanko par une colonne volante de Sénégalais exaspère de nouveau le tyran de Ségou. Cette fois, c'en est fait, semble-t-il, de Gallieni et des siens. Mais, devant la menace d'être traité en otage responsable, le Capitaine, mandant à ses vengeurs Vordre de ne tenir aucun compte de son sort, a l'audace heureuse de menacer à son tour le sultan des pires représailles, s'il ne le renvoie pas immédiatement, traité signé, à Saint-Louis avec ses compagnons.
Cette violence désespérée réussit. Le 10 mars, Ahmadou fait porter à son « captif » le traité signé de sa main; et, le 21 mars, Gallieni, hissé sur un cheval, quitte Nango, escorté des officiers et des dignitaires du despote noir; il rejoint enfin la colonne Borgnis-Desbordes, le 5 avril 1881, après quatorze mois de fatigues, de combats et d'aventures d'où les « blancs » de Dio ne seraient jamais revenus sans l'indomptable force d'âme de leur jeune chef.
Ce triomphe retentissant valut à Gallieni l'étoile de la Légion d'honneur, la Médaille d'or de la Société de Géographie et un éclatant avancement. Chef de bataillon le 20 juin 1882, le héros de Nango devait être promu lieutenant-colonel en 1886,
après un temps de repos à la Martinique, où il allait terminer sa convalescence.
Envoyé encore en Afrique, sur sa demande, avec un titre et un commandement créés pour lui, Gallieni retournait au Sénégal pour y réaliser de nouvelles conquêtes.
En 1886, il est en effet nommé Commandant supérieur du Soudan français, menacé, au Nord par Ahmadou, à l'Est par Samory, au Sud par Mahmadou-Lamine qui venait de mettre le Bondou à feu et à sang et de saccager nos zones militaires jusque sur la rive gauche du Sénégal, tandis que son fils Soybou en menaçait la rive droite. L'expédition dura deux ans.
Elle avait été préparée avec cette méthode inédite, ces soins prévoyants et réfléchis qui devaient, désormais, caractériser le génie organisateur de Gallieni dans toutes ses conquêtes coloniales et perfectionner si rapidement cette « tactique de pacification », aujourd'hui célèbre et à laquelle la France doit les plus vastes contrées de son empire au-delà des mers.
— On savait, a écrit Gallieni, que la campagne serait pénible et mouvementée. Il n'en fallait pas plus pour que les demandes de prendre part à l'expédition affluassent nombreuses et bien au-delà du nécessaire. J'avais songea m' assurer, tout d'abord, le concours de mes deux anciens compagnons d'exploration dans mon voyage à Ségou. Le commandant Vallière, chef de bataillon d'infanterie de marine, consentit à m'accompagner comme chef d'état-major. Le docteur Tautain, qui exerçait alors la médecine à Paris, se reprit de la nostalgie du Soudan et se prépara aussi à
26 LE MÂKÊGHAL GALLIKNl
s'embarquer. Je lui destinai le commandement du cercle de Bammako, sur le Niger. Notre camarade Piétri n'était plus là, hélas! Le choléra l'avait enlevé un an auparavant, au Tonkin, lui que les fièvres du Soudan et les balles des nègres africains avaient si longtemps épargné, pendant ses campagnes en Sénégambie.
Quant aux troupes de l'expédition, il fut décidé qu'elles comprendraient : un bataillon de tirailleurs sénégalais de 1.000 hommes, une division de spahis sénégalais, une compagnie d'infanterie de marine, une compagnie d'ouvriers d'ai^tillerie et environ 150 canonniers pour le service des pièces et des convois... J'insistai aussi pour emporter avec moi un ai'mement perfectionné. Je voulais compenser par là l'infériorité numérique des troupes de l'expédition et leur faciliter la rude tâche qu'elles allaient avoir à accomplir. Je fus donc autorisé à faire embarquer, à Bordeaux, 600 fusils à répétition, du système Kropatscheck, 2 pièces de 80 millimètres de montagne et un canon-revolver Hotchkiss de 37 millimètres.
L'expédition, réunie à Arondou, au confluent du Sénégal et de la Falémé et à Kayes, nouveau chef-lieu du Soudan français, créé par Gallieni, commence le 12 décembre 1886. Ses deux colonnes, mises en marche à 200 kilomètres de distance, doivent, à travers des régions hostiles et inconnues, se rejoindre le 25 décembre sous les murs de Diana, place d'armes de Mahmadou-Lamine.
Au prix de difficultés inouïes et après avoir triomphé des Talibés à Soutouta, Saroudian et Sanoundi, Gallieni et Vallière arrivent ensemble devant Diana, précipitamment évacuée par le marabout et emportée sans coup férir. On trouve dans la case du chef — tant il a mis de hâte à s'enfuir — la peau de lion qui lui servait de siège.
ses sandales et son Coran. La ville rebelle est incendiée, le marabout poursuivi, ses bagages et ses approvisionnements enlevés à Kagnibé, après un engagement qui se termine par la capture des dix-sept femmes du marabout. Elles s'attendaient à être massacrées; on leur fit demander si elles voulaient épouser des tirailleurs. Elles y consentirent avec allégresse; et le Colonel, qui, après l'action, s'occupe surtout de la santé et du moral de ses hommes, préside lui-même au mariage des captives avec les soldats cités à l'ordre par leurs chefs.
La prise de Diana eut des résultats considérables : le 1er janvier 1888, les chefs du Diakha, du Tiali, du Niéri, du Gamou et de tous les États situés entre le Bondou et la Gambie s'engageaient, par serment sur le Coran, à fermer leurs villages à Mahmadou-Lamine et donnaient leurs fils en otages pour être élevés, selon la conception ingénieuse de Gallieni, dans nos écoles du Soudan. Tous leurs territoires étaient, par traités, placés sous le protectorat exclusif de la France et nos limites y gagnaient 300 kilomètres vers le Sud, dans des régions qu'aucun Européen n'avait explorées depuis Mungo-Park, en 1805.
En même temps, la colonisation et l'administration du pays étaient organisées, les routes carrossables poussées jusqu'à Bafoulabé et vers le Niger, les défrichements et les cultures réalisés à l'abri des forts, des villages nouveaux fondés
et multipliés, les pillages punis, les voies ferrées prolongées.
C'était l'œuvre personnelle du Colonel, l'application de ses idées, le triomphe de sa méthode, à la fois précise, souple et féconde en résultats immédiats d'une incalculable portée.
Il apprend à Badumbé le succès de la mission Péroz qu'il a envoyée à Bissandongou, auprès de Samory : le puissant almamy du Ouassoulou, comme Ahmadou lui-même, avait cru à la réussite de Mahmadou-Lamine; la victoire de Gallieni l'impressionnait en notre faveur et il signait, le 23 mars 1887, le traité qui donnait le Niger pour frontière à nos possessions, ouvrait librement à notre commerce les territoires immenses de Samory et nous faisait voisins des Anglais de Sierra-Leone et de la république de Libéria.
Le fils de Mahmadou, Soybou, capturé à Dikokori par nos soldats, après une résistance héroïque, fut amené à Gallieni :
— J'aurais voidu, écrivait le Colonel*, fairo grâc? au prisonnier; mais tout acte de clémence aurait été considéré comme une faiblesse. C'était Soj'bou qui avait dirigé le siège de Bakel, un an auparavant, et qui, à la tête de ses fanatiques Talibés, avait incendié les villages environnants, pillé les dépôts de marchandises et fait mettre à mort les malheureux tombés en sa possession. Le lieutenant Reichemberg réunit donc, sur mon ordre, une cour martiale, dans laquelle entrèrent deux traitants de Bakel, choisis parmi ceux qui avaient défendu la ville lors du siège.
1. Deux Campagnes au Soudan Français (1886-1888). Hachette, 1891.
Mais, pour atténuer en quelque mesure le sort du fils de Lamine, j'avais prescrit qu'il moui'rait en soldat, au lieu d'être décapité, suivant la coutume des indigènes... Il fut reconnu coupable et mené aussitôt devant le peloton d'exécution. Son visage exprimait toujours la plus grande sérénité et à rofficior qui lui demandait s'il n'avait rien à dire avant de mourir, il répondit : « Remercie le Colonel de me tuer avec ses fusils et de ne pas me rendre indigne du séjour d'Allah. » Il tomba sous les balles des tirailleurs et fut enseveli, sous un énorme baobab, que Ton aperçoit près de l'embouchure de la Falémé, lorsqu'on passe en bateau devant le village de Goutioubé, où avait eu lieu l'exécution.
Le 12 avril 1887, le nouveau traité signé entre Ahmadou et Gallieni couronnait la grande œuvre du Colonel; le sultan plaçait ses États présents et à venir sous le protectorat français, ouvrait ses possessions à nos traitants et autorisait la navigation de nos bâtiments sur le Niger et ses affluents. Enfin, le traiité de Gouri (12 mai 1887) poussait les limites du Soudan français jusqu'au Sahara et achevait de former un empire continu, soudé à notre ancien Sénégal, tandis que le commandant Garon arrivait pacifiquement sur sa canonnière aux portes mystérieuses de Tombouctou.
Restait à parachever la ruine complète de Mahmadou-Lamine, réfugié à Toubakouta, sur les bords de la Gambie et âprement occupé à réorganiser contre nous une forte armée d'attaque. La saison des pluies allait permettre à son vainqueur de rentrer, quelques mois, en France pour y préparer la campagne définitive.
Sept mois après, Mahmadou-Lamine, s'étant mis à la tête de sa nouvelle armée, avait quitté Toufcakouta, détruit Nétéboulou, massacré notre allié Malamine, roi du Ouli et tous les siens, mis le siège devant MacacUacounda et s'était fait battre par la colonne du capitaine Fortin, aussitôt renforcée par Gallieni.
En même temps, le Chef dirigeait, de Kayes, des expéditions sur Siguiri, au confluent du Niger et du Tankisso, — sur Timbo, dans le Fouta- Djalon, avec mission de gagner l'Océan et de rentrer par mer à Saint-Louis, — ■ enfin sur le Bélédougou, où commandait Vallière.
A travers l'épaisse forêt de Tambacounda, Fortin, ralliant à lui nos alliés, surprend Mahmadou-Lamine dans Toubakouta, extermine ses principaux lieutenants et les Talibés héroïques qui couvrent l'évasion précipitée du rebelle, incendie sa place d'armes et lance à la poursuite du fugitif les guerriers de Moussa-Molo, roi du Fouladougou.
Chassé de tous les villages, à bout de forces, le (c favori d'Allah » voit, dans N'Goga-Soukota, tomber ses derniers Talibés, est lui-même grièvement blessé, fait prisonnier et meurt sur sa civière de captif. Le griot de ]\Ioussa-!vIôlo lui coupe la tête et gagne le camp français, son sanglant trophée à l'arçon de la selle.
— La prise de Toubakouta et la mort du marabout, écrit Gallieni, eurent un énorme retentissement dans toute cette partie du Soudan. Le 14 décembre, tous les chefs, réunis à Toubakouta, signaient les traités par lesquels ils se plaçaient sous le protectorat de la France. Le Soudan français rejoignait ainsi nos possessions de la Casamance et du Saloum sur l'Atlantique, en même temps que s'ou- \Taiont de plus en plus devant nous les routes du Fouta- Djalon.
Le Colonel, après avoir inspecté et étendu l'école des otages, fondée selon les principes de Faidherbe et où se distinguaient déjà deux des fils de Mahmadou-Lamine, quittait Kayes, gagnait Diamou et leGalougo en chemin de fer, puis Bafoulabé, Niagassola, le Kokoro, Bongourou et Sétiguia.
Le 23 janvier, il arrivait à Siguiri, au bord du Niger, et il y construisait le fort avancé qui devait tenir en respect la mauvaise humeur de Samory, toujours hostile et aux aguets sur l'autre rive.
Gallieni organise ingénieusement le village, Tenvironne de cultures soignées, installe des chefs indigènes, crée une flotille sur le fleuve, des villages, des jardins potagers et ne quitte cette pointe avancée de notre civilisation au Soudan qu'après l'avoir puissamment armée et entourée d'indigènes rassurés, libérés et reconnaissants.
— Le fort de Siguiri, concluait le Colonel S situé dans une magnifique pos.tion stratégique et commerciale, nous perm'rt da dominirr toute citte région et, par îe Fouta-