‹ Galliéni, 1849-1916Chapitre 4 sur 35 · DeiKV Campagnes au Soudan Français (Hachette · texte numérisé non relu

DeiKV Campagnes au Soudan Français (Hachette

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Djalon, de donner la main à nos établissements desRivières du Sud...

Au point de vue politique et militaire, telle était notre situation dans le Soudan français : 1° un noyau de petits États, 200.000 habitants au plus, ayant accepté notre domination comme un fait accompli; 2° trois grands États placés sous notre protectorat nominal, d'une population totale d'environ 700.000 à 800.000 habitants et dont les chefs, réduits à l'impuissance par la crainte de nos armes, S9ront amenés à rentrer de plus en plus dans la sphère de notre action politique.

Rentré en France, célèbre, officier de la Légion u" Honneur, Gallieni est, à trente-huit ans, promis aux plus hauts commandements militaires. Chef victorieux, il se plie néanmoins aux discipUnes écolières des officiers subalternes et, comme un simple capitaine, entre à l'École de Guerre.

C'est là que je l'ai mieux connu et assidûment fréquenté, au Quartier-Latin, où il faisait « popote » avec nous, dans cette étrange crémerie du Père Chocolat, rue du Cardinul-Lemoine, où n'étaient admis que des pensionnaires en nombre restreint, SUT présentation des habitués.

Là se coudoyaient, avec quelques étudiants comme nous, des personnalités disparates, dont les dialogues se singularisaient d'opinions opposées et de discussions âpres et courtoises où chacun s'évertuait à convaincre des adversaires déjà irré-

ductibles, mais liés tout de même par des camaraderies de jeunesse.

Gallieni était le plus silencieux et le plus modeste des convives. On le traitait en lieutenant de mess intellectuel. Aucun de nous — car il n'en parlait jamais — ne connaissait sa vie errante, déjà prodigieuse, dans tous ses détails. Nous ne savions de lui que ce que les journaux en avaient sommairement raconté, quelques exploits de guerres coloniales et des échos d'Afrique qu'il ne voulut jamais laisser rappeler devant lui.

Il se divertissait à écouter les théories, souvent bizarres, des initiés, fuyait les « explorateurs » — conférenciers véhéments de « la Petite Vache », sise rue Mazarine — et, entre deux cours de tactiqiie ou de service en campagne, se délassait à entendre polémiquer entre eux les Jaurès et les Drumont, Maurice Barrés, le Sâr Peladan, le prince de Valori, Azan, Sevin-Desplaces, Bousquet de Florian, Gaston Mercier et Fernand Devise, Anian-Jean et Claude Rajon, Galtier, Henri Bérenger, Albert Montel, Jules Case, Eugène Hollande et tant d'autres, qui ont acquis, depuis, une notoriété plus ou moins grande; aucun n'a jamais oublié ce jeune officier studieux, végétarien obstiné, nourri de fruits et de légumes et dont le regard vif, derrière le lorgnon, s'éclairait d'une lueur attirante, un peu mystérieuse, émanée d'une âme pensive de héros.

Nous échangions des livres, tous c«ux qui pas-

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sionnaient alors la Rive Gauche et des idées générales dans tous les domaines. De temps à autre, des excursions vers les banlieues historiques' ou pittoresques nous menaient, avec cet infatigable marcheur, vers Montlhéry, la vallée de Chevreuse ou parmi les cultures maraîchères de Leuville-sur- Orge, de Rosny et de Montmorency.

Chez les paysans, fournisseurs du Père Chocolat — • gargotier chouan dont la ressemblance totale avec Francisque Sarcey égayait toute la montagne Sainte-Geneviève et alimentait force mystifications de théâtre — le meilleur élève de l'École de Guerre récoltait des graines potagères qu'il envoyait à Bammako ou à Siguiri, pour les jardins d'alimentation salutaire qu'il y avait fondés.

Promu colonel le 14 mars 1891, chef d'étatmajor du corps d'armée de la ]\Iarine à Paris — fonction pro^dsoire qui ne passionnait guère ses goûts d'activité et d'initiative personnelle, Gallieni

— fier toutefois, sans l'avoir jamais dit, d'être « breveté d'état-major avec la mention très bien »,

— se fit, dès qu'il le put, en 1892, embarquer pour le Tonkin, où la piraterie désolait le Delta.

Contre les Pavillons Noirs il allait diriger les expéditions conçues selon sa triomphante méthode du Soudan, assouplie et pliée aux nouvelles races qu'il devait combattre. Ces bandits, débris échappés aox égorgements des querelles intestines de la Chine méridionale, étaient redoutableraent

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armés et approvisionnés à l'européenne. Commandés par des chefs énergiques, à la solde des mandarins officiels, les pirates menaçaient gravement l'existence même de la colonie et multipliaient, sur ses confins et jusqu'aux districts les plus fertiles, les razzias, les assassinats, les surprises et les enlèvements de postes qui rendaient intenable le Haut-Tonkin terrorisé.

Dans cette tâche neuve, le colonel Gallieni montra des ressources inédites, une politique adroite et ferme, capable d'en remontrer même à des Orientaux.

— Gallieni, a écrit Guillaume Grandidier, est nommé commandant du 2^ Territoire militaire à Lang-Son. Ce territoire s'étendait le long de la frontière de Chine, bordant la province du Quang-Si. Nos postes principaux, Lang-Son, Dong-Dong, Na-Cham, That-Ké, Cao-Bang, jalonnaient la grande route de Lang-Son à Cao-Bang, laissant entre eux et la frontière de Chine une zone, dont l'épaisseur allait en augmentant au fur et à mesure que l'on s'éloignait de Lang-Son. Cette zone, habitée par des populations Thos et Maos, était tout entière aux mains des bandes pirates qui étaient installées à demeure, venaient constamment piller nas convois et nos mai'chands sur la route, opéraient souvent de concert avec les bandes du Sud et, après les razzias fructueuses, allaient se débarrasser en Chine du produit de leurs rapines : femmes, enfants, bestiaux, qu'ils échangeaient contre des armes, des cartouches ou de l'opium. Les autorités chinoises de la frontière étaient toutes de connivence avec les chefs de bandes, dont elles favorisaient les entreprises moyennant d'honnêtes rétributions.

Pour remédier à cette situation qui s'était encore aggravée, dans les derniers mois de 1893, du fait d'incursions périodiques sur la ligne ferrée alors en construction de Phu-

Lang-Thuong à Lang-Son, incursions au cours desquelles les pirates attaquaient et brûlaient les villages, dispersaient les chantiers, enlevaient les isolés et même les Européens, voyageurs ou employés qui parcouraient la ligne, Gallieni organisa trois expéditions militaires au cours de ses deux années de commandement. La première a eu pour théâtre le Caï-Kinh; elle s'est terminée par l'enlèvement du formidable repaire de Lung-Lat et par la poursuite, jusqu'aux bords de la rivière Claire, de la bande qui l'occupait; son principal chef était tué ainsi que 51 de ses hommes, ses chevaux et une grande partie des femmes et du butin qu'elle emmenait lui était enlevé. Le Caï-Kinh était ainsi débarrassé des pirates qui l'occupaient depuis si longtemps; la sécurité était rendue à la ligne ferrée. Luong-Tam-Ky et Ba-Ky, frappés par la rapidité du coup porté, n'osèrent pas recevoir chez eux les fugitifs, tandis que le Dé-Tham, avec lequel on était en négociation depuis deux ans sans obtenir de décision, et le Kim-Loc, qui commandait aussi l'une des fractions de Lung-Luat et était encore l'un des chefs pirates les plus redoutés de la région, faisaient leur soumission.

Quinze mois plus tard, une nouvelle démonstration militaire s'imposait contre Ba-Ky et sur le Haut-Song- Cau... C'est dans le repaire de Ba-Ky, à Ké-Thuong, que les fuyards de Lung-Lat avaient trouvé un refuge et c'est là qu'ils avaient amené les prisonniers français qu'ils détenaient... La politique suivie par Gallieni depuis sa prise de commandement avait été caractérisée par l'extension progressive de notre occupation vers l'Ouest. Vingt -trois cantons avaient été ainsi occupés sans bruit, sans à-coups, en élargissant petit à petit la zone de notre influence, le réseau de nos postes et de nos villages armés; c'est la méthode de la tache d'huile, la plus efficace et la plus sûr3 de toutes les méthodes de conquêtes coloniales.

Par l'application rigoureuse de ce système, Gallieni réussit en peu de mois à envelopper les territoires de Ba-Ky et de Luong-Tam-Ky d'un filet à mailles infranchissables. Une expédition militaire fut organisée et conduite par le Colonel avec sa maîtrise habituelle; le 24 avril 1895, le

repaire de Ké-Tuong était enlevé. Les conséquences matérielles de ce fait furent considérables; les pirates, à bout de forces et de ressources, voyant leurs communications coupées par l'établissement des postes militaires du Haut- Song-Cali et la constitution d'une ligne Bac-Kan-Yen- Tinh, sentirent le terrain leur manquer sous les pieds. La piraterie chinoise avait reçu un coup mortel; la puissance et le prestige de Ba-Ky étaient complètement détruits; et la piraterie du Tonkin se trouvait désormais réduite à deux groupes établis dans le Yen-Thi : une troisième campagne, àlafinde 1895, devait les mettre à la raison.

Le Yen-Thi, avec ses forêts impénétrables et sa situation géographique, entre les riches plaines du Delta et les régions montagneuses du Caï-Kinh et de Bao-Day, a toujours été la principale citadelle de la piraterie annamite au Tonkin. Déjà, en 1885, nous avions rencontré, en ces mêmes endi'oits, les mêmes ennemis; dix ans plus tard, nous les y retrouvions, toujours semblables à eUx mêmes, quoique les chefs fussent changes et les bandes renouvelées.

La nécessité d'une action militaire dans le Yen-Thi s'imposa plus encore le jour où le résident de France à Bac-Ninh apprit que notre ancien ennemi, le Dé-Tham, construisait, au plus épais de la forêt, des repaires fortifiés. De telles précautions parurent suspectes. L'opération, sagement et prudemment conduite, aboutit à la prise des forts-pirates, le 30 novembre 1895, et à la fuite du Dé-Tham. C'en était fini avec cette éternelle question du brigandage dans le Haut-Tonkin.

Au cours de ces expéditions, Gallieni a eu sous ses ordres des officiers dont les noms doivent être rappelés ici; car, dans la suite, ils ont brillamment figuré au palmarès des expéditions coloniales ainsi qu'au cours delà grande Guerre : Lyautey, Famin, Brulard, Gérai'd, Boucabeille, Détrie, Martin, Grandmaison.

Une àniecdote montrera bien la finesse politique de celui qui venait de donner des preuves si éclatantes de sa science militaire et l'art avec lequel il savait trouver là solution élégante pour se tirer d'une situation difficile à laquelle d'autres aiu'aient sacrifié tant de vies humaines.

C'était pendant un intermède, entre deux opérations nulitâires; des bandes chinoises ravageaient des villages à proximité de la frontière du Tonkin. Gallieni manda an maréchal Sou, commandant les troupes chinoises de la frontière, de rechercher les coupaWes et de les punir. Le maréchal n'ignorait pas le délit; il aurait pu aisément en découvrii" les auteurs. Il attendit plusieurs jours et "se j)orna à répondre que « les faits allégués étaient inexacte, que rien d'ano'^mal ne s'était passé et qUè l'affaire ne comportait aucune suite ». Gallieni voulut bien admettre cette explication pour la première fois; mais l'incident se renouvela. Nouvelle plainte du Colonel, auquel le maréchal Sou fit la même réponse. Cette situation ne pouvait durer. Alors, Gallieni, usant d'un adroit stratagème, dépêche chez les voisins une centaine d'hommes, déguisés en paysans, qui se livrent à toutes les exactions, dévalisant les maisons, pillant les récoltes. Au tour du maréchal de réclanler contre les déhnquants des châtiments exemplaires.

— J'ordonne une enquête, déclara le Colonel.

Et, deux semaines plus tard, il expédiait au grand chef chinois une note calquée sur celle qu'il avait reçue : « Faits inexacts; rien d'anormal, l'affaire ne comporte aucune suite. » Le maréchal Sou sentit que l'heure n'était plus au badinage. Sa finesse de mandarin l'avertit du péril : « J'ai compris, dit -il, au Colonel. On ne recomniencèrâ pas. »

Ce qu'a été, en Extrême-Orient, le Pacificateur du Haut-Tonkin, personne ne l'a mieux décrit que le maréchal Lyautey, dans les deux beaux volumes qu'il a publiés sous ce titre : Lettres du Tonkin et de Madagascar (Armand Colin, 1920).

Dailg ce recueil de lettres familières, d'im relief et d'une couleur qui en accentuent la vie intense et la vérité vécue, le commandant Lyautey, chef

d'état-major du colonel Gallieni en 1895, expliquait aux siens la joie ardente qu'il éprouvait dès son premier contact avec son chef :

— Le 2® Territoire militaire, disait-il, est commandé par le colonel Gallieni, le Monsieur d'ici. Tu connais certainement son nom, déjà illustre au Sénégal et au Soudan. Il a 44 ans; il vient de venir ici passer huit joiu-s et m'a bigrement empoigné comme seigneur lucide, précis et large...

Un peu plus tard, choisi par le Colonel pour être

son second, Lyautey campe pittoresquement sa

silhouette insolite :

., — Comment, se demande-t-il, entre son Sénégal, son Soudan, sa captivité, ses nègres, son brevet d'étatrmajor, a-t-il pu encore se tenir au courant de tout, s'orienter sur tous les sujets? Voilà qui est exceptionnel et exquis. Journaux anglais, allemands, revues, il reçoit tout et trouve le moyen de tout parcourir à travers la besogne d'enfer qu'il s'est taillée ici. Sa maison est la \Taie usine à travail du grand chef : un personnel de plantons, de secrétaires, dressés, muets, travaillant d' arrache-pied; et, tandis que j'écris ceci, dans le bureau de Martin, à dix heures du soir, on travaille encore à côté de moi. Il m'a donné, ce soir, sa première leçon de choses :

— « Je pense, m'a-t-il dit à dîner, que, frais émoulu des états-majors métropolitains, vous avez apporté avec vous tout ce qu'il y a de plus « dernier cri » comme documents pour votre rôle de chef d'état-major?

— Certes, mon Colonel I

— Vous me montrerez tout ça après dîner; cela m'intéressera. »

Et, en effet, rentré dans son bureau, je sortis de ma cantine le récent Service en campagne, la dernière édition de V Agenda (T état-major, le dernier cours de Tactique générale de l'École de Guerre.

— « C'est très bien, tout cela. Donnez-le-moi. »

TONKIN i\

Et, sans dire un mot, il alla chercher un grand papier gris, y enveloppa soigneusement les trois bouquins, entoura le paquet d'une ficelle, le cacheta et conclut : « Je vais renvoyer tout cela à Hanoï; je ne veux pas que vous ayez la tentation d'y jeter les yeux pendant que vous serez avec moi; ces bréviaires ne feraient ici que vous embrouiller; et c'est sur place, en maniant les hommes et les choses, que vous apprendrez votre métier. »

... Ce magnifique spécimen d'homme complet, ce chef de type absolu, soldat et administrateur, rustique et cérébral, cet homme, pour avoir un habit catégorisé, ne se croit pas forcément parqué dans le « 2 novembre 33 » et développe, à travers la \ie, sans entraves, son entière personnalité. Ici, à côté des officiers enthousiastes, passionnés, qui le bénissent d'avoir rempli leur vie, donné un aliment à leur activité, une fonction à leurs organes, un objectif à leurs facultés, de les avoir sortis, en décuplant leur rôle, de la dépression morbide, de la lourde vie des postes, il y a les indignés qui déclarent que, si on leur a appris à commander l'exercice, ce n'est pas' pour être maires, architectes, ingénieurs. A côté des Grandmaison, qui donnent à plein collier, il y a tous les caporaux dont le choeur clame : « Il nous embête! » Il le fait, s'en moque. Et, comme l'égotisme ne perd jamais ses droits, je me lèche d'entendre user contre ce grand entraîneur des mêmes clichés que contre mes humbles essais de jadis. Toutes initiatives ont même sort et mêmes ennemis. Et puis, cet homme, qui a guerroj^é sous tous les ciels, manié la troupe à tous les grades, croit, lui aussi, à l'évolution nécessaire du x-ôle de l'officier...

Mais comme il connaît son monde!

— « Voyez-vous, me dit-il, en m'exposant ses plans du Lang-Son à venir, ses larges idées de relations commerciales avec la Chine, sa conception de l'organisation définitive de ce pays, — voyez-vous, je vous dis cela; mais je me garde bien de leur dire, à Hanoï : je les épouvanterais et l'on m'arrêterait net. Le Fonctionnaire français, général ou préfet, ne craint qu'une chose : les idées générales et les vues à longue portée. Je leur sers donc des plats pour leur

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esLomac; je leur rapetisse tout ceque je fais; j'avance en cachette, en louvoyant, en atténuant toujours la portée des choses, en donnant comme mesures de police, de détail, de rectification de commune, mes actes les plus osés et, en somme, les plus révolutionnaires. Et alors, ça passe! » ..,. Saprelotte! quelle méthode de travail et quel sens de l'action!... Seulemont, il faut sa poigne, son toupet, sa certitude qu'on a besoin de lui pour de tels résultats. Tout autre se briserait devant l'incurie, la complication, la mauvaise volonté administrative, qui est vraiment incroyable... et lamentable.

S'il fallait citer encore des exemples de l'ascendant moral de Gallieni sur son entourage, des preuves du fanatisme raisonné qu'il inspirait à tous les siens, nous les trouverions sous la plume du hiaréchal Lyaittey :

— Avant dé nous endormir, écrit-il à Paris, ftous avoiis largertient causé; je bois ses récits soudanais, ses exposés d'organisation et d'administration, si vastes et si souples, — et le contact seul de ce héros, de cet homme d'aventures, dans la plus noble acceptation du terme, me communique des avant -joies d'action qui effacent toutes les amertumes des stagnantes garnisons de banlieue.

Ce qui caractérise vraiment ses éminentes qualités de grand chef, c'est la confiance sans bornes qu'il a su inspirer à tout son monde... Voici encore quatre nouveaux postes : Po-So-Ha, où j'ai couché hier soir; Ca-LuOng, où hous avons grimpé ce matin; Po-Sinh, où nous avons déjeuné; Po-La, Où je couche. Et, dans chacun d'eux, je trouve chez l'officier commandant le même entrain, le même dans-le-colHer, la même ardeur à construire le poste, à fîiire ses routes, à étudier le pays, à y i-amener la population, là vie, le comrnerce. Quinze villages nouveaux, depuis un an, dans cette i-égion désertée, voilà le résultat. Il leur a à toiis mis le diable àù corps. Mais aussi quelle initiative il leur laisse! Autant d'officiers, autant de procédés, autant

de vaiùétés de constructions, concourant au même but; mais il laisse à chacun la joie de l'invention et de l'effort personnel. Et il les consulte, consulte même les sous-officiers sur les services administratifs, trouvant qu'il n'y a pas plus compétents que ceux qui mettent la main à la pâte; et je l'ai vu, ce soir, prescrire par dépèche une mesure générale sur la seule proposition d'un sergent. Quelles bonnes leçons à vivre avec ce chef!

En Gallièni, le soldat ne le cède en rien à l'organisateur, nous dirions aujourd'hui à « l'animateur » doué d'un génie si personnel; chef militaire, le Colonel pacificateur du Tonldn s'était imposé, dans le domaine guerrier, une discipline, une méthode que nous avons vu fonctionner, pendant la Guerre, pour là meilleure et rapide mise au point du camp retranché de Paris.

— Si, d'ici demain, raconte Lyautey, je n'ai pas trouvé le mo3'en de nous ravitailler, il faudra mettre le Colonel au pied du mur, prendre une décision, retarder et peutêtre même renoncer, si nos rabatteiirs de riz font buisson creux... L'abri de Gallieni est à dix pas du mien. Il n'a pU matériellement perdre aucune des paroles échangées près de moi. Il est au courant. Pas un muscle de sa figure n'a bougé. Il ne m'a pas fait une allusion et, au repas, comme le colonel C... en risquait une, il a rompu les chiens en racontant une gaudriole. Visiblement, il ne veut pas ajouter à l'affolement général et pense que, puisqu'on fait tout le possible, il n'y a qu'à me laisser tranquille et qu'il y a déjà assez de gens sur mon dos sans s'y mettre luimême. J'observe et je prends la grande leçon de commandement...

Mais, aussi, je me souviens de ce qu'il m'a dit à Cao- Bang en m'annonçant qu'il me prenait comme chef d'étatmajor :

— « Auprès de moi, le métier n'est pas une sinécure. Je

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ne veux connaître aucun détail ; je veux garder mon cerveau libre pour concevoir et diriger. J'entends qu'aucune difficulté n'arrive jusqu'à moi. Le but seul me concerne. Les moyens, c'est votre affaire. A vous de les tenir toujours prêts et, avant tous, le ravitaillement en vivres, en matériel, en toutes choses, qui prime tout, parce que c'est la liberté de manœuvre. Oh! je sais ce que vous allez me direl C'est que vous n'en savez pas le premier mot et vous allez me demander de vous faire un amphi. Jo vous le ferai pas, — ■ sinon autant prendre la chose moi-même en main. Vous êtes entouré de gens au courant de tous les détails, commandants de colonne, officiers d'approvisionnement, vieux routiers de la chose; embêtez-les tant que vous voudrez; mais ne me demandez rien. Du reste, je leur notifierai, une fois pour toutes, que, quand c'est vous qui parlez, c'est moi qui parle et qu'ils doivent vous donner et vous dire tout ce que vous leur demandez. Je vous ai jaugé; je crois que ça marchera; mais, si ça ne marche pas, je vous lâcherai comme une muscade. Dès qu'il s'agit de service, je ne fais jamais de sentiment. Tenez-vous le pour dit. » Et c'est pourquoi je me rends compte que, tandis qu'il s'absorbe dans la lecture d'un livre de philosophie en se bouchant les oreilles, il est fidèle à ses doctrines; mais que, si, demain soir, le riz n'est pas là, je serai toisé.

Au moment où il pacifie le Tonkin, Gallieni est en possession de toute sa personnalité; ses idées générales sont immuables. Les lettres enthousiastes de son chef d'état-major — en passe de devenir, à son école, le grand soldat qu'il devait être au Maroc — pourraient avoir été écrites en septembre 1914, la veille de la bataille de l'Ourcq :

— L'idée générale ne le quitte jamais. C'est la joie de vivre avec cet homme. Conquérant, explorateur, chef de guerre par excellence, il est l'antipode du « caporal », je dirai presque du « militaire » dans la conception officielle et routinière de ce mot en France. La forme, le rapport.

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les clichés, les hiérarchies mêmes n'existent pas pour lui. Le résultat, c'est son but unique et, comme conséquence, l'infinie souplesse des moyens et le libre emploi des instruments; pour un rien, il mettrait ingénument un colonel sous les ordres d'un capitaine plus malin. Et il est breveté I (ce que du reste, il s'en f...!) Moi, je l'adore comme il est, ce contempteur des conventions, ce haïsseur de toutes les bureaucraties galonnées!

Avant la Guerre, lorsque les chefs métropolitains parlaient de Gallieni, ils aimaient à entendre dire devant eux qu'un « colonial » est mal préparé aux combats entre Européens, que sa formation est incomplète ou trop spécialisée, sa culture générale négligée, et tant d'autres choses encore l Ils ignoraient tout du grand soldat, qu'ils trouvaient trop jeune à leur gré. Et c'est plaisir de voir un lettré de haute éducation comme le maréchal Lyautey, exposer, en faisant le tour de son chef, la formation de la psychologie supérieure, le labeur continuel et varié de sa pensée.

^ — Il s'est, écrivait-il, fixé comme règle immuable, que ce soit en station ou en route, de toujours s'imposer avant dîner ce qu'il appelle son « bain de cerveau », c'est-à-dire une heure consacrée à se promener avec un compagnon, en causant, sans qu'il soit permis de prononcer un mot de service. En ce moment, il est emballé sur un nouvel auteur italien qui vient de surgir, Gabriele d'Annunzio, dont il a un volume dans sa sacoche, et aussi sur V Autobiographia de Stuart Mill, que j'avais emportée et qui l'empoigne. D ne me parle donc qu'Annunzio et Stuart Mill; et comme, je l'avoue, ma pensée est toute à Gérard et aux risques du lendemain et que je ne puis m'empêcher d'y revenir, il me coupe net d'un — « Laissez donc tout ça tranquille, à la fini Ses ordres sont donnée, tout le nécessaire eet fait ;

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à quoi cela vous avancera-t-il de ratiociner? Vous avez autant besoin que moi de tenir vos méninges en bon état ; causons Stuart Mill et nous verrons bien demain matin. »

Je me rappelle que, dix jours avant, la veille de l'enlèvement de Ké-Tuong, il m'avait donné une non moins salutaire leçon de choses. Les colonnes' faisaient leur marche d'approche; le Colonel, après leur avoir fixé les directions, s'était installé sur un mamelon, d'où il pouvait suivre l'ensemble du mouvement. Il s'assied sur un petit pliant de chasse, tire de sa poche un roman anglais et se met à le lire. Moi, je fouillais l'horizon à la lorgnette, suivant la marche des troupes et faisant, tout haut, des observations sur la lenteur du mouvement, sur ce qui me paraissait un flottement ou une erreur de direction.

— 0 Mais tâchez donc de rester tranquille, me dit-il. Avez-vous un livre anglais? Non. Avez-vous un album de poche? Oui. Alors, prenez-le et croquez moi l'ensenible de la position. Ce sera un document très intéressant et, pendant ce temps-là, vous ne penserez pas à autre chose. Les colonnes sont çn marche; il y en a pour deux heures avant qu'elles atteignent les emplacements assignés. Jusque là, je ne veux pas lever le nez de mon livre, ni vous de votre album. Leurs chefs ont compris; ou si, par hasard, ils n'ont pas compris, il n'y a plus rien à leur dire. Mais, surtout, ne vous avisez pas de leur envoyer, pendant leurs mouvements, des agents de correspondance qui iront tout enibroniller et qui, d'ailleurs, ne les rejoindront pas. Ce ne serait que de l'agitation inutile. Pas de tracassin : faites votre croquis et laissez-moi lire mon bouquin. »

Quelle admirable préparation à toutes les guerres cju'un apprentissage sous un tel chef!

Nous çivons, en 1914, admiré, avec tout le p^ys, les « mots » frappés en médailles du Gouverneur de Paris, leur précision concise, la spontanéité et la sûreté de ses ordres. Comment ne pas se souviftir dfi son dialogue rapide et tragique avec l'ad-

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mirable général Drude, un moment inquiet de la fatigue écrasante de ses hommes, lancés sans répit dans un nouvel assaut? Où Gallieni avait-il donc appris à maintenir quand même son injonction laconique, sinon sur cette route de Tuyen-Quan où le maréchal Lyautey a noté cet épisode :

— ■ Le Colonel n'a eu qu'une préoccupation (et voici où est la leçon I) c'est d'arriver à Tuyen-Quan au plus vite. Nous sommes sur la dernière limite de la saison des pluies; nos trois orages ont été de bons coups de cloche et, le jour où les pluies sont ici déflnitivement établies, fini : le§ ai:royos montent de sept mètres, les vallées sont des fondrières; c'est le désastre absolu. Enfermé dans ce dilemme, — l'extrême fatigue d'une marche forcée ou le risque d'un désastre. — le Colonel n'a pas hésité et c'est ce que j'admire; c'est qu'il sentait quel effort inusité il demandait; c'est que journellement les chefs d'unité lui hasardaient : « les hommes auraient besoin d'un jour de repos », et qu'il a été impassible.. La voilà, la leçon. Et, comme il est homme à étoile, le ciel a voulu lui donner raison et la grande pluie a commencé quatre heures après l'arrivée à Tuyen-Quan, sitôt les hommes dans les bons casernements, et le Son-Gam a monté de deux mètres et un détachement, resté sur notre route d'hier, est demeuré empêtré dans les boues. Et les hommes le portent aux nues, le regardant comme celui qui savait que la pluie allait tomber. Et c'est amusant, le contact de ce chef de 45 ans, si sûi- de sa volonté, que, depuis Ahmadou et le Soudan, la fortune n'a pas trahi.

N'était-il point un visionnaire de la grandi Guerre, ce chef prédestiné, qui devait sauver Paris près de vingt ans après, et qui écrivait lui-mêm^ à Lang-Son, le 2 juillet 1895 :

— ... Nos parlementaires ignorants se figurent qu'ils ont complètement Fait leur deT(5ir quand ils nous ont Voté

les fonds nécessaires à l'armée. Le côté moral, le côté instruction leur échappent complètement. Pourquoi une armée qui coûte si cher, si nous n'avons ni champs de manœu\Te, ni polygones, ni moyens d'instruction? Je ne doute pas que les chefs de corps ne réclament énergiquement. Il est possible aussi qu'ils se lassent et que, suivant l'exemple de leurs grands chefs, ils ne se préoccupent pas plus de leurs infirmeries que de leurs terrains d'exercices. Puis, cette absence de manœuvi-es, de véritable entraînement à la guerre, jette un peu nos officiers dans le marasme. Ils négligent les questions du tir, d'exercices pratiques, ne se passionnent plus pour elles, s'endorment; et, au moment du besoin, nous ne sentirons plus cette ardeur, cette énergie dont nous aurons tant besoin contre les Prussiens, quand le grand moment arrivera.

Et sa lettre à Lyautey, en qui il reconnaissait un disciple élu et un futur meneur d'hommes dans sa propre tradition, exposait déjà tout ce qu'il tenterait de réformer et de réorganiser — trop tard — dans son Ministère de 1915, à cent kilomètres de l'envahisseur :

— ... Plaignons les^ pauvres diables qui se figurent qu'ils vivent, en France, parce qu'ils vont dîner chez Durand, applaudissent la dernière pièce, font o la noce » au Café de Paris avec les grues ou encore restent collés aux jupons de leuM femmes en discutant des heures entières sur la couleur de leurs pantalons ou la forme de leurs chaussures... Vous verrez par vous-même comme cette existence aventureuse vous empoigne. Pas un seul moment je ne regrette mes années, mes misères du Soudan; et, cependant, nous n'étions pas sur un lit de roses, à Nango, par exemple. Malgré la grande affection que j'ai pour ma femme, pour mes enfants, pour ma vieille mère, c'est plus fort que moi; dès que je suis quelque temps en France, j'ai le spleen. Il faut que je m'en aiÛe et, comme j'ai «u li bonheur d'épouser une feome inteliig:ente, elle

me laisse aller. Ici, à chaque instant, je me répète : « Quelle veine tu as eue de venir au Tonkin, d'avoir ce commandement si intéressant!... »

Cependant, je vous assure que j'éprouve un moment de découragement. En somme, aujourd'hui, c'est le Contrôle qui commande. Tout est subordonné à la vérification d'un mandat. 11 faut que tout soit réglementaire; autrement nous sommes perdus. Le 2^ Territoire doit marcher comme un département quelconque. Personne ne se met en situation; on ne comprend pas l'urgence des choses. En matière colomale, dans les pays neufs, il faut marcher, aUer toujours. C'est là que le temps a de la valeur. Eh bieni où en serions-nous, à Lang-Son, si j'avais agi d'après ces procédés? \enez encore et vous verrez que tout le monde a le feu au derrière. C'est une rage de construction. Nous n'avons obtenu ces résultats, au 2^ Territoire militaire, que parce que nous ayons opéré en dépit des règlements. Le Monsieur solennel qm est dans son bureau à Hanoï, qui ne voit pas les difficultés du moment et, surtout, les moyens de les surmonter, ne peut pas diriger utilement les actions de ceux qm sont sur place, qui peuvent seuls apprécier ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Peu à peu, les idées dévient • on perd de vue l'objet principal. Vous parlez colonisationon vous répond : vérification de mandats, règlements, etc' \ous dites : Bugeaud, Lanessan, Cecil Rhodes; on vous repond : directeur du Contrôle. Et cela, non seulement aux colonies, mais en France, partout, dans l'armée surtout.

Toutes les fois que GalJieni a eu « carte Llanche », il a obtenu des succès décisifs et des résultats' inespérés. On lui a toujours confié des missions périlleuses et le soin de rétablir des situations tellement compromises que. tout autre, sans doute, y eut totalement échoué. Son « étoile « — comme disaient ses familiers - a triomphé sans cesse des pires obstacles. La politique d'Hanoï, aggravée

de celle de Paris, ne lui a laissé combattre le Dé-Tham à sa manière que lorsque le rebelle fut devenu un grave danger. Lyautey s'enest expliqué ainsi :

— On a constamment voulu, écrit -il, revenir à des négociations avec le Dé-Tham, malgré que tous les précédents prouvaient ce qu'elles avaient d'illusoire; la politique, au sens le plus mesquin du mot, est venue constamment entraver l'action militaire. Le colonel Gallieni n'en a pas moins monté son affaire avec sa maîtrise habituelle. La région contaminée a été investie par des colonnes convergentes; les ravitaillements, les approches ont été poussés avec une rigueur et une précision qui en ont fait pour moi une nouvelle leçon de bonne guerre coloniale. Mais, grâce aux retards, aux interventions latérales et occultes, le Dé-Tham en personne nous a glissé entre les doigts. Il est vrai que la région dangereuse est aujourd'hui congrujnent nettoyée, occupée et organisée, les abords du chemin de fer et du Delta désormais en sécurité et que lui erre en fugitif au Nord, presque seul, et n'est plus un péril d'ici quelque temps...

J'ai été passer les quatre jours du coup final avec nion grand chef, du 29 novembre au 3 décembre. Si bref que cela ait été, ce que fut pour m.oi ce bain de brousse, de bivouac et de plein air, aux côtés de ce chef auquel me lient une foi croissante et une confiance de plus en plus étroite, vous le devinez. L'ombre au tableau, c'est que je l'ai trouvé très dégoûté de toutes les difficultés de l'ordre le plus ingrat qu'il avait rencontrées, en ayant réellement assez, assoiffé de rentrer en France et de retrouver les siens, fatigué d'ailleurs et absolument résolu à ne pas prolonger son bail pour diriger les opérations du Nord.

La chose est aujourd'hui réglée. Il est rentré à Lang-Son pour faire sa liquidation, ses madles, passer le service au colonel de Joux qui va le remplacer et compte s'embarquer vers le 10 janvier... Je ne vous fais pas de littérature sur mon déchirement de cette séparation d'avec le chef à qui je dois tout, depuis que je suis sur cette terre. Il m'y a ou^

vert des horizons que je ne soupçonnais pas, m'a associé à une œuvre passionnante et m'a rendu une raison de vivre.

Ce que le maréchal Lyautey ne dit pas — et qu'il doit, pourtant, savoir mieux que personne r— ce que nous pouvons révéler aujourd'hui, puisque la mort a déhé les promesses des grands protagonistes du drame, c'est que GaUieni tenait le Dé- Tham à la gorge et pouvait s'emparer de lui. Il l'avait acculé de si près dans son dernier repaire qu'un ordre net l'eut livré à sa merci; mais les deux partis étaient presque épaule contre épaule. A bout portant, les dernières salves de l'ennemi, réduit à une troupe de pirates effroyablement désespérés, mais ayant fait le sacrifice de leur vie, eussent couché à terre nombre de miliciens annamites et de soldats français. Le Colonel, prêt à tout, demanda des instructions formelles en haut heu; il ne cachait pas l'importance du sanglant sacrifice pour s'emparer du Dé-Tham et en finir à jamais avec lui. L'ordre lui vint, quelques heures après : Hanoï, dans sa terreur de Paris, préférait l'évasion du pirate à sa capture au prix d'un sang qui s'offrait, pourtant, à couler encore. L'étreinte de fer se desserra un peu.

La nuit, on entendit — tant les nôtres étaient près du rebelle — le bruit d'un plongeon dans le petit étang que surplombait l'asile fortifié du pirate; puis, quelques instants après, le cri, admirablement imité, d'un oiseau de nuit s'éleva sur l'autre bord : le Dé-Tham venait de s'évader.

Gallieni, à bout de forces, miné de nouveau par la fièvre, regagna la FrEuice, sans penser que les événements de Madagascar, où il y avait aussi une situation grave à sauver, allaient écourter sa convalescence et l'envoyer d'urgence dans la Grande Ile.

Il laissait au Tonkin des auxiliaires et des amis inconsolables de son départ et c'est de toute son âme émerveillée et meurtrie que le commandant Lyautey écrivait à sa sœur :

— « Je ne crois pas que de ma vie je sois arrivé à un tel détachement des galons et de la hiérarchie. Je suis parti de France dans l'état que tu sais, écœuré de stérilité, de non-vivre et, surtout, des académiciens militaires; si, vraiment, j'ai bien mené une avant-garde de Gallieni, je suis payé de tout. «

Débarqué, le 18 février 1896, à Marseille, le général Gallieni espérait, après ces quatre années pénibles dans les régions sauvages du Tonkin, goûter parmi les siens, à Saint-Raphaël et à Saint- Béat, un long congé de convalescence et de détente.

Le 9 août, cependant, il allait se rembarquer pour Madagascar.

C'est que la situation de la France, dans la grande île de l'Océan Indien, était en péril; le Gouvernement, adressant un véhément appel au pacificateur du Soudan et de la frontière de Chine, l'adjurait d'aller, sans retard, prendre la direction militaire et civile de notre nouvelle colonie, en proie à l'anarchie et à l'insurrection.

M. Lebon, alors ministre des Colonies, nous a raconté plus tard l'entrevue émouvante qu'il eut avec Gallieni, son acceptation tranquille et spon-

54 LE MARÉCHAL GALLIENl

tanée, le sacrifice qu'il fit, souriant et simple, de son repos réparateur, interrompu bien avant terme.

— • « Je lui offris, nous dit M. Lebon, de consulter les gros dossiers que j'avais fait résumer à son intention. Il refusa de les ouvrir, préférant attendre son arrivée dans l'Ile pour juger par lui-même la situation et prendre les mesures qu'elle comportait. Je l'invitai alors — en le priant de remarquer à quel point nos dépôts d'infanterie coloniale étaient dégarnis — à fixer le chiffre des renforts qu'il comptait emmener.

— « Je ne vous demande, répondit-il, qu'un bataillon de la Légion étrangère, afin de finir proprement, s'il fallait succomber là-bas. »

Il gardait ses auxiliaires préférés du Tonkin : le commandant Gérard, le capitaine Lucciardi, les lieutenants Martin et Boucabeille, les capitaines Détrie et Dubois, que le commandant Lyautey ne devait pas tarder à rejoindre.

Le nouveau Gouverneur de Madagascar arrivait à Tamatave le 30 septembre 1896.

Le capitaine Hellot^ a exposé ainsi la situation de Madagascar au moment où Gallieni venait d'y débarquer :

•^^ En septembre 1896, l'insurrection était maîtresse de l'Emyrne; les rebelles venaient brûler des villages jusque dans la banlieue de TananarivC'. Cette ville ne communiquait avec la ttier que par un màuvaiè settfiet-, sur

1. La Pacification de Madagascar, 1896-1899. (Chapelet, 1900.)

lequel oh ne pouvait se hasarder sans hne forte escorte. Le ravitaillement des troupes et des Européens habitant Tananarive devenait de jour en jour plus difficile; il n'y avait pas un mois de vi\Tes dans les magasins et les prétentions des porteurs augmentaient sans cesse, en même temps que leur recrutement devenait aléatoire.

Hors l'Emyrne, c'était l'anarchie. Les Hovas travaillaient contre iious les peuplades acceptant leur suzeraineté; les autres cédaient aux sollicitations de leurs gouverneurs et se soulevaient contre nous. Nous ne pouvions pas tolérer, en outre, les incursions des pillards de l'Ouest et du Sud, qui, périodiquement,, razziaient les \allages de l'EmjTne et du Betsiléo.

L'insurrection venait, eh effet, de massacrer cinq de nos officiers auxiliaires à Manjakandriana, le père Berthieu à Amiohibemassando, M, Sàvourgeran à Anosivatc), MM. Emery, Gollin, Rigal et Savouyan sur la route de Tamatave, MM. Garnier, Ducrot, Grave et Louis à Ankazobé, MM. Haberer et Derommé à Androbé, cinq prospecteurs européens à Fenorivo.

Les rebelles coupaient ensuite nos communications avec Tamatave, enlevaient Soavina, pillaient nos convois et rompaient nos lignes télégraphiques; tout cela, sur l'ordre sournois du gouvernement malgache qui jurait être tout à fait étranger au mouvement insurrectionnel.

On complotait jusque dans l'entourage du résident Laroche, impuissant, débordé, perdu désormais. La reine Ranavalo elle-même applaudissait insolemment au massacre de nos compatriotes; son premier ministre et soh propre oncle, à là

tête de l'aristocratie indigène, dirigeaient ouvertement et organisaient la révolte.

Au moment où Gallieni débarque, secrètement muni des pleins pouvoirs de Paris, les rebelles préparent une action en masse sur la capitale; trois armées insurgées vont converger sur l'Emyrne : celle de Rabozaka au Nord- Est; une autre dans le Nord-Ouest, avec Rabezavana; la dernière au Sud, sous les ordres de Rainibetsimisaraka. L'ordre est donné de mourir pour la Reine et d'expulser les vainqueurs. Des proclamations enflammées, revêtues du sceau royal officiel, sont affichées et vociférées dans tous les camps.

Mais Gallieni, silencieux et calme, est arrivé; il a manqué d'être enlevé, sur la route, par une bande de Fahavalos. En deux jours, il a tout vu, tout appris. Libre de faire ce qu'il veut, il frappera d'abord l'insurrection à la tête, détruira d'un coup ses chefs et ses ressources. A la Reine perfide et à son entourage il parle le langage du maître et réorganise puissamment toute l'administration de l'Ile.

Rainandriamanpandry, ministre de l'Intérieur, et Ratsimamanga, oncle de la Reine, sont arrêtés (13 octobre 1896), traduits devant le Conseil de guerre; les preuves sont irrécusables qui établissent leur complicité " avec les rebelles. Condamnés à mort, ils adjurent leurs pasteurs anglicans de les sauver; mais le Général est inflexible : l'exécution a lieu le 15, au jour naissant.

MADAGASCAP. 57

Le ministre de l'Intérieur meurt en brave, sans une plainte; mais Ratsimamanga hurle et demande grâce : il se fait tour à tour catholique, protestant, tout ce que l'on voudra, au gré du prêtre qui passe; ce n'est plus qu'une loque humaine : un feu de salve met fin à ses cris terrifiés.

En même temps, la tante de la Reine, conspiratrice qui puise tout son courage dans l'abus (les spiritueux, Ramazindrazana, notre ennemie implacable, est déportée dans l'île Sainte-Marie. Résultat immédiat : la Reine, épouA^antée, se soumet, jure de ne plus recommencer et, violant toutes les traditions, vient faire, en suppliante, une visite au Résident général.

Quelque temps après, Ranavalo, redevenue l'âme d'une révolte nouvelle, d'ailleurs réprimée avant d'aboutir, sera exilée à la Réunion par Gallieni.

Mais le Général a affaire à des adversaires tenaces et courageux. Ils ont cru trouver, chez quelques Européens, un appui mystique; des rumeurs essaient d'annoncer que la France désavouera son hardi pionnier. La révolte, écrasée à Tananarive, tente de se réorganiser dans les districts éloignés.

Gallieni se voit contraint de conquérir l'Ile. Sa méthode infaillible crée et multiplie les colonnes volantes lancées contre l'insurrection des Hovas.

Sans entrer ici dans le détail des opérations

&8 LE MARÉCHAL GALLIEiNî

militaires qui assurèrent la pacification de la Grande Ile par nos troupes, de septembre 1896 à mars 1899, il faut simplement ndtei* que, sur un effectif inférieur à 12.000 hommes, Européens ou indigènes, nos pertes totales furent de : 12 officiers tuéset 13 blessés; 201 soldats tués et 422 bleseés. Les décès par maladie se sont élevés à 21 officierSj 380 Européens et 478 indigènes.

Les principaux faits d'armes de nos détachements, la plupart du temps en territoires encore inexplorés, furent la pacification de tout le» pays sihanaka par le commandant Roui and, l'enlèvement de Moramanga par le capitaine de Thuy, la mort héroïque du sergent Laquerbe à Nossi- Vola, la défaite et la soumission de Rabezavàna à Moraféno par le chef d'escadron Lyautey, l'affaire d'Antambiazina vigoureusement conduite par le sergent Bordel, la délivrance de Soavina, le sacrifice du lieutenant Guillet à Ambohimasina, la défaite de Rainibetsimisaraka, à Ambohimangâ, par le capitaine Deleuze.

En mai 1897, l'Emyrne était pacifiée, puissamment réorganisée et rendue à l'activité de ses habitants et du commerce étranger. Gallieni put passer alors à la pénétration dans les régions insoumises de l'Ouest et du Sud.

Le coriimandànt Gérard enlève Ambiky^ défait et tue le roi Toera, pacifie et organise le Manambolo, occupe le Ménal)é, réprime la révolte des Sak&laves et venge sui* eux nos officiers et nos

soldats massacrés par surprise. A Ankalalobé, la mort de l'intrépide lieutenant Dejoux et du sergent Divoux entraine jusqu'à Amhiky débloquée la colonne vengeresse dû capitaine Durand. Le lieutenant-colonel Septans organise fortement le territoire sakalave, ouvre la route de Morondava à Tanaïiarive et installe des postes sur la mer. Dans le Bouéni, le capitaine de Bouvié réduit brillamment Mempikony, donne l'assaut au redoutable plateau de Masokoamena, l'emporte de vive force et contraint Rainitavy à capituler.

L'attaque et 1 enlèvement d'Ikongo couvrent de gloire la vaillante colonne du commandant Cléret, imposent notre paix aux Baras et aiix Tanalas, tandis que le capitaine Briilard, installé à Fort-Dauphin, occupe et organise le sud de l'Ile et que le capitaine Génin fonde les redoutes militaires de Tuléar.

En 1898, le colonel Sucillon pacifie le Ménâbê, organise le Betsiriry, réoccupe Ankalalobé, traque Inguerezza sur la Tsiribihina, fait enlever Soatanimbary par le commandant Putz, détruire le repaire d'Ozone par le capitaine Bourgeron et fonder les postes fortifiés de Belo et d'Ankazoaberevo.

Pendant ce temps, le lieutenant-colonel Lyautey, à la tête du 4^ Territoire, occupe le massif ardu du Fonjia (commandant Ditte), déloge l'ennemi d'Azy et d'Ampiketraha, ôpèi-e victorieusement dans le Bemaraha, au sud d'Anjîa et rejette les

eo LE MARÉCHAL GALLJEM

rebelles démoralisés dans la grande forêt de Tamboharana.

Le capitaine Flayelle~"etT le lieutenant Montagnole, tués à Soaserano, étaient vengés par le lieutenant Defer; les capitaines Toquenne, parti de Tuléar, Comiot et de Thuy réduisent les bandes montagnardes de l'Analavilona, forcent les derniers refuges fortifiés de Tompomanana, avec l'aice f'e l'intrépide lieutenant Boucabeille, nouent le blocus du Vobinghezo, font occuper l'Onilaliy par le capitaine Génin. La pacification de ces districtsi parait complète quand éclate, en octobre 1898,' l'insurrection des Antankaras, des Sakalaves et des Comoriens dans le Nord-Ouest.

Gallieni envoie aussitôt le capitaine Laverdure^ dans la province de Nossi-Bé, le commandant Mondon à Analalava et le chef de bataillon Lamolle à Mandritzara. Leurs groupes livrent des.^ combats heureux à Ambalavelona, à Bealanana, dans la baie Radama, à Antrakabary; et, enmars 1899, le capitaine Hellot pouvait écrire :

— La tâche qui avait été confiée au général Gallieni i en août 1896 est, à peu de chose près, terminée. Grâce aux ' ^ efforts méthodiques du corps d'occupation, la Grande Ile est pacifiée et livrée à la colonisation, à l'exception de quelques districts de l'Ouest et du Sud, peu étendus si on les! compare à la superficie totale de Madagascar, et circonscrits d'ailleurs par des postes militaires.

Le réseau des route neuves s'accroissait, de jourj en jour, celles surtout de Tananarive à Tamatavej

à Majunga, à Fianarantsoa et vers Mandritsera ; et les études du chemin de fer de Tananarive à la mer, sur la côte orientale, étaient poussées activement sous les ordres du lieutenant-colonel Roques — celui qui devait, pendant la Guerre, un peu avant la mort de Gallieni à Versailles, lui succéder, à Paris, comme Ministre, dans le cabinet Briand.

Pendant que la pacification victorieuse étendait partout le bienfait de son organisation, le Résident général, à Tananarive ou dans ses fructueuses tournées, fondait sur des bases impérissables la politique administrative de la Grande Ile, appliquait, en les pliant aux nécessités locales, ses méthodes du Soudan et du Tonkin, touchait à tout pour le vivifier, ne détruisait rien avant de l'avoir remplacé d'avance, faisait l'éducation féconde des indigènes, des colons et des fonctionnaires, éduquait et assainissait les populations rassurées, leur imposait une prospérité paisible qui libérait le pays jusqu'au plus profond de ses forêts et les races conquises dans les plus secrètes fibres de leur fierté et de leur cœur.

Les lettres qu'il m'a écrites alors montrent, avec un abandon touchant et sûr de lui, la hauteur de son caractère et de sa grande âme.

Son esprit plane très au-dessus des rivalités confessionnelles qui, jusqu'à lui, ont déchiré Madagascar de disputes misérables et de propagandes sans grandeur.

62 LE MAKÉCHAl GALLIEM

Lç 19 août 1897, il s'irrite des campagnes sournoises de certaines missions européennes :

— Malgré les difficultés de toutes sortes que nous rfnoontrons, m'écrit-il, nos affaires n'iraient pas trop mal si nous n'étions constamment pris à partie par les protestants : ils ne peuvent pas comprendre qu'ils font ainsi le jeu des Anglais et entravent nos efforts pour franciser l'Ile. Ils rédigent contre tous nos actes les mémoires les plus malveillants et les plus mensongers et je vous assure que si l'on suivait leurs conseils, nous n'en am-ions pas pour longtemps à Madagascar.

Vous savez, du reste, avec quel soin je m'occupe de maintenir la neutralité religieuse dans notre nouvelle colonie. Les vingt ans que je viens de passer au contact des peuplades ayant toutes les religions, depuis le christianisme jusqu'au fétichisme, m'ont rendu, à ce sujet, de la plus extrême tolérance.

Quoi qu'il en soit, si on continue à m' ennuyer et à attaquer ainsi mon personnel civil ou militaire, je finirai par tout envoyer promener et j'irai m'occuper de mes vignes, à Saint -Raphaël.

Il éclaire et documente nos soucis constants à son sujet :

Je me suis préoccupé simplement ici, nous confie-t-il, le 10 décembre 1897, d'accomplir ma tâche, d'un caractère exclusivement français et j'ai dii, dans plusieurs circonstances, heurter les sentiments-et les intérêts des protestants, qui voulaient faire de Madagascar une colonie anglaise. Je crois que nos protestants français — au moins ceux qui sont ici — commencent à comprendre qu'ils faisaient fausse route. Je me suis, d'ailleurs, efforcé de les persuader que rien, ni les critiques, ni les attaques violentes, ne ipe rebuterait dans l'accomplissement de ma mission. Je suis, en outre, tout prêt à rentrer en France si le Gouvernement désapprouve ma conduite ici.

Du reste, je pense que'j'aurai bientôtTréduit l'île entièrei

La plus grande partie de Madagascar est désormais pacifiée et organisée et il ne me reste plus à mettre sous notre autorité que quelques peuplades de l'Ouest et du Sud. J'aurais voulu arriver à ce résultat sans coups de fusil ; mais ce sera impossible devant leur hostilité.

C'est alors qu'il prescrit, pour obtenir un nouvel ensemble de résultats infaillibles, obtenus au Tonkin et sur le Niger, des mesures qui nous sont déjà bien connues. Elles seront publiées dans toute rile, au cours des fameuses Instructions du 22 mai 1898, qui demeureront, en nos annales coloniales, comme un modèle d'ordre et de raison du génie français. Ici, il faut citer longuement Gallieni lui-même et lui emprunter ses visions prophétiques et triomphantes :

— ... Les colonnes militaires, déclare-t-il, doivent être exceptionnelles et employées seulement contre des rassemblements nombreux et dangereux, fortifiés dans des repaires, forêts, cirques, d'où ils menacent la sécurité des régions en\ironnantes et empêchent la soumission et l'obéissance des populations hésitantes, qui n'attendent que la destruction de ces bandes pour reconnaître notre influence.

Mais la méthode la plus féconde, celle qui a déjà fait ses preuves au Soudan, au Tonkin, à Madagascar même, poiu- la soumission de tout le plateau central et du nord de nie, c'est la méthode progressive, c'est celle de la tache d'huile. On ne gagne du terrain en avant qu'après avoir complètement organisé celui qui est en arrière. Ce sont Its indigènes insoumis de la veille qui nous aident, qui nous servent à gagner les insoumis du lendemain. On marche à coup sûr et le dernier poste occupé de\ient, tout d'abord, l'observatoire d'où le commandant du cercle, du secteur, du district examine la situation, cherche à entrer en relations avec les éléments inconnus qu'il a devant lui, en uti-

6i LE MARECHAL GALLIEM

lisant ceux qu'il vient de soumettre, détermine les nouveaux points à occuper et prépare, en un mot, un nouveau progrès. Cette méthode ne manque jamais. C'est elle qui ménage le plus le pays et les habitants et prépare le mieux la mise sous notre influence de ces nouveaux territoires. Elle exige, de la part de nos officiers, un ensemble de qualités rares : initiative, intelligence et activité, pour ne laisser échapper aucune occasion de prendre pied dans les contrées encore inconnues et insoumises; prudence, calme et perspicacité, pom* éviter tout échec, qui porte toujours un tort considérable à notre prestige et pour savoir discerner ceux des éléments adverses qu'ils peuvent utiliser pour les nouveaux progrès à accomplir.

Action politique et action de force sont les deux principaux agents de la première période d'une occupation ou d'une conquête. Si leur combinaison réussit, une deuxième période s'ouvre aussitôt : la période d'organisation, qui a recours à un troisième facteur, l'action économiqAie.

Au fur et à mesure que la pacification s'affirme, le pays se cultive, les marchés se rouvrent, le commerce reprend. Le rôle du soldat passe au second plan; celui de l'administrateur commence. Il faut, d'une part, étudier et satisfaire les besoins sociaux des populations soumises; favoriser, d'autre part, l'extension de la colonisation qui va mettre en valeur les richesses naturelles du sol, ouvrir des débouchés au commerce européen... Il rentre dans le rôle de nos commandants territoriaux de créer des écoles professionnelles, où l'indigène se perfectionnera dans son métier pail'étude et par l'application des moyens que l'expérience et la science nous ont acquis; d'installer des fermes modèles, où il viendra se rendre compte des procédés de culture plus féconds, que nous employons et qu'il ignore; d'encourager la reprise des industries nationales, en facilitant l'établissement des premières fabriques qui s'organiseront et en les subventionnant au besoin; de créer^des marchés, francs de tous droits d'abord et qui ne seront imposés que dans la suite et très progressivement, etc..

L'organisation administrative adoptée dans l'Ile laisse la plus complète initiative aux délégués de l'autorité supé-

lieui-e. Ils ont toute liberté dans le choix des moyens à employer, mais gardent aussi toute la responsabilité des résultats obtenus. En centralisant dans leurs mains les pouvoirs civil, militaire et judiciaire, on met à leur portée les éléments d'action indispensables à tout administrateur énergique et intelligent.

Il est sage de mettre à profit les inépuisables qualités de dévouement et d'ingéniosité du soldat français. Comme siu*veillant de travaux, comme instituteur, comme ou\Tier d'art, comme chef de petit poste, partout où l'on fait appel à son initiative, à son amour-propre et à son intelligence, il se montre à hauteur de sa tâche...

En intéressant ainsi le soldat à notre œu\Te dans le pays, on finit par l'intéresser au pays lui-même. Il observe, il retient, il calcule même et, souvent, au moment de sa libération, il sera décidé à mettre en valeur quelque coin de terre, à utiliser dans la colonie les ressources de son art, à la faire bénéficier, en un mot, de son dévouement et de sa bonne volonté. 11 de\ient un des plus précieux éléments de la petite colonisation, complément indispensable de la grande. Déjà, de nombreuses demandes de nos soldats se sont produites dans ce sens. Elles sont à favoriser et à encourager...

— « La méthode de Gallieni, a écrit le maréchal Lyautey^, peut se formuler ainsi : V occupation militaire consiste moins en opérations militaires qu'en une organisation qui marche... Une expédition coloniale devrait toujours être dirigée par le chef désigné pour être le premier administrateur du pays après la conquête... Lorsqu'en prenant un repaire on pense surtout au marché qu'on y établira le lendemain, on ne le prend pas de la même façon. »

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