Neuf a7is à Madagascar. (Hachette
à Paris, nous confiait son opinion : elle eût, sans doute, surpris beaucoup de civils, qui regardent les « militaires » comme coulés dans un moule immuable. Si ce regrettable incident historique, sur lequel Gallieni était encore assez mal informé, avait troublé le labeur des pionniers de Madagascar, les fusils qui avaient supprimé les deux ministres félons de Ranavalo eussent encore, au point du jour, fait justice exemplaire et prompte d'un faussaire. Jusqu'à son retour en France, le Général se refusait à prendre parti, alors que quelques-uns de ses officiers s'insurgeaient déjà, sans savoir, pour les fausses victim s.
' — Je vous dirai, écrivait -il, le 5 mars 1898, au risque de passer pour un indifférent, que les incidents Dreyfus, Zola, etc., nous laissent assez froids. Nous nous sommes attelés à notre besogne avec un tel entrain et nous avons tellement besoin de tous nos moyens pour surmonter les nombreux obstacles et les multiples difficultés rencontrées en notre route, que nous n'avons guère le temps de penser à autre chose... Mais nous nous figiu-ons tous, depuis le général jusqu'au simple troupier, que nous travaillons pour notre pays et que nous faisons œuvre utile. C'est là notre excuse.
Quant à moi, vous le savez, mon long séjour pai'mi les musulmans, les bouddhistes et les fétichistes m'a rendu fataliste et je crois qu'il est dans l'ordre que les choses les plus extraordinaires arrivent. C'est vous dire que les derniers incidents ne m'ont causé qu'un étonnement médiocre.
Les partis politiques en tumulte s'efforcèrent alors d'intéresser le Général à leurs luttes ardentes. Je me souviens que Georges Thiébaud, principal
inventeur du « boulangisme », toujours inconsolable de n'avoir pu trouver « un homme » en Boulanger, avait jeté son dévolu sur Gallieni pour l'inciter à recommencer une aventure tombée en quenouille.
Il m'avait supplié de le présenter, dès son arrivée, au gouverneur de Madagascar : sa popularité le passionnait pour des raisons fort étrangères à lui-même. J'avais inutilement essayé de persuader, à cet intelligent agitateur, meneur de foules, tribun de la rue et animateur de vastes complots, que toutes les tentatives demeureraient vaines qui tendraient à embaucher Gallieni dans un parti politique quelconque.
— • Pourtant, disait Thiébaud, il nous le faut : c'est le seul général assez célèbre chez nous pour nous aider à détruire un régime caduc... Vous devriez bien lui conseiller — • avait-il ajouté, mécontent et le visage plus tourmenté encore que de coutume — de ne plus se laisser photographier ainsi, à pied et avec des souliers de chasse aussi « malgaches » que ceux qu'il porte. Pas moyen de faire une propagande de coup d'État avec des portraits pareils!
— Bah! Vous aurez, sans doute, un cheval noir de cirque et de théâtre, pour l'entrée triomphale à Paris ?
— Nous l'aurons, assurait Thiébaud ; et, puisque vous ne voulez pas nous aider, je sais ce qu'il me reste à faire.
Et il partit pour Djibouti, à la rencontre du Général, avec l'espoir dément de le gagner, sur le paquebot, entre Obock et Marseille, à la cause de « la Patrie Française ».
On sait comment, sur la Canebière et, surtout, à Paris, Gallieni coupa court aux harangues annexionnistes des « politiques », esquiva le bon Goppée, Lemaitre et Barrés, décourageant d'un seul coup toutes leurs avances. Il fut, d'ailleurs, surpris de la violence de nos disputes. Quelquesunes le divertirent, celles qui révélaient plus d'humour que de véritable ardeur; et je revois encore Gallieni sortir en riant du ministère de la Guerre, où le général de Galliffet, cloué dans son lit, venait de se plaindre à lui — à propos de tout et de tous — avec une impitoyable verve.
— Et vous, montez-vous encore à cheval? avait-il demandé brusquement au Gouverneur de Madagascar.
— Tous les jours.
— Alors, qu'est-ce que vous attendez pour me balayer ces gens-là?
■ — Ces gens-là?...
— Eh oui! le Gouvernement, nous tous, moimême! Que diable! à votre place, voilà huit jours que je coucherais à l'Elysée!
GalUffet avait, sans doute, reçu les doléances des ligueurs désappointés et s'en amusait — peut-être.
Pendant le congé du Général en France, son
camarade Pennequin vint, sur la demande de Gallieni, le remplacer à Madagascar. Mais ce ne furent pas des « vacances » que le futur Maréchal devait goûter à Paris. Arrivé à Marseille le 24 mai 1899, il %àent, au Parlement, défendre son projet de chemin de fer de FEmyrne à la côte Est, enlever le vote des 60 millions nécessaires à sa construction et obtenir l'organisation défensive d'une puissante base navale à Diego-Suarez, construite par le génie miUtaire sous les ordres du colonel Jotfre. Le 20 juillet 1920, fut votée la loi sur la défense coloniale; elle réservait 10 millions et demi à Diego.
A l'Exposition universelle de 1900, Gallieni assista aux installations du pavillon de Madagascar et au succès précoce de la musique malgache du Gouvernement général, formée par ses soins l'année précédente. Il établit des relations commerciales avec Lyon, Rouen, toutes les villes susceptibles d'exporter dans la colonie ou d'en recevoir les produits, déjà si variés et de plus en plus abondants.
Rentré à Tananarive le 1^^ juillet 1900, Gallieni nous exposera lui-même les progrès de son cher Madagascar et les nécessités qui, malgré son dessein primitif, vont le retenir sous la Croix-du-Sud, quelques années encore.
— Les résultats, nous écrit-il de Fianarantsoa, le 19 novembre 1900, s'affirment de jour en jour, tant au point
72 LE MARÉCHAL GALLIEiNI
de vue économique qu'au militaire. J'ai bien quelques loups
à mes trousses; mais c'est un excitant de plus. La campagne assez vigoureuse qu'ils mènent contre moi perd de son intérêt lorsqu'on voit qu'elle est dirigée au moyen de potins inexacts et habilement transformés par deux de nos anciens fonctionnaires de Madagascar, rappelés en France sur ma demande.
L'un, L (ou J... C.) était mon directeur de l'Imprimerie Officielle de Tananarive. L'imprimerie marchait en dépit du bon sens; il fut remercié.
L'autre est M. C , mon ancien directeur du Contrôle
financier, dont je vous ai parlé quelquefois. Il rêvait et il rêve encore de me remplacer ici, malgré son incapacité notoire. Tous nos résultats financiers actuels (5 millions dans notre caisse de réserve) vont à l'encontre des renseignements erronés et tendancieux qu'il envoyait au Ministre, qui a dû finir par le rappeler.
Si tous deux pai-viennent à me faire sauter d'ici, grand bien leur fasse I Je n'aurai aucun regret à rentrer en France, surtout si je puis obtenir un commandement militaire actif, conformément aux termes de la nouvelle loi sur l'armée coloniale.
Je compte inaugurer en janvier notre route de Tamatave. C'est un énorme travail; j'y ai, actuellement, plus de 25.000 hommes. Dans quelques jours, nous pourrons franchir en automobile la fameuse forêt qui, d'après les Hovas, devait mettre leur pays à l'abri de notre invasion.
15 janvier 1901. — Les attaques de Vigne et autres me laissent complètement froid. Ce député a été assez naïf, pour ne pas dire autre chose, pom* recueillir toutes les calomnies colportées pai- des fonctionnaires révoqués ou rappelés de Madagascar et il les a servies avec des horsd'œuvre absolument ineptes.
Bref, je ne me préoccupe en rien de toutes ces accusations. Je n'ai pas demandé à venir à Madagascar. J'y suis par devoir et je ne compte nullement abandonner mon poste. Mais je ne me laisserai pas imposer une ligne de conduite que j'estimerais contraire aux intérêts de notre colonie et, dans ce cas, je m'entpresserais de résigner mes fonctions,
à ma grande joie et à celle des hôtes de la Gabelle et de Méliande. J'éprouverais une vive satisfaction à reprendre mon métier purement militaire.
Du reste, tout va très bien. Voilà notre route de Tamatave complètement finie; nos automobiles y circulent, maintenant, depuis Tananarive jusqu'à la mer. D'autre part, notre budget de 1900 va encore se boucler par un excédent de 2 millions; j'avais trouvé mes recettes locales à 3 millions en 1896; elles seront, en 1901, supériem-es à 20 millions. Avouez que, pour un « concussionnaire .», ce n'est pas mal!
12 mars 1901. — ... Au sujet de l'interpellation Vigne, je ne me sens nullement ému de cette campagne, que je prévoyais d'ailleurs et dont je vous avais averti. C'est, au contraire, un nouveau stimulant pour moi et mes collaborateuTë et nous travaillons plus fermement que jamais. Mon désir est ai'dent de quitter définitivement la colonie, de la laisser dans un état parfait à tous les points de \'ue : pacification, finances, chemin de fer, etc. J'évalue qu'il me faut environ un au poiu- terminer ma tâche; mais je ne saiis si je pourrai arriver à ce terme; car je sens delà mauvaise volonté et de l'hostilité, sinon dans le ministère actuel, du moins dans le cabinet de mon Ministre. Malgré tout, j'accomplirai mon devoir jusqu'au bout. Mes illustres devanciers, Dupleix, Labourdonnaye et bien d'autres ont été, tout comme moi, traités d'assassins et de concussionnaires. Et, cependant, leur œu\Te reste et, s'ils avaient été bien écoutés et mieux suivis, l'Inde, Maurice, au lieu d'être anglais, seraient français aujourd'hui.
Bref, je continuerai à faire mon devoir, je le répète, jusqu'au bout; mais, \Taiment, je serai bien hem-eux, le jour où je pourrai définitivement dire adieu à Madagascar et au ministère des Colonies.
Gallieni ne commence-t-il pas, malgré sa sérénité supérieure, à être agacé des attaques iniques dont il est l'objet?,.. Ses lettres intimes pourraient
le laisser deviner et, surtout, celles de ses collaborateurs les plus directs :
— Gallieni, écrit alors le lieutenant-colonel Lyautey, poursuit implacablement l'œuvre qu'il s'est assignée. C'est l'homme des indigènes, des colons, des petits, la bête noire des grosses légumes militaires ou civiles. Les colonels et les résidents, les mandarins de tout poil, les manitous des ministères ne le comprendront jamais. Et là est ma terreur pour son œuvre, parce que ces animaux malfaisants sont puissants, en ce pays de France, plus mandarinisé que la Chine.
Nous ne sommes pas beaucoup ici, dans les titulaires de grands commandements, à le comprendre et à le gober à fond. Ses fanatiques, c'est la foule des lieutenants, des sousofficiers, des soldats d'abord, qui donnent le maximum de leur effort pour un regard ou pour un geste. Ce sont les indigènes, qui le regardent comme un demi-dieu et tremblent à son nom. Ce sont les colons, enfin, que j'aime comme lui, ces admirables colons français, que j'ai appris à apprécier au Tonkin, d'autant plus méritants qu'ils s'expatrient contre vents et marées, sachant que tout et tous leur sont hostiles; race trop rare et d'autant plus précieuse. Ils savent trop bien que, le jour où Gallieni disparaîtra, ils risquent de retomber sous le poids de la férule du fonctionnaire guindé dans ses règlements et de l'officier fossilisé dans sa routine. Et, pourtant, que diable! la colonie, c'est eux.
Le général Gallieni, en tournée autour de l'Ile, m'écrivait de Tuléar, le 7 mai 1901 :
— Je me suis embarqué, fin mai, à Tamatave et, depuis cette date, je continue mon voyage dans les meilleures conditions possibles, heureux de pouvoir constater partout les bons résultats obtenus. Il n'est pas un port, pas une localité où le nombre de nos colons n'ait augmenté, où le chiffre des affaires ne se soit accru dans de grosses proportions. Il y a là, en somme, des résultats qui peuvent et
doivent sauter aux yeux des gens qui ne se les bouchent pas exprès.
De plus, voilà Diego-Suarez de plus en plus fortifié et capable de résister aux tentatives de nos amis britanniques. Enfin, les premiers rails de notre chemin de fer se posent et finiront par se dérouler jusqu'à Tananarive. Inutile de vous dire que tout cela a été fait malg-ré le ministère, où j'ai toujours senti la même ignorance et le même mauvais vouloir. Encore quelques mois de cet incessant labeur et j'espère que je pourrai enfin passer la main à un autre.
Malgré que Laroche et quelques autres aient essayé encore de tromper l'opinion publique à propos du voyage de Ranavalo à Paris, tout va bien ici, maintenant. Je ne pense pas que l'on ait envie de la remettre sur le trône. La grosse majorité de ses anciens sujets ne l'y reverrait pas avec plaisir, tellement eUe a laissé parmi eux de tristes et sanglants souvenirs : et je ne parle pas des 6.000 soldats français dont les tombes s'allongent le long de la route de Tananarive à Majunga...
Vous devez être maintenant dans les Pyrénées. Vous vous y rencontrerez, sans doute, avec ma femme, mes enfants, ma mère et ma sœur. Vous êtes bien heureux et je voudrais bien être à votre place. Mais, enfin, j'espère qu'avant peu j'en aurai fini avec ma besogne coloniale et que je pourrai alors me consacrer entièrement aux miens.
De plus en plus, malgré son travail obstiné, une sorte de nostalgie du pays grandit dans le cœur de Gallieni. Plus attaché que jamais à son devoir et à la réussite des plans grandioses dont il est l'âme, il nous écrit néanmoins des lettres affectueuses, toujours passionnées de patriotisme, mais, parfois, humanisées de mélancoHe et de ressouvenirs.
29 novembre 1901. — Cette lettre, nous dit-il, vous parviendra aux abords du 1^^ janvier et vous porte mes vœux
bien sincères pour vous et les chers vôtres. C'est, en même temps, une occasion pour vous répéter combien je vous suis reconnaissant pour l'affectueuse sympathie que vous m'avez toujours montrée depuis que, pour la première fois, nous nous rencontrions chez le Père Chocolat. Il y a dix ans de cela. Et, depuis cette époque, vous n'avez cessé de vous intéresser à ma carrière coloniale et de montrer, par vos bontés pour ma femme, mes enfants et ma vieille mère, l'affection que vous aviez pour moi...
En somme, cette dernière année aura encore été bonne pour Madagascai". Voilà Diego-Suarez qui fait la nique aux Anglais, au moins du côté de la mer, avec ses onze batteries de grosses pièces. Que le Faiblement nous donne les fonds nécessaires pour terminer le front de terre et nous aurons là un camp retranché de premier ordre.
Notre chemin de fer, après les premières difficultés du début, s'exécute maintenant dans de bonnes conditions. En un an, nous avons surmonté tous les obstacles que nous rencontrions devant nous, en créant des chantiers, des magasins, des habitations, des ambulances, là où il n'y avait que des villages indigènes. J'ai voulu prouver que nous aussi, Français, nous sommes capables de faire un chemin de fer colonial, dans les délais et avec les crédits prévus.
Notre mouvement économique n'a cessé encore d'augmenter. De 19 millions en 1896, il est monté à 52 millions en 1900 et va encore dépasser ce chiffre en 1901. Nos recettes locales, de 3 millions seulement en 1896, sont, pour 1901, de 25 millions et nous avons une réserve de plus de 5 millions.
En ce qui concerne la question indigène, j'ai pu profiter de mon expérience du Soudan et du Tonkin. J'ai créé un système d'assistance publique qui compte déjà plus de 50 hôpitaux, ambulances, maternités, léproseries. J'ai organisé tout un service d'enseignement professionnel, agricole et commercial, ouvert à tous indistinctement, avec écoles normales, de médecine, d'agriculture, etc. \ Que faut-il faire encore pour prouver à Vigne d'Octon et consorts que je ne suis ni un dilapidateur, ni un assassin? Prospérité de nos finances locales, mesures d'humanité
appliquées à nos indigènes et, tout cela après cinq ans à peine de notre administration, alors que l'île entière était insurgée et qu'il nous a fallu partout relever les ruines accumulées pai* les rebelles. Existe-t-il une seule de nos colonies qui donne l'exemple d'un relèvement aussi rapide?
Je dois dire que les individus qui m'ont fait l'honneur de m' attaquer si \ioIemment, il y a un an, me laissent tranquille en ce moment. Ils attendent une occasion plus favorable. Ils ont bien tort de s'en prendre à moi; car je tiens à rester éloigné de la politique, qui me dégoûte et je veux seulement servir mon pays dans les colonies lointaines.
Nous avons inauguré, il y a quelques jours, le monument élevé à nos soldats de Madagascar. J'ai eu le plaisir de voir défiler, devant des Français et un monument élevé à la gloire des soldats français, toutes les écoles anglaises, précédées de leurs maîtres et maîtresses, naguère si hostiles à la France.
17 mars 1902. — Pour le moment, notre grosse affaire, c'est le chemin de fer. Nous avons, naturellement, commencé les travaux par la région côtière, où le climat est malsain, le pays très accidenté, la main-d'ceu\Te rare; mais, malgré tout, les chantiers marchent activement et je ne me laisse pas effrayer par les pronostics fâcheux des pessimistes qui prétendent que nous échouerons...
J'ai reçu plusieurs lettres de France m'informant qu'un commandement de corps d'armée m'était réservé si je rentrais. Mais, étant donné la situation, encore délicate ici, j'aime mieux aviser le Ministre que je suis tout prêt à rester à Madagascar encore une année, s'il le désire. Mon départ en ce moment pourrait avoir des inconvénients pour l'avenir; moi, je suis prêt à faire ce que l'on voudra : ma personne n'est pas en jeu. Si le Ministre estime ma présence utile ici pendant quelque temps encore, je reste à sa disposition. Dans ce cas, je ferai venir Marcelle' et ma femme. Il faut bien qu'elles connaissent Tananarive à leur tour.
19 juin 1902. — Le Gouvernement tout entier me do-