‹ Gallieni parleChapitre 1 sur 52 · ADJOINT A JOFFRE PT SON SUCCESSEUR ÉVENTUEL · texte numérisé non relu

ADJOINT A JOFFRE PT SON SUCCESSEUR ÉVENTUEL

Nommé Ministre de la Guerre le 30 octobre 1915, le général Gallieni me fait appeler rue Saint- Dominique où, m'a-t-il dit, il me réserve une « tâche importante ».

« Laquelle? » me demandai-je avec émotion.

Et tandis que, par ce novembre 1915 glacé de brume et de verglas, je gagnais le Ministère, je m'imaginais son bonheur de pouvoir enfin agir après en avoir été si longtemps empêché.

Empêché en une telle guerre de servii^ son PAYS î... lui, le plus énergique des chefs et que tout historien de la Troisième République de 1871 à 1914 est tenu de reconnaître comme le plus glorieux des généraux durant tout le régime, lui à qui le grand Faidherbe a dit : « Je salue en vous le continuateur de mon œuvre en Afrique ! » Vainqueur, créateur en Afrique ; vainqueur et créateur en Asie ; vainqueur et créateur à Mada-

gascar. Sur cette terre des antipodes qui est ûS petit continent et le plus singulier, splendide et pauvre, le plus différent qu'on puisse concevoir de notre pays, il a, en pleine et sanguinaire révolte, quand notre conquête y semblait en pièces, édifié une immense œuvre intégralement française / Admiré de nos amis les Anglais comme de nos ennemis les Allemands, en dix ans il a réalisé dans notre Australie ce qu'une succession de brillants gouverneurs britanniques mit souvent dans les plus riches contrées un siècle à accomplir.

Le Gouvernement, par faiblesse, par politique, l'a rappelé dans la métropole où, de 1905 à 1914, il a été Gouverneur de Lyon, puis membre du Conseil Supérieur de Guerre. Là, aussitôt, ce haut esprit, encyclopédique mais rigoureux, s*est appliqué, avec précision technique, à l'étude de la question capitale : la valeur effective de notre armée ! « A chacun de nous, me confirme le général Roques, Gallieni, étant instinctivement pratique, étant un vrai « classeur », ne demandait que ce sur quoi nous pouvions le renseigner ou, lui, il pouvait nous diriger utilement. Il ne m'aurait point parlé de stratégie, mais il m'entretint à fond de ce dont je m'occupais spécialement dans mon corps : Vinstruction des troupes 1 II était très affecté de ce qu'elle demeurât insuffisante : il trouvait que nous n'avions pas assez de camps d'instruction, qu'ils n'étaient pas assez outillés, car ce qui importait le plus, formulait-il, c'est la qualité du soldat ! Il me posait un grand nombre de questions sur les méthodes que nous suivions (à la veille de la guerre) : il ne les jugeait pas bonnes ! » Comme

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en 1912, j'allais 4*'" boulevard des Invalides, lui exposer les résultats de voyages d'enquêtes en Allemagne et la certitude que les Allemands préparaient rageusement l'agression, il me répondit : « Certes, mais que vous tous de la Presse, vous évitiez ce qui peut les précipiter trop violemment à déclarer les hostilités : nous ne sommes pas prêts! Ici, je suis en mesure de le voir; je travaille, nous travaillons le plus que nous pouvons à rattraper l'arriéré. Mais attention : évitons la guerre / »

La guerre éclata. Il résidait dans le Midi, à la retraite. Sa femme mourait, était enterrée le 29 juillet : « Hélas oui ! à la veille même de la déclaration des hostilités, je perdais celle qui m'avait accompagné dans la plupart de mes campagnes et sans laquelle la vie pouvait désormais me paraître sans objet. Mais mon deuil personnel a dû s'incliner devant le devoir. »

On le manda d'urgence à Paris.

Au général Weick, le compagnon et vrai frère de jeunesse qui a toujours reçu le premier la confidence de ses grandes émotions, il écrivait : « Tout est fini, et ma chère femme s'est éteinte sans souf-i france, entourée de nous tous. Je comprends main-' tenant V atroce douleur que tu as dû subir autrefois. Et nous allions inaugurer une nouvelle vie dé calme, de tranquillité dans notre Gabelle (1)/ Je suis tout désemparé. Elle tenait une si grande place dans ma vie, dans notre vie (2). Mon vieil ami, j^

<1) Propriété à Saint-Raphaël.

P) Lettre du 28 juillet.

n'ai pas encore eu le courage d'aller te voir tant ma plaie saigne encore. Mais, comme m'a dit le Président de la République, mon deuil personnel doit disparaître devant le salut du pays. Je suis nommé adjoint de Joffre et son successeur éventuel. J'ai demandé à rester quelque part à sa por-\ tée ; mais on a préféré me conserver ici provisoirement. Remarque que les Allemands font la

MANŒUVRE QUE j'AI ÉTUDIÉE EN MARS DER- NIER (1). ))

Vous saurez bientôt ce que signifie cette manœuvre, qui est cet « on » . Quel est cet « ici » ?

Ici, le petit logement de garçon de son fils, 14, rue Eugène-Manuel. C'est là, que comme un SIMPLE CIVIL, le Général conquérant du Soudan, du Tonkin et de Madagascar languit, étudiant sur les cartes qu'il peut se procurer, avec les renseignements imprécis, insuffisants et incoordonnés qu'il va chaque matin quérir au Ministère, étudiant l'invasion allemande. Sans emploi, inutilisé. C'est

DE CETTE INAFFECTATION OFFICIELLE en UU repli de

Pass3% à un tel moment pour le pays, qu'au dire des généraux ses confidents, le Général souffrit le plus en sa vie, et au vif. « Fait incroyable, remarquait-il : j'ai mission de remplacer le Généralissime en cas d'accident ou de démission ; et je ne suis tenu au courant de rien, en sorte que si le Généralissime était tué, je lui succéderais immê". diatement en ignorant tout de la situation. »

(1) Lettre du 6 août.

Les décrets étaient explicites :

Présidence de la République.

Lettre de Commandement.

Bn cas de mobilisation, Monsieur le général de division Gallieni sera adjoint, à titre de successeur, éventuel, à Monsieur le général de division Joffre, commandant en chef des armées de VBst.

Fait à Paris, le ^i juillet 19 14.

\ Signé : Poincaré.

Le Ministre de la Guerre, Signé : Messimy.

T'élégramme :

Paris, JJ juillet IÇ14.

Guerre à général Gallieni, Saint-Raphaël.

J'ai l'honneur de vous faire connaître que les officiers généraux absents de leur résidence ont reçu l'ordre de rejoindre leur poste de commandement.

Bn raison de la gravité de la situation actuelle et des importantes fonctions qui continuent à vous être dévolues en cas de mobilisation, vous estimerez sans doute avec moi qu'il y a intérêt à ce que vous rejoigniez aussitôt que possible votre poste de mobilisation à Paris.

Je vous serais obligé de m'aviser télégraphique^ ment de la date et de l'heure de votre retour.

Messimy.

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mais, arrivé à Paris le 5, le Général n'avait reçu du G. Q. G. aucune désignation. Le Ministre de la guerre, M. Messimy, le prit, en attendant, comme « conseiller technique », lui donna un bureau où i] vint tous les jours. « M. Messimy, a-t-il noté, me convoquait à 2 heures pour me communiquer les télégrammes de Joffre. Je me rappelle les deux suivants : « Les acteurs sont en place ; la parole est aux exécutants » lors de la grande offensive en Belgique ; et : « Décidément nos troupes manquent d'esprit d'offensive » après Tinsuccès de notre offensive. Ces télégrammes, signés Berthelot étaient à peu près tous de cette facture. Il n*esi pas possible d'imaginer une plus complète méconnaissance DES CONDITIONS DE LA GUERRI FAITE PAR NOS ADVERSAIRES, UN PLUS COMPLEl

AVEUGLEMENT. C'étaient les cours de TEicole de Guerre transportés sur le terrain pratique de h guerre. D'où les défaites et les événements

QUE l'on CONNAIT. »

A l'heure la plus grave, quand ce devint urgent il fut nommé gouverneur de Paris. Il fortifia, i sauva la capitale. Ensuite, l'ennemi refoulé, il j resta relégué... Il attendit. On le lit attendre.

Au printemps de 1915, il fut question de consti tuer une expédition d'Orient. Le commandemeni devait lui en être confié !... Il se préparait ; et i voulut bien me promettre de m'emmener. Puiî l'expédition fut décommandée. Il attendit encore

En juin, il me fit venir près de lui au Gouver nement militaire de Paris. Avec élan il pensail bientôt en partir à la tête d'une armée chargé( êoit 4? ÇpoEérer avec nos alliés italiens, soit d'ppé

GALLIENI PARLÉ Ifj

rer dans les Balkans. Il disait : « Armée d'Italie î » Il était satisfait, sévère, allègre.

Juin, juillet, août, septembre se sont écoulés. Plus d'armée d'Italie ; pas d'expédition aux Balkans. Assez souvent j'ai vu alors le Général. Avec une stricte rigueur, il me représentait la complexité des exigences positives que développe la guerre moderne. Il était très pessimiste à cause du tempérament administratif et confiant d'un trop grand nombre de Français, de la mollesse avec laquelle la guerre était poursuivie ; et il ne croyait pas qu'on y apportât un sérieux perfectionnement. « Non !... Non, non, non !... » scandait-il, très pâle : « cela traîne trop! Voyez cette lenteur : on a montré de la résistance pendant plusieurs mois ; mais maintenant ce n'est plus ça, ce n'est plus ça. »

Il marchait, les mains croisées derrière le dos ; et se retournant :

« Vous avez lu les articles d'Hervé? Ils sont très bien, ces articles : ils représentent le bon sens du peuple. Etes-vous d'avis qu'il faille vraiment les empêcher de paraître ? Moi je pense que la

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