VÉRITÉ PEUT ÊTRE DITE A LA POPULATION
Je le voyais toujours très affecté par la médiocrité du rôle où on le tenait : son pessimisme n'était même plus âpre, mais écœuré, las. Il savait que cependant il était devenu plus populaire qu'aucun général depuis quarante ans, que pour tout le peuple il était le Sauveur de Paris ! Avec quelle familiarité il était aimé!... je conterai cette simple petite anecdote :
Réduit à l'immobilité, triste, il sortait souvent^ forant les promenades à pied dans Paris, seul ou
avec son cher général Weick. Un soir de mai, derrière le dôme des Invalides, tous deux traversaient la place Vauban, sans penser. Ils voyaient de loin venir un gamin de dix an§, loqueteux, portant une musette très chargée. Il obliquait... il obliquait... presqu'à les frôler, et voici que soudain l'enfant du peuple saisit la main du Général et avec énergie lui dit :
« Bonjour Gallieni ! » *
Le Général lui sourit affectueusement. Et il rentra avec sa mélancolie dans ce G. M. P. où il se tenait affranchi de toutes les corvées officielles, parades, cérémonies.
On ne prenait même plus la peine de l'y inviter. Avec les généraux amis, il allait en auto visiter les champs de bataille de la Marne : il leur expliquait lui-même ce qui s'y était passé !... ce qu'on aurait pu faire. Morose compensation !
L'inaction à laquelle il était astreint l'enfiévrait.
Un matin, tandis que j'entrais dans le vaste bureau du lycée Victor-Duruy où j'avais coutume de le voir hissé sur un haut pupitre d'écolier, tête baissée, écrivant, je le trouvai marchant de long en large. Il me montra sur la table un tas de paperasses qu'il n'avait plus envie d'ouvrir. Je le surprenais si découragé qu'il me confia :
« Vous ne le croiriez pas : je me sens devenu paresseux /... Il est des moments où l'on s'asseoit au bord de la route pour laisser passer les autres !... »
La semaine suivante, il était élevé au pouvoii; supérieur. . ^ *
u JE PARLERAI A CŒUR OUVERT. »
Dans le salon du Ministère de la guerre, à peine ai-je remarqué aux cloisons les grandes aquarelles de la Campagne d'Algérie... « Entrez par ici », me dit le commandant Gruss, alors chef de son cabinet.
Et soudain, je me trouve devant le Général, debout dans sa tenue bleue où brillent sobrement les trois étoiles d'acier. Il dit :
« J'ai pensé à vous pour l'histoire du Ministère : j'ai toujours aimé ce que vous avez écrit (1) sur moi parce que vous êtes psychologue, c'est ce qu'il me faut ! Si vous acceptez la tâche, au jour le jour je vous dicterai les mesures prises, mes sentiments, mes impressions, idées, les projets et discussions, pour que vous les notiez et classiez. Vous prendrez tous les papiers, les dépêches : vous travaillerez d'après les documents ; c'est essentiel, car nous sommes à une de ces heures où on ne sait rien ! Je vous parlerai à cœur ouvert. » — il timbra sa parole : « Je vous donnerai tout ! » Mais il est
(1) Une série de six articles à la Revue des Deux- Mondes^
entendu que, jusqu'au moment voulu, cela ne doit pas sortir d'ici, que vous ne laisserez rien traîner. Si quelque chose filtre, je ne vous dirai plus rien, je me fermerai ; vous verrez bien d'ailleurs : je serai pour vous un glaçon. Ce n'est pas que je craigne quoi que ce soit de la Presse ! Vous me connaissez : j'estime qu'on ne doit pas avoir peur de la Presse. Je n'ai peur, je n'aurai peur de rien. Je dois réussir dans ce que j'ai entrepris ; sinon je ne resterai pas ici !
« Donc, d'ici la fin de mon Ministère, vous ne vous appartenez plus en tant que publiciste. Vous serez ici, en quelque sorte, comme un historiographe. Vous tenez à jour une sorte de mémorandum de ce que je fais, vous ajoutez vos impressions, vos critiques, car ce que j'aime en vous c'est la franchise, la critique. Je ne demande que cela : qu'on me critique ! je sais que je ne suis pas parfait, j'ai des lacunes, des incompréhensions ! Vous notez l'effet produit par telle ou telle mesure ; vous suivez toute la presse et les débats de toutes sortes, on vous tiendra au courant des lettres et visites que je reçois... Voilà, — fit-il, et sa figure se fronça, in'exprimant avec énergie cette secrète méfiance où il se fortifiait, — je veux un témoignage constant et indiscutable, par la précision des phrases, des dates, de l'atmosphère dans laquelle telle chose fut dite, que tel jour et non tel autre, j'ai pensé et prononcé ceci et non cela, que j'étais dans telle disposition d'esprit. »
Le Général parle par petites phrases coupées avec décision, sur ce ton toujours franc de toute yanité qui traduit avec évidence qu'en se préocçu-
pant de ces mémoires il ne cède à aucun désir de gloriole mais à son esprit de conscience, à son besoin d'être utile. On verra plus tard quel grave rôle il attribue à l'Histoire! Toujours il a pensé à être un historien, à en posséder les qualités. Je comprends ensuite que le Général veut, encore plus, devant la postérité française, un témoignage d'autant plus fidèle qu'il sera vivant :
« Vous allez me faire quelque chose qui, j'en suis sûr, n'aura rien de solennel ; quelque chose d'alerte, de coloré, d'allant: vous me verrez, vous travaillerez avec moi, vous préparerez mes dossiers, vous circulerez dans le Ministère. Vous vivrez dans mon intimité : vous êtes un ami pour moi ! Vous discuterez, vous m'interrogerez librement, vous savez que je vous répondrai toujours sans arrièrepensée et que je dis tout ce que je pense. Vous verrez ceux qui travaillent avec moi et ceux qui viennent ici. Vous irez m'écouter à la Chambre et je vous raconterai ce qu'il sera impossible que vous voyiez vous-même.
« J'insiste pour que cet ouvrage soit prêt à paraître à toute heure. »
Le Général s'interrompt un instant, le front incliné, pour réfléchir à mieux expliquer comment il veut, surtout, un document utile à l'action la plus prompte :
« Je puis partir d'ici d'un moment à l'autre. Je m'attends à ce que dans mon travail de réorganisation je me heurte incessamment aux obstacles... aux mauvaises volontés, — encore pis : aux faiblesses. Alors je romprai énergiquement... pour agir. Nous publierons votre livre sur-le-champ.
22 bALLIENI PARLE
Mon livre sur la Marne, lui, dont nous reparlerons, ce sera pour après la guerre.
« Voilà. Ne me donnez pas votre parole de suite. Prenez vingt-quatre heures pour réfléchir. »
Et quand je revins le lendemain :
« Allons ! fit-il, c'est entendu. Et au travail ! »