LE GRAND DEVOIR
Nous abordons désormais l'histoire du Ministère qui ne cessera d'être directe, qui va suivre aussi exactement que possible le cours quotidien des événements, se rapprochant de plus en plus des Mémoires que le Général n'avait pas le temps d'écrire lui-même.
Le carnet intime que feuillette le Général pour me dicter ses notes, rédigées sur-le-champ au Conseil des Ministres ou durant courses et visites, est un petit agenda, couverture rouge, du Printemps. Il affectionne pour ses considérations rapides ces folios réglés dont il comble la page de son écriture allante, rectiligne et aiguë, impérieuse mais domptée — , de haut en bas; il commence même à écrire par dessus la date imprimée. Expéditif, ordonné et économe, il a pris, dès ses premiers raids au Soudan, l'habitude d'avoir avec soi le plus petit vo-
lunie. « Mémorandum » est un mot dont il se sert souvent : il s'applique parfaitement à ce rapport à soi-même, vif, serré et très propre, qui est un examen de conscience tout militaire, vade mecum d'explorateur pareil à ceux qu'il a remplis dans tous les paysages du monde à travers lesquels il a porté son activité.
Le Général dicte, presque toujours debout, le visage dans les feuillets, rapidement, fougueusement, tenu à perdre à ce soin le minimum d'un temps qu'il doit au pays : et je ne lui fais jamais répéter une ligne.
De temps à autre il se détend, passe la tête audessus du carnet et, narquois, me jette :
« Est-ce que les littérateurs aussi sont mesquins, personnels? »
C'est son carnet en main que, durant tout son ministère, il établit très sobrement le détail de son action quotidienne avec l'essentiel des discussions et décisions, qu'il enregistre comment le Ministère se constitue, progresse, évolue : comment il vit.
Quand le Général me dicte, dans son bureau, seul à seul, presque toujours à la première heure du matin ou à la dernière du soir, il ne se distrait guère à des digressions. Mais à d'autres heures de la journée l'homme d'énergie, de passion justicière, soudain s'avance en une des salles où je travaille, et, dans l'éclat de sa franchise, parle d'inspiration, tout à son mouvement, tout à son sentiment, avec une longue et autoritaire précision, expose, explique, se confie — ou interroge, cherche. Toujours — qu'il soit méditatif ou emporté — magnifique-
ment sincère: tout lui-même! èxpansif, très humain.
Monsieur Viviani
Samedi 23 octobre : A neuf heures et demie du soir le Général est appelé chez M. Viviani,
On est au plein de la crise ministérielle qui, quoique secrète, se déroule à tous les échos des antichambres. Gros embarras! M. Viviani, qui depuis le début de la guerre tient la Présidence du Conseil sans portefeuille, se refuse à prendre définitivement le département des Affaires étrangères que vient d*abandonner M. Delcassé : après l'insuccès de l'ofTensive de septembre, on ne peut prévoir jusqu'où s'étendra l'échec de notre diplomatie en Bulgarie!
Le Général, lui, a scruté la situation du Ministère de la Guerre. Il a envisagé plus particulièrement, parmi les causes entraînant la chute du Ministre actuel, qu'il « n'a pas fourni a l'armée
LES MUNITIONS ET LE MATÉRIEL NÉCESSAIRES, qu'il
n'a pas organisé LE SERVICE DE SANTÉ. « Ce Service et TAéronautique, spécifie-t-il, me sont signalés comme marchant très mal. »
Le Général se présente au Quai d'Orsay. M. Viviani le « met au courant » :
Le Président du Conseil estime que, par lui ou par un autre, l'opinion publique réclame un remaniement du Cabinet, notamment en ce qui concerne les Ministres spécialement chargés de Id
Défense Nationale. Avec discrétion mais avec vivacité, il critique la « marche « actuelle du Ministère, l'entourage, le Conseil des Directeurs, le « travail à la méthode des avocats ». Il demande au Général si, éventuellement, il accepterait d'être Ministre de la Guerre.
Le Général répond qu'il ne se reconnaît aucune des qualités requises et dresse ses objections :
« La première : je ne connais pas la politique. Je n'en ai ni le goût, ni l'habitude. Elle est contraire à mon tempérament.
« La seconde : je ne sais pas parler.
« La troisième : je suis un autoritaire. Je suis UN HOMME DE DÉCISION : et je vais peut-être me heurter à tout ce qui ne favorise pas l'action, nette, directe. Je ne puis supporter les discussions, les Commissions, les palabres... Je ne puis admettre qu'on se réunisse autour d'une table pour parler, pour discuter sans qu'il en sorte ni décision, ni exécution. »
M. Viviani réfute tout :
« La Chambre ne se réunit qu'une fois par semaine. Les Commissions, elles, ne se réunissaient si souvent que pour contrarier Millerand. On demande un homme d'action, un militaire. Les cinquante-trois députés de la Seine chantent vos louanges. Vous êtes très populaire à la Chambre en raison de votre attitude, de votre loyalisme, de votre silence — qui contraste avec la réclame tapageuse de quelques autres — à cause de votre carrière, de la part glorieuse que vous avez prise aux événements de septembre 1914. »
Le Général réitère ses objections. M. Viviani
insiste : il réclame et obtient que le Général ne dise pas non. Il fait appel au dévouement du Soldat, il invoque le salut du Pays. Bref, M. Viviani s'adresse au Général au nom de la France. Le Général se met à sa disposition.
Dimanche 24. — « Briand dit que Viviani éprouve toujours de grosses difficultés. Que Combes, Méline ont refusé... Et que lui est prêt avec Freycinet, Sembat, Guesde, etc.. Tout le monde d'accord pour me prendre.
« Joffre, convoqué chez Poincaré, a dit de suite à mon sujet :
« C'est le meilleur choix que vous puissiez faire. C'est un organisateur. )>
Lundi 25. — « Vu Doumer. Il me dit que Viviani ne réussira pas. On veut un grand Ministère, avec Bourgeois, Clemenceau, Doumer. Tout le monde d'accord pour me prendre. »
27. — « Les potins ministériels continuent. Je suis de plus en plus décidé à rester en dehors des Parlementaires. Quand ce ne serait que cette grosse affaire d'organiser mon Cabinet, la question de l'entourage, etc.. Je n'y vois pas très clair encore.
« L'enfantement du Ministère est laborieux. Cependant je reçois quelques lettres de félicitations, déjà : Paul Meunier, Messimy, etc..
« Viviani, décidément, ne réussit pas à constituer son nouveau Cabinet. On parle de Ribot ou de Briand. Et on admet (Viviani a répété ce que je lui avais objecté), que je serai, autant que possible, tenu en dehors de la politique.
(« Ils m'ont trompé à ce sujet! » me jette déjà le Général.)
« Les deux principaux Ministres évincés, Milîerand, Augagneur, sont, paraît-il, très mécontents. Quelqu'un, rue Saint-Dominique, a trouvé le Colonel Buat, chef du Cabinet militaire, faisant ses malles : « C'est le général Gallieni, a-t-il expliqué, qui est Ministre! »
« Impression générale : je suis tout à fait navré d'être fourré dans cette affaire. »
Cependant, autour de lui, joie et mouvement! Tout son Etat-Major du Gouvernement Militaire brûle de le suivre. Comme je le lui fais remarquer, il s'écrie :
« Moi, je ne suis pas content du tout... Heureusement n'y a-t-il encore rien de conclu. Mais si cela est, j'irai, vous savez, comme le chien qu'on fouette. » ;^
Et le Général s'étonne de la hâte avec laquelle déjà on a enlevé des cloisons de son bureau les cartes d'Italie et des Balkans sur lesquelles, chaque jour, il suivait les opérations.
« On ne fera pas de politique.
28. — M. Viviani a échoué ! M. Briand est chargé par le Président, d'accord avec M. Viviani, de constituer le Ministère. Aussitôt il fait dire au Général qu'il compte absolument sur lui ; et qu'il
ira au plus tôt le voir. Toutes les promesses que lui a faites son prédécesseur seront tenues : il aura « carte blanche » ; toutes les mesures qui lui paraîtront indispensables sur le Haut Commandement seront prises ; rien de changé : « Je chausse les bottes de Viviani, silhouette M. Briand, et je prends sa suite. »
On accourt ensuite apprendre au Général que plusieurs personnages politiques ou autres ont travaillé pour lui : « C'est étonnant, inscrit-il, le nombre de gens qui prétendent déjà s'être démenés pour moi !... »
Le Général commence à emballer ses affaires et il se commande des habits civils.
Cependant on vient l'informer que MM. Millerand et Augagneur auraient fait un « raffut énorme » à la Chambre et décidé 150 parlementaires à aller cerner M. Briand pour protester contre sa nomination. « Le Général fera un coup d'Etat !... Il a fait fusiller des Ministres... à Madagascar. Le Général est un Corse ! » Bref, scène très violente; et, fin du jour, « on a boycotté les noms » de Gallieni et de l'amiral Lacaze.
A dix heures du soir le Général était convoqué ■à une réunion, chez M. Briand, de tous les nouveaux ministres.
Il répète à M. Briand ce qu'il a dit à M. Viviani :
« Pas de politique. Pas de discussions... »
Avec franchise, il précise ses objections, parle de sa santé qui fléchit : en activité depuis le 31 juillet 1914, il n'a pas pris les quelques mois de repos indispensables pour se refaire ; des accès de fièvre le terrassent encore, quand le surmenage
f)2 GALLIENI PARLE
réveille ces vieux microbes paludéens qui dorment dans le sang des coloniaux.
— Rien de tout cela, déclare subtilement M. Briand, n'est incompatible avec les fonctions de ministre... »
Et le Général, « pour conclure » :
« Mais je ne tiens nullement à être ministre ! )>,
De fait il rentre en son logis, nu et grave, du lycée Victor-Duruy, assez perplexe, encore indécis, quoique prêt à servir... inquiet.
On a dit que, secrètement, il ambitionnait le pouvoir ! « J'ai dû, écrit-il, m'incliner devant les raisons graves que vous devinez ; mais j'espère qu'il n'en sera rien. Sinon j'irai tant que mes forces me le permettront. »
Son état d'esprit, son humeur, vous les trouverez encore fidèlement dans l'envoi, tout ensemble prompt et narquois, qu'il fait ce soir à son vieux confident et conseiller de tous les jours. Il prend une de ses photos, écrit au coin en gros traits :
Un ministre malgré lui et la glisse dans une enveloppe sur laquelle il trace cursivement l'adresse du général Weick.
Vas-tu écrire à Joff re ?
29 octobre. — Le général Weick vient lui serrer la main.
« Tu feras comme par le passé, réclame le Ministre. Tu viendras tous les soirs me voir au Ministère.
— Oh ! ici au Gouvernement militaire, je le pouvais, mais au Ministère...! D'abord tu auras tant de travail... tu seras pris par tant d'obligations de tout genre !
— Si, si ! tu viendras. »
Le général Weick n'a pas eu le temps de prendre congé que, rattrapant une conversation engagée, le capitaine Gheusi dit à haute voix au Ministre :
« Vous pouvez avoir en Briand une confiance absolue ! Vous faites maintenant partie du Ministère Briand : Briand ne lâche pas ceux qui ont fait partie d'un Ministère Briand. 11 ne vous lâchera jamais. »
Ami fidèle qui, dès la première heure, servit en France au Pavillon de Flore et dans la Presse la gestion coloniale de Gallieni contre les interpellations fantaisistes des Vigne d'Octon ou les intrigues des députés d'affaires, P. B. Gheusi avait plusieurs fois réuni chez lui MM. Briand, Viviani, Sembat et le Général. On s'est parfois étonné de le trouver dans l'intimité active du gouverneur militaire de Paris parce qu'on ne voyait en lui que le directeur de l'Opéra-Comique : celui-ci ne saurait faire oublier le directeur de la Nouvelle Revue, collaborateur de Madame Adam, le secrétaire général du Ministère des Colonies. Chargé au G. M. P. des questions concernant Paris, il n'a cessé de renseigner le Général avec l'érudition politique la plus aiguisée.
Et il est rapporté au Ministre qu'au Conseil de Cabinet qui s'est tenu pour prononcer officiellement la démission du Cabinet Viviani, les ministres congédiés ont refusé de signer la leur ; ont
crié ; ont quitté la salle avec bruit... Mais, dit-il, ne sont-ce pas des potins de coulisse... à la fin de la pièce ?
Le soir :
« De 7 à 8 heures conférence avec le Président Poincaré au sujet de Joffre.
On pose la nécessité « de le conserver au point de vue du prestige national et international. Son pouvoir est extraordinaire... : il y aura plutôt lieu de l'augmenter encore. »
Le nouveau Ministre écoute. Le voilà au coeur du monde exécutif : il observe les mœurs oratoires, les expositions longues et habiles ; il en sonde la sagesse.
Toute la journée, on a beaucoup discuté encore car la combinaison ne devait être définitive que la nuit close.
A 10 heures, il faut retourner à l'Eîysés î Cette fois réunion des ministres.
C'est une grande scène !
Sera-t-elle simplement solennelle, ou l'àpre intrigue de la guerre y aura-t-elle ourdi de l'imprévu ?
Tous ces hommes choisis avec un soiii suprême se confrontent:
Tandis que le Président de la République médite sévèrement avec un intime sur les généraux qu'a ou qpe îi*a pas « révélés la guerre », le Président du Conseil et le Ministre de la guerre confèrent avec les sous-secrétaires d'Etat : « On les conserve tous. Je les interroge. Godard et Besnard me semblent avoir de la bonne volonté. Ils m'étaient tout
ce qui leur manque, qu'on n'a pas su leur donner ! Leurs services sont dans un état déplorable. Je verrai ce que je ferai pour les améliorer. »
C'est alors que, la revue politique terminée, a été ménagée une brève et touchante cérémonie militaire :
Soudain le général Joffre entre. Voici l'un devant l'autre le Généralissime et le Général Ministre!...
« Entrevue très cordiale, conte flegmatiquement le général Gallieni. On nous fait nous embrasser : ce qui pour ma part n'était pas difficile. »
On les a mis en présence ;... on les laisse seuls.
« Nous avons causé longuement...! Oh ! nous n'avons pas dit grand'chose de nouveau : nous avons parlé vaguement des opérations, des effectifs.
« Et l'on s'est séparé très bien. »
Une très grande importance était attachée au tête-à-tête.
Président de la République, Président et Vice- Président du Conseil, tous les hommes politiques n'ont-ils pas pour habitude de redouter les riva^ lités entre militaires ? lis appréhendaient fort et la susceptibilité de JofFre et le caractère tranchant de Gallieni.
« Et Ton s'est séparé très bien. » Ne voyez là un mot banal, mais l'expression sincère de ses sentiments de loyale camaraderie quand il prit le Ministère. Le court dialogue suivant le confirmera :
A peine l'avant-veille le général Gallieni avait-il été nommé ministre, le général Weick s'enquit auprès de lui :
s< Vas-tu écrire à Joffre î
— A Joffre !... Pourquoi ?
— Tu étais son subordonné : comme ministre tu deviens son supérieur. Dès lors peut-être seraitce de toi que devrait venir le geste gentil !...
— Je n'écrirai pas, répondit-il simplement. Je n'ai aucune raison d'écrire à Joffre.
— Vas-tu écrire à Millerand, ton prédécesseur ?
— A Millerand ! Il n'y a pas plus de raison... Je n'écrirai pas à Millerand. Il n'a pas toujours été bien pour moi. »
Or le lendemain le Général dit au général Weick :
« J'ai écrit à Joffre.
« J'ai écrit à Millerand. »
Et ils n'en parlèrent pas davantage.
La lettre du général Pau
Le 30, le Ministère se trouve donc intégralement constitué.
Ce soir-là, d'un autre Général illustre, d'un des deux ou trois grands chefs que la nation espérait voir désigner pour le poste suprême, le Général reçoit la lettre suivante : belle comme une récom^ pense, celle de la Patrie présentée par l'amitié :
Mon ch^r Ami,
Le Pays vient de faire, une fois de plus, appel à tes services et à ton dévouement.
En f appelant au poste supérieur de la Défense, Nationale, le Gouvernement n'a fait que ratifier le, choix de tous les bons citoyens.
Et tes camarades de l'armée saluent avec respect, confiance et enthousiasme le nom de celui qui, depuis quarante-cinq ans, a tant fait pour la gloire et la grandeur de la France!
Ton vieil ami, heureux de se dire aujourd'hui ton bien obéissant et bien dévoué subordonné,
Pau,