PROVOQUERA ET COMMENT Y PARER
De cette maîtrise militaire de l'avenir, il ne tirait aucun orgueil, mais bien plutôt une sceptique modestie. Un jour, avant de sortir, — il n'était qu'une heure et demie — , il attendait, assis dans le bureau des Commandants. Il réfléchissait doucement. Un officier m'exposait comment, à toutes les périodes de sa vie coloniale, le Général avait constamment fait preuve de divination.
« Oui, mon Général, énuméra-t-il, à telle date, vous avez prévu cela; à telle, cela; à telle autre, encore ceci. »
Le Général l'écoutait, silencieux dans sa fatigue, et plutôt gêné, cependant n'osant, par politesse, lui couper trop vite la parole. Mais bientôt avec un sourire :
« N'allez tout de même pas en conclure, Leblond, que je suis Madame de Thèbes! »
Que le Gouvernement gouverne!
Cette aimable réserve et la retenue de son caractère donnaient plus de prix à son énergie, à sa tranchante prévoyance. De même que M. Messimy l'avait convoqué tous les jours à deux heures pour lui communiquer les télégrammes du Grand Quartier Général et en aviser, MM. Viviani et Briand le consultaient fréquemment, avec lui étudiaient les cartes : Dardanelles, Balkans, Alexandrette. Maintenant vous saisissez dans leur enchaînement toutes les raisons pour lesquelles le Président du Conseil fît appel au général Gallieni si longtemps tenu avec grand respect à l'écart ! J'évoquerai seulement, pour ce qu'elle élucide sur le point capital, leur entrevue avant la démission collective du Cabinet. Il s'agissait de la Serbie, pour laquelle la France entière, dans l'angoisse, manifestait sa sympathie véhémente, n'admettant point que l'on n'eût pas prévu l'invasion allemande et le secours allié à y opposer I
« M. Viviani m'a fait appeler avant-hier! » ine dit le Général en ce jour d'octobre où je venais in'enquérir de l'expédition de Salonique attendue de tous et qu'il semblait devoir enfin commander.
« Nous ne pouvons pas envoyer de troupes en Serbie. « Nous n'avons pas assez de monde », lui dit encore Jofifre. Et il y a les Dardanelles, ces Dardanelles si mal préparées, qui nous en consomment, des hommes! Car il nous faut en compter maintenant 150.000 par mois pour la relève. Alors, moi, voilà ce que je lui ai répondu : Il ne faut pas de demi-mesures dans une expédition. Il faudrait des centaines de mille hommes et non de petits paquets!
— En ce cas un débarquement à Salonique? demandai-je.
— Oui, mais il y a l'Angleterre qui ne veut pas y aller... Il y a les Russes... Ah! ça ne va pas.
(c Le moment est très dur.
« Ce qui fait défaut en France, c'est de la Direction, c'est la volonté de quelqu'un. En Allemagne ce quelqu'un, c'est l'Empereur d'Allemagne. Ce qui nous manque, c'est, vous savez, ce qu'il y a eu à Madagascar : une direction. L'autorité avec la responsabilité au-dessus; au-dessous, chacun mis à la place qui lui convient, muni à la fois de responsabilité et d'initiative. En toutes affaires, les petites comme les grandes, il faut trois choses : d'abord la réflexion, puis le plan, puis la décision ! Mais non, nous ne voulons pas nous servir de notre intelligence! »
Le Général, ce jour-là, taciturne, ne semblait J)oint spontanément enclin à préciser davantage sa
pensée. Mais il n'y avait pas de doute qu'il n'estimât l'intelligence des chefs du Gouvernement français; ce qu'il leur reprochait, c'était de ne pas avoir le courage de leur intelligence. L'avantveille il m'avait tenu ces propos qui éclairent toute la force des jugements que je viens de rapporter :
« Nos gouvernants sont des hommes évidemment très intelligents..., très habiles en politique : peut-être trop habiles.
« Mais je ne sais pas bien, je me demande parfois ce qu'ils veulent. Partout je ne vois que du flottement. Que faire? Impossible à la Presse de rien dire : il y a la Censure qui vous arrête !
« Et puis il y a des fautes antérieures, des négligences qui incombent au Régime tout entier, sans doute pas seulement à la République, à plusieurs Régimes qui se sont succédé et qui indiqueraient peut-être une incapacité ou une mollesse générale. Gomment excuser qu'avant la guerre on n'ait pas songé à établir le système de relations qui doit exister entre le Gouvernement et le Haut Commandement? Nous nageons dans l'indéterminé et par suite dans l'arbitraire. Pour les Colonies tout a été prévu; mais, — et cela semble stupéfiant — on n^a pas prévu la guerre aux frontières de la France! Rien ne fixe les rapports entre le Généralissime, le Gouvernement, le Parlement, les Préfets.
« Voilà où il faut chercher la responsabilité initiale de nos sui-prises désastreuses depuis l'ouverture des hostilités : nos Gouvernements antérieurs SE DÉSINTÉRESSAIENT DE LA GuERRE!
« Et outre la responsabilité de ce qui est passé, c'est là qu'il faut chercher ce qui importe davan^
GALLIÈNI Ï>ARLE ) 83
tage: une réforme, c'est-à-dire une amélioration pour arriver désormais à chasser Tennemi.
« Va-t-on songer enfin a établir une direction? Quand on est le Gouvernement il faut gouverner! »