‹ Gallieni parleChapitre 16 sur 52 · COMPOSITION DU CABINET · texte numérisé non relu

COMPOSITION DU CABINET

Présidence du Conseil et Affaires Etrangères : M. Aristide Biiîand.

Ministres d'Etat :

MM. DE Freycinet, Léon Bourgeois, Emile Combes, Jules Guesde, Denys Cochin.

Justice René Viviani.

Guerre Général Gallieni.

Marine Amiral Lagaze.

Finances . . . .^ Ribot.

Intérieur , Malvy.

Instruction Publique et inventions concernant la Défense

Nationale Painleyé.

Commerce Clémentel.

Agriculture Jules Méline.

Travaux Publics Marcel Sembay,

Travail i Albert Métin.

Colonies Gaston Doumergue.

Sous-Secrétaires d'Etat :

Guerre (Munitions) Albert Thomas.

— (Intendance) Joseph Thierry.

— (Service de Sardé) . . . .; Justin Godart.

— (Aviation) René Besnard.

Marine Marchande Nail.

Beaux-Arts Dalimier. :

Secrétaire Général du Ministère des Affaires Etrangères : M. Jules Cambon.

Comment le Général juge-t-il le Ministère et les ministres ?

Mieux que poli, très courtois et instinctivement porté à Taffabilité, s'il n'y a en lui rien du « camarade », il est vis-à-vis ses collègues prompt à la meilleure civilité, voire à la prévenance dans sa bonhomie un peu rogue.

Mais il place trop haut le devoir de Ministre pour n'être pas dur envers soi, rigoureux pour tous. Toutes les nuances de l'amabilité confraternelle vont être, à chaque occasion et dès ce premier jour, aussitôt dominées en lui par le souci pressant de « CETTE GUERRE FORMiDxVBLE )) — commc il me dit avec poids, avec insistance, — « de cette guerre formidable » qui ne nous permet pas la moindre mollesse ».

« Vous savez, je prends le Ministère sans idée préconçue Je vais voir sur place. Allons, allons : 27 ne faut jamais se faire de tableau ! »

Son intonation s'est voilée de scepticisme, mais, nettement, il ne veut pas juger « avant d'avoir vu à l'œuvre ». Embrassant la composition du Ministère, il dégage d'abord « qu'on y a fait entrer plusieurs anciens Présidents du Conseil pour mettre l'union la plus complète. Il y a même M. Guesde ! Et l'on y adjoint deux « ministres militaires ! » Il est d'accord qu'on a voulu là acquérir au concile des plus mûrs prestiges parlementaires le crédit nécessaire auprès de la nation en s'appuyant sur la compétence de deux indiscutables « techniciens de la guerre ». Avec la réticence de l'attendre à l'œuvre, il respecte le savant Painlevé; et il a de la ron*^i(1«'rntion pour i< l'expérience » de

M. Cambon. A la direction suprême s'est porté le plus habile technicien de la politique : dans ces jours il prise en lui un maître de tactique et il estime qu'il fallait justement à cette Présidence « le parlementaire de caractère souple », d'esprit lucide et ample, de conciliation familière pour gouverner la discussion entre partis nationaux et la délibération avec les Alliés. Sans dire que M. Briand s'impose, il reconnaît en lui ces qualités ainsi stipulées. Et, à travers quelque discret doute — d'attente — , il pense volontiers que dans son ensemble le Cabinet constitue un comité de capacités qui pourrait se resserrer en un conseil de compétences.

« Première séance à l'Elysée. Je suis entre Guesde et Méîine. Questions très graves. J'ai l'impression d'être dans une fameuse galère : Tout va, mal en Orient ! Les Anglais ne veulent pas marcher. Les Grecs se font acheter. Les Roumains sont hésitants ! On ne voit pas de solution. »

Le lendemain « longue, violente discussion au sujet de la Déclaration ministérielle et de la Censure. On nous sort un dossier énorme contre la Presse. Ce ne sont là qu'injures contre le Parlement, le Président. Sourdement se trame une campagne pour la paix, etc., etc. Tout ça me dégoûte. »

D'une telle tâche comment va s'acquitter le Ministère ?

Et comment pourra-t-il gouverner le pays ?

Pendant un an qu'a-t-on fait ici ?

Dès le lever, à cinq heures, le Général se fait chaque jour porter dans sa chambre les principales feuilles. Sur sa recommandation instante, j'ai désormais charge de lui indiquer et de lui faire découper dans tous les journaux les articles intéressants. Par là il n'entend point que ceux où l'on commente ses mesures, mais tous ceux qui traitent ^ des grandes questions essentielles suscitées devant les préoccupations nationales par le déroulement des événements : lutte pour plus d'avions, lutte pour plus d'économies, lutte pour plus de discipline, la mobilisation civile, la mobilisation par compétences, Comité de Salut public. Je n'aurai garde de négliger les articles où les incidents primordiaux du moment sont rapprochés de ceux de l'Histoire, car je sais que ceux-là saisissent toujours son imagination. Pour le distraire, on y mêlera les caricatures les plus symboliques de l'esprit public à un tel tournant de la guerre. Tout cela sera collé dans des albums destinés à être consultés dans leur ordre ■ — il les demandera chaque semaine — ^ et plus tard incorporés dans sa bibliothèque de Saint-Raphaël : Encyclopédie de l'Opinion.

A midi, paraît la Presse du Ministère, résumé rédigé par les bureaux des articles du matin qui Yïmtiï U âépmiemMnt Qu^M à %im hmr^^. ^t ûfvaxû

il va me remettre l'exemplaire que, dans un court repos, il a déjà lu.

Comment la Presse accueille-t-elie le nouveau Ministère ?

Caricaturiste à l'eau-forte, M. Clemenceau le ridiculise :

« On range en tapisserie d'augustes vieillards d'une sagesse déconcertante, comme fait Ingres dans son Apothéose d'Homère et l'on s'écrie : admirez ce nouveau mode de gouvernement ! »

Ancien sous-secrétaire des Beaux-Arts, M. Léon Bérard pastellise :

« M. Briand a réuni autour de lui des hommes illustres dont quelques-uns ont connu 1848 et Lamartine... »

Mais la France, une, unie, accueille, approuve et fait confiance. J'ai lu avec scrupule tous les journaux : avec une émouvante concordance la Presse répand l'éloge du Général-Ministre.

Presse de France :

« Le général Gallieni, dit dans le Figaro M. Alfred Capus avec le bon sens illustre de l'Académie, succède à M. Millerand. Il ne fallait pas moins qu'un des plus grands noms et des plus populaires de l'armée française pour que l'opinion pût accepter le remplacement du Ministre de la guerre. » Des Débats, consacrés depuis 1914 par l'excellence de leur critique militaire, celle que le Général, au Gouvernement, a toujours fait découper, coller, relier : « Partout où le général Gallieni a passé, il a pleinement réussi par une adaptation admirable

de moyens à leur fin et par un discernement impeccable de la fm à poursuivre. »

Et avec Paris la Province :

(( Nous pouvons tenir pour certain que le général Gallieni parlera peu et agira beaucoup, formule le Courrier du Centre; et il ajoute : M. Clemenceau demandait des chefs d'action. « Trop de « bruit pour pas assez d'actes, disait-il. Des chefs « qui cessent de parlementailler pour nous donner « une action d'ensemble par le moyen d'un com- (( mandement. » Peut-être qu'au moment où il écrivait ces lignes, M. Clemenceau songeait à Gallieni. En tout cas c'est son nom qui revenait le plus souvent dans les discussion de la Commission sénatoriale de l'Armée où siégeait M. Clemenceau quand on cherchait un homme. Le voici à sa place, plein d'ardeur malgré ses soixante-six ans, justifiant une fois de plus cette remarque de Franklin que l'oisiveté ronge plus vite que le travail n'use. »

Consultez, un à un, les journaux qui parurent entre le 29 octobre et le 2 novembre : vous verrez, non pas un « miracle », mais quelque chose de nouveau dans la Ptesse française : unanimité dans l'admiration, union dans l'enthousiasme.

Et la Presse étrangère ?

L'épée allemande, la politique française : voilà, aux yeux de l'Europe, les forces en présence, au moment où glisse le Cabinet Viviani.

Ce que l'on pense au dehors de l'introduction d'un général dans cette politique, le voici :

L'ennemi d'abord :

a Millerand, annonce la Gazette de Cologne, est

remplacé par Gallieni, un des meilleurs généraux que la France possède actuellement. Le général Gallieni est populaire et énergique. » « Nous nous trouvons en présence du fait qu'avec le général Gallieni une personnalité marquée et sure d'ellemême est arrivée à la tête du Ministère de la Guerre. )> (Frankfurter Zeitung). « Il est, au

CONTRAIRE DE JOFFRE, PURExMENT MILITAIRE »,

écrit Rudolph Wagner qui les connut tous deux à Mada.f^ascar.

I\îais, déjà la Munchner Neueste Nachrichten espère quelque opposition entre les Parlementaires et les Militaires. Et la Vossische Zeitung, insidieusement, doute que la politique puisse permettre aux militaires d'agir : « On cherche des gens pour partager la responsabilité qu'on ne se sent pas en état de porter ; on se rassure en mettant à la tête des Ministères de la guerre et de la marine des hommes de métier... Il ne reste à la fin aux parlementaires qui figurent en si grand nombre dans le Ministère qu'à donner au pays... la garantie que le travail de ces hommes compétents ne sera pas entravé par des querelles de partis, »

D'où la Gazette de Cologne, en matière de menace :

« L'ÉPÉE ALLEMANDE A RENVERSÉ LE CaBINET ViVIANI ; ELLE RENVERSERA DE MÊME LE MINISTÈRE

Briand. »

Le Général lit avec le plus d'intérêt ces coupures parce qu'à son gré « c^est l'ennemi avant ^tout qu'il faut observer fixement ^ et comme s'il devait avoir

« J'ai un principe — appelez-le comme vous le voudrez — : c'est qu'on n'en fait jamais assez... Oui, on ne prend jamais trop les choses au sérieux!

« Les Allemands, poursuit-il, il faut nous le dire avec résolution, sont de première force. Ce sont des gens que la guerre a trouvés organisés.

« Ils atteignent en ce moment 120.000 obus par jour quand nous n'en produisons que 60.000. Pour tenir, nous pouvons tenir ! mais il me faut cher-.

CHER comment ARRIVER A OBTENIR PLUS.

« Comment concilier les qualités de l'organisation sérieuse et obéissant à un commandement très ferme avec nos qualités à nous de liberté..^ ce qui ne me paraît pas impossible...? Comment arriver, sans faire de crise, aux mesures de premier ORDRE EN lesquelles j'aI FOI? »

Des Alliés, dont il ne suit pas moins attentivement l'opinion, le Général ne parle guère encore. « J'attends de mieux les connaître, fait-il. Les Italiens entrent à peine dans la guerre. J'ai de la confiance dans les Anglais, malgré leur lenteur actuelle qui m'inquiète fort. » Il s'attache à leur presse ; ii en lit lui-même les extraits, possédant l'anglais dont, pendant cinq années à Madagascar, il a tenu à approfondir la connaissance. Nul, on le sait, ne se soucia davantage de pratiquer les langues étrangères ; et, à la veille encore d'août 1914, rue Dupont-des-Loges, n'avait-il pas sur sa table, dans sa chambre, trois romans, un en anglais, un en italien^ un gn allemand, *^ îen Ji$iaiit, aw premier

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journaux des Alliés, c'est qu'ils distinguent dans le choix du Général la volonté de poursuivre la guerre « jusqu'au bout ». — « Oui, rectifie-t-il en parcourant cette revue de la presse, « sans trêve ni défaillance !... D'ailleurs en ce moment la France seule fait son affaire. Les Russes... heu ?... heu ? Les Anglais font encore bien peu de chose... »

Les Neutres. Ceci les frappe le plus, qu'enfm la France, comme par un coup d'audace de son bon sens, place au Ministère de la guerre un homme de guerre. (Suisse, Hollande.) Et d'accord avec l'expérience la plus mûre de la vieille Europe, la jeune démocratie du Nouveau-Monde prédit que : « Le général Gallieni, récemment Gouverneur de Paris, aura la confiance du peuple de la République. » (New-York limes.)

Pour le Général la question capitale est là !

Le Gouvernement de cette Troisième République qui depuis quarante ans fait figure, devant le monde, d'ancien-Régime prolongé et de Second- Empire replâtré- plutôt que de démocratie neuve, se rajeunit par ce général de soixante-six ans qui y apporte de la gloire coloniale et du prestige militaire î Consolidation pratique de l'Union sacrée dans le plan politique, ce Cabinet va-t-il réaliser r Union Sacrée entre le monde politique vieilli et la nation qui ne vieillit pas ? Est-ce simplement un nouveau Ministère ou le Ministère de la France nouvelle... à cette heure terrible où, selon la formule de rinllienî qTi'il me redit à plusieurs reprise!^

ces premiers jours « il n'y a plus de temps a PERDRE pour se concentrer et faire bloc devant la menace sans merci de l'ennemi le plus uni ! »

Le monde politique va-t-il se prêter à ce que ce Gouverneur militaire appelé au Gouvernement le militarise en vrai « Gouvernement de guerre » — ■ ou va-t-il s'obstiner à garder jalousement en tout sa suprématie inquiète, à filtrer toutes intiatives, toute action, toute énergie ? Qu'en résultera-t-il ?

il écrivait hier matin à un ami : « Le lourd fardeau ! » Il vient de me dire :

(( On me fait entrer à cette heure dans cette maison : pendant un an et demi qu'a-t-on faity qu'a-t-on fait de ce qui s'imposait ? C'est bien tard î et l'on me dit qu'il faut sauver le pays ! Cela a d'ailleurs toujours été ainsi dans ma vie : on m'a toujours appelé quand les affaires n'allaient pas et qu'il était trop tard ! Au Soudan d'abord... puis à Madagascar... Pour ne pas remonter plus loin, en 1914, au Gouvernement militaire, où rien de ce qu'il fallait faire n'avait été fait. Quand je pense qu'on a attendu plus d'un an, en temps de guerre, pour mettre ici, à la Guerre, un Général ! »

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