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IL Y A UN MAUVAIS ESPRIT

Ancien hôtel de Laetitia -Bonaparte .

A l'entrée de la rue Saint-Dominique, huissier à médailles et panoplies d'antiques fusils. Au pied de l'escalier, grand moulage de « La Victoire » de Samothrace qui fait songer à l'Ecole des Beaux- Arts, et, le long des marches, tapisseries de Beauvais déployant, dans la pompe des tragédies du xv!!** siècle, les plus vieilles scènes de guerre : âge homérique, voire biblique.

Le bureau du ministre est une vaste salle, tout en hauteur, qui semble, dans ses proportions, plus aménagée pour la parole, l'acoustique des « audiences », que pour le travail en silence.

« Comme je me sens perdu ici ! »

dit le Général en y pénétrant pour la première fois et regardant autour de lui. « Quelle boîte incommode ! J'aimais mieux mon petit bureau du Gouvernement militaire de Paris. i\

De vieux portraits pendus haut, Au milieu,

énorme lustre ruisselant de pendeloques de cristal — Second Empire et Opéra. Tapis rouge à arabesques et, aux cloisons, sombre tapisserie de damas vert. Tout ici est vert : aux fenêtres tentures ae velours vert ; canapés et chaises rembourrés verts, paravent vert... Quant au style du mobilier, c'est celui de la Chambre des députés, comme si à la Chambre s'étaient harmonisés les Ministères, ainsi que de larges « dépendances » : bibliothèque à colonnes, têtes de sphinx et pattes de lions, baromètre Empire, fauteuil Empire — d'un Empire qui a pris l'embonpoint du confort fonctionnaire.

Seul est léger le fauteuil du Ministre derrière le grand bureau plat : étrange petit fauteuil pourpre, clouté de cuivre. Il a quelque chose de cardinalice et, par son allure cambrée, tient en même temps de la selle, un fauteuil sur lequel on no reste pas longtemps, le siège d'où l'on saute, — dit-on au Général, — qui rit. Au reste, il s'y asseoit le moins possible : toujours je le trouve debout, marchant. Il travaille tout droit.

La pendule qui, sur la cheminée, entre deux Victoires porte-flambeaux, marque le temps ministériel, accouple l'Art qui, en main, porte une Pal^ las, et la Guerre qui brandit un glaive.

Là, dès le V novembre, le Général, s'arrachant chaque fois à la préparation des mesures personnelles depuis longtemps méditées et attendues, reçoit — outre les Parlementaires — dont il n'y a pas lieu de parler encore — les Ambassadeurs et les Ministres alliés qui viennent débattre avec le génie de leurs i:açes et de leurs longanimes poli^

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tiques les capitales questions; puis les Délégations des corps constitués ; puis les attachés militaires qui arrivent des pays alliés le renseigner sur les situations stratégiques et diplomatiques ; puis les généraux qui exposent et réclament. Il convient, sur le plan accepté par le Général lui-même, de ne présenter l'essentiel de tous ces entretiens et discussions que dans l'ordre où ils prendront leur caractère d'importance et d'urgence brûlante. Simplement, pour les deux premières semaines, voici en raccourci, afin de donner le mouvement exact de celte existence qui va de suite se tendre, le kaléidoscope du travail incessant :

« 1" novembre : Reçu le capitaine Sarraut (D' de la Dépêche de Toulouse) attaché à l'armée serbe; il me fournit renseignements très intéressants. — 9 h. 1/2 Conseil des Ministres. Puis reçu successivement : le général Pédoya, président de la Commission de l'Armée, au sujelrde la classe 17. Je lui demande de ne pas me faire perdre trop de temps. Général Chaillet. Messimy au sujet de l'emploi des alpins. Doumer. Je vais faire visite à Deschanel. A Dubost, où je trouve Bourgeois : question Gheusi.

« 2 novembre : Reçu mission serbe. Colonel Girodon retour Dardanelles. Gouraud. Colonel Gondrecourt, attaché militaire d'Italie, Colonel Leroy-Lewis, attaché anglais. Colonel Mattarel. Député Chaumet. Caillaux qui me dit que tout va bien et me recommande prendre mesures contre gaz, etc. Soir : toujours petite cérémonie (inadmissible en temps de guerre, me détache-t-il) des com-. muniqués que je dois communiquer au Président de la République. Habitude donnée par Millerand 4,

je supprimerai cela. — 3 novembre, 2 h. 1/2 chez Briand. Nous allons ensemble à la Chambre. Le soir : embusqués, réorganisation ministères, officiers en plus. — 4. Après-midi Conseil défense avec Jofïre. Disposition générale : front, Dardanelles, Orient. Reçu Colonel Ignatief, envoyé de Russie. Reçu Thierry et Godart : impression assez bonne. — 5. Ambassade d'Angleterre. Briand, Kitchener. Kitchener opposé à expédition Salonique. Jofïre vient me voir à 8 h. 1/2... Réception des boulangères avec Galli ; Mithouard avec Conseil municipal pour félicitations. — 7. Cambon d'Angleterre, qui me vante la loyauté anglaise. Général de Maudhuy relevé... — 10. On décide de parler haut à la Grèce. Visite de Cochin partant pour Athènes sans enthousiasme. Grande préoccupation au sujet de Sarrail et de son armée qu'on laisse en mauvaise situation. »

Mais est-ce tant de diversité ardue qui le rebute le plus ?

Non.

Quelques jours après, debout derrière son bureau, une main dans la poche, le Général me dit:

« Vous savez en quelles dispositions d'esprit je suis venu ici. Il faut voir maintenant ce que j'y ai trouvé, ce qu'il me faut faire pour changer l'an- 'XiQVE ORDRE DE CHOSES. J'ai pensé le modifier,

mais, déjà je me demande, vous savez, si je pourrai en venir à bout. Vous verrez que je serai battu.

« Pourquoi ?

« Je remonterai plus loin :

« A Madagascar, les bureaux du Ministère des Colonies me mettaient des bâtons dans les roues — et c'est cet esprit qui m'a dégoûté à la fin. Les inspecteurs européens arrivaient m'embêter pour la question des impôts par exemple : « Pourquoi ne prélevez-vous pas partout le même impôt ? » venaient me demander ces hommes qui ne connaissaient ni les terres proprement dites ni les indigènes dont il s'agissait. — Mais si j'avais établi des impôts différents, c'est parce que je ne pouvais agir autrement après l'étude approfondie des réalités que je trouvais devant moi. Dans une région où la vie était naturellement plus facile, naturellement j'exigeais plus que dans une autre qui était ingrate ou stérile. J'avais lu les ouvrages de nos grands économistes, les traités des Leroy-Beaulieu, des Le Play... Finalement, cependant, malgré tous ces tracas, on me laissait faire et c'était un terrain neuf sur quoi je n'avais qu'à bâtir. Mais ici, ce Ministère où je suis entré... il n'y a rien à faire : c'est tout un train qui date, vous savez... quelque chose de suranné; enfin, c'est une vieille maison! »

Et il reprend aussitôt :

« Ah! il y a un mauvais esprit! et je me demande souvent : une révolution n'est-elle pas nécessaire en France? Un colonial comme moi tombe dans un milieu d'opposition quand il essaie de faire de la Vieille Maison une maison neuve;

ce n'est pas facile à cause de cet esprit-là : l'esprit DE l'Administration française! Le danger c'est l'Administration : dans les grandes crises

COMME celle-ci, ÇA SE VOIT ! »

Le Général se tait pour réfléchir : ce qui est toujours pour lui regarder vers l'avenir, vers ce qu'il va tenter. A considérer son visage étiré, mais décidé, il n'y a pas de doute qu'il ne soit à se répéter — - ce qu'il m'a dit si souvent depuis — que la révolution qu'il faut faire c'est, avant tout, contre « r Administration. 1

« Entendons bien distinctement, poursuit-il. Quand je parle contre l'Administration, naturellement, c'est d'abord et surtout contre le vieux corps administratif; mais c'est aussi contre l'esprit administratif chez un trop grand nombre de Français dans la masse. Pour ceux-ci, c'est la question de l'éducation nationale qu'il faudrait enfin organiser : je compte traiter cela plus tard. Pour l'Administration elle-même, c'est une question de réorganisation, de discipline, d'exécutions! »

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