‹ Gallieni parleChapitre 23 sur 52 · ON PEUT TOUT DEMANDER AU PEUPLE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

ON PEUT TOUT DEMANDER AU PEUPLE FRANÇAIS

Pour assurer la plus-value d'hommes aux armées, la plus-value de ressources à l'arrière, la MOBILISATION ÉCONOMIQUE est décrétée d'urgence : « Avec mauvaise volonté, avec avarice », dit le Général, dans ses notes nerveuses, « l'Artillerie ne veut pas se séparer de ses fusils, la troupe entend garder les contremaîtres enrôlés dans la hâte du mouvement d'ensemble. C'est inimaginable le mauvais esprit de l'Artillerie : esprit de chapelle, esprit géométrique et théorique, autoritarisme et pose » ! Alors le Général donne « les ordres ! » Ordres pour qu'on reprenne « où qu'ils soient », 1310 spécialistes nécessaires à « mettre sur pied enfin le trayait de nuit » ; ordre de préparer au plus vite « un programme concernant les autres équipes qu'il contiendra d'exiger ».

« // faut galvaniser la vie économique )> : à cet effet, nul vraiment ne sait mieux créer de la souplesse, articuler l'adaptation. « Organiser », ce mot essentiel de la technique militaire, il entend le faire passer militairement dans la pratique des administrations : « Dès les colonies, l'organisation m'a passionné. La conquête a toujours été :pour moi une organisation; si non elle ne m'eût pas autant intéressé! » nous a-t-il dit quelques jours après son entrée au Ministère. Avant la fin du mois il profite de l'expérience du mois même : les permissions agricoles sont distribuées avec plus de règle sous une direction décentralisée, non plus par les Dépôts, mais par les autorités civiles compétentes. Puis « qu'on rende au travail professionnel tous ceux que la routine seule conserve dans les bureaux » : ne tolérer dans les bureaux aucun auxiliaire non indispensable : « Partout » il veut avoir la certitude que le sacrifice est strictement limité aux besoins qui le motivent.

« Oui, dit-il sérieusement, rigoureusement : on peut tout demander au peuple français... -et puis quoi! il le faut! mais on ne doit rien lui demander d'inutile! »

Enfin! Cette intelligence dans le sacrifice, c'est ce que la France, heureuse de servir mais angoissée de se voir gâchée et à faux éperonnée, attendait avec l'impatience de l'ordre. De mille petits désap-

(iALLIENI PARLE 157

pointements justifiés se surexcitait le mécontentement qui, sourd, devient toujours aveugle; et toutes les offres de services repoussées s'accumulaient en dénigrement et en pessimisme. Le Général l'observait avec une très alerte et tenace vigilance, et c'est même une des préoccupations dont l'insistance m'ait le plus particulièrement frappé chez lui.

Comme s'il était devant moi, je l'entends me dire avec cette énonciation simplificatrice qui, dans le complexe, va infailliblement à l'essentiel :

« Le pessimisme, c'est ce qu'il y a de plus dangereux en temps de guerre, et qui se produit le plus facilement par la confusion des choses et le désar-r roi des gens. Il faut réagir vite, dompter vigoureusement cela. Il n'y a qu'à procéder en regardant avec clarté les choses fondamentales. Ce qu'il y a d'assommant, de décourageant, c'est la masse de ceux qui ont peur de tout. On ne peut rien proposer qu'on ne vous dise : « Ah! faites attention à ceci, à cela...! » Comme quand j'étais à Tananarive, on me demandait de faire attention aux intérêts de celui-ci, de celui-là. Mais ici en 1914, c'était bien plus agaçant, puisque c'était pendant que tant de gens se faisaient tuer! Ah! j'ai eu sérieusement envie moi aussi d'avoir un petit commandement quelconque et d'aller me faire tuer en tête de mes hommes !

« Non, ce n'est pas ainsi que l'on gouverne, qu'on administre ! Quand quelque chose ne va pas, on doit se demander d'abord pourquoi cela ne va pas et immédiatement poser en face du mal ce qui peut y porter remède : au travail de critique oppo-^ ser toujours Fœuvre de création.

« Comment, dans la pratique, réaliser cette méthode? En parlant aux hommes le langage de la confiance, de Tencouragement. Je ne décourage JAMAIS. A Madagascar, je faisais venir, je disais : Vous avez travaillé, c'est bien; mais il y a ceci, il faudrait examiner de ce côté si on ne pourrait arriver à mieux... Bon, je constate que vous connaissez la question; étudiez par là. »

Je vois la figure catégorique et amène du Général, tandis que, discutant sur les principes d'éducation, il expose ses procédés d'administration. Il se balance d'une épaule à l'autre comme quelqu'un qui, de toute l'oscillation souple du corps et avec le pétrissement des mains, cherche à manier le plus finement la pâte de l'esprit à qui il s'adresse.

« Alors, poursuit le Général, mon homme m'apportait le soir un rapport : il avait compris, et regagnait son poste avec l'émotion d'être l'inventeur de la chose. Et voilà une œuvre qui était en mouvement! Laisser à chacun l'impression qu'il crée ce qu'il exécute... Ou bien, j'allais voir un tracé de route. C'était souvent le travail d'un brave caporal. Parfois cette route, on ne sait pourquoi, se mettait à chevaucher des collines d'un trait ou à décrire en plaine de vaines courbes. Je commençais toujours par le féliciter, puis je le prenais à part, je lui disais qu'il fallait calculer les rampes, que je lui enverrais un spécialiste, qu'il rectifierait vite... ! Je passais un peu partout mettre le feu aux derrières de ma petite armée. »

Dans ces derniers mois de 1915, c'est cela que les circulaires du général Gallieni veulent déter- B?|ner : des courants de confiance, apaisait et ré-»

^F feALLIENI PARLE 159

gularisant l'esprit public qu'elles satisfont par leur logique, par la précision scientifique qu'elles assurent dans l'ordre classique de notre Administration. Quand, aux heures de repos, dans la salle à manger, le Général m'explique, pour que je vous en donne ici l'idée la plus exacte, comment il conçoit l'administration durant la guerre, il se plaît, comme tous les constructeurs, à se représenter son travail sous une forme architecturale : et, comme l'architecture moderne, c'est la machine :

« Vous me voyez, dit bonnement le Ministre que cette image un instant égaie, je suis là comme devant une énorme machine qui va puiser à l'hitérieur du pays dans tous les domaines, réserves, cultures et facultés. Partout elle prend, elle pompe toutes les ressources en hommes et munitions pour les diriger, avec une répartition très équilibrée, vers tous les frontgjî fr^pt de l'avant mais aussi front de l'arrière, .

Je dirai maintenant ce que j'admire le plus. Je puis le faire parce que j'ai vu l'homme, chaque jour, chaque soir, aux prises avec l'œuvre, se raidissant, de toute sa fière volonté du mieux, contre fatigues et déceptions de l'énorme besogne, ce qu'on a appelé « son grand devoir ». Ce que j'admire le plus : c'est un homme chargé de tant d'années glorieuses qui réagit contre la vieillerie de notre système bureaucratique. C'est un vieillard

160 GALLIENI PARtE

qui, à la fin de sa carrière, réalise cette œuvre de jeunesse : la modernisation des services, cette renaissance de notre « organisation » nationale au moment où la vie même de la Patrie est menacée.

Un de ces soirs tristes et somptueux d'automne, comme il vient de montrer avec quelle opiniâtreté il faudra tenir contre la bureaucratie, il relève sa tête blanchissante et me regarde :

« Vous comprenez, fait-il en soufflant. Moi, qu'est-ce que je veux? Je n'ai aucune ambition personnelle. Ce que je veux, c'est débarrasser la France des Allemands et qu'on me laisse ensuite mourir en paix. »

Tandis que j'écris, j'entends, derrière la cloison, la voix grave et rauque du Général qui confère avec les Directeurs, qui explique, qui dicte. Très souvent il doit s'arrêter pour tousser. Petite toux sèche, brève, constante qui est comme la ponctuation de sa fatigue. Et comme je lui en parle, il explique doucement : « Elle est due à une pharyngite chronique, contractée au cours de ces randonnées presque ininterrompues à travers le désert, les marais, les montagnes du Soudan, du Haut- Tonkin, de Madagascar enfin... %

Page 1