JE VAIS SECOUER ÇA
Après les circulaires, les exemples! Le Général a, brusquement, fait circuler de grands courants d*air à travers la torpeur de la Vieille Maison. Maintenant en bonne lumière, un à un, il atteindra ceux qui ont manqué à Tordre :
« Je vais secouer ça! »; répète-t-il.
Il a défini :
« La guerre, c'est le mouvement >>\
Un matin, tout le public lit dans ses journaux réjouis: Première mesure : Premiers exemples : le général Gallieni sévit : deux officiers ayant usé de leur situation pour favoriser certains de leurs subordonnés sont sévèrement punis!
Pourquoi accorder une telle publicité à ces fautes que d'autres ministres auraient plutôt cherché à dissimuler par crainte de discréditer l'Armée? Le Général, tout au contraire, pose en règle : .« Il n'y a lieu de rien dissimuler : l'Armée fraun
çaise ne peut être compromise par le vice de quelques mauvais soldats. La réputation de justice en accroîtra le prestige ! » Avec les socialistes, le peuple ne pense-t-il pas qu'il faut « toujours frapper au grand jour, que le châtiment n'est rien en lui-même s'il n'est accompagné de la plus grande publicité? » Nul pays ne tient aussi vivement à ce que, dans un éclat de foudre, les Châtiments viennent frapper les coupables. La France entière, estime le Général, veut avoir « la conscience d'être gouvernée » par une clairvoyance qui, « sachant porter le fer » aux points contaminés, stimulei^a la vitalité des membres sains. C'est cela gouverner. Aussitôt tous de s'écrier :
« Enfin, nous avons un chef! »
Et, ce jour, un sénateur conclut son article directorial : « Décidément, il y a quelque chose de changé! » — « Des exemples! encore des exemples! » réclament Clemenceau et Renaudel. « Des punitions, des sanctions! » répètent de partout les directeurs et avec plus d'accent ceux qui sont parlementaires. De bourgs et petites villes le Général reçoit, apostillées des maires, des adresses de « citoyennes » de la campagne le félicitant de « ses mesures qui rappellent les hommes à leur mâle devoir ».
Le Général apprécie fort volontiers toutes ces manifestations d'énergie publique à l'instar dd celles de la Révolution. La France vit, se ranime!
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- Au Ministère les fonctionnaires frappés, déplacés ou supprimés font intervenir quand même de hautes personnalités. Le Ministre ne peut refuser d'écouter les plaintes autorisées : il reçoit, par système, le nombre de minutes qui sied, ceux qui veulent se disculper; mais il ne faiblit pas.
« En période de guerre, tranche-t-il, personne n'a le droit de flancher, ni de paresser, dans la patrie! »
Le temps, c'est d^ l'argent, formulent les Anglais. Dans notre pays — combien est-ce plus grave! — le temps qui se perd c'est surtout, pour un Gallieni, de l'énergie qui se gâche et qui se corrompra. « Quand je pourrai, déclare le Général, je mettrai des formes, mais avec moi il ne peut plus être question d'atermoyer. Je suis délibérément contre la temporisation, partout! Elle n'est bonne qu'à nous faire grignoter trois ou quatre fois plus d'hommes que dans une action méditée mais vive, et encore plus à énerver toute la population. Il ne faut pas laisser les Français lanterner sur les choses : c'est alors que tout se détériore, qu'ils s'abîment. »
Or, le 1" août 1914, malgré les alarmes tout récemment sonnées à coups de tocsin parlementaire par MM. Clemenceau et Charles Humbert, bien peu de choses étaient prêtes dans la France encerclée. Les usines dormaient la nuit, les bureaux sommeillaient le jour, l'Intendance somnolait, le Contrôle s'assoupissait. A l'ouverture dés hostilités, M. Messimy précipita au front toutes les ardeurs redressées. Puis M. Millerand concentra à Paris ses puissances de veille, s'absorba dans
une discipline laborieuse d'adaptation aux èxîj gences de l'Etat-Major surmené. Je demande au Général ce qu'il pense de ses deux prédécesseurs :
« Messimy a He la valeur. J'apprécie beaucoup son esprit franc et sa carrure, sa droiture. On l'a critiqué souvent à faux. Il n'a jamais hésité à se renseigner avant d'agir, à bien écouter. Et à agir!
« Je suis très bien avec Millerand. C'est un homme. Et il a beaucoup travaillé : il mérite le respect. Il était mal entouré et il s'est laissé tromper. On a pu dire qu'il était simplement l'Avocat de ses directeurs. Il y a des choses qu'il ne sait pas parce qu'il n'est pas un soldat. Je ne me laisserai pas faire par les soldats des bureaux.
« Ce qui a empêché ces deux ministres de réus^ sir, c'est leur ministère : c'est la façon dont ils étaient insuffisamment secondés par leur Ministère, les hommes et encore plus le système, cette centralisation à outrance qui fausse tout, les nombreux rouages déplaçant les responsabilités et empêchant toute rapidité dans les services. Alors nullité d'initiative, de prévoyance, c'est irrémédiable! On annihile les chefs et les organismes du commandement. Aucun des services ne va plus. Peu à peu, les organes de l'inspection et du contrôle se multiplient au point de prendre la place des chefs de service sans en assumer ni se voir
IMPOSER LES RESPONSABILITÉS. LeS DIRECTEURS
DU Ministère étaient ignorants et voulaienI^ TOUT RÉGLER PAR EUX-MÊMES; ils sc refusaient à consulter les gens compétents : de là l'insécurité partout, le manque de confiance chez tous. Tout cela créait autour de Messimy, puis de Millerand,
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une machine terriblement lourde à mouvoir; ils ne pouvaient en tirer le rendement qu'exigeaient les circonstances. »
Presque aussitôt que le général Gallieni prend le pouvoir, par cela même qu'il est dégagé de tonte timidité civile et de toute préoccupation politique^ c'est immédiatement toute la France, la province plus encore que Paris, qu'il regarde avec la résolution — nécessaire, donc impérative — de la mettre tout entière en guerre, de lui imprimer « le mouvement accéléré ».
Pour cette Guerre Intérieure, il lui fallait d'abord s'assurer un état-major souple et vif. De lia sa première réforme du Ministère même de la rue Saint-Dominique, ce Haut-Commandement de la Bureaucratie répartie par tous nos départements en dépôts, magasins, ateliers : bureaux, bureaux, bureaux. Mais presque aussitôt il se tourne directement vers tous ces rayons de l'Administration Centrale qui, comme Versailles, date du Roi Soleil. Bureaux et couloirs, annexes et dépendances, il fait nettoyer jusqu'aux écuries :
Envoi systématique au front de tous ceux qui n'y ont pas encore figuré. Généraux dépêchés en mission de visites inopinées. Inspecteurs généraux créés pour veiller à l'application de la loi Dalbiez.
Dès le premier jour de son installation rue Saint- Dominique, il avise aux suppressions et aux plus rapides. « 31 octobre. Journée de repos relatif. Le matin, contact avec le Directeur du Contrôle au sujet du Budget et avec Schweizer qui fait intérim de Directeur de Secrétariat général par suite du
départ de Rousseau. Je vais supprimer Cet organe qui ne sert à rien! » Et à peine entre-t-il en rapports avec ses sous-secrétaires d'Etat, avec M. Thierry : « Long entretien, je lui dis de commencer de suite les réformes sérieuses. — Tous les ministres approuvent les réformes que je fais pour embusqués. 14 novembre. — Réorganisation du fonctionnement du contrôle. 18. Je reçois les généraux que j'envoie en province avec pouvoir discrétionnaire pour pourchasser embusqués, etc. Grosses mesures indiquées à Boucabeille au sujet Orient. Organisation ministérielle, etc. 19. Reçu général de Lacroix. 22. On est préoccupé par interpellation Symian sur marchés. 24. Mon nouveau Cabinet est organisé. 29. On vient me mettre au courant de l'anarchie qu'il y aurait dans tel service. Mission à envoj^er. »
Comment ne pas enregistrer ici brièvement l'impression provoquée dans les tranchées par les sanctions publiques du Général, la rude joie avec laquelle les Poilus accueillaient tous ceux qu'on fait rappliquer au front, anciennes ordonnances, cuisiniers, etc., etc., qu'on décore ironiquement du titre de « le bataillon Gallieni. »
— « Ah ! s'écrie le Général, je n'en suis pas si fier ! Et puis, au fond, beaucoup de ces gaillards ne sont pas des lâches, mais des gens faibles qui laissent faire leurs parents. Disons-le, répétonsle : il n'y a point d'embusqués, il n'y a que des embusqueurs. »
En un mois et demi, 665 enquêtes sont prescrites par le Cabinet du Ministre à l'Inspection générale et 300 au Commissariat. Résultats : 63 né-
gatives, 12 régularisations sans sanctions, 13 avec sanctions, 23 en cours. Versés dans l'active les douaniers, des gendarmes et gardes municipaux, des G. V. C, des 83.800 en octobre, ils ne seront plus que 76.000 en janvier et 35.672 hommes du service sédentaire sont remis dans les rangs — des sections de C. O. A. et d'infirmiers, les sergents concierges des hôpitaux, les militaires détachés aux préfectures et mairies, les excédents de gradés aux Dépôts.
Suivront de nouvelles réductions du personnel de l'Administration Centrale et la compression des états-majors de l'arrière. Le Ministère donne Vexemple. C'est chez lui qu'on commencera la compression du personnel dès le premier mois : projet aussitôt à l'étude d'y supprimer 200 sur 500 officiers; vme cinquantaine au 31 est déjà partie.
Economie d'hommes, économies d'argent! Réductions sur les rations de vivres et de chauffage des officiers généraux et supérieurs, revision des indemnités et frais, radiation de commissions de gares, diminutions d'autos (1), de chevaux et d'ordonnances, suppressions d'emplois. Le Général annonce bientôt à la Commission des Economies que 28 emplois de généraux ont été retranchés, que dans 27 autres des généraux sont remplacés par des colonels. Il exige un contrôle sérieux des hôpitaux annexes où, parfois, l'on garde des blessés guéris. « Le nombre des secrétaires au lieu de diminuer augmente régulièrement » : qu'est-ce à dire? il sévira!
(1) 768 sur 1664 à l'arrière.