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LES PAROLES ET LES CRIS

Le 3 novembre, pour la première fois, le Général entre dans cette Chambre des Députés qui, à plusieurs reprises, au nom de la Nation, lui avait voté des adresses de félicitations tandis qu*au loin il conquérait et organisait des provinces de notre France Coloniale plus étendues que la France.

En quel état d'esprit s'y présente- t-il? « En soldat ».

« S'il se connaît merveilleusement en hommes, — établit avec parfaite justesse un des plus experts chroniqueurs qui l'aient approché, P. B. Gheusi — IL IGNORE TOUT DES PARTIS. Républicain, il n*a jamais servi que la République tout court : Gambetta, Waldeck-Rousseau, Jules Ferry et M. de Mun l'ont admiré; mais ils souriaient, attendris, de son ingénuité de soldat devant les politiciens. »

On dit communément « le théâtre parlementaire ». Ce 3 novembre, le Palais-Bourbon est

comble. Dans les coulisses, dans les galeries, dans les loges et sous les lourdes tentures rouges, massés comme en corbeilles de salons, ce sont les hommes et les femmes les plus « connus » et les plus « influents » du monde diplomatique, du monde politique, du monde financier, auxquels s'adjoint, cette année, le monde « militaire » du Ministère : tous ont désiré assister à la Première de la Nouvelle Combinaison, et, venus pour écouter, commencent à causer. Plus bas, l'hémicyle, le mouvant et noir orchestre de ceux qui sont là pour jouer leur rôle au nom de la Nation. Comme ils s'agitent! Du geste, de la voix, ils se saluent, ils s'appellent, ils se rejoignent, prélude d'excitation au grand Concert où chacun élèvera sa note au diapason. A voix plus basse, au banc du Gouvernement, s'entretiennent les protagonistes de « l'action ministérielle », les hommes du programme. Les galeries regardent le Parlement. Le Parlement regarde les galeries. Ici, à cette Académie Nationale, ont abouti, de toutes les provinces, de toutes les villes de France, ceux qu'ont formés l'école des Prétoires, l'école des Lycées, l'école des Facultés, l'école des Amphithéâtres et des cliniques, l'école des Cafés, hippodromes et toutes salles dites publiques, ceux qui, par le mot et par la phrase, ont « conquis » une parcelle du pays. Voyez la tribune : piédestal de l'orateur, autel du verbe fait Député, elle est décorée de brillantes allégories classiques qui sont comme les fleurs immortelles de la Rhétorique triomphante : glaives, faisceaux et boucliers, couronnes de chêne et couronnes de laurier, génies embouchant la trompette.,. Vous êtes ici au

Grand Opéra de l'Eloquence. En temps de guerre du moins le génie politique y compose-t-il dans l'inspiration grave nécessaire au pays?

La sonnette tinte.

M. Briand, Président du Conseil, qui récite avec autant d'art qu'il parle, donne lecture de la déclaration ministérielle. Et l'interpellation du socialiste Renaudel voulant, avant même qu'elle ait vaincu, s'assurer que la France n'ambitionne ni conquête, ni annexion, enfièvre aussitôt l'Assemblée...

M. Léon Bérard intervient.

« Le Président du Conseil a apporté une déclaration excellente. C'est le propre de ses discours d'être excellents dans toutes leurs parties. M. le Ministre de la Guerre Veut sans doute faite plus courte en changeant quelques mots à l'admirable proclamation qu'il adressait au peuple de Paris. »*

Notons immédiatement la qualité de cet hommage qu'en manière de salut un Parlementaire adresse au Général. Donc le Général incarne le laconisme. A peine s'est-il montré à la Chambre qu'apparaît à ces hommes qui parlent l'impérieuse nécessité de la parole brève et décisive. Tout droit dans son vêtement civil noir, — il a pénétré dans la salle en compagnie de l'amiral Lacaze, — il se tient silencieux, il observe et d'autant plus qu'il se sent observé.

« Ce sont des gens qui vous regardent tout le temps ! me marquera-t-il tout à l'heure avec vivacité et d'ailleurs sans humeur. J'écoutais très attentivement tous les orateurs. »

En rentrant de la séance, il dit :

« Quel monde! » Ces cris, ces discours!... C'est étonnant comme je reste absolument insensible aux beautés de l'éloquence... »

Je le regarde.

— C'est vrai, c'est un sens qui me manque...

— Tant mieux!...

— Non, c'est très mal, réplique en riant le Général, mais je ne puis pas faire autrement.

— Vous ne seriez pas d'Athènes mais de Sparte?

— • Ah ! fait le Général en souriant, je ne sais pas trop d'où je suis... Mais dans quel guêpier je me suis mis..! »

Malgré l'ennui d'y perdre un temps qu'il eût mieux employé ailleurs pour la Défense, il a été vivement intéressé par cette première séance. Briand y éleva le verbe officiel aux plus fières hauteurs de la conscience européenne en proclamant que la Nation, franche de tout égoïsme, se voulait « le champion du monde ». L'affichage fut voté avec cœur par une Chambre d'abord froide et houleuse.

« Au début on pouvait se demander comment les choses allaient tourner », poursuit le Général... « Mais ça c'est terminé par un gros succès, grâce à la péroraison de Briand. Quel orateur que ce Briand; qu'il est merveilleux! Renaudel aussi a été très bien, sauf cette allusion malheureuse à l'Alsace-Lorraine.

« Mais ces cris! quel tintamarre! » reprend-il...

Ici il s'arrête, comme s'il réentendait les cla-

meurs de la Chambre. Il s'incline dans un silence de réflexion, d'où soudain il sort pour conter :

« Dans la nuit du 11 au 12 mai 1880, nous étions au bord du Niger. Poursuivis de très près par les indigènes qui venaient de nous tuer les trois quarts de notre escorte! Après un combat contre les Béléris qui nous avaient attirés dans une ravine en achetant nos guides, nous venions, en effet, de compter vingt morts et autant de blessés. Impossibilité de réorganiser le convoi : il était tombé tout entier aux mains des Béléris. Que faire? Je n'hésitai pas : regagner à tout prix le Niger ! Les blessés sur les ânes qu'on avait pu rattraper, les laptots au centre, les tirailleurs déployés à l'arrière, nous avions marché jusqu'à la nuit droit devant nous. Plus de guide et pays terrible : imaginez un défilé de murailles du haut desquelles les sauvages nous guettaient! On ailait à la lueur des étoiles; pour éviter les villages, que de fois on avait manqué s'enliser, hommes et chevaux, dans des marigots broussailleux, de vraies forêts flottantes! Mais voici qu'un orage s'abat sur nous et, déclanckant une de ces averses d'Afrique qui sont des déluges, nous enfonce dans l'eau et dans la boue. Les bêtes ne veulent plus avancer. Egarés dans les ténèbres, épuisés par cette randonnée de vingt-quatre heures, les hommes aussi préfèrent se coucher, se jeter par terre, là où ils sont arrivés. Il faut bien faire halte. Cependant nous savions que nous étions traqués, que les Béléris étaient à nos trousses et qu'ils nous ménageaient une mort horrible. Et nous devions fuir toute nouvelle rencontre : nos munitions volées ou mouil-

lées, il ne nous restait à peine que quelques cartouches. C'est alors qu'on s'est regardé en se demandant : « Qui sera le dernier? » et que chacun s'interrogeait : « Puis-je compter au moins sur une dernière balle avec laquelle me faire sauter... afin d'éviter leurs tortures?... »

Un silence...

Le Général me regarde :

« Vous comprenez : Quand quelqu'un a passé par là, ce n'est pas quelques cris de députés qui peuvent avoir de l'effet sur lui. »

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