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CHAPITRE II LE SAUVEUR DE PARIS

Pourquoi il a été choisi

C'est le samedi 23 octobre 1915 que le Général fut convoqué chez M. Viviani, depuis le début des hostilités jusqu'à ce jour Président du Conseil.

Pourquoi ?

Il est alors Gouverneur militaire de Paris : dans la pratique, — son autorité accroissant ses fonctions, — conseiller militaire du Pouvoir. Sans cesse depuis quinze mois on a eu besoin, on a senti l'urgence de le consulter : tout ce qu'il a prévu s'est réalisé ! Il sait que l'on regrette de n'avoir pas suivi ses avis.

Son heure est venue !

Après avoir tant tardé à l'utiliser selon sa valeur universellement acclamée, on fait appel à lui : et pour le poste d'où l'homme choisi domine même le commandement suprême des armées. Il va entrer dans le Gouvernement : et avec toutes les

t)rérogatives, en Général, en Général dé Guerre dans un Gouvernement de Guerre.

Cet homme déjà illustre, cet homme de caractère, avec quel surcroît actuel de caractère et de prestige accède-t-il à son rôle nouveau ? Il sied de le préciser ici avant d'aborder son action au Ministère en 1915 et 1916. Ce n'est point encore, comme le reste de ce livre, sous sa direction : pour ces premières pages relatives aux plus grands moments de 1914, je dois surtout fvous rapporter les entretiens que j'avais avec lui au Gouvernement militaire : il ne pensait pas encore à ce livre exactement mais il me renseignait dans ses causeries familières, aux heures d'épreuve où il lui fallait défendre ses titres à rendre de nouveaux services au pays. Il donnait des explications avec la passion chagrine et vive de la vérité, comme il faisait dans ses confidences instantanées à ses amis intimes. Il m'a dit de consulter ceux-ci et j'utilise ses confidences dans ce chapitre préliminaire sur la première année de la guerre où je n'étais pas tous les jours à ses côtés. Elles ont une très grande importance : l'amitié a tenu dans sa carrière haute place de pensée et d'action. Ce n'était point que besoin de détente et affection, mais habitude de camaraderie militaire qui a été une des vertus constitutives de sa vie à la fois très cordiale et toute virile, comme chez les grands soldats anciens : la causerie était toujours pour lui un examen de conscience et, mieux encore, de conduite. Il disait tout à ses amis, par instinct de ne savoir rien cacher et pour se fortifier de leur mémoire dans sa pure ligne d'action.

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Ainsi allons-nous marquer comment, après un an de timides et aveugles prudences, les Dirigeants commençaient à reconnaître Texcellence de ses idées et de ses réclamations avant la Guerre, cette justesse de prévision d*où avait jailli son acte décisif à la Marne.

Le Kriegspîei

L'attaque par la Belgique, la chute de Maubeuge, la reddition des Hauts de Meuse, il les avait annoncés !

Le 5 août 1914, dans sa lettre douloureuse au général Weick, le général Gallieni ne pouvait s'empêcher de souligner :

« Remarque que les Allemands font la manœu-vre que j'ai étudiée en mars dernier. Tu vois qu'ils sont à faire mon Kriegspiel ? »

Qu'était-ce que le Kriegspiel ?

Il ne faut point confondre Manœuvres et Kriegspiel.

Les Manœuvres sont, en temps de paix, une répétition à blanc des opérations de la guerre auxquelles, sur un vaste terrain, prennent part plusieurs corps d'armée ; les officiers et les soldats s'habituent ainsi aux vrais combats des grandes luttes européennes et les généraux, les états-majors spécialistes de la science militaire, en savants, par les plus complexes et subtils calculs de la théorie, tâchent de prévoir et de déployer les ressources nouvelles de stratégie et de tactique qu'exigerait une prochaine conflagration. Le général Gallieni,

lui, n'est pas un général de manœuvres : il est un général colonial. Entre 1871 et 1914, dans la métropole, on n*a pas fait de guerre : on a fait tous les ans de brillantes manœuvres scientifiques; aux colonies on n'a pas fait de manœuvres, on a fait presque constamment la guerre. Gallieni a dirigé plus de guérillas ou de vastes expéditions qu'aucun. Quand il est revenu définitivement de Madagascar, déjà âgé et glorieux, nommé commandant de corps à Clermont-Ferrand, que dit-il aussitôt à son prédécesseur ?

« Je viens des tropiques : j'ignore tout de ce qui se fait dans la métropole. Adjoignez-moi un jeune officier breveté de l'Ecole de Guerre pour qu'il me donne des leçons. »

Et comme un écolier très appliqué, le vainqueur de tant de peuples belliqueux s'est mis à apprendre. Le capitaine Galonnier — aujourd'hui général — lui fixa des thèmes. Et quand vint la saison des manœuvres réglementaires, Gallieni de dire exabrupto :

« Je tiens à les diriger moi-même, pour voir si j'ai bien compris et si je puis appliquer ce que vous m'avez enseigné. »

Et il conduisit les manœuvres régionales — au rapport du général Galonnier — « avec la plus sûre méthode et un in^erturbable sang-froid, sans se presser ».

On se rappelle que deux ans avant 1914 le général Gallieni fut chargé de commander aux grandes manœuvres générales et que, généralissime d'une des armées opposées, du premier coup il fit prisonniers le Généralissime adversaire et son

ëtat-major. Toute la presse militaire s*exclama, applaudit.

Le Kriegspiel ou «jeu de la guerre» inventé par les Allemands et très en honneur avant 1914, n'est qu'un exercice de manœuvre en chambre destiné avant tout à provoquer une leçon de critique militaire. Sur des cartes à grande échelle sont figurés les positions et les effectifs ennemis à l'aide de bouts de bois dont chacun représente une unité tactique (bataillon, groupe d'artillerie, compagnie du génie, etc.). Chacun des partis se tient dans une chambre et dans une troisième chambre sont les arbitres. Ils dirigent et jugent. Transmettentils, par exemple, au parti B le renseignement suivant : « L'aviation signale que trois bataillons du parti A sont sur la route de Chantilly, à 10 kilomètres de cette ville, marchant vers le sud », le parti B adopte une solution et les arbitres en font la critique. Le Kriegspiel a pour inconvénient de supprimer les difficultés de terrain et le facteur psychologique; mais on y voit marqués d'une manière saisissante la composition des troupes, la longueur des colonnes, tout le mécanisme de la tactique et de la stratégie.

C'est en mars 1914 même, que le général Gallieni, au Cercle des Hautes Etudes militaires, dirigea un Kriegspiel ayant pour thème la marche des armées allemandes contre la France. Il fit passer ses armées par la Belgique. Or, comme conséquence de son travail et des méditations qui en furent la suite, il adressa un rapport au Ministre de la guerre, signalant le grand rôle que devaient jouer dans notre défense Dunkerque, Lille, Maubeuge,

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réclamant leur place dans le plan de mobilisation, et une armée qui parât de ce côté à la très certaine irruption allemande.

Car rien de cela n'était piévu en î9iA ï

Autrefois, il est vrai, la tradition même de l'Ecole de guerre voulait qu'on prévît l'invasion par la Belgique ou par la Suisse. C'est le général Joffre qui fit renoncer à cette doctrine, répliquant aux objections : « Ça ne se discute pas : c'est du commandement. » La mobilisation de 1913 ne comprenait pas Lille, qu'on livrait : et le général Gallieni, de ce chef, se prononça contre elle. Sa science et son bon sens exposaient par avance, avec simplicité et force, ce que l'ennemi exécuta.

Il avait la psychologie des Allemands !

Il les observait !

Il n'approchait jamais la frontière sans regarder de l'Autre Côté. Il y avait toujours pour lui à étudier ; surtout là. Ainsi allait-il fréquemment en Lorraine. « Quel beau pays que le tien » s'exclamait-il dans une de ses lettres au général Weick. Le 18 juin 1913, il lui envoyait ce petit billet de grand soldat qu'on aimerait voir conserver dans un musée de la camaraderie militaire :

Sfenay, i8 juin 1Ç13.

Ces derniers jours, je n'ai cessé de parcourir la frontière belge et le pays Mouson, Sedan où fai fait mes premières armes. Hier à Bazeilles, j'ai retrouvé un de mes anciens marsouins de mon régiment qui s'est mis à parler de moi, dans son boniment, comme gardien de l'ossuaire.

On lui a dit qui j'étais. Il s'est mis aussitôt à m' embrasser et semblait tout heureux,

JLa carte postale reproduit le Monument aux Morts de Î870 de Béaumont-en-Argonne. Toujours le général Gallieni envoyait à ses amis des cartes représentant les monuments aux Morts de 1870 et, par exemple, du Mans, celui de Chanzy.

Après avoir passé des manœuvres de Tlsère à Waterloo d*où il envoyait Timage de la pyramide portant à sa cime le Ooq gaulois, il écrivait plus tard du Luxembourg : « Voyage intéressant et instructif » (le mot souligné par lui). C'était sur les lieux qu'il allait alors étudier son plan de 1913: le Luxembourg était pour lui d'autant plus important, que dans ce plan la concentration de son armée devait se faire à Mézières.

D'autre part, du Conseil supérieur de la Guerre, — je le lui ai entendu répéter plusieurs fois, — il avait écrit à l'Etat-Major Général pour démontrer la nécessité de renforcer Maubeuge et celle d'organiser défensivement les Hauts de Meuse entre Verdun et Mézières. La première nécessité avait été niée, la demande repoussée : la deuxième demande ajournée.

(( On ne voulait que de Toffensive. »

On ne croyait guère a la défensive, on ne VOULAIT QUE DE l'offensive. Le Général disait :

« C'est la principale cause à laquelle il faut attribuer toutes les surprises et déceptions que

nous avons subies depuis le début : notre Etat- Major ne voit que Toffensive. Tous ceux qui parlent de défensive sont discriminés. L'Etat-Major a fini par inculquer son idée comme un dogme aux membres du Gouvernement. Le président Fallières a terminé une séance du Conseil de Défense Nationale par ces mots qui en ont renforcé encore l'autorité : « Messieurs, ce qui me fait plaisir, c'est « que vos opérations auront toujours l'offensive « pour but. » Aussi est-on entré en campagne avec un plan d'offensive : attaques sur Mulhouse, sur Sarrebourg, sur Neufchâteau, d'où dispersion de nos forces, échecs, succès de l'enveloppement allemand par la Belgique, retraite ! ! »

Durant tout le mois d'août, c'est avec angoisse que le Général, dans le bureau de M. Messimy, suivait, en les expliquant au Ministre, les télégrammes du Haut Commandement. Dès le 5 août, il prévoyait toute la manœuvre ennemie dont le 15 Joffre ne voyait pas encore l'ampleur, l'importance exclusive. Quand il apprit la marche sur Mulhouse, il resta stupéfait : il ne pouvait admettre une telle faute. Autour de lui, on se réjouissait de l'arrêt des Allemands devant Liège : « Vous pensez bien, s'écriait-il, que la ruée allemande est beaucoup trop puissante pour être arrêtée par les forts de Liège : cet arrêt est une feinte; plus elle durera, plus elle sera grave : pendant ce temps, les Allemands doivent s'empresser à masser des forces considérables qu'ils jetteront par le Luxembourg et Metz. Loin de foncer en Belgique, nous devrions nous retrancher de toutes nos forces sur la frontière. Il faut être d'une ignorance absolue des choses mih-;

TAiRES pour méjuger ainsi les capacités de l'ennemi. Depuis quarante ans, d'ailleurs, nous avons tout ignoré des armées étrangères : et l'impréparation russe; et la nullité anglaise; et surtout la formidable préparation allemande. Nuls étaient les rapports de nos attachés militaires à Berlin : ils ne nous ont fait rien prévoir du travail d'adaptation à la guerre moderne que poursuivaient sans cesse les Allemands, assimilant toutes les expériences des guerres du Transvaal, de Mandchourie, de Tchataldja. »

« Ils ne comprennent pas ! » s'écrait-il sans cesse.

M. Messimy avait demandé au général Joffre de prendre près de lui le général Gallieni comme ad latus, espérant que celui-ci pourrait de la sorte « l'éclairer sur les mouvements qu'il ne comprenait pas, lui signaler l'importance du mouvement des Allemands à l'Ouest » . Joffre avait refusé. Puis, comme, dès ce premier mois de guerre, une question inquiétait et menaçait — celle des généraux limogés — M. Messimy avait proposé que Gallieni fût « grand juge » chargé d'instruire le procès des généraux mis en disponibilité : Joffre avait refusé. Le 15 août le Ministre prit encore sur lui d'envoyer GalUeni au grand Q. G. : Joffre le reçut une seconde entre deux portes, le laissa au général Belin. Il ne fut pas écouté.

Ce furent alors Charleroi, Dinant, Virton, Longwy.

A partir du 20 août les télégrammes du grand Q. G. au Ministre de la Guerre effrayaient de plus en plus le général Gallieni. Le général Berthelot terminait ainsi celui du 23 :

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Dans l'ensemble, la manœuvre stratégique est par conséquent terminée. Elle a pour objet de mettre le gros de nos forces au point qui pouvait être pour l'ennemi le plus sensible et de nous assurer en ce point la supériorité numérique.

La parole est maintenant aux exécutants qui ont à tirer parti de cette supériorité. La question est donc une question de valeur de commandement et de troupe et surtout une question de persévérance dans rexé*cution.

« Au moment où le Q. G. G. envoyait ce télégramme, dit le Ministre, il savait qu'on était battu. » La défaite bouleversa le Cabinet qui voulut relever le générali^ime : le Ministre s'y opposa, pensant, avec Gallieni, qu'on ne pouvait prendre une telle décision au milieu d'une affaire engagée.

Cependant Gallieni voyait, chaque jour, s'accuser l'imprévision la plus téméraire. Avec quelle vitesse l'ennemi pousserait nos armées, il le calculait dès avant son arrivée sur la Somme! Il le calculait d'après la masse, et l'esprit qui l'animait, la psychologie militaire des chefs allemands ! Il en déduisait à quelle date ils seraient devant Paris, à quelle date ils atteindraient la Marne, et.,, si rien n'intervenait, à quelle date sur la Seine : il le déduisait avec une rigueur, une toute autre intuition que celle du Haut Commandement; et il con^ jecturait devoir être tout autres que celles escomp^ tées par le Haut Commandement les conditions, dans lesquelles nos armées et les ennemis se ren-» Qontreraient sur la Seine ! 1 !

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