COMME LES JEUNES ATHÉNIENS
Les Députés, dont la guerre a réduit les occupations professionnelles et le travail d'enquêtes, n*ont jamais disposé de tant de loisir ni ne furent tant obligés de recevoir des visites et des lettres. Lettres : plaintes des électeurs du front. Visites : plaintes des femmes de mobilisés. Les députés temporisent d'abord, mais écoutent, rédigent des notes : les dossiers s'accimiulent ! Un beau jour, les interpellations en jailliront par la fatalité.
Une semaine ne s'est pas écoulée — 18 novembre — que le citoyen Emmanuel Brousse monte à la tribune, que le citoyen Ernest Jobert lui succède, que le citoyen Ernest Lafont s'élance à sa place. Ils énumèrent des observations indiscutablement justes et de conséquence avec un
esprit de bon sens et d'intelligente économie; mais ils parlent de tous les Ministères en même temps; le public parlementaire et le Gouvernement ne garderont aucun souvenir, net, de volonté précise et limitée, d'un delenda frappant sur deux ou trois points capitaux.
Qu'est-ce que tout cela! De l'éloquence? Pas même de la parole : des mots et des mots, le gâchis du verbe. De quoi déconcerter l'homme d'action le mieux disposé à prendre en considération la Représentation. Il ne peut manquer de constater que ces gens pérorent par consigne et par routine, pour « la galerie ».
Le général Oallieni répond : promesse d'agir, brève.
Et il rentre de cette séance avec la notion de l'anarchie parlementaire :
« Bavardage interminable, juge-t-il : aussi je parle de ma place. »
« Ce sont des bavards. D'ailleurs trop de Français sont bavards I C'est eux-mêmes qu'il faudrait pouvoir modifier. Ils sont ainsi faits de leur nature: Ils aiment le beau langage, la parlotte, ce qui traîne, ce qui fait traîner... C'est dans leur tempérament
« et c'est ce tempérament quHl faudrait changer,.,
« J'écrivais l'autre jour à Laroque pour le féliciter de l'excellente pensée qu'il a eue d'envoyer au Prytanée militaire un poteau-frontière allemand. Ce trophée en dira plus long aux chers et jeunes élèves de notre vieille école que les plus savants discours, q, '
OALWENI PARI.B ' 19 ï
Désormais, comme réactif, hB laconisme va être son premier procédé de tactique vis-à-vis des parlementaires. // faut leur apprendre la concision!
Le laconisme c'est sa discipline, sa nature, toute Spartiate, et aussi son goût, selon sa culture très fortement empreinte de l'antiquité. Que de fois m'a-t-il dit avec caractère qu'il « aimait » l'antiquité et que c'était pour sa brièveté; qu'il nous fallait, à nous. Français, revenir le plus possible aux anciens, aux classiques, a la sobriété!
Aujourd'hui encore, comme il me demande si j'ai écrit les réponses qu'il m'a prié de faire à diverses lettres de préfets ou de gouverneurs généraux :
« Pour le style, voyez, rapprochez- vous le plus possible de la forme nette, courte, cependant pas officielle : je n'aime pas ce qui est officiel, — mais courte. Car, vous savez combien je déteste les phrases longues. »
Il sourit, et :
« Quand je fus chargé de la défense de Paris, très occupé je demandai à un excellent historien, qui était mobilisé dans mes Bureaux du Gouvernement Militaire, — vous le connaissez, je crois : Gautier — de rédiger dans les deux heures une proclamation pour le public. Je n'avais pas une seconde pour y penser et il n'y avait pas de temps à perdre, car le Président de la République voulait la lire avant de partir, le soir, pour Bordeaux! On y peina, on fit quelque chose de très sérieux... et on me présenta bientôt une belle page. Je remerciai, mais trouvant que le moment n'était pas aux longues tirades, je retournai le papier,
192 OALtmxi PAULS
j'écrivis en deux minutes les lignes très simples que vous savez... »
Le « Jusqu*au bout » dont le laconisme martela la résistance parisienne.
Cette dernière fois, sur la brève promesse du Général, les Députés avaient retiré leurs amendements, avec une docilité touchante.
Mais une mesure radicale qui atteint tout le pays, l'incorporation de la jeune classe 1917, est annoncée. Débat d*un ordre tout autrement poignant! Ce n'est plus, comme à la première interpellation, l'Assemblée, une question de prérogative, qui en est l'objet, mais la jeunesse, le sang de France! Le Général le sentait, nous le disait :
a Le moment est tragique. La Nation, qui est depuis plus d'un an à l'épreuve du deuil le plus vaste, voit très clair aujourd'hui; elle sait combien a été meurtrière l'impréparation militaire, elle sait que les lenteurs et les embarras de la bureaucratie chaque jour encore étendent le nombre de victimes. C'est à cet instant, que nous, le Gouvernement, nous sommes obligés de venir demander les jeunes gens de 18 ans! Sollicitons-nous un don? Non : en réalité nous imposons un sacrifice. En même temps nous venons implicitement déclarer par là que la guerre est ardue, coûteuse, et qu'elle durera! Nous le déclarons devant tout un pays à qui, sous prétexte de ne pas le décourager, on n'a pas gs^ avouer, avec l'ajitprité de la franchise, que
la victoire ne saurait être atteinte qu'après une série indéfinie d'efforts de plus en plus cruels ! »
On n'avait, jusqu'ici, réclamé que « des canons! des munitions! » : cette fois on ajoute : « des hommes, les plus jeunes hommes! »
La Chambre votera-t-elle l'incorporation de la classe 17?
Au Palais Bourbon.
Il y a des cris, du commérage, des facéties, des à-propos, des acclamations fêtant ces mots heureux de députés : « Qui en vivent... Qui en meut rent », force interruptions, des applaudissements avec rires soulignant des allusions aux « ministres de liaison éminents » entre le Ministère d'hier et celui d'aujourd'hui, des « mouvements divers », des « réclamations » au sujet des embusqués non encore débusqués — « Et les curés? — Et les Députés? » — encore des applaudissements avec rires, encore des « réclamations » avec « bruit ». Tout le laisser-aller, le festoyant désordre du temps de paix... quand le Général vient rappeler la Chambre à la réalité des chiffres et à l'urgence d'une des plus graves questions de la Défense Nationale.
Le Général, sobre de gestes, parle de cette voix nette qui atteint à travers tout le pays jusqu'aux frontières :
Messieurs, je viens vous apporter les explications nécessaires qui justifient l'appel de la classe 1917. Bien que les nations alliées se trouvent au point de vue des effectifs dans des conditions plus favorables que leurs adversaires, je viens ici, en parfait accord avec le Général Commandant en Chef, vous
194 dALLiENI PARLE
demander l'appel de la classe 1917. Je me hâte de vous dire qu'il y a là une simple mesure de prévoyance, mais à laquelle je suis forcé de souscrire, sous peine d'engager ma responsabilité.
Si je me reporte aux discours prononcés à cette tribune la première fois que j'ai eu l'honneur d'assister à vos séances, il me semble que nous sommes tous d'accord, Nation, Parlement, Gouvernement, pour continuer la lutte jusqu'au bout, en utilisant toutes nos ressources? A mon avis, il est nécessaire qu'aussitôt que possible elle entre, elle aussi, dans cette formidable machine que la France construit chaque fois dans l'intérêt de la Défense Nationale. Comme la classe 1916 qui est encore dans ses dé- DÔts, la classe 1917 sera prête, instruite pour parer aux éventualités, pour aller au devant de cet inconnu qui joue un rôle si important à la guerre.
Au cours de cette même séance, j'ai entendu une >hrase caractéristique de l'honorable M. Renaudel : rf Nous ne devons pas déprécier ni mésestimer notre ennemi. » Il faut donc que nous soyons toujours prêts à avoir des moyens au moins aussi puissants que ceux qu'il peut mettre en ligne.
Calme comme à son ordinaire, le Général s'explique « en toute sincérité » . Ceci trappe beaucoup les Députés : pas un instant il n'élève la voix. Avec ordre il répond ainsi à la fois aux interpellations, chacune sensée mais toutes dans leur succession discordantes, de MM. Turmel, Vincent, Auriol, Bracke, Jobert. Ayant énuméré les mesures prises pour organiser une indéniable mobilisation agricole, il conclut :
Je vous demande, Messieurs, la classe 1917 aussitôt que possible. Je vous la demande, en mon nom
feALLIENI PARLÉ Ï95
Comme ministre, mais je crois bien que je puis ici vous la demander également au nom des jeunes gens qui forment le contingent de cette classe.
Comme autrefois les jeunes Athéniens, lorsqu'ils parvenaient à l'âge d'homme, ces jeunes gens vont faire le serment d'aller combattre pour leur pays et, plus tard, de laisser à leurs enfants la patrie intacte.
Messieurs, c'est avec une émotion patriotique, c'est avec une réelle affection familiale que la nation tout entière va suivre ces jeunes gens, d'abord dans leur centre d'instruction, puis, plus tard, sur le front, où ils iront retrouver leurs pères, leurs frères, leurs parents, qui, eux aussi, tiennent ce serment et qui, depuis seize mois, luttent si héroïquement pour défendre le sol de la Patrie.
Le général Gallieni s'est exprimé très posément. Pas de périodes. Il a dit ce qu'il devait dire, militairement : « Discours bref et sec, a jugé un parlementaire. Ce ne sont plus les phrases de nos virtuoses... : tant mieux! » « Succès très grand. » On peut dire qu'après l'intervention du Ministre de la Guerre, le vote si incertain du projet est acquis. Quand le général descend de la Tribune, la Cham-» bre, longuement, lui fait une ovation.
Succès grave,
La classe 17 en personne, avec sa juvénile et frémissante virilité, va le féliciter d'avoir attesté en son nom son impatience de servir. Elle lui en*voya, de toutes parts, des cartes enthousiastes et charmantes :
« Gloire à Gallieni! »
« Félicitations à Gallieni! »
. M Remerciements à Gallieni I '»"
L'une des plus naïves représente une tour.
Tour dite : L'honneur de Lesparre, Pour Tannée 1916 (la Victorieuse).
Acceptez la reconnaissance Des futurs Poilus de France Qui doivent au grand Gallieni La joie de servir leur Patrie.
A roccasion de leur messe de départ.
Sur rindication que m'en a donnée le Général, j'interroge dans les couloirs rattaché qui, selon leî règles, a charge de suivre pour le Ministre de h Guerre les « débats » du Palais-Bourbon. C'est M. Guy Lavaud qui fut plusieurs fois chef de cabinet de M. Guist'hau, à la Marine et à l'Instruction Publique. Ce jeune écrivain de talent est un vieil abonné de la Chambre, entendons-là une esprit habitué à disséquer les discours de nos meilleurs académiciens de la coupole du Palais Bourbon pour en trouver le « nerf ».
« C'est le premier général que j'entends parler^ me dit-il. Les raisons de son succès?... Il a d'aborc pour lui son physique : sévère et tranquille.,. Puis cet accent simple, candide, cet air d'ingénuité parfaite qui touche beaucoup la Chambre. Enfin sa façon nouvelle de présenter les choses : 1**, 2', 3"... On sent aussi un homme qui ne subit pas le magnétisme de la réunion publique. Il lit, il va (droit à son idée, s^ns s'occuper des interruptions...
OALLIENI PARLE , 19?
Il fait bien. Il se ferme : il n'en paraît que d'autant plus ferme ».
« Quelle longue séance! s'écrie le Général, Elle n'a fini qu'à huit heures. J'ai parlé à la fin et il m'a semblé être applaudi par tout le monde. Mais que ces épreuves sont fatiguantes et insipides!... Ces réunions de la Chambre me rappellent les boîtes èi bachot d'autrefois où, d'un bout de la salle à l'autre, on se posait les colles les plus disparates ! »
Le Général a la tête baissée, le visage rouge encore de toute la chaleur de l'Assemblée.
Déjà il s'est rendu à son bureau, au travail; et de ce ton de passion qui se contient :
« Si vous saviez ce que les hommes perdent leur temps sur la terre!... Cependant la vie n'est pas si longue, nom d'un chien! Ils confondent Vagitatioii avec Vactivité. »
— Mon Général, sur le brouillon du discours que vous venez de prononcer, je ne retrouve pas l'allusion si heureuse que vous avez faite aux jeunes Athéniens... » Pressentant là un des traits de son esprit, une façon à lui de procéder avec les Assemblées pour les accorder par de la noblesse, je lui demande s'il n'a pas dû l'improviser pour changer l'atmosphère de la Chambre, pour relever le débat... ■ i WI^M
Il me marque net de la tête que ce fut bien son intention.
Et revenant, le visage éclairé, à cette évocation de l'Antiquité, telle qu'en faisaient les orateurs « humanistes » de notre Révolution :
« Oui, rappelle-t-il, curieux lui-même de la
jgS GALLIENI PARLE
forcé d'enthousiasme que peuvent conserver en nous certaines visions ; ça m'avait toujours frappé.., ce Temple où les jeunes Ephèbes allaient jurer serment de fidélité... »
Et du geste il indique, comme s'il la voyait â l'horizon, quelque colline sacrée de l'Hellade.
Aussitôt les Débats, le Figaro, de publier dans son texte ce serment fameux mais oublié :
Je jure de ne point déshonorer ces armes; Je n'abandonnerai point le compagnon quel qu'il SOIT, près duquel je me trouverai placé dans les