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ON PARLE TROP AUX PILOTES

On a beaucoup glosé.

« En somme, me murmurait avec aménité M. Escudier, c'est bel et bien un coup de pied dans le derrière que le Général nous a donné là à tous... Notez que je suis pour lui. »

M. Charles Benoist estima au contraire qu'il fallait le « considérer comme le restaurateur du régime parlementaire, »

Entre ces deux solutions extrêmes il y a place pour une moyenne :

« Tous les Français, s'écrie Henry Bérenger, savaient que le général Gallieni était un grand administrateur et un grand soldat. Tous les Parisiens savaient aussi qu'il était un grand Gouverneur de Guerre. Tous les parlementaires savent maintenant qu'il est un grand républicain et qu'il s* apprête à être un Grand Ministre. »

De ravis de tous « par une simple circulaire »] le Ministre a accompli « une des plus grandes réformes de notre histoire contemporaine »,

Le lendemain, je venais de dépouiller les journaux, frappé de voir à quel point ce qui, .du Général avait, sinon conquis, du moins séduit les Parlementaires, c'était sa « courtoisie ».

Le Général me dit :

« Ce sont des gens qui vous observent d'un air méfiant comme à se demander : « Qu'est-ce que ce bonhomme?... » mais vous avez vu : ces Messieurs ont été corrects, ils se sont montrés courtois.». »

Et se rappelant :

« Ils m'ont ainsi applaudi parce qu'ils ont voulu m'encourager. On m'a fait, en somme, un accueil sympathique. On m'a même complimenté ensuite, je ne sais pourquoi... M. Poincaré, les Ministres... Briand, à l'Elysée, me félicite chaudement pour « mon début » . Je lui ai répondu net :

« J'espère bien que je n'aurai pas à recommencer souvent ce petit exercice. »

A ce moment, la porte de la salle à manger où nous étions, vaste pièce elle aussi toute solennisée d'armes en panoplies, s'ouvrit. C'était un simple soldat de service dans les bureaux! Il hésita, de peur de gêner le Général au milieu de son entretien, puis, se décidant, traversa la salle. Arrivé à notre hauteur, il salua le Général. Celui-ci aussitôt, s 'interrompant, porta la main à sa tempe et rendit

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largement le salut en regardant l'homme avec une attention respectueuse qui me frappa; puis il reprit :

« Je vous expliquerai un autre jour ma formation. Mais le programme est chargé ce matin au Conseil de Défense. Les affaires des Balkans vont mal. C'est un imbroglio épouvantable! On ne résout rien dans ce Conseil de Défense. Je dis la nécessité de prendre des mesures énergiques et rapides pour sauver le corps de Sarrail à cause des mauvaises dispositions de la Grèce. Je soutiens Sarrail. Et j'ai été appuyé par Freycinet; mais on a tergiversé ensuite, on a glissé à d'autres questions, à la classe 16, aux bataillons alpins, aux soldats russes. Il va falloir encore de nouvelles séances avec Joffre et Briand pour rédiger en* semble le télégramme à Sarrail et à l'Amiral qui commande devant Athènes. Comme ces parlementaires me font perdre du temps! Cependant ils ne voient pas, eux, les civils, que nous avons tout un corps d'armée en grand danger là-bas en Orient, qu'il faut le sauver par une décision immédiate !

« Je ne lâcherai pas... Varenne me dit que tout va bien pour moi à la Chambre! Qu'y a-t-il de nouveau dans le courrier?

— Rien d'important, mon Général. Mais quand vous aurez une minute pour vous distraire, j'ai mis de côté deux lettres qui viennent du front et qui vous plairont. L'une d'elles est un peu piquée, mais d'une gloriole assez belle.

— Bien, bien! On verra ça après 1^ déjeuner» p] Et il sortit promptement,

Gepeaaa»t, Is loldat qui avait passé tout à

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Theure sortait du cabinet militaire. Il ne put s'empêcher de venir me murmurer à Toreille :

« Vous avez vu comme il a été chic tout à l'heure le Grand Chef! C'est pas comme certains Officiers qui ne vous regardent pas plus que des chiens, qui ne répondent jamais au salut! »

Ce n'est pas seulement une question de correction pour le Général : il éprouve un vrai sentiment de camaraderie militaire pour le soldat et il pense que c'est la première qualité des Chefs.

Je me rappelle une photographie où, à la veille même de 1914, le Général est pris au milieu d'un groupe d'officiers et d'élèves du Prytanée de La Flèche. Sa main est posée sur l'épaule d'un petit caporal-fourrier de onze ans. Il a écrit au-dessous avec sa grande simplicité gentille : « Ça pourrait s'intituler le passé et l'avenir ! »

Voici, cueillies dans son innombrable courrier, les deux lettres que je vais lui faire lire :

. ,- .-■ .■ I Mon Général,

Permettez-moi de vous présenter notre petit journal humoristique (Aux loo.ooo articles), l'œuvre des différents Zouaves sur le front reproduite par nous ici afin de donner à tous nos frères la gàïté du cœur et la tranquillité d'esprit, qui sont les deux points de la vaillance.

Mon Général, veuillez croire en la grande con* fiance de vos lions d'Afrique,

C'est pour entretenir cette «e gatté de cœur » el

raviver que le Général a décidé de faire du Bulletin des Armées « ennuyeux, me dit-il, parce quô trop officiel », une feuille plus alerte, plus vivante, que le dessinateur Bernard Naudin ornera, et qu'il a envoyé le chanteur Bach lancer sur le front Tallègre chanson, depuis nationale, de Madelon.

L'autre lettre :

Aîix Armées, le 12 novembre IÇ15.

Le caporal Paul Alname, du 2(f régiment d'infanterie,

Au général Gallieni, ministre de la Guerre, Paris.

Grand Général,

Permets à un simple caporal d'adresser ses plus respectueuses félicitations au nouveau chef suprême des armées.

Sachant le mérite qui te revient pour la bataille de la Marne avec les autres généraux, tes camarades, et sans rien enlever de votre valeur et de celle des hommes qui étaient sous vos ordres, je vais te faire connaître ce que beaucoup ont appelé « le miracle de la bataille de la Marne ».

J'étais allé à Paris au moment de la mobilisation pour partir au plus vite sur les premières lignes de feu et je suis allé à l'Hôtel des Invalides me recueillir devant le Tombeau de l'Bmpereur pour lui demander de protéger nos armées et de leur donner la victoire.

Je suis heureux que l'Empereur vous ait éclairé de son génie»

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Je me suis très légèrement acquitté de "son intervention en envoyant au général Niox, gouverneur de VHôtel des Invalides, une croix de fer prise par moi sur un officier allemand.

Ce n'est pas tout : la victoire décisive sera pour nous et c'est à Berlin qu'il te faut aller à la tète des armées et rapporter la victoire de la France et des trophées à l Empereur qui veille sur nos gloires militaires.

Tu seras, avec les généraux, à la tête de la Grande 'Armée; c'est son désir, je m'y trouverai aussi.

Bn attendant la réalisation prochaine, je te salue, Grand Général, aussi respectueusement que je t'admire et te suis dévoué,

(( Caporal Ai^name Paul. »

Des directeurs de grands journaux sont venus ce matin rendre visite au Ministre et « mettre leurs organes à sa disposition ». Il les a remerciés poliment.... ,

« Presse excellente! observe le Général Taprès* midi... Et ce livre, cela va-t-il toujours? Comment allez-vous vous y prendre : sera-ce au jour le jour que vous présenterez les choses ou par affaires?

— J'y ai réfléchi : au jour le jour le rapprocherait davantage de la forme ordinaire, si vivante, des Mémoires; mais, au bout de cent pages, cela

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deviendrait fatigant par la confusioïi de tant de choses si diverses et l'on ne percevrait pas assez clairement la rectitude et l'importance des réformes. Je vais tâcher de conserver le plus possible la présentation si directe du Journal mais en divisant le livre en quatre ou cinq parties par grandes questions : votre lutte avec l'Administration, vos rapports avec le Parlement, avec le Gouvernement!...

— C'est bien! c'est à vous de voir : c'est vous qui faites le livre. Disposez pour le mieux les documents.

— Justement, vous parliez de la Presse. Sans en abuser je me sers des jugements des grands journaux pour appuyer du sentiment contemporain soit vos discours à la Chambre, soit vos décisions.

— Oui, mais je n'ai pas besoin de vous le répéter : je tiens qu'on sache que j'entends, que j'ai toujours entendu laisser la Presse libre d'écrire ce qu'elle voulait. Je n'ai jamais, moi, commandé d'articles sur ma personne! Non! je n'ai ni le goût ni le temps de me faire de la publicité. Ce serait sortir de la réserve que je me suis imposée dans les fonctions que j'occupe.

« Ce n'est pas mon genre, w

Dans les journaux, à la différence de ce qui s'est passé à la Chambre, c'est au Général que va l'unanimité des éloges. Et ceci de très significatif : sitôt après l'interpellation du parlementaire Morin commença à se dessiner dans l'opinion une campagne qui s'est prolongée en se renforçant : qu'on laisse aux ministres ei, en paiiiçulier, aM

Ministre de la Guerre, le temps de travailler! Leur manque d'organisation, leur manque d'imagina-^ f'ion, c'est toujours faute de méditation. « Voulezvous donc me faire perdre mon sang-froid? s'exclamait Napoléon, harcelé de paroles importunes à une heure grave. Eh! bien — commentent, après l'avoir évoqué. Les Débats, — chez nous, en ce temps de guerre, on parle trop aux pilotes ; et c'est le Parlement et les parlementaires surtout qui méritent ce reproche ».

Un tel appel, qui, parfois, s'exacerbait jusqu'à la, plainte, parfois jusqu'à la menace, les journaux de tous les partis graduellement rélevèrent. Beau spectacle : celui d'un pays qui, ayant soudain senti en im homme non seulement la bonne mais l'ardente volonté qui peut le sauver, par la voix de ceux qui pensent demande à ceux qui parlent de faire le silence autour de lui pour lui laisser le temps de la réflexion : c'est-à-dire la force d'action !

Mais la majorité de ce Parlement dont, selon le bon sens de l'étymologie même, la fonction est de parler, dont le privilège et, il faut bien le dire aussi, les vraies grandeurs et le prestige tiennent souvent dans la parole, comment voudra-t-elle et pourrat-elle accueillir cette pressante objurgation à abdiquer? Le Parlement à qui déjà le pouvoir de contrôle actif est limité, de quelle interdiction ne se sentira-t-il pas frappé si le droit et le devoir d'interpeller lui sont mesurés?

Cette Chambre houleuse, agitée, jalouse d'autorité, entêtée de ses puissances, ne va-t-elle pas prendre en aversion le Général et, pressent-il, lui « rendre la vie impossible »?

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