UNE PAGE DE PLUTARQUE
Le Ministère, la France, sont interdits de découragement, de dégoût!
Pour apprécier la qualité et pour mesurer la portée du discours que trois semaines après — le 18 décembre — le Général prononce à la Chambre, il faut avoir relevé avec quel ensemble partout Ton avait réprouvé les précédentes séances où publiquement, c'est-à-dire face à l'ennemi, furent étalées les faiblesses de l'Administration Militaire de la France! Le compte-rendu de ces dernières journées avait déprimé le moral et on pouvait constater dans l'opinion, à travers les quotidiens, la même répulsion qu'en temps de paix après ces séances de 1914 dont Barrés ou Jaurès flagellaient la honte.
« Longue, mauvaise et déplorable séance, de 3 à 7 heures », m'en dit le Général. « On nous a déballé, en les grossissant, toutes sortes d'affaires! Ce qui me déplaît à la Chambre, c'est qu'il y a
malheureusement beaucoup de factice. Tout s'y ramène à des questions de personnalité à personnalité : et alors, pour se servir un succès personnel, on monte, on exagère une affaire jusqu'aux proportions du scandale! »
« La journée du 15 décembre, déclarait un journal, comptera parmi les plus attristantes. » « Particulièrement écœurante », blâme Stéphen Pichon; « spectacle honteux » (Maurras). Et voici le résumé-type de ce qu'on nommait « le défilé de scandales » :
« Des actrices, des demi-mondaines, des repris « de justice, des gens aux mœurs louches et aqua- « tiques, tous ayant des parlementaires, et parfois « même des personnalités plus hautes pour les « recommander, obtiennent des commandes de « fournitures considérables, et nombreuses furent « les combinaisons de un ou plusieurs millions « que, documents en mains, on nous apprit tout « à l'heure qu'ils purent se partager. Tour à tour, <( on a revu l'entrepreneur de travaux publics qui « obtient une commande de chaussettes — qu'il « ne livre pas — le filou qui touche une avance « et disparaît, les escroqueries de fournisseurs de « morues, les habiletés d'aigrefins, à qui, sans « garanties, ni références, on consentait des « avances considérables avec une facilité qui perce met toutes les suppositions. »
Le plus grave, c'est que tout cela entraîne une telle affirmation :
« Après le discours de M. Simyan, écrit M. Clemenceau, tai^t de faits scandaleux établis par des documents officiels, il devient assez diffi"
'elle de soutenir que le Département de la Guerre ait été et soit encore administré, »
Y a-t-il donc déjà opposition dans la Commission et dans la Chambre contre le Ministère?
Dans les bureaux et antichambres, très animés, de la rue Saint-Dominique, on le croit volontiers.
Et le Général, qu'en pense-t-il?
En réalité, nettement, et avec décision, le Général, quoique mécontent de voir les interpellateurs trouver là un intérêt de surenchère électorale — le Général reconnaît où sont les fautes. Comme il me paraît indigné de cette sorte de branlebas et que je veux être fixé sur tout son sentiment, je lui demande à brûle-pourpoint :
« Mais enfin M. Symian pouvait-il ne pas faire son interpellation?
— L'affaire des blés, certes, est une grosse affaire; les Intendants ont payé 24 fr. ce qu'on payait partout 14! La question des Intendants, voilà le point faible : c'est le mauvais côté des militaires. Ils ont ce défaut, ces Intendants : ne pas faire appel aux spécialistes. Ils ne veulent pas. D'où toutes les erreurs ! et il faut les réprimer. Mais M. Symian a travaillé cela plus d'un an pour se tailler un succès : rien de plus. Il faudra dire, donner des chiffres. Je prouverai. Cette affaire Cognac, ce n'est pas vrai, ou du moins cela a été très exagéré exprès, pour être monté en affaire à grand fracas... »
L'impression demeure d'autant plus grave que, si le très habile et spécieux discours de M. Symian glisse trop souvent à l'effet théâtral, celui de M. Colliard, chargé par la Chambre d'une enquête,
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assemble des faits précis avec simplicité et sans outrance, pour conclure avec certitude : « L'énergie productive est sacrifiée à Taudace intrigante. » L'interpellation suivante de M. Perier, dirigée contre les parlementaires administrateurs de sociétés, accuse les procédés du régime; il rend hommage, à la direction du contrôle pour mieux asséner : « La responsabilité va au Gouvernement d'hier et à celui d'aujourd'hui, »
De telles phrases trahissent avec quelle impatience on attendait l'intervention, dans ce débat, d'un membre du gouvernement! « Chambre, paraît-il toujours inquiète, mécontente et désireuse de me voir toujours à ses séances de plus en plus nombreuses », venait de noter dans son carnet le Général. Il ne voulut laisser à aucun autre le soin d'assumer en public les responsabilités touchant l'administration de son Département si violemment prise à partie!
Il était très tendu, et tout en verve. Il trouvait, il disait entre intimes que cette Chambre, aujourd'hui si pointilleuse, n'avait guère témoigné de vigilance avant la guerre : « Nos hommes politiques se souciaient-ils de l'armée? En toutes matières, pour tous les postes, même pour nommer les professeurs de l'Ecole Supérieure de Guerre, on ne se préoccupait que des opinions politiques!..., on se moquait des réalités techniques. Jamais un Pré-
sident du Conseil a-t-il présidé la Commission d*Etudes préparatoires? Jamais les parlementaires ont-ils exercé un contrôle sérieux? »
Cette fois il débute avec une énergie autoritaire:
Messieurs, rhonorable M. Symian, mardi, en terminant son discours, s'est tourné vers le Ministre de la Guerre en lui disant : « Ne parlez pas, écrivez moins et agissez. » Il m*est facile de me conformer à ce programme.
Je n'aime pas parler, pour une excellente raison^ c'est que je ne sais pas. Quant aux écrits, quant à leur portée, je crois moins que personne à leur efficacité quand ils donnent des avis ou des conseils anodins. Je ne crois qu'aux notes impératives, quand il s'agit de relever des faits afin d'empêcher le renouvellement de la faute signalée, parce que c'est le seul moyen d'en éviter le retour et de stimuler les bonnes volontés.
Je vous demande la permission de ne pas entrer dans le détail des faits qui ont été apportés à cette tribune. Ils sont anciens. Je les ai connus pour prendre ou pour compléter les sanctions qu'ils comportaient.
En premier lieu, j'estime que nos chefs de service, nos fonctionnaires, nos officiers, nos intendants doivent savoir prendre les initiatives nécessaires pour fournir en temps utile à nos armées les ressources qui leur sont indispensables.
Applaudissements de plus en plus fréquents : « Tautorité du Général va sans cesse croissant »,
Je n'admets pas la crainte des responsabilités. Il faut savoir aller au devant d'elles. La crainte des
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responsabilités est une faute. Il faut la réprimer sévèrement.
Ce point bien établi, les marchés et les achats doivent être préparés, rédigés, exécutés avec un soin d'autant plus scrupuleux que nous sommes en guerre et que nous devons ménager les finances nationales qui sont un des facteurs essentiels de la défense du pays... et aussi parce que nos soldats souffrent et perdent confiance quand les denrées, les approvisionnements qui leur sont envoyés ne remplissent pas les conditions de qualité et de durée qui sont exigées.
En guerre, les bénéfices exagérés, les gains illicites doivent être proscrits sévèrement. Ils diminuent les ressources financières du pays et il est juste que les contractants prennent leur part des sacrifices que la guerre impose à toute la nation en ce moment.
Aujourd'hui, en guerre, nos responsabilités à tous sont beaucoup plus hautes. »
Les applaudissements scandaient ce discours déjà scandé lui-même par ces phrases nettes auxquelles le Général donnait la frappe des sentences.
Soudain ils s'interrompent... Sur tous les bancs s'étend ce frisson grave, que je qualifierai de conseil de guerre.
Le Général-Ministre soulève les deux grandes feuilles de papier qu'il avait posées sur la tribune et dit :
« Voici les sanctions que j'ai prises,.. »
Il énumère.
Du premier coup, la Chambre est gagnée, en-» traînée !
La Chambre jubile. Le Général, là, au demeu-*
rant, est loin d'avoir sacrifié à quelque habileté politique : toujours quoique très bon — je dirai même ; jusqu'à côtoyer, de haut, la faiblesse — il fut un homme de sanctions! C'est dans le ressort de son esprit : il prend la vie publique, il prend l'administration au sérieux! Toute cette année 1915, que nous disait-il? « Ça ne va pas... il rCij a pas de caractère, on hésite à décider les mesures radicales, à remplacer les mauvais, à châtier les coupables. On n'a pas d'autorité. Je suis pour l'autorité! et cependant vous savez comme j'ai toujours été bienveillant!... »
« Et l'affaire Jourdain? demande-t-on de l'extrême gauche.
« Et nous en avons d'autres!! » lui jette-t-on encore.
Mais halte ! Par une tactique de stratégie morale, le Général décide de « sauver la face )> et de couper court à l'esclandre des scènes que l'on pouvait redouter. Il faut la justice, certes, mais toute la justice :
Je ne veux pas laisser la Chambre sur une impression défavorable.
Il est certain qu'il a été commis des fautes de négligence, d'imprévoyance, mais aucune ne met en cause l'honorabilité des hauts fonctionnaires de l'armée. Je vous ai dit que ces fautes, en temps de guerre, devaient être réprimées sévèrement; cela a été fait. Mais pensez qu'il a été évoqué à cette tribune une trentaine d'affaires. Or, songez que depuis le commencement de la guerre 100, 000 marchés ont été passés.
Messieurs, ce qu'il faut dire, c'est que, d'après
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tous les renseignements, d'après les rapports que nous connaissons, d'après les visites mêmes que vous avez faites, tous les approvisionnements, sauf quelques lacunes que vous avez signalées, sont toujours parvenus à nos armées dans des conditions satisfaisantes.
Vous devez reconnaître également que nos fonctionnaires se sont trouvés devant des circonstances extraordinairement difficiles.
Je fais appel à ceux d'entre vous qui ont vécu à Paris les journées de fin août et commencement de septembre...
Les journées d'août, de septembre 14!... Aussitôt dans l'ombre, très bas, très loin, voici rejetées les petites misères qui passionnent tant certains partisans! Comme il avait su naguère évoquer le geste des jeunes Athéniens, le Général, par ce don d'improviser de la grandeur, la grandeur de l'histoire, pour relever soudain le spectacle du présent, suscite les souvenirs auxquels toutes les âmes françaises ne peuvent manquer de tressaillir :
Pour des raisons que je n'ai pas à examiner, les approvisionnements du Camp Retranché de Paris n'étaient pas au complet.
... et cependant, vous le savez, l'ennemi approchait de la Capitale et toutes les voies de communication allaient être interceptées. Eh bien, en quelques jours, les approvisionnements affluaient de toutes parts dans nos gares, dépassant même les fixations du Journal de mobilisation du camp retranché et contribuant certainement à donner à la population parisienne cette belle confiance qu'elle n'a cessé de manifester pendant ces jours graves mais intéressants.
Messieurs, l'honorable M. Lafont m'a convié à prendre la défense de mon prédécesseur.
Cela m'est facile, car j'ai pu apprécier pendant ces jours où s'agitait le salut de la Patrie le calme et le sang-froid dont a fait preuve M. Millerand. Je ne peux oublier que c'est lui qui m'a donné le mot d'ordre lorsque je suis allé le trouver pour lui demander la conduite à tenir, comme Gouverneur Militaire de Paris, et pour insister auprès de lui au sujet de la mise à' ma disposition des troupes nécessaires non seulement pour défendre la Capitale, mais aussi pour livrer bataille en avant de Paris et attaquer l'ennemi si l'occasion favorable s'en présentait.
C'était le 1" septembre à 8 heures du matin, dans le cabinet du Ministre de la Guerre.
Voici le dialogue qui eut lieu :
— Monsieur le Ministre, je viens vous demander si je dois défendre Paris?
— Général, vous devez défendre Paris énergiquement...
— ...Vous savez. Monsieur le Ministre, ce que veulent dire ces mots : « Défendre Paris ». Ce sont les ouvrages d'art sautés, des localités rasées ou incendiées, nos monuments, dont nous sommes si fiers, détruits.
— Vous devez défendre Paris à outrance. Prenez toutes les initiatives, prenez toutes les responsabilités, je vous couvre. »
U Action Française, qui d'habitude méprise tant le Parlement, ne peut s'empêcher d'admirer le « grand silence » dans lequel la Chambre écoute ce récit.
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La Chambre écoute avec « une émotion indicible » :
Je me rendis aussitôt aux Invalides où j'avais convoqué les chefs de service et les commandants de troupes. Je leur dis : « Messieurs, d'après les renseignements qui viennent de nous arriver, les premières colonnes allemandes seront devant Paris le 4 septembre. Nous avons l'ordre de défendre Paris à outrance. La nation compte sur vous. Prenez toutes les initiatives, prenez toutes les responsabilités. Je ne veux pas avoir d'ordres à vous donner. »
Vous connaissez la suite. J'ai tenu à rappeler cet incident parce que, parmi les fonctionnaires qui étaient là, devant moi, se trouvait jus|ement l'intendant Général Ducuing, qui avait la charge du ravitaillement du camp retranché. Et pourtant je n'ai pas hésité à lui infliger un blâme pour l'une^ des affaires exposées ici.
« Messieurs, je me résume :
Vous savez que j'ai dû, dans les missions dont j'ai été chargé, prendre quelquefois des sanctions redoutables. Je n'ai jamais hésité parce que je n'ai jamais admis que le prestige du nom français FUT mis en discussion.
Mais, après cela, je me suis toujours rappelé que je représentais la France, que la France est bienveillante et aussi qu'elle a soif de justice. Je n'admettrai jamais que des hommes mis en cause ne puissent être autorisés à se faire entendre, à se défendre, en leur donnant toutes les garanties de justice auxquelles ils ont droit.
#'^î derrière moi un passé auquel j'entends res- I ier fidèle.
M. Briand félicite le Général :
« Vous avez dit tout ce qu'il fallait. » Puis tous les Députés, même les chefs de Fopposition, M. Caillaux le premier.
« Cette Chambre qui n'a pas été élue précisément par des militaristes, a-t-on remarqué, fait une ovation à l'orateur militaire, yy
Comme l'ovation, le lendemain, se répercute, se prolonge dans toute la Presse! Chaque feuille reproduit in extenso le dialogue entre le Général et M. Millerand aux heures angoissantes des premiers jours de septembre. Maint journal souligne ce que ces répliques concises ont d'épique, célèbre leur concision qu'il faut « buriner » pour l'histoire. Et Polybe écrit : « C'est une page de Plutarque. »
Voilà bien l'effet des paroles du Généi^al qui ne s'est pas un instant soucié d'un succès politique pour le Gouvernement mais qui « par dessus la Chambre a parlé au pays » : donner à la Chambre, donner au pays le frisson, pour ainsi dire, de l'éternité et de la dignité de son passé entier; rappeler* en quelque sorte les hommes à cette pure noblesse qu'est la gloire! Qu'à propos de ces misérables débats sur les marchés et la Morue Française, on ait pu, devant l'opinion nationale, évoquer Plutarque, là se marque excellemment l'action moralisatrice ge ce discours magnifique.
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« Je voyais s'étaler à la Tribune le Régime Parlementaire dans toute sa beauté, me dit le Général rentré au Ministère. A la suite de ces choses écœurantes, M. Thierry, qui avait été violemment attaqué, voulait parler. Je demande à Briand de me laisser faire. « Laissez-moi, lui dis-je, je vais tellement ÉLEVER LE DÉBAT... VOUS VCrrCZ. ))
«• On a été content. Je sentais les socialistes d'abord violents, puis, peu à peu, pris... »
Le Général marche d'un bout du bureau à l'autre. Puis s'arrôtant court :
« Mais je ne veux pas être un parleur. On me dirait : « Vous êtes un homme très éloquent. Vous allez entraîner les foules... Je ne voudrais pas... »
Le Général se remet à marcher.
« Parce que j'estime qu'en ce moment on parle trop. Et il y a autre chose à faire. »
Le Général ajoute qu'il faut s'attendre à ce que le Ministère « saute » : on le sent, paraît-il, à la Chambre : « Suivez les journaux, interrogez Guy Lavaud, notez ce qu'on dit d'un peu partout... Préparez tout de façon à être prêt quand je partirai — j'espère le plus tôt possible.
« En cinq minutes je file.
« Voyez, ajoute-t-il en souriant : j'ai déjà cinquante jours de Ministère. Il y en a un... »
Alors le Général se retourne avec calme et considère un des portraits accrochés à la cloison :
« ... Dubois de Crancé, qui y est resté encore moins! Et c'est lui qui a le premier su discerner Bonaparte! »
Le Général avance encore.
Il regarde un autre portrait : celui du jeune
homme qui, là-bas, de son sourire délié, domine la lourde bibliothèque Empire :
« Celui-là, dit-il, Carnot, n'a, je crois, tenu que six mois... Vous voyez qu'il ne faut pas beaucoup de temps pour laisser un nom!
« En tout cas, moi je partirai sans regret. Mais je voudrais pouvoir imprimer encore quelqueiS secousses/ Laisser l'impression d'un homme qui ne craint pas les responsabilités, qui va au-devant d'elles! Je les aime.
« Plus je vais, je l'avoue, plus j'ai envie de fon^ cer. J'aime la lutte. Mais dans la lutte, il faut avoir des adversaires dignes de soi. Le pire qui puisse m'arriver, c'est qu'on me fusille... Il y en a tant au front qui, tous les jours, donnent leur vie!... »
« En tout cas, je veux rester moi-même au milieu de tout ça.
« N'être à la remorque de personne, pas même du Parlement.
« J'y mets des formes, mais on doit voir que je parle net. J'espère du moins ' qu'on en a l'impression. »