LE DOSSIER Q. S
Vendredi matin. J'entends parler. Ah! c'est le jour des Parlementaires, le matin où le Ministre de la Guerre reçoit les Députés.
De la rue on peut les voir, par petits groupes, dans la cour, ceux qui ont remplacé les courtisans^ Tous en noir, comme les représentants d'une même immense famille en deuil. De cet obscur rassemblement que les officiers, droits en leur tenue de couleurs, frôlent vivement sans s*y mêler, les vêtements civils frappent d'autant plus lugubrement. Tous en pardessus. Mais il y a la variété des pardessus parlementaires : le pardessus modeste, sobre, presque pompes funèbres; l'antique redingote avec haut de forme emphatique des vieux beaux de province; le pardessus fonctionnaire qui du coup semble devoir revêtir le député de toute la considération des Bureaux; les pardessus d'hommes d'affaires, emplis d'eux-mêmes, et bourrés
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d*importance comme des serviettes : beaucoup d'ailleurs portent serviette et serviette si grosse qu'elle aspire à devenir portefeuille.
Pardessus rococo ou pardessus moderne : en tous se déploie, avec les gestes, la robe, la toge de l'Avocat. En ces hommes influents « portant leur buste » avec considération, qui viennent, tous, plaider la cause de leurs clients, vous n'imaginez pas comme ce sont les avocats de Daumier qui survivent, plus forts que le Temps ! Tous ayant du poids, car ils sont chargés de commissions, ils sont ceux qui ont « mandat » de demander. Tous à venir faire « leurs démarches » débouchant à petits pas, la mine à la fois soucieuse et souriante.
Le Général regarde la liste des noms inscrits : une grande page comble. On en a compté 59. Il appelle les deux Commandants, et, leur montrant la litanie :
« Je ne comprends pas comment, devant cela, vous ne me dites pas de ficher le camp. »
L'huissier est entré. Le Général demande :
« Combien de temps est donc resté ici le Ministre qui y a fait le moins? »
Le fonctionnaire réfléchit, puis :
« C'est M. Delcassé... qui n'a duré que quatre jours. »
— « Ah, l'heureux homme », soupire le Général;
et le Ministre de la Guerre commence de rece-» voir les Parlementaires.
Dans sa vie le Général s'est constamment appliqué à livrer le moins possible de son temps.
« Je me défends sans trêve contre les fâcheux. Pour ne pas appartenir aux autres. Pour m'appar^ tenir à moi-même. »
Et il m'expose la conception qu'il s'est toujours faite d'une visite :
« Quand quelqu'un vient me voir — je sais d'avance, je dois savoir d'avance ce qu'il me faut obtenir de lui. Si je devais le laisser raconter toutes sortes de choses, ça n'en finirait plus... — Quand il se présente, c'est moi qui dois savoir ce que je dois lui demander. Quand il part, j'ai tiré de lui ce que je voulais.
« En égoïste : en égoïste qui veut tirer le plus possible des gens pour le plus grand bien du Pays. »
Or, le voici pendant toute une matinée face à ces Parlementaires qui ne sont pas venus pour être interrogés, mais pour interroger, pour demander.
Quoi?
M. Barabant, député :
Je me plains, Monsieur le Ministre, de ce qu'on distraie de leurs services certains hommes parce que musiciens et dont la besogne consiste à constituer un orchestre symphonique qui joue pendant le repas du colonel et des officiers. D'autre part, le colonel envoie jouer la musique du régiment à l'église. J'ose croire que dans l'intérêt du maintien du moral des hommes qui voient tout cela et serrent les poings, vous allez, Monsieur le Ministre, modifier cet état de choses.
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Mr Raffïn-Dugens, député J
On vient m'annoncer, Monsieur le Ministre, qu'on fait faire des exercices pour le cinéma aux soldats qui sont au repos. Les soldats se plaignent de ces représentations.
M. BouvERi, député ;;
Les hommes de troupe de Salonique protestent, Monsieur le Ministre, contre les prélèvements faits par MM» les Officiers sur les meilleurs morceaux de l'ordinaire.
M. Violette, député :
J'ai l'honneur. Monsieur le Ministre, de vous de-» mander quelles sanctions ont été prises contre le général de X... qui a fait massacrer inutilement un régiment de hussards.
Cet officier général paraît, d'ailleurs, avoir eu une fortune inexplicable.
M. J. Chabrol, député :
Monsieur le Ministre, pourquoi l'accès des salles d'attente est-elle interdite aux plantons de nuit à la gare de Maisons-Laffitte?
M. VoiLiN, député :
Monsieur le Ministre, pourquoi est-il interdit aux permissionnaires de prendre l'express?
M. Deléglise, député :
Je vous demande. Monsieur le Ministre, le déplacement du lieutenant B... parce qu'il commet un abus de pouvoir en dispensant de là gardé les
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hTommes qui vont à la messe et en les remplaçant par d'autres dont ce n'est pas le tour.
Il serait temps d'enrayer la propagande cléricale et réactionnaire qui se fait ouvertement d'une manière scandaleuse dans l'Armée. Mépris de la liberté de conscience qui indispose les hommes contre les chefs et suscite le mécontentement des populations*
M. Deloncle, sénateur :
N'existe-t-il pas. Monsieur le Ministre, des textes interdisant aux femmes des militaires de voir leursj maris dans la zone des Armées?
M. BouDENOOT, sénateur :
Je viens vous signaler. Monsieur le Ministre, le colonel de tel régiment. L'inactivité, la mollesse, l'indifférence de ce chef diminuent Ja confiance, l'entrain et le moral des hommes.
M. Ckabert, député :
Je vous demande, Monsieur le Ministre, que les publications de décès des militaires ne se fassent pas en chaire dans les églises. ^
M. GiORDAN, député :
Je prends la liberté, Monsieur le Ministre, de vous transmettre la requête ci-jointe, qui m'est adressée par la femme d'un auxiliaire, ignorant les prescriptions de votre circulaire contre les recommandations.
M. Eug. THEIGNIER, député :
Je VOUS transmets. Monsieur le Ministre, cette
lettre anonyme qui signale des embusqués à Marseille.
M. Bracke, député :
Monsieur le Ministre, si les appareils à douche font défaut en ce moment, toujours est-il qu'il y a plus de neuf semaines que les soldats du... n*ont pu se doucher?
M. DE LA Trêmoille, député :
Je voudrais savoir, Monsieur le Ministre, si votre circulaire contre les recommandations vise les militaires de 1914-1915, aussi bien que les anciens militaires de 1870?
M. Laguerre, député :
Monsieur le Ministre, l'examen subi par les Secrétaires d'Etat-Major n'est-il pas de nature à éliminer des hommes remarquables, mais doués d'une mauvaise écriture '^
M. Renaudel, député :
On me signale. Monsieur le Ministre, le fait suivant qui me paraît véritablement surprenant : à M..., les officiers du génie, d'accord avec la Municipalité et le curé de la commune, sont en train de faire construire par les soldats une chapelle en remplacement de l'église détruite par le bombardement.
Je pense qu'il m'aura suffi de vous signaler cette affaire scandaleuse..., etc., etc..
Toutes ces interrogations ne sont pas perdues. En bas, au Cabinet civil, sur les instructions du
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Ministre, elles sont doctement recueillies dans le dossier Q. S. Officiellement cela veut dire: Ques-» tions spéciales. Avec le sourire, me dit le Contrôleur général Boone, cela signifie : Questions stupides.
Babel de questions, dédale de « voix »... Encore faut-il s'y reconnaître! Pour les Ministères il y a les « voix » parlementaires comme pour le Parlement il y a les « voix » électorales. Et de même que les gi'ands journaux, pour renseigner le Pays, au lendemain des élections, établissent des listes solennelles de pointage, lesquelles relèvent d'abord les majorités puis les gains respectifs des divers partis, de même de tous ces vœux, sinon de ces votes de Députés et Sénateurs, le Ministère, pour s'y retrouver, dresse des statistiques si mathématiquement conduites et déduites qu'elles méritent de figurer un jour dans les Caliiers Généraux de la Guerre : Cahiers des Charges.
Du 27 octobre 1915 au 31 janvier 1916, soit dans l'espace de trois mois, les lettres adressées à Monsieur le général Gallieni par des Parlement taires ont été au nombre de 16.758.
Les lettres émanant des Commissions Parlement taires pendant la même période au nombre de
Total : 17.073. Ce qui donne une moyenne par mois de 5.691 lettres.
Et il y a les records. Ceux qui écrivent le plus pendant deux mois : Dalbiez : 158, Barthe : 150, Lauche : 125, Henri Pâté : 101, Jules Guesde : 67, fernand David : 64, Bàrabaht : 63, Briand çî
Métin tx sequo : 58, Bracke : 52, Viviani : 51, Délê^ glise : 50, Accambray : 43. En revanche M. Delcassé n'a écrit qu'une lettre.
« Voyez-vous, me dit le Contrôleur Général Boone, il n'y a pendant la guerre qu'un homme qui n'ait jamais écrit pour demander quelque chose ou recommander quelqu'un :
« C'est Clemenceau. »
'Ayant constaté que les questions posées, en nom* bre croissant, soit par les Commissions parlementaires, soit par les sénateurs ou députés individuellement, ne reçoivent pas toujours des directions compétentes, très occupées par ailleurs, des réponses assez rapides et asses complètes, le Ministre de la Guerre a décidé que dans chaque direction un, deux ou trois officiers seront exclusivement chargés de centraliser et de suivre les questions posées par les membres du Parlement. Dans la même intention, il a confié aux directions le soin de répondre directement à celles des lettres des parlementaires qu'il estime ne pas nécessiter son intervention.
« Ils sont vraiment trop envahissants et absorbants, proteste le Général. Il y en a un, — le même, un M. Pascal — qui revient tous les vendredis. Beaucoup me demandent le déplacement d'officiers « réactionnaires )>... Je suis absolument traqué par un certain nombre de ces députés qui yien-< '
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tient chacun solliciter plusieurs choses. Et c'est insensé ce que ces messieurs s'acharnent à vous exposer! Ils vous rasent une heure pour des idioties (1)... » Le Général, qui se souvient, est obligé d'en rire. « Drôle de psychologie à faire que celle des députés... Quels types!... Très sympathiques, d'ailleurs.
« Seulement, ce qui est grave, c'est le travail inutile que ces gens-là font et font faire aux autres. C'est ce qui me dégoûte le plus de mon métier!... Tout cela parce qu'ils sont à la merci de leurs électeurs. »
Tandis que le Général me dit cela, quelle sensation d'apercevoir sur son bureau les notes crayonnées à la dernière séance de la Commission de l'Armée ;
Réserve générale au 31 octobre, 131.000.000 de cartouches. Aujourd'hui, 1" décembre, 900.000.000 de cartouches. Pas de chômage dans les usines les^ jours de fête. Usine Renaud, ateliers vides, pour* quoi?
Avis au Général en chef, fusils à ramasser. An^ ciens seconds maîtres armuriers et mécaniciens encore dans régiments territoriaux. Tâcher de les, obtenir.
Pénétration continuelle avec 2' bureau G. Q. G, au sujet mitrailleuses allemandes (1).
(1) Le Général a biffé ce mot sur notre manuscrit.
(1) C*est vers cette époque que je vis aussi sur son bureau cette note crayonnée au Conseil des Ministres : :« Maîvy : question Lugné Poe. » (M. Malvy demandait obstinément et obtint la suppression du Bureau dç .Contre-espionnage du o. M, t.l
De toutes les épreuves de sa vie ministérielle, on peut dire que la plus dure ce sont ces réceptions de solliciteurs nationaux.
Cependant, d'ici quelques semaines — et vous verrez à la suite d& quel geste — ^ une accalmie soudaine : de 59 le nombre des interpellations domestiques du vendredi tomba à 29.
« La réception des Parlementaires a été, ce matin, moins embêtante que d'habitude », m'a brusquement avoué le Général avec ce plaisir qu'il éprouve à ne point se déclarer toujours déçu par ses contemporains : « C'est étonnant, vraiment, à quel point ils se montrent différents, suivant qu'ils se manifestent en nombre — à la Chambre et dans les Commissions — ou individuellement!... »
Et les Députés, en sortant, de dire à l'huissier :
« C'est curieux : de tous les ministres de la Guerre, ce Général est le plus affable. »
« Quel homme merveilleux! » fait en partant M. Barabant, venu avec des collègues interroger le Ministre au sujet des 12.000 curés non mobilisés.
Homme de « bonne volonté », le Général, dans sa patience, derrière le bavard est souvent touché de découvrir le brave homme. Et, par son habituel souci d'être juste même envers ceux qui l'empêchent le plus de travailler, il déclare :
« Evidemment, il y a du bon en eux. Ce sont des hommes qu'on pourrait diriger, qui, peut-être même, aimeraient être dirigés... »
Vers quoi? vers du bon travail.
Comment? Par une meilleure méthode.