LUTTE
Le Général a été prévenu et, comme il l'attendait, il l'accepte avec énergie. Le matin, il notait sur son journal : « Reçu Grosclaude qui a vu plur sieurs députés à qui il a déclaré :
« Le général Gallieni ne se laissera pas faire| « vous pouvez en être certains. »
« Par ailleurs, les Intendants protestent contre mes sanctions. Parmi mes vieux amis, plusieursj comme généraux, les soutiennent et trouvent que je suis trop faible devant les Parlementaires. L'ui même dit que j*avais pris ces sanctions pour obéii à Thierry, pour céder aux grandes Commissions..^ On m*a reproché de déshonorer des généraux ei me conformant aveuglément aux résultats d'en quêtes faites par des députés ! »
Première Interpellatîoi
M. Deyris, du haut de la chaire, commence pai lui prétendre infliger une leçon sur la constitutioi républicaine :
GALLIENI PARITE 227,
Le Général Gallieni est devenu le Ministre de la Guerre et, comme tel, il relève du contrôle parlementaire ainsi que tous les Ministres. Il semble l'avoir un peu oublié... à moins qu'il n'ait peutêtre pas assez subtilement saisi cette vérité pourtant indiscutable sous la constitution républicaine qui nous régit.
Il a aggravé le cas en écrivant à un de nos collègues socialistes « qu'il s'était fait une règle de ne pas répondre à l'avenir à des questions à la tribune... a Décision vraiment excessive et vous devez savoir quelle émotion elle a soulevée parmi nous,., j'étais prêt à vous excuser pour cette erreur de tactique parlementaire.
Puis il aiguillonne :
Comment sont octroyées les permissions aux armées? Comment fonctionne le service des renseignements aux familles des combattants? Comment est appliquée la circulaire ministérielle sur les recommandations et quelles sont les garanties données aux soldats pour leur droit de réclamation?
Le Général, décîaignaut 4e répliquer sur la ques* tien* métaphysique du contrôle parlementaire, passe en revue les abus signalés, notamment sur le chapitre des permissions injustement réparties; or c'est du Grand Quartier Général qu'elles découlent. Il le fait observer tout en couvrant avec dignité le Généralissime. Il ne se borne pas à promettre : il agit par des instructions, par des sanctions qui les vivifient.
« Ces explications, nettes et rapides, sont très applaudies et c'est justice », rapporte M. Rouanet,
228 "' GALLIEKI PÀRtK
La Chambre le remarque : le Ministre avait pris soin de noter toutes les questions qui devaient lui être adressées et d*y répliquer par écrit. En effet, ceux qui travaillent avec lui dans son Cabinet peuvent attester avec quel scrupule, quel ordre, cet homme malade et surmené a toujours tenu à préparer, au milieu des plus graves préoccupations, les réponses exactes aux interpellations. Plusieurs jours, quelquefois quinze jours d'avance, il classait la matière et ébauchait au crayon sur un bloc-note ses explications. Rapidement son écriture courait tout droit : il était interrompu par quatre, cinq, six visites ou des questions de ses chefs de Cabinet, jamais le moindre énervement : aussitôt leur départ, inaltérablement le crayon reprenait sa ligne tout unie.
Au reste la Chambre reconnaît que « son système expéditif est le plus commode, aussi bien que le plus satisfaisant. »
A la Chambre comme aux Commissions, le Ministre est celui qui « expédie ses affaires » par la méthode. Le voici donc en passe d'être consacré le professeur de méthode des assemblées délibé-i rantes!
Deuxième Interpellation
C'est M. Déguise qui requiert :
« Comment ont été distribués aux soldats les< vêtements chauds et le linge? Nos magasins sont-^
ils réellement pleins? Est-ce V organisation de transmission qui ne fonctionne pas? Négligence? »
Le Général se montre toujours aussi conciliant : il lit les mesures prises contre le personnel responsable de rintendance.
« Ce sont les socialistes qui donnent aujourd'hui, me prévient Guy Lavaud, et observez-les : ce sont les plus conquis! Ils se déclarent très contents du Général à cause de son énergie : parce qu'il sait prendre des sanctions... Par son indéniable désir — et ses affirmations — de faire son possible pour satisfaire aux justes réclamations, le Général déroute un peu ces théoriciens : vous verrez que tout à l'heure il se fera acclamer de tous! »
Ravi, chacun lui pose des questions diverses auxquelles il répond invariablement avec une affable conscience et avec la philosophie limpide de ses campagnes : la séance se termine en une causerie tout à fait « familière ».
Et voici tout à coup Foccasion de mettre les difficultés au point, de faire sentir, par la lumière de l'équité et de l'expérience, à tous, que la responsabilité EST COMMUNE i quc tous doivcnt participer avec le Gouvernement à la réforme de l'Administration, qui est la réforme du tempérament national! Collaboration capitale du Gouvernement et du Parlement contre l'Administration : voilà à quoi aboutit cette séance qui a débuté par un choc d'opposition! D'un grand mot, il va, avec simplicité, accuser l'importance de la réforme :
Malheureusement, je ne veux pas dire du mal de TAdministration de la Guerre; puis ce n'est pas
séulettieiit à cette Administration qile ces reproches s'adresseraient, mais certaine mentalité y existe qui rend ma tâche très difficile.
Contre cette mentalité, cette coutume, il faut réagir, au nom da bon sens, malgré le règlement. Et il ne faut pas invoquer le règlement contre le bon sens.
J'essaye d*opérer ùette révolution; et ce n'est pas commode»
Troisième Interpellation
M. Peyroux était inscrit : ne faut-il donc pas que, « résumant en quelques phrases Tinterpellation qu'il comptait développer, il interroge tout simplement au sujet de quelques abus de pouvoir de l'autorité militaire de l^intérieur...? »
M. LE Président. — La parole est à M* le Ministre de la (juerre.
M. LE Ministre de la Guerre. — Je suis confus. Messieurs, de paraître aussi souvent à la tribune.
M. le Président. — Mais on vous y appelle. Monsieur le Ministre.
M. LE Ministre de la Guerre. — Vous savez que j'ai tous les courages, je prétends rester un homme d'action et je serais vraiment contrarié de devenir un homme qui parle.
M* Jean Longuet. — Vous parlez pour dire quelque chose; cela nous Change.
Avec Une rietteté coupante, le Général, cette fois encore, répond par un exposé de précisions. Il
accorde immédiatemeilt le couchage en ville^ Il résout, par une (Complexité parfaitement articulée, la question des Engagements Spéciaux. Contre tous les formalismes bureaucratiques il envisage même les concours d'homihes qui n'auraient que peu d'heures à offrir*
Et sur son élégante conclusion :
« Messieurs, je crois que je puis m'en tenir là dans mes explications »,
l'Assembl^^ «? f^narp sous une charge d'applaudissements.
Lé Général aussitôt rentre chez lui.
Son timbre a tinté : je sais ce qu'il demande au maître d'hôtel.
Je le trouve harassé, les traits tirés, mais debout devant le bureau. Seul et morose, il trempe un biscuit dans un demi-verre de Vin Mariani coupé d'eau.
Là ilifte pour le tëthtlÀ*
Encore une fois donc la Chambre l'a couvert d'â{)plaudissements.
Satisfactioh générale ou fatigue indulgente?
Là dessous se cachent le malaise de tous et quelque irritation du Général à la fois content de sentir
la bonne volonté des gens et énervé car, ici, il se heurte à un des plus graves défauts du Régime.
Il écrit, aussitôt, à son plus intime ami, le général Weick :
« Viens vite me voir! Nous tâcherons de parler d'autre chose. Quelle horrible et écœurante semaine je viens de passer! »
Cependant, à mon grand étonnement, le lendemain je trouve le Général tout joyeux!
Il récapitule ses impressions :
« J'étais assez grincheux pour commencer, hier. Quand j'ai vu qu'on allait m'interroger trois fois, j'ai dit à Briand que je partais. — Mais c'est que je ne vous laisserai pas partir, s'est récrié Briand. » J'exagérais un peu ma pensée pour obtenir un peu plus de ce que je désire : qu'on me laisse du temps pour travailler. »
Le Général sourit :
« Ainsi, ce matin, j'ai obtenu de ne pas aller à la Commission du Sénat. Et à la réception quotidienne les parlementaires ont été moins nombieux. Il n'y a que Ceccaldi qui soit venu m'entreprendre contre Pennequin, réclamer qu'on enraye la campagne d'Archinard, de Pennequin et de Mangin en faveur des troupes noires.
« Vous avez dû voir dans les journaux que ça a été à peu près bien hier. Monté trois fois à la tribune, j'ai senti peu à peu que la confiance s'établissait entre la Chambre et moi... Ça durera ce que ça durera...
« Le fait est : je distingue qu'à la Chambre est
à se former un parti qui veut me laisser tranquille; et ce parti prend corps parmi les plus avancés, car c'est le parti de ceux qui combattent, de ceux qui sont... des batailleurs. Ce sont eux que, moi aussi^ je préfère,
« Bref, je commence à sentir que je prends un peu plus possession de la Chambre. Il est bien certain que c'était très différent de mon premier contact avec elle. On n'a pas été méchant, ajoutet-il en souriant. C'est cette évolution que vous ferez bien d'indiquer, de suivre,
« Je me suis toujours montré très avare de mon temps. A plus forte raison maintenant! Bureaucraiisme ou Parlementarisme, je suis contre tout ce qui est perdu pour la Défense Nationale, La DÉFENSE Nationale ; le reste ne compte pas POUR moi!
« Donc, lutte pour le temps !
« Comment?
« En tâchant de faire prévaloir ma méthode. Lutte de ma méthode de travail que je veux imposer à d'autres — qui veulent m'imposer la leur. Je serai peut-être battu, mais je lutte.
« Votre ouvrage, à vous, doit être critique. Montrez donc bien le but de ma lutte : obtenir que les parlementaires puissent changer leur méthode DANS l'avenir POUR LE PLUS GRAND BIEN DE
LA France, VOILA MON but!
« Je SUIS UN HOMME QUI NE VOIT QUE SA
mission! »
Alors, de la Ptessé, une rumeur monte.
La Presse, qui a le droit, elle aussi, de se servir de la parole et estime en savoir mielix user, s'impatiente. Elle se dresse entre le Général et le Parlement : elle aussi interpellera, mais, elle, le Parlement !
Que d'at-ticles sbnt intitulés : La volonté contre r inertie ! L'Eclair remarque que le Ministre a dû passer tout son après-midi à la Chambre. Le Petit Journal observe que le général Gallieni, à qui l'autre jour M. Sj^mian conseillait de parler peu et d'agir, a été obligé, à plusieurs reprises, d'intervenir à la Tribune, d'y venir et revenir, à l'instigation même de M. Symian et de ses amis... Excelsior, L'Echo demandent quelle est la nécessité, quand un député est allé trouver le Ministre dans son cabinet et qu'il a obtenu toute satisfaction, d'un débat et de discours interminables. Et L'Action Française : « Les malheureux forçats des portefeuilles techniques vivent eîi quelques mois dix existences hiltttairtes par la nécessité de faire face à tant dô devoirs opposés. Ceux que l'on ne renverse pas s'effondrent de lassitude et d'épuisement... C'est le pays qui paie. » « Excès de questions, précise Charles Maurras : une seule question posée par un sénateur exige l'établissement de 6.000 pièces* L'invention de Balzac, V imagination de Shakespeare elle-même succotnher aient à cette paperasserie des badauds. »
« Il est inadmissible que le Ministre de la Guerfé ne soit pas défendu contre les entreprises de ces indiscrets et de ces brouillons. Si le règlement de la Chambre n'y suffit pas, si la dissolution libératrice
tarde, eh! bien, ce sera le devoir de la presse de s'en mêler, »
La presse menace.
Voici donc que devant le Parlement, — devant ceux qui parlent trop, — dans la Presse — parmi ceux qui d'ordinaire crient, — un accord s'est établi pour imposer silence, pour demander qu'on laisse à l'homme qui veut travailler la possibilité humaine de le faire. Ecrivain, j'enregistre avec joie ce mouvement unanime des publicistes et journalistes à former faisceau pour défendre la tente où médite et calcule un Général en Chef de l'Organisation.