LA GUERRE ET LA PHRASE
L'un des premiers orateurs du Parlement, de la France, de l'Europe, prononce bientôt que dans l'ordre de l'éloquence le Général passe maître des Parlementaires : « C'est le seul orateur de la Chambre », juge Clemenceau.
Ce qui fait froncer le sourcil au Général.
« D'abord, ce n'est pas vrai, gronde-t-il. Puis, j'ai toujours voulu être l'homme agissant, l'homme silencieux. »
Un beau jour d'octobre, au G. M. P., de luimême il m'avait parlé non encore, à vrai dire, de l'éloquence, mais du style.
Les fenêtres du Lycée Victor-Duruy étaient grand'ouvertes sur les marronniers d'automne entre lesquels l'hôtel Biron, nuancé d'ambre, dessinait l'élégance du xviii* siècle.
« Vous savez à quel point j'ai horreur de la paperasse. Dans la vie, dans le travail, le moins
possible d'écritures et, quand on écrit, la concision, la précision : droit au but. Vous l'avez exprimé vous-même dans votre article du Matin dont je ne vous ai pas remercié parce qu'il était trop élogieux : « Le style, c'est la marche en avant, une colonne volante avec le moins de bagages possible. » Oui, c'est cela : vous avez bien rendu ce que j'aurais voulu réaliser. Des choses courtes, vives, bien coupées, sans fioritures. J'ai été nourri de Voltaire; on n'écrit pas mieux; mon idéal, c'est V Histoire de Charles XII. Cela, c'est du style militaire.
« J'ai toujours été un grand liseur parce que je n'ai pas voulu être celui qui reste sur une seule chose; j'ai éprouvé le besoin de la diversité de points de vue pour voir, sinon de plus haut, en plus large. De bonne heure, j'ai même appris plusieurs langues, parce que j'ai compris qu'il était indispensable d'être renseigné directement. Un homme qui aujourd'hui, par exemple, ignore l'allemand, je le considère comme désarmé. Les Allemands ont mis la main sur tout — une main lourde; — n'empêche qu'il faut savoir au moins ce qu'ils ont produit sur la matière! »
Le Général a lu particulièrement les philosophes et s'est toujours tenu au courant de la littérature.
Il attachait un très grand prix au style.
Un matin, on lui donna à signer une réponse — à la fois délicatement et fermement motivée — à une demande qu'avait présentée pour une iœuvre M"' la Comtesse Greffulhes :
« Je veux savoir quel est l'officier qui a rédigé cette lettre?
r— Le Ueutenant Lavalettè.
— Vous le féliciterez! »
« Si je n'avais pas été militaire, disait-il un jour à Gabriel d'Annunzio, j'aurais été écrivain. » Il s'est montré lui-même écrivain aisé dans ses ou^ vrages sur le Tonkin, sur Madagascar et sur l'Afrique qui sont très vivants; mais, tout en étant des actes d'explication et de récapitulation, ils se présentent surtout comme des œuvres de détente et de souvenir qu'il déroulait aux heures de repos. C'est plutôt dans ses admirables Rapports qu'il faut chercher ses Commentaires, condensés, enveloppants, impératifs.
Dans ses discours, tout autre style que dans ses livres! Sans cesse on a parlé de sa sobriété et de sa simplicité, qualités en effet dominantes de son action oratoire : elles y sont même saisissantes, poignantes. Mais rappeler ces distinctives n'est pas assez en apprécier le fond. Le style du général Gallieni est plus encore que le style d'un soldat : c'est celui d'une heure irrévocable et d'une étreignante épreuve, le style de la guerre. Il adhère aux nécessités dramatiques du moment.
« La guerre actuelle, — a accusé, à propos de lui, Henry Bérenger qui a le sens des grands hommes et des grandes époques — n'est pas uue guerre d'éloquence ni d'académiciens. » Les discours du général Gallieni déterminent dans la presse une vraie campagne contre la phrase, « Révolution », prononce Clemenceau. On a cru qu'il « ignorait les règles de l'art » ; que non! il substitue à Vart parlementaire de la parole la science de la stricte éloquence; il connaît les règles et les observe, mais il les domine par sa force d'homme
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présent et par la force des circonstances qui le dominent lui-même : i7 exprime les nécessités!
De là cette décision dii verbe qui frappe la pensée à la marque de volonté : de là, le mode formulaire de son éloquence. Formules : leçons. Leçons d'un maître qui subit, le premier, l'imminence du devoir imposé à la France et, dès lors, ne voit plus, dans l'éloquence aussi, que ce devoir militaire. « Les individualités ne comptent pas : seul, compte le salut du pays », s'écriera-t-il. Ou plutôt il ne s'écrie pas, quand il est à la tribune : il marque, il l'établit au faîte de son explication qui, même dans les circonstances solennelles, n'a jamais d'apparat.
Ainsi ces paroles qu'il va prononcer au Sénat, qui ne constituent pas même un plaidoyer auprès des Sénateurs, mais un ordre du jour au Parlement qui l'a choisi comme son généralissime politique.
De ce discours sur la méthode — car c'est bien celui qu'à son jugement il faut venir refaire chaque siècle — j'en aurai souligné le dessein et l'immédiate nécessité quand j'aurai dit que la presse allemande, depuis un an, ne cesse de répéter de par le monde que la France est un « pays perdu » parce que c'est « la patrie des mots ».
« Est-ce que la France n'est pas la terre classique de la phrase?
« Les Français cherchent une consolation dans l'injure et une espérance dans la phrase.
« En France, en pleine guerre, on s'éblouit encore avec de belles phrases et avec des mots. Le succès est aux artistes de la parole qui savent le mieux jouer des mots... On se trompe et on se
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trompera toujours avec des mots tels que : Rcvan* che, Trouée, Tenir , Barbares. On les aura! »
La fin de l'année approchait. De courtes vacances en allaient clore l'exercice, et le Sénat, lui, n'était pas encore entré en relations directes avec le nouveau Ministre! Il faut que celui-ci compa-» raisse et s'explique sur l'incorporation de la classe 1917 qui a tant préoccupé les Commissions, sérieuses et passionnées, de la Haute Assemblée. Donc parler encore : car le Sénat est, tout autant que la Chambre, une Cour parlementaire.
« Je poursuis mon calvaire, écrit le Général à l'une de ses amies. J'ai la gorge dans un état afïreux et mardi il faut encore paraître au Sénat. Oh ! on vous enverra des cartes puisque vous aimez les exercices du cirque antique et le spectacle des victimes qui doivent y figurer. »