GOUVERNEMENT MILITAIRE DE PARIS
Armde de Paris, Hamtants de Paris,
Les Membres du Gouvernement de la République ont quitté Paris pour donner une impulsion nouvelle à la défense nationale.
J'ai rjeçu le mandat de défendre Paris contre Tenvahisseur.
Ce mandat, je le remplirai jusqu'au bout.
Paris, le 3 septembra 1914.
Le Gouverneur Militaire ûe Paris, Commandant l'Armée de Paria,
Un célèbre Américain qui Ta approché en ces jours, M. Whitney Warren, a pu dire que cette proclamation constituait à ses yeux « Faction »; capitale du Général, la plus noble, la plus forte et qui contenait tous les résultats qu'elle promettait. Ces mots ne paraissent point excessifs quand
on sait dans quel état d'esprit et pour quelles directives morales le Général a arrêté ces paroles.
Au for de son esprit, la formule « Jusqu'au bout » avait pris la signification positive d'une vision extrême. Quand le Ministre de la Guerre lui dit qu'on lui confiait la défense de Paris, le général demanda : « Vous représentez-vous bien ce que signifie : défendre Paris? J'aurai à prendre des mesures qui mettront les monuments en danger. Il y aura à faire des sacrifices d'art. Ditesvous par exemple que votre beau pont de la Concorde je serai obligé de le démolir, lui, la Chambre des Députés et bien d'autres monuments! »
De suite, ce militaire avait pensé à notre Art, en sentant la valeur, le prestige et d'histoire et de beauté.
Le Ministre lui répondit gravement :
« Vous ferez tout ce que vous croyez devoir faire. »
Le Général et le Peuple*
Deux jours auparavant il avait réuni ses officiers aux Invalides et leur avait posé succinctement : « Les Allemands seront devant Paris le 4. Nous sommes chargés de le défendre à outrance. La nation compte sur vous! » Il parlait à des militaires : c'était un ordre du jour. Vis-à-vis le peuple de Paris, tout autre est son sentiment, son intention. Il me l'a dit formellement : il ne le requiert pas, il le réconforte. C'est un engagement qu'il prend, consciemment, envers lui.
« Je voulais, m'a-t-il expliqué doucement, lui
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remonter le moral. Depuis un mois, j'avais beaucoup erré dans Paris et j'avais été très frappé par la foule, aux plus divers moments, et dans les évolutions successives de ses sentiments et de ses inquiétudes. A mesure que les nouvelles devenaient de plus en plus graves et qu'elles consternaient les hommes politiques, voire bien des militaires, j'avais fort appréhendé que la panique ne se mit dans cette population que je savais être très nerveuse et que je pensais très impressionnable : eh bien! j'ai admiré comme, aux jours les plus tragiques où l'ennemi approchait de la capitale, ce peuple était plein de calme et de confiance ! Cela m'a fortifié! »
Je puis le dire, le Général a aimé profondément LE PEUPLE DE Paris. Il avait la pudeur de ses sentiments et il ne lui eût guère plu d'exposer publiquement ceux surtout qui pouvaient lui rapporter de la popularité. C'est dans les incidentes, dans les exclamations inattendues de ses longues conversations qu'il m'a laissé voir à quel point il estimait foncièrement le peuple et lui était énergiquement attaché :
(c Les hommes politiques ne connaissent pas LE peuple! m'a-t41 répété à maintes reprises : ils ne se rendent pas assez compte de Fintelligence et du bon sens du peuple français. » Il calculait toujours avec cela; il marmonnait sans cesse : « Mais le peuple pendant ce temps raisonne ! ! » Il y avait une autre vertu que ce militaire sans reproche goûtait encore plus profondément, et avec une fierté qui le remontait aux heures de pessimisme où nos défauts lui faisaient douter de nos destinées.
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« ...Et Dieu sait, — s'écria-t-il un jour de plus grande amertume, — que c'est un chic pays que la France! Voyez comme dans une pareille secousse elle s'est tout de même montrée très bien: tant de qualités! et cette bravoure l »
Automatiquement, dans la suite, quand il recevait des adresses émanant des municipalités de la Seine, de la Seine-et*Marne, me chargeant d'y répondre, il me prescrivait, chaque fois, de leur rappeler « leur belle attitude aui jours de septembre )) et de ne pas manquer de les en féliciter !
« C'est que ces jours furent très durs, très sombres! On ne sait pas tous les dessous...
« De toutes parts me venaient les symptômes les plus alarmants. Paris était encore encombré d'étrangers, dont un certain nombre étaient plus que suspects à la police militaire et dont on pouvait attendre le pire, ne serait-ce que comme provocations à la débandade. Vous comprenez bien? Nous étions sans suffisants moyens d'action sur beaucoup : il fallait être très adroit, et délicat visà-vis les pays alliés ou neutres. Les ambassadeurs de ces pays... je ne les connaissais point pour ma part. C'est un des sujets auxquels j'ai le plus réfléchi. Plusieurs passaient pour très germanophiles et certains ne s'en cachaient guère. Il y en a un qui, dans un club, en plein centre de la capitale, a dit que Paris était foutu. Il a fallu le faire venir, lui expliquer que je le ferais arrêter... que je ne lui laissais la liberté que sous condition. Je n'avais pourtant guère envie de créer des incidents diplomatiques : ce n'était pas mon affaire!
« D'autres nous étaient dévoués, au premier
rang M. Myron Herrick qui fut très courageux et me montrait qu'il serait crâne devant ces Allemands féroces et sans aucun scrupule : ils avaient pris la peine de l'informer qu'il ferait bien de quitter son poste, d'aller en province, parce que des quartiers entiers pouvaient être bouleversés de fond en comble et rasés. On m'avait découvert les grandes affiches rédigées en allemand que M. Herrick avait fait imprimer pour être apposées sur les demeures où résidaient des Américains. Tout cela n'était pas très rassurant pour les habitants de Paris qui pouvaient s'attendre à voir se reproduire en grand les incendies et les massacres de Belgique et de Senlis.
« J'ai voulu leur soutenir le moral, leur témoigner que, moi, je serais là avec eux jusqu'au dernier moment. Ils n'étaient pas contents d'avoir vu partir tout le Gouvernement; et, si on se met à leur place, il y avait un peu de quoi : ce départ avait été un peu expéditif. Pour mon compte, je préférais être seul, sans ministres, mais ceux-ci auraient dû laisser un ou deux d'entre eux pour faire figure. »
Le Général s'interrompit, dit avec sa bonhomie flegmatique :
« Voilà, j'ai une idée. Je vais indiquer tout cela, avec la nuance, dans la dédicace de mon livre sur la Marne à la population de Paris. Savez-vous, fit-il avec un sourire, quelle est mon intention?
« Je mettrai en tête de l'ouvrage cette simple petite phrase •
Alix Parisiens et Parisiennes qui ont vécu ces jours-là et qui n*ont pas quitté Paris au mois de septembre 191^ je dédie ce petit livre.
« Je crois que ce sera bien, et en même temps ce sera un léger blâme pour ceux qui n*y étaient pas. »
Le pain... l'alcool, l'ennemi.
Nous touchons au grand sujet de la Marne : Je n*ai pas, ici, à narrer dans ses péripéties l'histoire de ces jours mémorables. La tâche qui m'a été confiée est autre, d'un sujet qui ne dépend pas aussi exclusivement de l'histoire militaire, et d'un intérêt peut-être plus immédiat pour le pays ; l'histoire du Ministère. Je n'ai charge de dire l'essentiel sur la Défense de Paris et sur la Marne que pour rétablir d'un trait prompt et sûr la vérité nécessaire à éclairer sa poignante lutte au Ministère contre l'esprit administratif, contre les errements politiques, contre les faiblesses de l'exécutif. Et cela marquera net dans quelles conditions exactes il a été, consciemment, appelé à diriger de
haut LA DÉFENSE DE LA FRANCE APRÈS LA DÉFENSE
DE Paris.
C'est dans son cabinet du Gouvernement militaire, boulevard des Invalides, qu'il m'en a parlé, avec ordre, en un de ses longs jours de recueillement forcé où il avait le loisir de récapituler dans un enchaînement parfait ses observations et ses jugements.
Au premier du Lycée Victor-Duruy, dans le vaste bureau clair de la directrice. Mohamed, un Sénégalais blessé qu'en hommage aux troupes coloniales le Général avait tenu à prendre pour planton, bariolé de médailles, grand, taciturne, ouvrait la porte. Contre une des fenêtres lumineuses dominant le jardin ou les écolières, avec de longs cris, jouaient à des jeux militaires, le Général écrivait sur son pupitre haussé. « Ecrire, disait-il, c'est agir : on n'agit bien que debout. » Au milieu de la pièce était placée une large table plate de lycée derrière laquelle il se tenait quand -venaient des visiteurs. Elle était presque nue; au-dessus des dossiers proprement rangés, l'on voyait, exclusive, s'y dresser la statuette populaire du général Joffre : en pantalon rouge, en tunique noire, en képi doré !
Un jour d'octobre, il dit :
« La Défense de Paris s'est présentée pour ffio5 sôus un triple et égal caractère :
« La Défense militaire;
« La Défense morale;
« Le HAVlfAlLLËMENt.
« Je ne me suis pas moins promptement, ni avec moins de souci, occupé de ce dernier que de la première. »
Son front était plissé : son cou flexible redressa sa tête osseuse, dont les sourcils volontaires accentuaient le modelé. Il exposa avec mathématique :
« Dès que j'ai été nommé Gouverneur militaire de Paris, je me suis aussitôt, avant tout, occupé