‹ Gallieni parleChapitre 6 sur 52 · DU PAIN · texte numérisé non relu

DU PAIN

\( Ça vous étonne un peu?

« Mais non : Vhistoire a montré qu'il ne faut pas changer le pain d'une population assiégée. Je me suis reporté au siège de 1870, aux raisons pour lesquelles il avait été désastreux, et j'y ai réfléchi, en négligeant les détails. Je me suis dit : non seulement il ne faut pas que Paris manque de pain, mais il importe qu'il mange le même pain. Sans cela, je ne sais pas comment mes braves Parisiens vont accepter les événements; il faut qu'ils sentent ma prévoyance, que je mérite leur confiance!

« J'ai réuni mes officiers principaux et j'ai convoqué les gens : j'ai imposé certaines conditions aux minotiers et aux boulangers. Je leur ai parlé, je leur ai montré en peu de mots quelle était la situation et ce que Je devais attendre d'eux. Je leur ai donné le but à atteindre et je leur ai dit de prendre eux-mêmes les dispositions de détails. Ils ont compris, ils se sont très bien montrés.

« De fait, Paris ne s'est pas aperçu de l'état de siège. Pour empêcher la cherté des vivres qui pouvait se produire dans les magasins, on a multiplié le nombre des petits marchands des quatre saisons : ils se sont répandus partout; dans les faubourgs, tout était à bon marché : fruits, légumes, beurre. Cette abondance détournait la population de tout énervement. M. Delanney a paré aussi à ce que l'eau restât pure : on a fait exhumer les cadavres des soldats qui avaient été enterrés sur les champs de bataille trop près des sources. »

Le Général parlait, le doigt démonstratif, le lorgnon oblique, le regard intense; examinant vivement par-dessus le lorgnon, il poursuivit :

« C'est plus simple qu'on ne pense : il n'y a qu^à prendre la guerre au sérieux (1).

« Il fallait, dès le premier jour, aviser aux restrictions!

« C'est ce que j'ai fait. J'ai fait pratiquer l'économie, FERMÉ LES DÉBITS... et maintenu le pain.

« Je me dis bien qu'après moi on laissera dépérir, une à une, ces mesures; qu'on rouvrira peu à peu les débits. N'importe : j'ai fait en mon temps le nécessaire; le pli est pris : d'autres peuvent poursuivre. Ah! je suis un ennemi déclaré de l'alcoolisme.

« Les marchands d'alcool disent que je le^ur fais la guerre. Ils peuvent le dire ! scanda-t-il brusquement. Oui, je leur fais et ferai la guerre. Ça, c'est ce que j'appelle : la Défense morale de Paris. J'y attache une tout aussi grande importance qu'à la Défense militaire, chacune en son temps. C'est honteux comme les gouvernements successifs ont laissé s'abîmer notre race : une si belle race! Le mal est atïreux. Il est le plus grave dont nous souffrions; il ronge tout le pays. Certaines provinces sont comme marquées de la lèpre. Si, après la guerre, on ne persévère pas dans les mesures contre l'alcoolisme, ce ne sera pas la

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