‹ Gambetta et l'Alsace-LorraineChapitre 19 sur 27 · V. Rehm. Frédéric Hartmann · texte numérisé non relu

V. Rehm. Frédéric Hartmann

A. Scheurer-Kestner. Jules (jrosjean.

M. Thiers et la Païva.

Un député de la Marne, M. Adrien de Montebello, a raconté dans quelles conditions M. Thiers reçut la Païva en 1871. Interview publiée, en ces termes, par M. Juli dans VOpinion du 31 décembre 1910 :

ce Cette femme avait une grave influence sur l'empereur (Guillaume I"). De son château de Pontchartrain, elle correspondait directement avec lui. En nous ménageant son amabilité, nous pouvions peut-être souffrir moins durement de la défaite. Or, il arriva que vers 1872, à une reprise de la Pèrichole, la jeunesse parisienne fut outrée de voir aux premières loges, parée et audacieusement régnante, cette fille, devenue la femme d'un prince allemand. La Païva fut sifflée et obligée de quitter le théâtre. Furieuse, elle se plaignit à l'empereur de l'insolence de ces Français et cet incident, chose inouïe, faillit retarder la libération du territoire. Dès qu'il en fut averti, Thiers dépêcha Aï. Léon Renault à Pontchartrain avec mission de reconquérir la bienveillance de la Païva. L'ambassadeur réussit à tel point que la Païva dînait chez Thiers quelques jours après, en face de Mme Thiers qui, par sacrifice, assistait à cette humiliation. En entretenant des relations avec les Henckel, Gambetta ne faisait que recueillir l'héritage de Thiers. n Celui-ci, en 1877, présenta, on le sait, Gambetta au prince de Hohenlohe. Il était, d'autre part, — cette anecdote le prouve — de ceux qui ne tenaient pas pour négligeables le rôle et l'influence de la Païva, et, très certainement, il en entretint Gambetta, dont il disait en 1877, en prévision de la démission du maréchal de Mac-Mahon :

— C'est moi qui présenterai Gambetta à l'Europe (1). J'en ferai mon ministre des Affaires étrangères, président du Conseil.

(1) « L'entento était complète entre Gambetta et M. Thiers. La composition du cabinet était arrêtée : Campenon à la guerre. Ferry à l'intérieur, Léon Say aux finances, Giraud, de l'Institut, à la justice, Pothuau à la marine, Krantz aux travaux publics. »

{Après l'abandon de la revanche, par Juliette Adam, p. 39.)

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Thiers contribua beaucoup à décider Gambetta à entrer en relations avec Bismarck.

Il n'estimait alors possible le retour de l' Alsace-Lorraine à la France que par une entente; il croyait fermement comme tant de Français, dans les années qui suivirent la guerre, que l'Allemagne ne pourrait pas maintenir longtemps ses armements ruineux pour elle.

Erreur profonde, mais erreur très répandue.

Moins de quatre ans après 1870, un congrès de la paix réunit à Bruxelles des représentants non officiels de tous les Etats européens.

« Disons-le hautement, déclarait un jurisconsulte éminent, M. Jules Le Berquier, il ne saurait exister deux morales pour les Etats, celle du dedans et celle du dehors ; il n'y a point non plus deux justices pour les nations, celle qu'on demande au droit et celle qui viendrait de la force (1). »

Beaucoup de très bons Français entrevoyaient la revanche du droit s'imposant le jour où l'Allemagne serait incapable financièrement d'entretenir une armée formidable.

Recevant un jour un groupe d'Alsaciens, Gambetta leur avait dit :

— \e vous découragez pas, vous nous reviendrez par la paix.

Les visiteurs surpris l'interrogeaient

— Oui, reprit-il, l'Allemagne ne pourra pas, à la longue, supporter le lourd fardeau des dépenses militaires et elle arrivera un jour à proposer à la France un arrangement amiable. Or, vous le savez, il n'y en a qu'un seul que la France puisse accepter.

Gambetta, assure un des bons Français qui entendirent cette réponse, en était arrivé à cette idée que Bismarck avait sinon le remords du crime, du moins le regret de la faute.

(1) Ces souvenirs de M. Lalance ont paru dans l'Europe nouvelle, numéro de novembre 1910.

(2) Les Ligue» de la paix, par J. Lk Behquieu. Hevue des Deux Monde» ^ août 1874.

Un publiciste russe, M. de Cyon, qui eut son heure de célébrité et fut assez activement mêlé aux premières campagnes en faveur de l'entente franco-russe, écrivait, dès 1887, c'est-à-dire bien avant les révélations des héritiers de Bismarck et du comte Henckel, que Gambetta avait négocié avec le chancelier la cession de Metz et de la Lorraine en échange du concours de l'armée française dans une guerre contre la Russie.

La réponse que nous avons publiée de Gambetta à M. de Blowitz en 1879 prouve que Gambetta ne voulut jamais séparer le sort de l'Alsace de celui de la Lorraine ; mais tous ces témoignages attestent qu'il y eut une heure, à l'époque du congrès de Berlin, où les habiles manœuvres du chancelier allemand trompèrent les meilleurs des patriotes français.

L'illusion de Gambetta, si illusion il y eut, fut courte. Sitôt dissipée, il n'eut plus qu'une pensée : accroître la force matérielle et la force morale de la France.

Gambetta rappelait cette parole de Barbes :

« Je suis chauvin. Que nous ayons la paix universelle, soit! Pas besoin alors d'Achille. Mais tant qu'il y aura... des Prussiens rêvant de conquête, je ne comprends pas pourquoi la France égalitaire voudrait se mutiler de son énergie guerrière. '>

Mac-Mahon et Manteuffel.

La Gazette de Cologne publia le récit de l'incident (Voir p. 32) qui, en 1871, faillit amener une rencontre entre le général de Manteuffel, alors commandant en chef l'armée allemande d'occupation, et le maréchal de Mac-Mahon, commandant l'armée de Versailles. Le fait est attesté, d'abord, par la lettre suivante trouvée dans les papiers du général de Manteuffel :

ARMÉE DE VERSAILLES LB MABÉcHAL-coMuANDANT Versailles, le 10 septembre 1871

Monsieur le général en chef,

Monsieur le général de Cissey, ministre de la guerre, vient de me faire connaître que vous avez été peiné de ce qui s'est passé entre

nous. Je le regi-ette; je n'avais qu'à me louer des sentiments que vous m'aviez exprimés et je déclare que, dans cette circonstance, mon intention n'était nullement de vous offenser.

Veuillez agréer, monsieur le général en chef, l'assurance de ma haute considération,

Mac-Mahon.

L'explication de cette lettre nous est donnée par M. de Manteuffel lui-même, qui a tracé en marge, et d'une écriture presque illisible, les explications suivantes :

Le maréchal de Mac-Mahon, lorsque je lui rendis visite le 9 septembre, avait refusé de me donner la main. Le matin suivant, j'allai trouver le général de Cissey et lui racontai la chose; j'ajoutai que j'avais tu cet incident à M. Thiers, parce que c'était un civil et qu'il occupait une situation officielle qui aurait donné un caractère particulier à son intervention; j'avais recours à lui, général de Cissey, et le priais de dire au maréchal de Mac-Mahon que je me sentais offensé et que je devais lui demander de me déclarer si, par le refus de sa main, il n'avait pas entendu outrager le général prussien. Je tenais pour conforme aux circonstances de m'adresser au général de Cissey et de l'envoyer, tout aussi bien qu'un général prussien, le matin suivant au maréchal.

D'ailleurs, dans ce genre d'affaires, il existe une camaraderie entre tous les officiers, indépendante de l'armée dans laquelle ils servent.

Le général de Cissey accepta très amicalement, se rendit sur-le-champ chez Mac-Mahon, revint ensuite me trouver et me dit que Mac-Mahon m écrivait, et que lui Cissey était heureux... (Ici quelques mots indéchiffrables.) Au moment où je quittais Versailles, je reçus cette lettre que... (plusieurs mots illisibles)... continuai ma route. Je n'ai parlé de cet incident qu'au chef de l'état-major général, et n'ai montré la lettre qu'à lui. Après l'évacuation seulement, j'ai fait à Sa Majesté une communication générale.

Un rédacteur du Gaulois interrogea le maréchal de Mac- Mjahon au sujet de la publication de cette correspondance. L'ancien Président de la République répondit :

C'est le 9 septembre 1871, que se produisit cet incident dont le maréchal de Manteuffel se montra si profondément ému. Ce- jour-là, la maréchal de Alac-Mahon travaillait dans son salon, rue de Gravelle, à

Versailles, lorsqu'une superbe voiture, où se trouvaient plusieurs officiers prussiens, s'arrêta devant la porte ; l'un des officiers descendit aussitôt et, pénétrant dans la pièce où se tenait l'officier d'ordonnance de service du maréchal de Mac-Mahon, il lui annonça que le maréchal de Manteuffel, désireux de faire une visite de déférence au commandant en chef de l'armée de Versailles, sollicitait l'honneur d'être introduit auprès de lui.

« Je vais voir si M, le maréchal est là, répondit le jeune officier, et, dans ce cas, je vous transmettrai aussitôt sa réponse. - — Sapristi ! dit le maréchal de Mac-Mahon, prévenu, voilà qui est gênant. Pourquoi diable venir me voir? Je ne puis pourtant pas ne pas le recevoir? Priez-le d'entrer. »

Tout cela avait demandé à peine deux minutes ; le maréchal de Manteuffel, en grand uniforme, entra : « Monsieur le maréchal, dit-il à Mac-Mahon, j'ai tenu essentiellement à honneur de vous faire visite et de rendre une fois de plus hommage au vaillant soldat » et, en même temps, le maréchal de Manteuffel lui tendait la main, t Permettez-moi, monsieur le maréchal, répondit le héros de Magenta, de vous remercier de votre démarche, mais je ne puis prendre la main que vous me tendez; la victoire s'est montrée pour nous exceptionnellement rigoureuse, et bien des choses, dans cette guerre, ne se sont pas passées comme il l'eût fallu. Dans ces conditions je ne saurais vous donner loyalement la main, n

Le maréchal de Manteuffel comprit à merveille les allusions du maréchal de Mac-Mahon aux exactions de l'armée allemande, rançonnant, brutalisant nos paysans, mettant à sac nos villages; mais il n'insista pas : « Je regrette vivement, répliqua-t-il, sur un ton de véritable tristesse, votre décision qui^me peine beaucoup. » On en resta là, et lorsque le maréchal de Manteuffel fut sorti, Mac-Mahon se remit au travail, mais l'affaire eut une suite. Le commandant en chef de l'armée d'occupation allemande informa de l'incident le général de Cissey, d'ailleurs sans acrimonie.

Le général se rendit aussitôt chez M. Thiers qui, mis au courant, s'arrachait déjà les cheveux : « Allons, bon ! s'écria-t-il, voici que le maréchal va nous attirer une affaire! Eh bien, nous voilà bien dans une jolie situation !" Et le président de la République chargea le général de Cissey de lui amener le maréchal de Mac-Mahon. « Que voulez-vous, dit celui-ci, à M. Thiers, c'était plus fort que moi, et je ne pouvais pas lui donner la main. Non, vraiment, je ne le pouvais pas. Aussi bien, je ne regrette pas ce que j'ai fait et je recommencerais au besoin. •

Mais M. Thiers ne l'entendait pas ainsi. Sans doute, la simplicité avec laquelle lui répondit de Mac-Mahon le démonta; il voulut, cependant.

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chercher un terrain d'entente et c'est alors que lui vint l'idée d'une lettre du maréchal de Mac-AIahon à Manteuffel : « Voyons, est-ce contre lui, personnellement, que vous en avez? — Mais nullement. — Eh bien, écrivez-le lui tout simplement, par exemple, comme ceci : « Et M. Thiers indiqua au maréchal de Mac-Mahon les termes de la lettre que vous connaissez et que le général de Cissey remit lui-même au général de Manteuffel.

L'incident fut clos par cela même et nul n'en reparla.

Discours de Gamhetta à la colonie alsacienne-lorraine de Genève.

Ce discours fut prononcé, en 1872 en Savoie, à Thonon :

Mes chers Compatriotes,

Il faut que je vous dise que c'est moi qui ai désiré vous recevoir, vous voir, vous entendre et pleurer avec vous. C'est une consolation, au milieu du deuil et des horribles tristesses que nous a laissés la défaite, de pouvoir s'épancher, ne fût-ce qu'un moment, avec ceux de nos compatriotes qui sont à la fois les plus malheureux et les plus injustement frappés.

Car, à coup sûr, s'il y avait dans toute la France une population qui n'eût pas dû être choisie comme victime expiatoire de nos défaillances et de nos lâchetés, c'était celle de l'Alsace et de la Lorraine. [Marques d'émotion.) S'il y avait un pays qui fût français, un pays qui eût, dans l'histoire de France, sa véritable histoire; un pays qui eût joué un ro!e véritablement national, un pays qui eût inscrft, dans tous les services de la France, sa noblesse et ses titres, c'était, à coup sûr, l'Alsace et la Lorraine. Ah ! elles n'avaient pas marchandé leur sang, ces deux provinces chéries; jamais elles n'avaient compté avec les difficultés qui accablaient la patrie; jamais elles ne s'étaient demandé, ces deux sœurs jumelles que nous pleurons, — en attendant de pouvoir... [Interruption. — Ouil ouil — Emotion profonde)... elles ne s'étaient jamais demandé par où était le chemin de l'invasion; jamais elles n'avaient calculé si c'était du coté de la Provence ou du nord qu'on entrait en France; non ! elles étaient placées sur la route des envahisseurs, et c'étaient elles que l'ennemi foulait les premières; il passait sur leur corps; et c'étaient leurs enfants dont les poitrines étaient trouées les premières ! [Marques de la plus vive émotion )

Ah! nobles provinces!... toujours dévouées à la France, toujours

regardant son drapeau... Oh! nous souffrons, disaient-elles, mais c'est pour la patrie, nous souffrons, mais nous portons en nous le cœur même de la nation... (Emotion unanine. — Interruption.)

Messieurs, je ne peux pas continuer... c'est impossible... Voilà!... ce sont ces pays-là... (Emotion profonde et générale.)

L'orateur, la voix pleine de larmes et épuisé, se jette sur un siège. — Les assistants pleurent: quelques-uns sanglotent. Ils se retirent en silence après avoir serré la main de M. Gambetta.

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