‹ GambettaChapitre 1 sur 15 · ET DE BOU-DENIB · texte numérisé non relu

ET DE BOU-DENIB

Je rends et je dédie ces feuillets d'histoire.

À sa sœur MADAME BÉNÉDETTA LKRIS-GAMBETÏÂ

...A dix ans, en 1824, le père de Gambelta fit le voyage du Chili, comme mousse, à bord d'un voilier de la Rivière de Gènes : le navire avait pour officier Garibaldi et pour passager l'abbé Mastaï, qui devait devenir le pape Pie IX...

[Pagt 5.)

La famille paternelle de Léon Gambetta est originaire du petit village de Celle-Ligure, à l'embouchure du Ghiage, sur la Rivière de Gènes, à deux lieues dans le nord-est de Savone. Le grand-père du tribun et sa nombreuse parenté furent les sujets de la France impériale quand elle débordait hors de ses frontières naturelles. Marins de père en fils, comme tous l« ^ habitants d'une côte qui donnait au monde des navigateurs bi<n avant d'être le berceau de Christophe Colomb, un l>etta de Celle-Ligure se livraient, de temps immémorial, au petit cabotage «le port en port, le long du littoral qui avait toujours attiré les commerçants de la Phénicie antique el trop souvent subi les incursions dv> pirates barbarésque

Sur des tartanes de faible tonnage, les derniers descendante des Ligures latins exportaient dans la patrie de leur prédilection les produits de la Kivière «le Gènes, les huiles fines, les pâtes alimentaires ei jusqu'à ces poteries communes que le:-, matelots italiotes el provençaux ont, durant di-s siècles, dispersées sur boutes l< méditerranéennes,

depuis les plaines de la Troade, où leurs débris mystifient parfoii Les archéolo qu'aux porta océaniens du Maroc

ei du Portugal.

4 GAMHETTA TAR GAMBETTA

Le grand-père de Gambetta apportait à Cette les marchandises de toute la Corniche génoise; de là, par le canal du Languedoc, il gagnait Toulouse et Bordeaux, remontant, explorant les affluents de la Garonne jusqu'aux marchés nouveaux qu'il cherchait à l'aventi#re, au gré sinueux des rivières et des hàlages lents le long des berges. Ce fut ainsi, en 1818, que Baptiste Gambetta arriva à Cahors avec sa pacotille. La paisible capitale du Quercy lui plut; elle fut même si accueillante au Ligurien brouillé avec le golfe du Lion — il venait d'engloutir les bateaux de son cousin Nicole — qu'il sinstalla à Cahors avec ses trois fils, Paul, Michel, Joseph, et avec sa femme Benedetta Galleano.

Le reste de sa parenté génoise, les Collarera, les Gheusi, s'établissaient à Toulouse, d'où leurs barques ont fait la navette, durant quarante ans, entre l'étang de Thau et le Bazacle toulousain. J'ai même vu, tout enfant, leurs dernières péniches, immobilisées de périlleuse vieillesse, pourrir encore dans un recoin du Port-Garaud, sinon en quelque havre herbeux de l'Allée-des-Demoiselles ; le père de Gambetta ne manquait jamais de rendre visite, quand il passait par Toulouse, à « l'oncle Augustin », à la « tante Gentille » de nos premiers contes de fées, singulièrement assaisonnés d'épices marines et d'histoires de corsaires sarrasins ; car il y avait, certainement, dans les veines de ces explorateurs, — les derniers manœuvriers de la petite marine à voiles, — quelques gouttes de sang arabe issues de croisières aux îles grecques, oubliées dans la nuit des temps.

Baptiste Gambetta ouvrit, à Cahors, un commerce de faïence et d'épicerie, dans une modeste boutique de la place du Marché ; mais il ne manquait pas d'aller, à intervalles irréguliers, passer quelques semaines au foyer natal, où il avait conservé une installation, sorte d'entrepôt de ravitaillement qu'il devait, avant sa mort, transformer en suprême asile de ses derniers jours. Ses enfants faisaient avec lui ces voyages ; mais ils demeuraient déjà mieux attachés au Quercy qu'à la Rivière de Gênes, où ils espaçaient peu à peu leurs visites. Le père exigea, pourtant, selon une tradition de famille, que son dernier fils, Joseph, né le 24 septembre 1814,.

fit ce que Ton appelait alors « le tour du monde » des jeunes marins. A dix ans, en 1824, l'enfant s'engageait comme mousse à bord d'un des voiliers construits sur les chantiers réputés de la Rivière. Il fit ainsi le voyage du Chili ; et l'on ne peut se défendre d'une émotion un peu mystérieuse en constatant que le navire, sur lequel voguait celui qui devait être le père de Léon Gambetta, comptait, parmi ses officiers, Garibaldi, et avait pour passager l'abbé Mastaï, qui devait devenir le pape Pie IX. Le naufrage de ce vaisseau eût un peu changé les destins du vieux monde !

Quand Baptiste Gambetta se sentit vieillir, il regagna l'Italie, emmenant avec lui Paul, son fils aîné. Les cadets, Michel et Joseph, lui succédèrent à Cahors, où ils s'installèrent ensemble, rue du Lycée. Dès que leurs affaires eurent réussi, les deux frères se séparèrent: chacun s'établit pour son compte ; et, le 25 juillet 1837, Joseph Gambetta épousait Marie -Magdeleine-Orazie Massabie, fille d'un pharmacien originaire de Molières, en ïarn-et-Garonne. Il installa alors son magasin sur la place de la Cathédrale, dans la maison Bessières, à l'enseigne du « Bazar Génois ».

Jean-Baptiste Gambetta mourut à Celle-Ligure, sa ville natale, en 1841, après avoir fait son testament, le 27 septembre, entre les mains de lliagio Pescetto, son notaire. Il laissait trois fils et deux filles : Paul, Michel et Joseph ; Véronique, mariée à Antoine Molinari, et Thérèse, mariée à Sébastien Ghezzi, tous nés à Celle-Ligure; Paul et Thérèse y oui l'ait souche d'une famille nombreuse qui possède d'importants immeubles dans la bourgade.

A Cahors, Michel, séparé de Joseph, se spécialisait plutôt dans Le commerce de la poterie. Son frère, très estimé pour sa droiture et sa loyauté, ne brillait point par des qualités vives ; >on intelligence, son .-eus réfléchi ne frappaient guère

son (ils, comme on L- verra par ses lettres, I aima profondément : mais il sembla tenir surtout de >n mère les dons expansifs cl charmants de sa nature.

Léon Gambetta naquit le 2 avril ih:ih, a huit heures du soir, -in deuxième étage dune maison de la rue du Lycée Son acte de naissant e est rédigé en ce i termi

«Du 3 avril 1838, à une heure du soir, acte de naissance de Léon-Michel, enfant du sexe masculin, né le jour d'hier, à huit heures du soir, fils de Joseph-Nicolas Gambetta, marchand, âgé de vingt-quatre ans; et de MagdeleineMassabie, âgée de vingt-trois ans; mariés, demeurant à Cahors, place Royale, sur la déclaration qui nous a été faite par la sagefemme, Catherine Bouyssou, qui a elle-même présenté l'enfant.

« Témoins : Pierre Vallet, militaire retraité, âgé de quarantesix ans, et Martin Combelle, ex-militaire, âgé de trente-six ans, domiciliés en cette ville ; constaté suivant la loi par nous, Jean-Michel-Louis-Auguste Berton, adjoint, officier de l'état civil de la commune de Cahors; la déclarante et les témoins ont signé avec nous le présent, après lecture faite.

« Signé: Joseph Gambetta, père, Catherine Bouyssou, Vallet, Combelle, et Berton, adjoint. »

Les témoins de cet acte de naissance étaient deux sergents de ville, les premiers assistants venus, appelés dans le vestibule de la mairie pour en remplir l'office.

Plus tard, quand la célébrité spontanée du jeune tribun commença à faire, autour de lui, éclore des légendes, quand des conteurs s'ingénièrent, dans les journaux allemands, à prouver qu'il était le propre parent de Napoléon III, afin de mieux expliquer sans doute la rudesse de ses attaques contre l'Empire et contre l'Empereur, on invoqua le témoignage de ses voisins à Cahors pour environner sa naissance de prodiges populaires. La seule anecdote caractérisée, partiellement authentique d'ailleurs, dont les premiers biographes purent retrouver et identifier les sources, raconte l'aventure de sa mère avec une somnambule. Il y a toujours, dans le Midi et en Orient, une voyante autour des berceaux devenus célèbres; ce sont les génies et les fées de la crédulité moderne. Celle qui prophétisa la grandeur de Gambetta, avant même sa naissance, fut connue d'une foule de Cadurciennes, qui en ont vanté la clairvoyance « extra-lucide ». Un familier de Gambetta a fixé pour nous le récit merveilleux; c'est un document qui a sa saveur.

«... En septembre 1837, écrit notre témoin, vivait à Cahors une tireuse de cartes, fort bien vue du préfet d'alors, M. B. de la C. Elle se nommait modestement Nanette; mais on l'appelait la Nivernaise. On vantait dans toute la contrée sa merveilleuse faculté de deviner l'avenir et on venait la consulter de dix lieues à la ronde. Un jour, quelques jeunes femmes, dont la curiosité se trouvait vivement excitée, résolurent de se faire tirer les cartes par la sibylle en vogue. Elles imaginèrent une ruse, organisèrent un petit complot dans le but de s'assurer de la réelle perspicacité de la devineresse. La jeune épouse de Joseph Gambetta, mère en espérance, retira de son doigt son alliance et demanda, en rougissant, si elle se marierait bientôt. Mais Nanette n'était point facile à tromper. Elle répondit à la questionneuse qu'il ne fallait point cacher son anneau de mariage et lui affirma qu'elle aurait, six mois plus tard, un garçon qui deviendrait illustre et, peu de temps après, une fille... »

Cette prophétie se réalisa. Joseph Gambetta avait eu, avant Léon, un premier enfant, qui ne vécut pas. 11 eut, dans la suite, une fille, Benedetta, qui devait épouser un ingénieur des arts et manufactures, M. Jouinot, mort en 1871, pendant ège de Paris. De ce mariage est né Léon Jouinot-Gambetta, aujourd'hui chef d'escadrons decavalerie, à Marseille. La sœur de Léon Gambetta s'est remariée, en 1876, avec un B compatriotes, M. Alexandre Léris, inspecteur du service des finances, dont elle a eu deux fils.

A quatre ans, le petit Gambetta fut misa l'école, chez les

du Sacré-Cœur de Picpus, dans l'établissement des

« Petits-Carmes • : ses premiers professeurs y furent le P. Tus-

fusillé à Paris, par la Commune, en 1871, et leP. Maigret,

qui es! mort vicaire apostolique dans un archipel d'Océanie.

i\ Petits-Cannes » de Cahors que Gambetta apprit

;i lire; sa première enfance n'offrit, à cei égard, rien de

particulier. Vers l'âge de huil ans.il faillit être emporté par

une péritonite, qui, négligemment soignée, amena un rétré-

iicul de I intestin : ainsi que l'autopsie le démontra, ce

fui l'une dés premières causes de sa mort. En 1847, '" eph Gambetta fil entrer son lils au petit sémî-

naire de Montfaucon, près du village de Labastide-Murat, où naquit le roi de Naples. Fournisseur de l'économat de cet établissement, le père de Gambelta avait obtenu de l'abbé Bonhomme, supérieur du séminaire, des conditions très avantageuses pour faire, à bon marché, l'éducation de son fils.

Déjà, à neuf ans, Léon Gambetta manie plus volontiers la parole que la plume : ses récits, ses improvisations et même ses harangues à ses condisciples annoncent un orateur politique; ses lettres, en revanche, sont d'un enfant affectueux et d'un écolier encore sans éclat. 11 termine, le 20 janvier 1848, un billet à son père par ce cri précocement républicain :

— « Vive Gavagnac {sic) ! A bas Bonaparte ! »

Et, le 30 décembre, le tribun de dix ans, souhaitant à ses parents une bonne année, leur fait part de son opinion sur le futur Empereur, qu'il blasonne déjà d'une légende excessivement passionnée :

— « 11 paraît que Napoléon est nommé, leur dit-il, quoiqu'il soit bête comme une autruche et qu'il parle un français prussien, hottentot et hongrois. Et même, s'il y a un homme, à la Chambre, — la Chambre est déjà, pour cet enfant, la tribune retentissante du pays ! — qui entende toutes ces langues, il sera en peine de comprendre deux mots d'un discours de Napoléon ! »

Turbulent, espiègle, toujours médiocrement noté en conduite, Léon brillait néanmoins par des qualités que son premier maître, l'abbé Auferin, reconnaissait plus tard dans une lettre amicale :

— « 11 avait, dit-il, le travail facile et l'esprit plus ouvert qu'on ne l'a, d'ordinaire, à dix ans; aussi était-il capable, tout en y consacrant moins de temps et en prenant moins de peine, de fournir une œuvre supérieure à celle de ses camarades. 11 l'emportait surtout dans les compositions d'histoire et de version latine. D'un esprit fin, délié et observateur, il était également prompt à saisir les travers et les ridicules de ses condisciples et savait les faire ressortir d'une manière piquante. Gai et malin, mais pas

méchant et, au fond, très bon garçon, il ne cherchait pas à froisser, mais uniquement à faire rire. »

Son supérieur, au dernier examen trimestriel de huitième, notait sévèrement l'élève Gambetta : tenue et propreté négligées; conduite assez bonne, mais toujours bien légère; application inconstante; devoirs peu soignés; des assez bien un peu partout et un flamboyant très bien, un seul, en histoire. Résultats au palmarès : premier prix de lecture et premier accessit d'histoire. Toujours la supériorité de la parole et du récit sur les études écrites !

En septième (18Î8-49), Léon fait des progrès marqués ; il est plus régulier, mieux appliqué ; premier en histoire et géographie, il se classe en très bon rang pour la version latine et les leçons orales. L'histoire sainte influence fortement son style :

— « Je te vois, écrit-il à son père, enlever dans tes bras la douce Benedetta et verser des larmes de joie sur elle comme kle patriarche Jacob sur Benjamin ; comme lui, tu as loin de toi ton second Joseph ; mais ce n'est pas dans une captivité que je gémis comme Joseph, mais sous la règle la plus douce du monde. Oh ! quand arrivera « le jour tant désiré des vacances !... » Vivent Joseph Gambetta et maman ! Vive Gavaignac !... Ainsi finit mon pauvre discours ; sans doute, il est bien patras (sic) ; mais mon cœur, vous le savez, parle plus éloquemment qu'aucune harangue de Gicéron. »

11 obtient, en fin d'année, le premier prix de lecture et les meilleurs accessits de version latine, d'histoire, de géographie et d'écriture. Ses lettres transcrivent les anecdotes qu'il détaillait déjà avec tant de verve ; on y pressent une sorte de prédilection pour les récits de haut goût qu'il devait, plus tard, rencontrer dans Rabelais, l'un de ses auteurs favoris.

— « Un jour, écrit-il à son père, Voltaire dînait en compagnie ; on sait qu'il aimait à tourner en ridicule certains passages de l'Écriture Sainte. On avait apporté des huîtres. Voltaire, qui les aimait, en mangea en grande quantité. Il dit alors : « J'ai mangé autant d'huîtres que Samson a tué

L ENFANCE DE GAMBETTA li

de Philistins. » On sourit. Un abbé, qui était par là, dit alors : « Et vous les avez mangées avec la même mâchoire peut-être?... » Parce que, cher papa, tu sais que Samson tua mille Philistins avec une mâchoire d'âne. Une autre fois, Perron, un de ses amis, le convia à dîner avec lui : le lendemain matin, il va chez lui le chercher et ne le trouve pas. Alors, il prend de la craie et met : « Cochon ! » sur la porte du cabinet de Voltaire. Après midi, Voltaire arrive chez lui et voit cela. Il ne dit rien ; il s'en va sur la place publique et voit Perron, qui lui dit: « Je suis venu chez toi et tu n'y étais pas. — Oui, lui dit Voltaire, j'ai vu ton nom sur la porte de mon cabinet. »

Et l'on devine de quel éclat de rire sonore le précoce bon vivant couronnait son conte joyeux.

Ce fut pendant les vacances de 4849 qu'arriva l'accident fameux, — longtemps commenté d'absurdes légendes, — qui amena la perte de l'œil droit de LéonGambetta. La blessure, mal guérie, devait retarder la rentrée de l'écolier à Montfaucon, troubler ses études et le contraindre même à redoubler sa classe de sixième. Ceux qui ont raconté que l'enfant s'était volontairement crevé l'œil d'un coup de canif, pour obliger sa famille à le retirer du séminaire, en haine précoce des prêtres, se sont fait les échos d'une invention ridicule.

Un de ses camarades d'enfance et dejeunesse a écrit, pour sa famille, le récit exact de l'accident et de ses suites:

Voici, cxplique-t-il, comment l'accident est arrivé. Gambetta passait ses vacances à Cahors, auprès de son père. A côté de la boutique paternelle, le coutelier Galtié avait son échoppe. L'enfant était constamment dans cel atelier. Un jour qu'un ouvrier perçait un trou dans le manche d'un couteau, avec un foret d'acier mis en mouvement au moyen d'une sorte d'archet, la tige d'acier cassa net et l'un dés lents frappa L'œil droit de L'enfant. Gambette fui borgne désormais. Nous L'avons tous connu au collège, avec l'œil protubérant, recouvert d'une pellicule blanchâtre qui lui

donnait un faux air de Cyrlope. Ses camarades l'appelaient

Coclès. il esl demeuré ainsi jusqu'en 1807. il y eut alors à

12 GAMBETTA l'AK GAMBETTA

craindre, par suite de l'inflammation et du glaucome de l'œil droit, que l'œil gauche ne fût compromis. Sur le conseil de son camarade et ami, le Dl Fieuzal, Gambetta, alors étudiant, s'adressa au Dr Wecker, l'oculiste réputé, qui procéda à l'ablation de l'œil malade et le remplaça par un œil de verre. »

Un billet de l'enfant à sa mère montre que, dès le début, les plus graves complications menacèrent l'œil demeuré sain ; le coup de poing fortuit d'un camarade de jeu aggrava même, un jour, la blessure inguérissable.

Montfaucon, le 14 décembre 1849.

Chère maman, je t'écris que je me porte bien. Je n'ai pas encore souffert des engelures ; mais l'œil malade pendant les vacances m'a fait furieusement maL Cependant, ce matin, quand je suis allé à l'étude, j'ai voulu fermer Lœil gauche et je pouvais à peine voir. Pendant la nuit peut-être quelque accident m'est arrivé ; du moins, je ne l'ai pas senti. Mais quand je suis allé me coucher j'y voyais comme auparavant. Je languis beaucoup plus que les autres années. Je ne sais si ça vient de ce que je suis venu un mois après la rentrée. Toulza se porte bien ainsi que tout le monde. Je voudrais et je désire que tu ailles comme moi. Bien des compliments à tout le quartier.

Je vous embrasse. Votre cher et affectueux fils,|

Léon Gambetta.

La longue, l'interminable convalescence de notre blessé l'assagit à son vif regret. La dernière espièglerie de sa turbulence brûla en effigie Louis-Bonaparte. Depuis quelques mois, il amassait dans une soupente les vieux déchets de cahiers et de livres, les débris de menuiserie, tout le com-

ustible qu'il pouvait se procurer. Un soir, il en bourra un

vieux pantalon, le surmonta d'une veste pleine de paille et d'un chapeau à moustaches; puis, la nuit venue, il transporta le mannequin au milieu de la cour, y mit le feu, et dirigea, autour de ce grossier sosie du prince, la danse sauvage de tous ses camarades en les haranguant avec violence. On faillit le mettre à la porte du séminaire; si son père n'eût pas été l'un des fournisseurs les plus estimés de la maison, les notes sans éclat du petit révolutionnaire ne l'auraient pas sauvé du châtiment.

Mais le voici plus sage, désormais; forcé d'être moins agité au cours des récréations, il ne subit pas sa mauvaise fortune sans quelque mélancolie.

Montfaucon, le 23 mai 1830.

Ghers parents, il y a un siècle que je ne vous ai point écrit, que je n'ai pas répondu à ces lettres qui m'ont causé un si doux plaisir. Que je suis négligent ! Dieu ! quelle légèreté ! En fut-il de plus grande ? Non : le journal des étourdis peut m'être montré, J'ouvre, je cherche ; vaine recherche : non, il n'y en a pas; mais puisque je suis si coupable, moi, tout léger que je suis, j'espère dans mon bon papa et ma bonne maman. Oui, ils pardonneront à ce PETIT polisson de Léon qui ne leur a pas donné de ses nouvelles pendant un mois !

Je vais vous redire mes succès, mes rêves d'abord : on a composé une fois en thème. J'ai éprouvé un petit échec; c'est celui d'avoir été quatrième. Vous saurez que j'ai formé la résolution de travailler à corps perdu : oui, je serai premier ou je n'y pourrai rien. Voilà ce que j'ai dit à mon adversaire; car j'en ai un. Quand je suis premier, il est second; et quand je suis second, il est premier. C'est ce qui s'est passé pour les notes du trimestre : il était second le premier trimestre, moi j'étais premier. Cette

fois-ci, il a été premier, moi j'ai été second, comme vous l'avez vu. Si vous désirez savoir les prix que j'ai, les voici :

Le prix d'excellence, il l'a de six points ; moi, je l'ai aussi. La géographie, deuxième prix. L'histoire, premier prix. La grammaire française, deuxièmp prix. jLa version, premier prix. Le thème, premier accessit ou deuxième prix. Grammaire grecque, deuxième prix.

Les voilà tous, voilà tous ceux qu'il y a dans la classe. lié bien, ceux dont je n'ai que le second, comme géographie, grammaire française, etc. je veux faire en sorte d'avoir le premier. Chère maman, c'est à toi que je veux porter mes couronnes, ainsi qu'à papa, afin que, béni par le père et la mère, je prospère toujours ; car Dieu, Jéhovah, l'Éternel l'a dit : quiconque son père et sa mère adorera passera sa vie heureusement et longuement...

Je meurs de nostalgie, de ce mal qui vous consume, vous ronge le cœur, la nostalgie, mal affreux! Car nostalgie veut dire regret du pays où on a laissé ce qu'on a de plus cher : et quoi de plus cher à mon cœur qu'un père, une mère, une tante, une sœur, un ami comme M. Sisco1.

Monlfaucon, le 24 mai 1850.

CJière maman, je fais réponse à l'aimable missive que tu as bien voulu m 'écrire, Je t'annonce (pie je m'ennuie diablement et qu'il me tarde de voir le sol natal ; car, enfin, c'est embêtant : vous êtes là, planté au milieu de vingt-trois élèves, pour la plupart gaillards que vous ne pouvez pas suivre; vous êtes là comme un lièvre au milieu

1 Le lieutenanl d'infanterie BiicOi ■> qui Gambette dédiera plus tard m thèse d avocal en ligne d'affection.

10 GAMUETTA PAR GAMBETTA

d'une meute de chiens. Ce qu'il y a de moins amusant pour moi, c'est que je suis le lièvre. Enfin, au bout du compte, je sèche mes larmes stériles et me mêle à la conversation. Quanta languir, quand je pense à mon père, à ma mère, à ma sœur, à Tata, à M. Jacques..., alors, la mélancolie me saisit; quand je me rappelle que j'y suis parla volonté de ma mère et de mon père, je me calme. Au moment où je t'écris, je suis clans une furieuse langueur. Pour surcroît de misères, on sonne : il me faut aller souper et j'ai passé la moitié de l'étude à bouder. Mais enfin je vous annonce que je commence à prendre un peu de force à mon œil, qui, hélas ! en a bien besoin... Que Dieu vous accorde une vie longue et pleine de joie! Enfin, je vous embrasse tous... et buvez le café à ma santé.

Chère maman, cher papa, Ton dévoué fds jusqu'à la mort,

Léon Gambetta.

8 juillet 1850.

Cher papa, je réponds à ta missive du 2 courant, où tu dis que je t'ai causé une grande peine et où tu demandes si j'ai perdu la boule pour te parler de la sorte du métier de marinier. Mais je ne veux pas te causer de la peine ; cependant, que dirais-tu si un père s'opposait à la vocation de son fils ? Qu'en penses-tu ? Puis, on ne meurt que quand on doit mourir ; car, enfin, on peut échapper aux plus grands dangers pour périr dans la plus simple des choses. Ainsi on ne meurt ni plus tôt ni plus tard. Tu dis que tu as souffert dans cette carrière ; je n'ignore pas ce qu'on souffre dans ce rude métier, tellement qu'on blanchit

L ENFAXCE DE GAMBETTA 17

avant l'âge. Tu ajoutes que tu veux me faire remarquer mon inconstance en disant que je t'ai dit que je me sentais né pour vendre du poivre et de la cassonade. Mais l'un n'empêche pas l'autre. Ainsi, j'ai douze ans ; on peut vendre du poivre et de la cassonade ; plus tard, on a le temps de voir d'où vient le vent. Ainsi, papa, rien ne s'y oppose que toi ; je pense que lu ne voulais faire de moi qu'un marchand ; eh ! bien, fais-en un matelot : toute carrière est honorable.

Ainsi, papa, sans t'irriter, je fais ces réflexions en t'écrivant. Cher papa, tu as la tendre bonté de t'informer comment va mon œil ; il ne me fait pas de mal ; je vois du blanc et du noir, voilà tout; malheureusement, quant à ce que tu appelles les folies de Jean-Bart, permets-moi, mon cher papa, de te le dire : je n'en suis pas revenu.

Je t'embrasse, chère maman ; un baiser sur les joues vermeilles de ma sœur. Je vous embrasse tous, Tala, maman, Joseph Gambetta, Benedetla.

Salut et fraternité. Votre lils dévoué jusqu'à la mort,

Léon Gambetta.

Siins l'accident chez le coutelier Gallié, on voit qu'une vocation héréditaire eût peut-être entraîné l'enfant vers le métier de marin; son père, qui n'entendait pas de cette oreille, l'ayant rabroué vertement, l'excellent Léon s'humilie aussitôt et renonce ;i ses rêves.

Montfaucon, le 18 juillet 18j0.

Cher papa, je fais réponse à la missive du 17 courant Je I assure que je suis revenu de mes folles prétentions.

Ainsi, cher, dépose la juste colère que tu avais contre moi. Oh ! que j'étais fou ! Puisque je reviens de mes idées à la Jean-Bart, je veux que tu me pardonnes les pensées irréfléchies ; car, positivement, je n'avais pas tout pesé, en effet ; je veux abandonner le métier idéal que je m'étais formé : tout ce qui luit n'est pas or. Ainsi, cher papa, veuille me pardonner ces folles idées ; oui, je l'espère, tu me laisseras à la tête d'un brillant commerce et j'espère que tu me pardonneras, puisque je ne veux plus nourrir cette idée. Oui, je comprends que sur cent mille il y en a peu qui se sauvent. Ainsi, je l'abjure ; car si elle doit causer ta peine, j'aimerais mieux mourir moi-même. Oui, cher papa, plutôt mourir que de te donner de la douleur; je confesse que je suis dans l'erreur. Mais à tout péché miséricorde. Ainsi j'ose espérer, hélas ! que tu auras encore l'extrême bonté de me pardonner. Cher papa, c'est bâclé : maintenant, je ne penserai plus ni à matelot, ni à diable. Rien de tout cela ; mais bien à ce que papa et maman font pour moi, aux privations qu'ils endurent pour moi, privations que jamais, non, jamais, je ne serai capable de vous rendre à la dixième partie. Oui, vous m'êtes tout dévoués, ainsi qu'à ma sœur. Ainsi, donc, pardonnez-moi, je vous en prie.

J'ose me flatter que vous ne voudrez pas me refuser cette absolution, cher papa et chère maman. C'est plié dedans la sépulture (en parlant comme Lafontaine) et ma pensée est un sarcophage d'où les folles idées ne reviendront jamais ! jamais ! jamais !

Bien des baisers à ma chère Tata et à ma sœur bienaimée, Bénédetta Gambetta : je suis très content de cette altesse sérénissime. M. Philippe, M. Jacques, papa, maman, tous, prenez le café dimanche en l'honneur de ce

que j'ai abjuré les erreurs. Maintenant, je vous embrasse tous.

Votre fils dévoué,

Après les vacances de 1830, les professeurs de l'enfant s'opposèrent à son entrée en cinquième. Il avait, trop souffrant de son œil malade, abrégé son séjour à Montfaucon, manqué ses compositions générales et compromis les résultats de son année scolaire. La décision des maîtres humilia l'émulation de l'élève; mais elle stimula aussi son amourpropre et il put, Tannée suivante, après une excellente sixième, franchir la cinquième et entrer, au lycée de Cahors, dans la classe de quatrième. Mais, au premier moment, la résignation lui fut dure.

Montfaucon. le 10 novembre 1850.

Chère maman et cher papa, je t'annonce plein de chagrin qu'on a décidé que je dois descendre en sixième, comme je n'ai pas rempli mon cours l'année dernière et que l'on ne voulait pas que je demeurasse dans les derniers. J'ai protesté, mais en vain ; enfin, me voilà en sixième avec mon ancien professeur, M. Auferin. Après tout, je serai beaucoup plus fort, parce que je repasserai mieux l'élément grec et tout le reste. M. Bonhomme et M. dratacap m'ont dit que je ne pouvais pas tenir en cinquième. J'en suis, cher papa, on ne peut plus malheureux, ei si tu ne le veux pas, ça dépend de toi : ou des derniers eu cinquième, ou des forts en sixième; voilà, cher papa, ce qui m'afflige et me désespère. J'en pleure de rage. Sans doute, il y en a d'autres qui doivent descendre; mai- il y eu a trois ou quatre qui devraient répéter. On

parce qu'ils sont incapables de rieo faire et

seraient aussi bien derniers en sixième qu'en cinquième. Maintenant, regarde, choisis pour voir si tu veux, cher papa, que je demeure en cinquième ou que je descende en sixième. Cher papa, je formerais mieux ma langue latine et en cinquième je serais fort, l'année prochaine. Pour la sixième, l'année dernière, je n'en ai pas fait ; car venir à la fin de Tannée, c'est venir quand l'ouvrage est terminé. Enfin, cher papa, quittons ce sujet : j'en pleure...

Comme toujours, ce fut la mère de Gambetta qui lui annonça la bonne décision du père et réconforta l'enfant désolé.

Montfaucon, le 21 novembre 1850.

Chère maman, je fais réponse à ta chère lettre du 19 courant qui m'a causé une grande joie. Tu me demanderas sans doute pourquoi je n'ai pas écrit plus tôt : voici la raison. C'est que je ne voulais pas écrire sans des places de second à la main. Aussi, je t'annonce, chère maman, que j'ai été second en version, second en thème latin, et que j'aspire à être premier à la prochaine fois. Mon professeur, M. Auferin, est au comble de la joie de voir que je fais tant de progrès dans le thème où toujours j'étais des derniers. Je pense que vous n'en serez pas moins contents que lui. J'ai reçu aussi avec plaisir la lettre du brave M. Sisco. Je t'assure, chère maman, que ça lui fera du plaisir de voir que j'ai eu une bonne place, et que sur vingt-six j'ai été second...

Au ton un peu solennel des lettres qui vont suivre on reconnaît les progrès de cet écolier de douze ans; déjà, sous l'enflure du style, éclate la bonté expansive de son cœur.

Montfaucon, le 29 décembre 1850.

Cher papa, chère maman, il n'y a pas longtemps que je vous ai écrit ; mais ce n'était qu'une lettre pour raconter des événements futiles. Ici, c'est une année mourante et une autre sortant du néant. Des compliments, hélas ! je ne sais pas les faire. Le plus grand, le plus profond, le plus sublime des compliments qu'on peut faire à un père, à une mère qu'on chérit, ce sont trois mots : je vous aime ! En effet, personne n'a épuisé ce que renferme cette proposition, si courte qu'elle soit; des volumes entiers ne suffiraient pas pour rendre la force de ces trois mots prononcés d'un cœur aimant. Or, qui peut mieux qu'un père, qu'une mère chérie, comprendre le sens, la force, la profondeur et la sublimité de ces paroles? Personne, non, personne mieux qu'eux. Car, dans le cœur d'une mère se trouve toute la tendresse qu'on pourrait imaginer et surtout dans le cœur d'une mère comme la mienne. Et le cœur d'un père, quel est celui qui, parmi tous les hommes qui se flattent de chérir leur fils plus que personne ne le fait, quel est celui, dis-je, qui a plus de tendresse pour son fils que n'en a le mien pour moi ? J'interroge mon cœur, et il me répond : Aucun, aucun ! L'année 1850 disparaît et le Temps, de sa faulx impitoyable l'a déjà lancée dans l'éternité, tandis que le brillant 1851 nous apparaît couronné de roses, surtout à nous, pauvres cillants qui ne connaissons pas les vicissitudes humaines, ni l'inconstance de la fortune. Faisons des vœux pour que l'année 1851 demeure dans la mémoire des hommes par la paix donl elle sera ornée, qui sera (nous devons l'espérer) illustrée par la présidence de Cavaignac. Il faut maintenant que je suive la (orme <!<•> salutations ordinaires.

J'espère que Dieu vous protégera, vous comblera de ses dons, vous donnera une bonne santé, et vous conservera à mon amour afin que, comme un jeune roseau battu par les vents, je trouve sous l'aile paternelle et maternelle comme un chêne pour me mettre à couvert de la fureur de l'aquilon et que je plie, mais ne rompe pas. Oui, voilà les vœux que vous fait un fils qui vous aime, qui ne cessera jamais de vous aimer. Cher père, chère mère, je désire que non seulement Dieu vous accorde ces vœux, mais encore tous ceux que vous pourrez former. Je vous souhaite (il faut y venir) la bonne année : que tous les biens du ciel descendent sur vous! Et toi, chère Tata, toi qui as soigné mon enfance et qui la soignes encore, non, tu ne seras jamais effacée de mon cœur. Toujours, toujours chérie, tu vivras dans mon cœur et cela, ce n'est point sur les lèvres que sont articulées ces paroles; c'est du fond du cœur, oui, du centre des sensations affectueuses pour ceux à qui on s'intéresse. Aussi, chère Tata, je te souhaite bonne année, je te souhaite la santé, je désire d'un désir ardent que Dieu te conserve à ma tendresse; oui, chère tante, j'espère qu'il le fera. Chère Tata, je te répéterai ce que j'ai mis au commencement de la lettre : mon amour pour toi, chère Tata, se dit en trois mots : je t'aime! Et là dedans est renfermé tout ce que le cœur d'un fils peut contenir pour une seconde mère. Adieu donc ; le temps presse. Je t'embrasse du fond de mon cœur, désirant de toute la force de mes sentiments le faire en réalité. Mais l'espoir, l'espérance, le rêve soutiennent dans la faiblesse. Adieu, bonne année !

Et toi, sœur chérie, toi sur qui doit reposer tout mon amour, l'amour du frère pour sa sœur, j'espère que tu me feras deux mots de lettre, chère Benedetta. Si tu savais

combien je t'aime ! Je sais que tu m'aimes aussi, oui, je t'aime ; et comment, pourquoi ne t'aimerais-je pas ?

Ça, c'est clair; il est vrai que, quand nous sommes ensemble, nous nous disputons. Mais je te dirai en bon philosophe : qui amat castigat. D'ailleurs, voici la traduction : celui qui aime châtie. Mais je ne veux pas user de cette maxime, et cet animal de philosophe, tu seras d'accord avec moi qu'il fallait qu'il mit : qui amat pareil, qui veut dire : celui qui aime pardonne. Je finis ma lettre en t'embrassant et te souhaite la bonne année.

N. B. Ghers parents, je vous apprends qu'aujourd'hui, 27 décembre, j'ai été premier en version latine...

Léon Gambetta.

Montfaucon, 30 décembre 1850.

Je pense que M. Sisco, lieutenant du centre au 44e de ligne, se porte bien. 0 M. Sisco ! que je voudrais que le général Cavaignac monte au pouvoir et qu'il vous nomme capitaine !

Cette Lettre, fort incohérente, se terminait par un dessin : celui du drapeau tricolore, au-dessous duquel le futur organisateur de la résistance nationale avait écrit :

— « Suivons ce drapeau. Vive Cavaignac! Vive la République! Vivent les rouges! a bas les blancs ! »

Montfaucon, 29 janvier 1851.

Cher papa, j<- me hâte de saisir le moment de répit que j ai pour i écrire, m'informer de ta santé, de celle de la famille, enfin pour te donner des nouvelles de la mienne. D'abord : y me porte parfaitement bien ; j'espère <|u<' ton!

le monde en fait autant et que personne ne prend la liberté, quoique en république, de tomber malade. Puis, j'ai de bonnes places à vous annoncer à tous : deux fois premier en version latine, premier en thème grec, second en grammaire française. Maintenant, il reste la géographie et l'histoire ; nous avons fini les compositions hier. Du moins, si je ne peux pas vous donner les places, j'espère, la prochaine fois que je t'écrirai, cher papa, l'annoncer une place de premier dans ces deux facultés ; car je suis peu honnête : je veux passer avant mes condisciples. Ainsi, j'ai l'espoir que tu seras content de moi...

M. Auferin est ravi de ce que je réussis : il me dit souvent qu'il t'estime, toi et maman, du fond de son cœur ; enfin, il me charge de faire à papa, à maman et à toute la famille bien des compliments de sa part...

Monfaucon, 19 avril 1851.

Cher papa, chère maman, sans doute vous devez être bien fâchés contre moi : quelle inconcevable négligence ! quelle lenteur ! quelle légèreté à vous écrire ! Mais, cependant, j'espère que vous, vos amis et les miens ne croiront pas que je ne les aime plus. Hélas I on serait tenté de le croire; mais je vous aime, je vous chéris, je vous chérirai toujours. Oui, c'est une coupable négligence de ma part; hélas ! je veux m'en corriger et moyennant cette correction que je m'infligerai, j'obtiendrai mon traité de paix; je crois, j'espère que vous voudrez bien me pardonner. J'ai reçu le papier, l'encre et les plumes. J'en ai été bien content et je vous remercie du soin que vous avez pour nous (ma sœur et moi). Oh ! je suis chagrin : chaque classe, je verse des larmes amères sans

que personne me voie. De ce trimestre, cher papa, j'ai perdu tout espoir d'être premier!... mais il faudra que, le trimestre à venir, je sois le premier ou je me crèverai sur le livre. Oui !

M. Auferin vous présente ses hommages.

Au palmarès de Montfaucon, pour l'année 1852, Gambetta figure avec les premiers prix d'histoire ancienne et de version latine, le premier accessit d'excellence et d'autres nominations en thèmes latin et grec, grammaire et géographie.

Une lettre de l'abbé Auferin, qui venait d'être, au séminaire, le professeur de l'enfant, nous dit les raisons réelles de la décision nouvelle de Joseph Gambetta : il retirait Léon de Montfaucon et le faisait admettre, à la rentrée de 1852, au lycée de Cahors, dans la classe de quatrième:

— « J'avais été, écrivit, après la mort de Gambetta, l'abbé Auferin qui a vécu jusqu'en septembre 1903, pendant quatre ans le professeur de Léon, qui venait de refaire sa sixième, lorsque, Je jour de la distribution des prix, son père, qui était venu le chercher, me dit qu'il allait retirer son fils du petit séminaire et le mettre au lycée de Cahors pour terminer 9ea classes. Je ne pus m'empêcher d'exprimer au père combien je trouvais fâcheux le parti qu'il se proposaitde prendre et. afin de le détourner de son projet, j'ajoutai que cette détermination était d'autanl plus regrettable que son (ils était d'une nature telle qu'il pourrait aller très loin dans Le bien ou dans b- mal, selon le milieu dont il subirait l'influence. Le père me répond il qu'il était fort reconnaissant des bons soins que j'avais donnés a son fils et de la sympathie que je lui témoignais^ mais qu'il lui était pénible de m pas i<- voir davantage : ;■ Cahoftj il jouirai! du plaisir de

ravoir près de lui e1 la mère sérail heureuse de pouvoir aller

l'embrasser fréquemment, il me lit remarquer, de plus, qu il

était négociant, et que le lycée, son client aussi bien que le petit séminaire et lui donnant même plus de profits, lui faisait un grief de ne pas partager ses faveurs en lui confiant son fils, après l'avoir laissé plusieurs années à Montfaucon. Je lui répliquai que tous ces motifs avaient certainement des côtés sérieux, mais que leur valeur était loin d'égaler l'importance de l'avenir moral de son fils. Je vis que j'avais beau dire et que l'intérêt commercial l'emportait sur toutes choses dans l'esprit du père. Je n'essayai donc pas davantage de le convaincre... »

Le bon abbé n'avait pas pénétré les vraies raisons des parents du jeune Léon, la tendresse jalouse de sa mère, qui ne voulait plus d'un exil insupportable pour elle, et, surtout, le libéralisme républicain de Joseph Gambetta, qui préférait affranchir son fils, parvenu au seuil de l'adolescence, des excellents mais tendancieux enseignements du séminaire : il ne voulait pas faire un prêtre de son fils, mais un négociant instruit. Les premiers vers latins de son écolier lui avaient paru admirables, bien qu'il n'entendît rien à la langue de Virgile ; mais il avait de l'oreille et Léon, en adressant à sa mère ses essais lyriques, avait soin d'en scander le rythme et la mesure.

Montfaucon, le 20 juillet 1851.

Déjà, j'ai appris une faculté pour l'année prochaine, la chose la plus difficile qu'on fasse en cinquième, les vers latins. Oui, je sais les faire et je ne te cache rien : pour apprendre cela, ça m'a fait un peu négliger le travail de la classe, celui de la semaine, mais non les compositions. Tiens, maman, je t'en ferai quand tu voudras : tu veux un anapeste, un alcaïque, un hexamètre ? Quel veux-tu ? un hexamètre : tiens :

l enfance de gàmbetta 27

Le Renard et les Raisins

Quoedam ôp ] pressa fâ | më cël 1 sa de | vïtë râ 1 cëmôs Vûlpës | pendent | es rose | ôquë co J lorë mïcântes| Vïdët et | ëxtlï | ëns to | tïs cô | nâtïbûs | ûvâmj Sûmërë [ non pôtï | us sic [ murmuras | ïpsâ rë [ cedens Est nûn | dûm ma | tûra est | ïnjû J cûn dâ sa { pori.

Le sens est un renard pressé par la faim, ayant aperçu une vigne et des raisins couleur de rose. Il s'approche, fait un bond et ne peut y atteindre ; alors il se retire en disant ces mots : — Ils ne sont pas encore mûrs et trop fades pour mon goût.

Quand je les fis voir, c'était les premiers que je faisais ; on dit que c'était parfait et que je serais très fort, avec le temps, en cette faculté. Que la prédiction se réalise, tant mieux !...

Montfaucon, le 10 août 1851.

Chère maman, je te remercie beaucoup de tes bontés pour moi ; je t'annoncerai que papa est passé à La Bastide et je suis allé le joindre. Je travaille pour les prix ; je t'avouerai même que je néglige un peu trop la classe : si la note trimestrielle pour l'examen n'est pas aussi bonne que les autres fois, je n'en suis la cause qu'en partie.

Mon œil va un peu mieux ; je viens d'être nommé premier en histoire ; j'ai le premier prix dans cette faculté ; mais on va sonner : c'est pendant la récréation que je vous écris, nous n'avons que demi-heure.

Salut. Je t'embrasse. Ton dévoué fils,

Lko.n (Îabibettà.

L'entrée de Gambetta au lycée de Cahors, en 1851, fut « une vraie fête », selon l'expression du DrClary; en quelques jours, une popularité irrésistible lui était acquise, non pas pour l'éclat de ses qualités d'élève, mais pour l'ascendant qu'il exerça tout de suite sur ses camarades. En mai 1881, lors de son voyage triomphal, il visitait le vieux lycée où il se heurtait, dans chaque coin, à ses plus chers souvenirs de jeunesse. Et il avouait à ses jeunes auditeurs, qu'il appelait affectueusement ses « condisciples », qu'il ne se proposait pas en modèle à leur laborieuse émulation :

— « Je dois reconnaître, leur disait-il, que je n'ai pas mérité tous les jours d'être donné en exemple à mes jeunes successeurs. J'ai souvent failli à la règle et je m'en repens aujourd'hui, croyez-le bien. »

Il faisait surtout allusion à ses classes de quatrième et de troisième, dont il suivit les cours sans efforts, mais sans grande application. Sa vive intelligence, sa mémoire, sa facilité de travail et, surtout, son instinct inné de bon latiniste, lui assuraient, pourtant, un bon rang. Il s'en contenta jusqu'en seconde et en rhétorique, où son professeur, M. Arnault, un lettré et un humaniste de rare valeur, révéla soudain au jeune Gambetta les ressources hors ligne qui étaient en lui. Ses condisciples d'alors ont gardé le souvenir de ses devoirs d'éloquence ou d'histoire. L'un d'eux, Paul Armand, écrivait, après la mort du tribun :

«... La littérature française et l'histoire étaient la véritable spécialité de notre camarade. Nous avions pour professeur d'histoire M. Anselme, qui, depuis, a occupé une chaire dans un lycée de Paris. Sous sa direction, Gambetta se passionna pour les études historiques. Il faisait, à la bibliothèque municipale, relativement assez riche, de véritables recherches personnelles et arrivait en classe chargé de documents, cherchant à mettre en défaut ce jeune professeur et étonnant ses condisciples par son érudition sur un sujet donné.

«Déjà, au collège, il parlait d'économie politique. Il s'était fait acheter par son père le petit traité de Garnier et, dans nos promenades, il nous écrasait avec ses aphorismes. Notre

L ENFANCE DE GAMBETT\ 29

professeur de rhétorique, M. Arnault, avait deviné en lui un futur orateur. Un jour, il avait donné à ses élèves, comme sujet à traiter : Discours d'Etienne Marcel aux Etats Généraux de 1356. Gambetta, armé de ses études historiques, fit parler le prévôt des marchands en termes tels qu'il excita l'admiration de son professeur. Non seulement M. Arnault lut in extenso en pleine classe le discours de Gambetta, mais il le communiqua à ses collègues et ce devoir d'écolier fit le tour du lycée.

« Gambetta était très populaire parmi ses camarades. 11 avait sur eux une autorité peu commune. C'était lui qui présidait à tous nos jeux; c'était lui qui dirigeait nos promenades, les jours de congé. C'était lui qui donnait le ton aux discussions, parlant de omni re scibili avec une verve intarissable. D'ailleurs, il était au courant de tout... »

11 se singularisa même par des dispositions exceptionnelles pour l'étude du grec ; plus tard, pendant qu'il faisait son droit à Paris, il se plaisait à suivre, en Sorbonne, les cours de M. Hase, et le savant helléniste discuta plus d'une fois avec lui le sens d'un texte controversé. Quelle obscure réminiscence des périples liguriens aux rives grecques d'autrefois éveillait donc, en ce fils de marins et de corsaires marchands, la langue harmonieuse de Démosthène, dont il apprit par cœur les meilleurs discours ?

Ce n'était point, d'ailleurs, le seul atavisme qui bouillonnât en lui ;ni seuil de sa jeunesse studieuse : comme La Fontaine et Rabelais, il n'épargnait déjà pas aux moines ses attaques obstinées : l'âme populaire italienne lui soufflait confusément les ressentiments des républiques du xvi° siècle contre les milices régulières de la papauté.

M. Arnault ayant, comme devoir, proposé à ses élèves i l'influence bienfaisante des moines sur la civilisation du

moyen âge », Gambetta traita son sujet eu inversant la proposition ; c'était la première déclaration de guerre du tribun «le mai 1877, l'ébauche, malhabile encore, niais déjà convaincue, du fameux cri de ralliement contre le cléricalisme. lie même, s'écriait il, que te laboureur courbé sur le mancheron de sa charrue arrache lea ronces qui arrêtent la

marche de son attelage, de même il aurait fallu extirper du sol français tes moines qui enrayaient la marche du progrès et de la civilisation. »

Pour un élève venu du petit séminaire, il ne faisait guère honneur à son origine. Il était vingt- quatrième (sur trente) et méritait la note mal, en application et en progrès pour l'instruction religieuse. Son proviseur, en juillet 1853, le notait ainsi: « Beaucoup de facilité; bon garçon, mais trop léger. N'a pas les places qu'il pourrait avoir. »

La classe de seconde, qui lui réservait des revanches avec le bon M. Arnault, inscrivit, au palmarès, les prix d'excellence, de version grecque et latine, de narration française, et des accessits de thème grec, de cosmographie et d'histoire à l'actif du jeune Gambetta. Par bonne fortune, M. Arnault était, pendant les vacances, nommé professeur de rhétorique et suivait son élève favori à la tête de la classe où il devait tant briller. Démosthène, l'orateur par excellence, suscitait surtout son enthousiasme ; il avait appris par cœur les Olynthiennes et il devait si peu les oublier qu'un soir, le jeune avocat, en villégiature à Lépineau, chez Clément Laurier, récita et traduisit un discours du tribun athénien avec une verve imagée qui fit l'étonnement et l'admiration de Villemain.

Les récits pittoresques de son père, évoquant les souvenirs de ses croisières américaines, avaient développé en Léon Gambetta la passion des voyages. Son rêve était d'aller visiter Celle-Ligure et le pays dont on lui vantait la douceur et la fertile beauté :

— « Quand tu seras bachelier ! » avait solennellement promis son père.

Et le lycéen en rêvait, surtout quand on avait des nouvelles de là-bas. A la veille d'un départ de son oncle Michel pour la Rivière, il écrivait à sa grand'mère paternelle, Benedetta Gambetta, marraine de sa sœur, demeurée à Celle- Ligure :

Gahors, 8 novembre 1854.

Ma bien chère et bonne maman, c'est transporté de joie et les larmes aux yeux que je t'écris. Ton fils te portera la lettre de ton petit-fils ; ils sont tous deux tes bien chers enfants : éloignés d'âge, l'amour filial les rapproche et, pour tous les deux, tu es une mère toujours aimable et bonne. Une longue route, de vastes pays nous séparent ; mais il n'y a pas de distance pour 1 àme d'un fils et le cœur d'une mère. Si le vent d'Italie arrivait jusque dans nos demeures, il nous apporterait tes douces paroles et tu entendrais nos vœux pour ton bonheur.

Chère mère, sois bien sûre que le ciel nous réunira un jour ! Tu pourras presser toute ta famille sur ton sein, tes fils, les fils de tes enfants. Radieuse de joie, les années ne pèseront pas sur ton front : notre jeunesse passera dans ton âme et prolongera ta vie. Et console-toi, bonne maman : ce jour n'est plus éloigné!... Encore deux hivers, et tu verras toute une génération autour de ta robe d'aïeule. Alors, tu tressailleras de joie.. Cette famille, tu l'aimeras comme elle t'aime, comme elle t'adore. Tu y verras, d'abord, des mères qui seront pour toi de secondes filles, des filles qui reproduiront tes traits et un jeune homme, celui qui t'écrit, et qui, au nom (!<• Ions, sollicitera ton amour et ta bénédiction. Donne la à Michel pour nous ; (pie Dieu la Sanctifie cl té

conserve encore de nombreux jours à l'amour de tes enfants, grands <i petits !

Adieu, chère maman Benedetta, adieu au nom iU^ tous, de ta petite-fille Benedetta, toute ûère <l<" porter ton

doux nom ! Mais je me trompe : ce n'est pas adieu que je veux vous dire, c'est au revoir et à bientôt !

Léon Gambetta.

Après la rhétorique, la philosophie, ou, comme on disait alors, la logique, termine les études de notre lycéen et les couronne même d'un premier accessit de dissertation française, au concours général des cinq lycées de l'Académie de Toulouse, qui lui décerne enfin le diplôme de bachelier es lettres.

if- — "

EE IMPERIAL de CAHORS.

A la distribution des prix du lycée, un incident fit grand bruit, que les Gadurciens d'alors n'ont jamais oublié : Gambetta fut proclamé titulaire des seconds prix d'excellence, de dissertation latine, de version latine et de dissertation française. Le jeune lauréat du concours académique ne fît

L ENFANCE DE GAMBÏTTA 33

aucune observation sur le second rang qu'on lui attribuait pour trois de ces nominations. Mais il protesta avec énergie contre la seconde place qu'on lui donnait en dissertation française; il en appelait à ses camarades : c'est avec éclat qu'il avait mérité le premier prix; on lui fit une ovation tumultueuse et il refusa son second prix de dissertation, ses professeurs ayant, contre toute justice, attribué le premier au fils du préfet du Lot. Le futur tribun voyait là une flatterie au pouvoir contre laquelle il s'éleva avec énergie. Joseph Gambetta n'avait plus qu'à tenir sa promesse : il allait enfin emmener son fils en Italie. Il faut maintenant laisser la plume et la parole à notre nouveau bachelier ; lui seul peut nous conter le merveilleux voyage et nous dire son enchantement.

Marseille, 7 décembre 1856.

Ma chère maman, il y a huit jours que nous sommes partis de Cahors et nous ne sommes encore qu'à Marseille. Le Midi est si beau qu'on ne s'en séparerait jamais. Ainsi, nous avons visité Montpellier, Lunel, où nous n'avons trouvé aucun parent, et enfin Aiguës-Mortes, où nous avons vainement cherché Paul qui était parti depuis deux jours; j'espère le rencontrer à Nice. A Aiguës-Mortes, j'ai vu la mer pour la première fois; c'est bien le plus magnifique spectacle entre les plus beaux qu'offre la nature. L immensité des flots devant soi et, de temps à autre, le vent qui forme des montagnes sur la crête desquelles on aperçoit souvent un pécheur attardé, et I*' vent qui vous apporte à terre le Bel par rafales. Au

pied des remparts d'Aiguës Mortes, il y eu a des millions

de kilos. En revanche, lé «limai est très mauvais dans ce

: les moustiques, les brouillards, les fièvres sorties

des marécages vous avertissent de partir si vous ne

Voulez pas y rester à jamais. Aussi sommes-nous partis

34 GAMBBTTA PAU GAMBETTA

aussitôt, avec un mal de cerveau et un coup d'air qui nous a quittés à Nîmes, qui est bien la plus belle ville que nous ayons rencontrée sur notre passage. Nous avons visité les Arènes, gigantesque monument bâti sur deux étages de portiques et garni de gradins en pierre assez vastes pour contenir trente à quarante mille personnes. Mais ce qu'il y a de plus beau, c'est la Maison-Carrée où sont les tombeaux des anciens Romains, avec des mosaïques et un musée de tableaux modernes, qui sont peu nombreux parce qu'ils sont tous des chefs-d'œuvre. Enfin, de Nîmes, nous sommes arrivés à Marseille...

On dirait que nous jouons de malheur pour nos recherches : ni Paul, ni Jouglas ; à Marseille, c'est M. Marcel d'André que nous ne trouvons pas ; en effet, nous sommes allés pour le voir rue Gouffrit ; arrivés là, on nous a appris que depuis six ou sept ans il avait sa manufacture à Blagne. — Ainsi, pas de chance ! mais je m'en console par la vue que j'ai à ma fenêtre : de l'hôtel de Gênes, avec la main je touche presque les mâts des navires du port. C'est une forêt; on ne voit pas la mer tant il y a de vaisseaux. Quel spectacle ! On voit les matelots travailler en chantant, les uns aborder, les autres s'embarquer ; ceux-ci mettent une voile, ceux-là en carguent une autre ; une animation indicible, un bruit, une confusion incompréhensibles. Des Maures, des Grecs, des Turcs, des Génois, oh ! des Génois, il y en a plus que des Marseillais ! C'est effrayant : on ne voit que Génois, on n'entend parler que génois. Marseille sans la Cannebière (qui est loin d'être aussi jolie qu'on le dit) ne serait qu'une petite Gênes ! Nous avons été avec mon père au calvaire de Sainte-Marie de la Garde qui se trouve sur le haut d'une montagne. Mais rassure-toi : le chemin n'était

pas terrible ; c'était un jardin continuel, des allées garnies de gazon et de fleurs, des labyrinthes, des points de vue magnifiques, la mer, la montagne, Marseille à nos pieds, la Corse dans le lointain, un tableau enchanteur et enivrant qui fait oublier la fatigue du voyage et entrevoir les merveilles de l'Italie...

Je t'embrasse avec tous les miens.

Léon Gambetta.

Nice, 11 septembre 1856.

Ma chère maman, nous voilà en Italie ! Je ne peux pas le croire, et cependant le pays me force à l'avouer. Des champs entiers de roses, d'oliviers, de jasmins, d'orangers, qui font de cette terre de Nice un paradis terrestre. Ce matin, il est tombé une petite pluie qui a parfumé l'air et la campagne ; aussi, rats en campagne aussitôt, et il faut que je doive t'écrire pour ne pas y être déjà ! Pécaïre ! c'est bien le moins que nous t'envoyions un peu du parfum de cette terre privilégiée, à toi qui nous permets d'aller la visiter et qui es pour nous l'ancre préservatrice. Cette ancre est placée là, non pas pour faire une phrase maritime, mais bien pour arriver à te parler de la mer et de Paul, que nous avons enfin atteint à Nice. Après quelques instants d'émotion et des manifestations d'amitié de part et d'autre, il a bien fallu attaquer la grande question absents, la précieuse ressource des voyageurs; mais je dois dire à notre louange qu'il n'y en a pas eu un trop grand nombre qui aient eu i<»ri, nous montrant en cela

bien généreux; car nous aurions pu suivre la mode qui,

je crois, fait loi aussi bien en Italie qu'en France...

Mit à Antibes, c'< agréable : la mer de tous

les côtés, un pays embaumé à quelques heures de Nice, à une heure de Cannes, qui est bien la plus jolie ville du Midi. Nous avons eu le temps de visiter le pays ; car nous y sommes restés deux jours et, sans M. Rigal, de Cannes, probablement nous y serions demeurés à perpétuité ou dans l'alternative de revenir à Cahors. Imagine-toi, chère mère, qu'on nous avait pris pour des Républicains insurgeants et qu'on refusait de nous viser le passeport ! Le consul d'Antibes s'y est refusé complètement. Mais celui de Cannes, sur l'autorité de M. Rigal, s'est soumis et a signé, ce qui nous a permis de passer... et nous sommes partis pour Nice, d'où je t'écris. Nice est fort jolie, sur le bord de la mer, bâtie en fer à cheval, de magnifiques maisons, de superbes promenades, des Anglais pur sang, des Français métis et des Italiens mulets, toutes les maisons à vendre ou à louer présentement, des cafés et des chanteurs à toutes les portes. Voilà Nice; c'est très amusant, mais aussi très coûteux ; les Bretons les ont habitués aux bankes-notes, ce qui fait que nous liions demain pour Gênes et t'envoyons en même temps nos embrassades et nos amitiés ainsi qu'à ma chère sœur et à ma tante, au nom de mon père et de mon oncle Paul; à ce ajoute prière de démêler les cheveux à la Courte de ma part, avec ou sans râteau, de saluer tout le quartier dont je suis le membre dévoué.

Ton fils,

Léon Gambetta.

Celle, le 16 septembre 1856.

Ma chère maman, j'ai tant de choses à te dire que je ne sais trop par quelle commencer; aussi vais-je, pour m'en

tirer le mieux possible, suivre l'ordre de notre itinéraire qui se trouve terminé pour le moment.

Nous avons quitté Nice le 12 pour entrer clans un pays où tout est magnifique, ébahissant, excepté les routes, et encore je suis bien sévère ; car je devrais pardonner à l'administration des chemins en faveur des bordures et des allées de ces mômes routes. Quand on marche sur une route bordée de lauriers-roses, d'orangers en fleurs, d'oliviers chargés de fruits et de jasmins embaumés, on peut bien ne plus faire attention au sol qu'on foule aux pieds pour ouvrir pleinement ses yeux et ses narines au suave spectacle qui leur est offert. Vraiment, ce pays-ci est une terre privilégiée, un paradis terrestre, et en voyant ces routes à moitié frayées dans la montagne, il me semble voir les hommes des premiers âges s'efforçant de faire passer une route au milieu de l'Eden et voulant prouver au monde que tout n'était pas de Dieu dans ce jardin, mais que l'homme y commandait. Si c'est vraiment l'effet que produisent nos routes d'Italie au milieu de si riantes campagnes, il faut bien dire que la trace de l'homme n'est pas victorieuse et que la comparaison la déprécie encore bien davantage! Et, cependant, je suis loin de le blâmer tout à fait; car il est bien aisé de dire, pour sa défense, qu'il vaui mieux cette mauvaise route que pas du tout (ce dont je conviens); mais encore vaudrait-il mieux l'entretenir, ce dont tout le monde conviendra. Mais le chemin de fer approche et ne leur en laissera pas le temps ; d'ici à deux ans, nous irons en vingt-quatre heures à Gènes, l i Ce Bera une « beilessa » comme disent les Italiens,

au milieu de celte route que vous savez et sur le bord de la mer qu'on longe toujours de Nice à (iônes. Pour le coup, l'homme sera vainqueur de la distance el des obstacles

de la terre. En même temps il rendra à un pays dans la misère la plus profonde l'animation et le commerce dont on sent partout le vide. Mais ne parlons pas de l'intérieur des villes, du revers de la médaille, des ressources foncières à propos de l'Italie ; nous ne trouverions que misère, affreuse pénurie, que mort et que famine; c'est terrible à voir. Aussi dirait-on, pour s'illusionner, pour faire diversion à cette plaie interne, que l'Italie a soif du beau artistique et qu'elle s'y jette à corps perdu; et c'est de ce côté qu'elle est vraiment belle, vraiment grande; le moindre village nous en offre la preuve en nous montrant un clocher, une église splendide qu'on s'imagine située, en la visitant, à Paris ou à Rome ; nous avons vu l'église de Celle qui n'est pas un bourg de trois cents âmes et je peux dire que c'est un bijou : le marbre, l'or, le lapis-lazzuli, le pinceau des grands maîtres et le ciseau des sculpteurs ont fait une merveille, un diamant enchâssé dans une forêt d'oliviers. On y monte par de larges gradins en marbre blanc, qui aboutissent à un portique que supportent des colonnes de, marbre noir formant bénitier, — de là on pénètre dans l'église que je croyais un chef-d'œuvre, lorsque, étant allô hier à Savone, j'ai vu une basilique qui m'a laissé sans parole tant elle était belle. Tableaux, fresques, colonnes, parvis, tout y était d'une magnificence, d'une somptuosité, d'un art, d'un goût qu'on sent, mais que l'on n'exprime que fort difficilement: Et imagine-toi que les églises vont toujours s'embellisant avec l'importance de la population. Nous irons bientôt voir celle de Gênes qui surpasse, disent les habitants du pays, tout ce que l'imagination peut concevoir de plus riche. Mais je vois que les églises vont me prendre trop de place ; aussi je me hâte d'en venir au fait. Nous avons trouvé bonne

l'enfance de gambetta 39

maman bien portante, bien fraîche et bien rieuse. C'est la tête de vieille la plus adorable qu'on puisse voir; des cheveux longs, magnifiques, avec la souplesse de la jeunesse, mais plus blancs que la neige, une peau plus blanche que ses cheveux, le sourire permanent sur deux petites lèvres roses, le tout animé de deux petits yeux noirs encore brillants ; c'est la physionomie la plus agréable et la plus fine de petite vieille que jamais peintre ait possédée dans ses cartons. Je regrette vivement de ne pas connaître le dessin, j'en porterais des épreuves. Nous avons ici la sœur de papa avec deux nièces charmantes, qui commencent à entendre le français et la femme de Paul qui, avec sa fille, chante encore très bien -. Un vieux pécheur sur les bords de V Isère. Papa, lui, va parfaitement; il est dans l'oxygène jusqu'au cou; il est, en un mot, en pays de connaissance ; embrassades d'un coté, poignées de main de l'autre, coups de chapeaux ici, sourire là-bas, visite à celui-ci, réception de celui-là, levé à huit, couché à neuf, vingt pipes par jour, quatre repas complets, de temps à autre une promenade de quatre ou cinq kilomètres; voilà la vie de ce bon petit moine qui serait envié d'un pacha. Aussi il prospère à vue d'œil. Accepte mes -incères compliments, en même temps que tu te chargea de transmettre mes affectueux hommages à M"c Benedetta, à ma tante, ainsi qu'à l'honorable quartier dont j'ai l'honneur d'être un fragment en voyage. Sur ce, que Dieu nous garde !

ion affectueux gamin.

LiOH OâMBlTTA.

Dis à Benedetta que non-, irons la voir a Monlauban,

en revenant de Paris, ou nous serons le - <>«i le S octobre.

P. S. J'oubliais de te dire la ehose la plus curieuse, la plus étonnante, la plus étourdissante, la plus terrible, la plus étrange et la plus vraie qui soit et puisse être, à savoir que, n'ayant pas d'assiettes à Celle pour manger la soupe, nous sommes allés à Savone, qui est une préfecture, pour en acheter. Nous avons couru tous les marchands et fabricants de ces ustensiles; nous avons trouvé des assiettes plates : mais des assiettes à soupe, néant ; enfin, nous avons été obligés d'acheter des saladiers n° 1 pour en tenir lieu, après avoir vu le moment (à cette idée mes cheveux se dressent) où nous serions forcés de nous servir d'autres ustensiles moins commodes mais plus communs. Ali ! la France !

Celle, le 29 septembre 1356.

Ma bien chère maman, quand ta lettre nous est parvenue (et il était déjà temps), nous étions dans une des positions les plus intéressantes pour un voyageur tant soit peu gastronome : nous étions devant une table italienne servie à la française, chez notre cousin GiacomoGalleano, qui est bien le plus brave et le plus aimable cousin entre tous les cousins qui jouissent des qualités précitées. Brave à plusieurs titres, et aimable à bien d'autres encore, ce dont se ressent sa conversation et surtout sa cuisine : de très bons plats qu'une dame française, puisqu'elle est de Paris, accommode ou fait accommoder avec d'autant plus d'attention que ça lui rappelle agréablement le pays qu'elle regrette toujours un peu. Nous avons reçu dans cette belle famille un accueil si cordial, si généreux, qui est devenu si amical et si intime, qu'il nous

l'enfance de gambetta 41

semble être chez nous, au milieu de vous, de toi, chère maman, que cette dame me rappelle ; car comme toi elle a un petit garçon et une demoiselle qui sont loin d'être aussi grands que ma sœur et moi, mais qui promettent beaucoup. C'est cette bonne famille que mon oncle Michel nous avait peinte sous les plus noires, mais aussi sous les plus fausses couleurs. Giacomo, à son dire, était un homme inabordable; je le comprends : pour lui ! car il avait le toupet d'aller lui réclamer la moitié de son bien en lui réclamant le Figuetlo, anecdote dont tu as connaissance. Autant il est froid et inabordable pour les gens hostiles, autant il est aimable et communicatif pour ses amis. C'est l'homme de mer par excellence ; il a toujours quelque saisissant épisode maritime à vous narrer ; et il conte avec beaucoup de charme, quoique sans un grand luxe de mots. 11 nous a constitués maîtres de son château qui est magnifique comme situation, site et agréments intérieurs. C'est une ancienne demeure féodale restaurée, sur la cime d'une montagne des Apennins, au milieu des oliviers et des vignes ; ce château surplombe une profonde vallée, verte toute l'année et qui dans ce moment offre un spectacle ravissant ; les oliviers sont chargés de fruits, et aux branches de cet arbuste se marient de tous côtés les sarments de vignes qui mêlent leurs grappes blanches et brunes aux pendeloques vertes des olives. Les deux montagnes qui forment la vallée sont cultivées en terrasses, dont les faces présentent des prairies émailde fleurs, ei çà et là un oranger el un citronnier offrent au visiteur fatigué un ombrage, des parfums et des fruits d'or pour apaiser la s<»if qu'un soleil trop brûlant occasionne souvent. Mais j'ai oublié la topographie du château ; nous disions qu'il domine a gauche une pro-

42 GAMBETTA PAB GAMBETTA

fonde et riante vallée, au fond de laquelle sont bâties les blanches maisons du village de Celle ; au nord, c'est la mer d'azur qui vient battre les flancs de la montagne et, au couchant, c'est la Rivière de Gênes qu'on aperçoit dans le lointain ; à droite, le tableau est plus varié : c'est un jardin continuel, semé de nombreux villages, Albissola, Savone qui est une grande ville, Fanole, Albenga, et on arrive dans le royaume de Monaco, qui est peut-être le plus charmant pays de la Rivière de Gênes. Au midi, la scène est différente et offre un autre genre de beauté ; on voit un long rideau de hautes montagnes noires, où la neige séjourne toujours ; ce sont les Apennins ; l'espace intermédiaire est rempli par un amas de mamelons, de collines tourmentées par le vent, sans végétation comme sans habitation ; de loin en loin quelques pins rabougris élèvent vers le ciel leurs panaches verdoyants, ressemblant assez à un bataillon en marche lorsque le vent agite leurs cimes. C'est là que Bonaparte a fait ses merveilles, conquis la gloire et l'Italie ; on voit de grandes levées de terres blanches ; la terre estpiétinée, ouverte : c'est Montenotte, plus loin est Marengo. Je ne l'ai pas aperçu. Mais à Montenotte, j'y suis allé un matin et j'ai fait ce jour-là mes trente ou trente-six kilomètres ; arrivé sur le lieu du combat, je n'ai vu qu'un grand plateau sur une haute montagne, le sol remué et des levées de terre crayeuse ; un paysan m'a dit que c'était là que Bonaparte avait vaincu le général Colli. On croit, avant de voir ce pays, que Bonaparte est un grand tacticien ; mais quand on a vu le théâtre de la guerre, on se prend à dire : c'était le dieu de la guerre. Mon père n'a pas voulu pousser ses excursions aussi loin ; cependant, nous avons fait une bonne étape sur les hauteurs : douze à quinze

L ENFANCE DE GÀMBETTA 43

kilomètres ; nous étions un peu fatigués, mais nous avons été amplement récompensés par le coup d'œil : c'était un paysage que je me refuse à peindre parce que de pareils tableaux réclament un pinceau plus habile ; mais là n'étaient que les premiers pas dans les merveilles. Nous sommes allés à Gênes et, pour moi, l'admiration était au comble ; je riais seul, à mon insu, comme les fous. De Celle à Gênes la route est toujours ravissante ; mais, en approchant de Gênes, la campagne se pare de châteaux somptueux, de jardins magnifiques qui ébahissent le passant. Nous en avons vu un où il y avait bien soixante statues de marbre ; mais à Gênes nous attendaient des merveilles que notre cousin Galleano s'est fait une fête de nous montrer. Gênes est la ville des palais ; on voit des bâtiments colossaux tout en marbre, avec des statues à tous les coins et à une hauteur prodigieuse, des places qui ressemblent à des jardins, avec du marbre pour pavé, des jets d'eau, des rocs tapissés de fraises et où viennent sourdre des fontaines. Mais tout cela n'est rien quand on a vu l'église de l'Annonciation. C'est un immense navire renversé, avec un portique de marbre blanc de soixante mètres de haut; l'intérieur de L'église est vieux, Lézardé; l'herbe y croît et, à juger par apparences, on n'a point envie d'entrer dedans. Cependant, nous y sommes entrés et nous avons pensé nr plus ressortir. Imagine-toi des voûtes à perte de vue, couvertes d'or, de fresques, de lapis laz/.uli, de porphyre; et si élancées, si hardies qu'on tremble : elles sont jetées sur des piliers de marbre qui semblent des j<»n<-s des Inde tee me manque. — La suite à bientôt.

Ion gis dévoué t'embrasse.

LSOX (iAMIU.I I \.

Briançon, le 4 octobre 1856.

Ma bien chère maman, je te disais que l'Annunciata était une merveille de luxe, d'art, de hardiesse et de beauté. Tout cela réuni jette dans l'àme une impression indicible d'atterrement et de petitesse qui compose le sublime. On se promène sans rien dire et sans avoir trop conscience.de ce qu'on fait sous les voûtes de marbre de dix-huit chapelles ; et quand on revient un peu à soi-même on se surprend à dire : Que c'est beau, que c'est grand! Et voilà tout. La seconde fois qu'on y revient l'impression est la même; mais à la troisième, comme l'esprit de l'homme s'habitue à toutes les sensations, au gigantesque comme à l'infiniment petit, au sublime comme au ridicule, on a la force de compter les chapelles, les pilastres, les coupoles, les fresques, les dons et une petite pensée d'orgueil vous vient à la tête : c'est qu'enfin cet ouvrage si beau, si grand, si étonnant, qui vous fait si petit parce qu'il vous oblige à reconnaître que Dieu est grand, est bien l'ouvrage d'un homme, et alors vous comprenez que la race humaine est reine de la création et que l'homme seul peut franchir l'espace qui sépare l'Œuvre de l'Ouvrier supérieur. Ces réflexions vous viennent tout naturellement et on n'a pas besoin d'une grande philosophie pour s'y abandonner, parce que c'est de sa dignité qu'il s'agit et on apprend en même temps à la conserver, c'est-à-dire qu'on se redit quels sont les principes du droit et du devoir. Mais je vois que je parle métaphysique. Pardonnemoi, chère maman. Je m'empresse de passer à un autre sujet.

Sans contredit, l'église de l'Annonciation est le plus beau monument de Gênes; cependant, on y voit des

L ENFANCE DE GAMHETTA 45

palais d'une magnificence presque sans rivale et, quand on demande à qui ces demeures quasi-royales appartiennent, on reste ébahi d'apprendre que c'est un négociant d'huile, d'amadou et autres respectables comestibles et combustibles qui en est le possesseur. Et ce que je te dis là n'est pas rare; mais c'est tout Gênes. En résumé, maintenant que j'ai vu Turin qui est la capitale du royaume sarde, je peux dire que Gênes est la première ville de cette monarchie. Turin est beau, même après Gênes. C'est une ville moderne ; aussi est-elle l'expression la plus parfaite de la régularité. C'est la théorie du cordeau mise en pratique. Un grand château qui sert de Bastille au milieu d'une vaste place ornée de portiques, voilà le noyau de la ville, le centre du cercle, dont les rues ne sont que des rayons. Du milieu de chaque place on voit les quatre points cardinaux, à travers des rues larges et droites qui forment la croix et qui se reproduisent une douzaine de fois pour former la ville, dont le contour est donné par une belle promenade d'arbres centenaires, au delà desquels se trouvent le Champ de Mars et les fortifications qui sont remarquables.

Les maisons de Turin (car il n'y a pas de palais) sont toutes les mêmes ; pas une fenêtre, un balcon de plus à l'une qu'à l'autre; c'est vraiment curieux : on se croirait toujours dans la même rue. Il y a quelques monuments ; mais ils sont vieux et lézardés. Le palais du roi est luiméme très antique ; c'est un vaste palais tout noir, devant

lequel >e trouve une grande COUT, qui s'ouvre par une

(Trille de fer bronzé. Le portail qui se trouve au milieu de la balustrade es! gardé de chaque cdté par deux cavaliers de bronze, qui ont au front l'étoile du

génie el en main, l'un le sceptre de la paix, et le second

46 GAMUETTA PAR GAMBETTA

le clairon de la guerre. Le roi, que nous avons vu avec tous ses ministres, est complètement enlaidi par une paire de moustaches rousses, qui en laideur et grosseur n'ont pas leurs pareilles dans tous les Etats du globe. Le musée est beau comme tous les musées. L'intérieur du Palais Royal riche comme d'habitude; en somme, la ville est plus belle que les monuments. Il n'y a pas d'églises dont on puisse parler après l'Annunciata. Les murs de la ville sont baignés par le Pô qui est plus petit à Turin que le Lot, et par la Dora qui se jette dans le Pô au nord de Turin. Le fleuve devient en cet endroit un peu plus large et a reçu un pont qui est vraiment prodigieux. 11 est d'une seule arche et le dessus en est uni comme une glace : c'est le tour de force d'un ingénieur italien, sorti de nos écoles de France. Maintenant que je pense à Gênes et à Turin simultanément, je te dirai que Gênes ressemble à la ville des princes, lorsqu'elle n'est que celle des bourgeois, et Turin à celle des bourgeois quand elle est la demeure des princes et des ministres. L'opposition est très singulière, mais elle est vraie. Après avoir parcouru Turin en tous les sens, nous nous sommes décidés à partir pour Lyon en passant par'Grenoble. Le paysage a changé totalement; à trois heures de Turin nous étions au milieu des neiges des Alpes. C'était beau de terreur : une route à pic à travers une vallée magnifique, avec prés, et céréales encore sur pied ; on moissonnait dans la plaine (si on peut appeler cela une plaine), et de tous côtés un triple cordon de montagnes glacées où les corbeaux n'habitaient que vers la moitié. Nous sommes descendus de voiture pour jouir un peu mieux du paysage ; le spectacle était délicieux : des deux côtés de la route, des torrents tombant en cascades, des cabanes

L ENFANCE DE f.AMBETTA 47

suspendues sur la dent d'un rocher pour servir de refuge au chasseur attardé ; des sapins gigantesques et dépouillés à moitié de leur feuillage, des troncs d'arbres entraînés par des cours d'eau; çà et là, un Savoyard abaltant des noix et un troupeau de vaches paissant de compagnie avec des chèvres sur un pic escarpé mais verdoyant; et au milieu de toute cette nature, belle à force d'être terrible, la grande route jetée par Napoléon le Grand pour faire passer son armée par le mont Genèvre. Voilà le tableau dont nous avons joui pendant une journée où le soleil nous faisait oublier un peu l'air vif des montagnes et formait un délicieux contraste avec les neiges des Alpes. Enfin nous avons franchi le mont Genèvre, au pied duquel se trouve, dans un plateau d'où tombe la Durance, la ville forte de Briançon. Nous espérions partir tout de suite ; mais nous n'avons pas eu de places et avons été obligés de passer ici la nuit et la journée du 4, ce dont je profite pour l'écrire. La ville ou plutôt le bourg est noir et laid, petit, parce qu'il est resserré entre des forts tellement bien situés et bâtis qu'ils sont imprenables et ferment le passage à une armée de deux cent mille hommes. Là ville est grande comme Mercuès ; il y a quatre mille hommes de garnison disséminés dans l'intérieur des forts que nous visiterons ce soir et dont je te donnerai le détail plus tard.

Papa regrette fort Turin où il a fait deux excellents dîners. Pour moi. je suis très content de m*arrêtèr un peu partout, ce qui fail que je suis philosophe à très bon

marché .Nous parlons ce soir à Cinq heures pour <'>re noble, ou QOUS Serons dans onze heures, et de là nous

mettrons cinq ou six heures pour aller à Lyon où noua rons une couph- de jours, que j* utiliserai pour l'écrire

ainsi qu'à Sisco. Nous allons tous les deux parfaitement ; nous t'embrassons ainsi que toute la famille. Bonne maman que nous avons quittée dans les pleurs va aussi très bien. Mes compliments à tout le quartier. Ton cher fils,

Léon Gambetta, qui t'aime bien.

Le retour à Cahors des deux pèlerins d'Italie posa tout de suite un délicat problème. Qu'allait-on faire du jeune bachelier?

Son père, dont on discutait difficilement les projets, voulait le camper immédiatement derrière le comptoir de sa boutique et l'initier au commerce des denrées coloniales: mais les femmes combattirent ce plan avec une obstination à la fois douce et résolue. Au secours de la mère et de la tante vint le maire de Cahors, M. Achille Bessières, propriétaire de la maison du « bazar génois ». En invoquant les succès précoces du jeune Léon, en faisant luire aux yeux de l'ancien marin un avenir glorieux pour son fils, — car on s'accorda toujours à le considérer, dans son entourage, comme un sujet d'élite, très supérieur à sa condition sociale, — on arriva à vaincre les résistances égoïstes de Joseph Gambetta. Le départ de Léon pour Paris fut irrévocablement décidé: il devait y poursuivre ses études à la Faculté de droit; il acceptait stoïquement toutes les exigences de son père, qui réduisait avec âpretéle chiffre des mensualités de l'étudiant jusqu'à une parcimonie excessive, même en province.

Mais rien ne pouvait effrayer le jeune Léon; toute la famille conspirait, d'ailleurs, pour lui assurer des suppléments variés, quelques louis épargnés en secret, des provisions de bouche, des vêtements, tout ce que les trois femmes pourraient distraire de la rigoureuse surveillance du père, pour qui les chiffres, une fois établis, étaient définitifs.

En janvier 1857, Gambetta quittait Cahors et s'élançait à la conquête de Paris.

.4 son Camarade du Quartier- Latin

ALPHONSE PÉPIIAU

Unir la pensée à 1'aclion, comme César, esl un prodige. Unir l'énergie de la parole à l'énergie de la volonté, comme Danton, est un miracle s. tel est le rare privilège que la nature a départi à Gambette.

Emiuo Casti-x.vh.

GÀMBETTÀ ÉTUDIANT

Paris, le 22 janvier 1857.

Mon très cher père, si j'ai tant tardé à t'écrire, ce n'est pas que l'envie me manquât, car j'ai bien regretté de te quitter ; j'ai pleuré de te voir si triste et, au moment où je trace ces lignes, un nuage humide passe sur mes yeux. Non, ce n'est pas le cœur qui est coupable de ce retard; ce sont les circonstances que voici : je ne voulais point t'écrire avant de tannoncer quelque chose de décisif ou, du moins, de probable.

Parti de Cahors avec une somme assez rondelette, dont j'ai à remercier ta générosité, j'étais sans souci au sujet de mes premiers mois de séjour à Paris. En effet, le voyage m'a coûté en tout 40 à 42 francs et j'avais en arrivant à Parie de 248 à J220 francs avec les pièces que m'avait données ma mère. Or, comme ici je ne dépense que 20 sons par jour ou 2'2 au plus de nourriture et souvent :>."> centimes seulement, que j'ai un lo^emenl des plus modiques, avec mes capitaux je pourrai bien mar

cher largemenl deus mois ci demi, enaitendanf la place.

qui, je crois, H est pal loin et que je t'annoncerai probable-

o2 GAMBETTA PAR GAMBETTA

ment dans ma prochaine lettre. Je me suis abouché avec Eugène Guilhou, au sujet d'un procureur avoué nommé M. Quatrcmère, qui demeure près du Louvre et qui je pense voudra bien traiter avec moi. Car je suis loin d'être incliné à la terrible position de maître d'études, que cependant j'accepterais de M. Gain, à cause perdue et n'ayant point d'autre issue. Mais j'espère que le ciel aura pitié de moi et que mon étoile me sera plus favorable. Je suis allé voir Sisco, qui m'a fait une morale bien juste, je n'en disconviens nullement, mais qui est cependant trop sévère ; car, après tout, je ne dépenserai, au préalable, que trois années de ma jeunesse et2o0 francs et quelques centimes de mon patrimoine pour étudier la reine des sciences, tenter l'avenir et la fortune. Après quoi, j'aurais toujours la ressource du commerce, et vingt-deux ans, ce qui n'est pas, que je sache, un âge d'exclusion. Je tombe parfaitement d'accord, cher père, avec lui comme avec toi, que c'est l'inconnu, l'incertain, puisque c'est le domaine de l'avenir ; mais, encore une fois, rien ne sera perdu, hasardé parce que j'aurai essayé de soulever un coin du voile pour voir ce que me cache le destin. Aussi, je t'en prie, cher papa, ne lui écris plus de ces lettres qui m'ont fait pleurer, quand il me les a lues ; au contraire, tranquillise-toi; considère l'affaire sous ce point de vue et crois toujours à l'amour ardent de ton dévoué fils,

Léon Gambetta.

Mon adresse est : Hôtel du Périgorcl, place de la Sorbonne, n° 1, pourvu que tu écrives avant le 5; car, à partir de cette époque, je vais dans un logement encore à meilleur marché, où tu ne refuseras pas de me faire

passer tes nouvelles et tes avis pour lesquels je serai toujours plein de déférence, en digne fils. Mille baisers l.

Cahors2, le 28 janvier 1857.

Mon très cher père, ne voyant pas venir de lettre de Cahors et ne sachant à quoi attribuer ton silence prolongé, je viens te conjurer de ne pas pousser ta colère jusqu'à me priver de tes chères lettres, de tes conseils que je me plairai à suivre.

Sois assez indulgent, cher papa, pour me pardonner un essai, et réponds-moi, je t'en supplie. J'ai besoin de te lire; gronde-moi si tu veux, mais écris-moi. Tu sais que j'ai été quelquefois désobéissant et mauvais caractère; mais je t'ai toujours tant aimé et tu es si bon que tu ne peux vouloir cesser toute correspondance avec ton lils. Aussi, je compte qu'à lettre vue, tu vas m'écrire une bonne lettre et je te connais si bien que je crois déjà que le commencement sera plus sévère que la fin. J'ai donc bon espoir; et ce n'est pas mon père assurément qui le trompera. Mais ne parlons plus de ce qui est sur, et causons un peu de vous tous, de votre santé, de vos affaires, de l'avenir et surtout du présent. Je t'assure que

1 Le père de Gambette avait espéré que Léon, au dernier moment, consentirait a aller faire son droit à Toulouse : Léon, soutenu par >;i mère, finit par arracher à son père sou consentement pour Paris et rien oe i<- lit démordre de < '•(!'■ promesse. Aussi, le jour du départ, Joseph Gambetta, qui tenait rigueur a son Sis, refïisa-t-il de raccompagner ;i i.i diligence de Paris; sa mère seule, ayant glissé quelque argent dans sa bourse d'étudiant limitée a cent francs par mois, ainsi que l'avait fixé i<* père, l'accompagna é la voiture, avec s;i Bile Ben ode Us, sœur cadette de Léon : elle avait deux ans et moins que lui.

le distraitement sa lettre de Cahors, d'où la pensée

ne |mu\ iiii -c détacher.

y4 GAMBETTA PAR GAMBETTA

le mien, si ce n'était mes livres qui me font tout oublier autour de moi, est assez triste. En effet, une chambre sur les toits et un dîner d'un franc, voilà pour le côté physique et matériel de la journée ; mais le côté intellectuel est plus rempli et plus luxueux : le droit, la législation, l'histoire des peuples sous toutes ses formes, c'est bien, je crois, suffisant pour faire oublier le confortable. C'est dans l'étude vraiment que se réalise cette parole du Christ : — L'homme ne se nourrit pas seulement de pain et de viande, mais de la parole de Dieu, c'est-à-dire de la morale, sous tous ses points de vue. Mais dans une de mes courses pour aller dîner à ce restaurant où nous allions à notre voyage avec toi et où je vais toujours m'asseoir à la place où tu t'asseyais1, — il est si doux de se rappeler la famille! — en allant, dis-jc, dîner, j'ai fait une singulière rencontre, que je te donnerais en cent pour deviner, si je n'avais hâte de te l'apprendre. Mais qui donc ?... M. Auferin, mon ancien professeur de sixième, qui est à Paris, dans la maison d'un riche qui lui donne, pour faire l'éducation de ses enfants, deux mille francs par an, sans compter l'entretien sous tous les rapports. Tu dois penser si nous avons causé; il s'est informé de ta santé avec un empressement qui m'a prouvé encore une fois combien mon père avait le don de se faire des amis. Puis nous avons parlé de ma position et peut-être pourrai-je donner des leçons de grec dans cette famille ou une autre. Enfin, nous nous sommes quittés, nous promettant bien de nous visiter ; il doit venir me voir jeudi du courant. 11 est ici avec un autre professeur, son insé-

1 En rentrant d'Italie, Gambetta et son père étaient, au précédent automne, revenus par Briançon, Lyon et Paris, d'où ils avaient enfin regagné Cahors.

GAMBETTA ÉTUDIANT 5o

parable, avec qui j'étais aussi très bien et qui s'appelle M. Delmas. Je crois que tu le connais; ils doivent venir ensemble. Voilà déjà deux connaissances très utiles et qui pourront bien me servir ; un peu de patience et qui sait ?... La fortune a de si grands caprices, surtout pour les jeunes gens! disait le grand Charles-Quint. J'épargne, dans tous les cas, assez sur mes fonds pour attendre jusqu'à fin avril et d'ici là je trouverai un joli poste; déjà, je pourrais en avoir, mais trop gênants.

Attendons, puisque nous n'aventurons rien ; mais donne-moi encore plus de courage, je t'en supplie, en m'écrivant; car je ne peux pas me faire à cette idée que tu ne veux pas m'écrire...

Mon adresse, que je te renouvelle, est Hôtel du Périgord, place de la Sorbonne, n° 1, pourvu que tu écrives avant le 5.

Étudiant en droit.

Paris, le 30 janvier 1857.

Mon très cher père, quoique je t'aie écrit il y a deux jours, je saisis avec empressement l'occasion de Sisco, qui vient vous voir, pour m'entretenir quelques instants avec toi ; car c'est surtout loin du tuteur que l'arbrisseau en sent tout le prix ; moi aussi, je comprends combien igréable le trésor d'affections qu'on trouve en son père el sa mère h dont on n'apprend tout»1 la richesse <-t le charme qu'en s'éloignant quelques instants de leur loyer. Tout d'abord, on a les idées uniformes ; c'est la famille sous toutes ses formes qui vient vous assiéger e!

faire, d'un souvenir si doux, une douleur morale du pré-

56 GAMBETTA PAR GAMIIETTA

sent. On aime jusqu'aux gronderies du coin du feu, le soir, au repas, alors que le feu pétille et que le vent souffle au dehors, et que, pour animer le tableau, le père, rieur et bon, apporte la chamayo l.

Mais ces souvenirs ne vous affaiblissent point ; ils stimulent plus fortement, au contraire, l'ardeur à l'étude, pour se rapprocher le plus tôt possible de ces douces joies de la famille, si peu appréciées quelquefois dans l'enfance, si amèrement regrettées à l'âge mûr.

Ainsi, je vous vois d'ici, avec Sisco et le reste de la famille, — car je l'assimile à un des membres les plus importants, — assis autour d'une joyeuse table, derrière le paravent, déployant la serviette et servant la ménestrel1, l'un l'arrosant de poivre, l'autre la saupoudrant de fromage, tandis que derrière vous murmure, avec ce grondement si agréable en hiver, un feu moyen âge devant lequel rissole une pièce de volaille, dont veuillent les Dieux m'envoyer le fumet ! A cette fête il ne manquera personne en esprit ; mais la personne sera absente dont on parlera, bien sur, mais non pas, je vous en conjure, sans boire une coupe de vin préfectoral à sa santé, à mieux que cela : au succès !

Ne vous attristez donc pas, si une tête manque au festin ; j'y suis en esprit; seulement, je festine à meilleur marché, à dix-huit sous : on m'a diminué de dix centimes, vu mon assiduité, ce qui me produit, net, un bénéfice de trois francs par mois de trente jours et trois francs dix par mois de trente et un ; je pourrai, à la fin du mois, acheter un livre en sus. En attendant, je désirerais fort que tous les

1 Chamayo, le sarment qui fait une si joyeuse flambée dans les àtres de la côte génoise.

- Meneslra, soupe génoise.

mois fussent plus chauds que celui qui va venir et aussi courts que lui. Il faut l'avouer, sans feu dans une chambre entre ciel et terre, par la bise qui siffle, c'est moins qu'un quart de luxe ; mais j'ai ta robe de chambre qui, me rappelant ta bonté, me fait penser que tu es encore là pour m'empêcher de me glacer. Je me mets sur mon lit ; sur mes pieds je rabats la couverture, je pose le traversin, et je travaille ainsi tout aussi bien que dans le cabinet de M. de Lamartine.

Sisco te dira s'il y fait réellement chaud, dans ma chambre; mais je m'en soucie : je deviens coriace, je ne suis plus ni frileux, ni gourmand ; nécessité fait loi ; je m'abstiens et plus tard je reprendrai tous ces petits défauts, si possibilité il va.

En attendant, je t'envoie par ce cher M. Sisco, qui me moralise toujours un peu trop, mille baisers que tu transmettras au reste de la famille ; et d'ici je me représente avec bonheur ces quatre tètes respectables, autour desquelles papillonne la bouche folle de Benedetta embrassant tout le monde, croyant par là pouvoir dédommager son frère qui est loin, mais qui ne l'en chérit que plus. Ton fils dévoué,

Léon Oambetta.

Paris, le (i février ISoT.

Mon excellent père, j'ai reçu ta chère lettre du 31 expiré, que je n'ai pu lire et relire sans être attendri au point de pleurer dans 1rs derniers passages, oh! oui, vraiment, l'effusion de 1 ame d'un père sur le cœur de son lils est quelque chose <l«' si cloquent et de si sublime qu On ne peut mieux l'exprimer qu'en consultant son cœur mutuel*

lement. J'ai vu, ce que je savais déjà, que ton bon cœur de père ne pouvait se démentir. J'y ai lu d'une manière plus positive ce que, mieux qu'aucun père, tu veux et sais mettre en pratique, à savoir être le père et l'ami de ton fils, L'ami, c'est-à-dire le conseiller, le directeur, l'indulgence et la vérité. Il est vrai, et je le reconnais avec ton expérience, les faux amis sont nombreux ; mais c'est un besoin tellement impérieux chez la jeunesse de se lier, que, malgré la connaissance, la pierre de touche qu'on acquiert tous les jours, c'est-à-dire l'éternelle répétition de la parole de Socrate : — Rien n'est plus commun que le nom, rien n'est plus rare que la chose, — il n'est pas d'homme qui, en dépit du proverbe et à part soi, n'ait un véritable ami, un homme dont le caractère touche au sien par plusieurs points, dont le cœur est l'écho de son cœur. Chaque membre de la société compte un ou deux amis, vraiment dignes de ce nom, qui lui sont nécessaires pour satisfaire ce besoin de sympathie qui dévore l'âme humaine et qui est sans doute la cause de cette longue recherche. Avant, en effet, de trouver cet ami, on cherche longtemps, on frappe à plusieurs portes, on étudie, on réfléchit, on médite et, au bout de quelques expériences, on s'aperçoit qu'on n'avait pas fait un ami, qu'on n'avait fait qu'une connaissance. Et on se remet en quête de nouveau, jusqu'à ce que l'on ait trouvé un cœur comme le vôtre. Mais toi, tu as compris mieux que toutes les recherches et, pour m'en éviter la peine, tu me proposes d'être ton ami. Oh! Je n'ai garde de refuser si précieuse amitié. Je m'y jette à bras ouverts ; j'y cherche la consolation de ce que j'ai laissé, — le courage pour atteindre ce que j'envisage et j'y trouve consolation, force, espérance, amour à flots...

Paris le 6 février 1857.

J'ai, quant à ma nourriture, trouvé quelque chose de mieux et à meilleur marché, passage des Panoramas, n° 7. Il y a un grand établissement, où l'on a une énorme assiette à soupe de bouillon gras pour trois sous et une portion de bouilli, très abondante et très bonne. C'est à ne pas y croire ; le pain compris, six sous. Total, neuf sous. Or, je peux prendre un carafon de vin, quatre sous, et pour treize sous je fais un festin très salubre, très abondant, tout ce qu'il y a de plus engraissant, et j'épargne sept sous par jour, c'est-à-dire dix francs cinquante par mois, ce qui est énorme, et je suis, encore une fois, bien mieux. C'est décidément une bonne trouvaille. Ce n'est qu'un peu loin; mais j'ai de bonnes jambes : c'est une demi-heure par jour de perdue. Il faut bien cela.

Ce qui ne m'empêche pas de penser quelquefois aux bons repas de famille que tu me dépeins à la fin de ta lettre, en termes si attendrissants. Mais à bon cœur, bon lot ; aide-toi, le ciel t'aidera et mon bon père aussi, qui m'aime tant et que j'embrasse avec l'effusion d'un fils à jamais dévoué. Adieu, cher père.

Léon Gamuetta.

/\.s' Tu me paries de M. Auferin, qu'il mje tarde de revoir, c'est-à-dire qui viendra me voir; car, dans ce maudit . pas <!<' chapeau, pas de suisse! Impossible sans Gibus de visiter quelqu'un ; haro sur le baudet !

c Ne [>.is porter « .il>us, quel erime. abominable ! »

60 f.AMBETTA PAR GAMBETTA

J'en suis donc réduit, jusqu'à ce que sur le restaurant économique nouveau j'aie bénéficié de dix francs, à attendre qu'il vienne me voir, ce qu'il ne manquera pas de faire; car il m'aime beaucoup...

J'oubliais en outre, cher père, de te remercier de ta bonne prévoyance de me mettre des timbres-poste, que j'aurai vite employés, mais seulement avec toi, car je t'écrirai si souvent, si souvent que, si un père pouvait trouver trop longues les lettres de son fils, bien sûr, tu serais dans ce cas...

Encore un dernier mot ; je vais me coucher, il est minuit, mon dernier souvenir est pour toi, pour te dire de me répondre à mon nouveau logement : rue Saint-Hyacinthe-Sainte-Rachel, n°18.

Paris, le 11 février 1857.

Mon excellent père, il est minuit ; je quitte le code Napoléon avec plaisir, puisque c'est pour te répondre et qu'il est si doux de s'entretenir avec le meilleur des pères, et il faut bien le dire, avec le plus sagace. J'ai lu, j'ai réfléchi, j'ai médité, comme les deux lignes que tu ajoutais me le recommandaient dans leur expressive brièveté; j'ai été une fois de plus convaincu de la haute raison et du jugement solide de- mon cousin Galleano ; mais, puisqu'il faut le dire, j'ai mis aussi à nu ce que j'avais entrevu : qu'il est repu, blasé presque de ce monde ; que sa vie a été tellement pleine de péripéties et de tribulations que son cœur s'est desséché et en a pris la force de conviction positiviste. Solides arguments, irréfutables objections, puisque c'est le temps, le passé comme le présent, qui lui dicte le préjugé de l'avenir.

Joseph GAMBETTA

Père île (i;ui)bctt,i

Cependant, qu'il me soit permis d'élever la voix et de tâcher de démontrer qu'il n'y a rien dans ma tentative que de bien projeté, que de bien d'accord avec le sens commun et l'espérance qui est l'aliment de la vie humaine. J'en conviens tout d'abord, pour n'avoir plus à parler de ce délicieux tableau dans ma lettre : la peinture inimitable qu'il me fait d'une main habile sur l'intérieur de la vie de ménage, d'un père plein de sollicitude comme tu l'es, d'une famille aussi chère, aussi prévenante que celle dont le ciel m'a doté, est la partie la plus attachante comme la plus sérieuse de sa lettre. Mais, tout en premier lieu, cette délicieuse patriarchie (qu'il me soit permis d'inventer ce mot) peut se conserver dans tout état et à Dieu ne plaise que je sois privé de ces trésors d'affection et de joie qui sont dus à l'enfant, de la part des auteurs de ses jours.

Oh ! non, si l'avenir est pour moi avantageux, il le sera pour mes parents surtout ; c'est à leurs pieds, sur leur cœur que je déposerai mes couronnes ; c'est eux que je m'attacherai à jamais, eux seuls dont je m'entourerai et ferai ma plus grande compagnie ; cela est possible et dans toute hypothèse c'est ce qui aura lieu. Voilà donc la doctrine de mon cousin, en ce qu'elle avait de plus séduisant, repoussée ; le reste ne sera, je l'espère, qu'un jeu de logique et de raisonnement.

D'abord, je reconnaîtrai et je poserai ce principe que le commerce est la plus féconde des carrières et qu'à vingt-un ans je serai tout aussi propre que je le suis dès à présent à l'embrasser; cela bien établi; le reste est facile à prouver. Car mes études ne deviennent plus qu'un sujet d'ornement pour I "intelligence, de lumières utiles, je dirai plus, indispensables, qui ne pourront que

$â GAMBETTA PAR GAMBETTA

m'aider dans la direction et la perfection de mes affaires. Dès lors, mes études d'un côté deviennent utiles, et de Vautre peuvent m'ouvrir le chemin des honneurs et de la fortune môme, si l'avenir me sourit tant soit peu. Il est vrai de dire comme Napoléon III, dans son livre sur l'artillerie, la force du travail maîtrise les événements et force V avenir lorsqu'elle a à son service V intelligence. Dans les deux cas, donc, je ne hasarde rien, ni famille, ni honneur, ni fortune ; reste le quatrième et dernier point, l'indépendance. Mais c'est bien le chef de l'argumentation adverse le plus facile à détruire. En effet, il n'est pas besoin de jeter longtemps les regards autour de soi pour se convaincre que nul n'est indépendant et que chacun dépend de son voisin, des circonstances, de lui-même, de tout enfin, que nul n'est indépendant, quoique tout le monde soit libre. Car libre, c'est avoir le droit de faire tout ce qui est conforme à la justice. On ne peut donc pas faire de l'indépendance d'une condition une objection Srérieuse. On peut dire, et je le reconnais tout le premier, que le commerce a l'apparence de plus de liberté ; et cependant, si on y réfléchit à tête reposée, la main sur la conscience, n'est-ce pas le métier, la profession où on est le plus dépendant, où on a le plus d'opinions, d'idées, de personnes, de caractères, de gens enfin, à respecter, à caresser, si l'on veut se former ou se conserver une clientèle ? Il est vrai qu'en compensation de cette abdication de soi-même, l'on gagne de l'argent; mais ce n'est là que la juste récompense d'un honnête homme qui, comme toi, cher père, a eu assez de perspicacité, d'intelligence, pour créer une position à tes enfants, position dont je te remercie avec toute l'effusion de cœur dont je suis capable. Je la place au-dessus de tout éloge, parce qu'elle

a été, par tes lumières naturelles, tirée comme du néant : . commencée avec rien, elle a, grâce à toi et à ma bonne mère, prospéré au point de faire de moi un commencement d'étudiant en droit. A moi de faire le reste, malgré que ton bon cœur m'ait dit dans ta dernière lettre que tu me viendrais en aide, si j'étais sage. Oh ! on devrait dire d'un fils à l'égard de son père : aide-toi, ton père t'aidera; car le père, c'est la providence, le Dieu de son enfant. Mais j'oublie ma discussion et je me hâte d'y revenir.

J'en étais à l'indépendance, et je disais que dans la tentative que je faisais (car ton bon sens ordinaire a dû deviner déjà que ce n'était qu'un essai) si je parvenais à obtenir (ce que j'espère) une de ces places recherchées où la parole et le savoir attirent considération et respect, je serais le plus libre des hommes, puisque je ne relèverais que d'un seul homme avec lequel je ne serais que très rarement en rapport et d'une manière tout à fait accidentelle, le ministre de la justice ; que, par conséquent, la plus grande liberté d'action et d'opinion me serait permise, ne dérivant tout simplement que du pouvoir central lui-même et non d'une foule de gens inconnus et trop souvent impolis. L'indépendance donc, se comptant par le nombre d'actes de soumission qu'on doit faire, sera beaucoup plus considérable dans ce cas, où je n'aurais à me soumettre qu à un seul, que dans le cas où j'aurais à me soumettre à un»- foule indéterminée; donc ilyaavanmême au point de vue de l'indépendance. C'est ainsi que y- crois avoir réfuté les arguments de mon cousin Galleano, qui ne laisse pas d'être tr%s raisonnable, très logique, très expérimente, très bon el très affectueux

autan!, que désiot mais qui involontairement voit

boses un peu trop en noir, comme tous les hommes

6'f GAMBETTA PAR GAMBETTA

qui, par suite dune vie trop remplie, ont vieilli avant 1 âge, et fait passer dans ses conseils un peu de cette animad version, de ce dégoût des choses de la vie idéale, qui ne voit que le certain et ne s'est pas placé à ce point de vue que je ne faisais qu'une tentative.

Je suis sûr que tu réfléchiras à ce que je te propose, cher père ; que tu verras et pèseras mes raisons, que tu les communiqueras à maman et à mon oncle, à Sisco si tu veux, et que tu ne refuseras pas dans ta lettre prochaine de renvoyer un baiser à ton fils chéri qui se suspend à ton cou et te prie d'embrasser toute la famille pour lui, c'est-à-dire la jeune et l'aînée.

Léon Gambetta.

Paris, le 17 février 1857.

Mon excellent père, quel plaisir ineffable m'a causé ta douce lettre ! J'ai été attendri à la vue de ta résignation et de ta bonté. Vraiment, quand le cœur parle, le style est bien forcé d'obéir et de monter ainsi à la hauteur des sentiments. Aussi ta lettre était si belle que je l'ai apprise par cœur ; mais les deux premières fois que je l'ai lue, tu me dépeignais avec une image si fine l'ancre de salut qu'en marin paternel tu avais jetée dans la mer de l'avenir, tout enfin avait un tel parfum de ce que les anciens appelaient si bien la piété paternelle, qu'à mon tour la piété filiale me faisait trembler des larmes dans les yeux.

La peinture que tu me mets sous les yeux des fatigues et des veilles qu'occasionneront mes études est bien noire; mais une forte résolution et une ardeur déterminée surmontent les obstacles et arrivent au but promptement. Oui, promptement ; car si je n'y arrive pas ainsi, sois sûr

que je ne te laisserai pas languir au labeur, et sans moi. Tu désespères, dis-tu, de voir le résultat de mes efforts ; oh ! ceci est de la crainte paternelle, mais non de la conviction ; car nul ne sait où nous allons et quelques années peuvent suffire à parfaire une carrière. Au reste, le commerce est là, et si je déserte quelque temps, je ne me départs pas du droit d'y retourner. Car c'est loin d'être par dégoût que je le quitte. Bien insensé serait ce sentiment, à tous les points de vue. Car c'est là le ciment des États, le pouls d'un corps politique quelconque. C'est le commerce qui a mis les peuples en rapport entre eux et les hommes aussi; d'où il suit que le commerce est une des causes de la législation. Et comme l'a dit un des plus grands jurisconsultes de France en 1799, M. de Portalis, la boussole a ouvert le monde, le commerce Va rendu sociable.

Je m'honorerai toujours d'être commerçant sous quelque forme que cela soit, et préférablement sous celle que ta bonté m'a préparée. Il serait du plus petit des esprits d'en dédaigner l'office; mais il faut le dire, les petits esprits, je veux dire les gens de basse moralité, abondent, et haussent les épaules au nom d'épicier; mais parce motif odieux, que l'expérience, le sens rare de mon cousin C.alleanoa touché au vif, et ce motif, c'est l'envie entée sur l'orgueil mal compris. Mon cousin (ialleano, comme tous les gens qui ont vécu à bride abattue, dirait M"" de Sévigné, qui ont vieilli avant l'âge, connaît les hommes et, terrible effet de cette expérience! il les méprise; car

toujours 1«' mal qu'ils sont habit liés à trouvera la

place du bien.

Mais je parle sans répondre à ta lettre et presque sans rien dire, Tu me demandes des détail- but mon genre de

66 (.AMBETTA PAR GAMBETTA

vie et sur mon domicile. C'est avec plaisir que je vais t'ouvrirpour ainsi dire mon intérieur. Il me semblera que je te fais visiter mon logement, qui en réalité n'est pas trop mal, sauf à ne pas te faire asseoir à ma table qui n'est pas trop bien ; mais je m'en contente : fais ce que dois, advienne que pourra. Ainsi, vois-tu, une pièce de quatre mètres carrés, ornée d'une pendule qui n'a jamais marché, d'une commode dont les tiroirs ne s'ouvrent qu'avec l'art de Balitran, un fauteuil autrefois rouge et moelleux, maintenant incolore et très dur, un lit qui est assez bon, car quand j'y vais j'ai besoin de repos, une cheminée où ce n'est pas moi qui fais pétiller la flamme, car mes moyens ne me le permettent pas ; mais nous avons un assez beau temps pour Paris : puis, l'empereur Napoléon nous chauffe dans sa bibliothèque Sainte-Geneviève de dix heures du matin à onze heures du soir. Et je crois, Dieu me pardonne, que c'est à la barbe de saint Joseph que j'écris cette lettre au meilleur de ses enfants et protégés. J'oublie de te dire que ma chambre est doublée d'un cabinet dit de toilette, où j'en fais fort peu. Elle a aussi un grave défaut pour un monsieur qui, comme le portier d'un hôtel le disait à M. de Lamartine, a un état qui a besoin d'air et de jour. On n'y voit pas trop à midi ; c'est te dire que je n'ai pas les premiers regards du soleil, astre dont Paris est veuf trois cent soixante-cinq jours de l'année. Au demeurant, ma chambre est très bien; très bon marché, chez de braves gens et je soupçonne fort devoir à ce bon M. Sisco d'être logé si somptueusement et à si bon marché. Si somptueusement, diras-tu? Oui, cher père, j'ai oublié de te dire que j'ai une glace et des rideaux rouges aux fenêtres, ce qui ajoute à la clarté de la chambre, dans la même proportion que le petit instru-

GAMUETTA. ÉTUDIANT 67

ment, dit éteignoir, placé sur la mèche des bougies, ajoute à leur clarté. Ah ! que je suis léger! j'oublie de te mentionner une superbe table de nuit, à roulettes ; mais il y a un pied qui manque, ce qui me donne l'occasion de résoudre les plus terribles problèmes d'équilibre et me fait suer, ce qui a donc son utilité dans la saison. Vraiment, une table de nuit à trois pieds est un meuble indispensable en hiver : cela vous sert de calorifère. Ce n'est pas tout : au-dessus de la dite table est suspendue, comme la lampe à la voûte du lieu saint, une gravure à la main faite en 1839, le 25 août, à Metz, par un caporal au 3e régiment du génie, 3e bataillon, 7e compagnie, et qui représente une nymphe, dit une inscription mise au bas du dessin ; et cette note est indispensable ; car cela peut reproduire assez bien un forgeron aviné et étendu sous son vin. Le nez est la partie la plus saillante du dessin; mais quand on vient à Réfléchir que c'était un Raphaël du génie qui a dessiné ce dessin, on explique tout naturellement la couleur pourpre du nez par la fréquentation des canon*. J'ai mis mes lunettes, allumé ma bougie pour transmettre, si faire se pouvait, à la postérité le nom de ce caporal rapin et voici le résultat approximatif de mes investigations : puisse notre siècle ne pas être lacéré plus tard pour l'oubli d'un si grand maître ! Il s'appelait) il s'appelait, ah ! j'ai besoin de l'épeler : Sébastien Pompeâs-, ce qui explique encore une fois le rubrum des fosses na>ales. Tu vois que ma chambre joint l'instruction à l'amen

blemenl et que je n ai pas perdu la gaieté dans un verre

d'eau de Seine, ce qui me servira de transition pour te par 1er de mon boire et manger.

Ah I c es! la partie la plus terrible de mou existence; je déjeune très frugalement, oh! tout ce qu'il y a de plus

frugal, à savoir un pain d'un sou; les dimanches, deux pains d'un sou. Il faut dire aussi que si je m'éveille tôt, à six heures du matin, je me lève tard, à onze heures ou midi, et alors, en vertu d'une opération de la pensée, appelée abstraction ou, en langage de commerce ou d'arithmétique, soustraction, je fais comme si je m'étais éveillé à onze heures ou midi, je bois un verre d'eau et je vais aux cours jusqu'à quatre heures et demie. Cinq, je dîne et ne sais pas si je mange ; mais cela va très bien. Après quoi je donne dix-sept, dix-huit ou vingt sous, je sors, j'achète un sou de pain et je reviens à la Bibliothèque. A onze heures, je mange mon pain d'un sou, mais trempé dans de l'eau. Je ne suis pas encore assez avancé dans le chemin de la sanctification pour le mouiller de la sueur de mon front, vu que l'hiver s'y oppose ; nous verrons en juillet ou avant l'août, foi d'animal. Tu vois que j'ai suivi tes avis : je suis réglé, j'ai de l'ordre, l'ordre de l'étude, car ce n'est que le seul excès que je me permettrais. Tu peux compter sur moi et croire que je ne me causerai, ni te causerai aucun désagrément. Je m'aime et vous aime trop pour cela...

Qu'il me faille quitter la plume, quand il me semble vous voir, sous les deux grands peupliers, regarder au loin la verte campagne ! Je suis tellement à Cahors, en ce moment-ci, que je respire les émanations embaumées de la rive, et néglige d'ouvrir ma fenêtre à un pâle rayon de soleil, qui vient se jouer pour mourir et que je voudrais pouvoir enfourcher pour venir vous voir. Mais je me hâte d'aller en jouir, non sans vous envier toutefois vos feux réchauffants.

Adieu et bonheur à tous.

Paris, le 22 février 1857

Mon excellent père, je m'ennuie ; il est deux heures de l'après-midi ; c'est dimanche, la bibliothèque est fermée, je n'ai personne à voir, je prends une feuille de papier et je vais me procurer le plus doux des plaisirs : je vais m'entretenir un instant avec toi, avec mon père et avec tous ; car je désirerais que ma lettre tombât au milieu de vous assis autour de la table du mardi-gras ; il me semblerait alors être avec vous.

Qui sait? Peut-être serai-je assez heureux pour cela et bien plus, quelque idée me vient à la tête et me dit qu'il se pourrait bien qu'il y eut des parents ou des amis invités. A eux aussi, salut et amitié.

Mais si tu communiques ma lettre à quelqu'un, comme je vais te dire quelque chose de grave et qui a besoin de secret, que ce ne soit que dans la famille ; car j'y tiens. J'arrive à ce que je veux te dire. Tu dois penser, cher père, qu'au milieu de toutes ces lectures, de tous ces écrits, on peut, on doit utiliser ses travaux et, entre toutes les choses qu'on observe, il en est qu'on remarque plus Spécialement : il arrive tout naturellement que c'est presque toujours au même ordre d'idées que cette cueillette littéraire s'applique. Or voici ce que j'ai entrepris, moi, ton fils, de cueillir dans le champ de la science.

Il y a un livre immense dans cette idée et, avant, je vrux te dire comraenl elle m'es! venue, in soir, j'étais

dans mon lit, je pensais à I avenir el je tâchais d'y bâtir,

avec les éléments du passé < desohâteaux non d'£sp€fgne.

Je pensai que mon idée avait sufli pour rendre les

hommes les uns riches, les autres célèbres, el que cette

idée, qui par elle-même ne semblait rien, s'agrandissait sous leur réflexion, s'élargissait sous leur plume et acquérait des proportions gigantesques, qui leur attiraient l'admiration et la fortune. Or, en pensant ainsi, je vins à penser que parmi toutes les sources de richesse, le commerce avait été de tout temps la plus féconde. Mon esprit s'arrêta sur ce mot : commerce, et tout à coup une idée me vint, c'est que personne ne s'était jamais avisé de faire l'histoire du commerce pour tous les peuples de la terre, depuis la création jusqu'à nos jours. Heureux d'avoir trouvé cette idée, je continuai à réfléchir sur son exécution et voici ce que je pensai.

Il serait excellent, magnifique, de faire un livre sur le commerce de tous les peuples, à toutes les époques, où on analyserait toutes les causes commerciales de prospérité ou de décadence ; de l'analyse de ces causes, on déduirait les principes conservateurs du commerce. Cet œuvre serait immense ; car il toucherait à toutes les connaissances humaines, histoire, philosophie, morale, politique, législation, économie sociale ; tout serait un sujet d'observation et ce serait un superbe piédestal pour une nouvelle exposition. Il faut convenir que c'est prodigieux, que c'est difficile : mais si je pouvais, je serais heureux; plus que ça : je serais riche. Pense : tous les peuples commercent, communiquent, et il n'y a pas un seul ouvrage qui réunisse l'histoire et les règles diverses de ces communications. Puis on terminerait en développant le progrès, quoique cependant je crois qu'on pourrait démontrer qu'ici comme partout l'humanité roule dans le même cercle, allant incessamment à travers des rayons qui s'appellent des siècles, du centre à ses extrémités. Et cette pensée du cercle de l'humanité démontrée par

l'histoire, dont je t'avais parlé quelquefois, juge comme j'ai été heureux de la voir érigée en système par le plus brillant génie de l'Italie, l'historien Vico, le philosophe qui à chaque pas vous fait observer : questo ricorso délie cose umane, dans lequel nous tournons. Ah ! je l'avais deviné moi aussi avant de lire son livre Scienza nuova. Aussi, je l'ai dévoré; quoiqu'en italien, j'ai tout compris comme du français. Mais pour en revenir, telle est l'entreprise à laquelle je voudrais mettre la main, et il faut commencer de bonne heure ; car, avant d'avoir compulsé l'histoire de tous les peuples, l'histoire intime, animale presque, il faut du temps. Mais quel bel ouvrage! Si j'étais assez fort, ah ! je serais bien heureux, heureux pour moi, pour toi, pour nous tous ! En attendant, je te fais part de mes projets; car, à qui mieux qu'à un père un fils peut-il ouvrir son âme, tout son cœur ? 11 me semble que j'ai la tête déchargée d'un lourd fardeau depuis que je t'ai confié ce secret. A deux, la charge est moins lourde. Mais ce n'est pas tout ; et puisque je suis en cours de confidence, je veux aller jusqu'au bout. J'ai résolu défaire d'une pierre deux coups et en même temps que je puiserai aux sources mêmes des documents sur le commerce, je retirerai des notes sur l'éducation politique et morale des hommes en général, des princes en particulier. Ceci serait moins sérieux, un petit bouquin de deux cents à trois cents pages, et qui pourrai! me faire beaucoup de bien pour tout ce que j«' voudrais faire, si je le menais ;■ bien. Je saurais à qui le dédier et alors le chemin serait aisé. Mais, <'n attendant, je quitte un peu l'ambition tracassière pour causer du saint amour «le la famille qui donne tant de courage contre la médiocrité.

Je Serais si content de faire de nous tous une riche

famille, de ma sœur surtout, qui, je pense, doit se porter bien et rire encore beaucoup, en se promenant le long des bords, plus ou moins fleuris, du Lot. Ma chère mère, ma bonne tante doivent aussi être dans la meilleure santé. Toi, je suis content de te voir habitué à la marche : je crois que ta vie en sera allongée de beaucoup plus. Rien ne maintient le corps comme la marche modérée. Tous les médecins l'attestent. On conçoit que l'activité, le jeu maintient les organes dans leur souplesse, les empêche de se carier, de s'affaiblir, les muscles se retrempent ; le grand air assainit tout le corps et la goutte, le rhumatisme sont bannis à jamais...

Paris, le 4 mars 1857.

Mon très cher père, j'ai reçu ta dernière lettre qui, comme toutes celles qui viennent de toi, me met la joie au cœur ; mais celle-ci, plus qu'aucune autre, me l'a mise dans l'esprit. J'ai vu avec plaisir tout ton cœur de père se développer sur ta lettre, ta confiance en moi, malgré les rudes leçons de chaque jour. Sans doute, comme tu l'observes avec ta justesse ordinaire, les hommes sont souverainement ridicules puisqu'ils ne veulent écouter que la voix de l'homme qui leur est connu et qu'avec ce genre de procéder, il deviendrait impossible de remplacer les vides du monde littéraire. Mais ils sont bien forcés cependant d'abandonner le plus souvent ce système ; car les esprits d'élite sont chargés de leur faire connaître les productions dignes de connaissance et sont, pour ainsi dire, les rédacteurs du journal des inconnus. Mais, comme tu le dis, espoir et ordre, secondés de courage, mènent toujours à bon port. En outre, le mien est

toujours derrière moi : au premier souffle de la tempête, je tournerai la voile et rentrerai dans la rade. Toi, mon bon ingénieur, tu as eu la prévoyance de me ménager un abri. Ainsi, comme tu me le dis dans celte belle langue d'Italie, la langue des dieux par excellence : Avanti ! avanti !

J'ai toujours le cœur en palpitation quand je lis tes lettres. Cette douceur paternelle me pénètre et m'invite à la joie des larmes. Ainsi, quelle touchante attention que ta montre, qui me sera un perpétuel encouragement à bien faire, et un exemple que tu as bien fait. Sans doute, je le comprends mieux que personne, tu as besoin de te libérer de ton argent et je tiens à honneur de ne recevoir de subside de la maison que tout autant que cela devra être insensible aux affaires, à ce bel édifice commercial, fruit de tes sueurs, de ton économie, de ton habileté surtout. Et ce que je dis ici de tes efforts, faits pour me créer une position, me rappelle les efforts qu'a du s'imposer ma bonne mère. Dans son exemple je saurai puiser de l'énergie pour moi-même.

Au reste, je ne crains guère pour l'avenir; Sisco est là, pour qui je n'ai pas de point d'honneur, car il est presque de la famille. Et il mel tant de tact naturel à faire ce qu'il fait qu'on ne peu! s'en formaliser. J'ai sa visite assez fréquemment ; je vais dîner chez lui régulièrement tous les dimanches, el les jeudis si je veux. Mais ce n'est là que la moindre partie de sa .bonté envers moi et si je ne lui avais pas promis de ne rien dire ou plutol si je n'avais m combien il mettait d 'art à me rendre service, je te I aurais déjà écrit.

Mais j'oubliais de te cemercierde ta bonne prévoyance des timbres poste. En effet, j'étais arrivé à mon dernier:

tu comptes très bien, et je suis heureux de ne les dépenser qu'à ton service.

Depuis que tu me l'as recommandé et que tu m'as fait renouveler par M. Sisco cette recommandation, je ne travaille plus la nuit : je dors et m'en trouverai bien mieux. D'autant qu'aujourd'hui je suis parfaitement au courant des études et j'ai du temps de reste pour travailler d'autres parties qui pourront m'ôtre utiles dans le temps. Je dois avoir une disposition innée pour l'italien; car je le comprends parfaitement sans l'avoir jamais étudié.

Aussitôt que Galleano m'aura écrit, je tâcherai de lui répondre quelques phrases en italien. Tu ne ferais même pas mal de m'envoyer son adresse et de me dire si je dois lui affranchir la lettre.

Tant mieux que tes jambes se portent très bien! C'est la base du corps humain : il est important de la maintenir valide et on voit généralement trop les marins pécher de ce côté. Je te félicite d'avoir eu la force de surmonter cette difficulté de la marche; ta vie en sera prolongée et bien plus agréable. Sur ce, mes amitiés et embrassades. Ton fils dévoué,

Léon.

N. B. — Mille baisers à Bénedetta.

Paris, le. 25 mars 1857.

Mon très cher père, l'assentiment d'un père, en général, est la base la plus solide qu'un jeune homme doive exiger pour l'édification de son avenir ; mais lorsqu'à cet assentiment se joint une qualité plus précieuse encore, le pressentiment de l'avenir, développé par la tendresse et l'espérance, la valeur en est multipliée d'autant. Aussi je

GAMBETïA ETUDIANT

ne pourrais trop dire le contentement de mon cœur, de te voir adhérer à mes études, d'autant plus qu'elles ne sont que le jeu d'un joueur qui ne hasarde que les as. S'il perd la partie, la prévoyance lui a ménagé un abri sûr et heureux. Je suis le joueur et tu es la prévoyance. Aussi n'est-ce qu'une justice stricte, lorsque je puis saisir une occasion singulière de te manifester la mémoire du cœur; je serais heureux aussi d'y assimiler mon cousin Giacomino Gallcano, dont j'ai, grâce à toi, l'adresse et à qui j'écrirai sous peu. Je te donnerai acte de ma missive et de sa réponse. Ce sera comme une scène de sympathie. Je me ferai évidemment écrire en italien, pour lequel j'ai conçu le plus vif amour, depuis que j'ai lu Alfieri, que je l'ai surtout entendu expliquer, louer ou blâmer par un professeur du Collège de France. Ah ! il t'aurait fait plaisir. Tu aurais été aussi heureux à la vue de toute cette jeunesse qui battait des mains et manifestait l'enthousiasme le plus profond et le plus vrai pour l'Italie. J'étais à côté de Montanelli, un ancien dictateurde Rome en 1848. 11 était cinq heures du soir et le soleil, qui se couchait, pénétrait encore à travers les vitres de l'enceinte où se tenaient debout et assis quatre ou cinq cents jeunes hommes. Un homme parlait; sa figure méridionale était le type parfait de l'orateur : ses yeux brillants et noirs allaient, au fond de l'âme, chercher l'adhésion de l'auditeur. Sa bouche était entrouverte quand elle ne parlait pas, et lorsque la parole en sortait, c'était du feu qui semblait brûler le canal qui l'apportait. Cette tête expressive était couverte

de cheveux I »i«*n blancs <l bien longs, qui roulaient leurs

anneaux luisants aux derniers rayons du pâle couchant i ène était digne du pinceau de Raphaël. On expliquait une tragédie d'AKieri : Bnitus assassinant César, « una

76 GÀMBETTA PAU GAMBETTA

tragedia di liberta », comme l'appelait Alfîeri, qui fut le premier écrivain politique de son pays qu'il appelait aux armes et à l'unité ; la nation ne l'écouta pas. Elle resta ce qu'elle était, ce qu'elle est encore aujourd'hui, une belle femme aux mains de tyrans barbares et féroces. Le cours allait finir quand le professeur s'écria : « Messieurs, malgré que ce que je vais vous dire ne soit pas du domaine de la littérature, je ne puis cependant résister à un cri du cœur qui m'ordonne de l'annoncer tout haut. Les œuvres d'Alfieri furent impuissantes à ramener la liberté et l'union sur la terre italienne. Le soleil de Rome et de Naples continua à n'éclairer que des esclaves. Aujourd'hui, la tyrannie a augmenté. Allieri a bien fait de mourir. Ah ! messieurs, écriez-vous avec moi : — 0 Italie, à toi nos regrets, nos sympathies et nos espérances ! »

Tout l'auditoire se leva et il se fit un silence d'une minute ; on était attendri et fortement ému. Le silence était de l'admiration. Alors Montanelli s'écria : « Questa voce notita sia, e d'un gran cuore ! » Rappelés à nousmêmes, tout le monde applaudit et le professeur sortit au milieu des acclamations de toute cette jeunesse. Je jugeai que l'Italie et la France étaient deux sœurs qu'un maître féroce avait brutalement séparées et désunies. Ce maître, c'était l'ambition, le despotisme fait homme, on sait avec qui.

Je me propose d'écrire cela à Galleano : je suis sûr que cela lui fera plaisir. Je serai content si j'ai levé quelquesunes de ses haines contre la France...

Je te prierai de faire apprendre par cœur à ma sœur, chaque matin, jamais le soir, une page de vers ou de prose, qu'elle te récitera. Il y a à cet exercice une foule d'avantages. D'abord, cela développera étonnamment sa

mémoire, qui est le plus précieux instrument de l'humanité.

Cela ornera son esprit, qui est très propre à cette culture, car je le crois très gracieux. Enfin, cela lui formera le style et l'orthographe et en même temps lui permettra de se redire de temps en temps, sur les bords de l'eau ou sur le haut des montagnes, les vers de quelques poètes. Je t'en prie, au nom de mon amitié et toi, au nom de toimême qui m'as mis le premier dans le cœur l'amour de l'histoire, des vers, de l'élude, en un mot. J'ai clairement souvenance que, quand j'étais encore enfant, c'était toi qui répondais à mes demandes, me conseillais d'apprendre les faits historiques ou les morceaux des écrivains, parce que tu te faisais un plaisir de me les faire redire, en nous promenant. C'est un délicieux souvenir que j'aime à déguster comme le gourmet aime à savourer un vin riche, enseveli au fond d'une bouteille sableuse. Ton fils chéri,

Léon Gambetta.

Paris, le 6 avril 18o7.

Mon bien cher père, j'ai vu hier M. Capré, qui m'a remifl ta lettre, ta montre et la somme que tu m'avais destinée. De ces trois biens, le plus précieux n'est pas I ;.i"jciii ; le caractère moral du don est bien au dessus de la valeur H jamais je n'ai mieux analysé le labyrinthe de doucefl affections qui peut s'établir entre un père et son lils! Tu mas envoyé la montre! c'est-à dire tout une

mine de souvenirs, d'enseignements, de conseils si de n la portani sur moi. ctesl un <'u^ campa gnons de ta jeunesse qui me raconte tes-doûloureux efforts

et m'aiguillonne à me montrer digne de mon père ! C'est un bouclier aussi ; car elle m'avertit de ce que je dois faire ; elle me dit, elle me crie de son petit timbre argentin : noblesse oblige ! La noblesse du courage, de la lutte, du devoir et de l'honnêteté ; et à ces conseils, à ces encouragements, elle donne par sa présence même une espérance, un exemple puissant de ce que peut l'intelligence de l'homme fort et constant aux prises avec les rigueurs de la destinée. Enfin, c'est toi plus près de moi. Quand je considère son cadran sur lequel se meut lentement mais sans retard l'aiguille d'acier, je pense à ton amitié et à ta protection aussi constante, aussi vigilante que l'heure. En vérité, rien n'était capable de me faire plus de plaisir ; c'est pour moi un musée de famille que j'interroge et qui en me rappelant le passé me fait inévitablement penser à l'avenir. L'avenir ! Le temps, c'est de l'argent, disent les Américains, qui sont le peuple du monde qui tiennent le plus de la nature des horloges. Sois sûr aussi qu'elle ne m'abandonnera pas, bien plus, qu'elle ne se trouvera pas, la pauvrette ! en pays étranger : elle n'aura fait que changer d'étage et non de maison ; elle sera descendue au rez-de-chaussée ; mais elle sera toujours sur le même cœur.

Je te remercierais de l'envoi en numéraire que tu m'as fait, si tu ne savais toute ma gratitude et si tu ne savais aussi que c'était de l'eau vive sur une langue altérée. Précisément, il fallait que je prisse une inscription, le huit courant; tu vois que tu contribueras par bonté d'âme parternelle à faire mon bonheur, dont je te suis à jamais reconnaissant. Je vais, comme tu me le renouvelles, écrire à Galleano; cependant, dusses-tu me taxer d'excès de compliment, je dois bien te dire que j'ai trouvé à son

sujet, dans ta lettre, une remarque de la plus grande profondeur. Je cite : « Il a acquis son expérience dans le grand monde, et comme là on ne dit pas la vérité, il pourrait se tromper. » Tu laisses par la force de l'habitude échapper de ces phrases ; cela démontre chez toi la plus haute observation, passée à l'état chronique ; mais pour moi, qui fais métier, pour ainsi dire, de rechercher ce qui a été bien dit et bien fait par les hommes, je suis bien forcé de cueillir, quand je les trouve sur mon chemin, des traits d'observation comme celui que j'ai cité plus haut. Gela pourrait se trouver très bien à sa place dans la bouche d'un moraliste. Probablement il en aurait plus d'orgueil que toi ; mais à qui la faute ?...

Je n'ai pas vu l'Italie au printemps ; je ne l'ai vue qu'au moment le plus favorable. Ce n'était pas l'été, ce n'était plus l'automne, pas encore l'hiver, et cela ressemblait un peu à toutes ces saisons confondues. La mer était houleuse, le ciel de plomb; la campagne se dépouillait ; les Alpes se couronnaient de neige et cependant le tableau était pénétrant de richesse et de poésie. Mais, au printemps, quand la mer n'est ni calme comme un lac, ni terrible et effrayante comme la tempête, mais qu'elle se mutine doucement, que ses vagues capricieuses bondissent en désordre comme un troupeau de moutons sur une prairie fauchée le matin, alors que le ciel est tantôt rouge, tantôt bleu, que la campagne se parfume de toutes les senteurs de la végétation, que les orangers fleurissent, les jasmins, les fruitiers bourgeonnent, que tout s'égaye et rajeunit, le tableau doit être d'un lyrisme sans borne et ne peut recevoir un cadre que de la main de Dieu <>u d'un homin<> divin, comme Raphaël <>n l Albanel

Espérons qu'à ces chaudes haleines, notre bonne mère sentira réchauffer son sang et retardera encore quelques années d'aller s'asseoir dans un autre paradis. Voilà mon vœu; le tien est peut-être plus ardent, sans être plus sincère : la mort l'a peut-être oubliée, laissons la jouir de cet oubli et allons la visiter souvent ; les vivants font revivre, dit un poète allemand...

Léon Gambetta.

Paris, le 28 avril 1857.

Mon bon père, j'ai reçu ta lettre du 21 avril qui s'est croisée avec celle que t'apportait M. Bousquet. J'ai eu la douce consolation de m'entretenir avec trois hommes vénérés de mon cœur : j'ai d'abord lu ta lettre, qui m'a apporté un baume précieux ; car j'ai su que ta douleur 1 s'était changée en résignation, que tu avais vu que la vie n'est qu'un tombeau et un acheminement vers la gloire sans fin. Je ne sais, mais il me semble que je suis moins affligé ; la réflexion est le salut de l'âme. Puis, il est un consolateur puissant encore : c'est l'ami qui pleure avec vous. « Voulez-vous arrêter les larmes ? disait un poète. Faites-les couler. » Les pleurs sont amers et la satiété en est prompte. Aussi quelle joie et quelle tristesse en même temps à la lecture de ces lettres de Galleano et de M. Roscoano, qui disaient tout en si peu de mots.

Je savais quelle devait avoir quitté la vie avec le calme d'une reine qui dit à ses serviteurs tout en larmes : il est peu difficile de mourir ! J'ai été heureux de la fête funèbre

1 La grand'mère de Léon Gambetta venait de mourir à Gellc- Ligure.

GAMHETTA ÉTUDIANT 81

qu'on lui a faite : j'ai béni la contrée dans mon âme et Celle sera pour moi un anneau de plus de celte chaîne d'affection qui me lie à l'Italie.

Je vois que tu as envoyé à Galleano la lettre que je t'avais écrite. Sans doute, tu as bien fait ; cependant, elle ne portait pas un cachet assez méritant pour lui faire passer la frontière : quand je t'écris, mon père, c'est au courant de mon cœur ; peu m'importe l'Académie ; je pense et je ne parle plus : je dessine, je peins, je laisse couler mon àme, sans attention de la toile. L'incorrection même me plait; j'aime à être sans suite : c'est plus aimant et plus naïf. Je me garderais de retoucher les lettres que je t'écris : elles sentiraient l'apprêt. Aussi as-tu été un peu téméraire d'envoyer à Galleano des lettres qui peuvent être incorrectes. Non pas que pour lui j'en sois à redouter la censure d'un grammairien, loin de là : son cœur ne s'arrêtera pas aux expressions et son intelligence devinera sans effort que c'est là la première jetée de l'àme. La vie ne se met pas dans des formes géométriques, et l'amour c'est la vie. Je t'écris donc pour vivre et non pas pour faire de la rhétorique. Je me raille des gens indiscrets qui viendraient à les lire ; elles ne sont pas du reste à faire houle au plus austère des grammairiens; et je le répète, vive Le cœur et foin de la grammaire! La douleur et la poésie ne peuvent pas ressembler à un procès-verbal

Cahora doit ouvrir l'œil aux rayons du printemps et je connais peu d'alentours aussi pittoresques. J'en ai conservé 1«' plus frais souvenir : el il me semble parfois que j'orre à Ion bras sur oes monts dépoutttés.

Courage:! Ce temps reviendra;; Dieu es! grand et l'avenir lui <»|»('il Prions et espérons.

l'attends une lettre de ma sœur ; le «iota b esl écoulé i

tu m'en parles peu ou point; ni de maman qui doit cependant me regretter un tantinet, ainsi que ma tante.

Et votre jardin s'embellit-il des pâquerettes printanièresPLes rosiers ouvrent-ils leurs boutons empourprés? Les orangers et les verveines embaument-ils vos chambres ? La serre est-elle parée de fleurs ? La treille commencc-t-elle à bourgeonner ? Le cerisier et l'abricotier font-ils espérer à Bénedelta deux ou trois braves coups de dent ? Les poiriers ont-ils leurs corbeilles de fleurs blanches ? Le basilic montre-t-il sa petite tète verdoyante, que l'impitoyable cuisinière s'apprête à trancher et à plonger dans la menestra aux yeux d'or ? Tout renaît-il, tout sourit-il? Êtes -vous heureux ou pleurez-vous encore ? Essuyez vos larmes : nous avons une sainte qui nous protège ; il est temps d'être heureux !

Donne-moi des détails sur tout cet intérieur ; cette poésie domestique, venue, à travers la France, des rives du Lot, me pénétrera et me fera aimer de plus en plus le père qui me l'écrit et la bonne famille qu'il me peint.

Ainsi donc, cher père, tu vois que je compte avec toi comme avec un écrivain mercenaire. Je te dis avec presque de l'autorité : — Écris, écris! Ah! c'est que j'ai des titres pour cela. D'abord, ton cœur, le mien, la distance, le plaisir réciproque et une embrassade fdiale pour terminer par une vive récompense. Ton fils dévoué,

Léon Gambetta.

P. S. — Ta montre va comme l'horloge de la Bourse; j'ai l'heure à la seconde ; elle a singulièrement corrigé ses anciennes habitudes. J'ai souvenance qu'au collège, elle faisait aisément une heure de chemin dans trois quarts

d'heure de temps, ou bien elle meltait deux heures à faire une heure de temps.

Le luminaire est cher et je vais au lit à la lueur du gaz qui est juste au-dessus de ma fenêtre et me procure ainsi un falot gouvernemental, d'une économie incomparable.

Paris, le 23 mai 1857.

Mon très cher père, je ne peux pas demeurer plus longtemps sans t'écrire, sans commercer avec toi par le chemin du papier et de la plume.

Je t'écris par un beau soleil de printemps, qui inonde ma chambre de ses teintes brillantes; je le vois, et je le salue. Il est le père de la nature, il vient tous les jours répandre sa lumière sur les bons et les injustes, il est l'expression de la complète bonté, sans en posséder le moindre élément; il est l'œil de Dieu ouvert sur la création qu'il féconde. Il y a une comparaison curieuse et pleine de charmes entre un père et le Soleil, ces deux rois de deux mondes, l'un ayant pour trône la matière, le second pour temple le cœur. Le père de famille a l'affection pour jardin ; il y féconde tout et ses regards sont les plus beaux ornements et les plus douces joies des habitants. J'aime ainsi à me perdre dans un de ces rayons d'or qui dansent dans ma chambre; je le suis: peu à peu j'entre en lui, et je songe que ce soleil vous éclaire, t'éclaire toi aussi à Cahors, que peut-être il a attiré ton attention et qu'il te snnble y voir trembler un fantôme de poussière qui n'est autre que ton Léon. .)<• suis heureux alors et il me semble que mon cœur est à côté du tien ci qu'ils nagent tous deux dans cette lumière suave, dégagés <!<* leurs liens corporels. lis en toi h in es avec moi. < >h ! que je voudrais quc^

84 C.AMHETTA PAR GAMBETTA

ce rêve durât longtemps ; mais ma paupière se fatigue à fixer ce rayon de diamant et le papier m'oblige à changer de sujet.

Quand j'aurai passé mes examens de droit, j'ai Pintention, pendant les vacances, de gagner quelque argent pour cet hiver et d'entrer chez un imprimeur pour deux ou trois mois, comme correcteur d'épreuves grecques ; j'ai déjà fait quelques démarches pour cela et je compte que cela ne me fera pas défaut. Les conditions sont quelque peu rudes ; mais il faut toujours une épine pour savourer la rose : j'aurai dix heures de travail par jour et six francs pour la même séance ; et môme, si on se perfectionnait, il y aurait dix francs. Qu'en penses-tu ? Je ne serais pas fâché d'avoir ton avis là-dessus. Je n'en ai parlé à personne, même pas à Sisco qui se fait une fête de m'avoir chez lui ces vacances. — Mais je préfère gagner mes habits d'hiver.

J'attendais une de tes lettres ; je crois que je ne tarderai pas à en recevoir : aussi je me conseille la patience. — Au reste, toujours même vie et même santé. Je suis très content, malgré une vague incertitude quelquefois de l'avenir; mais le courage revient vite et avec lui l'espérance, ce bienfait que Dieu envoie à l'homme, dit Voltaire.

La campagne doit être belle maintenant à Cahors ; les vignes doivent bourgeonner, les blés se balancer et jaunir, les montagnes, nues et noires l'hiver, se couvrir de verdure, comme la pelouse d'un parc, et le Lot serpenter autour de ses eaux rouges et vertes. Iras-tu prendre des bains, celte année-ci ? Je t'y engage fort. C'est de cette nouvelle habitude d'aller nager que date ta rénovation ; car assurément tu es dans une période de rajeunissement. Il va sans dire que Sisco te fait toutes ses amitiés. Il

doit avoir du reste répondu à ta lettre. Il est exact, surtout avec toi. Il a Bazancourt, histoire de la guerre d'Orient, et se propose de te l'envoyer. Je suis en train de le parcourir : en un quart d'heure j'en ai dévoré plus que lui en deux semaines ; ce n'est pas étonnant : ce livre est bien écrit, il y a des pensées assez neuves; mais c'est une adulation insupportable à nos armes et à notre empereur que je suis loin d'approuver. Ah ! c'est curieux, Paris! Je t'en dirai bien long là-dessus quand je te reverrai, à pouvoir mettre mes lèvres sur les tiennes. Ton fds et ami,

Paris, U juin 1857.

Mon cher père, je me hâte de répondre à ta chère lettre. J'y ai vu une fois de plus ton affection, cette amitié d'homme et de père. Je suis heureux d'avoir trouvé en mes parents des amis et des pareils, des égaux et non défi despotes impérieux et irrationnels comme j'en vois assez souvent dans le monde : despotes aujourd'hui, les français gâtent leurs enfants le lendemain.

Je suis assez content que tu connaisses mes dispositions au travail par la voie de mes amis ; mais ne crois pas cependant qu'il ne me reste quelques moments pour observer et réfléchir à ce qui viendra. Le jour approche. A chaque instant, nous dansons sur un volcan. l'n 1846, l-i Révolution a passé par-dessus les Alpes, de France en Italie, ei elle esl montée! Aujourd'hui, elle viendra d'au delà les monte 1 1 Bera reine ei maîtresse J'ai écril hier à Galleano, je suis heureux : l'époque de la rénovation

approche.

L'Italie est en mal d'enfant, la France se réveille à la vie politique : l'aube se lève, attendons le jour.

Je voudrais voir dans l'avenir. Il doit être si beau ! Ah ! mon père, félicite-toi, nous verrons de bien belles choses. Le temps est proche. Pour peu que le système actuel aille encore deux ans de son branle, il aura épuisé toute sa force d'action et, ruiné par les moyens d'existence, les coups d'État, il succombera sous les premiers coups du peuple. Que de grandes questions à agiter, que de théories nouvelles et nécessaires, que de nobles projets, que de vastes entreprises, que de glorieuses réussites ! Car nous ne pouvons pas ne pas réussir : nos idées sont les filles du passé douloureux et, grosses de l'avenir progressif, elles doivent mettre au jour le bonheur de l'humanité. Mais l'étude doit les mûrir, l'éducation les répandre, les hommes les vulgariser et tous les respecter et les mettre en honneur. Que le monde devienne une grande école mutuelle, où l'homme sera l'instituteur de l'homme, où les idées de caste, d'égoïsme, d'ambition, de cupidité, d'indifférence, de haine, soient chassées pour faire place au cosmopolitisme, à l'amour, au désintéressement, à l'égalité, à l'enthousiasme et à la charité !...

Une seule science, l'économie politique ; un seul autel, l'humanité ; un seul principe, l'ordre ; une seule société, le monde !

Magnifique programme que le génie est impuissant à remplir : il ne peut que tracer la route ; la liberté et l'enthousiasme doivent faire le reste.

La liberté qui, placée au centre du monde moral, ne peut être abordée qu'en passant par une seule large avenue, — le progrès.

Mais tu vas sourire, peut-être : je suis trop impé-

GA.MBETTA ÉTUDIANT 87

tueux, c'est vrai; mais le peuple souffre tant qu'on peut bien pardonner un instant d'enthousiasme à mon bon cœur.

Je te parlais tout à l'heure de l'économie politique ; j'ai fait à ce cours une singulière rencontre. Depuis le commencement de l'année, j'occupais la môme place, à côté du même voisin. Nous étions à ce cours, qui se fait au Collège de France, une douzaine d'auditeurs à peu près. 11 n'y avait que des hommes âgés ; j'étais le seul jeune homme.

Mon voisin était un homme de cinquante à soixante ans, maigre, le port distingué, la tète intelligente, une barbe mêlée de fils d'argent ; dernièrement, ce monsieur m'interrogea sur un point d'économie politique. Je vis aussitôt qu'il n'y avait que quelques mois qu'il étudiait cette science. Je lui expliquai tout au long la théorie ; il me remercia et, après avoir causé longuement, il me demanda qui j'étais et ce que je faisais à Paris. Je déclinai mon nom et ma profession. A ce nom de Gambetta, je vis sa physionomie s'adoucir; il me demanda des nouvelles de toute ma famille et me dit qu'il s'appelait Larroque, ancien recteur à Cahors.

A bientôt ; je t'embrasse.

Léon Gambetta.

Paris, le 10 juin 1851

Mon très cher père, j'ai à répondre à une de les aimables lettres, entre toutes les plus aimables : j<* n y ai, en effet, répondu qu'à moitié. J'ai eu à m 'acquitter d'une commission auprès de MM. Alexandre père et Mis. Je te dirai,

cher père, que j ai jugé h propos, avanl (!-• prendre les

devants dans cette affaire, de consulter le chef de musique de la garde impériale à ce sujet, par l'entremise de Sisco, qui se trouve toujours prêt à s'utiliser. Cet excellent musicien m'a dit que les orgues et harmoniums d'Alexandre étaient ce qu'il y avait de mieux comme instrument restreint, — et qu'à peine on avait fait l'essai d'un harmonium de cent francs, on sentait le besoin d'en posséder un plus grand. Je lui ai ensuite demandé s'il croyait que cet instrument pût remplacer le piano et permettre la musique, la faciliter. A cela il m'a répondu que pour un musicien déjà complet l'orgue et l'harmonium tenaient lieu de piano, mais que, pour des commençants, des demoiselles surtout, il était regrettable de ne pas les mettre, dès le commencement de leurs études musicales, au piano.

J'ai réfléchi depuis et j'ai compris qu'il valait évidemment mieux un piano qu'un harmonium. Mais j'ai vu aussi que la différence de prix était considérable et alors je me suis dit que je t'écrirais pour te demander si tu n'aimerais pas autant attendre quelque temps pour voir si on pourrait trouver un piano d'occasion, à la fois bon et élégant, comme cela peut se rencontrer souvent à Paris. — Après quoi, s'il était impossible d'en trouver, ce qui n'est pas probable, nous nous rejetterions sur l'orgue ; mais je crois qu'on peut en trouver un, que nous ferions vérifier par le maître de musique de la garde, et qui joint au bon marché serait une étude plus facile et plus étendue.

Tu réfléchiras aussi à ton tour et tu m'écriras en conséquence. Je te vois d'ici, lui ayant trouvé une place dans ta chambre, sur le mur à gauche en entrant, à côté du manteau de la cheminée, sous lequel je te vois assis,

après souper, savourant un cigare pendant que Béncdetta te chantera une barcarole vénitienne :

Andare sull mare Gon Vergina santa

et autres ariettes qui te rapporteront comme un parfum de la mer italienne, à travers les touches du piano...

J'oubliais la faveur que tu m'avais faite. J'oubliais ? Oh ! non ! Je n'oubliais pas. J'omettais que mon père m'avait appelé vers lui. Je vais donc revenir te voir, m'enivrer d'air, de soleil, de fleurs, de poésie, de toi, de maman, de vous tous enfin. Bain salutaire de la famille d'où l'on sort vigoureux et rajeuni. J'ai déjà fait le tour de l'eau plus de mille fois à ton bras, par l'imagination. Je t'ai déjà dit tout ce que je sais, tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai retenu, tout ce que j'ai pensé, penserai et ferai. Oh ! quelle joie ! Il me faut le cœur de mon père pour la recevoir, comme une urne immense, capable de contenir l'Océan. Adrien Bousquet m'a écrit et m'a dit que tu rejouais du flageollet. J'en suis enchanté. Je lui ai, je crois, manifesté des craintes au sujet de la gamme.

Mais que I importe à toi, la gamme? Le rossignol connaît il la musique? Le vent, la tempête, l'écho, la nature entière n'ont ni diapason, ni règles de plain-chant et tout (•(•la est harmonieux, vrai, attachant, parce que l'art n'y esi nulle iparl <•( que h' sentimenJ el Dieu y sont partout. Chaque homme a en soi une musique indicible et divine, que rame seule entend, lyre cachée don! les cordes sont

les fibre* du cœur et les « • 1 « • fs 1rs vérités de la raison.

L'homme pur seul est musicien selon celte musique B1 s'il i «1 un homme pur, eVst toi, pur comme père de famille, pur comme citoyen, pur an nom de tout, en tout

et partout. Sois joyeux donc, ô mon père : chante et fais peu de souci des gammes et des croches ; l'art, c'est le pantalon, c'est la crinoline, le chapeau noir ; la nature, c'est l'homme, la femme, la tête avec les yeux et les traits faits pour regarder le ciel en face, comme le but du voyage sur cette terre. Mais l'espace va me manquer. Je te quitte et je reviens à mon code civil que je persiste à ne pas appeler code Napoléon, et je suis toujours plus désireux de vous embrasser tous.

Ton fils,

Léon Gambetta.

Paris, le 23 juin 1857.

Mon très cher père, ... Quercy me servira de transition pour passer à un autre ordre d'idées ; je veux parler des élections de notre pays. La popularité de Gavaignac a-t-elle complètement trépassé? A Paris, il y a eu une majorité satisfaisante et, s'il était permis de ne pas faire de fausses additions, je crois fort que le nombre eût été plus considérable ; mais la politique actuelle se moque bien de la scienza di abacco.

J'espère cependant qu'à Cahors Cavaignac aura eu l'avantage sur le candidat du gouvernement et voici comme je raisonne.

Cahors est une ville assez nettement partagée en politique : légitimistes et démocrates s'y divisent le territoire. Dès lors, ils auraient du s'accorder tous pour ne voir en Cavaignac qu'un drapeau d'opposition et pas du tout une couleur de parti.

Il y a eu une grande animation à Paris; et vraiment je l'ai bien reconnu, le cœur delà France ! Quelle agitation !

La vie politique, cette vie dont les pulsations sont indivisibles et si fortes, avait été rendue à un million d'hommes ; on discutait, on se conseillait, on haranguait, on affichait, on parlait pour, on parlait contre ; c'était comme une commotion électrique qui aurait ressuscité les morts d'avant 89.

Et l'opposition n'a pas triomphé ; mais ses rangs se retirent sans désordre ; la minorité a été assez imposante pour préjuger que, le jour où ce bataillon carré n'aura plus à vaincre tant d'égoïsme, le champ de la lutte lui restera.

Mais ce qui m'a fait le plus réfléchir, c'est la hardiesse de cet homme : oser faire appel à l'élément le plus redoutable, oser se placer en face d'un principe, pour le violer peut-être et reprendre d'une main ce qu'il donnait de l'autre ! Le malheureux! Ses yeux ont perdu leur vivacité, sa tête est en vertige ; mais il ne sait donc pas que l'opposition en France se dit à la première heure, qu'à la seconde elle mord et se bat et que la seconde heure expire à peine que le triomphe est complet.

Placez une civilisation corrompue, un état de choses arbitraire et faux en face d'un principe vrai et universel, et ce ne sera qu'une affaire de déglutition. 11 est monté au faîte du mal, par ce soi-disant échelon du suffrage universel : il est destiné à tomber quand on changera l'échelle <l«i place. Mais que lui aura importé? N'aurat-il pas souffert dix ans quand, dix ans, on l'aura cru heureux, ce qui, à mon avis, est le plus terrible dés supplices! Mais aux grands criminels les grandes torture

l JroM 3 1 aie de l'espoir dans la France et l'Italie -, car tu as le cœur sur les deux pays et les Alpes ne sont rieo

pour la sympathie : des frères de l'autre côté, des enfants de celui-ci.

Dio el grande.

Je t'embrasse.

Ton fils,

Paris, le 30 juin 1857.

Vous ne pouvez pas être malades ; je l'aurais ressenti ; et puis le soleil de nos pays est si bienfaisant, si large, si doré qu'il vivifie et fait les vieillards rajeunis. Je ne peux donc attribuer le silence qu'à l'atmosphère, qu'à ce dolce far niente, lanta bella cosa console di paese ; oui, je mets tout cela sur le compte du ciel qui n'en peut mais ; c'est l'habitude des gens heureux : si quelque chose ne leur réussit pas, c'est le ciel qui en est cause. Mieux vaut encore s'emporter, croit-on, contre les astres que contre soi-même. L'amour-propre le réclame et on ne peut qu'y gagner.

Il ne pleut plus à Paris : M. Médard, le saint et le patron du caoutchouc, s'est décidé à cacher son urne, tarie sans doute ; et nous avons pour le moment un soleil africain, 49 ou 50 degrés ; à Paris, les transitions de température sont phénomènes inconnus ; du froid au torride, d'un pôle à l'autre, telles sont les alternatives de l'année : c'est bien le climat le plus fantasque que la boîte de Pandore ait livré aux humains...

Je suis pour le moment parfaitement remis de ma fièvre : j'ai fait couper mes cheveux, façon Mérovée ou Glodion, ce qui m'incommodait fort et était probablement la cause de ma fièvre ; je compte les jours et ce sera avec

GAMBETÏA ÉTUDIANT 93

plaisir que j'arriverai à l'échéance. Je suppute si je passerai par Limoges ou Bordeaux : quel est le plus économique ? Je prendrai des renseignements. Sisco viendra probablement me rejoindre, après le camp de Satory, au mois de novembre, fin octobre. Ils vont encore guerroyer, ad majorera dei gloriam ; quelle drôle de bête noire que la gloire ! Il n'est pas deux hommes qui s'entendent sur le sens de ce mot. On n'a jamais pu savoir ce que c'était que la gloire en dernière analyse, signe évident quelle n'existe que dans les cerveaux malades.

Si j'étais malade, je voudrais guérir; aussi, je déteste les incurables. Et il y en a à discrétion, des incurables, au moins trois millions en France seulement, le pays du monde le plus arriéré, après l'Océanie.

J'aurais cru que M. Achille Bessière se serait porté pour le Corps législatif. Il aurait du le faire. Avec les idées actuelles, je crois qu'il eût été le seul homme capable de représenter dignement notre département, qui semble mettre à honneur d'avoir des représentants de valeur négative. A peine si on peut les nommer sans rire dèfl lèvres et des épaules. Ce pauvre Lot! Il sè*ra donctoujours aussi bien loti!...

Paris, le 17 juillet 1857.

Mon cher père, je Deviens de I enterrement de Bélanger, te seul homme qui restait à enterrer en France. Dès te matin, le préfet de police avait affiché une circulaire pour défendre aux personnes désireuses de bruit et de désordre de B'y rendre. Aussi, il n'y avait pas d'homme pour porter te drap; quatre ou cinq voitures el rien dedans; el toul ceia environné <lun triple rang de janissowesj cavaliers.

fantassins, et le tout assaisonné de sergents de ville. En somme, il me semblait voir passer un convoi de poudre dans un camp ennemi.

Il y avait des régiments campés à toutes les larges artères de Paris. Toutes forces déployées, il n'y a rien eu; sans cela, il y aurait eu beaucoup de... Mais, chut! Les mouches sont partout. J'étais là et le diable ne m'aurait pas fait desserrer les dents. Je ne disais rien, comme tu peux le penser. Mais pas un des amis de Déranger, nul homme de valeur n'a voulu se rendre à sa dernière tombe : car il est honteux de réglementer la mort.

J'ai reçu le louis de cinq francs. Esprit puissamment mercantile, je te reconnais bien là et je te remercie. C'est ton bénéfice et je suis fier de ma position quand je vois autour de moi tant d'étudiants, plus ou moins riches, mais qui doivent leurs fortunes à l'usure et à l'infamie.

Je suis à l'avant- veille de mes examens, qui sont toujours ennuyeux, car ils sont toujours absurdes ; mais c'est un pont indispensable.

Je partirai aussitôt que j'aurai passé mes examens et que tu m'auras envoyé les fonds nécessaires et un supplément pour acheter quelques éléments de costume.

Je te prie de dire à M. Barancy que j'ai trouvé Jean Jouglas, caporal au 91e de ligne, mon ami quoique troupier, campé sur le boulevard Beaumarchais, pour protéger l'Empire contre les œuvres de Béranger. *

Léon Gambetta.

Paris, le 22 juillet 1857.

Mon cher père, je me hâte de répondre [à ta bonne lettre de ce matin où j'ai trouvé le nécessaire pour mon

GAMUETTA ETUDIANT 95

voyage et le reste de mes frais. Je suis, en effet, en état de déroute ; j'ai besoin de rentrer au cœur de ma famille ; j'ai passé trop de temps sans les coups de brosse et d'aiguille de ma tante : mes souliers sont les mêmes que ceux que j'ai emportés de Cahors : le soin méticuleux de chaque jour et le cirage Jacquard rivalisent pour leur conservation. Je compte gagner quelques sous à la fin de ce mois qui me permettront de me payer une paire de vernis pour Cahors. Enfin, ce n'est pas là que je. m'arrête et je n'ai pas assez d'expressions pour te remercier de ta bonté. Espérons en Dieu, qui te récompensera dans tes affaires, en attendant que je puisse le faire moi-même; car sois sûr que j'y arriverai un jour. Ces vacances, j'aurai l'ineffable plaisir de dérouler dans ta conversation un coin de l'avenir..

Je crois que Galleano n'a pas reçu nos lettres ; car j'ai vu des étudiants piémontais ici, qui ont eu leur correspondance interrompue pendant un mois. Au reste, son caractère, sa prudence, tout m'empêche de croire qu'il se serait laissé aller ; sans doute, le motif serait louable ; mais lui mieux que personne a compris que le jour n'est pas encore venu.

Tu as compris toujours la noble fierté, celle qui fait les honnêtes hommes ; tu ne veux pas payer des intérêts et puis tu veux que personne ne se doute de ma situation à Paris: tu as raison, .!<■ I assure qu'on est loin de la connaître ; on me croit le fils de Rothschild II.

.!<■ le remerde de tes bonnes intentions et je suis désespriv d être obligé d'y recourir; car j'aurais tenu à quelque point d'honneur de ne plus te faire dépenser un liard pour mes études. Mais la nécessité, pas plus que ton

cœur, n a de loi I

Je passe mon examen le 31 courant, à huit heures et demie. Je t'écrirai d'ici là, et, le jour môme, le résultat. Aie confiance : il sera bon. Sisco me charge de te dire bien des choses. Ils iront au camp; mais il viendra au mois d'octobre. Il est bien fatigué du service et il aspire ardemment à la retraite ; je lui souhaite de la prendre sous ce gouvernement; car, autrement...

Paris, le 1er août 1857.

Mon cher père, j'ai été reçu hier à mon examen de droit : comme je l'espérais, j'ai eu une brillante issue de fin d'année. Je compte, cependant, qu'à l'aide d'un travail plus méthodique, je passerai encore plus brillamment l'an prochain.

J'ai été reçu avec trois blanches, c'est-à-dire trois très bien; il n'y a que trois examinateurs pour notre examen.

J'ai hâte d'arriver et de venir vous embrasser tous. Le 8 ou le 9, je serai à Gahors et, alors, commenceront les longues conversations où je pourrai te dire tout ce qui n'entre pas dans le papier. . .

Léon Gambetta fut toujours très optimiste ; nous négligeons de noter les billets où il demandait à son père d'augmenter un peu ses maigres subsides : pour un louis de cinq francs, ou une somme plus ronde, même pour une réponse négative, il remerciait les siens en termes affectueux.

Satisfait de son examen, où il pensait avoir obtenu trois boules blanches, il reçut à Gahors le bulletin officiel de situation scolaire où ne lui étaient définitivement attribuées qu'une blanche et deux rouges; cette légère désillusion ne l'empêcha pas de passer d'excellentes vacances et de rentrer à Paris, vers la mi-novembre, avec une confiance nouvelle, que justifièrent très vite sa popularité parmi la jeunesse des

Écoles et ses précoces succès oratoires au Quartier Latin. En même temps, il redoublait d'efforts pour assurer ses ressources et alléger au plus vite les sacrifices des siens. Sa première lettre à son père prouve combien, déjà, le jeune étudiant était sociable, d'abord facile et prompt à se lier spontanément.

Paris, le 20 novembre.

Mon cher père, j'attendais d'être à mes affaires pour t'écrire à la reposée. Je suis parti très tard de Châteauroux, le 14 au soir, et je suis arrivé le 15, au matin, à Paris, chez mon ami Pélissié. Il est très difficile de trouver des logements ; heureusement que Pélissié y avait pourvu; mais le mien n'est pas encore libre et je ne l'occuperai que dans quelques jours. En attendant, je fais comme si j'en avais un, vu que celui de Pélissié est devenu le mien.

J'ai pris mon inscription, après quelques tribulations, vu laffluence excessive des étudiants en droit.

J'ai pris Ganiayré à Orléans, et il m'est arrivé une singulière aventure. Arrivé à la gare de Paris, je reconnais mes effets, je l'engage à en faire autant et je vais chercher une voiture pour nous deux ; la voiture trouvée, Je fais charger ma malle et j'attends Ganiayré. Au bout de vingt minutes, je le vois venir tout seul et monter dans la voilure Le cocher était déjà en marche, quand je dis à Ganiayré : — Et ta malle? — Ma malle, me répondit-il, je l'ai donnée à un homme pour la porter. — J'arrête, je descends avec lui : il avait oublié d'accompagner sa malle et on l'avait chargée, Dieu sait où ! — Dans cette recherche! je le perdis et, au bout d'une heure, ne le

yoyanl pas venir, je fus forcé de partir. Depuis, je ne l'ai plus revu, ni entendu parler de lui et de sa malle. Dieu

veuille qu'il Tait retrouvée et qu'il ne se soit pas perdu lui-même !...

En venant en chemin de fer, j'ai joint, à Châteauroux, deux messieurs, dont l'un avait l'air d'avoir de vingt-cinq à vingt-six ans, bel homme et d'opulentes manières. Après une heure de conversation, nous étions au mieux. A Orléans nous dînions ensemble ; à Paris de même ; j'ai couché deux jours chez lui : il m'a fait faire la connaissance d'un de ses cousins, bon vieux de soixante-cinq ans, très riche et très gourmet, mais avec le sel le plus fin. Après quelques jours passés dans d'excellentes conditions, il est parti hier, me faisant promettre d'aller le voir dans ses terres aux vacances. Il a laissé ici son frère, qui va devenir un de mes intimes. Je n'ai su qu'hier à qui j'avais affaire : il m'a remis sa carte que j'ai gardée pour m'en servir au besoin. Il s'appelle Ghassériau, de Barbezieux.

Tu auras la bonté de m'écrire à Paris, rue Soufflot, 5...

Paris, le 27 novembre 1857,

Mon cher père, je t'écris assis aux côtés de mon ami Pélissié que je suis allé voir chez son notaire, à quelques lieues du quartier Latin. Tu reconnaîtras aisément à la qualité du papier que je suis sur le bureau d'un homme d'affaires ; il n'y a qu'un notaire pour vous fournir du papyrus de cette espèce. C'est une classe à mettre un liard en quatre fractions, pour multiplier les dépenses et les recettes.

Bref, je suis en tournée et je profite de ce moment pour t' écrire. A quoi pourrais-je consacrer, avec plus de plaisir, un libre instant ? Tu es si bon pour moi que je suis

criminel de ne pas t'écrire tous les jours; mais tu sais si c'est mon cœur ou ma plume qu'il faut accuser de nonchalance. Non, j'aime trop pour le dire; car l'exprimer, c'est l'affaiblir.

Mon ami Pélissié, vu ses nouvelles occupations, abandonne son domicile. Heureusement j'en ai trouvé un autre, chez mon ami Darnal, qui a été rappelé pour un mois chez lui par son père malade...

Ma nouvelle adresse est rue Mazarine, 46...

Paris, le 3 décembre 1857.

Mon cher père, je suis marri de ton silence : je ne sais où donner de la tête. Seul et sans nouvelles, je me fais une foule d'hypothèses, de terreurs et de colères. Je t'avais donné plusieurs adresses; je vais de l'une à l'autre; mais... rien nulle part. Je t'en prie, brise ce silence, explique-moi ce retard, mais réponds-moi toujours. J'ai peur quand je pense qu'il y a vingt jours que je n'ai rien vu de toi, ni écrit, ni visage. Je crois aux tourments de l'exil quand je me considère, quand je vois comme l'àme igitée, le cœur triste lorsqu'il est loin de ceux qu'il aime.

.le n'ai rien de bien fixe encore : comme je te l'ai dit, je ne suis que dans une chambre d'ami absent. Au reste, je n'aurai rien perdu pour attendre; car j'en ai trouvé une au plus bas prix, dans une bonne condition pour l'étude et un excellenl quartier, tout près du Luxembourg. — Je

suis dans la môme maison que (iiiaud, Mirai» H. Tarliard.

Bue de Tournon, w 7 '. Tu peux donc encore, si lu veux.

1 FI logeait, nous «fil un <lr ses Bamarfldei d'alon, <lans IUVB

petite chambre, au pins haul étage de l'hôtel «lu Bénat, 6 rentrée

m'écrire à cette adresse ; l'important pour moi est une réponse.

Paris, le 14 décembre 1857.

Mon cher père, je réponds à ta chère lettre dont j'ai lu le contenu avec le plaisir le plus vif. Oui, tu travailles trop et depuis trop longtemps tu sens le besoin de te reposer, et moi celui de te procurer le repos. Quand donc pourrai-je avec mon travail te tramer des jours heureux? Je serai heureux quand je pourrai te voir, le soir, dans ta ferme, au milieu de ta famille, causant du passé, bénissant Dieu du présent et répétant les triomphes de la probité et du travail. Car tu sais nos projets : plus que jamais, je désire que tu te retires en Italie, dans cette campagne de nos pères, fertilisant le sol si productif et si peu cultivé. Il te faut des satisfactions, des joies de famille dans ta retraite ; nous serons peut-être les bienfaiteurs de ce pays et tu y trouveras les douceurs de l'aisance et de la bonhomie. Mais, pour cela, il me faut travailler, travailler

de la rue de Tournon. Ce fut l'époque où il commença à fréquenter le café Voltaire., en face de l'Odéon : une salle du premier étage était réservée à Gambetta et à ses amis : il y dirigeait des causeries étincelantes, avec une verve toute rabelaisienne ; car Rabelais était devenu son auteur favori et il le commentait jusque dans la rue, avec une incroyable variété. Très vigoureux, très brave, le jeune orateur provoquait parfois des pugilats turbulents où Ton redoutait sa force ; il lui est arrivé, à cette époque, de casser des tables de marbre d'un coup de poing : mais l'état de ses finances lui interdisait de multiplier cet exploit de luxe. Il ne le renouvela qu'une fois, quand il eût gagné de quoi s'offrir cette fantaisie d'athlète à l'écarté qu'il prétendait jouer supérieurement. Malgré cette turbulence expansive, les journées de Gambetta n'en étaient pas moins remplies d'un énorme et multiple labeur : les cours de l'École de droit et de la Sorbonne, les audiences du Palais, les discours improvisés, partout où l'on « parlait » sur la rive gauche, n'arrivaient pas à user sa formidable activité.

beaucoup, et il y a de ces moments de doute, d'abattement où on se prend à regretter; mais plus on songe à la famille, à ce qu'on se doit, au monde, le courage revient et on se courbe de nouveau sur les livres, fortifié qu'on est par l'orgueil et l'espérance.

Il est bien dur de commencer sa fortune, et la saison où nous nous trouvons est un sujet de lamentation, l'hiver! Mais tu connais ma gaieté; j'ai froid et je ris des vents qui se battent dans ma chambre ; la joie, voilà l'eau bénite qui me sert à chasser le diable des mauvaises pensées. — Mon feu est pauvre comme moi; il me jette, le soir, un regard bien petit, bien froid et je cours dans mon lit me réchauffer par le sommeil et les rêves de fortune et d'avenir. Si mes jours sont quelquefois tristes, mes rêves sont si beaux que le lever du soleil me fait croire toujours au futur et chasse le passé de ma mémoire.

Enfin, me voilà remis au travail ; cela demande bien du soin et des recherches. Je te le dirai plus tard. — Voilà Noël qui approche, puis le jour de l'an; mes désirs s'avivent, il me tarde de mettre quelques années derrière mes pas pour me rapprocher du but. Enfin, crois à mes efforts comme je crois à ton dévouement Rappelle-toi que je n'ai pas besoin que tu me l'écrives pour me le montrer...

Paris, le 28 décembre 1857.

Mon bon pè*e, il y a trop longtemps que je ne t'ai pas écrit, pour s'en être pas truite Hais tes journées sont si courtes, le temps fuH avec tanl de rapidité que je ne

i c'esl moi, m;i négligence on l<- destin que je «lois

acauser Bref, dans ces ténèbres, je crois que l<- meilleur iil pour en sortir, c'esl encore decommeneerma lettre.

J'ai vu M. Decormi, qui m'a accueilli avec une réelle sympathie. Dieu sait si nous avons parlé de Cahors, de vous tous et des connaissances communes ! Il a changé, à ce qu'a dit du moins Sisco, — car, pour moi, je ne crois pas l'avoir jamais vu avant, — il est tout blanc et jouit de ce volumineux abdomen qui semble être l'apanage des vieux capitaines sur le point de la retraite. Il est venu à Paris, comme je te le disais, pour chercher à passer commandant ; mais, las ! les cadres sont pleins, l'armée est trop nombreuse et puis il est si vieux qu'on fera comme s'il n'existait plus. Cependant, il paraît que nul ne le mérite plus que lui; mais bast ! C'est bien du mérite qu'il s'agit ! Son âge le perdra.

Rien aux puissants du jour ne révéla son nom,

Et seule, quand il pleut tant de croix dans l'ornière,

La rose de Cahors brille à sa boutonnière.

Voilà l'éternel jeu de cette illusion humaine, qu'on appelle la justice. Mais l'homme probe, qui a le juste orgueil de sa probité, doit-il baser sa satisfaction sur les rémunérations des gouvernements ?Sa conscience et l'estime de ses amis ne doivent-elles pas être les seules palmes qu'il envie ? — Cependant, il est bien peu de natures assez fortes pour se faire une telle philosophie. Pour moi, elle ne me serait pas, ce me semble, difficile ; car tu me l'as apprise de trop bonne heure. — Les leçons du foyer domestique sont les meilleurs soutiens de l'avenir et, sur ce point, ma fortune ne me laisse rien à désirer.

Mais ces idées m'égarcnt loin du but de ma lettre ; je reviens à mes chats. Et après tout, est-ce bien vrai qu'en causant de ma famille et des leçons que j'y ai reçues, je m'éloigne de mon but ? Non ; du moins, je ne le crois pas ;

GAMI5ETTA ETUDIANT 103

et voici comme. Ce que je veux faire rentre précisément dans le programme de cette éducation du cœur que j'ai reçue avec plus de largesse et de prodigalité que pas un. Car, quels sont les arts, quelles sont les sciences que, dans votre position, toi et ma noble mère, vous ne m'avez pas donnés ? Quels sont les efforts que vous n'avez point faits? — En présence de tant d'abnégation et d'amour, ai-je toujours été méritant ? Assurément non ; mais l'avenir me dédommagera. Aussi, toutes les fois que cet horizon s'approche, que l'étape diminue, je prends à tâche de venir suspendre à vos cous la même guirlande d'espérances et de baisers, en vous répétant cet éternel refrain : — Je vous aime à la folie, en 1858 comme avant, pendant et après !

Léon Gambetta.

Paris, le 7 janvier 1858.

Mon très cher père, je t'ai déjà écrit plusieurs lettres, dans lesquelles la précipitation que j'apporte à les pleuvoir m'a fait oublier, comme souvent, l'indispensable au profit du frivole. J'ai constamment négligé de t'accuser réception de mes livres, que j'ai reçus en parfait état, et que j'ai colloques en bon lieu. J'ai déjà, avec la caisse, fait pétiller mon feu ; je la plaignais, cette pauvre boite, venue de si loin, clouée avec tant de soin, me rappelant de si bons souvenirs; mais le froid a plus d'éloquence que toutes les élégies du monde ; et je n'ai pu résister au plaisir de voir la flamme lécher les pierres blanches de mon foyer', peu habitué à tant de magnificence. — Je me suis chauffé un peu, pas beaucoup ; j'ai lu, pendant que ces planchettes brûlaient de cette flamme claire et bleue du sapin

du Midi ; puis, je me suis rapproché de nouveau, j'ai attisé la flamme : il y a eu un second incendie dans mon àtre et peu à peu les lueurs sont devenues moins vives : des cendres noirâtres ont remplacé le bois blanc ; tout s'est éteint et je suis allé me coucher, un peu triste, faisant une foule de réflexions, jusqu'à ce que le sommeil soit venu m'arracher aux méditations noires et répandre sur ma couche cet essaim de songes dorés qui, comme les oiseaux du printemps, viennent me chanter le renouveau et l'avenir.

Le lendemain, je me suis éveillé ; les cendres étaient devenues blanches ; j'ai fouillé le foyer, et je n'ai retrouvé que quelques clous : purifiés par le feu, ils m'ont fait penser aux caractères bien trempés, qui se fortifient dans la lutte et l'adversité etqui, un jour ou l'autre, atteignent le clocher !

Voilà ce que c'est que de nous ; il en faut si peu : un fétu, une paille nous arrête dans le chemin de la vie ; et pourtant, si une montagne nous fait obstacle, c'est sans prêter attention que l'homme la franchit, s'il ne la perce pas.

Sur cette dernière pensée, je pris mes livres et j'allai au cours : le froid que je trouvai dans la rue me rendit tout entier aux réalités de cette vie ; je me mis au pas gymnastique et, en quelques minutes, je pus me féliciter de n'avoir pas trouvé ma Bérésina dans la rue Soufflot, sans les honneurs de la guerre. C'est à peine si tu peux t'imaginer le froid moscovite qui règne à Paris ; la Seine et les pièces d'eau de toute la capitale sont des chemins unis, où de grands nigauds, qu'on appelle des Parisiens, viennent chercher l'occasion de se fouler un bras, de se briser une jambe, le tout pour le grand agrément du

GAMBETJA ÉTUDIANT 105

public qui, à ce qu'il paraît, aime d'une égale affection et patins et pantins. A côté de ces gens qui cherchent à se tuer par amour ardent pour la glace, il faut placer ceux qui veulent se geler du froid de la mort par recherche du chaud. Ainsi, par exemple, hier, le curé de Saint-Sulpice ayant fait chauffer à l'excès le calorifère, le calorifère a éclaté, a tué cinq personnes et blessé douze très gravement. Voilà des coups de l'hiver ! Et l'été donc? Je n'en parle pas ; j'aime mieux l'attendre et ne pas en médire d'avance...

Paris, le 17 janvier 1858.

... Je le sais, il faut de la persistance, de l'ordre, toujours de l'ordre ; comme tu le dis fort bien, je le sens, j'ai besoin d'en acquérir davantage ; mais l'expérience de tous les jours m'en apportera une plus forte dose, et le temps viendra où je pourrai en avoir presque une aussi grande somme que toi.

Ta lettre au reste est pour moi le meilleur régal d'étrennes. J'éprouve tant de plaisir à te voir me promettre le bonheur, à la condition de travailler! Que les autres aient de l'or et des chevaux à donner à leurs fils, ils ne peuvent bien souvent leur donner que ces viles satisfactions. Toi, au contraire, ces paroles d'or et de vie tu me les prodigues, et ce sont cependant les plus rares ►rs «le la famille.

Aujourd'hui que la famille s'en va, qu'on n'y croit plus. qu'on la continue sans la comprendre, qu'on parle de la supprimer comme une énigme sans utilité, je suis plus riche de nus parents <|u<i tan! d'autres de leurs revenus.

Et après (oui, si nous n'avons pas tous les conforls de

106 GAMIÎETTA PAR GAMBETTA

la vie, ces luxueuses satisfactions de la vie dorée, nous avons la probité et l'espérance. Tu as toujours fait plus qu'honneur à tes affaires et mon nom n'est pas, comme celui de tel gentilhomme biseauté, ma terreur et mon remords.

Tu me parles de quelques sous pour regarnir mon escarcelle, dont l'étisie est le moindre des défauts : je les prendrai avec reconnaissance parce qu'ils me viennent de tes sueurs et qu'ils me feront grand bien. Mais je suis devenu tellement rieur, que je ne me surprends jamais à désirer que tu sois plus riche. Je suis plus content ainsi, et j'ai des mouvements d'orgueil en pensant à ce que f aurais été sans toi, à ce que je suis, et à ce que je pourrai être. — A la garde de Dieu!...

Je ne te parlerai que très peu de la grande affaire, quoique ce. soir-là, par extraordinaire, j'étais à prendre un peu de récréation sur les boulevards.

Un de mes amis nommé Duca Dandolo, uno Milanese, me priait en marchant de lui développer la théorie du Gode pénal sur la tentative d'assassinat. Pendant que nous parlions avec beaucoup de calme de cette matière, à deux pas de nous on se livrait à la pratique sur une grande échelle. Nous entendons quelques détonations violentes, qui font abaisser le gaz sur les boulevards, puis des cris, et la foule qui se précipite dans la rue Lepelletier. Ce soir-là, représentation extraordinaire : la Ristori, des Italiens, jouait à l'Opéra français et, l'Empereur devant s'y rendre, on avait illuminé les abords du théâtre. Toutes les lumières ont été éteintes à un moment donné, et au milieu de cette obscurité ont été lancées et sont tombées sur la voiture de l'Empereur trois ou quatre bombes creuses, qui étaient ainsi faites : corps rond,

environné d'une couche de verre, sur laquelle se trouvent des pointes, lesquelles pointes au moindre contact rentrent dans l'intérieur, font mouvoir un piston qui vient frapper sur du mercure fulminant, et la bombe éclate, lançant autour délie des myriades de chevrotines et de balles. On ignore si ces bombes ont été lancées d'une maison ou du milieu de la foule : elles sont tombées avec une précision effrayante et sans qu'on puisse expliquer leur projection.

La voiture de l'Empereur a été brisée, et ce n'est probablement qu'à sa solidité que les personnes qu'elle contenait doivent la vie. Un des chevaux a été broyé. On raconte qu'un inconnu s'est jeté à la bride des chevaux et les a arrêtés net, pour donner le temps de jeter la bombe. Broyé par les pieds des chevaux, sabré par les lanciers, cet homme a été emporté : ce n'était plus qu'un amas dégouttant de chair, de sang et d'os meurtris. — Le général Hoquet qui se trouvait sur le devant de la voiture a été blessé à la nuque assez grièvement ; l'Empereur n'a dû la vie qu'à son sang-froid; car, en descendant de voiture, il s'est baissé pour voir si ce n'était pas une mine qui éclatait, et alors, dans cette position, son chapeau a été transpercé d'outre en outre. Il eut été droit, il «tait mort. L'Impératrice a eu un petit éclat un peu au-dessus du temporal gauche, et sa robe souillée de sang. 11 y a eu (•cul dix personnes blessées et beaucoup de morts ou qui en périront L'Empereur a été, il faut le reconnaître, «l'un grand sang froid - el j ai entendu dire qu'an moment de I accident, comme la princesse Mathilde arrivait dans son carrosse, 1»- comte Bacciocbi lui offrait s<>u bras |>«>ur endre; la princesse refusait, et L'Empereur de dire

avec son air minutieux : « (lommenl vuule/-vi»us qu'elle

descende ? Vous n'abaissez pas le marche-pied. » Il est entré à l'Opéra, où la représentation a eu lieu comme à l'ordinaire ; seulement, l'Impératrice troublée a, dit-on, failli se trouver mal. — On a fait des arrestations et plusieurs sont déjà convaincus, assure-t-on toujours.

Paris, le 2 février 1858.

Mon excellent père, ma dernière lettre, comme tu l'as vu, était pleine de détails émouvants : elle allait comme la parole d'un méridional, fougueuse et un peu légère, le long de ce terrible chemin qu'on appelle la politique, si plein de fondrières, si semé de dangers. Puis, elle s'arrêta court, devant un obstacle, comme un cheval peureux devant un abîme. Cet obstacle, c'était la voix de la prudence qui me disait de couper en deux mon récit. Quand on parle et quand on écrit, la fièvre vous prend dans un délai donné, et alors on va se flanquer la tête sur des piques, ce qui peut bien être une belle fin, mais très peu une bonne fin. Bref, je me suis arrêté pour le plus puissant des motifs : la peur, que des écrivains plus habiles coloreraient du nom d'astuce. Aujourd'hui, je vais continuer. Apparemment, aujourd'hui, je dois être plus courageux et, si nous étions en été, j'affirmerais que nous entrons sous la constellation du lion. Mais, chut! Pas d'astrologie, surtout judiciaire.

Donc voici : le terrible drame qui s'est accompli le 14 janvier, sous la marquise de l'Opéra, ne paraît pas avoir eu plus de quatre acteurs, avec un premier rôle. Les quatre acteurs se nomment Pierri, Da Sylvia, Rudio, Gomez; le chef de file est le comte Orsini. Que les auteurs de la gigantesque pièce dont le dénouement est

le sujet de bien des rêves, soient des exilés. Ledru ou Mazzini, des Français et des Italiens, feuilles éparses de la démocratie, nul doute à cet égard. La périodicité de ces tentatives, la profondeur, l'habileté, le secret de ces entreprises attestent la main puissante de Mazzini. Où est, en Europe ou dans le monde entier, le simple particulier qui ne serait pas Mazzini et qui oserait jouer -avec la tète des rois et des empereurs? Seul, il peut lutter contre toutes les polices et les baïonnettes ; serpent et lion, il •sait glisser pour dévorer à propos; l'histoire était impuissante jusqu'à aujourd'hui à nous offrir le tableau saisissant d'un homme en apparence proscrit de partout, assez fort pour frapper les plus forts. Cela est donc hors de doute. Mazzini est le redoutable auteur de ce drame au fulminate de mercure; mais comment établir sa complicité; voilà où échoue toute la science de nos légistes; comment démontrer par de belles et sérieuses raisons au monde convaincu que le bras qui a lancé les bombes esta Londres ou à Bruxelles ? Tout le monde en est persuadé, c'est bien ; mais la justice ne se contente pas de si peu ; elle veut des preuves, eton en manque. Les accujontd'un mutisme à faire rougir un sourd-muetde naissance. Ils sont résolus à mourir, et comme ils savent qu'un aveu n'est pas un élément d'innocence, mais tout au contraire un acte d'accusation, ils se taisent. Ce ne Boni pas là du reste des accusés ordinaires ; meurtriers par conviction, égarés par de faux principes, j'en dois convenir, ils sont pénétrés peut-être de leurs droits, ils

roienl des Brutus et ils feront comme le frère d'Har-

modiu qui avala sa langue de peur qu'elle ne le trahit !

il- seraient peut-être de nobles caractères, e( ils se feront un point de gloire de mourir comme des Templiers I l ta

parle tant de Brutus, en Italie, qu'ils pourraient lien se croire des martyrs et non des meurtriers. La logique chez l'homme est si différente, d'après l'élection du principe, que la canonisation chez un tel peut marcher de front avec sa g-uillottinade. — Oui, il sera difficile de les condamner à mort; car on n'a rien dit de bien concluant; mais ce qu'il y a de singulier, c'est ce qu'il sera impossible d'impliquer Londres et Bruxelles dans l'accusation : on tirera bien des inductions, on désignera bien des indices, on rapportera bien des anecdotes, des demimots, des révélations, et cependant la lumière ne se fera pas ! C'est qu'il faut un terrible poids dans le plateau du despotisme, de la force, même dans son juste droit, pour mettre en tare ce que le sentiment d'humanité des peuples appelle l'innocence. La postérité, qui jugera en dernier ressort le procès, ne s'occupera pas de l'avis des journaux de l'époque, organes plus ou moins officiels de l'opinion, mais prononcera d'après les éléments du procès la condamnation de tous les coupables ou l'infamie éternelle des juges.

Qu'il nous souvienne des juges de Louis XI et de ceux de Richelieu ; ceux-là sont peut-être excusés par l'ignorance et la cruauté de leurs siècles, deux sœurs à l'œil louche, à ltmain sanglante, qui ne devraient pas marcher l'une sans l'autre, et dès lors ne devraient pas trouver place dans les annales du xixe siècle, l'époque des lumières, je n'ose pas dire de la philanthropie... Et cependant, nous étions en 1830, môme en 1848. — Quelle barrière sanglante devant moi! Écriteau fatal que je n'ose, que je ne peux lire, — j'ai les yeux pleins de larmes. — Entendez-vous la note lugubre? C'est toute une élite de jeunesse qui râle sur le trottoir, les cheveux dans la boue,

GAMBETTÀ ETUDIAIT 111

la bouche souillée de poudre et de sang français, — 1852!

Un voile sur ces brumes rougies, un voile de deuil bien épais, un crêpe de plomb et passons. L'Empereur est donc resté d'un sang-froid étonnant, pendant et après l'affaire. — Après, c'est là le comble; car, en présence du danger, le sang-froid peut être encore de la peur à la centième puissance ; mais après... alors que l'homme a échappé, qu'il est là, sauf, mesurant de l'œil l'abîme où il a failli rouler, que son artère peut battre à l'aise, que son cerveau, que sa poitrine redoublent de rapidité pour vivre, il faut avoir une âme à mettre comme métalloïde nouveau sur les nomenclatures de chimie pour ne pas s'affaisser vingt minutes!

Tu connais les féliciUitions enthousiastes qu'il a reçues, isites avec sa femme aux blessés, ses parades, ses excursions multipliées à dessein pour se montrer. Tu as lu J< a détails t\*:6 journaux sur les accusés; je n'en sais davantage; et je n'ai qu'à ajouter qu'Orsini est encore plus fortement trempé que Bonaparte ; Orsini sortirait du troisième dessous de l'enfer; Bonaparte n'est jamais sorti <| ' i< - de llam : si on l'avait mis dans les donjon- de Mantoue, il esta parier qu'il y serait encore. Ce pas lui qui serait sorti d'an eachoi gardé à vue,

aurait l'ail, un saut do quatre-vingt dix pieds a 1 aide d'une corde trop courte, se serait brisé un genou et, malgré Cette ebttté épouvantable, aurait traversé le lac de .Maillon.- a la nage. Auprès d escapades efe cette force, Latade

qu'un bien petit garçon : il a mis tiettte ans pour

percer une eleison «le vingt pieds. Orsfni élans trente

jours descella une fenêtre a triple barre de fer. a vingt

pieds au-': <iu sol, et trouva le moyen de sortir par

où le jour se refusait à entrer. S'il était permis d'élever un Panthéon pour les scélérats, je m'inscrirais pour une couronne d'admiration en ex-voto.

Le procès ne se jugera pas encore ; aussitôt commencé, je te tiendrai au courant ; tu as lu sans doute le discours de l'Empereur au Corps législatif; il est bien dans son genre, il ne laisse rien à désirer. Après cette lecture, bien bon celui qui conserve une larme de regret : la partie, c'est-à-dire la première manche, est bien perdue ; en piquet, cela s'appelle être capot ; en politique, les façons sont plus lestes entre beaux joueurs ; cela s'appelle un prêté pour un rendu.

A quand le rendu ? Je ne suis pas Montaigne ; mais comme lui je pourrais dire : — Que sais-je ? — 11 est vrai que je ne sais rien ; mais si j'ai, comme disent les vieux bourgeois, mes idées là-dessus et si le temps n'était pas mal choisi pour faire le prophète, au risque d'être un peu Gassandre, je ferais des prédictions. Mais je crains les mouches d'hiver; cela enrhume, comme disait ce vieux Béranger. Que diable vais-je parler politique!... Mieux vaut parler de nous, nous dire si l'hiver est toujours rude, si les oiseaux ne commencent pas à revenir, si une rose ne hasarde pas un timide rubis au détour de notre jardinet, si le rhume fait tousser vos chères* poitrines, si le feu est toujours cette chamaya pétillante avec ses larges langues sur le corps de l'homme noir du foyer, si ma sœur est toujours pâlotte, si maman rit quelque peu, sans avoir l'œil humide de l'absence de Léon, si tes cheveux sont plus longs, ton menton toujours frais et les mains de ma chère tante toujours sur tous vos fronts gercés. Un baiser essuyé par un baiser pour moi qui suis ton dévoué fils...

GAMBETTA ETUDIANT i 1 3

Paris, le 8 février 1858.

Mon excellent père, il fait un soleil splendide : je voudrais bien monter sur un de ces rayons pour dissiper vos rhumes. Le ciel est d'un bleu italien, ce qui en France, à Paris surtout, est plus merveilleux que la glace en Italie, le pays rebelle aux frimas de nos contrées. Hier, je parlais dans une belle société de mon voyage en Italie ; j'étais un peu inspiré, je retraçais avec feu nos impressions suaves de ce beau tourisme ; tu te mêlais à cette description et on me félicita d'avoir un si bon père, une si belle patrie, et on fut même un peu flatteur en m avouant que j'avais une belle façon de le dire. Entre nous je me permets de te le dire parce que, du père au fils, lamourpropre serait plus un vice qu'une qualité. La modestie est un manteau qu'on ne doit mettre que dans les salons et devant les oreilles d'un public vaniteux...

Paris, le 17 février 18.*i8.

... Nous avons ici le père G.... On prétend que le fils va obtenir un consulat de l'empereur. Pauvres richards ! Ils -oui toujours à demander; on dirait que la fortune ne leurserl qu'à tendre une plus riche sébile, et voilà (oui.

0 mon Dieu ! donnez-moi l'aisance, cette douce fée du

domestique ; que je puisse donner à mon père le

soleil d'Italie pour ses vieux' jours, à nia mère repos v\

agrémenta : là se bornent tous mes vœux, oui! un coin

de lerre dans cette belle Italie*, où nous puissions nous

1 Le paya 'i-' Nice, <>ii Joseph Gambette rêva toujours de vieillir et où il devait, en effet) terminer m \ i«\ était encore "m* province

H 4 GAMBETTA PAR GAMBEÏTA

aimer tout le jour, et nous le dire par mille petits services, à l'ombre de ces pins, sur cette bruyère fauve, où naissent de si odorants champignons, devant cette mer d'émeraude, qui nous rappelle par son immensité combien la vie est courte et combien la famille doit servir à dorer le chemin.

Ce sont là de bien faibles projets et cependant que d'obstacles, pour la ruine desquels il faut encore un lustre de travail et d'efforts î Mais à cœur résolu l'impossible est un vain mot. Je te remercie, bon père, des économies que tu m'envoies; j'en avais un rude besoin : les solennités du carnaval, les rigueurs de l'hiver, les nécessités de toutes sortes m'ont mis bien bas et c'est avec le soupir de la reconnaissance que je reçois et que je chasse le regret de ne pas en voir davantage. Mais qu'importe! Un peu plus, un peu moins d'or nous fait-il plus heureux, plus savant, plus jeune ou plus robuste ? Mêlas î bien souvent il contribue à notre malheur, à l'ignorance, à nous vieillir quand il ne nous tue pas...

C'est après-demain que s'ouvrent les débats sur Orsini et ses compagnons. Les places sont prises ; cependant, s'il y en a une de reste, je l'occuperai et tu peux compter sur des détails. Quelle belle scène, quelle arène et quels lutteurs ! D'un côté, Chaix-d'Est-Ange au* banc de l'accusation ; et, de l'autre, cette école de défenseurs : Jules Favre à qui son impétuosité permet de tout dire, Crémieux qui n'a pas d'égal pour frapper l'adversaire au défaut de la cuirasse, M. Mathieu qui est si insinuant que, tout jeune, on le prendrait pour un vieillard

d'Italie, il ne faut pas l'oublier. Ce ne fut que deux ans après que cette terre devint française.

de l'antique Grèce ; enfin le bâtonnier de l'ordre, Liouville, le doyen des avocats et le père des jeunes stagiaires. Je prépare mon cœur, mes oreilles et ma mémoire depuis huit jours. 0 avenir! quand pourrai-je préparer ma parole?...

Léon Gambetta.

Paris, le 28 avril 1858.

Mon bon père, encore un mois qui fuit, une pierre qui disparaît de ma route ! Qu'il en passe encore vingt-cinq ou trente comme celle-ià et mon chemin sera parcouru : je commencerai à fonder pour mon propre compte. Le mois de mai s'ouvre sous les plus riants auspices : dos fleurs, du soleil, de magnifiques bourgeons, dans le lointain 1 abondante récolte, et peut-être une bonne reprise des affaires. Pour vous autres, à Cahors, ces affaires doivent déjà marcher bien ; cette exposftion régionale doi! amener les gens en nombre, des consommateurs; et s'il y a des acheteurs à Cahors, tu seras des vendeurs. grâce an ciel.

Aujourd'hui, je vais revenir sur le soir dans mon quar lier pour reprendre les livres et ma robe de chambre, enveloppe boute paternelle que je ne troquerai que contre ma première toge d'avocat . et encore avec quelque larme dans les veux. KHe me sert, elle m'aura si moelleu-.meiii servi : Quaad je wnge à ce jour de la séparation, il me prend une folle idée de lui obtenir une pinceau Louvre, au milieu des manteaux de pourpre cl de lis de nos souverains, les liourboie et les Napoléon défunt

116 GAMBETTA PAR GAMUETTA

Paris, le 2 mai 1858.

... Sisco a passé condamnation sur ton impossibilité d'écrire ; il en est tout contrit, tu le connais : il se passe avec peine de tes lettres ; mais il sait très bien comprendre la situation, et cela ne l'empêche nullement de t'écrire et de causer toujours de toi et de notre voyage. Aussi nous avons formé le projet d'écrire à Tata de nous tenir le journal de Gahors, dans ton empêchement; cela nous occupe beaucoup et nous distrait en même temps. Mais je'vais le perdre, lui ; car il ira à Versailles le 15 de ce mois; j'irai le voir moins souvent : le voyage sera cher; mais aussi quel charme d'aller à la campagne, dans ces riches plaines de Versailles, sous ces grands bois, à l'ombre de ces gigantesques palais du Grand Roi ! Oh ! je vais t écrire de longues lettres ; je veux que tu te promènes avec moi dans les sentiers fleuris où errent sur le soir les ombres de Montespan et de la Vallière ; je te tiendrai presque par la main devant toutes ces grandes toiles du Musée, les Salvator Rosa et les Tintoret ; je te dirai les visites de Voltaire à Versailles, Voltaire qui semblait y précéder de quelques jours le peuple de Paris, avec sa gaieté terrible et ses instincts de lion. Tu verras tout cela de Gahors, et les eaux, les grandes eaux, ces fleuves de main d'homme, qui jaillissent, écument, se croisent et tombent sur le marbre et le bronze, le tout en plein soleil qui répand sur cette scène son écharpe aux mille couleurs. Ce que c'est que la vie î A Cahors, tu t'occuperas de Versailles et nous, au milieu de toutes ces merveilles, nous rêverons de Cahors ; nous regretterons peut-être son paysage pauvre, triste, tourmenté, mais qui cache, entre

deux flancs de montagnes, la maison où vivent des têtes plus chères que le jour.

Encore quatre mois et nous serons au pied de ces collines, alors chargées de vendangeurs; et puis, la récolte cueillie, l'automne passé, nous reprendrons cette route aride de Paris, pour recommencer l'oeuvre entreprise, pour préparer l'édifice de l'avenir. En attendant, courage et amitié, je te salue, je t'embrasse, je te prie d'en faire autant à toute la famille, surtout ma bonne mère ; je vous embrasse tous.

Léon Gambetta,

Etudiant en droit.

P. S. — Je crois que les Gossé sont partis ; l'un d'eux a été assez bon pour m'offrir de l'argent : je lui ai dit que je le remerciais beaucoup, mais que j'en avais plus qu'il ne m'en fallait. Quel mensonge ! ! !

Paris, le 27 mai 1858.

Mon bon père... un petit voyage comme celui que j'ai lait hier, à l'exposition des fleurs, te guérirait complètement, toi qui aimes tant ces jolies petites créatures de Dieu et du soleil. Nous en parlions avec Sisco ; il faudra bien que tu finisses par venir nous voir. Paris te déplaît : il v a. dis- tu, trop de bruit, de poussière, de boue el de passants. D'accord Eh bien ! tu ne viendras pas à Paris : tu resteras a Versailles, dans ce Nice de la France; tu le

promèneras dans les jardins de douze à quinze cents

orangers séculaires, avec <\c* étangs «levant toi, qui te

feront croire que tu es à Nice pour de bon. Sisco a un

i appartement : il te logera chei lui h te fera voir

118 GÀMBETTA PAU GAMBETTA

toutes les splendeurs de ce séjour. Il est là pour deux ans et tu ne les laisseras pas écouler sans y venir passer huit jours à la belle saison. Cette vue te raccommoderait avec l'art français, -que tu as souvent bien raison de trouver défectueux. — Tu es artiste de naturel; tu ne sais pas, tu devines. — Puis il y a de bien belles cboses à Paris, que nous n'avons point vues et qui te raviraient d'extase ; les Italiens du Louvre, seuls, te feraient rester huit jours de plus...

Paris, 15 juin 1858.

Mon bon père, voilà bien longtemps que je ne t'ai écrit : je crois que c'est l'insupportable chaleur qui en est cause et puis un peu les occupations du terrible examen qui approche. Tout cela ensemble, joint à un peu d'étourderie dont je me confesse à toi seul, fait que tu chômes de ma correspondance. Seulement, il ne s'agit pas de te donner de mes nouvelles sans jamais recevoir des tiennes, sinon par toi, du moins par quelque membre de la famille qui n'aurait pas tout à fait une si forte antipathie que toi pour la plume. Tu ne saurais dire, en effet, combien on souffre quelquefois de l'absence de lettres. On travaille et on se dit au milieu de l'étude : — Que font-ils ? à quoi pensent-ils ? Il y a tant de jours, de mois, que je n'ai eu de leurs nouvelles ! Et alors on se remet plein de tristesse au travail. On a remarqué une fois de plus qu'on était seul, qu'on a une famille aimée et qu'on vous sèvre de lettres. Heureusement, je ne suis pas aussi seul qu'il me le semble dans les moments de découragement ; voilà le chemin de fer ; je pars et arrive à Versailles ; là, je vous trouve tous, toi, ma sœur, ma tante, ma mère, dansSisco.

C'est le mystère de l'amitié; Sisco est l'instrument le plus fidèle : il est à cinq cordes comme notre famille, et c'est tantôt l'une, tantôt l'autre qui vibre et me charme. Hier, je languissais, je montais en chemin de fer, j'arrivais à l'improviste : il ne m'attendait pas, que dis-je ? il m'attend toujours... lui. Aussitôt, il s'habille; il faisait un temps d'une chaleur inouïe; nous allons visiter le parc, et nous voilà partis, au bras l'un de l'autre, sous les sombres allées, nous arrêtant au pied d'un groupe de Coustou ou de Coysevox, causant et riant, en attendant l'heure du dîner. Elle a sonné à la pendule du Grand-Roi, et nous sommes allés nous asseoir devant une table splendide; positivement, je te regrettais. Mais il faudra, comme je te disais dans ma dernière lettre, que tu viennes à Versailles quelques jours, aussi peu que tu le voudras, et aussi longtemps que tu le pourras...

J'y compte pour l'an prochain ; au reste, nous en eau serons ces vacances plus au long.

Paris, le !«.) aoiïl 1898.

-1 h. H inimités.

Mon cher père, ma bonne mère, j'ai enfin franchi le redoutable pas, maïs avec un succès qui a dépassé mes espérances1. J'ai élé reçu avec le maximum dé blanches; impossible de pouvoir en obtenir davantage. Notez que fêtais d'une série terrible, onzième de ma série, c'est à dire dans une position désavantageuse, «1rs professeurs magnifiques. Après mon examen, qui, sans vanité, a été l'ori brillant, M Vernet est venu me féliciter avec la plus

1 Gambette obtint, h cet premier da baccalauréat en

droit, trois boules Manches cl une rouge* '

grande cordialité ; je l'ai beaucoup remercié ; mais je l'avais mérité : aussi, je vais bien me reposer. J'ai les yeux un peu fatigués.

Quant à l'affaire de M. Caix, je ne peux y aller que demain : mon examen m'en avait empêché jusqu'à ce jour : je 'vous écrirai aussitôt la réponse et mon départ.

Adieu, je suis ivre de joie, je vous embrasse tous et je vais voir Sisco qui m'attend. Votre fils,

Léon.

Paris, le 17 novembre 1858.

Mon cher père, il fait un temps épouvantable ; depuis notre arrivée il n'a pas discontinué de pleuvoir et Paris avec la pluie est bien moins navigable que la mer d'Afrique en hiver. Je n'ai donc pu faire tes commissions qu'à la dernière extrémité; donc, je t'envoie un peu tard et mes nouvelles et le résultat de mes courses à travers la boue des rues...

Je ne suis pas encore totalement installé ; je me promets de travailler comme je ne l'ai jamais tant fait : passer de bons examens, faire une belle thèse et arriver rapidement à ce doctorat, le commencement, la première pierre de l'édifice.

En attendant, courage à tous ; je te remercie de l'appui si large que tu me prêtes ; un jour, tu pourras, toi aussi, te reposer de tes fatigues, jouir de la position que tu nous auras faite et avoir un double bonheur, le tien et le nôtre, que nous te devrons.

Je sais que tu fais tout ce que tu peux pour moi ; je t'en remercie, et, cependant, j'en souffre; je serais heureux, si heureux de ne pas te coûter un liard ! Mais que veux-tu ?

Il faut remercier Dieu de ce qui est, en le priant de disposer ce qui sera. Espérons, mais en vrais hommes de cœur, c'est-à-dire en travaillant. Voilà notre mot d'ordre : le travail; un jour, il nous vaudra le repos du triomphe...

Paris, le 7 décembre 1858.

Mon bon père, voilà plusieurs jours que je remets le plaisir de t'écrire : — Ce sera pour demain, dis-je tous les soirs en me couchant. Et le lendemain passe, comme ses devanciers, en véritable locomotive. Le temps nous fuit avec la rapidité d'un songe ; les mois passent comme 1 eau au travers d'un crible. Il me semble qu'hier encore j'étais à Cahors, et voilà, dans quelques heures, un mois que je suis de retour à Paris. Quand on pense que le temps est l'étoffe dont la vie est faite !

Il fait toujours un temps intolérable ; il n'a pas encore fait de froid sérieux, mais une pluie!... et avec la pluie une bouc à se croire dans les marais Pontins. J'en suis quitte pour me crotter d'abord et me décrotter ensuite, ce qui ne m empoche pas d'être aussi gai et plus riche que le ventru ennuyé qui m'éclabousse en passant, dans un coupé anglais.

.lai, au reste, passé une bien agréable semaine, depuis leprocèsMontalembertjUSqu'àceluî des médecins homœo-

pathea et allopathes, qui se sont dit fraternellement par la

hou. lie de leUPS avocats, M' ollivier et Amiral, lefl plus méchantes paroles et les plus sanglantes ironies, deux jours durant ; puis le ministère public, 8allanlini% qui est venu broder sur le tout, en véritable brave homme, frappant de Côté et «le front, riant de toutes ses dents, ainu sanl l'auditoire et finissant par conclure à ce «pie l'eu

122 GAMBETTA PAR GAMUETTA

renvoie les plaideurs dos à dos. Ce que la cour fera probablement à huitaine, jour du prononcé du jugement.

L'Empereur et l'Impératrice sont de retour à Paris : c'est-à-dire que les fêtes et les illuminations recommencent en attendant l'empereur de Russie qui, dit-on, viendra faire sa visite cet hiver. Nous sommes en 1815 renversé. C'est une parodie politique d'une pièce qui a eu un certain succès, il y a quarante-trois ans. — Vivent nos amis, les ennemis ! Mais le monde est ainsi fait : à l'action succède la réaction. — Mais je m'oublie à deviser et l'heure du cours approche.

Adieu donc et à bientôt; embrasse ma mère, ma sœur et ma tante; souviens-toi que je travaillerai toujours et serai à jamais ton dévoué fils.

rue de Tournon, 7.

Paris, le 17 décembre 1858.

... Dis à M. Bessières de me faire inscrire sur les listes du tirage au sort, conformément à l'art. 9 du code Napoléon, modifié par l'art. 1 § J2 de la loi du 22-23 mars 1849.

Voilà donc tout : me faire inscrire sur la liste des conscrits; malheureusement, je serai éliminé1; mais la loi ne distingue pas et je dois jouir de l'exception quelle fait en faveur de l'enfant né en France d'un étranger, né lui-même en pays étranger, surtout lorsque cet enfant a mis la main au sac sans exciper de son extranéité, sans dire : — Vous ne pouvez pas me faire tirer au sort : je ne suis pas des vôtres !

1 Puisqu'il était borgne.

II faut placer ici le commencement, l'origine des troubles qui devaient tant affaiblir la santé de Léon Gambotta. On vient de voir que son père lui reprochait parfois son désordre. Il était, en effet, désordonné jusqu'à l'incurie, surtout en ce qui concernait les soins matériels de sa vie même. S'il avait, tout enfant, mieux traité son œil malade, jamais peut-être il n'eût tant souffert, jusqu'à l'énucléation devenue, plus tard, indispensable. Ce fut à vingt ans, dans l'hiver de 18o8-1859, qu'il fut frappé d'un accident grave, surtout dans ses suites; son insouciance habituelle ne fit qu'en rire. Malgré le traitement tardif de son camarade Clary et du docteur Langieberl. ce fut désormais à la gorge que le prirent les retours tenaces du mal, assourdissant cet admirable organe, dont la puissance, l'éclat irrésistible et la sonorité se voilèrent souvent, par la faute de cette indifférence juvénile, trop accoutumée a négliger les précautions et l'hygiène élémentaires.

Dix ans après, le mal l'ayant repris, devait le mettre dans le plus fâcheux état.

— « Relhié, conte P. Arnault, son camarade d'enfance, craignit même qu'il ic pfil plus parler de longtemps. Une cure au bord du lac de Genève et une vie calme pendant les vacances de ]80'.i le remirent bien ; mais sa voix s'en est toujours ressenl ie el n'a plus eu cette infatigable puissance que bous lui avions tant connue : le fâcheux enrouement l'a voilée plus d'une fois eJ y- Suis convaincu que ce mal a ruiné

cette san té, jadis héroïque* el n'a pas «été étranger à sa mord

fatale et premal u; i

C'était, d'ailleurs, le temps où sa popularité foudroyante

allait le mettre a la tèjte de la jeunesse dos K<<»le~. Ceux qui l'ont approché dans celte période tumultueuse de sa vie ne r<mt plus oublié jamais.

ii GladeJ écrivit plus lard, en ces termes violemment

colon ivenir qu'il gardai! de lui :

- « ... Il arriva comme une trombe à Paris, el je le vois encore avec sa crinière léonine, son œil désorbîté qui lui

pendait -an. !aul SUT la joue, el je IcuIcmU .

trophée enflammées couln i mtrebandc

124 (iAMBETTA PAR GAMBEÏTA

auquel il devait eu quelque sorte succéder. Oui, certes, en dépit de ses habits trop larges et mal coupés par quelque tailleur rural, il avait vraiment bel air; et je me souviens qu'un jour le poète Gustave Mathieu, l'ayant rencontré tout débraillé par la ville, vint à nous en s'écriant, encore assourdi de ses grondements de fauve : « 11 y a, mes enfants, « un tonnerre nouveau. Tant pis pour M. Veto! Mirabeau est « ressuscité! »

« Dame ! une telle assertion nous plût et nous l'admîmes. t Souvent, en applaudissant cet âpre méridional, qui nous gueulait les harangues volcaniques de l'aîné des Riquetti à l'Assemblée nationale, et surtout celles de Danton à la Convention avec un assaisonnement inouï de foutre, de bougre et de nom de Dieu, nous sentîmes passer en nos reins le grand frisson des fièvres civiques d'un autre âge, et nous tous, jeunes gens, écœurés par la platitude générale, nous nous dîmes que l'Hercule de la République et le Tombeur de l'Empire avait enfin surgi... »

Paris, le 17 janvier 1S59.

Mon bon père, voilà bien longtemps que je ne t'ai écrit; mais ne me le reproche pas trop, quoique je sois un peu digne de reproche. Je suis fort occupé. Les études sont chargées et je me sens tellement bien disposé que j'oublie un peu trop les aimables exilés de Cahors à travers le droit romain...

Je n'ai pas encore passé mes examens, et pour cause ; je suis sans doute prêt à les passer. Mais comme, actuellement, il y a un concours pour une chaire de droit à Paris, je suis occupé presque toute la journée à suivre les examens ; et puis, je ne suis pas pressé : je veux passer le meilleur examen possible, et je compte te satisfaire complètement.

Sisco va toujours à ravir. Il n'a môme pris aucun

rhume, ce qui est fort extraordinaire avec le temps qu'il fait; je n'ai pas eu le même bonheur : j'ai un rhume de cheval anglais...

Parlons d'autre chose, de l'Italie par exemple; mais non : il vaut mieux ne pas en parler, laissons-la faire. Qui sait? Peut-être sera-t-elle libre pour le jour de l'an 1860.

Nous sommes revenus à la paix ; la Bourse reprend. Il y aura des faillites considérables ce mois-ci ; voilà ce que les craintes de guerre auront produit de plus réel.

Paris, 19 février 1859.

... .1 ni un singulier reproche à me faire au sujet de mon examen, un reproche qui ressemble presque à un compliment ; mais je te le dis à toi, parce qu'avec son père, l'orgueil ou la modestie sont également ridicules : la vérité seule doit parler. Or, voici ce qui m'arrive : à force de travailler, de tourner et de retourner les matières de mon examen, je suis allé trop bas, et je le sais trop, ce qui fait que je suis entraîné à creuser tous les jours un peu plus et ce qui retarde le moment où je devrais lavoir . Heureusement que <•<> ne sera pas là du temps perdu, puisque c'est ia moitié de ma besogne pour le doctorat que j'aurai faite, ce qui me facilitera les opérations de l'an prochain. Mai- n'importe : il es! temps que

]<• mette un terme à nies hésitations. .le vais donc le

repasser tout, superficiellement, rapidement ; puis je me présenterai. Quanl .-m résultat, je suis content depouvoir te dire de dormir tranquille1...

kmbetta passa son premier examen de licence en droit le 1 mars 1859, el fut brillamment admis avec trois boules blanches el une rouge.

i 26 GAMBETTÀ PAR GAMUETTA

La chronique de Cahors continue d'être toujours fertile en désastres financiers; on sent que ce pays-là aura toujours la fièvre de l'argent et qu'il faut qu'il arrive à la fortune par toutes sortes de moyens. 0 mon père, combien je suis fier de toi, quand je pense que l'éducation, la vie que je mène, le rang que je tiendrai un jour dans la société, je te devrai tout, mais que je pourrai passer la tète haute sous les portes les plus opulentes, et me dire : — « Mon père ne me laissa qu'une aisance médiocre; mais elle avait la vertu, la probité pour glorieuse source. » Et jusqu'à mon dernier soupir je t'associerai avec ma mère dans mes actions de grâce pour ce bien inestimable de la réputation que tu m'auras transmise sans tache.

Je t'apprendrai qu'on parle beaucoup de la venue de Gavini à la préfecture de police ; j'ai tout un plan en poche si cela arrivait.

Enfin mes relations s'étendent; on n'arrive que par les connaissances : je suis désormais sûr de plaider aussitôt avocat et pour une bonne clientèle. Oh ! comme je vais travailler! J'ai fait dernièrement la connaissance du neveu du maréchal Vaillant; on ne sait pas, mais il serait bien fin si je ne le forçais, un jour ou l'autre, à me faire voir monsieur son oncle...

Paris, le 17 mars 1859.

Mon bon père, il faut bien que, moi aussi, je tienne ma place aujourd'hui au foyer de la famille : il faut bien que je t'embrasse et vienne te porter les bonnes paroles que le fils doit à son père qui l'a fait tout ce qu'il est, tout ce qu'il sera ! Plus qu'aucun autre membre de la famille,

B4MBTT4 ETUDIANT 127

mon cœur doit ressentir de la gratitude, puisque je suis celui qui ai coûté le plus de sacrifices et d'efforts. Mais nous nous aimons tous trop pour pouvoir nous aimer davantage. Ne sommes-nous pas à nous-mêmes amis et connaissances,, joie et peine, passé et avenir ? La famille, création adorable, dont on ne sent toute la sainte tendresse que lorsqu'on en est loin, quand on se prend à -ter les caresses de la mère, les graves conseils du père î

Parfois, le cœur vole vers ces êtres chéris dont on est le sang et les os, s'y attache et ne veut plus revenir. Il se prend à crier à l'esprit et à l'ambition : — Allez i moi je reste au coin du feu. entre ma mère que j'adore, un vrai père, le ciel sur la terre, le bonheur à trois ! Et jamais ces idées ne me viennent plus vivaces, plus attirantes qu'à l'époque de ta fête, quand Paris attristé de pluies torrentielles, de boue, de grêle vous fait désagréablement souvenir de la belle province, où la nature reprend son manteau de verdure et de Ileurs, où le soleil a fondu les neiges, diapré la campagne et donné aux visages des hommes ce brillant particulier de la belle saison ! Mais, à côté de ces rêves de 61s, il y a les aspirations de l'homme; et si le cœur vient déposer son grain d'encens, son offrande d'amour aux pieds du chef de la famille, le cerveau résiste et crie : — Et l'avenir?... L'imagination se réveille, l'espérance vous touche de son aile, et voua vous dites : Mes parents, pèredévoué, mère tendre, aime/ moi bien; BÛrs que je vous adore et pardonnez-moi si ma destinée n'a pas voulu que je vive à vos genoux. Que Dieu

ne nous fil il opulents ? Je n'aurais jamais voulu vous

quitter «l'un pas ; toujours el toul à vous, j'eusse été sans ambition, sans souci : l'amour filial m'eût tenu lieu de tout

Mais le sort en décida autrement. Il vous fit pauvres : vos luttes vous donnèrent l'aisance de l'honnêteté ; à moi de suivre l'étoile, et de monter à côté des riches et des heureux de ce monde.

Mais dans cette arène qui s'ouvre, j'aurai toujours pour me soutenir et me guider l'image de mon père sous les yeux, le souvenir de ma mère ; ce sera là mon drapeau. Et chaque année, je serai si heureux de pouvoir dire à mon père adoré : — Tiens, vieux père : ma journée t'appartient ; le 19 mars est ton domaine, je te le consacre ; je fais fête parce que c'est ta fête. Et ce jour-là, nous irons tous prendre le soleil, en famille ; qui sait si ce ne sera pas le soleil d'Italie ; — le beau soleil de l'Italie ressuscitée ?...

En attendant, je t'envoie toute mon âme dans cette lettre. Je te serre, toi et toute la famille, dans une même étreinte.

Ton fils,

Léon Gambetta.

Paris, le G avril 1859.

Mon bon père, je comprends que tu as du être fort étonné de voir M. Bessières revenir sans m'avoir vu. Gomme je tiens à faire la part de tout, je t'envoie une lettre d'excuses pour lui, que tu me feras le plaisir de lui remettre : avec les gens puissants on doit toujours courber la tête ; mais attendons la fin.

Je commence par te dire, à toi, mon père, ce que tu sais fort bien : moi, Léon, ton fils, je sais trop ce qu'est

1 M. Bessières, maire de Cahors, et protecteur de la famille de Joseph Gambetta.

pour nous M. Bessières et les services qu'il nous rend et qu'il peut nous rendre, pour avoir voulu commettre une impolitesse à son égard. Tu es trop fin pour ne pas savoir que je suis trop politique pour me conduire aussi maladroitement. Si je ne suis pas allé voir M. Bessières, c'est le résultat des circonstances.

M. Bessières, à son arrivée, vient remettre une lettre à Giraud et une à moi, dans le même hôtel ; mais il dépose la lettre toute seule dans ma case, et dans la case de Giraud met une lettre et sa carte de visite, avec son adresse. M. Bessières n'ayant pas déposé de carte pour moi, je n'ai pas cru devoir y aller ; je lui ai envoyé mes remerciements par Giraud, pour avoir bien voulu porter ta lettre. Enfin, pendant qu'il est resté à Paris, les jeunes gens sont allés le voir et ne m'ont appris en rien qu'il m'eût demandé. J'aurais voulu lui remettre une lettre pour vous tous ; mais quand je n'ai pas vu qu'il manifestât l'idée de me voir, j'ai craint de le gêner et je n'y suis pas allé. M. Bessières est venu, dit-on, à l'hôtel avant son départ, la veille, et j'ai été bien fâché de ne pas m'y trouver ; mais je ne pouvais le voir le lendemain, puisque je l'aurais trouvé parti. Au reste, je n'ai su qu'il était venu qu'un jour et demi après ; il n'avait rien laissé, ni nom, ni billet; il était difficile que j'en fusse instruit plus tôt.

Ainsi, M. Bessières, quoique fort bon garçon, très scrviable, charmant, n'a pas eu à se plaindre de moi, parce que je ne pouvais pas aller à lui sans être invité. Il ne me remet pas sa carte; il ne me prévient que la veille de son départ : je ne le sais que lorsqu'il n'est plus temps ; il me Semble que les torts ne sont pas de mon côté. Mais comme, avec un homme comme celui-là, on doit toujours

130 GAMI5ETTA PAR GAMIÎETTA

avoir tort, je ne tiens à me disculper que pour toi, et toi seul. Tu comprendras, je l'espère, ma légitime fierté. Aptes ça, et suffisamment satisfait que toi, mon père, tu saches au juste ce qui s'est passé, je ne demande pas mieux que de ménager cet homme qui est, après tout, un brave homme. Aussi, je lui envoie une lettre d'excuses qui le ramènera tout à fait.

J'espère, mon bon père, que tu seras content de mes explications et que tu reconnaîtras que je suis toujours ton digne fils,

Léox Gambetta.

Paris, le 10 mai 1850.

Il faut espérer que de cette tourmente actuelle il sortira une situation neuve qui appellera les jeunes gens ; les vieux s'écroulent. Une circonstance fort heureuse de l'époque actuelle, c'est que tous les hommes distingués d'aujourd'hui sont vieux ou sur les limites de la vie ; demain, ils seront morts ; après-demain, la place sera aux jeunes, aux ardents et aux ambitieux. Cette campagne d'Italie fera des vides qu'il sera nécessaire de remplir.

L'Empereur part ce soir, dit-on, pour l'Italie; tout ce qu'il y a de dignitaires à Paris lui a souhaité bon voyage ; ce soir, à onze heures, le tour du peuple ; au sortir du le Deum de Notre-Dame, il y aura sans doute une ovation vraie, car elle partira du cœur. Ces bons Parisiens sont tout flamme pour la guerre, qu'ils croient devoir aboutir à l'indépendance italienne. Dieu veuille qu'ils ne soient pas induits en erreur ! Je t'ai assez dit mes opinions, mes craintes à ce sujet pour n'avoir pas à y revenir. En atten-

(1AM13ETTA ÉTUDIANT 131

dant, l'Italie est en armes et les volontaires font leur devoir : Garibaldi et sa légion ont forcé les lignes autrichiennes et enlevé trois cents prisonniers. Tu verras que ce brave Génois sera encore l'àme de cette guerre et l'ange tutélaire des Italiens.

On avait parlé de l'abandon de Rome par nos troupes ; mais il y a eu contre-ordre : le Saint-Père (que le diable puisse supprimer ! ) a en apparence renié l'Autriche, il celasco.

En France comme en Italie on est fort impatient d'apprendre un engagement, parce que ce sera un bulletin de victoire. Cependant, je crois que nous n'aurons pas de faits d'armes remarquables avant quinze jours. Pour une pan-illc guerre, la guerre de plaine, on ne peut, on ne doit commencer qu'avec des forces imposantes, et ce ne >••[•.! que lorsqu'on aura massé un front de bataille de (••ni a cent cinquante mille hommes que les opérations sérieuses pourront commencer. 11 vaut mieux retarder de (jiiehju's jours, pour apprendre un solide résultat; et je ente que tout se bornerait là, si l'Autriche ne réussissait pas- à entraîner l'Allemagne. Si la Confédération Bov manique ><• mêlait à la guerre, il ■ 'est pas permis de prévoir où cela s'arrêterait. Mais il est possible que la nce de notre amie la lîussie, sur les frontières du Dnieper, empêchera les Ktals allemands i\r se joindre à l'Autriche...

:;i mal L859.

m accablé de besogne. .1 ai tiré an sorl la thèse la u<\ longue en diable, et la matière la plus horrible du Code, les hypothèques.

Paris, 24 juin 1859.

Paris est dans le calme plat : rien, pas de troupes, pas de fêtes, pas de souverain, pas de théâtre, pas de beaux promeneurs qui vont dans leur château, du soleil rarement, de la pluie, c'est-à-dire de la boue pour toujours, voilà la semaine. Il n'y a rien, si ce n'est clans notre cher barreau où chaque jour une grande et sublime voix se fait entendre : hier, c'était Jules Favre ; aujourd'hui, Berryer et Grémieux dans le procès des coulissiers et des agents de change. Berryer a plaidé comme s'il avait eu vingt ans ; c'était délirant. Ah ! quand me sera-t-il donné de prendre rang dans cette milice de la parole ? Mais patience : les examens sont là, nous allons les passer. Ils sont bien longs, bien amers cependant. Je suis accablé de besogne ; mais aussi le mois d'août me verra avocat, lime semble que le ciel s'ouvre quand je pense au résultat et que j'entrevois la couronne de Dieu.

Mais il faudra encore travailler toutes les vacances, pour gagner un an, finir rapidement ce doctorat. Je ne pourrai venir qu'au carnaval, Tan prochain. En attendant, pour vous rendre l'absence moins dure, le bon Sisco viendra vous porter mes thèses et mes espérances.

Je prends de la confiance tous les joufs ; en un mot, je crois qu'il y a au firmament des destinées une étoile aussi pour moi, qui vous embrasse tous de cœur.

Léon Gambbtta.

Paris, le 17 août 4859.

Mon bon père, comme je te l'avais annoncé, j'ai subi hier soir ma composition et aujourd'hui mon quatrième.

M,u Binii). ma GAMBETTA

Soeur de Gumbettn

GAMBETTA ETUDIAM 133

Je sors de l'Lcole do droit; j'ai été reçu et très bien reçu, comme tu pourras le voir d'après ma note1.

Seulement, tu verras une singularité, — une noire à cause d'une discussion avec le professeur de commerce, que je te raconterai. Ainsi, il ne me manquerait plus que ma thèse ; je n'ai encore rien reçu de la Sorbonne. Si je dois la passer Je le saurai d'ici à quelques jours ; je te l'écrirai en te fixant le jour de mon départ. Je voudrais savoir si Sisco doit partir bientôt. Je l'attendrais s'il devait partir à la fin du mois ; sinon, je partirai le plus tôt possible. Il me tarde d'arriver. J'ai besoin de vous voir, de me reposer un peu...

Août 185'J.

Mon bon père, je t'écris de la chambre de Sisco, que je suis allé instruire de mon départ pour demain, mardi, par h1 train de Bordeaux; je serai donc à Gahors le lendemain soir, à huit heures et demie ou neuf heures. J'ai avancé mon départ vu l'impossibilité de passer ma thèse, par suite de la mauvaise volonté de ces bureaucrates de la Sorbonne; enlin, c'est un léger désagrément qui disparaîtra en novembre. Mon oncle doit avoir reçu une lettre de moi, dans laquelle j«' lui disais que je lui annoncerais mon arrivée. Sois assez bon pour lui communiquer celleci : je n'ai pns un moment pour écrire.

Paris, le 87 septembre 1859.

Mon cher père, arrivé <■<' matin, je me bâte de te donner d<- mes nouvelles Noi Bantés sont, à la rigueur,

1 Avec deuxbeulee bteaches, étn Mt noire.

bonnes, d'aucuns disent excellentes. Sisco va beaucoup mieux; mais, à moitié chemin de Cahors, il fut frappé d'un malaise. Aussi, arrivés à Valence, fallùt-il Hier au plus vite sur Paris...

Paris, le 29 octobre 1859.

... Je promets tous les jours, tous les ans, de ne plus pécher, d'être à l'avenir un fils et un correspondant assidu ; mais, malgré toutes ces belles résolutions, la légèreté de l'âge est là qui me distrait. Devrait-on cependant être léger avec son père, sa famille, et ses amis, cette autre famille du cœur ?

Hélas! non; et c'est un signe du temps contre l'éducation trop hâtive que nous recevons. A peine sortis de l'enfance, nous savons tout ou à peu près; il ne nous manque qu'une petite chose, grosse comme un monde : le bon sens. Nous vivons d'emprunts, par dictons; nous sommes comme des fleurs artificielles, bien disposées, mais dépourvues de ce parfum, de cet éclat qui est le prestige de la maternité ; quoi qu'on fasse, on ne peut aller plus loin que son âge ; on peut en dépouiller les vices, ou en conserver tous les défauts. Heureux, dans ce triste état, de trouver des parents assez compatissants pour tout excuser, puisqu'ils sont bien surs qu'on les aime !...

Puisqu'il te faut un journal, je t'engage fort à t'abonner à Y Opinion Nationale, journal calme, sérieux et fort italien.

Paris, le 11 novembre 1859.

Mon bon père, une chose qui m'a bien satisfait, c'est de voir que tu as adopté Y Opinion Nationale comme journal

de tes convictions. J'ai à cela un double intérêt, d'abord de simple opinion démocratique, ensuite parce que je vais faire partie de la rédaction. J'ai dernièrement reçu la visite du rédacteur en chef, chez moi, sans savoir qui pouvait me l'adresser. Il m'a déclaré vouloir m'enrôleret me faire un de ses adeptes. J'ai décliné d'abord mes capacités. Il a insisté, j'ai fini par accepter ; seulement, j'ai demandé quelque temps pour pouvoir me préparer dignement à la lutte.

C'est un journal calme, sérieux, philosophique ; j'ai pensé que tu ne serais pas fâché de me voir là-dedans une noble occupation. D'ici à quelques jours, il y aura un article de moi, sur la question italienne. J'espère que tu en seras content.

Dans quelque temps, cela pourra bien me donner quelque argent. 11 faut frapper à toutes les portes quand on a besoin de vivre, et il est heureux de trouver d'aussi belles outrées que celle-ci. Seulement, j'en suis à me demander si je dois ou non signer de mon vrai nom.

Mais c'est là un accessoire ; le principal est toujours le droit ; les cours vont rouvrir d'ici à quelques jours : nous allons nous débarrasser de la thèse et puis commencer ce doctorat, que je me promets de mener aussi rapidement que possible. Enfin, que te dirai-je ? Jamais je n'ai eu plus de confiance eu moi. ce qui est nu très bon signe d'avenir.

En attendant, ménagez-vous, pensez à moi, croyez que je vous aime toujours à la folie. Seulement, je suis un peu ■■■• ■!!'• pour faire face a toutes cet dépenses absurdes de thèse, d'impressions, «I inscriptions, qui me ruinent el nie

■ li'id. .l'atlends dos élèves qui ne sonl p;is rentre^ .

espéron i que cela finira vite.*,

136 iïAMHETTA PAR GAMBETTA

Paris, le 28 novembre 18ô(.t.

Mon bon père, j'ai reçu ta bonne lettre et j'y ai lu une fois de plus l'expression de l'ardente sympathie que tu me portes, du dévouement que tu as pour moi et mon avenir. Je n'aurai de remerciements réellement efficaces et vrais que le jour où je pourrai te récompenser en te faisant une heureuse vieillesse ; mais il faut attendre : les routes sont longues à parcourir ; heureusement que je suis jeune et bon marcheur ; et puis, je commence à voir qu'il y a des gens assez bien inspirés pour vous ouvrir la voie ; ainsi, hier, chez moi, dimanche, où un mal d'oreilles me retenait, j'ai reçu la visite de M. Valette, ce qui est fort rare : un professeur visitant un simple étudiant. En voilà un qui me fera arriver, s'il I* peut...

J'ai reçu hier une lettre de mon oncle, très gracieuse ; je lui envoie mon numéro de l'Opinion nationale. Je n'écrirai là-dedans d'une manière régulière que dans quelques mois, parce qu'il me faut quelques études préalables. De temps à autre, j'écrirais bien un article ; mais pour une polémique suivie, j'ai encore besoin d'acquérir quelques forces. J'ai donné, il y a quinze jours, un article que je n'ai pas signé, parce que je n'ai pas osé : je n'avais pas encore ton consentement.

Enfin, tu me dis tous les sacrifices que tu t'imposes ; je les connais, mais je m'en désole ; cependant, ton appui m'est indispensable encore quelque temps. Ainsi, je t'avais parlé en vacances d'une conférence ou répétition de doctorat donnée par le professeur de l'école, moyennant cent cinquante francs par an. Ce n'est réellement

GAMRETTA ETUDIANT 137

pas cher; je n'ai pu cependant m 'inscrire : je ne les avais pas. Tôt ou tard, il faudra les y mettre, et j'aurai perdu quelques leçons. Si tu pouvais me les avancer, ce serait autant de gagné...

Toutes ces demandes me déchirent l'âme ; malheureusement, c'est l'implacable nécessité qui crie et me torture. Enfin, tu jugeras. Songe seulement que je ne ferai jamais de demandes inutiles.

Taris, te 19 janvier 1860.

Mon bon père, enfin je suis au bout de cette thèse1. Tu apprécieras toi-même qu'il m'a fallu plus de temps qu'aux gens ordinaires pour faire un pareil travail. Pour moi, il s'agissait de donner un travail complet ; je pense dire avec orgueil que ma thèse l'est. J'ai eu là-dessus assez de témoignages ; je vais la retirer de l'Ecole et te renvoyer, avec la liste des gens à qui tu devras ou jugeras à propos de la remettre . En attendant , je t'embrasse, te prie d'excuser mes retards, et de gronder mon oncle de n'avoir pas répondu à ma lettre du premier de l'an.

le vais chez Sisco lui apprendre la bonne nouvelle. Adieu

Ton fils qui l'aime,

Lki.n Gamiitta.

Les adversaires politiques de Léon Gambetta on! trop

dire par leurs polémistes que le jeune tribun fut, au Quartier Latin, un < pilier d'estaminet ». Oo vient de voir

trobetia fui reçu, k h thèse de licence, le 19 Jaovlej ISSê) ivec deui boules Manchet <'t trois rouges.

quelle existence laborieuse, bien qu'effervescente, mena Gambetta étudiant en droit. Un fait, en dehors de ses Buocès •officiels, suffirait à l'établir : son nom figurait, en 1859, sur le livre d'or des élèves admis à concourir aux prix Beaumont : seuls, les étudiants qui avaient été reçus à tous leurs examens avec majorité de boules blanches — et ils étaient fort peu nombreux, — pouvaient être candidats à ces prix. Gambetta figure parmi eux, avec quatorze boules blanches sur vingt et une. On verra bientôt que ce « modèle d'inconduite », doté d'une pension de cent francs par mois, avait, en quatre ans d'études — et de a désordres », affirmèrent ses ennemis, — contracté une dette de... cinq cents francs, qu'il eût soldés sur ses maigres économies si le créancier, son restaurateur, ne l'avait méchamment dénoncé à son père.

Paris, le 25 janvier 1860.

Mon bon père, je suis étonné de n'avoir pas reçu des nouvelles de ma thèse, ni de toi, ni de mon oncle, ni de tous ceux à qui je tiens : on croirait à l'abolition des voies de communication... Sisco va fort bien, a été enchanté de voir son nom en dédicace, et m'en a fait distribuer quelques-unes à son régiment, il était heureux, et moi aussi, de lui avoir causé ce plaisir. J'ai fort bien passé ; je suis très content de ma thèse. Le président m'a adressé des compliments; le professeur Brossard qui, l'an dernier, m'avait donné une boule noire-à mon dernier examen, s'était mis de mon examen cette fois-ci ; mais, dans une discussion qui s'est élevée entre nous à propos d'une question de droit public, il a été obligé de céder, ma exprimé ses regrets de l'an dernier et m'a donné une blanche. Désormais, nous serons très bien ensemble et j'en suis fort aise ; car il peut m'être très utile.

J'ai envoyé une thèse à mon oncle ; pas de réponse :

je lui avais écrit une lettre au premier de l'an ; pas de réponse ; je demande des explications.

Je ne sais si vous conspirez pour me priver de vos chères nouvelles ; je proteste et je ne serai content que par une longue lettre de chacun de vous. Je suis bien puni de ne pas vous avoir écrit aussi souvent que je devrais le faire, en fils qui vous aime si légitimement.

Léon Gambetta.

Au meilleur de ses amis Niçois

DENIS SKMÉRIA

L'émotion produite par l'éloquence de maître Gambetta a été toile qu'on a pu. de nouveau, songer — il n'y a pas d*estgtf%Uofl ;i l« 'lire - ii Cieéroo et u Pro Boseio.

J.-J. Wiiu.

&AMBETTA AVOCAT

Paris, le 27 février 4c60.

La grand'route est devant nous ; il faut la prendre résolument, la tête haute, et lutter. Je suis tout prêt ; mais pour ne pas m' user aux premières difïicultés du chemin, j'ai pensé à prendre le plus d'appuis et de guides possible; ainsi, je t'apprendrai que je suis en instance pour entrer chez Me Dufaure, le premier avocat de Paris ; il est vrai que je ne gagnerai pas une obole; mais j'aurai ses conseils, ses lumières, son gigantesque appui; avec de pareils tuteurs et un peu de soleil, on doit croître et porter de bons et beaux fruits.

J'aurais voulu t'annoncer que cette affaire est réglée; mais tout û'esl pas encore fini : il faut un peu parlementer, être présenté, discuté, disséqué presque. J'espère y être avant un mois.

era un bien beau jour, père, que celui où je pourrai m'asseoir dans le cabinet du premier jurisconsulte de Paris. Mai.-, en attendant la réalisation de ce plan, il faut garder le silence.

Je compte pouvoir prêter serment d'ici à la lin du mois. Oh! qu'il me tarde de plaider! La langue me brûle. J'ai

lii GAM13ETTA PAR GAMHETTA

peur d'avoir peur, comme disait Montaigne; c'est le courage des braves. Quand viendra ce beau jour?...

En ce moment-ci, j.'ai la fièvre de débuter ; je lis, je relis les maîtres de la parole ; j'apprends, je vais au théâtre et au Palais, je cherche des leçons et des modèles ; ils abondent ici.

Quand serai-je admis à les reproduire ? Je ne pense plus qu'à cela. Ma pensée, ma vie est concentrée sur ce point : plaider! Si l'effort n'est pas heureux, si je succombe, je jette la toge et me retire dans le droit romain ; je reviens à l'Ecole et, dans cinq ans, je serai professeur. Il m'en coûtera de sacrifier tous mes beaux rêves de barreau, que j'avais caressés avec tant d'amour, d'abandonner le champ de bataille de la parole où je me croyais appelé à vaincre ; mais j'aurai toujours cette ressource d'une grosse position apportant avec elle le repos, le calme, l'oisiveté même et la considération à défaut du bruit et de la gloire qui se fait autour de l'Éloquence . Mais espérons que je ne serai pas vaincu et que je pourrai t'envoyer un vrai bulletin de victoire qui te dira :

— L'avenir est à nous, le vent gonfle la voile ; où allonsnous? Au faîte !

Tu le vois, et pourquoi te le cacher à toi, mon bon père ? L'ambition me dévore ; peut-être ne suis-je que le jouet de mon orgueil? Mais, après tout, l'ambition n'est pas un crime. L'orgueil est une force et, avec le travail pour levier et l'éperon du besoin, que ne peut un jeune homme ardent, honnête et qui a toute la vie de son père pour exemple ? Aussi, je surabonde de courage et d'amour filial pour toi et pour vous tous que j'embrasse.

Léox Gambeïta.

Paris, le 25 février 1860.

Mon bon père, j'ai reçu ta lettre hier, et je viens de la relire après le travail de la soirée : je prends confiance et repos dans cette lecture. Il me semble que ma petite chambre se déplace et s'agrandit; je vois autour de moi des objets amis, ton bon Voltaire, tes glaces encore enrubannées de leur papier rose, le navire qui est là, fier écusson, pour dire le passé et nous porter à l'avenir. Je me complais à cette idée, et près du feu où dansent les Chinois des poteries, je découvre toute la famille heureuse, confiante, adorée. Il y a des moments où la mémoire ressemble beaucoup à l'ange gardien de l'homme ; on dirait une bonne fée qui, d'un coup de baguette, déroule sous nos yeux, fatigués de l'étude, les champs, les maisons, les hommes, les choses, jusqu'au ciel de notre pays absent; car, vois-tu, l'éternel proverbe a raison : il n'est pas bon que l'homme soit seul. Aussi les liens de la famille ne sont pas une vaine expression, un mot sans portée, une futile image; rien de plus vrai et de plus réel. On est lié à sa famille par des liens de chair vive ; rompez-les, la plaie saigne toujours et on ne !,i (guérit que par le rapprochement, c'est-à-dire en rêvenant au sein <!<■ cette famille. Ce sont là de douces chaînes qu'on voudrait porter toute sa vie. Je n'aurai jamais de plus ardent plaisir que de pouvoir vous voir tous autour de moi pour ro'aimer plus près dans les luttes de la vie. Si jamais je peu* y suffire, mon luxe à moi, ce scia ma Camille, la splendeur et la consolation «le ma vie, tous miens en moi el pour moi. Comme tu me le .lis. pour arriver là, il (aul de la ténacité, <!<• la persévérance

146 GAMBÏTTA l'AR GAMBETTA

et pas de précipitation. Je t'écouterai : ton expérience est ici d'accord avec celle de tous les hommes d'étude et de sagesse ; la précipitation gâte tout, disait un sage Romain, et notre empereur écrivait dans l'exil : le temps à moi, tout est possible.

Qui attend, surprend, disait Louis XI . Savoir attendre est la moitié du succès, écrivait Robespierre. Tous ces hommes nous donnent la clef de leur réussite ; faisons comme eux : attendons.

En attendant, répétons le mot d'un autre glorieux César de ce monde : Laboremus.

Je reconnais que tu as raison de trouver de la négligence dans le retard apporté à ma thèse ; mais, en somme, il n'y a pas grand mal à tout cela; j'ai plus approfondi, et deux mois de plus ou de moins ne sont que de bien peu de poids dans toute une carrière. Au reste, c'est la dernière fois. A cause des remaniements de l'Instruction publique, on ne m'a pas encore délivré mon diplôme; je l'attends cependant avec impatience; il sera le bienvenu. On me l'a promis pour le mois de mars.

J'ai renoué connaissance avec M. Auferin, mon ancien professeur de Montfaucon, qui est ici dans une grande famille, occupé à faire l'éducation des deux fils. Nous nous visitons. Son maître, le marquis che Charnacé, est un homme fort opulent dont j'espère bien, un jour ou l'autre, faire un échelon pour monter un peu plus haut. Il faut pratiquer l'homme ; ma thèse lui a paru formidable. Il est conseiller à la Cour impériale de Paris. Son fils aîné n'est pas encore bachelier, malheureusement pour moi. Enfin, quand il le sera, j'aurai là une bonne répétition.

M. Auferin me charge de mille amitiés et respectueuses félicitations pour vous...

Embrasse bien ma sœur pour moi, et dis-lui que j'ai en main une petite affaire à son intention. Si elle réussissait, je lui ferais un petit cadeau. Autrefois, du temps des rois et des parlements, les avocats, les procureurs, les juges recevaient toujours des épingles, des pots de vin pour leur dame ; comme je ne serai pas marié avant 1895, je les donnerai à ma sœur.

Paris, le 8 mars 18-60.

Mon père, sois indulgent et lis : on ne passe pas impunément trois ou quatre ans à Paris ; on finit, avec la plus belle régularité, par faire des fautes qui, pour les jeunes gens, se traduisent par des dettes.

Comme la plupart, j'ai eu mes mauvais moments, mes heures d'entraînement et de folle conduite, et, au bout du terme, j'ai trouvé une dette considérable. Mais comme je connaissais mes ressources et l'étendue déjà trop grande des sacrifices que tu avais accomplis pour moi, je t'avais toujours caché cette plaie, que je voulais guérir moithéme sans aucun secours de toi ; il était juste que j'expiasse seul la faute que j'avais commise.

Aussi, je travaillais depuis quelque temps à ce résultat; mais j'avais compté sans la mauvaise volonté de mon créancier. Après avoir pris la ferme résolution de le payer de mon propre argent, il s'agissait de I<v faire attendre et, pièce à pièce, j'avais déjà rassemblé deux cents francs, que j'allais lui donner, lorsque j'apprends qu'il vient de l'écrire parce qu'il croyail sans doute «'ire

payé par toi sur-le-champ el de toute la somme qu'il te

réclamait, laquelle est exagérée, puisque son compte ne s'élève, de sa propre main, qu'à cinq cent quarante cinq francs. Tu vois que l'acompte que je lui donnais était sérieux et que j'eusse réglé ce que j'appellerai mes erreurs d'étudiant sans que tu en eusses rien appris ; j'avais toujours compté sur sa bonne volonté ; car il me devait beaucoup de ses pensionnaires, et je lui avais fait rentrer quelques sommes qu'il attendrait encore. Maïs qui se fie aux hommes se fie au vent ; ils sont plus mobiles et plus méchants. N'importe ! Il aura ce soir les deux cents francs ; je gagnerai le reste le plus tôt possible et tout sera dit. Mais le mal aura été fait : tu auras su qu'en quatre ans j'avais fait cinq cents francs de dettes ! A coup sur, ce n'est pas une fortune; mais, pour nous autres, c'est beaucoup ; cependant, mon avenir n'y passera pas, puisque, encore quelques mois d'attente, et tout se serait couvert sans bruit. Tu le vois, je ne sais que me confesser à toi, avouer ce que j'aurais voulu te cacher pour t'épargner de la peine, à toi qui mérites si peu qu'on t'en fasse. Mais ma bonne volonté à réparer mes fautes n'a pu triompher du mauvais sort et prévenir l'empressement de ce maudit homme. Mon inexpérience a été cause que j'ai mal agi : maintenant, devenu plus sensé, je ne désire que réparer les étourderies de la veille. Moi-même je paierai ces folies; ce ne sera pas très long et je compte être soutenu dans cette tâche par l'idée que mon père sera touché de mon repentir, de mes efforts, et m'accordera ce pardon que j'ambitionne et qui m'est nécessaire pour ne pas me décourager. Je compte sur une bonne lettre de réponse pour me rendre l'énergie et la confiance...

Léon Gambetta,

avocat.

ïl.YMBETTA AVOCAT 149

Paris., le do mars 1860.

Je songe tout seul à ce silence sévère que tu gardes à mon égard ; les questions viennent m'assaillir et je me demande avec effroi si tu me continues l'amour dont tu m'avais toujours entouré, si tu me vois toujours du même d'il, si une faute peut me ravir ton indulgence ? .Malgré les apparences noires que ma pensée rencontre dans ton silence prolongé, je ne le crois pas, je ne peux y croire ! Ta dernière lettre (il faut remonter bien haut pour la retrouver !;, malgré sa forme austère et le souvenir amer qu'elle m'apportait, était si pleine d'émotion contenue, de conseils salutaires, qu'elle m'avait semblé bonne comme un remède qui guérit malgré sa violence. Elle me retraçait sous de sombres couleurs tes débuts dans la vie, tes efforts, tes doutes, tes tortures, tes sueurs, tes craintes, ta valeur, enfin ton succès, le mauvais génie vaincu et le lien triomphant, ta sévère, mais grande, mais salutaire manière de juger les choses et les hommes, et je me comparais à toi dans ce tableau du passé et du présent, et je doutais de moi-même. Je me disais que je n'eusse, moi. jamais commencé et construit une position, que je rais jamais remonté à fleur d'eau et mon étonnenmni mêlé d'admiration e\ d'amour faisait crohv que tu ne pouvais qu'être indulgent pour moi, si j'avais été moins fort, moins droit, moins valeureux que loi. C'est plutôl la faute de ma génération que la mienne propre : la race

qui nous a précédés, <"l d <»ù nous sommes issus, élnil

plus vaillante, plus (1ère que relie d'aujourd'hui, Les anciens doivenl donc aux jeunes gens plus do pitié que de colère, d.- conseils que de blâmes, d'appui e( d'amour

150 GAHBETTA PAR GAMBETTA

que de reproches et de désaffection, Je pense, que dis-je, je suis sûr que tu m'as pardonné ; mais ton silence m'inquiète et m'agite. Réponds-moi avec ton cœur ; ta raison est trop amère quand elle parle toute seule.

Embrasse ma mère, ma sœur et mon excellente tante après laquelle je soupire de vivre ici, pour être plus près de vous en étant près d'elle l.

Paris, le 17 mars 1860.

Mon bien aimé père, malgré les justes reproches que tu es en droit de m'adresser sur ma conduite et dont j'attends encore l'expression, je n'oublie pas que j'ai un devoir bien doux à remplir : m'associer à la joie de la famille fêtant le joyeux anniversaire de son patron. C'est pour nous tous le baiser de l'avenir que nous nous donnons ce jour-là, le souhait de longue vie, le signe de notre amour mutuel, si profond entre tous les membres de notre famille ; c'est le jour de l'année où il me coûte le plus d'être loin. Il est si bon d'être sur les vieux fauteuils de la maison, ce jour-là : on se rappelle toute son enfance et ces souvenirs vous font remonter jusqu'au berceau. On se surprend alors à folâtrer, comme il y a quinze ans, sur les genoux de son père. Tant il est vrai que le corps se transforme sans que le cœur change.

Et puis, je serais là, et tu me pardonnerais plus vite ;

1 Joseph Gambetta aurait voulu que Léon, dès sa licence obtenue, rentrât à Gahors et s'y inscrivît au barreau. Sa mère insista énergiquement pour qu'on le laissât à Paris ; mais le père imposa, comme condition, que la tante du jeune avocat, — la Tata, — Mlle Jenny Massabie, suivrait Léon à Paris et lui organiserait un foyer de famille pour l'arracher à ce que les bons Cadurciens, premiers auteurs de l'absurde légende, appelaient « la vie d'estaminet ».

car tu verrais que je n'ai agi qu'à la légère et que je suis devenu, depuis cette époque, plus sérieux. Mais ne parlons plus de ce sujet; l'heure est mal choisie, nous devons tous être à la joie et à l'espoir, la joie de ta fête, l'espoir de te saluer chaque année pendant un demisiècle.

Au milieu de tous, jeune patriarche, présidant à la fête, pense un peu à moi, bois à ma santé et embrasse pour moi toute la famille, ma sœur, ma mère, mon oncle, ma lante et ma cousine...

Paris, le 7 avril 1860.

Mon bon père, je profite du départ pour Gahors du jeune Edoux pour répondre à ta sévère lettre du 2 courant. Tu m'y retraces avec énergie ce que tu as su faire pour te faire une position et nous donner une modeste aisance, c'est-à-dire par quelle voie de privations et de régulières actions tu es arrivé à percer. Je comprends, malgré ta mauvaise opinion sur mon compte, ce qu'en pareille matière l'expérience donne de poids à tes avis. Aussi tes blâmes, quoique violents, ne m'ont pas été aussi durs venant de toi. Je te l'ai dit : j'ai commis des failles ; à moi de les réparer. Je n'en demande que l'occasion. Tu dis que tu ne crois guère à mes promesses, parce que je n'ai pas encore prêté serment; mais si tu savais ce que c'est qu'obtenir une signature d'un ministre, tu verrais qu'il n'y a point de ma faute.

Puis, <n me paries de M" Dufauro : je peux entrer encore < liez lui; mais j'en ai été dissuadé par un vieil homme du Palais, qui m'a dil que les secrétaires étaient DOmbreu* chez Dufaure, ce qui faisait qu'il n'en poussai! aucun.

[*$2 GAMBETTA PAU C.AMBETTA

Je voudrais déjà avoir le moyen de me suffire ; mais crois-le : on ne dompte pas la fortune du premier coup, et je te jure que je voudrais bien pouvoir vous éviter les sacrifices que vous faites tous les jours...

Paris, le 21 mai 1860.

Mon bon père, j'ai passé mon conseil de revision : à l'heure qu'il est1, je suis donc définitivement Français, puisque j'ai payé la dette du sang au pays. Malheureusement, mon exemption était assurée : à choisir, j'eusse accepté d'être sept ans sous les drapeaux pour avoir l'usage de mes deux pauvres yeux... Mais la fatalité, qui est toute-puissante en ce monde, a voulu me frapper; il faut me résigner : la vie est une lutte où la résignation promet, mais n'assure pas les succès. Ne parlons plus de ce triste accident que la revision m'a amèrement rappelé, si toutefois j'avais dû l'oublier. Cependant, en voyant, hier, cette fleur de jeunesse qu'on recueille en France, comme le bois des forêts de l'Etat, pour l'envoyer servir de bûches au foyer de la guerre, je pensais que cette dette, que cet impôt sur la vie humaine était bien absurde . Combien ce dévouement est stérile et ruineux, et peu comparable à celui de ces volontaires italiens qui, aujourd'hui, sous la bannière de Garibaldi, vont, la baïonnette et le cœur en avant, au secours de l'Italie du Sud contre l'oppression et l'absolutisme.

1 Né en France d'un père étranger, Gambetta avait fait, le 29 octobre 1859, devant M. Bessières, maire de Cahors, la déclaration prescrite par l'art. 9 du Gode civil, qui lui assurait la naturalisation et la qualité de Français. Il fut, à la revision, déclaré impropre au service, comme borgne.

GAMBETTA AVOCAT i!')3

On a fait courir le bruit ici que le brave Niçois avait été battu ; mais, ce matin, démenti énergique : c'est lui qui a complètement défait les troupes royales du Bourbon de Naples.

Je t'assure, cher père, que, malgré ma nouvelle qualité de Français électeur et bientôt éligible, je considère la lutte de ces braves gens comme une affaire 'de famille, une idée de race, une véritable société d'eux à moi. Souhaitons-leur bonne chance ; ils travaillent à faire triompher le droit. Ce dernier mot me rappelle ce que j'ai à te dire : tu peux compter qu'à la fin de l'année je t'arriverai docteur au premier degré. Mais la situation politique s'embrouille tellement que je voudrais avoir déjà tout terminé. Je me trompe fort ou de grandes choses se préparent : la vieille Europe est en travail ; elle va peut-être se réveiller, et nous assisterons bientôt, je l'espère, à la constitution, aux quatre points cardinaux, du vrai principe de nationalité et de démocratie. La question d < )rient se réveille, l'Autriche va tenter un dernier effort, l'Italie est en feu, la France se lèvera peut-être bientôt : lorsque l'orage éclatera, il n'y aura que les arbres vigoureux et forts qui pourront résister, je veux dire les peuples. Attendons, le moment est proche...

Mon cher père, ta dernière et bonne lettre me demandait l'explication de ce mot : docteur au premier degré; cela siimilic que le doctorat est composé de deux degrés, l'un de droit romain, l'autre de droit français. C'est celui de droit romain, de beaucoup le plus long et le plus difficile, <pi<- je vais passer, heureusement, il faut l'espérer? après quoi, je serai docteur au premier degré. !-<• reste ira toni i\. I affaire de six mois.

Paris, le 27 juin 1860.

... Le temps s'est mis au beau depuis la mort du prince Jérôme. Ce serait à croire qu'il effrayait le soleil et que sa tombe sera le gage d'un splendide été. On va sans doute, lundi, 2 juillet, lui faire de magnifiques funérailles que, grâce à Sisco, je verrai de près. On avait fait courir un bruit qui justifierait assez ce que je t'écrivais dans une de mes dernières lettres au sujet des fonds publics : on avait parlé d'un nouvel emprunt du gouvernement ; et là-dessus toutes les bourses de s'effrayer, à tort ou à raison ; mais on est obligé d'avouer que cette nouvelle eût été terrible si elle eût été vraie ; car elle aurait laissé voir le fond du coffre. «

Aussi, ce matin, le Moniteur officiel contient deux lignes sèches et sévères pour démentir ce qu'il appelle un faux bruit. Dieu veuille que ce soit là une vérité ; mais nous sommes si habitués à voir se produire le contraire de ce qui est promis par le gouvernement qu'on ne sait plus que craindre et attendre. En attendant, Garibaldi avance toujours à grands pas ; il organise le pays comme un vrai dictateur romain ; seulement, on redoute qu'il ne choisisse pas assez minutieusement ses ministres. C'est là l'écueil de toutes les révolutions.

On me communique à l'instant même une nouvelle de Y Echo du Parlement, journal belge qui ne paraît point en France, où on lit qu'un Sicilien payé par le gouvernement a tenté d'empofsonner Garibaldi. Heureusement le coup a avorté ; mais le général est indisposé : espérons que cela ne sera rien.

Je te demanderai si tu as lu le splendide discours de Victor Hugo sur l'expédition sicilienne ?

Voilà le temps qui s'améliore ; on ne peut plus travailler que le matin. Vienne l'heure où je serai prêt à passer l'examen et j'arrive. Sisco me devancera probablement. Je vais dîner ce soir avec lui ; c'est-à-dire qu'il y aura fête ce soir au 1er grenadiers ; nous boirons le bordeaux à votre bonne santé à tous.

2 juillet 1860.

... Je suis allé me faire examiner par M. Valette et le résultat de cette conversation-examen a été que je ne devais pas me présenter encore, vu qu'il s'agit pour moi, du moment que je suis résolu à arriver à l'agrégation, de passer de brillants examens et non d'être reçu à la limite ou même ajourné. Vernet m'a aussi donné ce conseil qu'il a fait déjà suivre au fils aîné de Mme Arnault qui a pourtant une année de plus de droit que moi. Je t'avouerai que je voulais passer quand même. Peut-être avais-je trop présumé de mes forces ; toujours est-il que mon ami M. Valette s'est opposé à ma résolution pour deux motifs: le premier, que je devais savoir mieux et plus sûrement, pour passer un examen qui fit dire de moi que je pourrais devenir un candidat sérieux pour l'agrégation dans trois ans ; le second, qu'on voyait assez souvent les professeurs ajourner à quelques mois un élève de doctorat trop jeune et que, dans son intérêt, on renvoyait à une étude plus «approfondie des matières.

J'ai pensé à te communiquer toutes ces réflexions, sachant bien que tu trouverais ce raisonnement fort juste et que tu aurais vite compris que pour arriver à marquer sa trace, il faut passer des examens où on fasse preuve de science et non de bonheur ou de réussite ; enfin, que le

doctorat est une épreuve trop sérieuse, surtout lorsqu'on veut arriver au professorat, pour en faire une question d'examen et de loterie. Pour savoir à fond, pour être sûr de soi, six mois de travail spécial ne m'ont pas suffi ; c'est là l'avis des maîtres ; il faut le suivre puisqu'il est raisonnable et éclairé, d'autant plus qu'il n'y a pas le moindre retard dans l'époque nécessaire pour subir le tout. J'espère que tu adhéreras à tous ces motifs et que tu me répondras courrier par courrier à ce sujet ; je n'attends qu'une bonne lettre de toi pour me mettre en route vers Cahors, où je continuerai à me préparer pour la rentrée.

Paris, le 29 juillet 1860.

Mon cher père, je crois que tu n'as pas lu ma lettre avec l'esprit de conviction que j'y avais apporté. En ne passant pas mon examen de docteur, j'avais la certitude que j'accomplissais un acte très utile à moi-même et à mon avenir ; je ne voulais que préparer un succès plus complet, plus saillant pour l'agrégation. J'avais parcouru, étudié mes matières j mais je ne les possédais pas à mon gré avec cette entière plénitude du sujet sans laquelle je ne comprends pas une épreuve sérieuse ; et je me suis dit qu'il fallait encore travailler, s'assimiler davantage, en un mot reculer le jour de la lutte pour y apporter plus de forces. Cette résolution, du reste, a été approuvée par des gens fort compétents en matière de droit et qui n'ont vu dans ce retard indispensable qu'une utile et longue préparation. Si j'ai des ennemis, s'il y a des envieux qui voient là-dedans une faiblesse, je les plains ; mais tant que j'aurai pour moi l'opinion des hommes spéciaux en cette matière, je serai tranquille. L'envie n'a jamais im-

pressionné un homme sûr de lui-même. Que si maintenant tu m'opposes l'exemple de B..., je le récuse pour deux motifs : 1° parce que Toulouse n'a jamais été Paris, que les habitudes faciles, indulgentes de la Faculté de province ne sont ignorées de personne, alors que les qualités opposées, la sévérité, la science se trouvent, à l'état excessif peut-être, à la Faculté de Paris; 2° B... ne sera jamais à mes yeux (je crois parler sans vanité) un sujet de parallèle et de lutte ; je le laisse où il est et ne m'en préoccupe pas davantage.

Et s'il fallait des exemples, je prendrais celui du fils Arnault, à coup sûr autrement intelligent, autrement instruit, autrement habile au travail, et qui, lui aussi, d'après les conseils de Vernet qui dirige ses études, ne passe point encore cette année son premier examen de doctorat ; cependant, il a une année de plus que moi et nul homme sérieux ae blâmera sa résolution ; est-ce qu'on pourrait me blâmer davantage moi-même?

Il y a encore un autre passage de ta lettre où, d'après ments puisés je ne sais à quelle source, on m'appelle orateur d'estaminet. Je ne me fâche pas de cette épithète ; elle n'a en elle-même rien de bien injurieux; elle est simplement fausse et inventée à plaisir. Il y .1 trois mois que je ne suis allé an café ; après cela, il y I des gens habiles qui vous voient même où vous n'êtes

Que celui qui me l'a appliquée la regrette; car on doi( toujours se repentird'une mauvaise action et ton correspondant i a menti.

lui somme, j'ai été effrayé de ta lettre •. j'ai

4ère el à ta douleur quand tu l'as écrite j mais je te le répète avec calme, avec conviction : y- ne irouve

158 GAMHETTA PAU GAMHETTA

rien de coupable dans ma résolution d'attendre encore quelques mois pour arriver à meilleur port et avec plus d'éclat.

J'espère que tu réfléchiras avec sang-froid à ce que tu dis, que tu pèseras ma résolution, l'avis des hommes spéciaux en cette matière, et que tu reconnaîtras qu'il n'y a que les jaloux, c'est-à-dire les impuissants et les ignorants qui puissent si mal interpréter une conduite et des faits honorables, utiles, puisque leur but est de préparer victorieusement l'avenir...

Paris, le 7 août 1860.

Ma bonne mère, je ne sais quel moyen employer désormais pour obtenir une réponse aux lettres que j'écris à mon père ; aussi, je te prie d'intercéder pour moi et d'obtenir deux ou trois lignes de bonnes paroles. Positivement, il n'a pas su considérer ma position d'assez près et voir qu'il y allait de mon avenir de ne passer qu'avec de bonnes notes. Il devrait bien savoir que j'ai toujours aimé l'étude, que si j'avais pu me présenter, je l'eusse fait avec bonheur, mais que le temps ne m'avait pas suffi pour tout voir ; j'étais loin de croire qu'en lui disant franchement ma situation, il se fâcherait. Eùt-il mieux aimé être trompé ? Je suis sûr que non ; cependant, il doit bien savoir qu'en agissant ainsi je n'ai voulu ni l'irriter, ni le blesser : tout ce que je lui ai dit, je le lui ai dit avec conviction et avec affection. Je déplore de le voir si profondément en colère pour un si petit sujet et je ne connais plus d'arguments pour lui prouver que ma conduite n'est pas coupable.

Mais toi-même tu gagneras ma cause; car ma cause

est excellente, s'il veut bien examiner sans emportement les solides raisons qui m'ont déterminé à attendre...

Paris, le 7 octobre 1860.

Mon bon père, je me reprends à plusieurs fois pour t'écrire cette lettre. J'en ai déchiré plus d'une avant d'envoyer celle-ci, que je jetterai, je le pense, à la poste. Mais je suis au bout de mes arguments pour te supplier, te persuader de m'écrire. Je n'aurais jamais cru que tu puisses, toi si bon, me tenir rigueur si longtemps. Pas une ligne, pas un mot depuis deux ou trois mois! Tu as donc oublié, ou tu ne t'en souviens que pour augmenter ma peine, que ta lettre est pour moi un baume, un remède, un aiguillon, un soutien ; que, fut-elle pleine de rigueur, elle devient douce par ta signature, que les mots, à cette distance, perdent leuràcrcté et ne sont plus que des diamants trempés dans du vinaigre.

Oh ! je te croyais encore plus clément que juste ; tu as été bien <<'\rve : il est temps de devenir miséricordieux, de juger plus doucement les erreurs d'un cœur qui n a jamais cessé <!<• l'être tout attaché, tout esclave. Je ne peux i'as m'habituera lidée de croire que ton cœur s'est retiré de moi, que tu douteras à toujours de mon énergie el que, parce que tu m'as vu faible, tu me crois lâche comme tu me las dit dans un jour de colère. Je ne veua ri^n croire de ces terribles idées, de ces noires méditations Je te crois père, bon père, grand cœur, profonde clémence, malgré tout, malgré toi, malgré moi el mes El puis ta rigueur, si excessive qu'elle soit, vieni peut être de l'exagération de l'attachement j je suis ^Tir que mon exil t'a COÛté ; «lis. avoue-le, il te coule encore.

et tu souffres autant que moi de mon absence, de ma retraite. Oh ! je t'en prie, écris-moi, comble la distance, et fais-moi assister dans tes lettres à ces intimes et douces réunions du foyer, où je désirerais si vivement être à tes côtés, avec le bon Sisco et le reste de la famille. Quand je pense qu'il faut jeter un voile sur ce ravissant tableau d'intérieur, laisser là ma joie et mes souvenirs, pour me trouver seul, dans ma chambrette au-dessus des toits, avec moi-même et mes livres, j'ai comme un vertige de regrets.

Je te les envoie avec mes baisers et mes larmes. Adieu. Ton fils.

Paris, 9 octobre 186(3.

Mon cher père , je ne voulais te répondre qu'en te donnant une bonne nouvelle, preuve de l'énergie que j'avais puisée dans ta lettre; j'ai couru, j'ai sondé tout Paris, je suis allé dans toutes les institutions : je n'ai trouvé rien à faire. Mais la preuve que je ne veux plus travailler par sauts et par bonds, c'est que je veux me procurer une occupation régulière qui m'obligera à travailler heure par heure ; tu ne dois plus douter de ton fils : il va commencer à vivre de la vie des hommes faits, à se nourrir du pain des forts, la constance et la suite dans la lutte.

Eh bien, soit déveine, soit conséquence des vacances, je n'ai rien trouvé que des propositions ridicules ; j'ai là, sur la table, une douzaine de lettres : ici, on me refuse poliment, là, on me. demande des occupations de bonne d'enfant ; celui-ci me fait des promesses en l'air, celui-là

CAMI3ETTA AVOCAT 161

me renvoie à la rentrée ; tous me disent comme aux enfants : — Demain!

Ah ! je t'en prie, cher père, ne me décourage pas, toi aussi ; j'ai besoin d'espérance et d'audace, d'espérance surtout ; au début de toutes les carrières il y a des crises, il y a des défaillances, des éclipses. Gomme dit Rousseau : « Les fils du peuple qui arrivent commencent, hélas ! par faire le désespoir de leur famille avant d'en être la consolation ! »

Je n'aspire point aussi haut ; mais j'espère bien qu'avec votre courage à toi et à ma bonne mère, vos sacrifices si durs, si complets ne vous amèneront jamais le désespoir, et que bientôt je pourrai vous apporter la consolation. C'est dans cette seule idée de pouvoir reconnaître vos peines et vos mérites que je puise toute ma force. Il est vrai, comme tous les autres, j'ai eu mes heures d'abattement, d'oubli, mes nuages, mes égarements ; cela tient à ma nature trop méridionale, mélange d'énergie outrée et d'indolence terrible. Mais je triompherai de mon naturel; je me nourrirai moins de projets et je serai, comme tu le désires avec tant de raison, plus positif, plus pratique j mais, de grâce, donne-moi le temps de respirer; que la fortune, cette déesse folle de la vie, me regarde un peu et me laisse le pan de sa robe et je jure d<i De plus te donner de soucis. Un seul instant de chance, el je serai réellement digne de toi et à jamais assuré contre îcissitudei de la vie, Veuille le croire ; je me mords les poinirs de mesurer à mon Age les sacrifices, les sueurs que ji ij coûtés et de n avoir encore rien accompli.

rien vaincu, rien réalisé. Sois certain mie c'est moins la force, le cœur, que l'occasion qui m'ont manqué 1 Mon jour n'est pas venu. Il est vrai, je le reconnais avec honte,

1G2 GAMHETTA PAR GAMBETTA

j'ai faibli quelquefois, j'ai commis des fautes, de grandes fautes, eu égard aux terribles privations qu'on s'imposait pour moi, au foyer domestique ; mais je les expierai, hélas ! Je les ai déjà expiées en partie par l'exil de ces vacances : mais je veux te forcer de les oublier par ma conduite de l'avenir. Crois-moi : si ma légèreté, mes promesses déçues t'ont rendu incrédule, attends les faits, les actes, la réalisation pour croire. Mais, jusque-là, ne tiens pas rancune à ton malheureux fils, pardonne et conseille, soutiens-moi et espère. Demain, peut-être, le soleil percera la nue et je tiendrai l'occasion à la nuque.

Je n'ai pas, c'est encore vrai, travaillé toujours avec la régularité de la pendule ; mais dans ces accès, ces fièvres de travail que j'ai eues, je te jure, et je ne me trompe point, j'ai dans ces bouffées de fièvre studieuse plus remué d'idées, plus appris, plus consulté et plus retenu que bien d'autres au-dessus de mon âge avec leur travail quotidien, régulier, mais faible et économe. J'ai fait des orgies de travail ; mais le repos qui les suivait, c'était la digestion forcée de ces immenses festins d'idées. J'ai peut-être plus acquis à cette méthode qu'en marchant tous les jours à pas de fourmi. Ceci n'est pas de l'orgueil, c'est ma conviction ; en fait de tempérament, c'est là ma constitution intellectuelle.

Jamais je n'ai plus aimé l'étude et le travail qu'à cette heure-ci ; je ne demande qu'à faire mes preuves ; je t'en conjure, aie la patience d'attendre, de m'aimer jusque-là, comme je t'adore, comme je vous adore tous.

Oh ! de grâce, ne doutez jamais de mon cœur : je peux avoir la main malheureuse, le cerveau léger parfois ; mais le cœur est toujours le même, aimant et dévoué dans tous ses plis, pour le meilleur des pères, la plus sainte

GAMBBTTA AVOCAT 103

des mères, la plus douce des tantes et la plus caressante «les sœurs. Au revoir, tous.

Léon Gambetta.

Paris, le 24 octobre 1860.

Mon excellent père, voilà huit jours que j'ai reçu ta douce, ta paternelle lettre en un mot, car tu es tout entier dans ces trois pages, avec ton mélange d'entraînante sympathie, d'irrésistible bonté et de fermes conseils, d'avis un peu durs, comme l'expérience. Je l'ai lue, je l'ai méditée et, par moments, il me semblait te voir là, devant mes yeux, avec ta fine lèvre, ton front serein, ton front large et blanc, me dicter les salutaires lois sans cependant me décourager. Le geste réparait, adoucissait le côté épigrammatique de la parole ; je t'écoutais en silence et je me disais que, tout bien pesé, tu avais raison; je fus obligé de convenir, dans mon for intérieur, lorsque I illusion seïùt envolée, que le travail constant, tenace, de tous les jours est le levier le plus sûr de dompter la fortune et d'assouplir les circonstances. Comme la scie dont chaque dent mord le bois, chaque jour augmente la force et pulvérise L'obstacle. Alors, je me promis d'obéir à mon intérêt et a ta voix ; j'aurai sans doute, mon bon pire, bien des défaillances à surmonter avant d'arriver à une lâche quotidienne et réglée ; mais la volonté soutenue car je le serai par toi) arrive toujours au but. Je crois aussi très utile de ae plus se sacrifier à Pierre ou à Paul, indifférents, égoïstes, aujourd uui flatteurs bypo crites, demain traîtres e( médisants; enfin, que veuxtu, l'envie, comme dit Molière, es! un vice inexUrpable. envieux mourront, mais jamais l'envie, il faut en

104 GÀMBETTA PAR f.AMBETTA

prendre son parti, en ce monde, choisir les hommes et s'en tenir au choix même médiocre ; car il est dangereux de chercher toujours : plus tard, on peut trouver pire.

Si je n'ai pas répondu sur-le-champ à ta lettre, c'est à de terribles distractions que j'ai dû d'en être empêché.

Ce pauvre Taehard, réduit à l'extrémité, haletant sous les étreintes de la mort, était là, râlant sur le même palier que moi. Je lui devais ma présence et surtout à sa pauvre mère, brisée par cette terrible épreuve. Hélas! on espérait le sauver. Mais le délire vint, le rhumatisme lui monta au cœur, il se souleva comme pour crier au secours, ouvrit une bouche écumeuse de sang noir et retomba brisé. Il était mort.

Je ne sais si je n'ai pas plaint la mère plus que le fils. C'était affreux de voir cette pauvre vieille mère, devant ce cadavre, se raidissant devant le fait brutal, niant la mort, appelant son fils, laissant échapper les plaintes les plus naïves, pleurant avec un œil tellement brûlant qu'il était devenu pourpre ; enfin, il fallut obéir au destin et le corps est parti avec la mère, par mes soins, pour Montcuq. Ces tristes lignes me remettent en mémoire le reproche de ta lettre : je ne t'avais point parlé de la mort de la mère de Sisco ; je savais que tu l'avais déjà apprise : je voyais d'ici quels navrants souvenirs devaient t'assaillir; j'hésitai et je ne voulus pas toucher même du bout du doigt la plaie rouverte de peur de la faire saigner. J'aurais dû songer à ta résolution ; mais je ne pensais qu'au souvenir irritant de la mort de cette patriarcale aïeule, dont la silhouette raphaëlesque m'apparait toutes les fois que je songe à ce pays de fées, l'Italie ; oui, cette Italie, cette grande terre de morts, comme disait Alfieri, nous a aussi éprouvés ;

GAM13ETTA AVOCAT 161)

nous y avons notre ossuaire, que dis-je, notre cœur; car le cœur sait s'expatrier pour aller se poser aux pieds ou dans la main de l'être qu'on aime. Pauvre douce tête blanche! Je ne peux me la représenter que le sourire errant sur ses lèvres et une larme, véritable perle d'amour, brillant dans son œil; s'il nous était donné de la revoir, telle est encore son attitude ; elle doit savoir, là où elle est, combien ses fils et ses petits-enfants lui sont fidèles. Que nos âmes lui soient agréables ! Voilà le véritable bonheur que doivent avoir les élus par delà le temps.

Paris, le 22 novembre 1860.

Ma bonne mère, j'ai ressenti un bien vif plaisir de ta dernière lettre; j'ai vu que tu commençais à croire à mes résolutions et cette conviction m'a donné un redoublement de courage. Oui, je vais me hâter de passer mon examen et d'arriver. Je ne sais pas encore la date ; mais Gela ne saurait tarder. Et puis, j'ai tant soif de vous voir, de vous parler, de vous consoler, de vous bénir et de vous faire part de mes projets, qu'il me semble que le temps, depuis un mois, a mis du plomb à ses ailes, autrei rapides. Quelles bonnes soirées nous allons passer au coin du feu, avec mon père à qui j'ai tant à faire oublier, ma bonne sœur que je vois rire d'ici, et Ta la, si heureuse h -i méritante !...

Paris, le 27 décembre 1 Nt.o.

.Mon bon père, je ne l 'ai pas répondu plus toi parce que

adais la réponse du secrétaire de la Faculté awe

lequel il s'était élevé quelques difficultés, pour recevoir

jour pour le premier doctorat. Comme tu le verras cicontre, le 3, à midi, je serai dans la chaire ; il faut espérer que, le 3 au soir, je serai docteur au premier degré et, le 4 au soir, je prendrai le chemin de fer, ce qui me permettra de venir t'embrasser, te souhaiter bonne année nouvelle moi-même.

Il me semble que je ne serai jamais à jeudi ; je suis fatigué d?y penser et le cœur me brûle d'avoir franchi ce pas, surtout quand je songe qu'au bout il y a la récompense d'aller dans sa famille, recevoir les consolations, les indulgences, les avis, les conseils, les caresses dont vous êtes tous si prodigues. J'attends donc et je te prie comme moi de prendre patience, de regarder de loin l'épreuve, et quand jeudi, à table, la pendule marquera midi, tu pourras dire : Léon prend la parole!

L'émotion me vient à la tète rien qu'à le penser ; mais ne crains rien : cela ne durera pas. Songe à ma thèse, que j'ai un peu fait attendre, mais qui m'a si bien réussi ; et espérons qu'il en sera de même pour l'examen. Embrasse toute la famille avant moi; et j'arriverai assez tôt pour trouver le baiser encore chaud...

Gambetta avait commencé ses études de doctorat en vue de l'agrégation, sur les instances de Prosper Vernet, son compatriote, professeur à la Faculté de droit. Il eut la chance d'échouer à son premier examen — droit romain — ; dès lors, sa destinée est fixée : il sera avocat et c'est au barreau, où le portent toutes ses aptitudes, ses qualités hors ligne et jusqu'à ses rêves les plus ardents, que Léon Gambetta va se révéler orateur. Sa tante, Mlle Jenny Massabie, le suit à Paris et s'y installe avec lui ; la vie du jeune avocat se régularise. Il sera successivement le secrétaire de Me de Jouy, puis de Me Lachaud; enfin, grâce à l'amitié de Clément Laurier, Crémieux l'appellera auprès de lui.

Ses occupations absorbantes au Palais ne l'empêcheront pas, d'ailleurs, de s'intéresser de plus en plus aux batailles littéraires et politiques de Paris: le soir de la première d'Henriette Maréchal il s'enrôle sous la direction révolutionnaire du fameux Pipe-en-hois. Son premier client, Buette, contre-maître de Cail, inculpé dans une affaire de société secrète, lui apporte aussi son premier succès à la barre : son nom est, tout de suite, prononcé avec une confiante estime au Palais. Ses camarades parlent de lui avec admiration et lui prédisent un bel avenir. Nous le retrouverons successivement dans les tribunes de la Chambre, collaborateur assidu de la Cour d'Assises illustrée, orateur écouté de la conférence Mole, correspondant de l'Europe, publiée à Francfort, rédacteur à la Revue Politique, fondée par ses amis. Challemel-Lacour et Brisson. Ses labeurs forcenés ne l'empêcheront pas de faire, avec Laurier, les voyages de Londres et d'Orient. Enfin, bien avant l'heure où il ira s'asseoir lui-même au Parlement, son influence électorale ai) Quartier Latin le jettera, dès 1863, dans la lutte politique, où il combattra avec éclat en faveur de Jules Favre et de Prévost-Paradol.

Ge que furent, durant ces premières années, les travaux, les joies ardentes, les détresses mêmes du jeune avocat, ses lettres aux siens vont nous le dire, avec la belle humeur cl la confiance qui ne L'abandonnèrent jamais. La présence de la tante Massabie, sou dévouement vraiment maternel expliquent assez l'affection profonde que lui voua Léon Gambetta, jusqu'à sa mort, survenue à Nice, en 1878.

— « C'est elle, nous raconte Un ami, qui présida désormais aux destinées du ménage du stagiaire. Avec sa bonne figure de vieille fille, sa démarche légèrement clautUcante, elle était comme la mère de Léon, familière avec ses amis, qui, comme lui, l'appelaient « la Tata ». Une fois par semaine, Gambetta réunissait à sa table ses amis d'enfance, Péphau, Fieusal, Gayla, Miran, Edoux, Béral, etc. il avait prête joc içrmcnt d'avocat le 8 juin 1864 . »

Paris, le 2 mai 1861.

Mon cher père, je trouve une échappée d'un moment pour t'écrire à la hâte quelques lignes de remerciement et d'information ; de remerciement pour tout ce que tu nous as donné et dont nous sentons à chaque moment le prix à mesure qu'il faut que nous achetions nous-même le peu qui nous est indispensable ; on est volé parce qu'on sent votre nécessité ; néanmoins, j'ai été assez heureux pour acheter deux bons sommiers tout neufs à soixante-six francs, ce qui n'est réellement pas trop cher ; mais je n'ai pu encore acheter des chaises, tant le prix est excessif : en attendant une bonne occasion, nous nous reposons dans le fauteuil. Le chemin de fer a remis les meubles un jour avant notre arrivée ; mais nous n'étions pas là et il les a remportés ! Le retour nous a coûté cinq francs, le menuisier six, l'hôtel nous "est revenu assez cher ; ce sont les embarras obligés du début; mais enfin, grâce à toi et au ciel, nous sommes chez nous L et maintenant nous ne dépensons que le strict nécessaire. Nous ne boirons que de l'eau en attendant que tu nous envoies du vin ; car ici il est fort cher et n'est point potable. Mieux vaut s'en passer : de plus heureux que nous n'ont bu que de l'eau pendant dix ans, qui, aujourd'hui, sablent le bor~ deaux ; il faut les imiter.

Le chemin de fer nous a fait payer sa lettre de voiture lil fr. 25, alors que le duplicata de Gayla ne portait que 111 fr. 60 ; je voudrais bien savoir sïl n'y a pas moyen de se faire rembourser les dix francs de différence : écris-moi à ce sujet; tout est arrivé, du reste, en parfait état, et est

1 14, rue Vavin.

installé. Ton portrait, placé à l'endroit d'honneur de mon cabinet, est là pour moi comme un enseignement perpétuel de me souvenir de tes leçons et d'imiter tes exemples. Je te supplie de croire, mon bon père, que je vais devenir un homme nouveau, et que j'observerai avec exactitude tes conseils d'ordre et de méthode. Oui, l'ordre, c'est la force dans la vie et je veux prouver par ma carrière que cette force ne me fera pas défaut. Mais j'aime mieux attendre les faits pour te prouver d'une plus évidente manière la reconnaissance que j'ai de tes sacrifices et ma sincère ambition de parvenir.

Je vois tous les jours Yernet qui demeure juste en face, et qui m'a promis de venir, le soir, travailler avec moi. Je me lève de bonne heure ; il m'en coûte quelques efforts ; mais encore huit à dix jours, et cette précieuse précaution deviendra une habitude.

Ma tante n'a pas l'air de languir trop ; elle va et vient dans l'appartement et le travail lui fait oublier les regrets, quoiqu'elle pense trop vivement à votre absence. Je lui serai toujours profondément reconnaissant de la vive marque d'amitié qu'elle m'a donnée en sacrifiant tout son passé pour mon bonheur; car, je le sais, sa présence me modifiera complètement, et l'étude deviendra pour moi le pain quotidien au lieu d'être comme autrefois un exercice par sauts et par bonds.

Inutile de te dire que Péphau nous a été indispensable. Il ma chargé de toutes ses amitiés pour vous tous. Sisco viendra nous voir dimanche ; il a été ravi comme un enfant à l idée de ta posséder avec Bénedetta, au mois de septembre. Nous avons été trop accablés d'occupations de toutes sortes, avec Tata : elle n'a encore rien vu ; mais elle a devant «'11»' dt quoi réparer le temps perdu ..

nt

Paris, le 5 mai 1861.

Je les ai donc ici, ma mère et ma sœur ! Nous nous questionnons à tout instant, nous voudrions pouvoir demander et répondre dans le même temps, tant nous sommes avides d'employer vite et bien le temps que la destinée nous accorde de passer ensemble. 11 ne leur manque rien, grâce à toi, bon père, à tous les enfants de ton cœur, ni la santé, ni l'amitié, ni les forces ; on se croirait immortels ; car il ne semble pas que de pareils bonheurs puissent avoir une fin...

Malheureusement, je ne pourrai me donner assez à leurs promenades ; je suis retenu par mes occupations : le dimanche et les soirées leur appartiendront ; mais le devoir passe même avant les légitimes séductions de la famille ; je n'en souffre pas, car je trouve que c'est une partie de la piété fdiale que de bâtir une large destinée qui puisse devenir l'appui et l'orgueil de tous les siens.

Quant à ma tante, elle est dans le ravissement ; on dirait qu'elle nage dans un fleuve de miel, et il faudrait créer une langue pour rendre les douces émotions que vous apportent ces délicieux rapprochements de la vie de famille.

Pour moi, tout marche ; je suis en bonne voie ; il faut avancer -hardiment dans cette avenue qui par les broussailles et les rochers mène au haut de la montagne de la domination.

Pour aujourd'hui, je ne t'en dis pas davantage ; le temps me fait défaut ; mais je n'ai pu résister au plaisir de te parler un moment, de te dire le plus tôt oà le plus vite possible quelle était ma joie, la leur, ce qui manquait à

notre petit paradis, c'est-à-dire la présence du père, sans lequel il n'y a jamais de véritable famille...

Paris, le 24 mai 1861.

Mon cher père, ta bonne lettre nous a trouvés en parfaite santé au retour de Rueil, où nous étions allés passer la journée avec le bon Sisco, qui nous a fait, comme tu le penses, les honneurs de chez lui d'une façon royale ; nous ne l'avons quitté que le soir, à neuf heures. C'est te dire que ma tante a fait connaissance, non seulement avec Paris, mais avec les environs. Rueil, l'appartement de Sisco surtout, sont faits pour en donner une idée charmante : des jardins délicieux pleins dombrages, de jolies maisonnettes, voilà tout Rueil. C'est un petit verger aux portes de Paris ; grâce au chemin de fer, ce sera donc, le dimanche, notre parterre favori ; le diner a été fort gai ; on a parlé de Cahors sur tous les tons... Aussi la nuit est-elle arrivée comme une voleuse, à pas de loup, sans se laisser voir. Il était temps de partir. Deux jours après, ta lettre est arrivée, contenant un petit reproche pour ma tante et aussi pour moi. Celui de ma tante n'était pas tout à fui mérité; quanl au mien, je suis forcé de dire qu'il pas tout à fait juste; YOpinion est rarement reçue à Paria : je n'ai trouvé qu'un café sur le boulevard où on la reçoit, et encore est-elle sous-abonnée, de façon qu'il n'y a guère espoir de la voir libre assez vile. Quant à la prendre de première main, je le dirai que e'esl soixanlequin/.e Crânes paran avec les frais de timbre ; je eliereherai

encore dans quelques cabinets de lecture : si je pouvais me la procurer en deuxième main, pour vingt-cinq ou

I renie francs par an, je le le forais savoir...

Enfin, j'ai une bonne nouvelle certaine à t'apprendre : un des meilleurs avocats de Paris, M. de Jouy, m'a fait demander pour son secrétaire. Je suis allé consulter à ce sujet M. Valette qui m'a dit : « Chez M. de Jouy, vous n'apprendrez pas à parler ; vous n'apprendrez pas du droit : il en sait moins que vous; mais vous apprendrez les affaires, comment on dirige un procès, comment on fait sa clientèle et comment on l'augmente ; en un mot, vous apprendrez à gagner de l'argent ; puis, vous lui conviendrez : tôt ou tard, — il est veuf, sans enfants, riche, — il peut s'effacer, vous faire plaider et vous êtes lancé. » J'ai répondu à M. de Jouy que j'acceptais. Le mois prochain, j'entre en fonctions ; nous verrons bien...

Tu me parles de mon serment; je ne l'ai pas encore prêté, cela est vrai; je compte même, sauf ton 'opinion contraire, ne le prêter qu'à la fin du mois prochain et voilà pourquoi : outre les cent francs que coûte le serment et le stage, tout avocat est obligé de verser, chaque six mois, une somme de quinze francs pour le semestre courant et, le 1er juillet, quinze autres francs pour l'autre semestre qui s'ouvrirait ; tandis qu'en ne prêtant serment que le 1er juillet, je ne donnerais que les quinze francs du semestre à courir; c'est donc, pour un mois de retard, quinze francs d'économie. Vois si ma raison te convient; si tu ne l'approuvais pas, dis-le moi et je prête serment; mais je crois que tu trouveras bon d'économiser quinze francs.

Nous avons été peines de savoir que maman avait été grippée aussi gravement et nous te prions de nous dire si elle est complètement rétablie.

J'ai obtenu, d'un de mes amis qui revenait de Bruxelles, la brochure du duc d'Aumale ; mais je ne sais com-

ment faire pour l'envoyer; je crains l'indiscrétion de la poste...

P. S. — Je te remercie bien sincèrement de ton gracieux envoi, dont le besoin se faisait bien sentir; car le mauvais vin que nous buvions avec parcimonie nous eût peut-être fait mal à la longue. Nous userons de celui que tu nous envoies avec économie. Quant au tapis dont tu me demandes la mesure, voici : la chambre a trois mètres cinquante-cinq de large et trois mètres quatre-vingt-cinq de long.

Nous avons acheté des chaises fort belles et fort solides pour un bon prix : il fallait bien s'asseoir! Nous n'avions que Le fauteuil ; cela ne pouvait suffire. Elles sont réellement fort convenables, six pour quarante-deux francs. Enfin, la chaise est la partie essentielle d'un homme assis. Je commence à m'asseoir; plus tard, les clients paieront sans doute.

Paris, h- tojuin INtii.

Mon cher père, je n'ai pas pu répondre plus tôt à ta bonne lettre; car je voulais en avoir rempli toutes les prescriptions, par exemple le serment. Il a fallu se faire inscrire, faire des visites, aller au greffe; bref, cela a duré huit à dix joins de recherches et samedi, à onze heures ri demie du matin, j'ai prêté serment en audience de la Coui impériale de Paris. M. Jules Favrem'a présentée le barre. Sisco, à qui Je I avais écrit, est venu dmer arec nous ke lendemain dimanche <'i |e lui ai communiqué mm Adrette à In Jfunfssr italienne au sujet de ta Mort de M. >tr CûvouTi (me j'ai rédigée h l'aii approuver par lés

174 GAMBETTA PAR GAMlîETTA

hommes les plus compétents de Paris. En ce moment, elle se couvre de signatures ; les journaux la reproduisent; mais j'ai voulu t'en envoyer une pour connaître ton opinion à ce sujet. Tu pourras la revoir dans le Siècle d'après-demain.

Je vais commencer à plaider au Conseil de guerre le mois prochain : cela me donnera toujours quelques sous, en attendant que Me de Jouy, plus familiarisé avec moi, me confie des causes. Somme toute, l'avenir commence à se dessiner : il n'y a qu'à marcher; jeté le répète, compte sur moi...

Vraiment, les installations coûtent fort cher et l'argent, même dépensé avec économie, a l'air d'avoir des ailes : le voyage, les ports, les achats, la vie de tous les jours diminuent bien vite notre petit magot.

L'adresse que je t'envoie a été soumise, en lecture particulière, à une commission composée de MM. Bixio (le frère du général Garibaldi), Guéroult, etc.

La Jeunesse de Finance à la Jeunesse d'Italie. (Adresse de Léon Gambetta).

anam

[Virgile.)

Frères, le comte de Cavour a cessé de vivre. Que la jeune Italie, que la démocratie européenne entrent dans le deuil et les larmes ! Car si la vie de cet homme est grande et forte, sa fin est sublime : il est mort de patriotisme, mal glorieux et dévorant qui n'a jamais atteint que Jes grandes âmes.

Or, c'est cette heure des suprêmes douleurs que nous

voulons choisir, nous, la Jeunesse de France, pour vous porter nos regrets les plus amers, nos espérances les plus ' caressées, nos vœux les plus ardents, et faire comme un écho sympathique et enthousiaste à ces trois cris de la mort : Venise... Rome... France! révélation de l'avenir, sortie toute-puissante du tombeau.

Oui, l'aveugle destinée vous a cruellement frappés en vous ravissant avant l'heure le puissant ouvrier dont chaque effort ajoutait une assise de plus à l'édifice, désormais indestructible, de la réorganisation nationale. Encore quelques mois de vie — cruel destin ! — et cette main bénie ouvrait à l'Italie ressuscitée les portes du Capitole, étonné de revoir un peuple !

Mais les lâches seuls se laissent abattre et fuient devant l'orage. Un principe est immortel : si l'homme était fragile, l'œuvre subsiste, impérissable, et l'avenir apparaît chargé de promesses assurées.

Certes, ce n'est pas sur cette terre féconde d'Italie que manqueront les intelligences et les volontés pour recueillir et parfaire ce magnifique programme du comte de Cavour 1 Sur cette terre d'élection, le génie et l'héroïsme gnent et nous avons en vous, Jeunes d'Italie, une foi inébranlable. Xe savons-nous pas, en effet, que vous pensez fous que le plus beau monument à élever à la gloire du grand ministre, c'est déterminer son œuvre, de pratiquer de plus en plus ces principes d'ordre, d'entente mutuelle, d abnégation et de solidarité civique qu'il a vulgarisés parmi vous ; enfin, de prouver au monde que les Dations vraiment digues de s'appartenir savent arriver ft l'indépendance à travers le martyre.

li.-iliens, continuez de montrer à l'Univers qui vous regarde <'t vous admire les vertus des deux dernières

176 GÀMBETTA PAR GAMBETTA

aimées et, alors, les paroles de l'agonie sont prophétiques : « Tout est sauvé ! »

Que la mémoire du grand mort vous soit, dans tous les actes de la vie politique, un enseignement et un aiguillon ; et si jamais des voix hostiles et corruptrices semaient la discorde dans vos rangs, à l'aide de ces misérables municipalismes dont votre lamentable histoire a fait justice, songez à Cavour et restez tous unis autour de Victor- Emmanuel ! Que tout homme qui porte dans son cœur une étincelle de patriotisme ne s'éloigne pas du roi; c'est là seulement la voie qui mène à Venise ; il n'y en a pas d'autre.

Voilà ce que nous autres, petit-fils de 89, nous avons voulu dire à nos frères d'Italie, issus hier de cette immortelle Révolution qui, seule, doit transfigurer le monde ; car seule la justice fait des miracles. Aussi leur dironsnous, avec un des nôtres : — Montrez-vous révolutionnaires, c'est-à-dire calmes avant la lutte, dévoués et énergiques au jour de l'étreinte suprême ; montrez-vous peuple, et l'Italie n'est plus en péril! Les nations qui veulent être grandes doivent, comme les héros, être élevées à l'école du malheur.

Paris, le 19 juin 1861.

Mon cher père, je suis fort content de l'approbation que tu donnes à mon Adresse ; elle a été reproduite par tous les journaux de France et d'Europe : la Jeunesse d'Italie est en train de répondre par une contre-adresse. Dimanche dernier, je suis allé à l'ambassade remettre les signatures que j'avais recueillies : le représentant de

■ÂJ

\ 1861, \\i;r iNK ANNOTATION Dl

178 GÀMBETTA PAR GAMBETTA

Victor-Emmanuel m'a admirablement reçu ; il a voulu que je laisse un exemplaire autographe signé de ma main ; puis, le soir, il m'a invité à dîner ; c'est là que j'ai senti tout le bonheur d'avoir ce qu'il faut pour se présenter dans le monde. Combien je te remercie au fond de l'âme de m'avoir donné en partant un costume noir complet ! La soirée, où nous n'étions que cinq, vu la mort de M. de Gavour et le service funèbre qui devait avoir lieu le lendemain à la Madeleine, et pour lequel j'ai reçu une invitation de Grapello, auquel, du reste, j'ai bien rendu la monnaie de sa pièce : j'avais donné rendez-vous à trois cents étudiants sur la place de l'Eglise, et, au moment où la voiture du représentant de Victor-Emmanuel passait, les cris de : — Vive Grapello ! vive l'Italie ! vive Victor-Emmanuel ! ont retenti depuis le seuil de l'église jusqu'à l'ambassade. Je me suis réservé d'aller le voir de temps à autre et il m'a répondu gracieusement : — « L'ambassade d'Italie sera toujours ouverte pour vous. » Le service important qu'il remplit va bientôt cesser, heureusement pour l'Italie ; car le véritable ambassadeur sera M. de Villamarina, aussitôt que l'Empereur aura reconnu le royaume d'Italie. On m'a, du reste, affirmé que lundi dernier, au Conseil des ministres, la reconnaissance avait été votée ; et la cérémonie en l'honneur de M. de Cavour avait la plus haute signification : l'Empereur s'y était fait représenter par le maréchal Vaillant, et il y avait, dans la foule d'élite, les ministres, le président du Corps législatif, les conseillers d'Etat, la presse officielle et officieuse. Bref, une fête officielle. Il n'y avait que les prêtres qui officiaient qui n'avaient pas lair heureux ; c'était un véritable scandale de voir ces faces haineuses se contraindre en priant pour Cavour.

Tu me demandes des détails sur M. de Jouy ; je ne peux encore te donner que des préjugés : je n'ai pas eu le temps de l'observer et de le juger; il faut, en pareille matière, savoir être long pour ne pas tomber dans l'erreur.

Je te remercie, sans trouver d'expression qui rende ma gratitude, de tout ce que tu fais pour moi, des sacrifices et des marques de dévouement dont je suis l'objet; aussi, ne serait-ce que pour te témoigner de la reconnaissance, je devrais passer ma vie à bien faire. Compte que je n'oublierai pas ce sage conseil : tous les jours, cest demain. Ce sont des mots qui, bien compris, des maximes qui, bien suivies, valent des fortunes.

Je n'ai pas encore écrit à M. Dufour parce que je n'étais pas prêt à entrer dans la fabrique où il veut me présenter ; je veux être plus au courant du Palais et de la routine avant d'entrer au Dalloz. 11 faut savoir attendre. La précipitation peut être nuisible, — la patience, jamais.

Paris, le 19 juillet 1881.

Où en est Ion projet de voyagea Paris ? Je tiendrais d'autant plus à ta venue que, ces vacances, je dois plaider souvent et j'aurais le plaisir de le faire sous tes yeux. Mon patron est désormais mon ami. Je l'ai amené âmes lins ; il m'a dit l'autre jour à sa table, où il faudrait être à tout instant : — Je réponds de vous donner des affaires ; je vous ferai faire un certain nombre de connaissances d'avoués et de conseillers ; bref, je tiens à ce que vous arriviez, et promptement. »

Alors, il est probable que je vais plaider un de ces jours : j'éprouve, rien que d'y penser, une joie profonde ; l'émotion que «-Ha eause est du bonheur et non de la crainte.

J'ai hâte de recevoir le baptême de la barre., et puis, à la grâce de Dieu! Allons, merci, mon père, et toi, ma bonne mère ; nous sommes en bonne route. Jamais je n'ai eu autant de confiance dans l'avenir et de courage dans le présent.

Maintenant, mon cher père, il faut que je te parle de mes affaires d'intérieur, te dire que, malgré la plus sévère économie, nos ressources sont complètement épuisées ; les avances que tu nous avais faites se sont fondues dans les achats d'objets indispensables, dans les frais de route et les lettres de voitures, le mobilier, la prestation de serment, le stage, les vivres de tous les jours. Enfin, si tu te donnes la peine de compter, tu verras que nous devions être bien gênés pour notre terme du 15 juillet. En outre, nos pâtes sont complètement épuisées : tu vois qu'elles ont duré près de trois mois, ce qui est fort raisonnable. Or, comme la soupe est ma principale nourriture, s'il me fallait acheter le pain, ce serait un trop grand surcroît de dépenses...

Paris, le 25 juillet 1861.

Mon cher père, j'ai été vivement contrarié des nouvelles apportées par ta dernière lettre ; voilà donc une partie de nos rêves écroulés : le magasin ne se vend pas et vous restez captifs ! Je ne pouvais tomber plus désagréablement sur le pavé après avoir caressé longtemps le projet de vous voir entrer dans le repos de la retraite et la tranquillité heureuse de la famille. Mais, enfin, il faut en prendre son parti et attendre! C'est le grand mot de toutes les situations. N'ayant pas vendu, je comprends très bien toutes tes économies nécessaires et je regrette vivement

d'en être, pour une forte part, la plus grande cause; mais un jour nous réparerons tout cela.

Les affaires vont très bien ; M. de Jouy est enchanté de moi ; il le dit à qui le veut entendre ; je suivrai ses conseils : je crois que j'ai trouvé en cet homme le vrai levier de ma carrière. 11 se fait un plaisir de tout me rendre facile.

En attendant d'être arrivé, je te prierai de toujours me soutenir. La vie entière est partagée en deux parties : jusqu'à trente ans les pères soutiennent les leurs dans le chemin, et puis, c'est le tour du fils d'être le bâton de vieillesse du père. Rendre et recevoir, quelle touchante réciprocité !

Sisco est accablé de besogne : à peine s'il peut disposer d'un éclair de temps pour venir nous voir; je lui envoie tes lettres à mesure qu'elles me parviennent et il les rapporte, ce qui est une occasion de plus de se voir. Je te laisse à deviner la joie de ma tante quand il est là : on dirait qu'elle voit entrer la famille par la porte ; et si on ne parlait pas de ces absents chéris, on se croirait à Gahors. Elle se porte à ravir, fait d'excellentes et longues promenades; elle visite Paris posément, à petits coups; elle est en train de déguster la grande cité, comme un vieux vin de haut crû, à la doucette, rubis sur l'ongle.

Paris. 2S juillet 1861.

Mon cher pne j'ai été sincèrement et profondément ému en lisant et relisant ta belle lettre; ta bonté et ton contentement ont augmenté ma joie d'avoir fait quelque chose qui ait pu te plaire; la façon dont tu nie racontes

l'accueil qu'on a fait à l'Adressa, à Cahors, ma l'ail un vil'

plaisir: j'ai été enthousiasmé de l'approbation de M. Carbonnel que je te prie de remercier vivement pour moi. Ici, à Paris, à la réponse qui nous est parvenue des étudiants d'Italie, j'ai reçu de nouvelles félicitations; mais la. Gazette de France était furieuse et elle a pondu un article contre l'Adresse ; j'ai voulu répondre ; mais on m'a dit que depuis longtemps la presse libérale ne répondait plus à la Gazette de France, qu'on la laissait sécher et rugir toute seule dans son noble faubourg : cependant, comme j'insistais, Caraguel, du Charivari, me promit une riposte pour le lendemain et, en effet, le lendemain, la Gazette de France recevait la férule dans le bulletin du Charivari.

Quant à tous les envois que tu me prodigues, je te remercie des précautions que tu prends. J'ai reçu les livres, le tapis, le marbre et les tableaux; je n'ai eu rien à payer pour le marbre et les livres ; mais les tableaux et le tapis m'ont coûté trois francs et un franc de commission, total quatre francs . Je n'ai pu me l'expliquer et je t'envoie la lettre de voiture.

Quant au cognac de M. Valette, les droits sont si élevés que ce ne serait véritablement plus. un cadeau; dès lors, il vaut mieux s'abstenir que de lui faire un présent qui l'induirait en dépense.

Nous n'avons pas encore fini les pâtes .que tu nous as remises ; cependant, elles tirent à leur fin, car la menestra compose le fond de notre repas et je m'en trouve fort bien. Nous buvons à peu près un demi-litre de vin par jour, ce qui n'est pas beaucoup par cette chaleur excessive. Je te remercie avec effusion des cent francs que tu as bien voulu m'envoyer : pour faire des économies sur ma robe, je suis en quête de trouver le "costumier qui me fera la

' GAMBEÏTA AVOCAT 183

robe à meilleur marché : je voudrais avoir de quoi acheter une toque sur les cent francs.

Il est probable que je vais commencer à plaider au conseil de guerre. Gela rapporte toujours quelques maigres sous. Sisco s'en occupe ; c'est te dire s'il y met de l'empressement. Je vais le voir demain, nous passerons la soirée ensemble. Il est accablé de besogne et ne peut trouver un moment dans la semaine pour venir nous voir. Je lui envoie tes lettres par son grenadier1 qui, lui, vient régulièrement nous faire nos grosses besognes.

J'avais à commander, en qualité de commissaire de la Conférence des avocats, le repas de la lin de l'année ; comme il y avait beaucoup d'argent en caisse, j'ai voulu faire grandement les choses, et je suis allé aux Trois Frères Provençaux, où le fîls Lacoste m'a mis en rapport avec son patron; à eux deux, ils ont rédigé une splendide carte à diner. Rien n'est indifférent à Paris ; il faut toujours faire du bruit pour se faire remarquer.

Je te prie de remercier M. Traversier de ses bonnes paroles, de les lui rendre de ma part, et de lui dire que M. deJouy, mon patron, est le neveu de l'ancien littérateur du temps de l*Empire, et que le neveu est aussi brillant, aussi facile avocat que l'oncle était prosateur affecté.

Paris, le 1;> j;m\ ici' 1SCI.

Mon cher père, j<v profite de ce jour de fête publique, où le peuple courl les rues et les avocats la campagne, pour causer un moment avec foi. La ville est pleine de bruif ; fout cela passe sous mes fenêtres : je suis heureux de a'avoir rien à (aire, de fuir mi instanl ce tumulte <!«• la \ le

1 L'ordonnance du capitaine 8

et de revenir par la pensée clans ce calme intérieur de la famille où la joie semble être faite d'un silence plein d'émotions. Cependant, c'est de mes émotions que je vais t'entretenir : je plaide dans huit jours une affaire pour le compte de mon patron. Jeudi, je débuterai : le cœur me bat, mais c'est de courage et d'audace ; j'ai hâte de subir le baptême de la barre ; je ne serai jamais si heureux ; les premiers pas de la carrière ont une saveur mystérieuse ; il vous semble que le terrain tremble et que la tête vous tourne. Ce vertige ressemble à du bonheur; mais la raison vient, qui raffermit tout autour de vous et vous partez vers les rives inconnues de l'avenir. Que la fortune me soit favorable !

J'ai vu, entendu depuis trois mois tout ce qu'il y a d'avocats, grands, petits, moyens au Palais ; et je te le dis sans orgueil : mes espérances ont doublé, ma confiance s'est accrue; je tremblais, il y a six mois, de lutter contre les gloires arrivées ; maintenant, un sentiment me domine qui ressemble beaucoup à de l'audace ; mais c'est le lieu de respecter le mot du Christ paraphrasé par Danton : «Les audacieux et les violents raviront l'empire du monde. »

Mon patron est fort content de moi; maintenant, je suis sûr de ses résolutions ; il est surchargé d'affaires, et je lui suis indispensable; d'ici à quelques années, je prendrai sa place, s'il veut qu'il en soit ainsi ; en attendant, il faut attendre et plaider quelques petites affaires, s'aguerrir. Le grand ouvrage est fait, je suis dans la citadelle ; c'est tout au plus une question de temps et j'en deviendrai le maître.

Sisco est en instance auprès de l'Empereur pour obtenir le commandement d'un château impérial ; le colonel a remis sa demande à l'Empereur lui-même, à Vichy, et

tout laisse croire que la réponse du souverain sera favorable. Je le désire de toutes les forces de mon âme.

Ma tante assistera ce soir aux féeriques illuminations de Paris et vous en écrira l'impression. Jusque-là, elle me charge de vous transmettre ses ferventes amitiés ; sa santé est ravissante ; la mienne marche de pair, et, malgré la chaleur excessive, nous croyons devoir vous plaindre d'être abandonnés sans glace à la canicule de Gahors...

Paris, le 8 septembre 1861.

Je plaide toutes les semaines, d'office ; comme tous les avocats sont aux champs, ce sont les jeunes gens de bonne volonté qui sont restés à Paris qui font le service des chambres de vacations.

•l'ai déjà plaidé trois fois, une fois au civil et deux fois au criminel; j'ai été heureux au possible; j'ai eu deux acquittements; au second surtout, j'étais transporté de joie ; mon patron et plusieurs autres anciens qui étaient là m'ont félicité ! Je suis aux anges et je ne demande qu'à plaider encore pour m'aguerrir complètement ; car ce ne scia que lorsque je serai tout à fait libre et écouté à la banc que je pourrai donner toute ma mesure et, avec l'aide du destin, faire ma marque. Ceci se fera attendre encore quelque temps, mais ce sera court .

I - juges des vacations commencent à m'écouter et à me laisser parler; les premières fois, on m'interrompait; maintenant, cela va mieux ; dans un mois, je serai familier

cl on in aura noté.

A la rentrée dea chambres, je serai prêi à fournir une bonne année de plaidoiries. Je remercie tous les jours mon étoile; je n'eusse jamais cm aller aussi bien ; el je

suis désormais sûr qu'après avoir plaidé quelque deux ans pour la gloire, ma position sera conquise, et je toucherai, moi aussi, au fruit d'or de la renommée.

En attendant, je lis, j'écris, je compose, j'écoute les maîtres, je travaille à devenir un orateur, et, sur mon âme, si l'énergie, l'envie d'arriver, l'encouragement des anciens et l'ambition nécessaire au début d'une carrière peuvent servir d'éléments de réussite, tu peux avoir confiance : j'atteindrai le but.

Dans ce moment, mon patron est parti ; je dirige son cabinet pendant son absence, je dispose de sa bibliothèque, qui est fort riche, et je fais connaissance avec ses clients, qui sont fort nombreux.

Dernièrement, il a envoyé du gibier à Paris à un de ses parents et il y avait joint une lettre d'invitation pour moi. Gela m'a procuré l'occasion d'entrer dans cette famille, dont le chef est un ancien président du tribunal de Paris.

Je ne sais où tu as trouvé que M. de Jouy était ladre ; il est fort généreux, fort dévoué et va au-devant de ma carrière. Il me donne plus qu'il ne reçoit : en m'attachant à lui, j'épouse sa fortune. Quitte donc cette idée défavorable et confie-toi à l'avenir. Il ne me fera pas plus défaut qu'à toi, dont il s'est servi pour le bonheur de toute notre famille, que j'embrasse par ton intermédiaire. Ton fils dévoué,

Léon Gambeïta.

Paris, le 6 octobre 1861.

... J'ai, cette semaine, obtenu de très beaux succès ; j'ai été complimenté, félicité de tous côtés ; je suis en bonne voie ; et ce qu'il y a de mieux, c'est que j'ai fini,

surtout hier matin, par être content de moi. Hier, j'ai plaidé comme je le désirais, avec chaleur, sans hésitation, avec conviction. J'ai enlevé un acquittement. Jamais je ne désire plaider autrement; c'était, à mon avis, le but que je voulais atteindre et on ne se trompe pas soimême.

Espérons que cela se maintiendra et qu'avec de la persévérance j'arriverai à plaider pour moi-même, après avoir appris, à force de plaider pour les autres et d'office.

C'est une route qu'il faut parcourir avant d'arriver sur les sommets. Mais là comme ailleurs les débuts décident de tout l'avenir, et à la fermeté des premiers pas on juge que les forces ne manqueront pas pour atteindre le but. Je voudrais te communiquer ma confiance afin que comme moi tu aies la patience d'attendre que s'écoulât le temps nécessaire aux débuts.

Donc, courage et espoir !

Paris, le 25 octobre 1861.

... Je travaille constamment, je plaide tous les jours; chaque journée, j'avance d'un pas; la dernière a été pour moi une véritable moisson miraculeuse : j'ai eu deux acquittements au tribunal correctionnel ; j'ai fait, samedi dernier, mes débuts à la cour d'assises dans une affaire de fausse monnaie; où j'ai eu un véritable succès; il y avait une foule de vieux maîtres qui m'ont complimenté et, te lendemain, sans être prévenu, j'aà trouvé le compte rendu d<- mon affaire dans la Gaïeltê des Tribunaux, ce qui <'st une fort belle récompense, surtout pour un débui.ini ; je te l'envoie, ce Bon, par la poste, en même temps que ma 1 « lire.

J'ai eu une singulière observation à faire pendant ces débats de cour d'assises : c'est que, grâce à la longue et vieille connaissance que j'avais des cours d'assises, j'ai eu de suite l'aplomb et la manière de diriger les témoins.

Je me rappelais tous mes souvenirs d'enfance à Cahors, quand je faisais l'école buissonnière au palais de justice de Cahors; il m'a été, samedi dernier, utile au plus haut degré d'avoir souvent manqué la classe pour aller écouter maître Périé Cléophas ou tout autre. Tant il est vrai de dire qu'il n'y a rien d'inutile, même dans ce qui paraît le plus futile !

Paris, le 31 octobre 1861.

M. de Jouy rentre lundi prochain ; c'est te dire que les travaux vont s'accroître ; mais ne crains rien : je ne suis jamais plus satisfait, plus heureux qu'au milieu des dossiers : il me paraît qu'il sort de tous ces papiers jaunâtres comme un acre parfum d'intelligence inquiète, qui me monte au cerveau, me donne le délire du travail. Chaque liasse est un adversaire, chaque pièce une arme : il faut briser l'arme, renverser l'ennemi; rien n'exalte comme la lutte, parce que rien n'est plus suave que le triomphe.

Le triomphe ! C'est là le mot talisman qui chasse le sommeil, avive les forces", multiplie et trempe l'esprit des jeunes gens. La victoire! rien que ce mot et cette idée, il y en a assez pour vous changer un nain en géant. C'est presque toucher la palme de la main que de la désirer avec tant d'ardeur.

Aussi, ne crains rien : tous les jours nous nous rapprochons du but; encore quelques années d'exercice, la familiarité nécessaire arrivera par surcroît et alors ! alors !...

GAM13ETTA AVOCAT

J'aime mieux ne rien ajouter et attendre au sein de l'étude. Il sera toujours temps de compter le chemin parcouru et les obstacles de la route.

Je t'avais promis le journal où on racontait mon affaire : je n'ai pu l'obtenir avant aujourd'hui ; je m'empresse de te l'envoyer : on ne rapporte pas le plaidoyer ; mais tu comprendras, d'après l'acte d'accusation, que c'est un succès d'avoir prouvé qu'il n'y avait pas là fabrication de fausse monnaie et de n'avoir obtenu que cinq ans de réclusion. Je te l'envoie pour te prouver que je suis simplement à l'ordre du jour.

... Je vais donc te dire l'état de notre appartement: il est au premier, sur un assez joli étage, bien aéré, avec de grands arbres sur la rue : les pièces sont assez belles et propres ; des cheminées fort convenables. La pièce d'entrée nous sert de salle à manger et d'antichambre; puis vient notre salon, qui est en même temps mon cabinet, puis la chambre à coucher de ton fils, puis celle de Tata où j'ai mis la commode; derrière ces quatre pièces règne un long corridor lambrissé et tapissé à neuf, où nous avons mis des porte-manteaux pour les effets ; la cuisine, toute mignonne, est au fond de son corridor et prend l'air sur l'escalier. La cave est assez spacieuse pour deux ou trois barriques de vin ; il y a actuellement les emballages. J'ai voulu les vendre; mais on m'en a offert un prix ridicule et j'ai préféré les garder pour une meilleure occasion. L'eau nous coûte un sou par jour; tu vois, loul se vend à Paris ; j'ai acheté deux cruches pOUT la loger.

La belle paire de vases dont tu nous as fait cadeau fait !<• plus bel effel sur la cheminée du salon ; malheureusement, celui qui avail nu pendentif ro||«'> s'est décollé en

190 G.VMBETTA PAU r.AMBETTA

route et je te prierai de me dire comment on s'y prend pour le recoller avec de la gomme laque; car le morceau •est entier.

Toutes les pièces sont briquetées, ce qui est fort agréable en été; mais il fait froid à Paris et, l'hiver prochain, ce sera peu rassurant; d'ici là, je t'enverrai la mesure pour le tapis. Nous avons passé cinq heures à Bordeaux.

Paris, le 2i novembre 1861.

J'avais à te parler du procès de presse que j'ai plaidé, il y a quinze jours, avec Me Picard, député au Corps législatif, dont j'ai fait la connaissance ce jour-là et, je crois, pour toujours.

On a rendu le jugement il y a quatre jours et nous avons été enchantés du résultat : deux mois de prison et mille francs d'amende.

Mais je ne te détaille rien, parce que je pense qu'on fera imprimer toute l'affaire et qu'alors je pourrai t'en ■envoyer un exemplaire. Seulement, j'ai été fort content de moi : tout le monde m'a félicité, excepté le président, qui m'a rappelé une fois à l'ordre ; j'ai répliqué assez vivement et l'incident n'a pas eu de suite.

Ce procès m'a fait beaucoup de bien auprès de mes collègues : on s'est beaucoup occupé de moi et on m'a présenté, hier, à dîner, dans une maison, à Emile Ollivier, député de la gauche au Corps législatif, qui, après m'avoir complimenté, m'a offert généreusement son amitié. Je crois que tout va bien. Tout va même pour le mieux...

Quant aux portraits, je te remercie de me les avoir envoyés ; on aime avoir autour de soi au moins l'image de ses chères absentes : autant celui de ma mère est net,

GAM13ETTA AVOCAT 191

vif, -réussi, autant celui de Bénedetta est trouble, faux et manqué ; c'est un coulage d'encre noire. Enfin, nous lui en ferons faire un, quand tu l'amèneras à Paris.

Quant à la caisse de pâtes, c'est tout simplement une provision de santé et de plaisir que tu nous as envoyée pour notre hiver; merci mille fois ! Mais j'ai surtout été sensible à l'envoi du parmesan : chaque repas me rappelle plus vivement l'intérieur de la famille, tant il est vrai que la vie n'est faite que de détails.

Paris, le 2 décembre 1861.

Je viens d'être reçu membre de la plus grande conférence qu'il y ait à Paris, la conférence Mole, où se trouvent réunis les plus grands noms contemporains, depuis le ministre Billaut jusqu'à Jules Favre. Ce n'est qu'une simple réunion d'avocats, mais une véritable assemblée politique, où il y a une gauche, une droite, un centre ; on n'y discute que des projets de loi. C'est là que se sont formés tous les hommes politiques de France ; c'est la véritable école de la tribune. J'ai été reçu sans trop de discussions et f espère, d'ici à quelque temps, y prononcer quelques «lis. nues qui me feront connaître ; je suis assis à la gauche, comme mes convictions l'exigent. Gela ma coûté trente-quatre lianes ; mais c'esl peu relativement aux avantages précieux que je compte en retirer. J'ai plaidé & la cour «l'assises pour le chef d'une bande de voleurs, qui était six Fois récidiviste el an rupture de ban. l'ai eu des éloges du président et j'ai obtenu neuf an

i\ forces, ce que tous mes amis ont regardé coin me un Buccès. Je plaide demain dans une grande affaire «le contrefaçon qui m'a été passée par un ancien représentant

du peuple à Paris, Me Colfavru, avec qui je me suis lié à Paris ; c'est un intime ami de Favre avec lequel j'ai arrêté de faire plus ample connaissance d'ici à quelques semaines. Il faut que j'arrive à les connaître tous ; je suis déjà en fort bons termes avec Picard et Ollivier, les deux avocats et collègues de Favre au Corps législatif. Mon procès de presse m'a fait le plus grand bien et je compte en avoir un autre sous peu ; on m'a promis de me faire plaider l'affaire d'un journal de Paris, Y Actualité, qui vient d'être saisi. Ces affaires politiques ont un double avantage : d'abord elles vous élèvent, vous échauffent et vous permettent d'apporter toutes vos connaissances historiques et politiques dans le débat ; secondement, tous les journaux se font un devoir de vous désigner à l'opinion et, si on ne touche pas d'honoraires, on est au moins payé en publicité ! C'est ce dont je suis le plus avide pour le moment.

J'ai été chargé de rédiger pour M. Berryer, à qui on fait une souscription pour une médaille d'or, un projet d'adresse que nous lui remettrons le 25 courant, la veille du jour où le conseil de l'ordre lui donne un immense banquet, au Louvre, pour fêler sa cinquantième année d'avocat.

Je t'enverrai ces deux pièces en temps et lieu. La première est rédigée en tète de la souscription pour la médaille que veulent lui offrir les jeunes avocats qui ne peuvent être de ce banquet, dont le prix a été fixé à quarante francs ; c'était trop pour nos légères bourses. Je te transcris ces quelques lignes, que j'ai soumises à l'approbation des maîtres et qui ont été approuvées sans discussion :

Page 1