‹ GambettaChapitre 2 sur 15 · SOUSCRIPTION DU JEUNE BARREAU · texte numérisé non relu

SOUSCRIPTION DU JEUNE BARREAU

« L'admiration est une vertu trop juvénile pour en regarder la manifestation comme un privilège; aussi, quand les maîtres de l'Ordre vont saluer dans Berryer un demi-siècle de courage et de probité, de patriotisme et d'éloquence, quatre vertus que les grands cœurs seuls savent accoupler pour en faire les grandes gloires, le jeune barreau revendique comme un devoir pieux d'offrir, à son tour, une marque durable de son culte enthousiaste et profond à celui qui est encore aujourd'hui le prince de la parole, comme il en restera à jamais le chaleureux et désespérant modèle. »

Paris, 10 décembre 1861.

... Vico disait que la vie était un cercle dont les deux extrémités se rejoignent pour faire la mort. Cette triste pensée est le résumé de toute la science humaine sur la vie et la mort. Après tout, les philosophes n'en savent pas là-dessus plus long que les bûcherons et ils sortent de lit difficulté de tout expliquer par des images; il est plus facile de peindre que de prouver. Mais je m'égare ; je m'empresse de revenir au droit chemin, je veux dire aux choses ordinaires, par exemple : la politique. Nous gommes dans un bourbier et Dieu sait comment nos gouvernants vont nous tirer de là! Le délicil, les bruits de guerre, la rareté «les transactions commerciales, le nombre toujours croissant des grandes faillites, les partis qui relèvent la tête et qui se préparent pour les élections prochaines, l'Europe qui s'agite sur son vieux lit et qui vetil se lever pour tout changer de place, en voilà

plus qu'il n'en faut pour faire réfléchir les gens sérieux et détraquer toute la machine.

A propos du déficit dans les finances de l'Etat, permets moi une observation. Te rappelles-tu que, l'an dernier, à cette époque-ci, ou quelques jours plus tard, au mois de janvier, je te disais que les finances de l'État allaient mal, que le déficit se creusait tous les jours, qu'il y avait près de trois milliards d'écart et qu'en dépit de tous les mensonges ministériels nous marchions à la ruine et à la banqueroute ? Tu ne voulais pas me croire; tu haussais les épaules, tume disais : — « C'est impossible ! l'Empereur y voit mieux que nous tous ! » Eh bien ! avais-je raison ? L'Empereur y voyait-il si bien et M. Fould l'a-t-il surpris, oui ou non, quand il lui a prouvé qu'il manquait trois milliards pour être à peu près en équilibre ?...

Paris, 30 décembre 1861.

Mon bon père, encore une année qui s'éloigne et va au néant! Encore un feuillet du livre de la vie que le temps tourne de son doigt impassible ! Gomme nous vivons vite et cependant comme nous sommes lents à nous apercevoir de la rapidité de notre existence !

11 y a quelques minutes, avant de prendre la plume, je pensais, au coin du feu ; mon esprit allait à l'aventure et je me faisais de bizarres questions. Je me disais : — A quoi bon ces années ? Pourquoi les hommes ont-ils divisé et mesuré le temps en espaces égaux? N'eût-il pas mieux valu vivre, pour ainsi dire, d'une seule traite, sans avoir à compter les mois et les années ; descendre la vie comme un grand fleuve, sans secousse, sans temps d'arrêt, à la dérive ? En effet, que serait-il arrivé si l'année n'existait

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pas ? On vivrait sans pensera la veille; l'oubli serait plus facile : on n'aurait pas la mémoire chargée de dates tristes et fâcheuses; la vie semblerait plus longue et il n'y aurait de mesure du temps que les infirmités et les décadences du corps. Mais cette rêverie ne dura qu'un moment, et la raison me prouva bien vite qu'il était magnifique que l'homme put connaître le point de la durée auquel il lui était donné d'exister, de dénombrer les siècles passés, d 'éclairer à l'aide du calendrier l'histoire et de classer le présent. Eniin, une dernière réflexion me vint, tout à fait juste : — En effet me disais-je, n'est-il pas bien qu'il y ait, entre deux années, un espace, un intervalle qui oblige l'homme à tourner le tête vers le chemin parcouru pour songer à tout ce qu'il a laissé derrière lui, pour que chaque commencement d'année soit sanctifié par l'amitié et le culte de la famille et que le premier soleil de l'année se lève sur un baiser de paix et d'affection universelle ? Et alors, je me mis à écrire, pour toi d'abord, mon cher père, pour te dire combien j'ai de douleur vraie, de regrets sincères de ne pouvoir être dans tes bras à cette date. Mais ces plaisirs de l'imagination, ces joii s du cœur ne sont que de fugitives illusions, et le ! reste, quand <>n regarde son intérieur, et qu'à travers la croisé'' ridée de givre on n'aperçoit que le ciel de l'aria, qui grimace comme pour vous dire: — Làdans le Midi, il y a un ciel, mou lïciv aimé, qui est encore chaud et visité du soleil!

Maifl e'esl le destin : il faul dans la lutte de la vie pOP !»•!• i absence des êtres les plus chers, sous peine d'avoir cette terrible maladie de la nostalgie qui vous bri

VOUS jette vaincu sur !<• sol. Je me résigne cl j'allends

avec courage, mais avec foi, le jour où, tous réunis, nous

nous dirons nos vœux, nos souhaits, sans le secours du papier. Qui sait ? Le jour heureux est peut-être en route ? Grâce à toi, à tes efforts, à tes sacrifices, voilà l'aurore de celte belle journée ; quand le midi sera venu, j'irai te chercher pour te dire, suspendu à ton cou : — Mon père, tu as créé mon bonheur ; je ne peux pas prouver mieux ma reconnaissance qu'en te l'apportant, pour te le faire partager.

Et toi, ma douce mère, que penses-tu de tous ces beaux rêves, que demain peut faire réalité ? Oh ! je te vois d'ici : ton cœur m'est connu ; c'est le livre que j'ai le mieux lu et le plus fidèlement retenu. Tiens, voici ce que tu dis : — J'aurais besoin de repos ; j'y ai droit au nom d'une vie de travail et de mérite ; mais mon fils n'est pas encore dans la route assez loin pour le laisser aller seul; et alors, je ne suis plus lassée, je ne veux pas me reposer avant l'heure, je veux qu'il arrive et je me dévoue sans arrière-pensée et sans limite à son avenir. Voilà ce que dit ton cœur; et bien d'autres choses encore.

Et si tu entendais le mien, que dirait-il ? Oh ! longtemps il te parlerait, s'il voulait peindre son amour et sa reconnaissance ; mais un mot suffit : il ne pense jamais à tant de dévouement maternel sans répandre une larme. Il y a des générosités qu'on ne peut payer que de cette façon.

Et toi, mabonne sœur, rieuse et gaie, bonne et sensible, tu penses, toi aussi, bien souvent, j'en suis sûr, àton frère, àcet affreux Léon qui ne t'écrit que lorsque l'année va lui arracher la plume des doigts. Tu as bien raison, je suis incorrigible ; mais j'ajoute que je suis bien honteux, bien repentant, et que je voudrais t'écrire tous les mois une longue, bien longue lettre; mais qu'y faire? Le temps vous manque, la besogne vous met l'éperon sur les flancs et crie : En avant !

On se révolte, on dit à la besogne : — Mais, ma sœur, que dira-t-elle ? Que pensera-t-elle ? Je ne lui écris plus ! — Que crains-tu ? reprend la besogne, en véritable avocat du diable : ta sœur te connaît et elle a de toi, dans son cœur, les plus belles lettres du monde, qu'elle peut lire tout à son aise !

Et, n'est-ce pas, Bénedetta, que la besogne n'a pas tout à fait tort et que je suis assez bien dans ton cœur pour que tu devines tout ce qui se passe dans le mien, et pour que tu n'aies qu'à ouvrir ton cœur, comme un secrétaire d'or, pour y lire toute ma correspondance intime, c'est-à-dire mon propre cœur?

Tu ajouteras ce bout de billet à toutes les lettres que je ne t'ai pas écrites, mais que tu as pu lire d'après le procédé plein de sympatbie que je t'indique; et tu excuseras ton bon frère qui t'aime à la folie, te désire mille et mille bonheurs, et n'a qu'un gros regret : c'est de n'avoir à t'envoyer qu'un pâle baiser de frère sur ce papier plus paie encore.

Kl maintenant, vous trois, tout ce que j'ai de plus cher au monde, soyez heureux, aimez-vous, aimez-nous toujours, et recevez comme grêle les vœux, les embrassades H les soupirs d'absence de votre fils et frère, Léon, à qui Paris, pour quelque temps encore, semblera un lieu d'exil tant qu'il ne pourra pas vous y posséder.

Lkon Gambetta.

Paris, le :$ Janvier 1861.

Mon cher père, je t'accuse réception des quatre coupons

que lu m'as envoyés. Nous n'avions plus un liard quand nous les avons reçus.

Aller au siège de la compagnie et se les faire payer était la moindre chose ; mais, ici, le guignon nous attendait :

1° On nous délivre un bon à payer qui réduit chaque coupon Lyon-Méditerranée de 7 fr. 50 à 7 fr. 30, ce qui fait 29 fr. 20 ;

2° Nous serons payés le 8, dans l'après-midi ! Et, d'ici là, nous attendrons le vent !

Vraiment, c'est bien commencer l'année : ce matin, pour me faire raser afin d'aller plaider à la Cour, il m'a fallu emprunter cinq sous !...

Paris, le 8 janvier 1802.

Mon cher père, je viens te remercier de ton empressement à répondre à ma lettre, et je regrette bien de t'avoir causé de la peine ; mais, vois-tu, il y a des moments où le besoin prend le dessus et où la plume vous vient d'elle môme sous les doigts : et l'on écrit sans toujours cale uler les derniers effets de la lettre. Au reste, mes appréhensions sont calmées : hier, le chemin de fer a bien voulu nous payer nos coupons ; mais, seulement, je t'avertis, au cas où il y aurait des personnes qui t'en donneraient quelquefois en paiement, fais-leur subir une réduction de six sous : on les retient à l'échéance.

Je ne me rends pas compte de cette contradiction entre la valeur portée au clos du coupon et la retenue qu'il y a dans les bureaux; l'administration a l'air de donner d'une main pour reprendre de l'autre. Oh ! je suis bien de ton avis au sujet de ces grandes et absorbantes compagnies, véritables reines de notre monde : l'État seul ou plutôt la Nation devrait être propriétaire des voies fer-

rées, comme des routes et des fleuves ordinaires; mais il faut changer l'édifice entier si on touche à cette pierrelà.

Je crois que j'ai une assez bonne nouvelle à t'annoncer : l'Amérique du Nord se serait engagée à rendre les commissaires de l'Amérique du Sud et, par conséquent, la paix ne serait pas troublée de longtemps encore, de ce côté-là du moins. Il y a apparence que la rente va monter, ainsi que les autres bonnes valeurs.

En outre, les paroles de l'Empereur au jour de l'an ont donné un peu de ferme à la Bourse et les fonds ont repris assez sensiblement...

Quant au premier de l'an, il a été fort triste à Paris ; pou d'animation, un temps affreux, et des rhumes en perspective pour les audacieux qui tentent de sortir.

Je suis en ce moment gratifié d'un fort rhume, et j'ignore si je ne serai pas empêché de plaider vendredi, à la première chambre de la Cour, une affaire assez grave dont le bâtonnier m'a spécialement chargé.

Jeté dirai, dans les premiers jours de la semaine prochaine, ce qui se sera passé; je t'avouerai cependant que je Etais ému d'avance, moi qui le suis d'ordinaire si peu ; mais, devant un pareil auditoire et en face d'un adversaire comme M Nicole!, un des premiers avocats $u civil; je sens non pas la pour, mais ce vague et étrange sentiun -ni qui voua oppresse, la nuit, dans dea chemins inconnu- et dans un pays peu bot.

Mais, d'ici à apn\s-domain, j'ai le lomps <\c me donner

du courage, h puis, quand je serai à la barre, j«i penserai à i"i. à vous tous <•• In fermeté un- viendra comme pat surcroit ..

Paris, le 26 janvier 4862.

... Je crois que la dernière fois que j'ai eu le bonheur (trop rare) de causer avec toi, je te laissais au moment où je t'annonçais que je devais plaider le lendemain une affaire grave à la première chambre de la Cour d'appel. Eh bien, franchement, je n'ai pas été salisfait de moi! La majesté des magistrats, le silence solennel de l'audience et le caractère sévère de l'auditoire m'avaient ému ; j'ai eu bien de la peine à dominer celte première émotion, qui ne s'est, du reste, dissipée qu'à la fin de ma plaidoirie ; ajoute à cela que l'affaire, qui m'avait été spécialement confiée par Jules Favre, était fort mauvaise et que mon adversaire, Me Nicolet, est un des plus grands et redoutables avocats de Paris. Bref, j'ai perdu mon procès, je suis sorti furieux et je me suis fâché avec mes collègues qui voulaient me féliciter.

Mais, quelques jours après, j'ai bien pris ma revanche : tu as pu lire dans les journaux que l'opinion que j'avais plaidée devant la conférence des avocats avait triomphé.

J'avais besoin de me venger, et je t'assure que ma vengeance a été complète : j'ai fort bien plaidé, je m'en rapporte mieux à moi-même qu'aux autres en pareille matière.

J'ai écrasé mon adversaire ; tantôt les rires, tantôt les applaudissements de l'assemblée redoublaient mon ardeur; et alors j'allais, toujours impitoyable comme le bourreau, détruisant toutes les objections et établissant mon droit sans réplique. Puis, sortant de la cause, j'ai fait voir la sublimité du principe que je défendais, proclamée par l'histoire, et j'ai fini par un rapprochement entre

la France d'aujourd'hui et celle de 89 qui a entraîné toutes les convictions.

M. Jules Favre m'a félicité en termes magnifiques et même exagérés. Cette fois là, je suis sorti heureux ; j'avais tout dit comme je l'avais voulu. Il ne me manquait qu'une chose dans ma joie, ta présence.

Samedi prochain, je replaide encore une autre question et j'espère rester à la même hauteur. Tout va bien ; enfin, voilà l'aurore qui se lève : quand viendra le soleil ?

Aujourd'hui l'Empereur a prononcé le discours d'ouverture des Chambres. Il n'y a qu'un mensonge de la première à la dernière ligne. Et, chose remarquable chez un tel homme, c'est la première fois qu'il parle humblement et que même, dans la dernière phrase, il se défend et même, par Dieu, je crois qu'il prie !

Quant au rapport du ministre des Finances Fould, c'est simplement odieux : on ne veut pas arrêter les dépenses; on crée de nouveaux impôts. Où allons-nous ? Je n'ose l'envisager de sang-froid.

... Les finances italiennes vont mal et cela m'ennuie : j'espère néanmoins qu'elles se relèveront ; mais je crois qu'il y en a encore pour longtemps, parce que l'horizon a l'air bien noir sur le Pô el l'Adige. Je pense que la lutte éclatera bientôt pour Venise et il y a à craindre que les canons parlent tout seuls. Pourvu (pie le Piémont ne lire pas le premier coup de fusil, tout est sauvé ; le cabinet de Turin doit adirer L'Autriche, la forcera déclarer la guerre, prendre bien <\i^ précautions afin de se donner le rôle d'offensé, d'attaqué.

Je tiens de bonne source, et In le liras dans les journaux d'ici a troia semaines ou un mois, que l'évacuation

de Rome par DOS troupes élail résolue et ordonnée. Le

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Pape est intraitable, ou plutôt la réaction catholique, et, malgré la phrase assez niaise du discours d'aujourd'hui à cet égard, tu peux tenir ce que je te dis ici comme certain.

II va sans dire que c'est confidentiel. J'ai fait depuis un mois une magnifique moisson de belles et utiles connaissances : Arago, Bixio, frère du général, chez lequel je vais passer quelquefois la soirée.

J'espère d'ici à quelques jours être invité chez Jules Favre ; on me Ta promis et j'attends avec impatience. Quand je tiendrai mon homme de près, je ne dis pas ce que j'en espère; tu le devines...

. Ma tante est un vrai miracle de santé, de vivacité et de renaissance ; c'est étrange : si celadure, quand tu viendras à Paris, elle aura recouvré ses vingt ans. Paris lui est une fontaine de Jouvence ; elle marche dans la vie à reculons.

14 février 1862.

A la dernière conférence, il y a quinze jours, j'ai eu un grand succès ; Favre m'a adressé les plus grands éloges. Mais tout cela n'est rien à côté du succès, du bonheur que j'ai eu lundi dernier. Il y a, une fois par an, réunion des avocats au Palais, par colonnes de quatre-vingts, sous la présidence de deux anciens. Lundi, 10, notre colonne s'est réunie sous la présidence de Me Grémieux et de Me Lachaud. Là, on pose des questions sur les droits et les devoirs des avocats. Or, ce jour-là, j'ai eu les honneurs de la séance ; sur une heure et demie qu'a duré la séance, j'ai parlé à deux reprises pour trancher la question, pendant trois quarts d'heure. Te dire tous les éloges du père Grémieux serait vaniteux et impossible. Enfin, à

la fin de la séance, le père Crémienx (on ne l'appelle que de ce nom) est venu à moi, m'a serré la main et m'a embrassé. Il a voulu savoir mon nom, mon âge, mon pays, m'a fait ses félicitations, m'a prédit les plus beaux horizons du monde et m'a invité à aller le voir régulièrement. J'avais les larmes aux yeux, j'étais ivre de joie, et le soir, quand j'ai dîné avec Tata et Sisco qui était venu nous voir, je te laisse à penser notre bonheur. Il ne nous manque qu'une chose ; mais c'est presque tout dans notre vie : la famille !

25 février 1862.

.le t'envoie, comme échantillon des séances du Sénat, un numéro du Moniteur où est rapporté tout au long un magnifique discours du prince Napoléon. C'est d'une énergie, d'un feu, d'un sentiment démocratique parfait. Je t'envoie ce numéro pour te faire remarquer que, pendant les débats des Chambres, le journal le plus intéressant de tous c'est le Moniteur, qui donne la reproduction complète de tous les débats, tandis que les autres journaux ne peuvent, vu l'abondance des matières, fournir que des extraits. Tu apprécieras et tu me répondras à ce sujet. Autrement, la politique se noircit tous les jours. On entend de singuliers craquements autour de soi. Qui sait

Si les temps oe sou! pas arrivés, comme disai! le Christ?

Toujours est-il que l'esprit publie est très préoccupé el que les débats des Chambres, la crise industrielle, la crise financière, l'embarras général du pays assombrissent violemment l'horizon. Ces! !<■ cas de jeter la sonde el de découvrir où nous en sommes, où nous allons. A un changement, assurément} Dieu veuille qu'il soit utile e1

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D'ici à quelques jours, je t'écrirai si je dois aller plaider, en province, une affaire de presse assez grave. Je n'ai pas reçu de réponse ; mais on me l'a fait espérer.

Paris, le 17 mars 1862.

Mon cher père, quand tu liras ma lettre tu auras déjà reçu les souhaits et les baisers de la famille ; mais il me faut, à moi aussi, ma part de bonheur et de caresses dans cette douce fête d'anniversaire. Par la pensée j'y suis déjà et il me semble par moments que l'illusion va jusqu'à la réalité ! Malheureusement, le rêve se dissipe et je me retrouve avec ma tante au coin du feu, elle occupée à coudre, moi à écrire.

Si j'ai un souhait à t'envoyer, c'est de pouvoir te posséder le plus tôt possible, de pouvoir te conter chaque jour de vive voix mes émotions, mes luttes de la journée et mes succès, comme ceux que j'ai obtenus samedi soir, à la grande conférence des avocats. J'ai été applaudi, enivré, presque porté en triomphe ; jamais je n'ai été si heureux ; toutes ces bouches qui me félicitaient à la fois, toutes ces mains qui cherchaient la mienne, pour me remercier du plaisir que je leur avais procuré, disaientils. J'étais fou de joie, et cela dure encore au moment où je t'écris. Je suis dans le ravissement et je t'envoie ce succès, cette joie, comme le plus beau bouquet pour ta fête.

Paris, le 12 avril 1862.

. . .Que te dirai-je de mes succès ? Ils vont au gré de mes désirs ; hier, j'ai obtenu un acquittement qui m'a été bien agréable. Une pauvre vieille femme était poursuivie pour

GAMBETTA en 1862

(Voir |.:.

GAMBETTA AVOCAT 20îi

avoir causé la mort d'un jeune enfant qui lui avait été confié à garder : son âge avancé, sa misère, son innocence, à laquelle je croyais, m'avaient pénétré pour elle de la plus vive sympathie. Je l'ai défendue avec toute l'ardeur dont je suis capable et j'ai eu le bonheur de la faire acquitter aux applaudissements de l'auditoire, qui était touché jusqu'aux larmes.

Oh ! tu peux le croire, il n'y a pas de somme d'argent qui nous procurât d'aussi douces et d'aussi profondes sensations.

Je te réserve un de ces spectacles pour le jour où je te tiendrai à Paris. En attendant, excuse-moi si je ne t'écris pas plus souvent : je suis accablé de besogne et il ne faut rien moins que la famille pour trouver ou faire trouver une heure. Adieu, embrasse tout le monde pour moi, et à bientôt !

Cholet, le vendredi saint, 4862.

Mon cher pore, tu es fort étonné sans doute en ouvrant celle lettre, et ta pensée demande : — Où est-il? et que fait il en ce lieu?

Or, comme j'aime répondre à tout, même à distance, je t'apprendrai que je suis à Cholet, dans le Maiûe-et- Loire, à trois cents kilomètres de Paris, pour plaider une affaire très grave et très importante devant te tribunal civil de cette ville.

Cholet esl une sous-préfecinre ; mais c'est un peu plus grand que Cahors. Ces! une ville industrielle : l'esprit d'entreprise s'y étanl développé • attiré autour des manufactures une population considérable, Je dois à l'amitié de M, Vernei d'avoir la mission de plaider ici l'af-

faire que je te raconterai une autre fois, un débat entre les deux manufactures les plus importantes de la ville : il s'agit de huit cent mille francs.

Je plaide demain à neuf heures du matin ; toute la ville y sera ; le soir, je t'écrirai pour donner des nouvelles. Enfin, je tiens mon champ de bataille ; nous verrons l'adversaire demain. C'est un avocat de la cour d'Angers. Je suis demandeur, je parle le premier et je lui promets une chaude affaire.

A demain ! je t'embrasse et j'ajoute que, si je n'étais pas soutenu par l'espoir du combat, je m'ennuyerais ici ; car Gholet est fort triste.

Paris, le 27 juin 1862.

...Ma situation s'éclaire tous les jours ; je suis au mieux avec ce qu'il y a de personnages influents dans le Palais et dans la politique ; j'ai mes entrées au Corps législatif, dont la session expire aujourd'hui, après un superbe discours de Jules Favre sur le Mexique, qui a été admiré de tous, même des plus entêtés partisans du gouvernement. Jules Favre m'a nommé clans l'affaire politique la plus importante de l'année, une affaire de société secrète : il y a cinquante-quatre accusés. Je plaiderai à côté des noms les plus illustres au Palais, Ollivier, -Favre , Arago, Picard. Je ne me tiens pas de joie et je l'en ai remercié avec effusion ; cette affaire vient le 7 juillet, lundi en huit...

Bénedetta continue toujours à visiter Paris et à l'apprécier ; quand tu viendras elle pourra déjà te servir de guide. Elle retient tout, jusqu'aux chemins qu'il faut prendre, et ce sera pour toi un charmant cicérone. Ma tante qui l'accompagne dans ses excursions ne peut guère

suivre son allure ; ma sœur a des jambes à surmener un montagnard et je ne sais guère que toi qui pourrais comme elle n'être jamais fatigué de promenades assez longues pour ressembler à des voyages. Inutile de te dire s'il nous tarde de t'embrasser, de te posséder, de te promener, enfin de t'avoir !

Paris, le 26 juillet 1862.

Voilà à peu près un mois que je ne m'appartiens pas ; cette affaire de société secrète m'a absorbé. Mais aussi, quel triomphe j'ai eu ! Gela tient du délire : j'ai reçu les félicitations, les cartes, les éloges de tout ce qu'il y a au Palais et en ville qui soit libéral. Mais, au Palais surtout, mon succès a'été complet. J'ai été embrassé par les vieux maîtres après ma plaidoirie et tous les autres sont venus me presser la main ; j'étais ivre de joie, je ne savais à qui répondre, tant ils étaient tous empressés à la fois ; je les ai remerciés en masse. Quel barreau que le barreau de Paris ! Quelle confraternité ! et surtout comme on se crée vite les sympathies ! Mais venons auprocèslui-mème. J'ose affirmer que, si tu pouvais lire mon plaidoyer, tu serais content de ton fils; seulement, il n'y a qu'un petit obstacle à cela : c'est que les journaux n'ont pas osé le reproduire. Ce que je te dis la est la vérité pure. En revanche, j'ai eu pour moi deux organes de publicité (rime puissance incomparable: MM. Crémieux el Arago'se sont lait un plaisir et un devoir <l<' I»' répéter à ions les amis, de façon que, dans I espace d'une semaine, toul ce qui à Paris s'occupe de démocratie el de libéralisme le savait. Dernièrement, dimanche, chez M. Crémieux où j'étais invité, ce bon vieillard me présenta à ses amis et voici

la petite scène qui s'est passée : « — Je vous présente, dit Crémieux, M0 Gambetta, le grand succès à l'affaire des cinquante-quatre. » Devant cette terrible apostrophe, je voulus battre en retraite et je dis : — « Comment voulezvous qu'on vous croie, maître ? H y avait là quarante avocats et je n'ai eu que le sort de la majorité, le silence ! — Ah ! réplique un monsieur, avec la mémoire de Me Crémieux on se passe fort bien d'un journal, et votre maître, comme vous l'appelez, nous a récité votre plaidoyer, tout entier, hier soir, après l'audience. — Je ne m'étonne plus, ai-je répondu, si vous l'avez trouvé éloquent, reproduit par une telle bouche ! »

A ce moment, Me Crémieux me tire l'oreille en me disant : — « Jaloux ! » avec une finesse de trait incroyable et indicible. Au reste, je t'envoie l'appréciation des divers avocats du procès par le Progrès de Lyon, rédigé à Paris. J'espère que tu seras satisfait de ce qu'a écrit l'inconnu de cette feuille. On m'affirme que la Gironde et le Phare de la Loire ont également parlé de moi; mais cela m'importe assez peu; ce que je voulais, c'était le triomphe du Palais, parmi mes confrères et, là, je l'ai eu complet; aujourd'hui, tout le monde est pour moi.

Je t'enverrai mon plaidoyer le plus tôt possible ; mais le sténographe qui l'a pris ne me l'a pas encore communiqué, et moi, je n'ai que des notes, et pas le' discours. On parle, du reste, d'imprimer tout le compte rendu de l'affaire ; en ce cas, je t'enverrais la brochure.

J'ai reçu, ce matin, une lettre de Sisco, qui va très bien, se console de sa retraite par sa retraite elle-même, me donne des nouvelles de toute sa famille et me charge de le rappeler à ton souvenir.

Le bruit des élections prochaines au mois d'octobre

prend consistance ici ; à cet égard, M. Pelletan fait une brochure et, après avoir entendu réciter mon plaidoyer par Arago, il m'a envoyé sa carte en écrivant au dos que, s'il était poursuivi, il ne voulait pas d'autre avocat pour le défendre que Me Gambetta. Tout ce que je te raconte là, ce n'est point par vanité, ni gloriole, mais parce que je sais combien cela doit être doux à ton cœur. Et puis, si tu savais combien cela vous donne du courage, de l'ardeur, de l'intrépidité, que ces succès !

Mais il y a une chose qui a manqué à mon bonheur : viens le plus tôt possible et il ne me manquera rien, d'autant plus que je pourrai te faire assister à un beau plaidoyer, qui sera beau surtout si tu es là...

Voici comment E. Garjat raconte, dans ses Souvenirs, l'histoire du premier portrait qui fut fait de Léon Gambetta :

« Je me rappellerai toujours la matinée d'été — c'était en 1802 — où il vint m'apporter pour la première fois sa tête, comme il disait, dans mon atelier de la rue Laffitte. 11 flânait dans le jardin en attendant son tour de pose et cueillait des marguerites qu'il effeuillait comme un simple Némorin. Il en piqua une a sa boutonnière et voulut être portraicturé avec cette décoration végétale. Je ne peux pas regarder ce porl rail sans me sou venir aussitôt de sa joie presque gamine en examinant l'épreuve qui le représentait jeune, svclte et sans façon, dans toute la gloire de ses vingt-quatre ans.

— « .!<• vais taire des conquêtes, <'T<i<-e ;i toi, me dit-il. N'oublie paa que, -i tu nu- maries, tu as cent pour cent sur la

(lot !.. i C'eal en revoyant ce portrait, dont je lui rapportait

quelques exemplairesquatrc ans avant sa mort , qu'il s'éeria en souriant : — «Ah oui, ]<• le reconnais : le Faust a la in.irilo ! Nous avons tous vieilli depuis, mon lils. » Henri Deloncle a écrit :

— « La photographie charmante de Garjat, faite <m» I8ô2i

complète ces explications. Gambetta est vu de profil et je ne sais quelle timidité plane dans son regard réfléchi ; une lueur joyeuse éclaire ses traits... Une marguerite fleurit sa boutonnière ; la barbe est courte et lustrée, les cheveux ondes puissamment, l'oreille grasse et romaine, le cou léger et mobile, et, sur la poche où la main s'enfonce, le pouce carré à l'ongle rude, maniant à plein le drap, tout indique la force consciente et vivace... »

Paris, le 10 août 1862.

Mon cher père, il y a bien des semaines que je tarde à l'écrire ; mais, sincèrement, c'est à peine si je trouve une minute ; désespéré, étouffé de besogne, je ne sais où donner de la tête ; et, avec tout cela, j'ai un petit dérangement de santé ! Je suis fatigué ; j'aurais besoin de repos ; mais je ne peux en prendre encore; les commencements doivent être continus pour être décisifs. Tu as du voir dans les journaux que j'avais été nommé secrétaire de la conférence des avocats, ce qui, parait-il, est un grand point pour moi. Malgré le prix qu'on y attache, j'en fais peu de cas ; ce n'est pas là le vrai côté de la situation ; l'important, c'est de faire connaissance avec les avoués et les hommes d'affaires. Or, voici les vacances ; tous les avocats de quelque renom s'en vont à la campagne et l'on ne sait par qui faire plaider les affaires qui sont portées devant la chambre des vacations. Je reste et je suis tout particulièrement désigné pour combler la lacune ; je prends pied, et, tu sais, c'est le fonds commun des ambitieux d'en avoir bientôt pris quatre. Je crois que mon ambition est louable : j'en prendrai, pour mon compte, plutôt cinq que quatre. De cette façon, je me procurerai, avec deux mois de sacrifice, une clientèle

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qu'il me faudrait peut-être trois ans pour réaliser. Néanmoins, il ne serait pas impossible qu'après avoir fait pendant deux mois cette solide campagne, je ne vinsse me reposer deux autres mois à Cahors, auprès de toi; ce serait à la fin d'octobre, novembre, et à la première partie de décembre, époque presque vide au Palais.

Je suis très occupé, te disais-je. En effet, figure-toi que je plaide tous les jours, quelquefois deux fois par jour ; puis il faut courir ici, là, voir un tel, écrire forcément à tel autre et puis s'occuper un peu de tout ce qui se passe, pour ne pas rester en dehors, être toujours au courant, De négligerpersonne, savoir toutce qui se dit, s'imprime, se prépare et se fera ; voilà un petit tableau de ce qu'est obligé de faire ton cher fds ; tu dois penser si, à la fin, il n'est pas trop fatigué et, dans ta bonté infinie, l'excuser s'il est quelquefois bien long à te donner de ses nouvelles.

Je t'annoncerai comme consolation de mon retard que le père Grémieux m'a pris en affection particulière et que, s'il pouvait devenir bâtonnier, je serais un homme sauvé ! Espérons ! A l'heure qu'il est, une heure de l'après-midi, le conseil de l'ordre <5st en train de voter. Je vais aller voir ce qui est sorti de l'urne : si c'est Crémieux, tu compter sur une bonne lettre pour demain ouapivsdemain.

Pour ma sœur, die engraisse à vu<> d'oeil, elle mange comme nous trois, elle rit, elle babille, chante, rayonne : elle es! superbe de santé e< Paris lui vaul i<>us les bains de mer des rives de France e1 peut être d'Italie.

Mil tante n'engraisse pas, mais lient bon ; elle est de bronze <•! ne se laist e entamer ni par l«- chaud) ni par le froid ; il n'y a que moi qui suis fatigué; mais j'espère

venir me reposer dans deux mois au milieu de vous,

prendre un bain de vie natale ; en attendant, je vous embrasse pour tous.

30 septembre 1862.

... Nous descendons au rez-de-chaussée de la même maison. Le propriétaire fait des concessions de prix et de réparation, qu'il serait bien difficile de retrouver ailleurs : huit cents francs et des changements importants dans les lieux ; j'ai accepté tout de suite et nous changerons vers le 15 octobre.

Ainsi, tu le vois, c'est plus tôt que tu ne pensais qu'il faut revenir nous voir; nous t'attendons avec impatience ; tu prendras tout ton temps, puisque c'est dans la même maison, et puis je te prouverai, à la façon dontje travaille et noue mes petites affaires, que tu as le droit de compter sur moi...

Paris, le 14 octobre 1862.

Ma bonne mère, hier matin, mon père est arrivé : ma surprise a été fort grande, quand j'ai vu mon oncle. Cela m'a fait bien plaisir et je ne savais pas trop s'il fallait en croire mes yeux ; les deux frères, là, à Paris, rue Vavin, assis à la même table, chez moi ! Cela, pour peu qu'on se reporte en arrière, ressemble beaucoup à un rêve ; mais qu'importe! c'est un beau rêve.

Mon père a l'air enchanté du nouveau logement; moi, j'en suis ravi : si je peux meubler un salon avec goût et luxe, je crois que j'aurai avancé beaucoup l'avenir à Paris, où tout se fait, se grossit, se réussit par les connaissances; il faut avoir au moins une pièce où l'on puisse faire pas-

GAMHETTA AVOCAT 213

ser et asseoir n'importe qui, le petit pour l'éblouir, le grand pour lui prouver qu'on est à flot. La moitié de la vie est une bonne comédie, et l'autre moitié ressemble pas mal à un drame ; tout cela, bien uni, fait le succès ou la ruine.

J'ai, dans ce moment-ci, le cœur haut, la tête fraîche ; je suis content. Les vacances vont finir, c'est-à-dire que le mouvement, les affaires vont commencer. Que sera l'année qui va s'ouvrir? Que sera l'inconnu? J'aime à aller le voir par moi-môme et je sonderai cela de plus près encore ; car il est certain que je serai secrétaire de Me Crémieux, à la rentrée. Cela nous donnera le bon vent dans la voile.

Au moment où mon père a pris la résolution de venir, je devais aller passer huit jours dans le Berry, chez Laurier, où j'aurais rencontré des gens sérieux, peut être Me CrémieUx. Mais j'ai dû ajourner ce voyage à cause de son arrivée : je serai obligé de partir vendredi ou samedi au plus tard. Je t'écrirai de là pour te dire ce qui sera arrivé...

Crémieia annonça lui-même à Gambetta qu'il le prenait pour secrétaire par la lettre suivante, datée de ha Forêt, le 10 octobre 18G2 :

' Mon cher «iambetta,

«Je vous accepte avec empressement pour mon collaborateur el j'aurai grand plaisir à voir se développer soue mes

yeux votre (aient, qui -ern une de nos gloires dans l'avenir.

si le travail opiniâtre sê joint chez vous aux dons naturels.

« Seulement, mon cher confrère, vous|venez tard près de

moi. Je m'étudie, depuis dix ans, à diminuer mon cabine! :

mon âge ne me permet plus de me li \ rer ;> des lui le> journalières ; je eh jU.Hid on me permet de les

choisir, et je ne prends que do affaires, importante*, il est

vrai, mais en petit nombre. Il faudra donc que vous voliez de vos propres ailes, tout en vous réfugiant, de temps en temps, sous mon abri.

« J'écris à Laurier, qui sera certainement à Paris avant moi. Concertez-vous avec lui : je sais d'avance qu'il vous accueillera à bras ouverts. Je n'arriverai pas avant le 2, au soir. « Votre bien dévoué,

« Ad. Crémieux. »

Paris, le 7 novembre 1862.

Ma bonne mère, voilà longtemps que je te dois une lettre; mais, si j'ai retardé, c'est pour ne te donner que de bonnes, de superbes nouvelles. Mon affaire est décidée : ce bon Laurier a tout mis en œuvre pour me faire arriver ; chez lui, à la campagne, j'ai été choyé et présenté à une infinité de personnes considérables dont la bienveillance m'est désormais acquise ; je suis désigné à l'attention d'un nombre important de gens d'affaires et de gens de poids. Ainsi, il m'a présenté à M. Villemain, de l'Académie française, chez qui je serai reçu tout cet hiver, et dans le salon duquel je trouverai tout ce qu'il y a de grand et de distingué à Paris. Je suis entré chez Grémieux, où j'ai été reçu comme un protégé de vingt ans; on m'a installé dans le cabinet de M. Crémieux comme un fds de la maison; je suis aux anges. A mon Fetour de la campagne, j'ai trouvé une lettre de ce bon M. Crémieux, que je t'envoie pour te faire partager le plaisir qu'elle m'a procuré.

J'ai déjà pris position et le maître illustre qui s'est chargé de moi a bien voulu me manifester tout son contentement pour plusieurs affaires que j'ai déjà traitées. J'espère, d'ici à la fin du mois prochain, avoir un rôle

dans une affaire qui fera bien du bruit; mais je n'ose te préciser rien de plus ; quand je serai tout à fait certain de l'avoir, je te récrirai aussitôt.

Cholet, l8r décembre 1862.

Mon cher père, tu dois être étonné de ne rien recevoir de moi; mais j'ai été, tous ces derniers temps, accablé de besogne; j'ai été obligé de partir pour la cour d'Angers, où j'avais une très grosse affaire à plaider, que j'ai arrangée sur les lieux, après quatre jours de séjour dans cette ville ; mais ce séjour m'a été des plus agréables parce que j'avais emporté de Paris des lettres de M. Grémieux pour les meilleures familles de la ville : j'ai été reçu comme un vieil ami. Ravi de l'accueil, des personnes et du résultat, je me suis félicité, une fois de plus, d'être attaché à un homme qu'il suffisait d'approcher pour voir tout s'aplanir et devenir facile.

Actuellement, je suis à Cholet, où je plaide demain une jolie affaire commerciale. Tout cela ma fait gagner quelque argent, et j'en avais bon besoin. C'est égal : je commence à toucher des honoraires; ceux que j'ai reçus sont assez considérables et tout fait prévoir que, si la fortune continue à me sourire, je pourrai bientôt cesser d'être un fardeau pour la famille. (v>ui sait même si je ne pourrai pas lui être utile ! Je ne désire rien tant que la venue du jour où je pourrai reconnaître les sacrifices qu'elle a

lails...

(«janvier L&

Ma chère maman, que puis-je te dire à toi, ma douce pour rendre ce que j'ai au fond de rame? Quelle

langue peut traduire et ma reconnaissance et mon amour? N'es-tu pas la plus courageuse des mères et la plus dévouée des femmes ? Ne dois-je pas être le plus aimant, le plus respectueux et le plus fier des fils d'avoir une telle mère ?

— Vrai, je ne puis rien trouver qui te puisse redire et exprimer ce que je ressens ; c'est mon âme, c'est mon cœur qu'il faudrait plier dans cette lettre pour te l'envoyer : seuls, ils pourraient se comprendre et s'expliquer avec toi.

Quant à des vœux, des souhaits, des aspirations, pouvons-nous en faire l'un pour l'autre que nous n'ayons sentis à l'avance dans chacun de nous ? Puis-je te désirer quelque bonheur qui ne soit le mien propre ? Hélas ! non, tout est commun entre nous, ou, pour mieux dire, tout esj, un. Nous sommes la même personne vue sous deux points de vue différents. Toi m'ayant fait, moi devant prolonger ta vie à force de caresses, de dévouement et de satisfaction. Le repos que tu as tant mérité, je te le ferai un jour, glorieux, joyeux, complet.

Nous ne pouvons nous crier tous deux que ce seul mot :

— Courage ! Le but est voisin, attends encore quelque peu, ma douce, ma chère maman ; le sort, nous finirons par l'atteindre ; alors, je pourrai tout mettre à tes pieds, en te disant avec les larmes de la joie et de l'orgueil : « Mère, voici ton œuvre. »

Tu le vois, tous mes vœux sont les tiens ; le fils se perd dans la mère et n'a qu'un regret, mais bien poignant, bien triste, celui de ne pouvoir l'embrasser sur les deux joues à mille reprises. Oh ! les distances, c'est affreux !

Léon Gambetta.

Paris, le 23 février 1863.

...J'espère que tu viendras de nouveau à ton retour d'Italie, où tu vas sauver des mains des étrangers et des paysans la maison paternelle ; au retour, je t'attends et te promets, cette fois-là, de prendre toutes mes précautions et de tout te sacrifier pour ne pas te laisser un seul instant solitaire.

Seulement, je n'aurai guère le plaisir de te recevoir dans la maison que tu connais et où j'avais fini par m'acclimater si bien que j'éprouve une peine singulière à la quitter. Mais le propriétaire Ta vendue à un tiers et, en tirant la courroie, il faudrait sortir coûte que coûte au mois de juillet prochain. J'en suis vivement contrarié ; encore un déménagement ! Et puis, j'étais déjà connu dans mon quartier, déjà assis, et il faut partir, aller ailleurs. Knfin, c'est une des petites misères de la vie de Paris; mais, avec le prochain propriétaire, je prendrai mes précautions et je veux un bail de trois, six ou neuf ans Avec cela, on peut dormir tranquille ; sinon, on est exposé à toutes les fantaisies des propriétaires qui, pour dix francs de plus de loyer, vous congédient.

D'ici au mois de juillet, j'ai le temps de chercher et de trouver un appartement agréable qui remplace celui que j'avais considéré comme dqvantme logcrjusqu'à l'arrivée à la fortune : ce sera une halte de plus à compter.

Que te dirais- je '.' .le suis en veine : tout va bien, je travaille; les affaires viennent lentement, mais elles viennent ; les hommes commencent à m'apercevoir el j'espère.bien,

(I i'i ,i quelques années, pouvoir, avee un légitime orgueil,

venir embrasser les deux êtres à qui je dois toutj mon

père et ma more, en leur disant : — « Voilà ce que je suis et ce que je vaux ; c'est votre œuvre et je vous la rapporte avec joie. »

Voilà mes espérances, ce qui me soutient à chaque minute et ce qui me fait toujours supporter les petites brouilles qui ne sauraient durer longtemps entre deux cœurs comme celui de mon père et celui de son fils dévoué qui t'embrasse.

Paris, le 9 mars 1863.

...La petite querelle intervenue entre nous ne dérive que d'un malentendu. Il n'est pas possible que tu aies pu mettre en doute mon cœur ou mon intelligence et que tu aies pu croire sérieusement à je ne sais quel bruit, qu'on a fait courir, sur mes sentiments et sur mes idées philosophiques. C'est déjà la seconde fois dans ma vie de jeune homme que de faux rapports ont essayé de semer la zizanie entre nous ; il faut mépriser ce que disent les malveillants. Quant aux idées religieuses et à la grande idée de Dieu, je suis trop sensé, en politique comme en morale, pour l'abandonner. Et puis, comme tu l'as remarqué avec beaucoup de justesse toi-même, c'est une des plus précieuses ressources de l'éloquence. Tu peux donc te rassurer de ce côté-là ; j'y suis resté fidèle ; si j'avais été près de toi, il est certain que j'aurais bien vite dissipé tes préoccupations. A l'avenir, je t'en prie, prête plus difficilement l'oreille à des bruits intéressés à me nuire. On s'explique mal de loin, dit le proverbe; mais le proverbe ne saurait être juste entre un fils et son père ; aussi, je suis bien ferme dans cette conviction : au moment où tu me

lis, toute rancune, toute querelle est apaisée, et tu regrettes comme moi de ne pouvoir sceller la réconciliation dans une embrassade commune. Mais j'espère que tu mettras à profit la première éclaircie pour venir me la porter à Paris ; seulement, ce ne sera plus rue Vavin, mais dans mon nouveau logement, rue Bonaparte, 45, que je te recevrai. En effet, voici que mon propriétaire a vendu et l'on me donne congé ; j'ai trouvé un très beau et 1res commode logement, dans une belle rue, très proche de M. Oémieux et de Laurier, près du Palais, au cœur de mes occupations. Je l'ai loué, avec bail pour six ans, mille francs par an ; je serai plus voisin de ma clientèle et je compte pouvoir regagner ainsi la différence du loyer ancien avec le nouveau. J'entre dans le nouveau logement le 8 avril 1863. Je t'écrirai d'ici là pour une occasion que je ne laisserai jamais passer jusqu'à la fin de nos jours.

Paris, le lor avril 1863.

Mon cher père, je profite des vacances de Pâques pour l'écrire une lettre plus détaillée, plus complète que celle que j<' l'ai envoyée pour ta fête, et à laquelle je ne te cache pas que j'attendais une réponse de ta part; mais probablement tu os occupé et je sais ce qu'est pour vous !.i semaine sainte pour ne pas comprendre très bien les motifs de ce retard. Moi-même, malgré les vacances, je suis fort occupé; les élections qui se préparent à Paris pour le Corps législatif me donnent beaucoup de travail. Tu as pu voir, dans 1rs journaux qui m*<»n! nomme a celle -i<»n, que je fais partie des comités qui doivent -T la liste des candidats fnliirs. Je commence à me

faire place; mes relations politiques s'étendent ton

jours ; je suis aujourd'hui en rapport avec tout ce qu'il y a d'hommes influents dans la démocratie. Tout va très bien : il s'agit simplement de marcher avec prudence et, de ce côté, je t'assure que j'ai profité des divers conseils que tu m'as donnés. Sans précautions, sans prévoyance, pas de bonne politique.

Les autres affaires, celles du Palais, ne vont pas mal, quoiqu'elles se soient un peu ralenties ; mais je n'ai pas à me plaindre : j'ai touché quelque argent qui m'a permis d'acheter ce qui me manquait en meubles et en livres. J'ai eu bien des faux-frais, des dépenses à faire, qui m'eussent bien gêné, sans deux ou trois bonnes fortunes qui sont venues me secourir, comme, par exemple, l'affaire de Calvit de Lalbenque qui s'est très bien conduit à mon égard et m'a envoyé cinq cents francs, il y a deux mois. Son procès a été gagné en police correctionnelle ; le voleur de son beau-fils a été condamné à treize mois de prison et je vais terminer cette affaire au civil, aussitôt les délais d'appel expirés. J'ai toutes les bonnes grâces du père Crémieux ; mon ami Laurier m'a procuré une belle affaire qui, d'ici deux mois, fera bien du bruit et dans laquelle j'espère tenir une belle place.

En attendant, notre grande préoccupation actuelle, c'est notre déménagement, qui va nous coûter beaucoup de peine et beaucoup d'argent; mais, enfin, c'est pour six ans. Péphau, qui se rappelle à ton bon souvenir, nous donnera un bon coup de main.

Paris, le. 12 avril 1863.

Mon cher père, j'ai été bien sensible à l'empressement si cordial que tu as mis à me répondre et à m'envoyer

des provisions avec une abondance bien au delà du nécessaire. Je suis aussi bien aise de la nouvelle que tu m'apprends de ton départ pour l'Italie avec ma sœur ; j'aurai ainsi le plaisir de vous recevoir dans mon nouvel établissement de la rue Bonaparte. J'ai, du reste, reçu de tes nouvelles aujourd'hui même par Augustin Reilhé, qu'il m'a été particulièrement sensible de revoir à Paris. 11 sort d'ici, après nous avoir longuement entretenu de Cahors et des divers incidents qui s'y sont produits depuis peu...

Paris, le 3 juin 1863.

Ma chère maman, je regrette bien de n'avoir pas été libre plus tôt ; mais les élections générales, dont le succès dépasse d'ailleurs toutes mes espérances, m'ont absorbé, dévoré ; je ne dormais plus, je n'avais plus une minute à moi : tout était aux autres. Le calme se refait et, aussitôt, je t'écris. Hier, Reilhé est parti pour Cahors : il t'apporte la robe que je t'avais annoncée ; porte-la à mon intention ; c'est une robe d'avocat, puisque c'est un honoraire.

Je plaide demain 4, à onze heures, mon affaire du Mexique; le cœur me bat d'avance; l'audience sera magnifiquement composée ; je plaide à côté des maîtres et bien des charités sont là, toutes prêtes à mordre si je trébuche; mais je n'ai plus peur et vive le danger! Je t'écrirai le résultat.

Paris, le 22 juin 1863.

Mon cher père-, ... je t'annonce tout d'abord que je SUIS ravi.: le succès des élections à Paris m'a comblé de joie. .i y ai pris une grande pari, j*1 me suis remué et mis en

contact avec tout ce qu'il y a de généreux, de vivant, de scientifique dans le mouvement libéral et démocratique ; j'y ai conquis une véritable influence. A l'heure où je t'écris, je suis convaincu que ces trois mois de lutte électorale qui viennent de s'écouler ont plus fait pour mon avenir que trois ans de calme et pacifique étude. Je suis en vedette, on m'observe, on me discute; mais, à côté des critiques, il y a les éloges et les encouragements, et tout me fait croire que la destinée me sourit et me fait un enfant gâté.

Le procès du Mexique est venu fort à propos couronner ce succès et me mettre de plus en plus en lumière. Mon patron, Me Crémieux, me traite en véritable lils adoptif et si, d'ici à un an, il était député (ce qui est dans le domaine des événements probables), ma carrière serait définitivement tracée : la politique et le barreau seraient les deux leviers sur lesquels je serais appuyé pour triompher de tous les obstacles et atteindre toutes les couronnes.

Je vais, d'ici à un mois, plaider une grosse affaire de littérateurs, qui sera un gros événement dans mon existence et d'où peut-être va dépendre mon avenir. Tout Paris s'occupe de ce procès ; il y aura une audience superbe, où tout ce qu'il y a de lettrés à Paris se rendra ; tous les journaux en parleront. C'est te dire que, malgré l'émotion que me cause une pareille perspective, je brûle de me mesurer avec la critique et l'envie ; si je sors triomphant de cette nouvelle mêlée, tout sera dit. J'étudie et je me prépare tous les jours ; compte sur moi, espère et tu verras bientôt ce que ton fils peut faire pour être digne de toi et de tes ambitions...

Vassy, le 28 juillet 1863.

Mon cher père, je t'écris du fond de la Lorraine, où je suis venu plaider une affaire électorale pour M. Donnel- Bernardin, candidat de l'opposition contre le baron Lesperut, candidat du gouvernement.

Je plaidais dans la ville même qui avait donné la majorité au candidat de l'opposition, mon client. Toute la ville était là; j'ai plaidé avec énergie, j'ai été fort content de moi, et tu sais que je me rends rarement ce témoignage ; j'ai enlevé cette population, écrasé l'administration et, en sortant de l'audience, j'ai eu une véritable ovation. Je t'écris, avant de me rendre au banquet que m'offrent les chefs de l'opposition de la ville, pour te mettre de moitié dans mon allégresse.

J'attends ici une dépêche de Bruxelles pour aller plaider un grand procès artistique dans la capitale de la Belgique. J'ai encore des affaires jusqu'à la première semaine de septembre; mais ma tante est malade de langueur, sa santé m'inquiète et je te l'enverrai dans les premiers jouis du mois d'août.

L'avenir se levé enfin ! Il sera radieux.

Strasbourg, i»> 28 aoûl 1863.

le sois parti hier à huit heures et demie de Paris; je rail arrivé ce matin à sept beures un quart i Strasbourg] j'ai plaidé ;i neuf heures ; je pan, ce soir, à einq heures,

et je le jette deu\ inol> a lu poste.

.lui bien plaidé pour le publie, pas tfès bien à mes propres yeux; mak j'ai répliqué avec une réritableéloquence <•( j'ai été heurem de pouvoir réparer 1 insuiïi-

sance de ma plaidoirie, qui avait été mauvaise à cause de la fatigue de la nuit et de l'àcreté de mon estomac.

J'irai probablement plaider à Dijon, dans la Côtc-d'Or, avant de venir à Cahors ; après quoi je vole dans vos bras. Je brûle de vous rejoindre.

Le Blanc (Indre), 9 septembre 1863.

Je suis venu ici plaider une belle affaire civile, que m'avait procurée le beau-père de Laurier.

J'ai d'abord été reçu dans cette famille comme le fils de la maison, 'choyé et dorloté ; on ne veut que difficilement me laisser rentrer à Paris. Hier, j'ai plaidé mon affaire devant ce qu'il y avait de plus brillant à la ville. J'ai eu un très grand succès d'audience et, le soir, M. Naquet, l'avoué qui m'avait donné l'affaire, a offert un grand dîner dont j'ai été le héros. J'ai cherché à gagner tous ces braves gens et j'y suis, je l'espère, arrivé. Aujourd'hui, la grosse affaire, c'est d'obtenir ma liberté ; on veut me retenir jusqu'à lundi avant de me permettre de rentrer à Paris. Je résiste, mais avec mollesse; car la campagne est très belle, les gens aimables et spirituels ; l'occasion peut devenir féconde...

Lépineau, le 5 octobre 1863,

Je suis arrivé ici, chez mon ami Laurier, et, au milieu de la foule brillante qui se presse dans cette délicieuse campagne, j'ai été le plus fêté et le plus caressé des hôtes. Je suis ici comme dans une seconde famille ; tout le monde est à mes petits soins : après ma vraie famille, toi si bon, ma mère si douce, je ne peux rêver un intérieur plus sympathique et plus vivement intime. J'y suis

comme dans un milieu de naissance et je voudrais te faire connaître tous ces braves gens, pour doubler tes amis et augmenter de moitié les jouissances de ta vie. Il viendra, le jour où je pourrai te présenter à tous ces amis du cœur, certain que tu trouveras chez eux cette réciprocité de l'âme qui apporte dans la vie les seules joies délicates et sûres que l'homme puisse goûter.

Me Crémicux est ici, jovial, frais, plein de bonne humeur et de belles causeries infinies sur le passé qu'il narre à ravir, sur le présent qu'il critique avec une finesse exquise, sur l'avenir qu'il s'obstine à prédire rose, fécond en merveilles, tout comme s'il n'avait que vingt ans...

Le 8 novembre 18G3.

Mon cher père, me voici arrivé et installé à Paris pour un li i ver qui s'annonce sous les meilleurs auspices comme affaires et comme relations. J'ai déjà plaidé, avant-hier, une très belle affaire de presse ; seul, sur trois avocats, j'ai obtenu l'acquittement de mon client. La journée a été bonne, L'audience était garnie des plus fines langues de Paris, depuis les rédacteurs du Figaro et du Nain Jaune, jusqu'aux graves secrétaires de deux académies. J'ai joui d'une grosse heure de verve et d'esprit; j'ai ravi mes juges et, sans trop de vergogne, ils ont acquitté mon client. Ce petit succès fait son bruit et le tour de Paris; lis que je ne suis pas indulgent pour moi-même et tu peux croire 'iu,'.j<; ne cherche jamais à me tromper. J'ai été fort .'lis»- de moi.

M Grémieux a'esl pas encore de retour; je ne m'en plains pas trop, car j'en profiterai pour plaider quelques bonnes affaires en plus.

226 GAMBETTA PAU (lAMUKTTA

Tout promet que l'année sera fructueuse et que j'aurai le plaisir de venir te trouver à Celle au mois de juin, les mains pleines et la joie au cœur ; car je n'oublie pas notre projet d'aller à Celle pour y choisir un pied-à-terre ; je me fais même une véritable fête de revoir ce pays et d'y participer avec toi au choix d'une maison pour tes vieux jours, où je viendrai te visiter à chaque éclaircie des vacances...

Tu dois avoir reçu déjà deux fois le Moniteur qui inaugure la rentrée des Chambres ; j'ai pensé qu'il te serait agréable de voir et de lire de près les débats certainement considérables qui auront lieu sous peu de jours.

J'ai déjà été à l'Assemblée 1 ; la physionomie de la Chambre a bien changé; il est évident que cette majorité obéissante se relève, se tâte; elle fait même des ouvertures et des caresses à l'opposition : on se croirait à la veille d'une débâcle. Le discours du trône a été mal accueilli et bien diversement interprété ; les poltrons et les belliqueux réunis y voient la guerre et y sentent la poudre; les

1 Ludovic Halévy a raconté :

«... Je parlais du temps où Gambetta n'était rien. J'avais tort. Gambetta a toujours été quelque chose. C'était en 1862 ou 4863. Gambetta n'avait pas 25 ans; mais les Cinq le traitaient déjà avec une extrême déférence. Ils étaient, au Corps législatif, les représentants de cinq circonscriptions électorales. Gambetta était, par une sorte d'acclamation populaire de toutes les parlotes politiques du quartier Latin, le représentant de la Jeunesse des Écoles. Il était de la Chambre sans en être. Il assistait à toutes les séances et, lorsque Picard ou Jules Favre étaient à la tribune, ils jetaient, de temps en temps, en l'air, à la dérobée, de petits regards du côté de Gambetta, qui leur envoyait des signes dencouragf^ment et d'approbation.

« Un jour, oui, c'était bien en 1863, Picard devait parler. La salle était comble, archi-comble, et Picard était au désespoir : il n'avait pas de billet pour Gambetta, lequel allait et venait, agité, dans la salle des Pas-Perdus. Pas de place pour Gambetta!.. Que dirait la Jeunesse des Écoles ! Un député de la majorité, M. de Montjoyeux,

calmes et froids politiques disent que c'est la paix à outrance. Tu sais l'opinion que je t'exprimais, il y a un mois ; elle n'a pas varié. Je suis un partisan de la paix ; je crois fermement que l'Empereur ne veut pas faire la guerre, mais n'ose pas dire ouvertement sa pensée devant un pays aussi militaire que la France. Tant pis ! car il alarme inutilement le monde des affaires et tout cela finira par une atroce crise commerciale, que semble annoncer l'élévation du taux de l'escompte à la Banque et l'annonce d'un emprunt du gouvernement.

Paris, le 6 février 18G4.

Mon cher père, ma mère veut repartir et, malgré tout le plaisir que j'aurais à la garder encore, il faut se fier; car le sacrifice que tu as fait est déjà considérable Je te suis bien vivement reconnaissant de l'avoir ée à Paris pendant un mois et de t'ôtre seul chargé de toutes les affaires de la maison. J'espère qu'à ton tour

vint au secours de Picard. Il s*en alla trouver M. de Morny et lui demanda un petit coin pour le jeune ami des Cinq.

— « Il n'y ;i plus de place que dans ma tribune, répondit M. de Moins .Ir \;n.> y faire placer M. (iamix-l ta. On m'a beaucoup parlé «le lui : Je ii'- serai pas fâché de le voir! »

« Kt gambette l'ut introdaH dans la tribune de M. de Morny, lequel, la Iflrgaetteà la main, examinait le petit avocat du quartier Latin.

Après quoi, (1 agita la Bonnette présidentielle et ouvrit la séance. »

Le I): C;ivla nous dit ce souvenir, de la même époque :

— « An café Procope, ooua L'avions lurnommé liambotchi. Bob audace tranquille émerveillait tea amis : il ne a'égligeail aucune

lier an fonctionnement du bnrican et de la politique. Binai, qu'un |0Ur, il force In DOTtC de M. 'l'hiers, en BOO hôtel

de la in- Sain! Georges, pour apprendre du vieil homme d'Etal ce était r.-eiiem.-nt qu'on budget. Bi TMeiB, surpris et charnel a la (bit, expliquait au jeune somme, absolument inconnu de lui, le mécanisme complique de la machine budgétaire. Telle fut la première entrevue des demi BtfCSJ de noliv KépUbUSJSM

tu viendras aussi me visiter avant de partir pour Celle, où, comme il est convenu, je veux choisir avec toi un joli pied-à-terre, qui fera le pendant de celui que je construis/ tous les jours, à Paris ; et nous passerons la plus belle partie de la vie à aller de l'un à l'autre.

Je me sens heureux : j'entends par là que la chance me sourit volontiers : on raconte que Mazarin, avant de prendre un commis ou un secrétaire, demandait, quelle que fût d'ailleurs la réputation de savoir du candidat : — Est-il heureux?

Le bon et rusé cardinal croyait que les qualités les plus fines et les plus rares sont comme une fumée sans le secours de la bonne fortune. Je suis un peu de l'opinion de Mazarin en cette matière et je crois beaucoup au destin. C'est peut-être parce que je n'ai eu qu'à me louer de lui depuis mes débuts : on adore, dit un vieux proverbe, les dieux qui vous sont propices. Tout m'a réussi au delà de mes espérances...

Paris, le 23 février 1864.

Je t'envoie les portraits-cartes de maman, et ton cachet J. G. J'espère que tu seras content. Tune me dis pas comment tu as trouvé la photographie de Carjat. Je tiens absolument à avoir ton avis à cet égard; quand tu viendras, je te ferai faire aussi ton portrait; mais je veux un chef-d'œuvre...

Rien de nouveau oifplutôt rien de changé à Paris : les uns se préparent à une guerre formidable au printemps; les autres, convaincus que toute expédition en Europe est une folie, agissent dans les prévisions de la paix. Le printemps aura bien à faire pour mettre tous ces gens- là

d'accord, sans compter les élections de Paris qui continuent à présenter la plus parfaite complication d'amoursprôpres, jeunes et vieux. Mais tu dois lire assidûment le Phare de la Loire, qui contient d'excellentes correspondances de Paris, et, par conséquent, être bien informé.

Août 1864.

Mon cher père, j'ai reçu ta lettre dont la lecture m'a été fort agréable. J'y ai retrouvé toute l'énergie et la dignité de ta nature. Tu peux croire que, sous ce rapport, je suis bien ton fils et que jamais je ne permettrai qu'un impertinent ou un drôle me manque de respect et d'égards. Mires a été, depuis deux ans, un monstre d'ingratitude envers M. Grémieux et Laurier, auxquels il fait en tous lieux mille avanies; j'ai été, il y a quinze jours, le témoin d'une scène de violence qui m'a indigné, et j'ai usé de mon bras vigoureux pour venger toutes ces injures à la fois : je l'ai corrigé avec cette précision et cette sévérité que je sais apporter à de pareilles exécutions.

L'année finit très bien; je plaide souvent et j'ai de

jolis succès d'audience ; tout me laisse espérer que l'an-

prochaine je serai hors de page. En attendant, je

t'aurai vu et je puiserai dans tes entretiens une nouvelle

force.

Je t'enverrai ma tante avant la lin du mois ; je viendrai la rejoindre en septembre; je resterai un peu plus (pie 1 an dernier; cependant, tu dois comprendre que ma vie est IfOp agitée el que je suis obligé de mener trop d'affaires a la l'ois pour pouvoir rester loin de Paris aussi longtempsqueje l<- désirerais pour satisfaire la soif de mon

cœur, -i espère que Laurier pourra venir me voir à Gahors

230 GAMBETTA PAR GAMBEïTA

et que tu lui feras l'accueil que mérite le meilleur de mes amis.

Je t'enverrai, demain ou après-demain, un journal dans lequel je viens de faire un portrait de notre nouveau bâtonnier, E. Desmaret ; la semaine prochaine, je dois tracer celui de Favre, et j'espère bien que toute cette prose ne sera pas jetée aux buissons. Je n'ai, à travers toutes ces joies, qu'une amertume : c'est l'échec de M. Crémieux, qui n'a pas été nommé bâtonnier. Tu vois qu'on a beau avoir vieilli dans la gloire, les ennemis et les jaloux vous suivent jusqu'à l'apothéose et vous font trébucher sur le seuil du Panthéon. Enfin, il faut se consoler, se raidir et marcher en avant; c'est mon cri de guerre !

Je t'embrasse.

Léon Gambetta.

Lépineau, le 15 octobre 186 i.

Mon cher père, encore quinze jours (et j'ai hâte de les voir finir) et je vole à Paris reprendre avec plaisir le train ordinaire de ma vie et de mes travaux. La trop courte visite que j'ai faite àCahors aretrempé toutes mes forces ; je me sens une énergie double de l'année dernière pour pousser la roue de notre commune fortune ; car, désormais, je ne sépare plus notre avenir; -il faut que nous parvenions tous ensemble au but souhaité, le repos honorable et doux pour toi et ma bonne mère, la réputation, la gloire peut-être pour moi et, partagée par ma tante et ma sœur, l'existence la plus harmonieuse qu'on puisse rêver...

Je t'écrirai la veille ou Favant-veille de mon départ. Jusque-là, modère la frénésie douce de ma sœur et de

ma tante : il est inutile qu'elles arrivent à Paris avant moi et avant la fin des vacances. Ma concierge m'envoie régulièrement ici tous mes papiers ; je lui réponds et elle exécute avec intelligence les commissions dont je la charge.

Et toi, as-tu vu Garibaldi ? T'a-t-il écrit de nouveau? Est-il à Paris, et pourrai-je avoir quelques indications pour 1 y découvrir, s'il y était encore au moment où j'y arriverai ?

Je serais enchanté de me présenter moi-même; de cette façon-là on fait toujours mieux les choses, et je serais tout dispos pour y aller avec toi, à Pâques, ou au mois de juillet-août, en allant à Celle, comme je te l'ai si agréablement promis. Sois donc assez bon pour me transmettre des renseignements à cet égard.

Ici, je ne fais pas de politique, de telle sorte que je suis un peu désorienté ; mais je vois tous les jours se réaliser ma prédiction sur la baisse de la rente. Il faut attendre et nous pourrons peut-être, un jour ou l'autre, faire une excellente opération. De retour à Paris, je prendrai l'air de la place et je te mettrai au courant d'une façon exacte...

Paris, 30 mars 1865.

La séance d'hier a été terrible : il y a eu, au sujet du i Décembre, une altercation d'une violence extrême entre

M. Koulu'i- h Picard ; j'ignore encore ce matin la forme éani laquelle le Moniteur reproduira ce grave débet! ; mais je crains l>i<-n qu'il y ait aujourd'hui même UD nouvel assaut, si le compte rendu est inexact <>u tneompfH ; lu dois avoir déjà lu l<- discours d'Ollivier, qui est un véritable Suicide , car, perdu pour l'opposition qu'il a

solennellement trahie, il n'est point accepté par le pouvoir autrement que comme un transfuge. Enlin on parle d'une entrevue impériale d'où il pourrait sortir ministre. Je n'y crois pas : si l'Empire le prend, l'Empire est fort entamé.

Le discours de M. Thiers nous a consolé de celui d'OIlivier. Ce spirituel vieillard n'a jamais été ni plus souple, ni plus fort; c'a été un triomphe de trois heures de parole et Paris n'est plein que du bruit de sa harangue.

Nous liions rapidement vers l'avenir; voilà treize ans que le régime actuel est debout et il en est encore à discuter sa constitution et son origine, comme s'il datait d'hier. C'est là un grave symptôme de mort. Attendre et observer, tout est là.

Après la politique, la température. Depuis la mort de Mathieu de la Drôme, le temps s'est beaucoup amélioré ; nous avons pu renoncer au charbon et au coke, revoir le soleil et faire quelques promenades avec ma sœur, dont je suis toujours ravi. C'est d'ailleurs une impression générale : partout où elle va, on est enchanté d'elle. Ma tante va très bien : elle est fort bien portante et très gaie. Il y a bien, par-ci par-là, quelques minutes de lune; mais je connais son calendrier et je la laisse aller.

Ce 13 avril 1865.

Je suis en très bonne voie ; mais j'ai bien besoin de vous tous encore, de tes conseils; car je constate tous les jours combien la prévoyance paternelle t'a rendu la vue claire; maintenant que ma vie se repose et se calme un peu, je sens la raison qui t'a toujours inspiré, les avis que tu m'as prodigués.

Je gagne dans l'esprit de M* C rémieux une véritable place de confiance ainsi que dans son cœur ; sa femme s'est surtout prise pour moi d'une amitié dévouée et je ne peux plus sortir de chez eux. Je leur suis lié ; j'ai tous les jours un sujet de reconnaissance au destin de me les avoir fait rencontrer. Les entretiens de Me Crémieux sont pour moi les enseignements les plus pénétrants que j'aie reçus de ma vie et je fais les vœux les plus ardents pour conserver longtemps encore un maître aussi grand, aussi aimable, aussi généreux. Je suis à l'école d'histoire la plus spirituelle et la plus instructive, puisque c'est de l'histoire parlée par un homme qui l'a vécue...

Paris, le 16 avril 1865.

... Je serais venu moi-môme, comme je te lavais promis, te visiter pendant ces vacances de Pâques; mais j'ai cru plus opportun d'attendre d'aller plaider à Moissac l'affaire contre le président du tribunal. Je ferai ainsi un meilleur et utile voyage à la fois. Si le temps est redevenu aussi beau dans le Midi qu'à Paris, la campagne doit être déjà superbe et il me sera possible de faire avec loi de belles promenades ; car j'ai repris l'habitude de la marche, comme toi-même.

Nous passerons en revue notre politique : je pourrai te donner, en ce qui me concerne, de bonnes nouvelles et <l<- rassurantes prédictions. Je crois que nous sonimes en grande voie de transformation ; les affaires politiques Bfempéchent pas lea autres et je serais très satisfait si je h «lais pas outrageusement volé par les clients; ce mois- <i. J'ai été la dupe d'un tas de forbans ; mais o'esl la

dignité de noir.- profession de secourir les bibles sans

avoir droit à des rétributions. Je me console en pensant à l'avenir; mais les temps sont durs et ce mois-ci comptera parmi ceux qui m'ont donné le plus de tracas.

Paris, vendredi 21 avril 1865.

Mon bon père, j'ai hâte de répondre à ta charmante et délicieuse lettre : tu as cru comprendre que j'étais gêné ; et, vite, tu es allé au-devant de mes désirs. Cela me servira pour quelques frais de toilettes pour moi, ma sœur et ma tante ; mais j'ai pris une résolution énergique : c'est de ne plus plaider sans avoir été payé d'avance. Je manquerai bien, de temps à autre, à ma parole ; mais la règle établie et suivie en général me protégera toujours un peu mieux, dans l'avenir, contre ces duperies trop souvent répétées. Je dois aller plaider jeudi à Épernay ; j'ai demandé à être honoré avant de partir, sinon non. Jusqu'ici, pas de réponse; nous verrons demain. Le temps est très beau ; il me serait agréable de voyager un peu, tout en plaidant le long du chemin. J'ai écrit ce matin à Moissac pour qu'on fixe mon affaire à la seconde quinzaine de mai, ce qui me permettrait de venir vous embrasser à Cahors durant les fêtes agricoles. D'ailleurs, nous n'aurons pas de printemps cette année ; l'été est venu, chaud et déjà terrible ; Paris se dépeuplera de bonne heure, sans compter que notre ennemi (c'est notre maître comme disait J. de la Fontaine) s'en va en Algérie passer deux mois, ce qui enlève toujours un certain nombre d'oisifs à la capitale, et des plus bruyants. La politique va bientôt se reposer: les débats, mal dirigés, trop développés, ont lassé l'attention publique et la session sera mauvaise pour le parti libéral. Heureusement que la situation exté-

rieure est grosse d'incidents terribles, en Allemagne, en Italie, en Espagne, aux Etats-Unis, au Mexique ; il y a, dans tous ces nuages, certainement un grand orage avant la fin de l'année. Et puis on continue à répéter que l'homme va mal ; un incident peut survenir, la mort est prompte à frapper : la vie de cet homme est le fil qui tient tout ; si le fd casse, où allons-nous ? Question grave qu'on ne résoud jamais que trois jours après l'accident...

Pour moi, je suis infatigable, comme tu l'apprécieras, de tes propres jambes, à la première entrevue.

Paris, le 23 juin 1865.

Tout va bien ; les grèves et les coalitions se passent très bien. Le peuple prend l'habitude de la liberté ; le suffrage universel nous surprendra par sa sagesse avant cinq ans, et qui sait si nous ne serons pas libres avant ?...

Bordeaux, 5 août 1865.

A Clément Laurier, Paris.

Mon cher ami, deux mots. Je suis un peu fatigué, .l'ai vu Bordeaux; mauvaise impression. On croit à tout, sauf à une lutte sérieuse contre Waleski. Seulement, il faut voir la circonscription même de I)a.\ : je pars ce soir, chargé de

documents ; je rais bâter le rentre de la mère et voir si l'enfant m présente par les pieds. Et, s'il y a lieu, l'opération césarienne ' î

unbetia fui toujours un organisateur électoral Incomparable.

e.uiiiik Pelletée disait de lui :

— ... « L'homme était rnéle n tout, curieux <l«' tout, répandu, tutoyé partout; ou eût cru qu'il semait sa \ i<i .1 t<>u^ les vent

Bayonne, le 7 août 18G5.

A Clément Laurier, 3, quai Voltaire, Paris.

Mon cher ami, je suis moulu, mais pas content. Ce pays-ci ne vaut pas grand'chose : comme tous les pays pauvres, il ne demande qu'à mendier et à obtenir l'aumône. Il se donne un argentier par l'élection de Waleski; il n'y manquera pas. Cependant, on aurait pu lutter avantageusement en préparant le terrain de longue main. Il y avait des éléments de succès, une coterie de financiers et de propriétaires qui ne voulaient pas de Waleski, un journal à Dax, dont on aurait pu faire un instrument de propagande, enfin d'anciens hommes politiques qu'on aurait pu réveiller et intéresser à une candidature libérale. L'administration, elle, n'y a pas manqué : elle les a attirés à elle, et ce sont les chefs ralliés qui feront, j'en ai bien peur, le plus bel appoint du triomphe administratif.

Il n'y a rien, rien à faire, qu'à laisser le pouvoir triompher solitairement. Néanmoins, avec une campagne de trois mois, on changerait tout, ce qui suffit à me consoler sur l'avenir.

Pour le présent, et en dehors de toute action électorale, je te dirai que j'ai failli mourir dune violente attaque de dyssenterie; j'ai été vingt-quatre heures sans pouvoir sortir de la situation d'Argan... Je me suis traité énergiquement et je suis sur pied maintenant ; mais je n'en

était surpris de découvrir, au milieu de cette existence dévorée, avec cette parole toute en fanfares, le constant labeur de sérieuses études, un don rare d'observation, un génie politique singulièrement fin et calculateur.

(ïAMBETTÀ AVOCAT 237

vaux guère mieux ; j'ai encore d'affreuses douleurs d'entrailles qui me tiennent dix minutes de suite avec le froid dans les dents. Je ne sais pas si j'irai bientôt à Cahors ; je crains d'y tomber malade : je ne sais pas si je t'ai jamais dit que l'air natal m'était très peu favorable.

Aussitôt libre — et cela touche à sa fin — je rentre à Paris, où il me tarde de te retrouver pour te narrer mon odyssée ; car tu sais que la plume ne favorise nullement ma pauvre mémoire.

D'ici là, je te prierai d'être assez bon pour faire remettre une petite affaire qui vient vendredi, à la cinquième chambre : Mellerio-Jeanti. Le même jour, tu sais qu'à la première il y a l'affaire Raynal ; mais, jeudi, n'oublie pas qu'au tribunal de commerce vient l'affaire Poucel contre Monnier : si tu ne peux t'y rendre, écris un mot à Marraud pour le prier de donner au tribunal lecture des conclusions. J'espère que le fameux pacte ne s'opposera pas à ce que tu présentes mes hommages à Mme Laurier. Je te serre les deux mains.

P. S. — Écris-moi, si tu veux, à Cahors, chez moi. J'ai changé d'avis.

Cahors, le 44 août 1865.

Mmd (lier père, c'est bien de Cahors, et du milieu de la chambre que je trace ces lignes; c'est là, près de maman, -, deux heures du matin, que je t'écris et que je réponds à j,, dernière lettre que nous venons de lire ensemble.

D'abord, que je t'explique ma présence à Cahors; je suis depuis dix jours dans le midi de la France, dans le département des Landes, pour sonder le terrain et savoir s'il y aurait lieu à une candidature pour un député de l'oppo-

sition. Rien à faire ; et je rentrais samedi soir tranquillement à Paris, quand l'idée m'est venue d'aller embrasser maman à Cahors et de passer la journée du dimanche avec elle. Je suis arrivé samedi soir, comme une bombe; tu peux juger de sa stupéfaction. Je repars ce soir pour Paris après l'avoir vue, c'est-à-dire le cœur enivré.

J'ai vu que tu désires rentrer avec ma petite sœur et je t'en félicite; car maman languit beaucoup de vous deux...

A Clément Laurier, Albemarle Hôtel, Londres.

Paris, 22 août 1865.

Mon cher Clément, j'ai vu, ce matin, ta bonne, charmante, et, à mon regret, trop mélancolique lettre ; tu as été bien gracieux pour moi avant de partir de Paris; mais je suis un peu bronzé à ton endroit. Voilà ce que c'est de prodiguer les services : on blase son meilleur ami! Mais, bast ! c'est un petit malheur. Je t'assure que le cœur n'y perd rien et qu'amitié ou reconnaissance, tout cela fait un bloc qu'il est inutile de partager.

Enfin, voyons ! pourquoi es-tu si triste ? As-tu personnellement de pires nouvelles ? Au contraire, l'horizon commence à s'éclairer. Chaque année, tu as ton heure de mélancolie, vers la fin d'août. Cette anaée-ci, je trouve que tu as plus de motifs que l'an passé ; mais, cependant, je ne peux admettre que tu t'obstines à souffrir ; tu es trop habitué à te dominer, à te maîtriser, pour ne pas guérir encore une fois. Je suis persuadé qu'à l'avenir tu n'auras pas de rechute.

Pour tous ces motifs, je t'engage à abréger ton séjour, au risque de déplaire à tes geôliers. Reviens à Paris et va

GAM13ETTA AVOCAT 239

te promener en Italie ou en Allemagne ; mais quitte l'Angleterre : c'est le pays du spleen et tu as besoin de gaité. Quand, diable! redeviendras-tu gai comme autrefois? Je crois que tu peux si tu veux.

Mais assez de sermon pour aujourd'hui. Je vais te donner quelques nouvelles, la maigre râtelée du jour. Après le succès de Waleski, qui a eu réellement trop de voix pour qu'il n'y ait pas eu une forte préparation dans les urnes, on annonce à voix basse et comme une nouvelle de deuil le triomphe de Marsaux à Château-Thierry. Cependant, rien de positif à cet égard.

Les préoccupations du jour, en politique, sont à la décentralisation dont le comité des Varia de Nancy a posé le problème devant l'opinion. Aujourd'hui, un article du jacobin Peyrat, plein de colère contre le parti décentralisateur qu'il appelle le « parti monarchique » ! Nous voilà monarchiens sans le savoir !... A d'autres !

L'insurrection de Bucarest parait être très sérieuse. On craint des complications russes de ce côté, et le prince Couza, qui est reparti précipitamment de Hombourg, pourrait bien avoir perdu sa Valachic à la roulette.

L'Empereur et l'Impératrice sont toujours à Arenenberg,

ou le parvenu renoue connaissance avec les vieilles com-

s de la localité. Le Moniteur Officiel ne se tient pas

de joie, ce matin, pour l'accueil enthousiaste qu'ont fait

à l'Empereur ses anciens copains. E viva I

l«' crois que la polémique sur les Deux Sœurs tire à sa lin. Girardin seul s'obstine à remplir ses colonnes de lettres en prose et en vers <!<■ ses admirateurs malfemelles. Ce malin, sHioil la assez vivement cravaché \ je i envoie sous ce pli la baguette.

En finissant . je t'annoncerai, à toi, dtfoHaatej que

l'Opéra-Comique monte les Percherons avec grand luxe. Ces hors-d'œuvre ne m'empêchent pas de vaquer à tes affaires comme elles le méritent ou plutôt comme tu le mérites...

J'ai dîné hier soir avec Mazal, qui te présente ses amitiés. Je l'ai fait frémir; car je l'ai faitboire dans leguindal que j'avais gagné à la fête de Rellevue, où nous avons été, dimanche, avec le doux Latakié, pendant que tu t'ébattais à Bougival. Tu peux dire à l'honorable esq. Piguard qu'il n'a qu'à se procurer le muid de Gambrinus s'il veut lutter avec nous de capacité. Je t'embrassse. Tolus, totissimus.

A Clément Laurier, Londres.

Paris, 23 août 1865.

... Je suis en train d'arranger une altercation de Scholl et de Delaage. Je t'enverrai le compte rendu détaillé au prochain courrier.

Bonne nouvelle pour les élections de l'Aisne : Tillancourt est élu contre Marsaux à 3.400 voix de majorité. Il ne faut jamais désespérer de rien.

C'est là, je crois, le dernierincident de la politique pour ces vacances ; car on affirme qu'il a été défendu aux présidents de conseils généraux de speeker'sur la politique ; mais il y aura certainement des intempérants qui ne pourront tenir leur langue.

Pour le quart d'heure, rien de plus : je mentionne pour mémoire léchée d'Ollivier au comité de l'Exposition universelle; il s'était porté candidat à la présidence d'une section. Il a été vivement repoussé.

A Clément Laurier, Londres.

paris, 24 août 1865.

Mauvaise journée. J'ai plaidé aujourd'hui l'affaire Poucel contre Monnier. J'ai môme répliqué. J'ai apporté à l'affaire tous les soins qu'elle méritait et j'ai échoué : le tribunal a déclaré dans ses motifs que « si loin qu'eussent porté les accords préliminaires de Poucel avec Monnier sur la cession des brevets, il n'y avait pas eu de contrat définitif » ; que, dès lors, la demande principale et la demande en garantie étaient non recevables. J'ai été surpris que des juges commerciaux aient repoussé comme preuve de contrat une correspondance fort coucluante à mon sens ; et, sur ce point, je serais d'avis d'appeler. Tu décideras à cet égard souverainement.

J'ai une foule de choses à t'annoncer ; mais, en vérité, je ne sais par quel bout commencer. J'ai reçu la visite de Mllc Bianca, du Vaudeville, — tu sais, cette évaporée qui baragouine l'anglais dans les Deux Sœurs. Elle était amenée par la vénérable mère de B. P... Cette honnestc damoisellc a cogneu aultre temps un jouvencelet nommé de L..., qui avait voulu l'épouser — du flanc. Pour reconnaître Les bontés de la fillette, mon L... lui a souscrit cent mille francs de billets. La famille voudrait avoir le papier; la belle résiste; elle est venue te prier de lui prêter main forte. Je lui ai conseillé d'attendre qu'on lui !,t des- propositions d'argent I) et de t'écrire le nom <le l'aVOVé Chargé <le lui soutirer le vélin timbré. En attendant, elle in'.i laissé en gage ses billets et les lettn oooodèfl prodigue, Ta les trouveras au retour pour te ~<>|)iler la rate...

242 GÀMBETTA PAR GAMBETTA

Ce 25 août.

J'ai fait le possible, aujourd'hui, pour plaider l'affaire du Petit Journal. L'audience a tenu jusqu'à cinq heures et toutes les affaires ont été remises après vacations.

J'ai été occupé, les trois derniers jours, à patrociner pour Scholl, qui a trouvé le moyen d'avoir encore maille à partir avec Delaage. Mardi soir, à Mabille, se promenant au bras d'Aubryet, Scholl a rencontré Delaage et l'a traité de voleur, canaille, escroc !... Delaage s'est sauvé, sous la litanie; mais, le lendemain, à cinq heures du soir, il s'est rendu, escorté de deux acolytes, au perron de Tortoni où Scholl prend régulièrement son bitter. Là, Delaage s'est avancé vers Scholl, en disant : « Quand me paierez- vous ce que vous me devez? »

Tu vois d'ici l'ébahissement de Scholl, qui dit : « Mais c'est vous qui me devez cent cinquante actions ; rendez-les moi ! »

Alors, un des suivants de Delaage demanda à Scholl si la scène de la veille, à Mabille, était vraie ; Scholl le certifia et renouvela sa déclaration de vol contre Delaage.

Les deux témoins remirent alors leurs cartes à Scholl qui, le soir, me pria d'aller le représenter..

Tu conçois que mon premier devoir était de distinguer les situations et de poser en principe qu'on ne viderait la question du duel qu'après avoir apuré ;les comptes. Mais ici se dressèrent d'inextricables difficultés, à raison même de la transaction. Scholl présentait 45.000 francs de billets ; mais il y en avait 12.000 qui ne portaient pas la signature de Delaage : il paraît que ces billets venaient

dune substitution opérée par Silvestre et Pic, et qu'il avait été parfaitement entendu, lors du compromis, que les billets de Delaage, à l'ordre de Pic, restaient en dehors de ceux que Scholl devait restituer. Il n'y a pas eu moyen de s'entendre là-dessus. J'ai refusé de passer outre et tout en est resté là. Scholl est parti pour Bordeaux. Il attendra que Delaage fasse un acte judiciaire quelconque; mais comme Delaage n'a pas.les actions qu'il devait rendre, l'incident préalable ne sera jamais vidé. A ton retour, tu me donneras ton avis sur ce point que, mieux que personne, tu pourras préciser.

Autrement, pas d'autres nouvelles, sauf que l'Empereur est rentré de Suisse avec sa femme. Ils seront, ce soir, à Fontainebleau. Il a failli se tuer à Neufchâtel ; à l'heure qu'il est, tu as déjà lu que la princesse Anna Murât avait une forte contusion à la tête. La gracieuse lectrice de l'Impératrice a eu la gorge abîmée et un bras cassé. Qu'a dû dire la sultane ? — et Ollivier, qui doit l'épouser?...

Une forte poignée de main à cette brute de Piguard, qui doit piguardiser plus que jamais auprès des youngsladies... Mais je vais aller tout dire à la marquise! Mes amitiés à Thévenard et à M. Mendel. Je m'en vais passer la journée de dimanche à Langres, chez le frère de Spuller. A mon retour, j'espère trouver tes lettres et y répondre Je t'embrasse.

A Clément Laurier, Londres.

Paris, i«r septembre LN

...Je suis enfin rentré de id»'s pérégrinations à travers la Champagne, en dépit du temps, qui ;i été affreux .. Au

244 GAMBETTA PAR GÀMBETTA

retour, j'ai été attristé par tes courriers (le Londres : je trouve que tu te désespères un peu trop et que tu ne réagis pas assez ; mais je n'insiste pas sur ce douloureux chapitre pour ne pas aller contre tes intentions.

J'ai à te remercier de l'empressement que tu as mis à m'expédier nos lettres-patentes et de crédit près de nos seigneurs les avoués. J'espère bien fricoter de ce côté-là la pécune nécessaire à l'arrosement de mes coquins de créanciers. Je n'ai pas osé aller chez Delhomme toucher les cinq louis en question. J'attendais ton retour pour palper cesjaunets. Quant à Millaud, tu traiteras cela d'un coup de plume.

Ici, tout disparaît peu à peu; le Palais est vide littéralement...

J'ai reçu une lettre et une dépêche télégraphique de G. Crémieux qui s'informe de ton retour; je l'ai fixé. En dehors, ici, rien de nouveau, si ce n'est que Darimonsera décoré dimanche et qu'E. Ollivier a acheté le journal le Suffrage Universel, dont Philis va être rédacteur en chef. Bonne chance, belle Philis !

Il n'est bruit et rumeur que de décentralisation ; on s'injurie en règle. Il y a des Jacobins, des Girondins, des Royalistes, des Feuillants. Voilà les beaux jours revenus. Les partis sont déjà assez forts pour se déchirer : bon symptôme.

Paris, le 29 septembre 1865.

Mon cher père, comme je te le disais, je veux plaider le plus souvent possible et, depuis trois semaines, je suis servi à souhait ; je plaide tous les jours et, souvent, deuxfois par jour.

Hier, je suis sorti du Palais à huit heures et demie du soi?' : nous avons plaidé aux bougies. Mais tant mieux ! A force de plaider, on s'affermit, on se familiarise avec le jury et le péril et on arrive à cette tranquillité, cette sûreté de soi-même qui permet seule de donner toute sa mesure.

Aussi c'est dans ce but que je veux me présenter le plus souvent possible à la barre ; et j'ai bien trouvé mon homme avec l'avocat secrétaire du conseil de l'Ordre faisant fonctions de bâtonnier. Il m'envoie toutes les causes d'office qui sont à sa disposition, c'est-à-dire deux par jour. M. de Jouy m'a recommandé à lui, cela a suffi; je suis allé le voir moi-même pour le remercier et, désormais, c'est un ami.

Je t'envoie la première lettre qu'il m'écrivait avant de me connaître, rien que sur les recommandations de mon patron.

Ainsi, tu le vois, je ne demande pas mieux que de travailler ; je prépare mes armes, je lutte tous les jours pour acquérir des forces pour l'heure des vrais besoins et j'attendrai patiemment qu'elle ait sonné.

Mais tout ce travail préparatoire n'est pas rétribué ; il faut aller sobrement; mais nous avons du courage et ma bonne tante est là, qui me soutient et me donm trait des forces par son admirable exemple. C'est un véritable trésor; elle est ma providence et il n'y a qu'elle et moi pour comprendre toute l'étendue de son sacrifice ; mais j'espère que tout s'arrangera mieux un jour.

A Clément Laurier, Lêptneau, par Ciron [Indre).

Paris, 6 octobre 1865.

Enfin, voici une bonne lettre et une bonne nouvelle : le malade va bien ! Tu vas guérir bientôt et définitivement ; tu vas renaître puisque tu te ressaisis. Il était temps, en vérité ; mais il n'est certes pas trop tard et je me réjouis profondément en pensant qu'une nouvelle existence va commencer, ou plutôt recommencer pour vous deux. Il n'est pas possible qu'après les tribulations que vous avez traversées vous manquiez de persévérance l'un et l'autre ; aussi suis-je convaincu que votre métamorphose durera. Je comprends très bien que tu sois affecté par la douleur des grands-parents ; mais je ne saurais trop te louer des résolutions que tu as prises d'être et de rester le maître. Le calme viendra aussi de ce côté, et tout sera harmonisé plus que jamais si chacun reste dans ses attributions de famille.

Le résultat immédiat de cette nouvelle situation, c'est de te rendre à toi-même. Je te retrouve, dans ta lettre, tel que tu étais autrefois, expansif et naturel, alerte et ..presque joyeux. Encore un peu de ce régime, et le rire va revenir!

Le second résultat, celui auquel il faut tenir le plus inflexiblement, c'est la liberté d'esprit retrouvée, ton appétit au travail revenu, bref ta dynamique intellectuelle restaurée de manière à poursuivre et à agrandir ta carrière. De ce côté-là, une fois sain d'esprit, je n'éprouve que de joyeuses émotions en pensant à ton avenir. Je te prie de féliciter Mme Laurier de ses excellentes dis-

positions au nom de ses amis dévoués, qui comptent sur sa parfaite persévérance.

J'ai été fort touché d'apprendre que Jeanne s'étoffait. Fais la beaucoup courir, manger, dormir. Traite-la physiquement. L'esprit va trop vite dans ce petit être. Fais un fourreau d'acier à la bonne épée qu'elle sera. Le Petit Corbeau m'a fait sourire aux larmes ; tu l'as dessiné d'un trait luisant et je l'ai vu dans un mot. Embrasse-les toutes deux pour moi avec acharnement.

Et maintenant, les bruits de la ville. Le Figaro s'est vu refuser l'estampille pour un merveilleux article de Rochefort sur la mort de Grammont. A propos de Caderousse, Rochefort a fait la plus vive, la plus spirituelle des satires sur la profession de dernier gentilhomme. Si tu ne l'as pas à Lépineau, un mot et je te l'envoie ; tu aimes L'esprit et la forme, tu te réjouiras. Je crains bien cependant qu'il ait maille à partir avec les cocodès qui aspirent à la succession du duc-Fashion.

Les journaux du soir annonçaient hier simultanément le mariage de Cléry et de M. de K..., l'un avec sa fiancée, l'autre avec sa maîtresse: Quis felicior? Neuter fortasse ! I avec une nouvelle intensité qu'on marie MIle B... arec Ollivier. Ce sera là, je le crains bien, le seul portefeuille que recueillera l'homme du Var,

Le choléra l'ail plus de peur que de mal; on trouve defl gens livides sur les boulevards ; mais jusqu ici la mort épargne môme les poltrons. Elle manque ainsi à

tOttfl Bea devoirs.

Aux Variétés, un a vivement sifflé une pièce de Dumanoir et Clairville ; au troisième acte, ou a retiré la pi. -ce.

i fflei devient une force : quand sifflera-t-on l'Empire .'...

Bb L869 î il faudrait que cette échéance fui dans tentai lea

bouches, comme celle de 1832. On pousserait ainsi l'Empire à une catastrophe ; mais, cette fois, l'opinion serait préparée et la France pourrait être délivrée.

Nous avons des nouvelles de Durand ; elles sont mauvaises : ce pauvre cher ami est bien affaibli. Trop d'activité dans un corps débile l'a usé avant l'heure et je redoute pour lui les pestilences du Nil. A propos du Nil, le bruit court que le testament de Caderousse... est valable, car il aurait date certaine, aurait été fait au Caire et, par conséquent, avant la dernière maladie. Je crois que ce système ne circule que pour préparer une honteuse transaction.

La politique est terne en apparence. Au fond, le drame se prépare. Bismarck complote avec Bonaparte un Piémont germanique et une annexion rhénane. L'évacuation a commencé dans les Etats romains ; le Pape s'entendra avec Victor-Emmanuel. Le compromis durera quelques années et cela vaut mieux pour la chute définitive de la papauté. 11 n'y a plus d'infaillible à présent que la disparition.

Quant aux affaires, elles vont couci couça. Je te remercie de tes préoccupations amicales à mon égard ; je désire bien me tirer de l'ornière avec ton aide, mais sans -de perpétuels sacrifices de ta part...

Je te recommande de fuir la solitude* : quoique tu la supportes avec un secret plaisir, je crois qu'elle ne te vaut rien, pas plus qu'à notre excellent Henri, à qui j'écris pour le secouer un peu...

La mort visite nos ennemis et nos amis avec une cruelle égalité. Après Girardin, voilà Neftzer frappé dans sa plus vive affection : son fils, âgé de dix-sept ans, vient d'être enlevé en deux jours par une fièvre typhoïde. Nous

l'enterrons ce soir, à quatre heures. Quelle tristesse!... Je te recommande de lire, dans la Revue des Deux Mondes du lor octobre, un effroyable article de Kératry sur la contre-guérilla au Mexique.

Paris, le 16 octobre 186").

Cher père, j'ai été véritablement enchanté de ta dernière lettre ; je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir, je le crains bien, aller moi-même au milieu de vous ; mais les temps deviennent difficiles : la veine est bonne et se présente bien pour cet hiver ; je suis à un bon poste et je mets à profit les cartes que me passe le destin : j'ai besoin de gagner de l'argent, avant tout, et je me démène comme un diable. Je ne m'accorderai une sortie de Paris qu'après avoir assuré mes échéances d'hiver. A part la privation de vous embrasser, la vie est tolérable ici, en dépit de toutes les criailleries publiques ; le climat est excellent, la santé générale très bonne ; çà et là, quelques imprudents, quelques étrangers paient le tribut aux détestables eaux de la Seine qui, cette année, sont un vrai poison. Aussi l'eau est-elle proscrite chez nous : nous buvons notre délicieux nectar du Lot et nous rions de la maladie.

VA puis, l'hiver va venir; il nous a presque mis sa carte de visite cornée ce matin ; il faisait vil' dans les rues aujourd'hui ; nous allons allumer du feu avant huit jours, monter la lampe ei travailler. Je n'ai jamais <>u le cœur plus disposa l'ouvrage. J'ai comme un secret pressentiment que je vais faire une glorieuse campagne.

En attendant, mon cher père, j'ai compté sur toi comme (I habitude pour les approvisionnements, les munitions, tomme on di! en style de «pierre.

Je n'ai pas besoin d'insister, .ni de détailler avec toi ; tu fais ces choses de façon à dépasser toujours mes désirs.

Pour le moment, il n'y a sur la politique que deux grandes rumeurs ; mais elles sont bien graves et toutes deux peuvent être vraies à la fois : la première, c'est que le pape et Victor Emmanuel se seraient entendus, comme je te le prédisais l'an dernier aux vacances, et que, reconnaissant le pouvoir temporel, remplaçant la protection de la France par la garantie piémontaise, le Savoyard, content de ses agrandissements, s'en tiendrait là, sans que Rome fut rendue aux Romains, ni Venise aux Vénitiens. Il n'y a encore que les peuples pour faire bien eux-mêmes leurs affaires : leurs maîtres couronnés les trompent toujours sous prétexte de leur venir en aide. Je t'engage à veiller de ce côté-là au sujet de tes Italiens.

La seconde question serait plus grosse encore, puisqu'il s'agirait de la guerre avec les États-Unis, si notre gouvernement persistait à vouloir envoyer des troupes fraîches au Mexique. Je crois bien que la guerre avec la république américaine serait la fin de l'Empire en quelques années; aussi, je crois que nul ne sera assez fort ni pour la conseiller ni pour l'entreprendre.

J'étais resté seul à Paris avec cet excellent docteur Fieuzal ; mais les amis rentrent peu à peu. Péphau et Vignaux sont rentrés hier : nous allons bientôt être au complet quand novembre se montrera et nous tâcherons de bien couronner l'an 1865...

Paris, ce 21 novembre 1865.

Mon cher père, je ne pense pas que la brièveté de tes lettres et le silence que tu prolonges un peu trop soient

uo signe de mécontentement chez toi ; car j'ignore d'où il pourrait te venir, à moins que tu n'aies quelque rancune de ce que je n'ai pu venir à Cahors, ces vacances; mais il n'est guère possible que tu me boudes pour ce motif puisque tu sais que je n'ai pas quitté Paris, pour soigner mes affaires, et que, dans une de tes lettres, tu m'encourageais dans ma résolution de donner le plus possible au développement de mes intérêts pendant que la fortune me souriait. Tu n'as pas besoin de mes affirmations pour savoir que je suis aussi touché que vous tous d'être privé de vous voir et de vivre quelques joyeuses semaines de vacances avec vous. Mais, que veux-tu ! la vie dans laquelle je suis lancé est une terrible compagnonne, qui* ne vous laisse le temps ni de dormir, ni de respirer ; il faut aller, aller comme un cheval sous l'éperon. Heureux encore ceux qui arrivent ! A ce propos, je t'annoncerai que j'ai perdu cette semaine mon bon et excellent ami, Emmanuel Durand, qui est allé mourir phtisique à Alexandrie d'Egypte. Celui-là était brave, spirituel, rompu à la vie parisienne; mais son corps était aussi frêle que son esprit était vigoureux ; la lame a usé vite, très vite le fourreau, et il est tombé à mi-chemin. Sa pauvre mère m'a écrit une lettre désespérée à laquelle j'ai répondu en pleurant avec elle; il n'y a guère de meilleure consolation à donner aux affligés...

Ici, le temps, je parle du temps politique, se rembrunit : malgré les apparences de rédaction dans l'armée, je croifl que nous allons vers une grosse aventure4, la Belgique ou le Rhin ; à la mort du roi Léopold, il y aura une grande manœuvre du muet qui loge aux Tuileries ; mais, auparavant, il rentrera d<- Rome, peu! être même du Mexique, où le- cartes onl l'air de >«■ brouiller ; car on

parle même du retour de Maximilien. Tôt ou tard ce sera la fin; Dieu fasse que nos troupes soient rentrées avant que les Américains nous forcent à partir !

Tu as dû lire dans les journaux que ce vieux « traditore » de Dupin était mort ; on parle de Jules Favre pour le remplacer à l'Académie française. Je fais des vœux pour sa canditature : nous aurions une fine satire du défunt et, enfin, un vrai discours académique.

Le choléra est parti absolument; il n'y a plus que des constipés à Paris ; au demeurant, l'épidémie a été fort bénigne ; il n'y a guère que les pauvres gens, dans les hôpitaux, qui aient été cruellement décimés.

Voilà le parlement italien réuni ; le roi a prononcé un discours qui me semble enterrer le présent ministère ; mais il ne peut guère sortir de l'impasse où il se trouve par la convention du 15 septembre. Ce royaume a un gros, un écrasant budget, et les économies lui sont interdites puisqu'il ne peut toucher à l'armée en face des ennemis.

Cependant, à l'aide d'une meilleure assiette des impôts et de l'aliénation des biens ecclésiastiques, je crois qu'ils pourraient se sauver ; mais les birbi abondent de l'autre côté des Alpes, et le plus clair de la fortune publique va se perdre dans les poches de MM. les députés, et surtout, du nouveau royaume. Plus je vais, plus j'ai des craintes, non pour le roi et la monarchie, mais pour Venise et la vraie nationalité italienne...

Paris, ce 9 mars 1866.

... Gomme tuas pu le voir parle Moniteur, la situation politique s'aggrave tous les jours ; le gouvernement perd

Mme Josii'n GAMBETTA

Mère de Gambetta

de jour en jour du terrain : ce ne sont, de tous côtés, que défections autour de lui; tous les esprits songent fatalement à sa ruine prochaine et J 869 sera pour l'Empire une date décisive, comme autrefois 1852 pour la République. En attendant, je redouble d'efforts et d'études pour me préparer à prendre une part active et digne aux événements. Je me tiens au courant de toutes les questions, j'en recherche les origines dans le passé et je consacre tout le temps que le Palais me laisse aux soins de la politique. Ce n'est pas que l'ambition me surexcite outre mesure ; mais je suis porté du côté des affaires politiques par un double sentiment de passion personnelle et d'intérêt général.

Le jour où nous serons réunis, nous pourrons tout à

passer en revue les intérêts de la démocratie française, dont le triomphe est indispensable au succès même de la cause des peuples en Europe ; c'est particulièrement pour l'Italie que je dis ceci; l'Italie donne un bel exemple de sacrilice pécuniaire depuis dix jours par la souscription nationale que je crois destinée à relever les finances;

rien de décisif ne sera arrêté avant que la France ait conquis la liberté ; c'est pour cela que la cause de la liberté française intéresse les opprimés du monde entier...

Ce 20 juillet 1866.

... Nous avons le choléra et, malheureusement, il affecte un caractère pins -rave que celui <!»• I an dernier ; aous qui sommes acclimatés! nous risquons peu ; mais je ne pourrais te voir arriver sans alarme, «•in- je sais que tout débarqué paie un tribut a Paris et je redouterais une affection de quelques jours pour toi. Donc, fais le sacrifice

lo

25i (ÎAMBETTA PAR GAMBETTA

d'envoyer, ou par intermédiaire ou par la poste, les titres à ton agent ou à un tiers et remets à plus tard ta visite. J'âime mieux aller vous voira Cahors, où l'air est traditionnellement pur et où vous pourrez nous recevoir sans peur et sans reproche.

Le choléra est assez intense pour empêcher le docteur Fieuzal d'aller au mariage de sa cousine à Albas ; il est obligé de faire face au danger et il reste.

LE TEMPS Paris, le 3 septembre 1866.

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