CABINET DU DIRECTEUR POLITIQUE
Mon cher père, j'ai reçu tes bonnes lettres, je t'en remercie, et si je ne t'écris pas plus souvent, c'est le temps qui me manque ; je n'ai jamais, même au pouvoir, été plus accablé de besognes de toute espèce.
J'espère d'ici quelques semaines pouvoir te faire passer une petite somme ; je travaille dans ce but ; mais les temps sont devenus très durs pour moi. Quand maman sera ici, je tâcherai de lui mettre aussi quelque chose dans l'escarcelle; la bonne volonté ne m'a jamais manqué ; mais je n'ai jamais su compter et j'ai beaucoup sacrifié aux exigences, aux mille contributions de ma vie publique ; j'en ai toujours été récompensé par l'ingratitude ou la trahison. N'importe, je ne regrette rien, n'ayant jamais agi que dans l'intérêt supérieur de mon parti ; le jour de la justice viendra tôt ou tard ; s'il ne se lève qu'après ma morf, je n'en aurai nulle rancune, nul dépit. J'ai confiance dans l'histoire et quand c'est d'elle seule qu'on attend le jugement suprême, les diffamations, les calomnies passent sans vous effleurer ; et puis, il y a pour la conscience d'un honnête homme un si haut plaisir dans le mépris des hommes que cela suffit pour
dans le délai de trois mois, en la forme qui sera jugée nécessaire. Fait triple à Paris, le vingt-deux décembre mil huit cent quatrevingt-trois.
Lu et approuvé :
Léris, Depret, J. Guichard, A. Ruiz.
tout supporter sans faiblir, pourvu que le but soit atteint. Je t'embrasse en fils dévoué.
Léon Gambetta.
Paris, le 11 juillet 1882.
Mon cher père, j'avais reçu une lettre de maman, m'annonçant son arrivée. Je suis allé la voir chez Bénedetta : je l'ai trouvée fatiguée de la route ; elle a éprouvé, par suite de la trépidation du chemin de fer, très probablement, un étourdissement qui lui a causé une sorte de syncope; mais, quand je suis arrivé près d'elle, elle était déjà remise. Elle a été si contente de nous voir tous réunis qu'elle a retrouvé vite ses forces et ce ne sera qu'un accident sans conséquence, de l'avis des médecins ; le docteur qui soignait la famille et le bon Fieuzal, qui demeure dans le voisinage, sont d'accord là-dessus.
Je viens de la quitter en bon sommeil ; j'irai la revoir demain matin, de très bonne heure, et je t'enverrai des nouvelles. Séparés et si loin, sachant par expérience combien on est inquiet à distance, j'ai pris sur moi de te télégraphier hier., le te recommande bien d'avoir confiance <ii in<>i ; je la soignerai ftUSfii bien que toi-même, si c'est ible, et lu n'auras pas à te tourmenter, cher père, -m' notre bonne et excellente maman...
Paris, 1-- juiii.-t 1881.
Mon cher père, je profite du départ de Jos< ph Arnaud pour L'Italie et «le son p u Nice pour l'envoyer
quelques nouvelle* de ma chère maman
Comme je te l'ai déjà écrit, le voyage L'avaiibeaucoup
fatiguée et avait amené une crise nerveuse dont les suites ont pu être immédiatement conjurées par. les soins éclairés et dévoués dont on l'a sur le champ entourée. Grâce à cette promptitude de secours, elle a pu traverser les premières phases de la maladie. Aujourd'hui, elle est encore très faible ; mais tout fait espérer qu'elle reprend peu à peu des forces.
11 ne faut donc pas t'exagérer la gravité de la situation, malgré son mauvais état de santé antérieure et l'âge, qui est toujours un élément de complication quand il est assez avancé.
Aussitôt qu'un mieux définitit sera assuré et que les médecins se seront prononcés à ce sujet, je la reconduirai moi-même à Nice, près de toi, qu'elle n'eût pas dû quiterpar cette chaude saison et dans l'état de tremblement nerveux où elle se trouvait depuis déjà quelque temps.
19 juillet 1882.
Mon bon père, je tiens à te tenir exactement au courant de la situation de notre chère maman. Sans que rien puisse nous faire redouter une issue funeste de sa maladie, il faut, à son âge, tenir compte des moindres incidents dont la réunion, sous l'influencé de la débilité générale de sa constitution, prennent tous les jours une importance plus alarmante. La fièvre augmente d'une façon constante ; son pouls, d'ordinaire assez faible, bat près de cent pulsations à la minute ; sa tête s'embarrasse et, par moments, sa pensée se trouble. Evidemment, il y a une congestion à redouter du côté du cerveau ; on lui a mis, hier soir, un appareil à glace sur la tête pour combattre, les progrès de l'inflammation. La température,
très variable, du moment, qui passe de la plus lourde chaleur d'orage à des refroidissements subits, agit assez vivement sur l'état de la malade.
Les soins, les précautions de toute nature sont prodigués pour éviter toute surprise ; mais tout cela m'inquiète beaucoup et je regarde comme nécessaire de t'en prévenir. Tu es un homme de sang-froid, de courage, de philosophie, à qui on doit la vérité. Je considère comme un devoir de te la dire, convaincu que ta raison est à la hauteur de ces tristes réalités de la maladie, à laquelle nous sommes tous soumis.
Je t'écrirai tous les jours; confie-toi pleinement'à moi. Ne t'inquiète pas de ta séparation. Je veille et je peux bien t'assurer que rien ne sera négligé pour protéger les restes d'une vie qui nous est si chère â.
1 Le lendemain, la mère de Gambetta était morte. Emmanuel Arène écrivait, le 1er janvier 1884 :
— « ... De tous les souvenirs qui viennent, dans cette cruelle journée, se presser dans mon esprit, il en est un qui se détache plus vivant et plus triste encore au milieu des autres: c'est le souvenir de Gambetta au lit de mort de sa mère, de Gambetta s'échappanl de la Chambre, où il venait de prononcer un de ses plus admirables discours, pour courir fi la petite maison de Saiul-Mandé. où la pauvre vaillante femme se mourait. Quel drame poignant que cette scène! C'était an fort de la question d'Egypte, de cette mal* heureuse question qu'il aval! tant à cœur et qui, très certainement. ;i abrégé sa rie. 8a mère était arrivée fi Paris et, en arrivant, avait été frappée d'une attaque de paralysie. Deux fois pur jour, le matin oir, Gambetta, fou de douleur, allai! s'asseoir près d'elle : le jour, son devoir l'enchaînai! fi la Chambre et il était là, à son banc, suivant, avec son cœur <ie patriote et de Français, la grave discussion i I obsédé, malgré tout, par sa douleur intime, redou-
i chaque Instant quelque fatale nouvelle ai poursuivi par la
vision de Sa Chère bonne vieille qui, à l'autre bout de Paris, aiço- Disall péniblement se retenant ;■ la vie de toutes ses forces, comme
il elle eût compris qui! fallait qu'il parlât
i La mort rint aases lard pour que Gambetta, surmontant ses angoisses, comprimant ion cœur qui saignait, pût monter fi la tribune et prononcer son admirable discourssur l'Egypte, le dernier
A demain, cher père ! Bon courage ! et crois-moi ton fils dévoué qui t'aime tendrement; car tu es bien le meilleur des pères. Je t'embrasse.
Léon Gambetta.
Paris, ce 29 juillet 1882.
Mon cher père, j'ai reçu ta bonne lettre ce matin et je me hâte d'y répondre. Je trouve enfin un moment de liberté depuis mon retour. Il est tard; nous sortons de la Chambre, où nous avons enfin fait justice, à une formidable majorité, de Il y a eu une minute de pudeur
durant laquelle le cabinet a trépassé.
J'ignore ce qui va sortir de là ; mais tout vaut mieux
que la présence au pouvoir de Nous tacherons de
nous entendre avec ceux qui vont venir et de faire, s'ils le veulent, l'unité du parti républicain...
Je regrette bien de ne pouvoir être près de toi et je n'ai jamais plus cruellement senti le joug politique. Heureusement, ma bonne sœur est près de toi et tu as tant de courage que je compte bien te voir triompher de tes dou-
qu'il ait prononcé et qui restera comme un superbe chant du cygne, éclatant et magnifique! Quand il eut fini, comme les applaudissements crépitaient toujours, je le vois encore .se précipitant en voiture et courant à Saint-Mandé. Nous l'accompagnàmesavec Etienne; nous arrivâmes avec lui, et je verrai toujours l'homme qui venait d'électriser la Chambre, le merveilleux orateur dont la parole ardente résonnait encore sous les voûtes du Palais-Bourbon, le grand politique qui, à cette heure même, était dans toutes les bouches, dont le discours était télégraphié aux quatre coins du monde, je le verrai toujours près de ce petit lit de fer, loin de tout ce bruit qu'il venait de soulever, sanglotant comme un enfant, réchauffant dans ses mains les mains déjà froides de sa mère, et de cette même voix, si puissante tout à l'heure, et maintenant si tendre, si douloureuse, appelant : « Maman ! maman! » la pauvre vieille adorée, qui ne pouvait plus l'entendre!... »
leurs. Le temps marche vite et nous nous retrouverons bientôt.
Je t'embrasse sur les deux joues. Ton fils,
Léon Gambetta.
Paris, 15 août 1882.
Mon cher père, je suis prêt à suivre ponctuellement ton itinéraire et, le jour où tu me donneras rendez-vous chez le bon M. Defaudon, je serai présent. Dis-moi par le retour du courrier ce que tu as besoin que je t'envoie pour le voyage de Nice à Lyon.
Je ne me suis pas encore remis de mon rhume : il fait toujours ici un temps exécrable : pluie, vent, froid, on n'a jamais vu pareil été ; c'est à croire que, par suite de la corruption générale, les mots ont changé de sens et que l'été n'est plus qu'une façon bizarre de désigner l'hiver.
Je vois que ta santé est bonne et que surtout ton courage, ta fermeté de philosophe te permettent de supporter sans faiblir la perte que nous avons si cruellement faite.
Nous avons, du moins, la consolation de penser que la fin de noir»- chère maman a été la plus douce possible et qu'elle est sortie de la vie sans souffrance, comme si elle dormait, la tâche terminée. Ce souvenir me reste doux dans l'âme el j'< spère que le récit que je t'ai fait de cette transition pleine de sérénité de noire mère vers un autre étal n '< -i pas de nature à te laisser une autre impression.
tirons "tOUJOUn présente au milieu <le nous,
el noua pourrons en parler toujours avec bonheur, sans émotion amère. Comme tu le dis si bien : « si non- allions la voir rentrer ! n
378 GAMBETTA PAR GAMI3ETTA
Allons, bon courage, cher père, et à bientôt î Je t'embrasse ainsi que ma chère Bénedetta que j'aime tant.
Ton fils dévoué,
Léon Gambetta.
Paris, 18 août 1882.
Ma chère sœur, j'ai eu ce matin à déjeuner Alexandre et le charmant petit Jules1. Je les ai gardés tout l'àprèsdîner ; le petit est parti chargé de cadeaux que je lui ai remis de la part de Mmc Arnaud qui, en quittant Paris, m'avait chargé de toutes sortes de chinoiseries pour mon neveu.
Je te remercie de ta bonne lettre et te prie de me tenir de temps à autre au courant de ta vie, des impressions de papa; démon côté, je t'enverrai des nouvelles de notre petite tribu de Saint-Mandé.
J'attends avec une certaine impatience le moment d'aller en Suisse avec père; car, par le temps exécrable qu'il fait à Paris, je m'ennuie à périr.
Paris, ce 7 septembre 1882.
Mon cher père, enfin ! l'heure de la liberté a sonné : je pars demain matin à 8 h. 55 pour Lyon où je coucherai le soir. Samedi matin, je prendrai une voiture et viendrai te rejoindre chez l'ami Defaudon, pour déjeuner, avec Gendre . Nous nous arrangerons là pour partir le dimanche matin pour Genève et Clarens, où on nous attend à dîner chez Mme Arnaud.
1 Jules Léris, le troisième fils de sa sœur.
J'ai vu hier Léris et le petit Jules; tout le monde est en très bonne santé et je suis chargé de leurs tendresses pour toi.
Attends-moi les bras ouverts; j'ai hâte de t'embrasser. Ton fils qui t'aime,
Léon Gambetta.
A Eugène Etienne.
Paris, ce 25 septembre 1882.
Mon cher ami, j'ai reçu votre télégramme et votre lettre en Suisse d'où m'ont chassé la pluie et la neige, et c'est de Paris que js vous envoie toutes mes félicitations pour avoir échappé à l'horrible danger qui vous a assailli dans le golfe de Valence1. C'est surtout quand on a tremblé dans le fond de son cœur pour la vie de ses amis qu'on a mesuré toute l'affection qu'on leur porte, et je vous assure, (■preuve faite, que je vous aime bien vivement.
Vous voilà en pleine campagne africaine; ne vous fatiguez pas trop Répandez autour de voue la bonne parole, la confiance dans les inévitables "destinées de la République que nous ferons forte et glorieuse, en dépit des sottes criailleries d'une minorité Impuissante, qui ne doit de ne pouvoir exhaler sa bile qu'aux efforts que nous avons faits depuis dix ans pour lui rendre la parole. Tout ce bruil tombera, tontes ces outrecuidantes personnalités seront dégonflées par le bon sens populaire : la vraie France républicaine aura Bon jour et il ne r tera dans la mémoire du peuple que le souvenir des