PRÉSIDENCE
Chère Madame,
Je vous écris tout près du cercueil de l'homme que nous avons honoré et aimé, et je suis l'interprète de ceux qui veillent en ce moment à ses côtés en vous demandant d'user et d'abuser au besoin de l'influence qui résulte d'une ancienne amitié pour la famille de M. Gambetta, — je me trompe en me disant l'interprète des quelques personnes qui passent la nuit ici : je vous exprime le vœu de tous
1 M. A. Fallières. ministre de l'Intérieur.
mes camarades et de tous ceux que je rencontre depuis trois jours. Nous souhaitons que Gambetta repose au centre, au cœur de la France, pas trop loin de ces deux chères provinces qu'il aimait et qui lui donnent aujourd'hui de si éclatants témoignages de sympathie. Ne le pensez-vous pas comme nous? et ne tenterez-vous pas de réussir? — 11 est facile de surseoir au départ du corps pour Nice. Les prétextes ne manqueront pas... Je vous prie de ne parler de cette lettre qu'aux personnes de votre intimité (si vous le jugez nécessaire) ; et si vous pensez que vous ayez quelque chance de réussir, envoyez-moi une dépèche aussi peu indicative que vous le voudrez; je saurai comprendre.
Partout à Paris, dans les rues comme dans les salons, on
dit bien haut que lorsqu'un homme reçoit des témoignages
aussi éclatants de la sympathie de son pays, c'est que ce
le traite en enfant chéri, et, dans ce cas, il n'appartient
plus à la famille, mais à la patrie.
Veuillez me croire, chère Madame, votre bien respectueusement attaché.
<i KNKRAL DE GALLIFFET.
18, rue Washington.
A Gambetta père.
Paris, 7 janvier 1883.
Permettes-moi, ô vous à qui je me plaisais à donner te cher et doux nom de père, depuis que j'avais contracté celui que nous pleurerons a jamais cette amitié fraternelle qui a été la force, l'honneur et la joie de notre vie, permettez-moi, mon père, de vous dire, le premier jour que je vous écrit depuis le fatal h affreux événement, que si une e doit remplir aujourd bui nos cœurs, c'est que la France, c'est que Paiis ne lait pas vu tomber sans avoir montré de la manière qui rot leule digne de lui, de son ci de l'incomparable grandeur de ses services, quelle place il tenait dans le cour même de i,( Patrie. (.'csi la Patrie qui
pleurait hier en le L'Ioriii.mt par Ctt funérailles immortelles.
les plus grandioses et les plus touchantes que jamais un peuple ait faites à un homme.
Ah! combien j'ai regretté que vous ne fussiez pas avec nous, à côté de ce cercueil qui renferme maintenant tout ce que nous avons eu de plus cher, mais devant lequel Ja France entière a passé, les larmes dans les yeux et la douleur dans l'âme! Vous auriez certainement dit comme nous, à voir ce prodigieux et émouvant cortège de regrets et d'espérances, qu'il était bien le fils de la France, de cette France à qui il avait donné sa vie, mais qui connaissait toute l'étendue de son amour poussé jusqu'au sacrifice, jusqu'à la mort.
Oui, il était le fils de la France, le fils bien-aimé, le fils le plus illustre et le plus glorieux. On se souvenait de la haute pensée du poète de la Révolution :
« Nous vous avons donné la vie :
« Guerriers, elle n'est plus à vous :
« Tous vos jours sont à la Patrie, « Elle est votre mère avant nous. »
Du sein de cette foule immense un cri s'est élevé : il faut qu'il reste à Paris, comme un exemple toujours vivant de patriotisme et de vertu civique ; sa place est ici, elle est inarquée au milieu de tous ceux qui ont servi, honoré, illustré la France. Paris a droit de garder ce précieux dépôt.
Et je pensais à vous, mon père, dont je connais le grand cœur: et je me disais que vous sauriez répondre à la voix suppliante de la France. Oh ! je sais qu'il vous en coûtera de renoncer à une idée que vous avez embrassée dans le premier moment de votre douleur ; mais ce sacrifice à la Patrie, vous êtes digne de le faire.
Oue vous demandons-nous, avec tout le pays, avec ces chères provinces d'Alsace et de Lorraine dont il était l'espoir, au nom de tous ses amis, au nom de tous ceux qui pensent à l'avenir de la France ?
Nous vous demandons de nous laisser élever un monument de notre reconnaissance et de notre piété, un monument qui portera son nom, le vôtre, mon père, ce nom qu'il
a fait si grand et qui est désormais immortel, un monument dans lequel il reposera avec tous les siens, avec la chère tante Jenny, avec la bien-aimée mère qu'il a tant pleurée, avec tous ceux des siens que la mort nous ravira, avec vous enfin quand vous irez le retrouver. Ce n'est pas pour vous séparer de lui que nous vous prions, nous vous supplions, les mains jointes, de nous le laisser : c'est pour vous avoir tous avec lui, entendez-le bien.
Et moi, s'il m'était donné un jour, après lui avoir gardé dans la mort la fidélité que je lui ai gardée pendant sa vie. après avoir travaillé comme lui, après lui, bien loin de lui et en marchant sur ses traces, au bien de la République et à la grandeur de la France, pour toute récompense, pour toute gloire, je ne demanderais que d'avoir une place à ses pieds. Ah! mon père, vous entendrez ma voix; je pleure sur vos mains tremblantes ; je vous supplie, donnez à la France ce qu'elle vous demande. Ne nous appelez pas à vous; venez plutôt à nous.
Votre volonté sera religieusement exécutée; mais, au nom de la Patrie, réfléchissez et faites pour la France et à la France le sacrifice qu'elle vous demande.
Je vous embrasse, mon père, la douleur dans l'âme, mais plein de résignation et d'espérance.
E. Spuller.
Gambetta père, Nice. Très urgent.
Paris, t Janvier, 8 h. s.
Cher père bien-aimé, vous avez toujours eu confiance en moi, n'est-ce pas .' — Eh bien, !«• spectacle dont j'ai été
témoin hier Oie fait un devoir de VOUS supplier de nouveau
de laisser notre grand morts Paris, au cœur de cette France qu'il ;» tant aimée el qui l'a pleuré hier et le pleure encore aujourd'hui toul entière. Un monument national esl seul
de lui el de la Patrie à laquelle il ;• donné sa vu monument ne peu! être élevé qu'à Paris el vous saves qu'il te ' Ne \ p 1 1 influencer
par les autorités de Nice, que j'aime certainement, mais dont l'ardeur actuelle n'est peut-être pas aussi désintéressée que vous le pensez. Songez, je vous en supplie, à vos petitsenfants et à leur avenir, qui reste en partie attaché à la détermination que vous allez prendre. M. Léon Renault est parti, hier soir, pour Nice, après avoir été témoin du spectacle grandiose auquel il venait d'assister. Je joins mes supplications aux siennes. J'y joins aussi celles de l'Alsace et de la Lorraine qui pleurent leur consolateur. Si vous étiez témoin comme moi de la désolation générale, je ne doute pas que ce spectacle ne vous donnât assez de force pour comprimer vos désirs les plus légitimes au profit de l'idée supérieure de la Patrie, qui comprime ma propre douleur. J'attends avec anxiété votre décision qui sera, .dans tous les cas, ma règle de conduite.
Léris.
Léris, avenue Sainte- Marie, Saint-Mandé (faire suivre, les Jardies, Yille-d'Avray). ■
Toutes les démarches qu'on lera auprès de moi pour obtenir l'inhumation du corps de mon fils à Paris resteront sans effet. Je répète que ma résolution est irrévocable. C'est mon ultimatum : je suis fatigué de souffrir; envoyez le corps le plus tôt possible.
Santé de Bénedetta et des enfants bonne.
Gambetta père.
Gambetta père, Nice.
Paris, 8 janvier, 11 h. 32 m.
Le ministre est parti pour les obsèques du général Chanzy. Je ne pourrai le voir ce soir. Je réponds à tous que je ne connais que. votre volonté et que je suis là pour la faire exécuter dans le plus bref délai.
Léris.
Mmc Léris, chez Gambetta père, Nice.
Paris, 'J janvier. 9 h. 26 m.
Dis à père de compter sur moi ; vous recevrez ma lettre demain et des dépèches.. Te me rends au ministère.
Léris.
Gambetta père, Nice.
Paris, 9 janv, 3 h. 20 s.
Je pars ce soir, sur les sollicitations du ministre, pour revenir immédiatement après; impossible de refuser: je vous confirme ma lettre d'hier et ma dépèche de ce matin. Comptez sur moi. Léris.
Gambetta père, Nice.
Strasbourg, 10 janvier, 12 h. 13 s.
Au nom de votre grand mort, dont j'ai connu le désir absolu de reposer à Paris, je vous supplie de laisser son corps à notre culte.
SCHEURKH KbSTNER.
Ainsi, Scheurcr-Kestner, dont la probité légendaire donne à son affirmation une valeur indiscutable, affirmait à <iambetta père que son fils glorieux avait souhaité d'être inhumé ;i Paria : mais <•<• propos devait être déjà ancien.
Pour que la résolution du vieillard n'ai! pas été vaincue par cette déclaration, il fallait qu'aucun doute n'eût effleuré, i cet égard, sa conscience. C'est, en effet, que les familiers eux-mêmes de Gambetta ont ignoré ses entretiens récents avec son père, lorsqu'il lui ramena le corps de sa mère, cinq mois et demi auparavant, ei les lettres pleines d'allusions
qu'il lui écrivit ensuite et dont nous avons donné quelques dej.i, apréS In mort de la Tata, <|u il avait si profondément aimée, l.ainbclla s'était préOCCUpé de son tombeau a .Nice ; par Bes SOID es indications, il avait été cleve,
avec toute la simplicité -nus ostentation qu'il avait près-
crite. Et comme son père lui objectait le prix de cette concession perpétuelle, le grand orateur lui dit formellement : « C'est indispensable : je tiens à mon rêve d'être réunis, un jour, tous ensemble, clans la mort, nous qui nous aimons tant et que la vie tient, à mon gré, trop séparés. »
En scellant la pierre de cette tombe sur la mère, morte Saint-Mandé, le père et le fils s'étaient, une fois de plus.' promis l'un à l'autre de venir dormir, à leur tour, auprès des deux chères femmes.
Eugène Etienne, qui assistait aux funérailles de la mère de Gambetta, à Nice, raconte, à ce sujet, un souvenir précis, très significatif :
— « Quand on eut, dit-il, descendu le cercueil dans le caveau, Gambetta s'approcha, seul, de la tombe ouverte, se pencha sur elle, et murmura, d'une voix basse, mais très distincte : « Au revoir, maman!... A bientôt!))
« Ces mots, que je n'avais pas oubliés, se sont, six mois après, gravés pour toujours clans ma mémoire. Gambetta, comme on l'a dit souvent, venait-il, une fois de plus, d'être mystérieusement averti qu'il ne survivrait pas à cette année cruelle ?... »
Maintenant qu'on a lu, dans ces lettres intimes, quel fut l'attachement profond et passionné de Léon Gambetta pour les siens, la décision de son père s'éclaire de raisons indiscutables, qui font mieux que supposer la volonté suprême du grand patriote : elles en donnent l'irrécusable preuve.
La ville de Nice réalise le dernier vœu de Gambetta : entre ses deux mères et son père, il va reposer à jamais, devant la grande mer latine où ses ascendants paternels ont, durant des siècles, dispersé leurs rêves et leurs conquêtes. L'emplacement ancien, submergé par l'assaut continuel des tombes, disparaissait presque parmi les monuments nouveaux; la ville a décidé le transfert de la sépulture, telle qu'elle fut construite par Gambetta, sur le terre-plein où l'on avait, en 1883, érigé la pyramide en planches qui disparut littéralement sous l'amoncellement des fleurs et des couronnes envoyées à Nice des quatre coins du monde.
De là, entre le ciel-ligure, presque toujours pur et pro-
LA MOKT DE GAMiiETTA
fond, et Ja mer incomparable, an centre d'une région encadrée par les glaciers étincelants des Alpes et le seuil mobile de l'Orient des aventures et des légendes, les pèlerins émus du Tombeau verront 'resplendir à leurs pieds — ce fut peut-être la pensée du héros de la Défense natio- Ue quand il y marqua son dernier asile — le pays délicieux qui fut la dernière conquête de la France territoriale, et qui, depuis l'Année terrible, est devenu doublement français, puisque Nice esta la fois le berceau de Garibaldi et la tombe de Gambetta.