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CHAPITRE XIX

LA MORT

SECOND MINISTÈRE FREYCINET (30 JANVIER 1882) !| BOMBAR- DEMENT D'ALEXANDRIE |i DERNIER DISCOURS DE GAMBETTA (18 juillet) Il DÉMISSION DU CABINET FREYCINET || MORT DE GAMBETTA (3I DÉCEMBRE 1882).

LE 30 janvier, le nouveau Cabinet s'installe avec M. de Freycinet, président du Conseil, aux Affaires étrangères, Léon Say aux Finances, Jules Ferry à l'Instruction publique, l'amiral Jauréguiberry à la Marine.

On a vu comment, avant la chute du ministère Gambetta, les puissances avaient repoussé l'action exclusive de la France et de l'Angleterre dans la question d'Egypte. Même si Gambetta était resté aux affaires, il n'aurait pas pu continuer la politique indiquée dans sa note du 7 janvier, c'est-à-dire l'action à deux : l'Angleterre se dérobait. Sept jours après la crise, le 2 février, l'Allemagne, l'Autriche, la Russie et l'Italie déclaraient au gouvernement ottoman que le statu quo en Egypte, tel qu'il avait été établi par les firmans des sultans et par les arrangements européens, ne saurait être modifié sans une entente préalable entre les puissances et l'État suzerain. L'Angleterre s'étant ralliée à ce point de vue, le nouveau ministère Freycinet fut unanime à penser qu'il fallait entrer en rapport avec les autres gouvernements. Le 7 février, le Cabinet de Londres envisagea un mandat donné à l'Angleterre et à la France au nom de l'Europe. Bismarck approuva ce mode d'action. Il dit à notre ambassadeur, le baron de

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Courcel : « Au cas où les deux puissances maritimes seraient disposées à agir et où les autres puissances leur donneraient mandat, je pourrais me rallier à cette solution ». Quelques jours plus tard, le i" mars, le sous-secrétaire d'État Busch reprenait la pensée du chancelier en termes plus explicites : « La chancellerie allemande, disait-il à M. de Courcel, serait prête à admettre les deux puissances comme mandataires de l'Europe pour le rétablissement de l'ordre sur les bords du Nil ». Quant au Cabinet russe, non seulement il adoptait, mais il préconisait ce mode comme ayant fait ses preuves en 1860. Le II mai, M. de Freycinet déclare à la Chambre qu'il agira d'accord avec les puissances, que la situation « prépondérante, privilégiée de la France et de l'Angleterre est reconnue par elles et hors de cause ». Là était la vérité : l'action à deux, en vertu d'un mandat européen. C'était à la fois le respect des traités et la conciliation rationnelle entre l'intérêt de la France et les prétentions de l'Europe. Là était le terrain solide où il eût fallu pouvoir se tenir. Pourquoi ne le fit-on pas? Comment, de là, glissâmes-nous, en quelques jours, jusqu'à l'abandon?

Le lendemain même du jour où il venait de faire cette déclaration à la Chambre, M. de Freycinet adresse à notre nouvel ambassadeur à Londres, Tissot, une dépêche qui devait être communiquée à lord Granville : « La France et l'Angleterre enverraient chacune six bâtiments suffisamment légers pour pénétrer dans le port d'Alexandrie. En cas de débarquement, nous ferions appel à des troupes turques, sous le contrôle des deux puissances. » — Pourquoi ce recours à des troupes turques, ce qui, malgré le contrôle des deux puissances, changeait la face des choses? Voici l'explication que donne M. de Freycinet dans son livre, la Question d'Egypte (1915) : « Bismarck, sans refuser positivement son adhésion au mandat, mit en relief les avantages qu'offrirait l'intervention du sultan », et l'Angleterre, ^{. qui appréhendait peut-être notre supériorité numérique, s'était prononcée dans le même sens ». Bismarck avait intérêt à plaire au sultan, afin de développer l'influence allemande à Constantinoplc. Il avait exprimé cette opinion nouvelle dans des conversations; il n'y avait pas de note écrite. Par ce changement, la situation privilégiée de la France recevait une atteinte grave.

La sécurité du khédive continuant à être menacée, M. de

Freycinct, le 23 mai, annonce l'intention de proposer une Coni'érencc et, d'accord avec le Cabinet de Londres, la propose, en effet, le 2 juin. Vive émotion à la Chambre. M. de Freycinct, interpellé, s'élève contre la politique d'aventures, contre l'idée d'une expédition française. Pour rassurer la Chambre, il laisse prévoir, sans le dire expressément, l'éventualité d'une expédition non française, c'est-à-dire turque.

Gambetta intervient : « Quand j'ai entendu dire que, non content d'avoir abandonné la position spéciale, exclusive, que la tradition et les firmans faisaient à la France et à l'Angleterre en Egypte; que, non content de transporter au concert européen, — c'est-à-dire aux adversaires de cette politique, — le jugement et le règlement d'un différend où il n'est pas question de démembrer l'empire ottoman, mais de défendre le statu q2i.o établi par des traités, quand j'ai entendu qu'on affirmait une résolution absolue, prise d'avance, que, quelles que fussent les circonstances, jamais, jamais la France n'interviendrait militairement, je me suis rappelé qu'un jour Berryer montait à cette tribune dans une circonstance analogue et disait : « Ne parlez pas ainsi! On ne parle pas ainsi de la France! » — M. de Freycinct proteste : « Ce que j'ai dit, ce que je maintiens, c'est que nous ne trancherons pas isolément la question égyptienne. Nous allons dans le concert européen pour trancher la question collectivement. » — Gambetta : « Vous venez de livrer à l'Europe le secret de vos faiblesses. Il suffira de vous intimider pour vous faire tout consentir. 7/ — Le Cabinet sortait de ce débat affaibli; la France aussi.

Les choses traînèrent en longueur. La Conférence ne s'ouvrit à Constantinople que le 23 juin. Le gouvernement français commença par proposer et par faire agréer un protocole de désintéressement : « Pendant la durée de la Conférence, les puissances s'abstiendront de toute action isolée en Egypte ». Aussitôt, l'Angleterre fit ajouter : « Sous la réserve d'un cas de force majeure, tel que la nécessité de protéger la vie des nationaux». Et la Conférence décida l'intervention turque. (6 juillet.)

Cependant, le 11 juin, une émeute avait éclaté à Alexandrie, Plus de quarante Européens avaient été tués, soixante-dix blessés. Dans les derniers jours de juin, les Égyptiens renforcèrent les batteries qui commandaient l'entrée du port d'Alexan-

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drie. L'Angleterre n'avait attendu ni les massacres ni l'ouverture de la Conférence pour armer. Elle avait déjà réuni entre Malte et Alexandrie des forces navales considérables. Le 15 juin, Salisbury disait à la Chambre des lords : « On parle de la mauvaise humeur possible de l'Europe; l'Angleterre sait qu'elle est libre d'arriver par elle seule au but de sa politique, si elle ne peut le faire avec d'autres puissances. »

Le bruit court que les passes du port \'ont être obstruées. L'amiral Seymour, inquiet pour ses navires, signifie aux Égyptiens qu'au moindre indice suspect, il procédera au bombardement et invite l'amiral français envoyé dans les eaux d'Alexandrie de concert avec la division britannique à prendre les mesures que commande la sécurité de leurs marins. Le 4 juillet, lord Lyons communique à AL de Fre3xinet les instructions données à l'amiral Seymour et lui demande si nous en enverrons de semblables à l'amiral Conrad. M. de Fre3xinet déclare à lord Lyons que, si « Tamiral Seymour donne Tordre de procéder au bombardement, nous ne pourrons pas nous y associer ». Notre escadre reçoit l'ordre de lever l'ancre et de se rendre à Port-Saïd. Le 11, les navires anglais ouvrent le feu et lord Granville télégraphie à lord Dufferin, ambassadeur à Constantinople, que le gouvernement de la Reine « ne voit plus d'autre parti à suivre que le recours à la force pour mettre fin à cet état de choses devenu déplorable ». Le 15, les Anglais débarquent des troupes et s'emparent de l'autorité effective.

Le gouvernement français propose alors d'occuper le canal de Suez, d'accord avec les Anglais, et demande, à cet effet, un crédit de 8 millions pour le ministère de la Marine. (18 juillet.) Gambetta remonte à la tribune; c'est la dernière fois. « Ne laissez pas amoindrir le patrimoine de la France! Plus il est ancien, plus il est sacré! » — « Piège de Bismarck », dit-on. « C'est un hommage à rendre à ce politique aussi ferme et aussi maître de lui-même qu'audacieux à certaines heures, qu'il ne s'occupe que de choses qui se rapportent directement à l'intérêt allemand. Il ne faut pas mettre M. de Bismarck dans toutes les combinaisons et dans toutes les affaires. N'agissez que d'après votre intérêt mûrement étudié. »

« On a parlé de « parti national égyptien >>, de « nationalité « égyptienne»; on a découvert que ce peuple, qui depuis quarante siècles est esclave, est à la veille de créer ou de retrouver les principes de 1789 dans les hypogées des Pyramides!... Ce n'est pas pour la nationalité ég3''ptienne ni pour le compte du parti national, qu'il faut aller en Egypte, c'est pour la nation française. Malheureusement, il est des personnes qui trouvent qu'Arabi pacha est une force extrêmement redoutable et que l'armée égyptienne réclame au moins 50000 Français pour être dissipée! »

L'entente franco-anglaise doit être maintenue à tout prix, pour toutes les éventualités : « Je ne connais pas d'autre politique capable de nous être de quelque secours dans les plus terribles hypothèses que nous puissions redouter. Ce que je vous dis aujourd'hui, je le dis avec le sentiment profond de la clairvoyance de l'avenir : ne rompez jamais l'alliance anglaise. Je suis un ami sincère des Anglais, mais non pas jusqu'à leur sacrifier les intérêts français. D'ailleurs, soyez convaincus que les Anglais, en bons politiques qu'ils sont, n'estiment que les alliés qui savent se faire respecter et compter avec leurs intérêts. Ce que je redoute le plus, c'est que vous ne livriez à l'Angleterre, et pour toujours, des territoires, des fleuves et des passages où votre droit de vivre et de trafiquer est égal au sien. Voilà dans quel esprit je voterai les crédits. Je vous donne cet argent; je crois qu'il sera insuffisant; mais je vous le donne avec cette conviction que la Chambre ratifie aujourd'hui non pas un vote de crédits, mais un vote de politique et d'avenir : la Méditerranée restant le théâtre de l'action française et l'Egypte étant arrachée au fanatisme musulman, à ces entreprises d'une soldatesque de caserne, pour rentrer dans l'orbite de la politique européenne. Voilà pourquoi je donne l'argent et voilà pourquoi mes amis peuvent voter avec moi. »

J'assistais, du haut des tribunes du public, à cette séance. Je vois la scène comme si c'était d'hier. Le grand orateur commença lentement, à voix grave et basse; ainsi faisait Mirabeau. La puissante machine, au moment de se mettre en marche, semblait peiner, chercher au plus profond d'ellemême les forces qui allaient se déchaîner. Peu à peu, le halètement devenait plus rapide; il éclatait enfin en traits de

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flamme, brûlant, broyant tout au passage. L'orateur avait contre lui cette coalition des partis extrêmes qui allait devenir, pendant plus de trente ans, la règle du jeu; il avait en même temps contre lui les amis de l'Elysée. Sous le jour implacable du plafond vitré, j'apercevais, dans cette foule déliante, les faces hérissées, prêtes à mordre. Par instants, sa parole passait sur l'Assemblée frémissante comme une rafale et les têtes pliaient comme des épis sous l'orage. C'était une force de la nature, un cyclone. Ironie attristée, indignation roulaient dans le torrent avec la majesté des souvenirs et la magie de l'espérance. Quand il parlait des « docteurs de la loi autour de la mosquée d'El-Ahzar », on croyait voir un tableau de Delacroix. Et l'on sentait, à travers la pénétrante raison de l'homme qui venait de passer aux affaires et savait exactement à quoi s'en tenir sur la sédition militaire et la force de résistance d'Arabi, un dédain qu'il ne cherchait pas à dissimuler pour l'infatuation naïve de l'ignorance et de la frivolité qui, de génération en génération, viennent prendre à la gorge l'expérience et la sagesse. Un jeune téméraire, à l'extrême gauche, s'étant hasardé à l'interrompre par cette bévue : « Ne raillez pas l'aurore du 89 égyptien! » (comme, plus tard, d'autres croiront au « libéralisme » des Jeunes-Turcs, etc.), il le clouait à son banc par une impérieuse réplique. Visiblement, il se faisait un malin plaisir de jouer la difficulté : il se divertissait, non sans une pointe de dilettantisme, à faire cabrer l'adversaire. Parlant des Anglais, dont il voulait être l'ami, non la dupe et qui n'estiment que ceux qui savent leur tenir tête, il indiquait leurs méthodes de colonisation différentes, suivant qu'ils gouvernent des peuples de leur race et de leur civilisation, ou des peuples qui toujours, depuis des siècles, ont vécu « sous le bâton ». — ^{. Sous le bâton ! » A ces mots, comme sous un coup de fouet, plus d'une âme généreuse et humaine frissonnait.

A travers cette grande mêlée oratoire, les cris du patriote, les accents pathétiques du républicain outragé par d'injustes soupçons, les souvenirs poignants : « J'ai le droit de dire qu'avant comme après 1870, jamais je n'ai eu de préoccupation plus constante que la sécurité de la patrie; et je me détesterais, je m'interdirais à jamais l'honneur de parler devant mon pays, si je pouvais mettre quelque chose en balance avec son

avenir et sa grandeur ! 2> Quand il s'écriait, dans une péroraison qui retentit encore à nos oreilles : ^ Je vous le donne, cet argent, mais à une condition : la Méditerranée restiint le théâtre de l'action française >><, la langue, certes, était lâchée : une -?: mer » qui reste le <': théâtre x^ d'une « action », c'est là un st}ie médiocre; mais nous voyions la mer bleue, couverte de voiles, le grand lac français conquis à la civilisation par nos pères, toute la France en Orient, toute sa gloire, tous ses prestiges, depuis des siècles, depuis les Croisades. Il y avait en ce tableau une magie d'évocation, une couleur qui jamais plus ne devaient s'effacer de nos âmes. Dans la fer\'eur de nos vingt ans, nous étions transportés. Cet être, si jeune encore et si prestigieux, qui personnifiait une page tragique de notre histoire, incarnait à nos 3'eux ce qui est le plus cher au cœur des hommes : l'espérance.

Pendant qu'il parlait, sa mère mourait à Saint-Mandé. Au moment où il descendait de la tribune, ses amis 1'}' entraînèrent. Penché sur sa mère expirante, il entendait les crieurs de journaux annoncer le discours dont il brûlait encore. Il emporte à Nice sa mère morte : ^. Je vais conduire seul ma pauvre mère à sa dernière demeure, là-haut, en face de la mer, sous le soleil et sous les fleurs, auprès de ma tante bien-aimée. » Lui-même, hélas 1 ira bientôt les rejoindre!

Cependant, à Londres, la Chambre des Communes votait un crédit de 57 millions de francs. A Paris, le Sénat, accorda, par 205 voix contre 5, les 8 millions demandés pour la protection du canal de Suez; presque toute la droite s'abstint. (25 juillet.) A la Chambre, le 29, M. Clemenceau se prononça contre toute intervention : <<. L'Europe est couverte de soldats, tout le monde attend. Les puissances réservent leur liberté pour l'avenir; réservons la liberté de la France. 2» AL de Freycinet défendit l'intervention limitée, la protection éventuelle du canal. Il ne recueillit que 75 voix. Les amis de Gambetta votèrent contre. Ceux de M. de Fre3'cinet le lui reprochèrent, alléguant qu'une intervention limitée valait mieux que rien. Il était, en effet, singulier de reprocher au gouvernement de ne pas faire le plus, alors qu'on ne lui laissait même pas faire le moins. Du reste, même si les amis de Gambetta

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avaient voté pour le Cabinet, il n'aurait pas eu la majorité. C'en était fait de la France sur cette terre que son génie avait fécondée. Après avoir été tout pendant cinquante ans, la France, en une heure, n'était plus rien. Notre refus d'occuper le canal de Suez nous excluait à jamais de rÉg3^'pte. Le ministère Freycinet donna sa démission. (30 juillet.) Le 13 septembre, à Tel-el-Kebir, l'armée ég}'ptiennc était dispersée en vingt minutes par le général Wolseley.

La Méditerranée a toujours été, avec le Rhin, le grand rêve français. Elle a été, pendant des siècles, une mer franque. A chaque période de troubles politiques et de discordes religieuses, notre influence en Orient a subi une crise. Nos plus grands rois, nos plus grands ministres, Henri IV, Richelieu, par exemple, ont su mener de front l'œuvre de la France sur les marches de l'Est et dans la Méditerranée. Pouvions-nous, après 1870, rester à la fois dans la Méditerranée et sur les Vosges? Jules Ferry, Gambetta le pensèrent; et nous, qui naissions alors à la \ie publique, nous le pensions avec eux. Aujourd'hui, l'histoire a prononcé. Dans la plus formidable des guerres, la possession d'un vaste empire colonial, bien autrement vaste que celui dont il s'agissait alors, — puisque, outre la Tunisie, il comprend le Soudan, le Congo, Madagascar, rindo-Chinc, le Maroc, — n'a pas affaibli la France; au contraire, elle l'a fortifiée; elle lui a donné un surcroît de ressources en hommes et en productions. La preuve est faite. Mais, à cette époque, on sortait à peine des aventures et des catastrophes. Les difficultés de la conquête algérienne, les déboires du Mexique, les souvenirs de l'invasion pesaient sur les âmes. On redoutait les résistances, les diversions, leé pièges. 11 fallait des hommes, de l'or, du sang peut-être; on en était avare. A beaucoup de Français il paraissait téméraire d'engager au loin les armées et les richesses de la France, quand son flanc était ouvert à l'ennemi. On craignait de dégarnir la frontière; on avait toujours peur d'un coup de Bismarck; on se demandait avec angoisse si. en s'éloignant, on ne ferait pas le jeu de l'Allemagne. La France, quoique relevée déjà, se défiait d'elle-même et portait encore le poids des vaincus et des faibles.

Certains hommes pensaient qu'en continuant d'agir d'accord

avec l'Angleterre en Egypte, nous risquions de nous brouiller avec elle. Même en mettant les choses au pis, il y a un fait que les Français oublient trop souvent et que les Anglais, eux, n'oublient jamais, c'est la valeur des gages. Ils ne lâchent pas ce qu'ils ont acquis. En toute hypothèse, abandonner, pour rien, nos droits, notre situation en Ég3^pte, c'était une duperie sans nom. Nous n'avions pas le droit d'être absents.

Dans toute cette période de notre histoire, on sent peser sur les affaires de la France la volonté de l'étranger. Toujours Bismarck a la main dans nos querelles; il les attise, il les exploite. La Prusse avait été le cancer de l'Allemagne; Bismarck fut le niauvais génie de l'Europe et le fléau de la France. Maudite soit la défaite, non seulement pour les ruines qu'elle accumule, mais pour la longue suite de défaillances et d'abdications qu'elle entraîne après elle! Un peuple de vaincus n'est pas un peuple libre. Nos enfants, eux, du moins, ne connaîtront pas les douleurs que nous avons subies bien au delà des limites de ce récit, jusqu'à la veille de la guerre de 1914!

A l'époque où ces événements se déroulaient, l'opinion, comme il arrive toujours, les ignorait en grande partie. Les détails et les dessous nous échappaient. Gambetta s'était fait illusion sur les dispositions du gouvernement britannique. Il voulait l'engager; il cro3'^ait le tenir. Les ministres anglais, qui le savaient peu solide, s'étaient réservés. Avant même la chute de son ministère, l'Europe voulait avoir voix au chapitre. Et dès qu'il fut renversé, le Cabinet de Londres se rallia aux vues des autres puissances. Bismarck, qui, en février et au commencement de mars encore, avait admis l'intervention de la France et de l'Angleterre au nom du concert européen, quelques jours après mettait en avant la Turquie. Le ministère Freycinet, obligé de s'appuyer sur les éléments qui avaient renversé Gambetta, fut pris entre l'Allemagne, l'Angleterre et la Chambre. Toute la période de l'histoire de France que nous étudions est dominée par le fantôme allemand. Il est impossible de s'expliquer à fond les luttes de l'Assemblée nationale, la crise de 1877 et les affaires de Tunisie et d'Eg3^pte, si l'on n'a pas présente à la pensée la perpétuelle menace de Bismarck. Le désastre de 1882 dans la Méditerranée fut la conséquence directe de nos défaites de 1870 sur le continent.

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Nous pouvons maintenant juger l'orateur. Avec Mirabeau, Vergniaud et Danton, Gambetta fut une des plus grandes voix de la France depuis la Révolution . Mais , comme Berryer, il n'est guère lisible, il fallait le voir, il fallait l'entendre.

Sa langue est, en général, lourde, flottante, relâchée. Il écrit bien quand il veut : le portrait de Lachaud, brossé à vingt-quatre ans, en est la preuve. Son discours sur le plébiscite en 1869 est d'un grain plus serré que ses harangues populaires de 1873, de 1874, où il parle d'abondance, sans nul souci de la forme ; et, naturellement, ses discours de doctrine sont plus travaillés que ses discours de combat. A ses débuts, il écrit d'un bout à l'autre; un peu plus tard, il se contente d'un canevas — exorde, milieu, péroraison, — qu'il met sous les yeux d'un ami; celui-ci, quand il s'en écarte, le redresse; plus tard encore, il essaye ses arguments dans les conversations particulières, dans les groupes. A mesure qu'il avance, il prépare et il revoit moins. Il emploie presque toujours trop de mots; il n'a ou ne prend pas le temps de faire court. Gomme Bismarck, comme Gavour, il ne se soucie pas de littérature; le résultat seul lui importe; il s'agit de prendre l'auditoire, de le convaincre, de le mener où il veut. Un discours politique est une arme, non une œuvre; soit! Mais il peut être l'une et l'autre. Il n'est pas nécessaire, pour bien agir, de mal parler : témoin Démosthène. Il ne faut pas qu'un discours sente la littérature, et pourtant il ne faut pas non plus que la critique littéraire y perde ses droits. Il est vrai que cette surabondance de mots, qui permet à l'improvisateur de voir venir sa phrase, si elle rebute le lecteur, peut entraîner l'auditoire. La répétition, qui, écrite, est une faiblesse, parlée est une force. Seulement, c'est là une action toute momentanée, dont il ne reste rien — sauf quelques formules, quelques mots frappés en médaille — et qui périt avec l'orateur. Il n'est pas défendu déparier aussi à la postérité et il ne faudrait pas, par excès d'admiration, aller jusqu'à nous donner pour une qualité ce qui, certainement, est un défaut. Le style importe peu à l'œuvre politique, mais il assure la durée de l'œuvre oratoire. Et nous ne visons là, ni les lieux communs, ni les incorrections. Les lieux communs sont le pain quotidien de l'éloquence; les auditoires politiques s'irritent contre ceux

dont la vue dépasse la leur ; celui qui pense avant les autres les surprend, les déroute : de là ces désaccords entre l'esprit des Assemblées et le génie divinateur d'un poète comme Lamartine, par exemple, ou les calculs à longue portée d'un philosophe politique comme Tocqucville. Et certaines incorrections sont de suprêmes beautés. Non : nous pensons à l'imprécision des termes qui naît du vague de la pensée, aux constructions illogiques, aux idées qui chevauchent les unes sur les autres, voire à des solécismcs que le tribun — très ami des lettres pourtant — a contribué à faire passer dans la langue, mais qu'on ne trouverait chez aucun écrivain du xvir ou du XYiii" siècle. Et tout cela n'empêche pas qu'avec ses bonds impétueux, ses éclats de verve et d'enthousiasme, ses coups d'aile, les cris qui jaillissaient des profondeurs de son être, son geste où passaient tantôt les colères de la démocratie révoltée et tantôt les détresses de la patrie envahie, ce mélange de souplesse et de force, d'audace et de douceur, de familiarité et de véhémence, il reste une des plus étonnantes puissances oratoires de notre temps. C'est une fournaise qui lance les scories et la fumée trouble avec la lave brûlante.

Le 13 août, Duclerc avait succédé à Frcycinet. Gambetta, à la rentrée des Chambres, reprit ses fonctions de président de la commission de l'armée. Il continuait de travailler à son dessein et de tendre ses fils en Europe. Skobeleff, dès le lendemain de son arrivée en France, se fit présenter à lui. Il fut convenu que le général et l'homme d'État dîneraient en tête à tête, afin de causer à loisir. « Nous restâmes, racontait Skobeleff, de six heures du soir à deux heures du matin. Son regard clair et brillant avait je ne sais quoi de railleur et de bon enfant qui donnait à sa conversation un charme particulier. Quand il s'animait, les narines se gonflaient, la bouche devenait dédaigneuse, l'œil s'allumait de lueurs superbes, le masque entier revêtait un air de grandeur. Il avait une intuition merveilleuse des choses militaires et adorait l'armée qui, chose rare, l'avait adopté, bien qu'il ne fût pas sorti de son sein ; elle comptait sur lui, sinon pour la conduire, du moins pour préparer l'avenir. »

Ses amis venaient de fonder sous ses auspices la Ligue des Patriotes^ avec Alfred Mézières, Félix Faure, Paul Déroulède,

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PI. », page iab.

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Ferdinand Buisson, Edouard Détaille, Antonin Mercié, Alphonse de Neuville, Jules Massenet, Joseph Reinach, Sansbœuf, etc. La Ligue avait pour objet <?. la revision du traité de Francfort, la restitution de l'Alsace-Lorraine à la France », et pour tâche la propagande et le développement de l'éducation patriotique et militaire. Henri Martin la présidait : « Une première mutilation que l'on accepte, disait le vieil historien, est un second démembrement que l'on s'attire ».

Mais la santé de Gambetta était de plus en plus atteinte ; ses accès de découragement devenaient plus fréquents. Le 6 juillet, après avoir défendu devant la commission ses idées sur l'armée; il s'écrie : '< Je juge bien misérable de me dérober à mon vrai bonheur pour le sacrifier aux décevantes chimères de la politique. J'ai cependant accompli une assez utile besogne depuis deux jours; j'ai fait approuver par la commission de la Chambre mon projet de réorganisation militaire et je tiens encore, par ce dernier lambeau, aux intérêts de la patrie; je livrerai ce dernier combat et, si j'échoue, je saurai me résigner à ne plus fatiguer mes aveugles contemporains de mes projets de restauration nationale. »

Comme en un pressentiment funèbre, il s'épanche auprès de ses amis et déjà, en quelque sorte, auprès de la postérité : « Je ne regrette rien, n'ayant jamais agi que dans l'intérêt supérieur de mon parti. Le jour de la justice viendra tôt ou tard. S'il ne se lève qu'après ma mort, je n'en aurai nulle rancune. J'ai confiance dans l'histoire. Quand c'est d'elle qu'on attend le jugement suprême, les diffamations, les calomnies passent sans vous effleurer. » Elles le blessaient pourtant. La haine rend triste. Il eut aux lèvres, jusqu'à la fin, la lie de la basse crédulité et le fiel des cœurs vils. S'il ne répondait pas aux calomnies, s'il priait ses amis de ne pas y répondre, il ne voulait en ignorer aucune. Il semblait qu'il y trouvât une sorte d'âpre et cuisante volupté. La veille de sa mort, il se faisait encore lire les articles où l'on raillait sa fin prochaine. (Ranc, Souvenirs.) Il se consolait en évoquant la scène fameuse des adieux de Richelieu au père Joseph, le capucin expirant, déjà dans la mort, et le cardinal se penchant sur le lit funèbre, criant la dernière victoire de son armée d'Alsace à son vieux confident, au voyageur qui part pour le pays inconnu oij les

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nouvelles du monde ne parviennent pas : « Père Joseph ! Père Joseph! Brisach est à nous! »

Enfin, il va réaliser son rêve intime, cette union dont, depuis si longtemps, il caressait le projet : « Quand tu le voudras, ma chère femme, nous mettrons à profit les inventions de notre code civil, ici ou au delà des frontières, à ton choix. Je ne serai vSatisfait de cœur et d'âme que le jour où tu porteras le titre de cette union indissoluble qui nous lie à jamais. » Sa mère est morte; il est tombé du pouvoir : l'amante consent enfin à devenir l'épouse. Le 21 septembre, il écrit des Crêtes : « Je. compte bien que tu es déjà installée à Villed'Avra}' et que tu seras, comme il convient, une maîtresse de maison, préludant ainsi au rôle définitif qui t'attend et le plus vite possible ». C'est dans ce bonheur, si ardemment désiré, qu'il va calmer sa vie blessée : « Je m'assure de plus en plus de mon bonheur. Je me réjouis d'avoir si bien choisi ma compagne et j'ai hâte d'aller retrouver celle d'où dépend pour toujours la félicité de ma vie, le calme de mon cœur et l'ineffable jouissance de posséder un trésor inappréciable. Cette harmonie parfaite de nos âmes fait l'excellence, inaccessible pour d'autres, de notre divine communion. »

Il rentre aux Jardies au commencement d'octobre. Son mariage est annoncé à son père et aux intimes. Il prolonge son séjour à la campagne et y voit arriver l'hiver. Le 27 novembre, vers onze heures du matin, la balle d'un revolver manié imprudemment le blesse à la main droite. Au bout de quelques jours, il paraît guéri. « En janvier, dit-il, je ferai ma rentrée par un discours de réconciliation, un discours de bonne humeur. » Mais, vers le milieu de décembre, il sent de vives douleurs au flanc droit. Une appendicite, puis une pérityphlite se déclare. Une intervention chirurgicale l'eût peutêtre sauvé; on hésita. La perforation intestinale amena la mort le 31 décembre 1882, quelques instants avant minuit. Il avait quarante-quatre ans. huit mois et dix-neuf jours. Une femme le baisa au front et disparut dans l'ombre, à jamais.

Paris et la France firent à Gambetta de splendides funérailles, funérailles nationales et profondément humaines. La France enfermait dans cette tombe une partie de sa propre vie. Le corps fut transféré à Paris, au Palais-Bourbon. Pendant trois jours, des délégations de tout le pays le veillèrent

LA MORT

Victor Hugo, avec ses petits-enfants, vint le saluer. Une foule innombrable défila jour et nuit. Les obsèques eurent lieu le 7 janvier 1883. Le char funèbre portait sur le drap mortuaire la couronne de la ville de Thann. Ce fut derrière son cercueil une fédération de toute la France, non la France diminuée, la France du traité de Francfort, telle que l'avaient faite la violence et la fraude, mais la vraie France, la France tout entière, Alsace et Lorraine en tête. Strasbourg, Metz et Colmar étaient au premier rang; les hommes des villes exilées marchaient en tête du cortège. Gambetta mort passa devant la statue de Strasbourg en deuil. Véritable triomphe funéraire, annonciateur des victoires futures 1

On n'arriva au Père-Lachaise qu'à la nuit tombante. Brisson, Peyrat, Billot, ministre de la Guerre, prirent la parole. Henri Martin plaignit « cette destinée épuisant, en quatorze rapides années, trois phases dont chacune eût mffi à créer une gloire yy. Il répéta le mot qu'un illustre royaliste avait dit d'un illustre révolutionnaire : « Il était magnanime ». La nuit devenait noire. Paul Bert n'eut pas le temps de faire entendre ce qu'un grand cœur avait pu inspirer de passion ardente et tendre à d'autres grands cœurs : « On a célébré ta gloire, on a exalté ton patriotisme, ton éloquence sans rivale, ton âme ardente et ton infatigable pensée, l'existence de la République et l'honneur de la patrie sauvés par ton génie; on a dit tes rêves d'avenir, tes espérances invincibles, et la plaie saignante de la France ouverte dans ton propre cœur. Paris faisait silence, et la France entière pleurait. Mais tout cela ne peut nous suffire à nous. Il faut que nous disions ce que tu étais pour les amis de chaque jour, et ta bonté charmante qui n'eut point de pareille, et ton indulgence et ta grâce séductrice, et ton inaltérable belle humeur, et l'ardeur entraînante de tes expansions amicales ou joyeuses, et cette exubérance de vie dont la mort s'est si cruellement vengée. Où sont maintenant ton bon sourire, ta main affectueuse, ton regard si doux, ton rire si franc? Comme tu nous tenais tous, et comme nous étions heureux d'être à toi ! Que dire de la lumière de ton esprit, de la chaleur de ton cœur? Car c'est ce cœur que nous aimions surtout! C'est par lui que tu nous dominais. Pour nous, il était grand ouvert, et

nous y puisions sans mesure. Il était ouvert même pour tes ennemis, car tu n'as jamais su haïr; il était ouvert même pour ceux dont la trahison l'a brisé! Que chacun sache, du moins, combien tu as été aimé et combien tu aimais! Il ne sera pas inutile pour ta gloire de dire que tu n'as pas seulement été grand! >>

Oui, c'est avec le cœur qu'on fait les grandes choses. Plus on avance dans la vie, plus on met d'abord la bonté, puis le bon sens, ensuite le talent, enfin l'esprit.

« La foule redescendit et se dispersa dans la nuit, emportant la douleur et pomme le remords de cette carrière si tôt brisée. 2» (Hanotaux.) Elle ne savait pas que cette vie orageuse et superbe, consacrée aux plus nobles causes, — la patrie, la liberté, le droit, — avait été aussi une grande vie d'amour. Pour la France, cette mort était une défaite; pour l'Allemagne, une délivrance.

Sa cendre fut portée à Nice, avec celle de ses humbles aïeux, devant les flots d'azur et les montagnes de neige et d'or dont il gardait en son âme le rayon et l'harmonie. Le soir, dans l'ombre, Spuller, désespéré, lui dit le dernier adieu.

La fin de Gambetta achève la première période de l'histoire de la troisième République. Durant ces treize années, il avait été un des principaux, parfois le principal acteur des plus graves événements : la chute du second Empire, la guerre contre l'Allemagne, la Constitution de 1875 et la fondation de la République parlementaire, le Seize Mai, les affaires de Tunisie et d'Egypte. Son rôle, en ces circonstances extraordinaires, avait été considérable ou décisif. Il avait été grand dans la guerre et grand dans la paix.

Son œuvre, que les contemponiins croyaient éphémère, a duré. Si la France, après les désastres de 1870 et après le suicide de la monarchie, a pu fonder un établissement viable, si, après tant de révolutions et d'essais malheureux, la République a pu vaincre au dedans et au dehors, c'est à lui surtout qu'elle le doit.

On s'c*st souvent demandé quel eût été son rôle s'il avait vécu. Dans ces jeux un peu factices de politique conjecturale, les diverses fractions du parti républicain ont pu se réclamer de sa politique, parce qu'il s'agJNsait pour lui de maintenir,

LA MORT

au moyen de transactions et de concessions réciproques, l'unité du parti et de se transporter d'une aile à l'autre de l'armée, pour la mener, compacte, à la conquête du pouvoir, puis, la victoire gagnée, d'organiser la conquête; et c'est là ce qui explique que, sur certaines questions maîtresses, il a soutenu tour à tour, suivant les époques, des vues diverses, poursuivant toujours, par des voies différentes, le même dessein : au dedans, le triomphe de la République, au dehors, le relèvement de la France. Et, de même qu'en 1877 il ne faisait pas la même politique qu'en 1869, de même en 1881 il ne faisait pas la même qu'en 1877 :

Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier.

Une sorte de culte, fervent et passionné, s'est formé autour de sa mémoire. Chaque année, un pieux pèlerinage s'achemine vers la petite maison des Jardies, où repose son cœur, où brillent les armes de toutes les villes d'Alsace et de Lorraine, avec cc^ deux devises : 'X In clude dccus; spes in luctu; dans la défaite, l'honneur; dans le deuil, l'espérance *, et où les Alsaciens- Lorrains gravèrent ces mots : '^ Nos espérances restent attachées à sa mémoire, comme elles étaient liées à sa vie ». D'autres âmes, sans cesse, sont venues s'allumer à ce feu. Pendant cette guerre même, le 6 avril 1916, nous étions aux Jardies avec M. de Frcycinet, qui, redevenu ministre de la République et de la nouvelle défense nationale, toujours droit et clair en son admirable vieillesse, évoqua l'autre guerre, et avec ceux qui se sont honorés par une noble constance, Antonin Dubost, Gaston Thomson, Joseph Reinach, Péphau, Etienne, — Etienne qui, chaque année, depuis trentehuit ans, va porter à Nice une couronne sur la tombe.

Gambctta fut passionnément aimé; il Test encore. Son nom fait partie de la religion de la France : quel plus grand rêve pour une grande âme? Les fautes, les erreurs, les contradictions disparaissent dans le rayonnement. La France ne voit plus qu'une chose, c'est que, quand tout s'était effondré, quand on croyait tout perdu, un homme a surgi et a tenu jusqu'au bout, avec une foi indomptée, le drapeau. Et elle l'aime vaincu comme s'il eût été vainqueur. Mais que dis-je? Il est vainqueur. Oui, il est \"ainqueur aujourd'hui avec nous.

C'est parce qu'il a résisté en 1870, que la France a pu garder l'estime du monde et d'elle-même, son rang dans la famille humaine, se relever et remplir le destin qu'il rêvait pour elle. Il n'est pas de grand peuple, ni de grand homme, sans une grande pensée. Quand une nation s'appelle la France, elle ne capitule pas pour trois batailles perdues : voilà ce qu'il a senti, voilà ce qu'il a proclamé avec une invincible force, en d'immortels accents. De 1914 à 1918, son âme a lutté avec nos héros. Son idéal, l'union de tous les Français dans la République victorieuse, s'est réalisé. A l'heure où la France signait la paix du Droit, il était présent au milieu de nous et communiait avec elle.

Le 9 décembre 191 8, lorsque nous sommes entrés à Strasbourg, nous avons lu, sur une maison de la Grande-Rue, cette inscription, expression naïve et touchante du sentiment populaire : « Dors content, Gambetta! Enfin, lu fière aurore du jour rêvé par toi s'est levée pour nous! î>

La France, l'Alsace et la Lorraine se sont données pour toujours à ceux qui les ont ardemment aimées et qui n'ont jamais douté d'elles.

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