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CHAPITRE XVIII

LE GRAND MINISTÈRE

GAMBETTA CONSACRE l'ŒUVRE DE JULES FERRY EN TUNISIE

l'affaire d'Egypte || projet de revision et scrutin de liste

CHUTE du ministère (26 JANVIER 1882).

IL n'y avait pas un mois que Gambetta, au retour d'un voyage en Allemagne, avait vu le Président de la République (13 octobre). Le vote de la Chambre le désignait. On ne pouvait plus reculer. Le 22 octobre, Daniel Wilson, sous-secrétaire d'État aux Finances, était devenu le gendre de Jules Grcvy ; c'était un ennemi acharné. Il y eut, parmi les adversaires de Gambetta, un mouvement de joie quand on le vit « acculé à la porte du Conseil ». Le taureau entrait dans l'arène déjà hérissé de banderilles. On disait à dessein : « C'est le grand ministère! » On donnait comme faite la combinaison des cinq présidents : Gambetta, Freycinet, Jules Ferry, Léon Say, président du Sénat, Henri Brisson, président de la Chambre. L'idée était favorablement accueillie par l'opinion; elle apparaissait comme un gage d'union et de force. Aussi Gambetta crut-il devoir l'essayer d'abord. Mais Jules Ferry avait été mis en échec et il était opposé au scrutin de liste. Léon Say exigeait la formule : « ni conversion, ni emprunt, ni rachat >>; or, Gambetta ne voulait pas se lier les mains. Il avait vu, le 16 septembre, M. de Freycinet; il lui avait dit qu'il n'avait aucune envie de prendre le pouvoir, que sa santé ne lui permettrait pas d'en supporter longtempsle fardeau, que cependant il ne pourrait pas se dérober absolument. Il avait demandé à son ancien collaborateur de

l'aider à constituer le futur Cabinet : « Ce sera notre Cabinet à tous deux, avait-il ajouté, et je vous laisserai bientôt la direction, ne désirant rester aux affaires que quelques mois et devant ensuite me retirer du pouvoir pour me reposer et vo3''ager en Europe. Vous prendrez donc le portefeuille de la Guerre et \^ous serez mon principal collaborateur. » Le 1 1 novembre, Gambetta vint revoir M. de Freycinct et fit de nouveau appel à son concours; seulement le Cabinet qu'il s'agissait de former n'était plus le même : ni Jules Ferry, ni Léon Sa}- n'y figuraient; Freycinet, au lieu d'être ministre de la Guerre, devenait ministre des Affaires étrangères. Sur la liste se trouvaient déjà la plupart des hommes nouveaux qui devaient former le ministère définitif. Après une nuit de réflexions, M. de Freycinet écrivit à Gambetta qu'il ne se sentait pas en état de remplir convenablement le rôle que le futur président du Conseil lui destinait et qu'il lui demandait la permission de rester à son banc de sénateur, où il serait toujours pour lui un ami sûr et dévoué.

Gambetta se proposait de prendre la présidence du Conseil sans portefeuille. Seul, désormais, le président du Conseil communiquerait avec le Président de la République. Celui-ci ne présiderait plus le Conseil des ministres. C'était toute une révolution dans la pratique de la Constitution. Le « premier » devenait le véritable et unique chef du gouvernement, comme en Angleterre. On devine de quel œil Grévy dut regarder ces innovations, lui qui toujours avait su tenir son Conseil dans la main.

Cependant les jours passaient. Il fallait aboutir. Gambetta eut l'impression qu'il se heurtait à des refus concertés et crut reconnaître l'intervention de l'Elysée. Le 8 novembre, il écrit aux Jardies : « Je reçois ta lettre, et je réponds avant d'aller rêvasser à mes odieuses combinaisons parlementaires. Oui, il vaudrait mieux être à Zuppat et surtout à Sorrente. Il en est temps encore. Veux-tu partir?... Je suis prêt et je 7ious sauve; un mot, un oui, un simple oui, et nous sommes libres et pour toujours!... »

Le 15 novembre, \c Journal Officiel publiait les noms des nouveaux ministres. Gambetta prenait les Affaires étrangères avec la présidence du Conseil et attribuait la Justice à Jules Cazot, l'Intérieur à Waldeck-Rousseau, la Guerre au général

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Campenon, la Marine au capitaine de vaisseau Gougeard, l'Instruction publique et les Cultes à Paul Bert, les Finances à Allain-Targé, les Travaux publics à Raynal, le Commerce et les Colonies à Rouvier, l'Agriculture à Devès, les Beaux- Arts à Antonin Proust, le sous-secrétariat d'État des Affaires étrangères à Spuller, le sous-secrétariat des Colonies à Félix Faure, etc. — « Ministère de commis! » cria-t-on aussitôt; des « inconnus! ». Gambetta avait dû insister pour obtenir le concours du jeune Waldeck-Rousseau, orateur disert, supérieur dans le genre froid, quoique très passionné au fond. Un seul sénateur, Cazot, faisait partie du Cabinet, ce qui n'était pas pour plaire au Luxembourg. Deux nouveaux ministères étaient créés : il fallait demander aux Chambres les crédits nécessaires.

La déclaration ministérielle fut froidement accueillie dans l'une et l'autre Assemblée (15 novembre) : revision limitée, diminution des charges militaires, stricte application du Concordat, etc. — « Revision limitée » : là était le terrain de la bataille prochaine : les sénateurs craignaient pour leurs attributions, les députés pour leur existence. Barodet dépose une proposition de revision « illimitée ». II réclame l'urgence. Gambetta la combat. Clemenceau la soutient. Gambetta réplique. Il l'emporte.

Quelques jours après (8 décembre), on discute les crédits supplémentaires pour les deux ministères et les deux soussecrétariats d'État nouveaux. Sous le ministère Waddington, un décret du 5 février 1879, ci'éant un ministère des Postes, n'avait donné lieu à aucune critique. Cependant, la commission émet le vœu qu'à l'avenir aucun ministère ne soit institué sans l'assentiment préalable des Chambres. C'est un blâme. Gambetta demande à la Chambre la suppression de ce vœu. M. Ribot, avec une habileté et un talent qui font présager son grand rôle, réussit à le faire maintenir.

Gambetta ne se faisait aucune illusion ; il prévoyait qu'il ne pourrait pas gouverner avec cette majorité divisée. Il ne tenait pas à rester. On attendait de lui des choses extraordinaires; il le savait; et il savait aussi que ces choses extraordinaires, il ne pouvait pas alors les donner. Il fallait la supériorité militaire; or, elle appartenait à l'Allemagne, il venait de le constater une fois de plus ; il fallait des alliances, et elles

n'étaient pas mûres. Il portait en lui le rêve de tout homme d'État digne de ce nom, une France unie, réconciliée, groupant toutes ses forces pour une grande action extérieure, ce rêve qui devait se réaliser trente-trois ans plus tard, sous la nouvelle agression de l'Allemagne, quand il aurait eu soixanteseize ans! Or, il avait affaire à des partis acharnés les uns contre les autres, à des haines politiques et religieuses savamment attisées par le vainqueur, à des Assemblées qui tremblaient au moindre souffle. L'homme de 1870 portait en son âme 1914; mais l'homme de 1870 ne devait pas être l'homme de 19 14. Le destin, qui s'était offert à lui à trente ans, se dérobait à quarante.

Enfin, il était, physiquement, atteint; cette vie fiévreuse, épuisante, « oscillante », comme il disait, cette perpétuelle ivresse de passion, les émotions de la guerre et de la tribune, cette prodigieuse carrière l'avaient vieilli prématurément; il était las. Il souffrait aussi, sans le dire, des calomnies et des outrages dont ses ennemis ne cessaient de l'abreuver et qu'il allait boire jusqu'à la dernière minute, jusqu'à la dernière goutte.

A quelqu'un qui lui conseillait de décliner la charge, il avait répondu : « Et tous ceux qui comptent sur moi ? » Mais il ne fit rien pour gagner la majorité, au contraire. Waldeck- Rousseau osait écrire aux préfets : « Un système de gouvernement qui reposerait sur cette idée, que l'avis d'un préfet n'est rien et que la recommandation d'un député est tout, serait un régime également funeste à l'indépendance de l'électeur, du député et des ministres ». Scandale! Gambetta avait dit, à Tours : « L'administration est l'intendant de la démocratie; lorsqu'on touche à ses prérogatives, c'est la maison qu'on ruine ». Et à Bclleville : « L'administration n'est plus maîtresse chez elle, le pouvoir exécutif cesse d'être le maître de ses agents, qui ne sont plus les maîtres de leurs fonctions ». Les républicains étaient trop près de l'Empire, du 24 mai, du 16 mai, pour ne pas se défier de ce qu'on appelait un « gouvernement fort ». On ne concevait pas alors nettement la différence entre un pouvoir parlementaire solide, durable, et le pouvoir personnel. La République parlementaire n'avait pas encore trou\'c son assiette : au gouvernement, la direction et l'action; au Parlement, la délibération et le contrôle.

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L'autorité souffrait des épreuves récentes du despotisme et de l'oppression. Tout, dans les esprits, était encore confus et chaotique.

Le général de Miribel, qui, au i6 mai, avait été chargé, avec Ducrot, de préparer une mobilisation des troupes pour le cas d'une seconde dissolution, est nommé chef d'état-major de l'armée; le maréchal Canrobert, alors sénateur bonapartiste de la Dordogne, et le général de Galliffet, qui avait réprimé la Commune, sont appelés au Conseil supérieur de la guerre; J.-J. Weiss, Alsacien d'origine et de cœur, qui avait été conseiller d'État de Broglie, est nommé, à défaut d'Albert Sorel, directeur des Affaires étrangères en remplacement du baron de Courcel, nommé ambassadeur à Berlin, — en même temps que Floquet à la préfecture de la Seine, Magnin à la Banque de France, etc. Pour les affaires techniques, Gambetta regardait aux compétences avant de regarder aux opinions. Il disait : « On gouverne avec un parti, on administre avec des capacités ». Ainsi faisait Danton, prenant à la Guerre et aux Affaires étrangères les commis de la monarchie. Mais Weiss et Miribel étaient plus marqués ; et un grand nombre de républicains s'inquiétaient de ce que, si près des luttes delà veille, on choisît d'anciens adversaires donnant si peu de gages à la défense des institutions.

Le ministre de la Guerre est questionné sur la nomination du général de Miribel : ^^. Vous confiez la République, dit Clovis Hugues, à ceux qui, de tout temps, ont essayé de l'assassiner ! » Le général Campenon avait parlé une première fois et se préparait à remonter à la tribune; le président du Conseil fait observer au ministre que le règlement, en matière de question, ne permet pas la réplique; Henry Maret crie au général Campenon : « Ne parlez pas; César le défend! » Gambetta : « Parlez donc en français! » Maret : « Soit! je ne dirai pas César, je dirai Vitellius ! »

A travers cela, les tourments intimes. Il sent, plus cruellement que jamais, les atroces fatigues de la vie publique. Il écrit à celle qu'il aime : « La nuit a été mauvaise, et le bien ineffable que tu laissais dans mon cœur, l'apaisement moral que tu m'avais apporté, l'espoir que tu avais mis en moi n'avaient pas produit une réaction suffisante pour chasser la vilaine fièvre! » (29 novembre.) « Crois-moi, chère enfant, tu

peux nous sauver tous les deux; oui, nous sauver, car, sans toi, ma vie découronnée et vide n'a plus ni valeur ni charme.» (7 décembre.) « Une nouvelle année va s'ouvrir pour nous; nous restons les maîtres de changer le sort.... Tu as épuisé la coupe des afflictions; j'ai connu, sans en être ému ni troublé, toutes les extrémités du bonheur, de ce qu'on est convenu d'appeler, parmi les hommes, les joies du pouvoir et de la renommée; mais rien ne m'est de rien sans toi, sans ton amour, sans ta présence, sans ta revanche contre une injuste destinée. Ou\Tons ensemble cette nouvelle ère, jette-toi sur mon cœur et restes-y.... » (9 décembre.)

Cependant il continue d'accomplir sa tâche. 11 confirme le traité du Bardo et consacre ainsi l'œuvre de Jules Ferry en Tunisie. Au Sénat, le duc de Broglie critique le traité, demande -'< des garanties territoriales plus efficaces » et croit apercevoir un péril pour la France dans le voisinage de la Turquie. Gambetta répond avec mesure et bonne grâce et, témoignant d'une parfaite déférence envers le Sénat, obtient les crédits, à l'unanimité. (10 décembre.)

A Saint-Pétersbourg, Alexandre III avait succédé à son père Alexandre II, assassiné le 13 mars 1881 . Les manifestations favorables à un rapprochement franco-russe se multipliaient. Katkoff était le conseiller écouté du nouveau tsar. Skobeleif, adversaire déclaré de l'hégémonie allemande, se préparait à venir à Paris. Gambetta nomme ambassadeur en Russie son agent préféré, Chaudordy. Il songe à envoyer au couronnement d'Alexandre III le duc d'Aumalc, comme ambassadeur extraordinaire de la République. On lui a souvent prêté cette phrase : <' Appu3^és sur Londres et sur Pétersbourg, nous serons invincibles >/. S'il ne l'a pas dite, il l'a pensée, et mise en œuvre.

Mais la question d'Egypte a'Uiit donner à la politique française et à la politique européenne un autre cours.

Avec le Nil, c'est la France qui a fait l'Egypte. Nos savants, nos soldats, nos ingénieurs, nos industriels, nos commerçants, nos juristes avaient travaillé à la prospérité de ce pays. C'est la France qui avait organisé la justice, l'enseignement. Il y avait alors en Egypte 18000 Français et, parmi

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eux, les représentants de nos plus grandes industries. Des agents français administraient tous les ministères. Le canal de Suez était l'œuvre d'un Français. L'Ég^'pte était la fille adoptive de la France. Mais l'Angleterre avait acheté les parts du khédive dans le canal. En décembre 1875, Gambetta avait vainement supplié le duc Decazes, ministre des Affaires étrangères, d'acheter les 1 76 000 actions que le khédive offrait de nous vendre, promettant que la gauche tout entière ratifierait cette opération. Alors avait été institué, en 1879, le condominium franco-anglais. Il liait l'Angleterre comme il nous liait; il nous assurait une part d'influence rigoureusement égale à celle des Anglais. Grâce à ce régime, la dette avait été réduite, l'impôt allégé, l'usure pourchassée. Dans- la pensée de Gambettii, le condominium dans la vallée du Nil était la pierre angulaire de l'entente anglaise. Thicrs lui avait dit : « Surtout, n'abandonnez jamais l'Egy^pte ! »

Un mouvement xénophobe venait de se manifester parmi les officiers du Caire. Le 10 septembre 1881, le colonel Arabi avait entouré le palais du khédive, exigeant la convocation des notables, l'établissement d'une Constitution et l'élévation à 18 000 hommes de l'effectif de l'armée, qui avait été réduite à 4000; le khédive avait dû se soumettre. Le condominium était fort ébranlé. La Turquie en profita pour essayer de ressaisir son ancien héritage : le sultan envoya au Caire des commissaires turcs. Les Cabinets de Paris et de Londres se mirent d'accord pour les faire surveiller par deux cuirassés, Tun français et l'autre anglais, détachés à Alexandrie. (17 octobre.)

Le 14 décembre, Gambetta, dans son premier entretien avec lord Lyons, ambassadeur d'Angleterre, se montre partisan résolu de l'entente : « Serait-il prudent que la France et l'Angleterre se laissassent prendre au dépourvu par une catastrophe? Il serait utile que les deux gouvernements se missent d'accord sur les moyens les plus propres, soit à prévenir une crise, s'il est possible d'en empêcher l'explosion, soit à y remédier, si elle est inévitable. »

Mais le gouvernement britannique ne se souciait pas de voir la France prendre la direction de l'affaire : les entretiens du Congrès de Berlin et une note de lord Granville à sir Edward Malet, consul général au Caire, le 4 novembre 1881, commu-

niquéc au Cabinet de Paris, le montrent assez. II se tint sur la réserve. Le 23 décembre, lord Lyons répond à Gambetta : « Le gouvernement de la Reine est d'avis qu'il faut assurément rendre manifeste l'entente cordiale au sujet de l'Egypte, mais qu'il y a lieu de réfléchir mûrement pour déterminer la conduite à tenir au cas 011 les désordres se renouvelleraient ».

Gambetta, s'emparant de la déclaration de lord Granville qu' « il y avait lieu de rendre manifeste l'entente relativement aux affaires de l'Egypte», insiste pour que « l'accord des deux puissances ne reste pas à l'état platonique ». Désirant qu'on <?: poursuive ensemble un but précis et déterminé », il propose « que les deux gouvernements chargent leurs représentants au Caire de donner effectivement à Tcwfik pacha l'assurance de la sympathie et de l'appui de la France et de l'Angleterre et d'encourager Son Altesse à maintenir et à affermir sa propre autorité ».

Le 6 janvier, lord Lyons écrit à Gambetta : « Le gouvernement de Sa Majesté adhère au projet de déclaration contenu dans votre note du 30 décembre, avec cette réserve qu'il ne doit pas être considéré comme s'engageant par là à quelque mode particulier d'action, si une action devait être trouvée nécessaire ».

Le projet de note commune est accepté; mais 1' « action » et le « mode d'action » sont réservés. Lord Granville dit à notre ambassadeur Challemel-Lacour : « Ce qui importe le plus, ce n'est pas que le concert anglo-français soit réel, c'est qu'il soit apparent ». Challemel-Lacour ne laisse aucun doute sur le médiocre empressement de lord Granville, Il écrit, le 17 janvier, que, « si le Cabinet de Londres a envisagé l'éventualité d'une action effective, c'a été pour l'écarter ».

L'initiative prise par les deux puissances occidentales avait éveillé les susceptibilités de la Porte et des autres Cabinets. Ils }'■ virent ou affectèrent d'y voir un empiétement sur leurs droits et une violation du statut qui avait été donné à l'Égy^pte sous leur garantie. Gambetta, afin de connaître leurs intentions, s'adressa à notre chargé d'affaires à Berlin, le comte d'Aubigny. Celui-ci répondit le 10 janvier que, si de nouveaux troubles venaient à se produire, l'Allemagne, la Russie, l'Autriche et l'Italie repousseraient la descente de forces anglo-françaises sur les bords du Nil; la seule solution qui

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leur paraîtrait praticable serait «k l'envoi de régiments turcs, après entente préalable de la Porte avec les Cabinets de Paris et de Londres et avec l'adjonction, au besoin, d'une démonstration navale de ces deux puissances ». Et le 17 : «Selon des informations venant de bonne source, l'Angleterre aurait consulté le prince de Bismarck; le chancelier aurait répondu en exprimant la crainte que la Russie, l'Italie et même l'Autriche ne vissent pas l'intervention de la France et de l'Angleterre sans s'émouvoir. Le conseil que donnait le prince était d'éviter à tout prix une action militaire combinée de l'Angleterre et de la France en Egypte. » Le 31 encore, mêmes indications. Le 24, Challemel, écrivait à Gambetta : «Je crains que lord Granville n'incline à accepter l'intervention de quelque autre puissance ». L'ambassadeur britannique à Berlin agissait en même temps auprès de Bismarck et auprès de notre représentant pour nous évincer. Et Bismarck cherchait tout à la fois à affermir la position de l'Allemagne à Constantinople et à nous séparer de l'Angleterre. On verra comment il y réussit.

A l'intérieur, Gambetta avait tout calculé; il avait contre lui, dans cette Chambre, trop de forces adverses; il arrivait au pouvoir, ou trop tard, ou trop tôt : à quoi bon s'user, ramer péniblement contre les vents contraires? Non, son heure n'était pas venue, il le savait. Et alors, lui qui avait dit à la sage Normandie qu'il serait « puéril » de demander à la Chambre nouvelle le changement du mode de scrutin auquel elle devait sa naissance, il tire, de nouveau, son arme du fourreau et la ui met sur la gorge. Elle ou lui : pensait-il qu'elle se laisserait faire?

Le 12 janvier 1882, il écrit : « L'orage s'amoncelle, les nuées s'épaississent; je compte bien que tout ce gonflement diluvien va crever dans quelques jours sur ma tête. Je poserai carrément la question, je jouerai franc jeu : quitte ou double\ Ils passeront sous les fourches caudines, ou je les abandonnerai à leur irrémédiable impuissance. Je me sens à la fois libre et plus résolu. La fortune prononcera. » — « Quitte ou double! » Oui, voilà le mot : ou triompher, ou périr, pour renaître un jour tout entier.

Le 14, il apporte son projet de revision. Il veut régler par lia Constitution le mode de scrutin de la Chambre, comme est

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réglé déjà le mode de scrutin du Sénat. Pour l'élection des sénateurs, il proportionne le nombre des délégués des communes au chiffre de leurs habitants ; aux sénateurs inamovibles élus par le Sénat, il substitue des sénateurs élus pour neuf ans par les deux Chambres; enfin, dans l'ordre budgétaire, il donne le premier et le dernier mot à la Chambre.

La commission chargée d'examiner le projet y est presque entièrement hostile. « Gambetta veut être le maître de la Chambre, dit un député; il faut choisir entre la Chambre et lui >/. Wilson, âme de la coalition, dit : « Le Président de la République est opposé au projet ».

Le 19 janvier, Gambetta écrit : « Voici enfin que les nuages se dissipent et que je vois en face mes adversaires de tout ordre. Nous nous battrons en plein soleil. Quel beau terrain de bataille ils viennent de me livrer! il ne s'agit plus, en effet, de politique, de textes et de lois constitutionnelles, de droit public et de droit électoral; il s'agit d'un intérêt supérieur : Y aura-t-il, oui ou non, un gouvernement digne de ce nom? Je leur dois des remerciements pour avoir institué et assuré au débat, à la crise, toute sa grandeur, toute son importance. Je me réjouis à l'idée de livrer un dernier et beau combat et, quoi qu'il advienne, de retrouver l'occasion de dire la vérité au pays. Et puis, et puis, je chanterai comme le prophète : Liberavi animani meani^ j'ai affranchi, j'ai délivre ma vie! C'est le cœur joyeux, que je vais au-devant de cette rencontre : car, vainqueur, je les tiens; vaincu, je me reprends! »

Le 24 janvier, M. Louis Andrieux, l'ancien préfet de police, spirituel, caustique, avec du « je ne sais quoi » dans l'esprit, comme Retz, connaissant bien les hommes, les passions et les craintes qui agitaient les coeurs, donne lecture de son rapport : « Le scrutin de liste dans la Constitution, dit-il, c'est la condamnation de nos origines et de notre principe; c'est le crédit et l'autorité morale nécessaires à toute Chambre immédiatement compromis; c'est la campagne dissolutionniste ouverte et près d'aboutir >/.

Discussion publique le 26 janvier. Gambetta, dès la première passe, se fend et se découvre. « On vient dire : Nous reconnaissons la compétence complète du Congrès; nous reconnaissons la compétence absolue de chaque membre du Sénat et de la Chambre de soulever toutes les questions; mais il y a une

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collection de parias parlementaires à laquelle nous ne reconnaissons ni droit ni qualité pour aborder les questions, ce sont les ministres. »

Il s'attaque à l'extrême gauche : « Je sais qu'une Assemblée unique, n'ayant ni contrepoids, ni frein, livrée à l'expansion de ses propres mouvements, est une doctrine encore caressée dans les rangs de la démocratie; mais ce que je sais aussi, c'est que cette théorie succombe à la lumière des événements, à l'expérience de chaque jour; celle que nous faisons depuis quinze jours démontre l'utilité, l'importance capitale, dans une démocratie, de l'existence d'une haute Chambre, ne fût-ce que pour donner le temps de la réflexion à tout le monde ».

Toujours forcé de se défendre, de s'expliquer, de se commenter lui-même, il se donne, se livre, répand son cœur meurtri : « De toutes les douleurs qu'on peut ressentir dans la vie politique — et Dieu sait s'il m'en a été épargné! — il y en a une que je ne peux supporter en silence : c'est d'être présenté au parti républicain comme un homme qui méditerait de se séparer ou de s'écarter de lui. Est-ce qu'on osera venir à cette tribune et dire que j'ai, par je ne sais quelle avilissante pensée qu'on décore du nom de dictature et qui ne serait que la risée du monde si je pouvais descendre jamais à la conception d'une pareille et si misérable idée?... » Les phrases se heurtent, se brisent, vSe perdent dans le flot écumant. Il évoque les périls afî"rontés ensemble et fait voir le danger des déchirements mortels : « Vous me connaissez avec mes défauts, et j'ose dire aussi avec la passion que j'apporte au service de la démocratie. Ou'ai-je fait? J'ai partagé avec vous la lutte au grand jour contre les adversaires de la République. Nous sommes débarrassés de nos adversaires; il nous reste à nous gouverner nous-mêmes, à lutter contre les incessantes causes de division qui nous assiègent, à dépouiller la préoccupation des personnes pour ne voir que le pa3"s. » Et enfin, tout le présent et tout l'avenir, — tout l'avenir intact, tout l'avenir sauf, toute la route libre, plus tard, vers les sommets, si on ne veut pas la lui ouvrir maintenant. •<?: On me disait : « Changez votre pouvoir occulte en un pouvoir réel », et je répondais : « Changez la législation électorale, et je suis prêt!... » J'ai la conviction, quand je vous résiste, que c'est une nécessité de gouvernement. Je ne puis mettre en face de vos appréhensions

que ma loyauté, les projets que nous avons préparés, enfin mon passé, et je fais appel à vos consciences. Dans tous les cas, ce sera sans amertume, sans l'ombre d'un sentiment personnel blessé, que je m'inclinerai sous votre verdict : car il y a quelque chose que je place au-dessus de toutes les ambitions, c'est la confiance des républicains, sans laquelle je ne pourrai accomplir ce qui est — j'ai bien quelque droit de le dire — ma tâche dans ce pays, le relèvement de la patrie ! » Il est acclamé. La Chambre subit toujours l'ascendant de l'orateur; elle est toujours vaine de lui. Mais, naturellement, elle se préfère.

M. Andrieu'x réplique. La confiance suppose réciprocité : quand un gouvernement demande à une Chambre une manifestation de confiance, il faut d'abord qu'il ait confiance en elle. On ne prend pas le pouvoir en face d'une Assemblée avec laquelle on croit impossible de gouverner. Il rappelle les déclarations si récentes du Ncubourg. Une Chambre qui, en naissant, condamne ses origines, est frappée de caducité et vouée à une dissolution prochaine.

Gambetta est battu par 268 voix contre 218. Les ministres quittent immédiatement la salle. Le lendemain, à la première heure, il écrit aux Jardies : « Voilà bien la date prévue et bénie pour la délivrance! Je la saluais dans mon cœur, la date libératrice! Tout ce qui arrive doit arriver pour la leçon de l'avenir. Je ne me plains pas, parce que je devine que le pays en sera mieux éclairé et que, dans quelques années, il pourra faire justice et reprendre la vraie tradition. Hier soir, j'ai eu les prémices de la vengeance, bien que ce mets délicat doive se manger froid. La mine des vainqueurs était lugubre; je te laisse à penser si j'ai abusé de ma gaieté! »

Le ministère Gambetta avait duré soixante-treize jours. Il tombait sous les coups d'une coalition où se rencontraient l'extrême gauche, la droite et les amis de l'Elysée. Mais son chef restait la personnification la plus haute de la République et, pour un grand nombre de Français, l'homme de l'avenir.

L'extrême gauche s'indignait qu'on eût abandonné le vieux programme du parti républicain, le programme de 1869, Assemblée unique, séparation, etc. ; elle ne voulait pas d'expéditions coloniales; et les allures impérieuses de Gambetta l'inquiétiiient. La droite poursuivait la politique qu'elle devait

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continuer pendant plus de trente ans. Quant au Président Grévy, outre que la popularité de Gambetta lui donnait quelque ombrage et que le voyage de Cherbourg lui était resté sur le cœur, il n'aimait pas les idées de revanche. Ni la politique extérieure de Gambetta ni sa politique intérieure n'étaient pour lui plaire, et il se trou^'ait maintenant plus à l'aise.

Gambetta part pour Nice et de là pour l'Italie. Le voici à Gênes, à l'air libre et pur, sur la côte vivace, devant la mer vermeille. Le sang de ses aïeux tressaille en ses veines. Écoutez comme il parle : « Je me sens trop seul dans cette grande cité de marbre, que je sens toujours être mon berceau. J'y respire plus librement qu'ailleurs et, loin de me trouver dépaysé, c'est toute son histoire qui me revient comme une tradition de famille. Je me laisse aller à cette rêverie du passé et je m'oublie dans l'admirable aventure de Colomb, les audacieuses courses marines de Doria, les grands coups d'épée de Spinola, les fantaisies dorées des doges; j'éprouve, quoique bien Français, un regret de race à retrouver tous ces grands témoins de la fortune de la superbe République de Gênes, une République où la force et la dignité marchaient de pair avec la liberté populaire. » (13 février 1882.)

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