PREMIERE PARTIE
Minuit sonnait, et les salons de la comtesse Gamiani resplendissaient encore de l'éclat des lumières.
Les rondes et les quadrilles s'animaient, s'emportaient aux sons d'un orchestre enivrant. Les toilettes étaient merveilleuses, les parures étincelaient.
Gracieuse, empressée, la maîtresse du bal semblait jouir du succès d'une fête préparée, annoncée à grand frais. On la voyait sourire agréablement à tous les mots flatteurs, aux
paroles d'usage que chacun lui prodiguait pour payer sa présence.
Renfermé dans mon rôle habituel d'orservateur, j'avais déjà fait plus d'une remarque qui me dispensait d'accorder à la comtesse Gamiani le mérite qu'on lui supposait. Comme femme du monde, je l'eus bientôt jugée, il me restait à disséquer son être moral, à porter le scalpel dans les régions du cœur ; et je ne sais quoi d'étrange, d'inconnu, me gênait, m'arrêtait dans mon examen. J'éprouvais une peine infinie à démêler le fond de l'existence de cette femme, dont la conduite n'expliquait rien.
Encore jeune avec une immense fortune, jolie au goût du grand nombre, cette femme sans parents, sans amis dévoués, s'était en quelque sorte individualisée dans le monde. Elle dépensait seule une existence capable, en toute apparence, de supporter plus d'un partage.
Bien des langues avaient glosé, finissant toujours par médire ; mais, faute de preuves, la comtesse demeurait impénétrable.
Les uns l'appelaient une Fœdora (i) une femme sans cœur et sans tempérament ; d'autres lui supposaient une âme profondément blessée et qui veut désormais se soustraire aux déceptions cruelles.
Voulant sortir du doute, je mis à contribution toutes les ressources de ma logique, mais ce fut en vain, je n'arrivai jamais à une conclusion satisfaisante-
Dépité, j'allais quitter mon sujet, lorsque, derrière moi, un vieux libertin élevant la voix jeta cette exclamation : Bah ! c'est une tribade.
Ce mot fut un éclair, tout s'enchaînait, s'expliquait, il n'y avait plus de contradiction possible.
Une tribade ! Oh ! ce mot retentit à l'oreille d'une manière étrange. Puis il élève en vous je ne sais quelles images confuses de voluptés inouïes, lascives à Texcès. C'est la rage luxurieuse, la lubricité forcenée, la jouissance horrible qui reste inachevée.
(i) La Femme satis cœv.r, roman de Balzac.
Vainement j'écartai ces idées; elles mirent un instant mon imagination en débauche. Je voyais déjà la comtesse nue, dans les bras d'une autre femme, les cheveux épars, pantelante, abattue, et que tourmente encore un plaisir avorté.
Mon sang était en feu, mes sens grondait-nt, je tombai comme étourdi sur un sopha.
Revenu de cette émotion, je calculai froidement ce que j'avais à faire pour surprendre la comtesse : il le fallait à tout prix.
Je me décidai à l'observer pendant la nuit, à me cacher dans sa chambre à coucher. La porte vitrée d'un cabinet de toilette faisait face au lit. Je compris tout l'avantage de cette position ; et, me dérobant à l'aide de quelques robes suspendues, je me résignai patiemment à attendre l'heure du sabbat.
j étais à peine blotti que la comtesse parut, appelant sa camériste, jeune fille au teint brun, aux formes accusées : « Julie, je me passerai de vous ce soir. Couchez-vous. Ah ! si vous entendez du bruit dans ma chambre
ne vous dérangez pas, je veux être seule. « Ces paroles promettaient presque un drame. Je m'applaudissait de mon audace.
Peu à peu les voix du salon s'affaiblirent ; la comtesse resta seule avec une de ses amies, Mlle Fanny B... Toutes deux se trouvèrent bientôt dans la chambre et devant mes yeux.
FANNY
Quel fâcheux contre-temps ! La pluie tombe à torrents, et pas une voiture !
Je suis désolée comme vous, par malencontre ma voiture est chez le sellier.
Ma mère sera inquiète.
Soyez sans crainte, ma chère Fanny, votre mère est prévenue, elle sait que vous passez la nuit chez moi. Je vous donne l'hospitalité.