Lettre à M. Léon Méra, 14 octobre
Tabdication du président qui se retirera peut-être pour exciter la compassion du sénat, entraînera immédiatement de nouvelles élections sous le gouvernement du vice-président, et c'est peut-être, au milieu de tant de hasards périlleux, ce qui offre le moins de danger. Que si le président et son favori, pour acheter leur grâce, se jettent dans les bras d'Urbina et de ses rouges, cet acte d'inique trahison ne tardera pas à recevoir son châtiment. La crise alors sera violente, mais définitive, et. Dieu aidant, nous en sortirons vainqueurs *. »
C'était une véritable prédiction. Pour se sauver et sauver son Bustamante, Carrion n'eut pas honte de proposer au sénat la plus ignominieuse des transactions. Il s'offrit à jeter par terre son ministère conservateur pour lui substituer un ministère libéral et à opérer des mutations de même nature dans les commandements militaires, si les juges consentaient à prononcer un verdict d'absolution. Mais cette indignité hâta le dénouement de cette pièce tragi-comique. Averti de ce qui se passait, le ministre de l'intérieur, Carvajal, se présenta devant le sénat pour demander des renseignements sur ces faits scandaleux, qui lui furent publiquement certifiés par les sénateurs libéraux. Aussitôt les ministres envoyèrent au président leur démission motivée : « Nous n'avons point hésité, disaient-ils, à nous charger du ministère au moment du danger, et nous nous flattions qu'un nouveau programme politique, exposé franchement et loyalement, pourrait terminer la crise, et voilà que l'ex-ministre Bustamante, nous en avons acquis la certitude, recourt aux transactions les plus iniques pour se procurer une honteuse absolution. Devant cette duplicité, source déjà de tant de conflits, nous quittons le pouvoir pour sauver notre dignité et
l. Lettre à Léon Méra, 26 octobre 1867.
pourvoir au bien de la nation. » Les sous-secrétaires d'État, Léon Méra et Vicente Salazar joignirent leurs protestations indignées à celles des ministres, et se retirèrent d'un gouvernement « qui se jouait de ses officiers comme il se jouait de Thonneur de la patrie. »
Le président et Tex-ministre Bustamante, abandonnés et méprisés de tous, se virent alors à la merci de leurs juges. Bustamante fut condamné à la privation de tout emploi public pendant deux ans, et le congrès, par un vote solennel de censure, décerna au président Carrion un véritable brevet d'incapacité qui le forçait à donner sa démission. « En cédant à de pernicieuses influences, disaient les représentants, en sacrifiant la République à de misérables intérêts de famille, le chef de J'État s'est rendu indigne du poste éminent auquel Ta élevé la confiance du peuple. Laisser la présidence en de telles mains serait un immense malheur pour le pays. »
On ne pouvait pas trop plaindre le président ni son ministre, mais il n'en était pas moins vrai que les radicaux arrivaient au pouvoir. Carrion tombé, ceux qui avaient profité de ses faiblesses pour Facculer à la déchéance, allaient profiter de leur crédit pour influencer les électeurs en faveur d'Urbina, et le catholique Equateur, par un effet merveilleux de cette boite à surprises qu'on appelle le régime parlementaire, était exposé à se réveiller un beau matin, très légalement et très constitutionnellement, en pleine république radicale.
On attendait de jour en jour ce hardi coup d'État, sans que personne se sentit de force à Tempècher, lorsqu'on apprit l'arrivée soudaine et tout à fait inopinée de Garcia Moreno. Retiré à Guayaquil depuis son expulsion du sénat, une maladie grave de sa petite fille l'avait subitement appelé dans la capitale. Déconcertés à cette nouvelle, les radicaux du congrès commencent
à se troubler; les conservateurs courent à Garcia Moreno comme au sauveur que Dieu leur envoie; peuple et députés le supplient de prendre en mains les rênes du gouvernement et de préserver le pays d'un nouveau cataclysme. Maître absolu de la situation, il n'avait qu'un mot à dire pour déterminer un pronunciamento en sa faveur; il ne le voulut pas, mais néanmoins il résolut de barrer le chemin à la Révolution, en déjouant le plan des sénateurs radicaux.
Dans un conseil composé de ses amis politiques, Garcia Moreno fit prévaloir Tidée qu'un changement de gouvernement, accompli avec promptitude et résolution, rétablirait Tordre et la paix. Le président Carrion, devenu impossible, quitterait le pouvoir et serait remplacé au fauteuil par le vice-président Arteta, qui procéderait immédiatement à l'élection du nouveau chef de l'État. On portait comme candidat & la présidence don Javier Ëspinosa, avocat estimé de tous pour son amour de la justice, et de plus excellent catholique. Cette combinaison, goûtée du public et des chambres, rallia si bien conservateurs et libéraux que les urbinistes perdirent toute influence.
Avec son énergie habituelle, Garcia Moreno, chargé de l'exécution du programme, signifia au président que, vu les circonstances, le bien public exigeait sa démission ; et, comme celui-ci résistait aux instantes sollicitations qu'il lui fit itérativement adresser par Pablo Bustamante, frère de l'ex-ministre, il lui envoya cet ultimatum d'un laconisme significatif : « Souvenez-vous que le salut de la République doit l'emporter sur la vie de l'homme qui la mène aux abîmes ! » Enfin, le 6 novembre, Carrion donna sa démission, après avoir acquis la conviction que l'armée ne le soutiendrait pas. Par son ascendant sur les chambres, Garcia Moreno obtint qu'Arteta, en qualité de vice-président, lançât immé-
diatement le décret convoquant les électeurs pour la nomination du nouveau président. Le nom d'Espinosa fut accueilli avec un tel enthousiasme partout le peuple que les radicaux n'osèrent pas même lui opposer de concurrent. Un mois après, la crise était) ter minée elle nouveau gouvernement installé pour . dix-huit mois, c'est-à-dire jusqu'à l'achèvement de la période constitutionnelle.
Le 25 décembre, de retour à ^Guayaquil, Garcia Moreno écrivait à un ami : « 'Je reviens de Quito, où je suis allé voir ma fille qui se mourait. Vous savez déjà pourquoi la Providence m'a conduit dans cette ville. Le candidat que j'ai présenté, le catholique et vertueux Javier Espinosa, a été accepté avec enthousiasme, même par un certain nombre de rouges. Les élections, terminées le 21 de ce mois, ont ramené la concorde et la paix. Nous pouvons nous vanter d avoir le meilleur des présidents. Notre pauvre Equateur ajoutait-il, vient de traverser sans secousse une crise qui pouvait aboutir à une guerre civile désastreuse^ »
Comme tous les conservateurs, disons, en terminant ce chapitre, que si, dans ces conflits d'incapables et d'ambitieux, la guerre civile n'a pas ensanglanté le pays, c'est encore une fois grâce à l'énergie du héros chrétien qui jamais ne voulut pactiser avec les principes où les hommes de la Révolution.
1. Lettre à don Félix Luque, Voir Verdadera siluacion polUicaf Lima, 1875, page 8.