Estrella de Mayo, 22 janvier
lui substituant un homme d'énergie, on ne s'attaquait pas à lui, mais aux anarchistes qui s'apprêtaient à le jeter par terre.
La résistance active décidée, Garcia Moreno se chargea d'étudier les voies et moyens, puis de prendre le commandement lorsqu'il s'agirait de l'exécution. Comme il fallait faire vite pour ne pas être devancé par Urbina, son plan fut arrêté dès le lendemain. 11 se ménagea des intelligences dans la caserne, puis ordonna à ses amis de province de retourner immédiatement dans les localités qu'ils habitaient, d'informer leurs confidents du mouvement qui se préparait dans la capitale, et de susciter partout des adhésions au pronunciamento conservateur aussitôt qu'une nouvelle favorable leur arriverait de Quito. 11 se réservait Guayaquil comme le poste particulièrement difficile et dangereux.
Les deux jours qui suivirent, l'Equateur fut en ébullition. Les radicaux avaient remarqué, non sans inquiétude, la présence simultanée dans la capitale de personnages importants du parti catholique. Craignant une intervention quelconque de Garcia Moreno, ils résolurent d'avancer de quelques jours l'exécution de leur complot et de renverser Espinosa le lundi, 18 janvier. Le samedi 16, au soir, leurs hommes d'action se réunirent dans une maison du quartier San-Juan pour concerter les dernières mesures à prendre. Garcia Moreno, qui les faisait surveiller de très près par ses émissaires, pénétra leur secret, convoqua ses amis ce soir-là même et leur fit connaître ses intentions :
« Si vous voulez sauver le pays, dit-il, ce n'est pas demain qu'il faut agir, c'est aujourd'hui, c'est ce soir. Il est dix heures; vers minuit, je me rendrai à la caserne pour gagner l'armée à notre cause. Vous me suivrez, en petits groupes, pour ne pas attirer l'attention.
« Si je réussis, comme je l'espère, vous entrerez à la
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caserne, et je vous donnerai à chacun une escouade de soldats pour consigner chez eur le président et ses ministres, et arrêter les radicaux au milieu de leur conciliabule. »
Les rôles distribués à chacun, à Theure dite, Garcia Moreno s'achemina vers la caserne, suivi de ses amis, échelonnés dans Tombre. En voyant cet inconnu se diriger vers lui, le soldat de faction fit entendre le traditionnel « qui vive? — Garcia Moreno. » En présence du chef qu'il avait appris à respecter, le soldat, troublé, lui demanda ce qu'il voulait à pareille heure. « Je veux sauver la religion et la patrie. Tu me connais ; laissemoi passer. — Viva Garcia Moreno ! » répondit le soldat. Arrivé au corps de garde, il rencontra Tofficier de service avec les soldats du poste, et leur annonça que, rinfàme llrbina ayant entrepris de bouleverser le pays, il venait encore une fois s'appuyer sur Tarmée pour défendre la religion et la patrie. — « Viva Garcia Moreno ! » cria tout le poste. Au bruit que faisaient leurs camarades, les soldats, réveillés en sursaut, descendirent avec une vive agitation. Garcia Moreno leur parla des dangers que courait le pays, et que tous du reste connaissaient. Son ton énergique, incisif, eut bientôt porté la conviction dans tous les cœurs et arraché de toutes les poitrines le cri d'adhésion : « Viva Garcia Moreno ! »
Les chefs de Tarmée n'avaient pas voulu prendre l'initiative du pronunciamento ; mais, en déplorant euxmêmes la faiblesse impardonnable du président, ib furent très heureux de se rallier au mouvement. De l'agrément de tous, Garcia Moreno prit à Tinstantle commandement des troupes, fit consigner Espinosa dans sa maison, et envoya une compagnie s'emparer des clubistes de la rue San-Juan. Mais déjà la ville était en émoi ; les radicaux ayant eu vent de ce qui se passait, avaient jugé prudent de s'évader au plus vite; la
musique militaire, par ses joyeuses fanfares, annonçait à tous le grand événement; et les habitants de Quito, transportés de joie, parcouraient les rues en criant de toutes leurs forces : « Viva Garcia Moreno ! »
Les pères de famille et les notables de la cité, réunis au palais du gouvernement, sous la présidence de Raphaël Carvajal, rédigèrent aussitôt Tacte suivant, dont lecture fut donnée au public au milieu de tonnerres d'applaudissements :
« Les soussignés, rassemblés pour aviser aux moyens de sauver la nation de la crise terrible qu'elle traverse en ce moment, considérant :
« Que le président de la République, trahissant la confiance du peuple, a nommé aux charges publiques des ennemis acharnés de Tordre, lesquels profitent de l'autorité remise en leurs mains pour préparer le retour à Fantique esclavage ;
(( Que le gouvernement, non content de mettre à la têie des provinces des urbinistes déclarés, contemple avec indifférence les attentats qu'ils commettent pour arriver au triomphe de leur parti, et cela malgré les dénonciations de la presse et malgré des documents d'une évidence accablante;
« Qu'Urbina attend à la frontière l'heure choisie par des traîtres pour lui livrer l'importante place de Guayaquil, sans que le Président de la République prenne aucune mesure pour assurer Tordre et la paix;
« Qu'à Riobamba, Cuenca et ailleurs, les démagogues conspirent à ciel ouvert, sans que le gouvernement se préoccupe en aucune manière de préserver la patrie d'une révolution sanglante et désastreuse;
« Que le rétablissement de Thumiliant despotisme, dont nous a délivrés la glorieuse révolution du 1^*" mai 1859, a nécessairement pour conséquence la destruction des principes religieux, moraux et politiques, sans
lesquels il n'y a pour la nation ni stabilité ni progrès;
« Que, sans égard pour la constitution, laquelle déclare la religion catholique, apostolique et romaine religion de TÉtat, et oblige les pouvoirs publics à la défendre et à la faire respecter, le président laisse propager d'infâmes pamphlets destinés à miner les fondements du catholicisme ;
« Qu'en conséquence de tous ces faits, le ministre de rintérieur a donné sa démission, ne voulant pas se faire complice d'une telle politique;
« Arrêtent d'un commun accord :
c( Le gouvernement actuel est privé de toute autorité. Don Gabriel Garcia Moreno exercera le pouvoir en qualité de président intérimaire avec toutes les facultés nécessaires pour réorganiser la République, conserver l'ordre à l'intérieur et la paix à l'extérieur;
« La constitution et les lois de l'État restent en vigueur, en tant que le permettront les circonstances dans lesquelles se trouve la nation. Une convention nationale sera convoquée à Tefifet de réformer la constitution et la législation. Le projet de constitution adopté par la convention sera* soumis à la ratification du peuple. »
Des* vivats cent fois répétés accueillirent ces déclarations, et surtout la nomination de Garcia Moreno comme chef du gouvernement. Séance tenante, le nouveau président rédigea cette proclamation à la nation, où Ton sent vibrer à chaque ligne son âme de patriote :
« Mes chers concitoyens, après avoir fait tous les efforts imaginables près du président Espinosa pour sauver la République, menacée de redevenir au premier jour la proie do ses plus irréconciliables ennemis, j'ai dû me mettre à la tête de l'armée pour empêcher une nouvelle effusion de sang et le retour aux horreure de la guerre civile.
« A Guayaquil, des agents d'Urbina négociaient avec
des traîtres la reddition de la place ; dans les autres villes on applaudissait, en présence des autorités, au retour de Tinfârafe despote. Aveuglé par de perfides suggestions, le président autorisait par sa tolérance cette odieuse conspiration. Patienter plus longtemps, c'eût été se rendre responsable des maux qui allaient fondre sur nous et commettre un crime de trahison.
« J'ai accepté la charge périlleuse de sauver le pays de cette nouvelle conjuration de Catilina, sans autre mobile, je puis le dire, que mon dévouement à la patrie. En preuve de ma sincérité, je promets devant Dieu et devant le peuple, sur ma parole d'honneur toujours inviolée, qu'une fois l'ordre assuré, les institutions réformées, je quitterai le pouvoir pour le remettre aux mains du citoyen que la libre volonté du peuple désignera. Même si j'étais élu, je refuserais la présidence. »
On le voit, Garcia Moreno revenait à sa première idée : saisir l'autorité pour barrer le chemin à Urbina, puis se retirer. Est-ce donc un ambitieux vulgaire, cet homme qui renonce volontairement à gouverner son pays au moment où tout le peuple l'acclame comme un libérateur? Et pourtant, à entendre la bande francmaçonne, Garcia Moreno n'a déposé le président Espinosa que pour prendre sa place !
Il fallait maintenant obtenir l'adhésion des provinces au pronunciamento de la capitale. Après avoir expédié des courriers dans toutes les directions pour donner le mot d'ordre à ses amis, Garcia Moreno partit à marches forcées pour Guayaquil , où déjà il avait dépêché don Felipe Sarradé pour faire part au gouverneur Darquea des événements survenus et le décider à employer toute son influence en faveur du pronunciamento. En passant, et pour ainsi dire au vol, le nouveau chef établit son autorité à Latacunga, à Ambata, à Guaranda, à Babahoyo. Arrivé à Guayaquil, le 20 vers neuf
heures du soir, sans prendre un instant de repos, il se rendit à la caserne d'artillerie, la plus menacée d'un assaut urbiniste. A peine eut-il expliqué aux chefs et aux soldats la transformation survenue dans la capitale que tous s'écrièrent : « Viva Garcia Moreno ! » Pendant ce temps, le docteur Sarrade parlementait avec Darquea, qui ne se laissait pas vaincre sans résistance. Tous deux ignoraient la présence de Garcia Moreno, quand un agent vint subitement interrompre leur conférence : « El sefior Garcia Moreno est à la caserne d'artillerie, dit-il à Darquea, et il vous demande. » — « Garcia Moreno ! fit le gouverneur stupéfait, docteur, allons le trouver. » A la caserne, ils furent bien surpris de le voir assis tranquillement à une table, écrivant et dictant des ordres. La besogne était finie : Darquea se mit à la disposition du nouveau chef avec ses troupes, de sorte que ce dernier put adresser ce discours à ses compatriotes :
« Citoyens de Guayaquil, une révolution inique, tramée de la manière la plus insolente par les agents du lâche Urbina, et favorisée par la connivence du gouvernement, allait rejeter notre patrie entre les mains de la, tyrannie. Déjà les révolutionnaires avaient reçu du Pérou les armes destinées à nous assaillir; déjà les poignards brillaient aux mains des bandits payés pour nous assassiner.
« Mes chers concitoyens, celui qui ne vous a point abandonnés en 1860, alors que la République était agonisante, ne pouvait point, sans commettre le crime de lèse-patrie, vous délaisser dans la crise actuelle. Pour vous défendre contre vos implacables ennemis et rendre au pays Tordre et la paix, j'ai quitté ma retraite et me suis rendu dans la capitale où le peuple et Tarmée m'ont confié la grande tâche de sauver le pays.
« Je veux remplir cette difficile mission, mais je
compte sur la valeur et la loyauté des généraux, chefs, officiers et soldats de rarmée , sur la coopération de tous les gens de bien, sur le dévouement du peuple, et par-dessus tout sur la divine Providence dont j'implore le secours avec une inaltérable confiance.
« Équatoriens, le 17, en quittant la capitale, j'ai fait le serment solennel et public de déposer le pouvoir aussitôt après avoir organisé le gouvernement et réformé la législation de concert avec une convention nationale : je tiendrai parole. Le jour où , nos ennemis réduits à. l'impuissance, je remettrai le pouvoir à l'élu du peuple, sera le plus heureux de ma vie. »
La foule applaudit par des vivats sans fin. Comme au retour de Jambeli, les urbinistes criaient plus haut que les autres ; pour refroidir un enthousiasme dont on pouvait à bon droit suspecter la sincérité, Garcia Moreno mit la province en état de siège. Les agents d'Urbina avaient fait de Guayaquil leur arsenal : tous les détenteurs d'armes, fusils, poignards et autres engins de révolution, furent sommés de les porter dans les vingt-quatre heures au bureau de police, sous peine d'être traités en ennemis publics. Un décret condamna Pedro Carbo et les autres perturbateurs de profession à quitter le pays, et stipula que tout individu convaincu d'avoir favorisé les. traîtres serait jugé militairement. L'insurrection était étouffée dans son germe.
Quelques jours après, de retour à Quito, Garcia Moreno recevait des adhésions chaleureuses de Riobamba, de Cuenca, de Loja, et de toutes les provinces. Les colonnes du journal officiel ne suffisaient pas à les enregistrera On se félicitait, d'un bout de l'Equateur à l'autre, d'avoir pu opérer cette contre-révolution sans verser une goutte de sang, sans brûler une seule cartou-