‹ Garcia MorenoChapitre 140 sur 183 · Madame Virginie Klinger d'Aguirre · texte numérisé non relu

Madame Virginie Klinger d'Aguirre

cet asile, grâce à la vie régulière, au travail, aux pieuses exhortations, aux bons soins des religieuses, elles se convertirent sincèrement. Quelques-unes rentrèrent dans leurs familles pour y vivre avec honneur, la plupart restèrent bénévolement dans leur sainte retraite et s'y adonnèrent complètement à Dieu.

Cette œuvre de salubrité morale déplut aux libéraux. En effet, de quel droit privait-on ces libertines de la liberté, et les libertins de leurs victimes? A la mort de Garcia Moreno, la Révolution répara cette injustice et mit fin à ce désordre. Une compagnie de jeunes civilisés, musique en tète, entoura l'établissement du Bon- Pasteur, fit un charivari aux religieuses, força les portes de leur maison et donna la liberté aux filles repenties, c'est-à-dire les replongea sans pitié dans Tinfamie et la misère d'où les avait tirées Garcia Moreno. Et c'est lui qu'on qualifie de despote! Et les crocheteurs du refuge sont, eux, les vrais amis de l'humanité !

Les prisons à leur tour réclamaient une réforme d*autant plus urgente qu'un régime intolérable et des abus révoltants torturaient un plus grand nombre de victimes. Par suite des guerres, des insurrections fréquentes, de la démoralisation qui en est la suite, ces bouges infects regorgeaient d'assassins,, de voleurs, de débauchés et de criminels de toute espèce. Le corps y dépérissait faute d'air et de nourriture, pendant que l'àme y croupissait dans la crapule et l'oisiveté. Pas d'autre exercice religieux que la messe du dimanche; pas d'instruction, pas de consolation pour ces parias de l'humanité; nul effort pour les convertir et les réhabiliter. Trop souvent on leur donnait pour aumônier un prêtre discrédité ou impropre aux autres fonctions du ministère ecclésiastique. Le prisonnier n'avait d'autre préoccupation que de s'enfuir de ce tombeau où il était enterré vivant.

Après une inspection minutieuse, le premier soin de Garcia Moreno fut de remédier aux désordres matériels les plus graves, puis d'étudier les moyens à prendre pour faire de la prison une école de correction et de moralisation. De nos jours, les philanthropes et les humanitaires ont beaucoup disserté sur le régime des prisons, sur les différents systèmes pénitentiaires, sur la cellule et la communauté : en somme, ils n'ont réussi qu'à prouver leur haine de Dieu et du prêtre, en même temps que, par leurs essais toujours infructueux, ils démontraient à leur manière l'impossibilité de s'en passer.

La réforme de Garcia Moreno fut, comme toutes les autres, basée sur la religion. Il chercha deux hommes unis de cœur, capables d'appliquer ses idées : im aumônier, pour pénétrer jusqu'à Tàme des malheureux détenus; un directeur intelligent et ferme, pour faire exécuter les règlements et prêter main-forte à l'aumônier. Un ordre du jour, combiné d'après le but qu'il poursuivait, fut imposé aux prisonniers, et chacun dut s*y astreindre sous les peines les plus rigoureuses.

Dès lors, tout changea de face. La prison devint tour à tour une école et un atelier. A certaines heures déterminées, l'aumônier, don Abel de Cbrral, jeune prêtre plein de dévouement, enseignait à ses étranges auditeurs'la doctrine chrétienne, les lois du décalogue, avec lesquelles ils paraissaient assez peu familiarisés, les devoirs de l'honnête homme, les exercices du chrétien, tels que la prière de chaque jour et la fréquentation des sacrements. Il y ajoutait par surcroit des leçons de lecture, d'écriture et de calcul, ainsi que d'autres notions et connaissances utiles. Après cela, venait le travail manuel; chacun s'appliquait au métier le plus conforme à ses aptitudes. Le directeur, don Francisco Arellano, secondait Taumônier avec zèle et intelligence, châtiant

les paresseux ou les récalcitrants, afin de forcer au devoir par le sentiment de la peine. Du reste, cette sévérité nécessaire ne l'empêchait pas de se montrer en toute occasion le père et Fami de ceux qu'il appelait ses chers prisonniers. Il les exhortait doucement à s'amender de leurs défauts, écoutait leurs plaintes, adoucissait selon son pouvoir les conditions pénibles de leur vie matérielle, aidait Taumônier au moment des leçons, s'assujettissant ainsi à passer des journées entières dans ce milieu triste et sombre de la prison.

Pour stimuler la bonne volonté des détenus, Garcia Moreno leur fit entrevoir la liberté comme récompense de leurs progrès dans l'honnêteté, l'amour du travail, et la piété. Il promit non seulement d'abréger leur temps de détention, mais même de remettre la peine entière à ceux qui mériteraient cette faveur; et vraiment l'engagement n'était point téméraire, car, à mesure que Dieu reprenait son empire sur des cœurs qui ne le conoaissaient plus, la prison se transformait en un vaste couvent où régnait avec l'amour de l'étude et du travail, la plus stricte régularité.

A la fin de l'année, le président, entouré de ses ministres, d'une escorte militaire, et des personnages distingués de la capitale, se rendit en grande pompe à la prison pour procéder à l'examen scolaire des détenus. L'examen roula sur la doctrine chrétienne, l'histoire sacrée, la lecture, la calligraphie, l'orthographe et l'arithmétique. Le président interrogea lui-même ces écoliei^s d'un nouveau genre, dont la plupart avaient atteint l'âge mur. Tous, dans leurs classes respectives, étonnèrent l'assistance par leurs réponses et plus encore par leur excellente tenue. Après les avoir vivement félicités de leurs progrès et de leur conduite, Garcia Moreno distribua des récompenses aux plus méritants, réduisit la peine de quelques-uns et rendit la liberté,

séance tenante, à celui qui l'avait emporté sur tous par un plus grand respect du devoir. Les prisonniers applaudirent en pleurant de joie. Ils ne comprenaient pas comment un chef d'État pouvait s'abaisser jusqu'à leur misère; plus que jamais, ils firent l'impossible pour mériter ses bonnes grâces.

Il s'agissait maintenant de poursuivre les bandits et les voleurs qui infestaient le pays, afin de les soumettre à la même épreuve. La tâche était difficile dans ces montagnes qui offrent aux malhonnêtes gens des repaires nombreux et introuvables. Aux environs de Quito, des bandes organisées pourvues de bons chefs et d'excellents points de ralliement, probablement aussi d'intelligence avec la police, défiaient les plus fins limiers du gouvernement. Le président choisit parmi ces derniers un homme sur lequel il pouvait compter, lui promit une forte récompense s'il parvenait à lui amener le chef de brigands le plus redouté du pays, et l'autorisa même à prendre dans la police ou dans l'armée les hommes dont il croirait avoir besoin pour opérer cette capture. Quelques jours après, le bandit était arrêté. Conduit au président, il s'attendait à une sentence de mort immédiate : quel ne fut pas son étonnement de voir au contraire Garcia Moreno l'accueillir avec bienveillance, faire appel à ses sentiments d'honneur et de religion, et finalement lui promettre sa protection s'il consentait à changer de vie! Il ne lui imposait pour toute peine que de passer tous les jours une heure avec un saint religieux qu'il lui désigna et de lui faire visite à lui-même matin et soir. Ému jusqu'aux larmes, le brigand se convertit et se réforma complètement. Sûr alors de ses dispositions, le président mit la police sous ses ordres et le chargea de lui amener ses anciens compagnons, « pour que je les transforme, lui dit-il, en honnêtes gens comme vous ». Peu de jours après, les

bandits, traqués jusque dans leurs retraites les plus cachées, tombaient entre les mains des deux fidèles coopérateurs de Garcia Moreno, l'aumônier et le directeur de la prison. Ainsi cessa cette calamité du brigandage, qui de tout temps avait désolé le pays.

Si Ton veut maintenant apprécier au point de vue de la régénération morale des prisonniers, le système pénitentiaire inventé par Garcia Moreno, qu'on en juge par un fait peut-être sans précédent dans l'histoire. Durant ses six dernières années, le président avait élevé à grands frais un immense établissement appelé Panopticum, qu'il destinait à remplacer la malsaine prison de Quito. En 1875, les bâtiments terminés se trouvèrent inutiles, faute de prisonniers à y loger. Garcia Moreno eut la joie d'annoncer aux députés qu'il restait à peine cinquante condamnés dans la prison. « Or, ajouta-t-il, comme le pénitencier peut en contenir cinq cents en cinq divisions, et comme d'un autre côté, les municipalités n'ont pas à leur disposition des ressources suffisantes pour construire dans chaque province une maison de réclusion, voyez, dans votre sagesse, s'il ne serait pas avantageux d'amener des provinces au Panopticum forçats et simples détenus. Ils subiraient leur peine sous l'inspeclion de la cour suprême, et nous verrions disparaître ces barbares et immondes cachots, vrais foyers de corruption, où le prisonnier souffre sans s'amender, quand il n'évite point, par la fuite, le châtiment qu'il a mérité. »

Hélas! quelques jours après avoir 'écrit ces lignes, le président n'était plus, et la Révolution, en haine de l'œuvre civilisatrice, chassait de son poste le trop fidèle Arellano.

En même temps qu'il s'occupait de bâtir des orphelinats, des refuges et des pénitenciers, Garcia Moreno travaillait avec non moins de zèle à la réforme des hô-

pitaux, afin de rendre plus supportable le sort des pauvres et des malades que la misère y faisait affluer. Il y avait à Quito un grand hôpital, connu sous le nom d'hôpital Saint-Jean de Dieu, où l'on renfermait jusqu'à trois cents malades, un refuge pour les lépreux et un asile d'aliénés. Ces établissements, ainsi que les hôpitaux des autres cités, étaient administrés par des spéculateurs et des mercenaires qtii ne rougissaient pas de s'enrichir aux dépens des malheureux. « Nos rares établissements de bienfaisance, disait Garcia Horeno aux députés, présentent un tableau répugnant, indigne d'un peuple chrétien et civilisé, non seulement par suite de l'insuffisance totale des revenus, mais surtout par l'absence totale de charité dans ceux qui les desservent. » Certes, il en parlait avec connaissance de cause, car dès les premiers jours de sa présidence, ilse constitua lui-même directeur du grand hôpital, qu'il visitait tous les jours, afin de forcer les employés à faire exactement leur devoir. Il parcourait les salles, contrôlait les ordonnances du médecin, enseignait aux infirmiers la manière de préparer les médicaments ou de panser les malades, et punissait avec une extrême sévérité les moindres négligences.

Quand il arrivait dans une ville, sa première visite était pour l'hôpital. A Guayaquil il trouva beaucoup de malades étendus par terre sur une simple natte. Vivement impressionné à ce spectacle, il dit au gouverneur qui l'accompagnait : « Ces pauvres malheureux sont bien mal couchés, pourquoi ne fournissez- vous pas tout ce qui est nécessaire pour les soigner convenablement?— Excellence, répondit le gouverneur, nous sommes à bout de ressources. — Cela ne vous empêche pas, vous qui êtes bien portant, de coucher sur un bon matelas, pendant que ces membres souflrants de J.-C. n'ont que la terre pour se reposer. — Dans quelques

semaines je pourvoirai à tous leurs besoins. — Non pas dans quelques semaines, reprit Garcia Moreno, ils n'ont pas le temps d'attendre. Vous coucherez ici ce soir à côté d'eux sur une natte, et il en sera ainsi les nuits suivantes jusqu'à ce que tous les malades aient chacun un lit et un matelas. » Avant le soir, lits et matelas affluaient à Thôpital, et le gouverneur put se coucher tranquillement chez lui sur son lit à ressorts.

Les lépreux s'étant plaints du régime alimentaire, il vint un jour inopinément s'asseoir à leur table, partagea leur humble repas, et donna l'ordre d'améliorer leur ordinaire. Quelque temps après, dans une secondé visite, il constata que la nourriture ne laissait plus rien à désirer. Néanmoins un de ces malheureux s'en montrait peu satisfait : « Savez- vous, moa ami, lui dit Garcia Moreno, que je ne suis pas si bien servi, moi le président de la République ! »

Il n'eut pas de repos qu'il n'eût fait bénéficier les pauvres malades des secours que la religion leur a ménagés. Au lieu de mercenaires sans entrailles, il leur donna des sœurs de Charité pour les soigner et panser les plaies de l'àme aussi bien que celles du corps. En même temps, il édicta un règlement auquel tout le monde dut se conformer, inspecteurs, surveillants, médecins, infirmiers et infirmes. Sous la haute direction des sœurs, l'hôpital Saint-Jean de Dieu devint un hôpital modèle. Il dota plusieurs autres villes d'établissements semblables, qu'il confia également aux admirables filles de saint Vincent de Paul. Hélas! que dirait ce grand homme d'État de nos laïcîsateurs d'hôpitaux !

Plein d'une tendre affection pour tous ces êtres souffrants, il leur prodiguait ses soins et consacrait à soulager leur misère une partie de son traitement. Lors de sa première élection à la présidence, sa femme, la seôora Rosa Ascasubî, lui fit remarquer qu'un président

de République ne pouvait se dispenser, à son entrée en charge, de donner un banquet officiel aux ministres, diplomates, et autres personnages de marque. Il lui fit observer que son humble fortune lui interdisait pareil luxe. Quant à son traitement, il en remettait une partie à l'État, encore plus pauvre que lui, et destinait l'autre aux œuvres de charité. La noble dame répondit qu'elle se chargerait des frais et lui compta cinq cents piastres, en lui recommandant de faire les choses grandement. Garcia Moreno, muni d'une bourse bien garnie, s'achemina vers l'hôpital avec son aide de camp, pourvut aux nécessités les plus urgentes de ses malades, et commanda pour eux un magnifique dîner. A son retour la généreuse femme lui demanda s'il avait eu assez d'argent : « J'ai pensé, lui dit-il en riant de tout son cœur, qu'un bon repas ferait plus de bien aux malades qu'aux diplomates. J'ai donc porté l'argent à l'hôpital, où l'on m'a déclaré que pour cinq cent^ piastres on fournirait un excellent dîner. »

Sa charité, du reste, s'étendait à tous les pauvres sans exception, et surtout aux misères cachées. Quand les revenus du trésor suffirent aux dépenses publiques, il reçut son traitement intégral et n'en continua pas moins de vivre comme un simple bourgeois, avec la plus grande simplicité. On s'imagina qu'il réalisait quelques économies, ce dont personne ne lui faisait un crime, car on le savait absolument sans fortune. A sa mort, l'administrateur chargé de ses affaires présenta un compte détaillé de ses recettes et dépenses, d'où il résulta que le président avait consacré tous ses appointements à des œuvres de charité, et surtout à secourir secrètement des familles nécessiteuses dont les membres vivaient dispersés au Pérou et au Chili. La femme d'Urbina, son plus mortel ennemi, recevait du préàdent une subvention mensuelle. Qui n'admirerait une

générosité si grande et en même temps si humble? On ne peut s'empêcher de remarquer des difiFérences assez notables entre les gouvernants démocrates et notre grand chef chrétien dans leurs rapports avec le pauvre peuple. Ceux-là remplissent leur bourse en exploitant sa simplicité; celui-ci vide la sienne en soulageant ses infirmités. Le chrétien passe comme son Maître en faisant le bien ; les démocrates, en faisant du bien à leur très chère et très importante personnalité. Du reste, ce phénomène est tout aussi naturel que le lever du soleil chaque matin, car Tégoïsme doit fatalement rester Tégoïsme aussi longtemps qu'il n'est pas en lutte dans le cœur de Thomme avec Tinfluence surnaturelle qui, seule, peut en triompher. Ce qui s'expliquerait moins facilement, si l'on ne savait que la bêtise humaine l'emporte encore sur la méchanceté, c'est que le peuple, tant de fois mangé par les loups, ne manque jamais de se ranger sous leur houlette toutes les fois qu'il leur prend fantaisie de se costumer en bergers.

Page 1